The Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Napoleon Bonaparte, TOME III.
by Napoleon Bonaparte

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Title: Oeuvres de Napoleon Bonaparte, TOME III.

Author: Napoleon Bonaparte

Release Date: July 12, 2004 [EBook #12893]

Language: French

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OEUVRES DE

NAPOLEON BONAPARTE.


TOME TROISIEME.

MDCCCXXI.



EXPEDITION D'EGYPTE.

(Suite)


Au quartier-general du mont Carmel, le 28 ventose an 7 (18 mars 1799.)

_Au general Reynier ou au commandant de Cesaree_.

Le scheick qui vous remettra cette lettre, citoyen general, me fait
esperer qu'il pourra reunir assez de moyens de transport pour faire
venir a Caiffa le riz et le biscuit qui doivent etre arrives a Cesaree:
concertez-vous avec lui et donnez-lui toute l'assistance dont il peut
avoir besoin.

Nous sommes maitres de Caiffa, ou nous avons trouve des magasins de
coton et entre autres trois mille quintaux de ble.

La route de Cesaree a Saint-Jean d'Acre passe par Caiffa et va toujours
le long de la mer. Le general Reynier doit avoir recu l'ordre de laisser
un bataillon a Cesaree et de se rendre avec le reste a Saint-Jean
d'Acre.

Faites passer la lettre ci-jointe a l'adjudant-general Grezieux.

BONAPARTE.




Au quartier-general du mont Carmel, le 28 ventose an 7 (18 mars 1799).

_A l'adjudant-general Grezieux._

Nous nous sommes empares de Caiffa, ou nous avons trouve des magasins de
coton et trois mille quintaux de ble, prise d'autant meilleure, que
ce ble etait destine a l'approvisionnement de l'escadre qui bloque
Alexandrie.

Le capitaine Smith, avec deux vaisseaux de guerre anglais, est arrive
d'Alexandrie a Saint-Jean d'Acre: ainsi, si notre flottille arrivait,
vous feriez debarquer promptement les denrees, vous feriez entrer dans
la rade les batimens, tels que _la Fortune_, qui pourraient y entrer, et
vous renverriez sur-le-champ les autres prendre leur station a Damiette.

Nous avons eu une affaire au village de Kakoun avec la cavalerie de
Djezzar, reunie a des Arabes et a des paysans. Apres quelques coups de
canon, tout s'est disperse; la cavalerie de Djezzar a fait en quatre
heures deux journees de marche; elle est arrivee a Acre le meme jour
de l'affaire, et y a porte la consternation et l'effroi; la plupart de
cette cavalerie est aujourd'hui dispersee. L'investissement d'Acre sera
fait ce soir: faites connaitre ces nouvelles a Damiette et au Caire.

Envoyez-nous le plus de biscuit et de riz que vous pourrez, sur des
batimens qui debarqueront a Courra ou a Tentoura: nous sommes bien
avec les habitans de ce pays, qui sont venus au devant de nous et se
comportent fort bien.

BONAPARTE.




Au quartier-general du mont Carmel, le 28 ventose an 7 (18 mars 1799).

_Au contre-amiral Ganteaume_.

Vous donnerez l'ordre, citoyen general, a la flottille commandee par le
capitaine Stendelet, si elle n'est pas encore sortie de Damiette, de ne
pas sortir: il fera seulement sortir _le Pluvier_, charge de riz et de
biscuit, lequel se rendra a Jaffa, ou il debarquera son chargement, et
apres quoi il s'en retournera.

Si la flottille etait partie, vous lui enverriez l'ordre de rentrer, en
dechargeant les denrees a Jaffa, si elle peut le faire sans eprouver
aucun retard: elle ira a Damiette, ou, si elle le peut, a Bourlos.

Vous donnerez l'ordre au contre-amiral Perree de ne pas operer sa
sortie, et, s'il l'avait operee et qu'il ne trouvat votre ordre qu'a
Jaffa, de faire une tournee du cote de Candie, afin de recueillir des
nouvelles des batimens venant d'Europe, et de venir quinze ou vingt
jours apres son depart de Jaffa a Damiette, ou il trouvera de nouvelles
instructions: dans l'intervalle du temps, il enverra a Damiette un brick
pour faire part des nouvelles qu'il aurait pu apprendre.

BONAPARTE.




Au quartier-general du mont Carmel, le 28 ventose an 7 (18 mars 1799).

PROCLAMATION.

_Aux scheicks, ulemas, scherifs, orateurs de mosquees et autres habitans
du pachalic d'Acre_.

Dieu est clement et misericordieux.

Dieu donne la victoire a qui il veut; il n'en doit compte a personne.
Les peuples doivent se soumettre a sa volonte.

En entrant avec mon armee dans le pachalic d'Acre, mon intention est de
punir Djezzar-Pacha de ce qu'il a ose me provoquer a la guerre, et de
vous delivrer des vexations qu'il exerce envers le peuple. Dieu, qui tot
ou tard punit les tyrans, a decide que la fin du regne de Djezzar etait
arrivee.

Vous, bons musulmans, habitans, vous ne devez pas prendre l'epouvante,
car je suis l'ami de tous ceux qui ne commettent point de mauvaises
actions et qui vivent tranquilles.

Que chaque commune ait donc a m'envoyer ses deputes a mon camp, afin que
je les inscrive et leur donner des sauf-conduits, car je ne peux pas
repondre sans cela du mal qui leur arriverait.

Je suis terrible envers mes ennemis, bon, clement et misericordieux
envers le peuple et ceux qui se declarent mes amis.

BONAPARTE.




Au camp d'Acre, le 29 ventose an 7 (19 mars 1799).

_Au fils d'Omar-Daher_.

Omar-Daher, qui pendant tant d'annees a commande a Acre, dans la
Tiberiade et dans toute la Galilee, homme recommandable par ses grandes
actions, les talens distingues qu'il avait recus de Dieu, et la bonne
conduite qu'il a tenue en tout temps envers les Francais, dont il
a constamment encourage le commerce, a ete detruit et remplace par
Djezzar-Pacha, homme feroce et ennemi du peuple. Dieu, qui tot ou tard
punit les mechans, veut aujourd'hui que les choses changent.

J'ai choisi le scheick Abbas-el-Daher, fils d'Omar-Daher en
consideration de son merite personnel, et convaincu qu'il sera comme son
pere ennemi des vexations et bienfaiteur du peuple, pour commander dans
toute la Tiberiade, en attendant que je puisse le faire aussi grand que
son pere. J'ordonne donc, par la presente, au scheick El-Beled et au
peuple de la Tiberiade de reconnaitre le scheick Abbas-El-Daher pour
leur scheick.

Nous l'avons en consequence revetu d'une pelisse.

J'ordonne egalement au scheick El-Beled de Nazareth de lui faire
remettre les maisons, jardins et autres biens que le scheick Omar-Daher
possedait a Nazareth.

BONAPARTE.




Au camp d'Acre, le 30 ventose an 7 (20 mars 1799).

_A l'emir Bechir_.

Apres m'etre empare de toute l'Egypte, j'ai traverse les deserts et suis
entre en Syrie; je me suis empare des forts d'El-Arich, Gaza et Jaffa,
qu'avaient envahis les troupes de Djezzar-Pacha; j'ai battu et detruit
toute son armee; je viens de l'enfermer dans la place d'Acre, dont je
suis occupe depuis avant-hier a faire le siege.

Je m'empresse de vous faire connaitre toutes ces nouvelles, parce que je
sais qu'elles doivent vous etre agreables, puisque toutes ces victoires
aneantissent la tyrannie d'un homme feroce qui a fait autant de mal a la
brave nation druse qu'au genre humain.

Mon intention est de rendre la nation druse independante, d'alleger
le tribut qu'elle paye, et de lui rendre le port de Bezuth, et autres
villes qui lui sont necessaires pour les debouches de son commerce.

Je desire que le plus tot possible vous veniez vous-meme ou que vous
envoyiez quelqu'un pour me voir ici devant Acre, afin de prendre tous
les arrangemens necessaires pour vous delivrer de nos ennemis communs.

Vous pourrez faire proclamer dans tous les villages de la nation druse
que ceux qui viendront apporter des vivres au camp et surtout du vin et
de l'eau-de-vie, seront exactement payes.

BONAPARTE.




Au camp d'Acre, le 1er germinal an 7 (21 mars 1799).

_Au scheick Mustapha-Bekir_.

Le scheick Mustapha-Bekir, homme recommandable par ses talens et par son
credit, qui lui ont merite les persecutions d'Achmet-Pacha, qui l'a tenu
sept ans dans les fers, est nomme commandant de Saffet et du port de
Guerbanet Yakoub.

Il est ordonne a tous les scheicks et habitans de lui preter main-forte
pour arreter les Musselinins, les troupes de Djezzar et autres qui
s'opposeront a l'execution de nos ordres: il a ete a cet effet revetu
d'une pelisse. Il lui est expressement recommande de ne commettre aucune
vexation envers les fellahs et de repousser avec courage tous ceux qui
pretendraient entrer sur le territoire du pachalic d'Acre.

BONAPARTE.




Au camp d'Acre, le 2 germinal an 7 (22 mars 1799).

_A l'adjudant-general Almeyras_.

Je vous ai expedie deux bateaux le 13 et le 16, pour vous faire
connaitre nos besoins d'artillerie. Les boulets que nous a envoyes
l'ennemi, joints a ceux que vous nous avez fait passer a Jaffa, nous
mettent a meme de pouvoir attaquer dans trois ou quatre jours.

Tout le pays est entierement soumis et devoue; une armee venue de Damas
a ete completement battue; le general Junot, avec trois cents hommes de
la deuxieme legere, a battu trois a quatre mille hommes de cavalerie, en
a mis cinq a six cents hors de combat, et pris cinq drapeaux: c'est une
des affaires brillantes de la guerre.

Ne perdez pas de vue les fortifications et les approvisionnemens de
Lesbeh; car, si l'hiver et le printemps nous nous sommes battus en
Syrie, il serait possible que cet ete une armee de debarquement nous mit
a meme d'acquerir de la gloire a Damiette.

Donnez de vos nouvelles au general Dugua.

BONAPARTE.




An camp d'Acre, le 7 germinal an 7 (27 mars 1799)

_Au Mollah Murad-Radeh a Damas_.

Je m'empresse de vous apprendre, afin que vous en fassiez part a vos
compatriotes de Damas, mon entree en Syrie. Djezzar-Pacha ayant fait
une invasion en Egypte, et ayant occupe le fort d'El-Arich avec; ses
troupes, je me suis vu oblige de traverser les deserts pour m'opposer
a ses agressions: Dieu, qui a decide que le regne des tyrans tant en
Egypte qu'en Syrie devait etre termine, m'a donne la victoire. Je me
suis empare de Gaza, Jaffa et Caiffa, et je suis devant Acre, qui d'ici
a peu de jours sera en mon pouvoir.

Je desire que vous fassiez connaitre aux ulemas, aux scherifs et aux
principaux scheicks de Damas, ainsi qu'aux agas des janissaires, que mon
intention n'est point de rien faire qui soit contraire a la religion,
aux habitans et aux proprietes des gens du pays: en consequence je
desire que la caravane de la Mecque ait lieu comme a l'ordinaire.
J'accorderai, a cet effet, protection et tout ce dont elle aura besoin:
il suffit qu'on me le fasse savoir.

Je desire que, dans cette circonstance essentielle, les habitans de
Damas se conduisent avec la meme prudence et la meme sagesse que les
habitans du Caire; ils me trouveront le meme, clement et misericordieux
envers le peuple, et zele pour tout ce qui peut interesser la religion
et la justice.

BONAPARTE.




Au camp d'Acre, le 13 germinal an 7 (2 avril 1799).

_A l'adjudant-general Almeyras._

J'expedie a Damiette un batiment, pour vous donner des nouvelles de
l'armee et porter des lettres du general Dommartin au commandant
de l'artillerie, au contre-amiral Ganteaume et au commandant de la
flottille.

Je vous prie de prendre toutes les mesures pour nous envoyer le plus
promptement possible toutes les munitions de guerre qui sont a Damiette,
sur des djermes. Le general Dugua me mande qu'il a envoye a Damiette
deux mille boulets de 12 et de 8, et des obusiers. Si nous les avions
ici, Saint-Jean d'Acre serait bientot pris. Nous eprouvons une grande
penurie de munitions de guerre.

Les forts de Saffet-Sour et la plus grande partie des montagnes qui nous
entourent, sont soumis; donnez ces nouvelles au Caire et a Alexandrie:
une partie de l'armee ne tardera pas a etre de retour.

BONAPARTE.




Au camp d'Acre, le 16 germinal an 7 (5 avril 1799).

_Au meme._

Je vous ai expedie le 13 un bateau avec un officier de marine, pour vous
faire connaitre le besoin que nous avons de munitions de guerre: de peur
qu'il ne soit pas arrive, je vous en expedie un second.

Faites porter sur des djermes ou sur tout autre batiment, tous les
boulets de 12 et de 8 d'obusiers, et les cartouches d'infanterie que
vous aurez a votre disposition a Damiette.

Envoyez-nous egalement les pieces d'un calibre superieur a 8, qui
seraient arrivees d'Alexandrie a Damiette, ou qui se trouveraient a
Damiette par un accident quelconque: ces batimens iront droit a Jaffa,
ou ils debarqueront leurs munitions de guerre.

Donnez de nos nouvelles a Alexandrie et au Caire. L'armee est
abondamment pourvue de tout, et tout va fort bien; tous les peuples se
soumettent: les Mutuelis, les Maronites et les Druses sont avec nous.
Damas n'attend plus que la nouvelle de la prise de Saint-Jean d'Acre
pour nous envoyer ses clefs; les Maugrabins, les mameloucks et autres
troupes de Djezzar se sont battues entre elles: il y a eu beaucoup de
sang repandu.

Par les dernieres nouvelles que j'ai recues d'Europe, les rois de
Sardaigne et des Deux-Siciles n'existent plus. L'empereur a desavoue la
conduite du roi de Naples, la paix de Rastadt etait sur le point d'etre
conclue; ainsi la paix generale n'etait pas encore troublee: il faisait
un froid excessif.

Envoyez des ordres a Catieh pour faire filer sur l'armee le plus
promptement possible les munitions de guerre qui peuvent y etre. Je
compte sur votre intelligence et sur votre zele pour faire passer sans
delai les munitions de guerre que je vous ai demandees.

BONAPARTE.




Au camp d'Acre, le 16 germinal an 7 (5 avril 1799).

_A l'adjudant-general Grezieux._

Je vous reexpedie, citoyen general, le bateau qui nous est arrive ce
matin de Jaffa, pour vous faire connaitre nos besoins.

Il y a huit jours qu'un bataillon avec tous les moyens de charrois du
parc, est parti pour prendre a Jaffa des pieces de 4 et autres munitions
de guerre: nous esperons qu'il sera de retour demain.

Le contre-amiral Ganteaume a expedie, il y a quatre jours, un officier
sur un batiment, pour Damiette: j'apprends qu'il a passe a Jaffa.

Il a ete expedie a Damiette pour porter des ordres pour que toutes les
munitions de guerre qui sont a Damiette partent pour Jaffa.

Nous avons le plus grand besoin de boulets de 12, de 8, d'obus et de
bombes, des mortiers de Jaffa et des cartouches d'infanterie: ce ne sera
qu'a leur arrivee que nous pourrons attaquer et prendre Acre.

Des l'instant que le convoi par terre sera arrive, on le laissera
reposer un jour, et on le renverra pour aller prendre a Jaffa les
munitions de guerre qui pourraient y etre arrivees.

Faites mettre sur une djerme trois des obusiers turcs que nous avons
trouves a Jaffa avec tous les obus propres a ces obusiers, qui se
trouvent a Jaffa.

Faites mettre aussi toutes les bombes des mortiers que nous avons
trouvees a Jaffa, et qui ne seraient pas parties par terre.

Le batiment peut se rendre a Tentoura, ou il debarquera, s'il y trouve
des troupes francaises; sinon il profitera de la nuit pour venir a
Caiffa.

Le commodore Sidney Smith avec les deux vaisseaux _le Tigre_ et _le
Thesee_, apres avoir ete absent dix jours, vient de retablir sa
croisiere depuis deux jours. La flotte du citoyen Stendelet a recu ordre
de se rendre a Jaffa; il debarquera les vivres et l'artillerie qu'il
peut avoir.

L'aviso _l'Etoile_ a ordre de desarmer et de laisser les deux pieces de
18 que vous nous enverrez par le prochain convoi.

Le contre-amiral Perree a recu egalement l'ordre de faire arriver a
Jaffa trois pieces de 24, quatre de 18 et des mortiers, avec sis cents
boulets de 12.

BONAPARTE.




Au camp d'Acre, le 19 germinal an 7 (8 anil 1799).

_Au general Marmont._

Vous aurez sans doute recu, citoyen general, les differentes lettres que
je vous ai ecrites depuis la prise d'El-Arich jusqu'a celle de Jaffa.

Nous sommes depuis quinze jours devant Saint-Jean d'Acre, ou nous tenons
enferme Djezzar-Pacha. La grande quantite d'artillerie que les Anglais
y ont jetee avec un renfort de canonniers et d'officiers, joint a notre
peu d'artillerie, a retarde la prise de cette place; mais les deux
vaisseaux de guerre anglais se sont laches hier contre nous, et nous ont
tire plus de deux mille boulets, ce qui nous en a approvisionnes: j'ai
donc lieu d'esperer que sous peu de jours nous serons maitres de cette
place.

Nous sommes maitres de Saffet-Sour: les Mutuelis et les Druses sont avec
nous.

J'espere que vous n'aurez pas perdu un instant pour l'armement et pour
l'approvisionnement d'Alexandrie, et que vous serez en mesure pour
recevoir les ennemis, s'ils se presentent de ce cote. Je compte, dans
le mois prochain, etre en Egypte et avoir fini toute mon operation de
Syrie.

BONAPARTE.




Au camp d'Acre, le 24 germinal an 7 (13 avril 1799).

_Au general Kleber._

J'ai recu, citoyen general, vos differentes lettres.

L'adjudant-general Leturcq, qui est arrive a Caiffa avec le convoi, nous
apporte de quoi faire une grande quantite de cartouches. Des l'instant
qu'elles seront faites, on vous en enverra le plus qu'il sera possible.

Le general Murat laissera a Saffet les cent cinquante hommes de la
vingt-cinquieme que vous aviez laisses a Caiffa; vous les prendrez la
pour les placer ou vous jugerez a propos. Je desirerais qu'avec le reste
de sa colonne il put etre de retour pour l'assaut d'Acre, qui pourra
avoir lieu le 30.

Ecrivez a Gherrar qu'il a tort de se meler d'une querelle qui le
conduira a sa perte: comment, lui qui a eu tant a se plaindre d'un homme
aussi feroce que Djezzar, peut-il exposer la fortune et la vie de ses
paysans pour un homme aussi peu fait pour avoir des amis? que sous
peu de jours Acre sera pris, et Djezzar puni de tous ses forfaits, et
qu'alors il regrettera, peut-etre trop tard, de ne pas s'etre conduit
avec plus de sagesse et de politique. Si cette lettre est nulle, elle ne
peut, dans aucun cas, faire un mauvais effet.

Votre bataille est fort bonne; cela ne laisse pas de beaucoup degouter
cette canaille, et j'espere que si vous les revoyez, vous pourrez
trouver moyen d'avoir leurs pieces.

Est-il bien sur que le pont, qui est plus bas que le lac Tabarieh, soit
detruit? Les habitans du pays, dans les differens renseignemens qu'ils
me donnent, me parlent toujours de ce pont comme si les renforts
pouvaient venir par la, et des lors comme s'il n'etait pas detruit.

Le mont Thabor est temoin de vos exploits. Si ces gens-la tiennent un
peu, et que vous ayez une affaire un peu chaude, cela vous vaudra les
clefs de Damas.

Si dans les differens mouvemens qui peuvent se presenter, vous trouvez
moyen de vous mettre entre eux et le Jourdain, il ne faudrait pas etre
retenu par l'idee que cela les ferait marcher sur nous. Nous nous tenons
sur nos gardes, nous en serions bien vite prevenus, et nous irions a
leur rencontre; mais alors il faudrait que vous les poursuivissiez en
queue assez vivement. Mais je sens que ces gens-la ne sont pas assez
resolus pour cela. Si cela arrivait, ils s'eparpilleraient tout
bonnement en route.

J'ai envoye, il y a trois jours, a Saffet un homme qui est depuis Jaffa
avec nous, pour avoir une conference avec Ibrahim-Bey, et doit etre de
retour demain, et, si la cavalerie qui est devant Saffet l'a empeche
de remplir sa mission, je vous l'enverrai: il sera plus a portee de la
remplir de chez vous.

BONAPARTE.




Au camp d'Acre, le 25 germinal an 7 (14 avril 1799).

_Au general Marmont._

J'imagine qu'a l'heure qu'il est, citoyen general, vous aurez
approvisionne le fort de Raschid de mortiers avec de bonnes pieces a
cinq cents coups au moins.

J'ai recu votre lettre du 8 germinal, et j'ai appris avec plaisir que
_le Pluvier_ s'etait sauve a Alexandrie: il doit avoir douze cents
quintaux de riz a son bord; vous pouvez vous en servir pour augmenter
vos approvisionnemens.

Recrutez et completez les quatre bataillons qui sont sous vos ordres,
ainsi que la legion nautique. Les recrues que vous nous avez envoyees
d'Alexandrie se sont sauvees a la premiere affaire, ont tenu bon a la
seconde., et se battent aujourd'hui tous les jours a la tranchee avec le
plus grand courage.

Le general Junot s'est couvert de gloire le 19, au combat de Nazareth;
avec trois cents hommes de la deuxieme d'infanterie legere, il a battu
quatre mille hommes de cavalerie; il a pris cinq drapeaux et tue ou
blesse pres de six cents hommes: c'est une des affaires brillantes de la
guerre.

Notre siege avance: nous avons une galerie de mine qui deja depasse la
contrescarpe, chemine sous le fosse a trente pieds sous terre, et n'est
plus qu'a dix-huit pieds du rempart.

Sur le front d'attaque, nous avons deux batteries a soixante toises, et
quatre a cent toises, pour contrebattre les flancs. Depuis quinze jours
nous ne tirons pas un seul boulet: l'ennemi tire comme un enrage; nous
nous contentons de ramasser humblement ses boulets, de les payer vingt
sous et de les entasser au parc, ou il y en a deja pres de quatre mille.
Vous voyez qu'il y a de quoi faire un beau feu pendant vingt-quatre
heures, et faire une bonne breche. J'attends, pour donner le signal, que
le mineur puisse faire sauter la contrescarpe a l'extremite d'une double
sape, qui marche droit a une tour. Nous sommes encore a huit toises de
la contrescarpe: c'est l'histoire de deux nuits. L'ennemi nous a tire
trois ou quatre mille bombes; il y a dans la place beaucoup d'Anglais et
d'emigres francais: vous sentez que nous brulons d'y entrer: il y a a
parier que ce sera le 1er floreal: le siege, a defaut d'artillerie et
vu l'immense quantite de celle de l'ennemi, est une des operations
qui caracterisent le plus la constance et la bravoure de nos troupes:
l'ennemi tire ses bombes avec une grande precision. Jusqu'a cette heure,
ce siege nous coute soixante hommes tues et trente blesses. L'adjoint
Mailly, les adjudans-generaux Lescale et Hacigue sont du nombre des
premiers.

Le general Caffarelli, mon aide-de-camp Duroc, Eugene,
l'adjudant-general Valentin, les officiers de genie Sanson, Say et
Souhait sont du nombre des blesses; on a ete oblige d'amputer le bras du
general Caffarelli: sa, blessure va bien.

Damas n'attend que la nouvelle de la prise d'Acre pour se soumettre.

Je serai dans le courant de mai de retour en Egypte: profitez des
batimens de transport qui partiraient, ou expediez-en un pour donner de
nos nouvelles en France. Vous avez du recevoir la relation de Jaffa, qui
a ete imprimee.

Approvisionnez-vous, et que vos soins ne se bornent pas a Alexandrie;
songez que cela n'est rien si le fort de Raschid n'est pas en etat de
faire une bonne resistance; il faut qu'il y ait un bon massif de terre,
des mortiers, des obusiers, des canons approvisionnes a six cents coups
par piece. Apres avoir fortifie votre arrondissement, vous aurez la
gloire de le defendre cet ete: je vous repete ce que je vous ai dit dans
ma lettre du 21 pluviose, de me faire faire une bonne carte de votre
arrondissement, en y comprenant une partie du lac Bourlos: vous savez
combien cela est necessaire dans les operations militaires.

Faites connaitre dans votre arrondissement que j'ai revetu le fils
de Daher, et que je l'ai reconnu le scheick de Saffet et du pachalic
d'Acre.

Nous pourrions bien aujourd'hui donner un million si nous avions ici les
pieces de siege embarquees a Alexandrie.

Si les Anglais laissent la sortie un peu libre, vous pourriez envoyer
un petit batiment a Jaffa pour me porter de vos nouvelles et pour en
recevoir des notres; il faudrait qu'il fut assez petit pour pouvoir
aller a Damiette ou sur le lac Bourlos.

BONAPARTE.




Au camp d'Acre, le 25 germinal an 7 (14 avril 1799).

_Au commandant de Jaffa._

Je vous envoie, citoyen commandant, un nouveau convoi par terre, pour
prendre les pieces et les munitions de guerre qui se trouvent a Jaffa.

Faites filer par mer sur des bateaux a Tentoura tout ce que le convoi ne
pourra pas porter.

Faites l'inspection des differens magasins, et veillez a ce que les
garde-magasins soient en regle, a ce que les hopitaux soient tenus
proprement et qu'on y trouve tous les secours que permettent les
circonstances.

BONAPARTE.




Au mont Thabor, le 29 germinal an 7 (18 avril 1799).

_Au general Ganteaume._

Je recois a l'instant la lettre par laquelle vous m'annoncez l'arrivee
du contre-amiral Perree a Jaffa; vous lui enverrez sur-le-champ l'ordre
1 deg.. de rembarquer deux pieces de 18 avec la moitie des boulets de 12,
qu'en consequence de votre ordre il avait laisses a Jaffa.

2 deg.. De remplacer les pieces de 18, qu'il se trouve avoir laissees a
Jaffa, par un pareil nombre de pieces de 12, qu'il prendrait sur _la
Courageuse_. Si _l'Etoile_ etait arrivee, il pourrait prendre les pieces
de 18 de _l'Etoile_, pour se completer. Si la grosse mer s'opposait a
tous ses mouvemens, et lui faisait perdre trop de temps, vous lui ferez
sentir que, dans sa position, il faut qu'il calcule avant tout le temps.

3 deg.. Laissez le contre-amiral Perree maitre de se porter soit sur Candie,
soit sur Chypre, afin de pouvoir reparaitre du 6 an 10 du mois prochain,
soit sur Jaffa, soit sur Sour.

La place d'Acre sera prise alors, et je l'expedierai en Europe avec
une mission particuliere. Pour peu que le contre-amiral Perree soit
poursuivi par l'ennemi, vous le laisserez maitre de se refugier soit a
Alexandrie, soit dans un port d'Europe; dans ce dernier cas, vous lui
ferez connaitre que j'attends de lui qu'il ne tarde pas a nous amener
des fusils, des sabres et quelques renforts, ne fut-ce que quelques
centaines d'hommes. Il pourra diriger sa marche sur Damiette, sur Jaffa,
sur Saint-Jean d'Acre ou sur Sour, et, s'il avait plus de quinze cents
hommes, il pourrait meme les debarquer a Derne.

Faites-lui sentir cependant que je compte assez sur son zele et sur ses
talens pour esperer qu'il pourra croiser huit jours, faire beaucoup de
mal aux Anglais, dont les vaisseaux marchands couvrent le Levant.

Dans tous les cas, mon intention est que, avec ses trois fregates, il
hasarde un de ses meilleurs avisos, en se dirigeant sur Sour. Vous
connaissez-la position dans laquelle nous sommes, la situation de la
cote; ajoutez-y tout ce que les connaissances de votre metier peuvent
vous suggerer.

Le contre-amiral Perree est autorise a prendre tous les gros batimens
turcs.

Si les vents le poussaient du cote de Tripoli, de Syrie, faites-lui
connaitre que les Anglais recoivent leurs vivres et leurs munitions de
ce cote, et qu'il pourrait leur intercepter quelque convoi.

En tout cas, j'imagine que vous lui direz de porter toujours pavillon
anglais et de se tenir fort loin des cotes.

BONAPARTE.




Au camp devant Acre, le 30 germinal an 7 (19 avril 1799).

_Au citoyen Fourier, commissaire pres le divan._

J'ai recu, citoyen, vos differentes lettres.

Je vous autorise a correspondre avec l'Institut national, pour lui
temoigner au nom de l'Institut d'Egypte le desir, qu'il a de recevoir
promptement les differentes commissions a faire, et l'empressement que
l'Institut d'Egypte mettra a y repondre.

Faites connaitre au divan du Caire les succes que nous avons eus contre
nos ennemis, la protection que j'ai accordee a tous ceux qui se sont
bien comportes, et les exemples severes que je fais des villes et des
villages qui se sont mal conduits, entre autres celui de Djerme, habite
par Gherrar, scheick de Naplouse.

Annoncez au divan que lorsqu'il recevra cette lettre, Acre sera pris,
et que je serai en route pour me rendre au Caire, ou j'ai autant
d'impatience d'arriver que l'on en a de m'y voir.

Un de mes premiers soins sera de rassembler l'Institut, et de voir si
nous pouvons parvenir a avancer d'un pas les connaissances humaines.

BONAPARTE




Devant Acre, le 30 germinal an 7 (19 avril 1799).

_Au general Desaix._

Je recois, citoyen general, a l'instant vos lettres depuis le 8 pluviose
au 27 ventose.

Je les ai lues avec tout l'interet qu'elles inspirent. Je vois surtout
avec plaisir que vous vous disposez a vous emparer de Cosseir; sans ce
point-la, vous ne serez jamais tranquille. La marine a encore dans ce
point decu mes esperances.

Je serai de retour en Egypte dans le courant du mois. Je compte etre
maitre d'Acre dans six jours.

Le general Dugua me mande qu'il vous a envoye tous les objets que vous
avez demandes, je le lui recommande avec toutes les instances possibles.

Nous avons eu affaire, a la bataille du Mont-Thabor, a pres de trente
mille hommes: c'est a peu pres un contre dix. Les janissaires de Damas
se battaient au moins aussi bien que les mameloucks; et les Arnautes,
Maugrabins, Naplousins sont sans contredit les meilleures troupes de
l'Europe. Au reste, par vos lettres je vois que nous n'avons rien a vous
conter, que vous n'ayez a nous repondre.

Assurez tous les braves qui sont sous vos ordres de l'empressement que
je mettrai a recompenser leurs services et a les faire connaitre a la
France entiere.

Le contre-amiral Perree, avec _la Junon_, _l'Alceste_ et _la
Courageuse_, nous a amene a Jaffa des pieces de siege, et est en ce
moment derriere la flotte anglaise, lui enlevant ses avisos, batimens
de transport, etc. Il fera des prises immenses, et nous enverra a Tyr,
Jaffa et Acre, lorsque nous en serons maitres, de frequentes nouvelles
de l'Europe.

Vous avez appris, par le Caire, les dernieres nouvelles de France et
d'Europe. Rien ne prouvait encore qu'il y eut la guerre.

BONAPARTE.




Au quartier-general devant Acre, le 30 germinal an 7 (19 avril 1799).

_Au chef de l'etat-major general._

Le commandant de la croisiere anglaise devant Acre ayant eu la barbarie
de faire embarquer, sur un batiment qui avait la peste, les prisonniers
francais faits sur les deux tartanes chargees de munitions, qu'il a
prises pres de Caiffa, dans la sortie qui a eu lieu le 18; les anglais
ayant ete remarques a la tete des barbares, et le pavillon anglais ayant
ete au meme instant arbore sur plusieurs tours de la place; la conduite
feroce qu'ont tenue les assieges en coupant la tete a deux volontaires
qui avaient ete tues, doit etre attribuee au commandant anglais;
conduite si opposee aux honneurs que l'on a rendus aux officiers et
soldats anglais trouves sur le champ de bataille, et aux soins que l'on
a eus des blesses et des prisonniers.

Les Anglais etant ceux qui defendent et approvisionnent Acre, la
conduite horrible de Djezzar, qui a fait etrangler et jeter a l'eau,
les mains liees, plus de deux cents chretiens, naturels du pays, parmi
lesquels se trouvait le secretaire d'un consul francais, doit egalement
etre attribuee a cet officier, puisque, par les circonstances, le pacha
se trouve entierement sous sa dependance.

Cet officier refusant d'ailleurs d'executer aucun des articles d'echange
etabli entre les deux puissances; et ses propos dans toutes les
communications qui ont eu lieu, ses demarches depuis qu'il est en
croisiere etant celles d'un fou, mon intention est que vous donniez
des ordres aux differens commandans de la cote pour qu'on cesse toute
communication avec la flotte anglaise, actuellement en croisiere dans
ces mers.

BONAPARTE.




Au camp devant Acre, le 2 floreal an 7 (21 avril 1799).

_Au general Kleber._

J'ai recu, citoyen general, vos lettres des 29 germinal et 1er floreal.

Nos mineurs sont depuis vingt-quatre heures sous la tour; demain ils
commencent le travail pour les fourneaux: ils esperent le 4 faire sauter
la tour.

Nos pieces de 24 sont en chemin: nous les attendons le 4.

Une seconde flottille, que j'avais fait preparer a Alexandrie, et qui
etait en station au lac Bourlos, vient d'arriver.

Une troisieme flottille, que j'avais fait preparer a Alexandrie, et qui
etait en station a Damiette depuis un mois, vient de partir, chargee de
grosses pieces et de mortiers. Tous ces moyens ne sont pas necessaires
pour prendre Acre: la reussite d'un seul suffit. Si nous n'etions meme a
regarder a vingt-quatre heures pres, les moyens que nous avons au parc
seraient suffisans.

Le citoyen Perree, qui, avec ses trois fregates, voltige a vingt et
trente lieues d'Acre, a deja fait des prises, et il est probable que
cette flottille s'enrichira et fera beaucoup de mal aux ennemis. M.
Smith n'en sait encore rien; car il tire des boulets fort et ferme.

Faites faire par votre officier du genie un croquis du cours du Jourdain
depuis le pont d'Iacoub jusqu'a quatre lieues plus bas que celui de
Medjame, avec la nature du terrain a une lieue sur l'une et l'autre
rive.

Ordonnez des reconnaissances a quatre lieues en avant de chaque pont,
afin de bien reconnaitre la nature du terrain.

Faites-moi faire une note par vos officiers de genie et d'artillerie sur
le degre de defense dont seraient susceptibles les ponts d'Iacoub et de
Medjame, les forts de Safit et de Tabarieh.

BONAPARTE.




An camp devant Acre, le 8 floreal an 7 (27 avril 1799).

_Au meme._

La mine, citoyen general, a joue le 5; elle n'a point fait l'effet que
les mineurs en attendaient: une partie de la muraille de terre s'est
cependant ecroulee avec tous les decombres, ainsi que la plus grande
partie des trois voutes; le fosse, a dix toises de chaque cote, a
absolument disparu. Nous n'avons pu nous emparer d'une petite voute
superieure, qui nous aurait mis a meme de nous emparer de toutes
les maisons de gauche, et nous aurait donne l'entree dans la place.
Plusieurs barils de poudre enflammes que l'ennemi a jetes dans la
breche, ont beaucoup effraye les trente grenadiers qui etaient deja
parvenus a se loger. Nous avons canonne toute la journee du 6. Nous
avons eu dans le centre de la tour, pendant toute la journee du 6 au 7,
vingt hommes de loges; ils n'ont pas pu parvenir a se loger a l'endroit
convenable, et nous avons du abandonner le logement qu'ils s'etaient
fait, avant le jour. Hier et aujourd'hui nous canonnons. Nos boyaux vont
jusqu'au pied de la breche, de sorte que l'on arrive a couvert jusque
dans l'interieur de la tour.

Nos pieces de 18 et de 24 arrivent demain ou apres demain. Les munitions
qui nous sont arrivees hier de Damiette, nous mettent a meme de
continuer notre feu. L'ennemi ne tire plus que des bombes, hormis M.
Smith, qui ne nous laisse pas de repos, meme la nuit, et ne produit
d'autre mal que de ruiner notre caisse.

Ou dit que le corps des Dilettis s'est porte a huit lieues en avant de
Damas, en forme d'avant-garde, et que leur peur commence a passer.

Faites votre possible pour approvisionner et ameliorer nos tetes de
ponts.

Les Naplousins paraissent vouloir bien se conduire. Gherar a repondu a
la lettre que je lui avais ecrite.

Le general Damas est arrive a Damiette.

L'Egypte est parfaitement tranquille.

Le general Caffarelli est mort.

BONAPARTE.




Au camp devant Acre, le 13 floreal an 7 (2 mai 1799).

_Au citoyen Bart, commandant a Jaffa._

Tous les savons qui se trouvaient dans la savonnerie de Sedon-Harau
doivent rester au profit de la republique.

Je compte sur votre zele pour nous faire passer le plus tot possible la
poudre dont nous avons le plus grand besoin.

Veillez, je vous prie, a ce qu'on ne dilapide pas nos magasins.

BONAPARTE.




Au camp devant Acre, le 13 floreal an 7 (2 mai 1799).

_Au general Junot._

Vous pouvez assurer, citoyen general, le scheick Saleh-Daher que
mon intention est de le nommer scheick de Said, place qui, par son
importance, est au-dessus de Scheffamme. Qu'il tache de rassembler le
plus de monde possible, afin de pouvoir se maintenir dans ce poste, que
je ne tarderai pas a lui mettre entre les mains.

Faites-moi passer toutes les nouvelles que vous pourrez avoir de Damas.

Nos pieces de 18 et de 24 sont arrivees. Nous esperons sous peu de
jours, malgre la grande obstination des assieges, entrer dans Acre. Le
feu de leur artillerie est entierement eteint.

BONAPARTE.




Au camp devant Acre, le 13 floreal an 7 (2 mai 1799).

_Au general Kleber._

J'envoie tous les ingenieurs geographes qui sont au camp, pour prendre
le croquis du pays. Vous sentez combien il est essentiel de leur
repartir la besogne, afin que j'aie le plus tot possible un canevas du
pays.

Nos pieces de 18 jouent depuis deux jours. La tour n'est plus qu'une
ruine; le flanc qui s'opposait au passage du fosse est ruine. L'ennemi
n'a plus qu'un seul canon qui tire; sentant qu'il ne peut plus defendre
ses murailles, il a couronne ses glacis par des boyaux, ou il est
protege par la mousqueterie de la place, et empeche l'abord des
differentes breches: cela nous engage dans des affaires penibles. Une
compagnie de grenadiers avait canonne hier la breche; ils sortirent de
leurs boyaux avec tant d'impetuosite, qu'il fallut passer tout la soiree
a les faire rentrer dans la place. Ils ont perdu beaucoup de monde; nous
avons eu trente blesses et douze a quinze tues, parmi lesquels le chef
de la quatre-vingt-cinquieme, qui etait de tranchee. Apres-demain nous
placons nos pieces de 24 pour faire une breche, et des l'instant qu'elle
sera praticable, nous donnons un assaut general et en masse.

BONAPARTE.




Au camp devant Acre, le 13 floreal an 7 (2 mai 1799).

_Au commandant du genie._

Je vous prie, citoyen commandant, d'envoyer les citoyens Jacotin et
Favier, ingenieurs-geographes, pour lever a la main le cours du Jourdain
et les differentes gorges qui y aboutissent, ainsi que la position du
general Kleber. Ils se rendront aujourd'hui au camp de ce general.

BONAPARTE.




Au camp devant Acre, le 13 floreal an 7 (2 mai 1799).

_A l'ordonnateur en chef._

Je vous envoie, citoyen ordonnateur, un ordre au payeur de tenir en
Egypte cent mille francs a votre disposition. Il fera escompter sur
cette somme tout ce que l'ordonnateur charge du service aura depense.

Faites activer le plus qu'il vous sera possible l'evacuation de vos
blesses et de vos malades sur Damiette.

BONAPARTE.




Au camp devant Acre, le 13 floreal an 7 (2 mai 1799).

_Au meme._

Donnez, citoyen ordonnateur, au citoyen Desgenettes, une ordonnance de
2,000 francs sur le Caire. J'ai ecrit a Paris, pour qu'il soit paye la
meme somme a la femme du citoyen Larrey.

BONAPARTE.




Au camp devant Acre, le 20 floreal an 7 (9 mai 1799).

_Au contre-amiral Perree._

Le contre-amiral Ganteaume vous fait connaitre, citoyen general, ce que
vous avez a faire pour enlever quatre a cinq cents blesses que je fais
transporter a Tentoura, et qu'il est indispensable que vous transportiez
a Alexandrie et a Damiette: vous vaincrez, par votre intelligence, vos
connaissances nautiques et votre zele, tous les obstacles que vous
pourriez rencontrer; vous et vos equipages acquerrez plus de gloire par
cette action que par le combat le plus brillant: jamais croisiere n'aura
ete plus utile que la votre, et jamais fregates n'auront rendu un plus
grand service a la republique.

BONAPARTE.




Au camp devant Acre, le 21 floreal an 7 (10 mai 1799).

_Au Directoire executif._

Je vous ai fait connaitre qu'Achmet Djezzar, pacha d'Acre, de Tripoli
et de Damas, avait ete nomme pacha d'Egypte, qu'il avait reuni un corps
d'armee, et avait porte son avant-garde a El-Arich, menacant le reste de
l'Egypte d'une invasion prochaine;

Que les batimens de transport turcs se reunissaient dans le port de
Miri, menacant de se porter devant Alexandrie, dans la belle saison; que
par les mouvemens qui existaient dans l'Arabie, on devait s'attendre que
le nombre des gens d'Yambo qui avaient passe la mer Rouge, augmenterait
au printemps.

Vous avez vu, par ma derniere depeche, la rapidite avec laquelle l'armee
a passe le desert, la prise d'El-Arich, de Gaza, de Jaffa, la dispersion
de l'armee ennemie, qui a perdu ses magasins, une partie de ses
chameaux, ses outres et ses equipages de campagne.

Il restait encore deux mois avant la saison propre au debarquement,
je resolus de poursuivre les debris de l'armee ennemie, et de nourrir
pendant deux mois la guerre dans le coeur de la Syrie.

_Affaire de Kakoun._

Le 25 ventose, a dix heures du matin, nous apercumes, au dela du village
de Kakoun, l'armee ennemie, qui avait pris position sur nos flancs; sa
gauche composee de gens de Naplouse, anciens Samaritains, etait appuyee
a un mamelon d'un acces difficile; la cavalerie etait formee a droite.

Le general Kleber se porta sur la cavalerie ennemie; le general Lannes
attaqua la gauche; le general Murat deploya sa cavalerie au centre.

Le general Lannes culbuta l'ennemi, tua beaucoup de monde, et le
poursuivit pendant deux lieues dans les montagnes.

Le general Kleber, apres une legere fusillade, mit en fuite la droite
des ennemis, et les poursuivit vivement; ils prirent le chemin d'Acre.

_Combat de Caiffa._

Le 27, a huit heures du soir, nous nous emparames de Caiffa; une escadre
anglaise etait mouillee dans la rade.

Quatre pieces d'artillerie de siege, que j'avais fait embarquer a
Alexandrie sur quatre batimens de transport, furent prises a la hauteur
de Caiffa par les Anglais.

Plusieurs bateaux charges de bombes et de vivres echapperent et vinrent
mouiller a Caiffa: les Anglais voulurent les enlever; le chef d'escadron
Lambert les repoussa, leur blessa ou tua cent hommes, fit trente
prisonniers, et s'empara d'une grosse chaloupe avec une caronade de
trente-six.

Nous n'avions plus a mettre en batterie devant Acre que notre equipage
de campagne: nous battimes en breche une tour qui etait la partie la
plus saillante de la ville; la mine manqua, la contrescarpe ne sauta
pas. Le citoyen Mailly, adjoint a l'etat-major, qui se porta pour
reconnaitre l'effet de la mine, fut tue. Vous verrez, par le journal du
siege, que les 6, 10, 18, et 26 germinal, l'ennemi fit des sorties vives
ou il fut repousse avec de grandes pertes par le general Vial.

Que, le 12, nos mineurs firent sauter la contrescarpe, mais que la
breche ne se trouva pas praticable.

Le 11, le general Murat prit possession de Saffet, l'ancienne Bethulie.
Les habitans montrent l'endroit ou Judith tua Holopherne. Le meme jour,
le general Junot prit possession de Nazareth.

_Combat de Nazareth._

Cependant une armee nombreuse s'etait mise en marche de Damas, elle
passa le Jourdain le 17.

L'avant-garde se battit toute la journee du 19 contre le general Junot
qui, avec cinq cents hommes des deuxieme et dix-neuvieme demi-brigades,
la mit en deroute, lui prit cinq drapeaux, et couvrit le champ de
bataille de morts; combat celebre, et qui fait honneur au sang-froid
francais.

_Combat de Cana._

Le 20, le general Kleber partit du camp d'Acre, il marcha a l'ennemi, et
le rencontre pres du village de Cana; il se forma en deux carres: apres
s'etre canonne et fusille une partie de la journee, chacun rentra dans
son camp.

_Bataille du mont Thabor._

Le 22, l'ennemi deborda la droite du general Kleber, et se porta dans la
plaine d'Esdrelon pour se joindre aux Naplousins.

Le general Kleber se porta entre le Jourdain et l'ennemi, tourna le mont
Thabor, et marcha toute la nuit du 26 au 27 pour l'attaquer de nuit.

Il n'arriva en presence de l'ennemi qu'au jour; il forma sa division en
bataillon carre: une nuee d'ennemis l'investit de tous cotes; il essuya
toute la journee des charges de cavalerie: toutes furent repoussees avec
la plus grande bravoure.

La division Bon etait partie le 25 a midi du camp d'Acre, et se trouva
le 27, a neuf heures du matin, sur les derrieres de l'ennemi qui
occupait un immense champ de bataille. Jamais nous n'avions vu tant de
cavalerie caracoler, charger, se mouvoir dans tous les sens; on ne se
montra point, notre cavalerie enleva le camp ennemi qui etait a deux
heures du champ de bataille. On prit plus de quatre cents chameaux et
tous les bagages, specialement ceux des mameloucks.

Les generaux Vial et Rampon, a la tete de leurs troupes formees en
bataillons carres, marcherent dans differentes directions, de maniere
a former, avec la division Kleber, les trois angles d'un triangle
equilateral de deux mille toises de cote: l'ennemi etait au centre.

Arrives a la portee du canon, ils se demasquerent: l'epouvante se mit
dans les rangs ennemis; en un clin d'oeil, cette nuee de cavaliers
s'ecoula en desordre, et gagna le Jourdain; l'infanterie gagna les
hauteurs, la nuit la sauva.

Le lendemain, je fis bruler les villages de Djenyn, Noures, Oualar, pour
punir les Naplousins.

Le general Kleber poursuivit les ennemis jusqu'au Jourdain.

_Combat de Ssafet._

Cependant le general Murat etait parti le 23 du camp pour faire lever
le siege de Ssafet, et enlever les magasins de Thabaryeh; il battit la
colonne ennemie et s'empara de ses bagages.

Ainsi, cette armee, qui s'etait annoncee avec tant de fracas, aussi
nombreuse, disaient les gens du pays, _que les etoiles du ciel et les
sables de la mer_, assemblage bizarre de fantassins et de cavaliers de
toutes les couleurs et de tous les pays, repassa le Jourdain avec la
plus grande precipitation, apres avoir laisse une grande quantite de
morts sur le champ de bataille. Si l'on juge de son epouvante par la
rapidite de sa fuite, jamais il n'y en eut de pareille.

Vous verrez dans le journal du siege d'Acre, les differens travaux qui
furent faits de part et d'autre pour le passage du fosse, et pour se
loger dans la tour que l'on mina et contremina;

Que, plusieurs pieces de vingt-quatre etant arrivees, on battit
serieusement la ville en breche, que les 7, 10 et 13 floreal, l'ennemi
fit des sorties, et fut vigoureusement repousse;

Que, le 19 floreal, l'ennemi recut un renfort porte sur trente batimens
de guerre turcs;

Qu'il fit le meme jour quatre sorties; qu'il remplit nos boyaux de ses
cadavres;

Que nous nous logeames, apres un assaut extremement meurtrier, dans un
des points les plus essentiels de la place.

Aujourd'hui, nous sommes maitres des principaux points du rempart.
L'ennemi a fait une seconde enceinte ayant pour point d'appui le chateau
de Djezzar.

Il nous resterait a cheminer dans la ville; il faudrait ouvrir la
tranchee devant chaque maison, et perdre plus de monde que je ne le veux
faire.

La saison d'ailleurs est trop avancee; le but que je m'etais propose se
trouve rempli; l'Egypte m'appelle.

Je fais placer une batterie de vingt-quatre pour raser le palais de
Djezzar, et les principaux monumens de la ville; je fais jeter un
millier de bombes qui, dans un endroit aussi resserre, doivent faire
un mal considerable. Ayant reduit Acre en un monceau de pierres, je
repasserai le desert, pret a recevoir l'armee europeenne ou turcque,
qui, en messidor ou thermidor, voudrait debarquer en Egypte.

Je vous enverrai du Caire une relation des victoires que le general
Desaix a remportees dans la Haute-Egypte; il a deja detruit plusieurs
fois les gens arrives d'Arabie, et dissipe presque entierement les
mameloucks.

Dans toutes ces affaires, un bon nombre de braves sont morts, a la
tete desquels les generaux Caffarelli et Rambaud: un grand nombre sont
blesses; parmi ces derniers, les generaux Bon et Lannes.

J'ai eu, depuis mon passage du desert, cinq cents hommes tues, et le
double de blesses.

L'ennemi a perdu plus de quinze mille hommes.

Je vous demande le grade de general de division pour le general Lannes,
et le grade de general de brigade pour le citoyen Sougis, chef de
brigade d'artillerie.

J'ai donne de l'avancement aux officiers, dont je vous enverrai l'etat.

Je vous ferai connaitre les traits de courage qui ont distingue un grand
nombre de braves.

J'ai ete parfaitement content de l'armee: dans des evenemens, et dans un
genre de guerre si nouveaux pour des Europeens, elle fait voir que le
vrai courage et les talens guerriers ne s'etonnent de rien, et ne se
rebutent d'aucun genre de privation. Le resultat sera, nous l'esperons,
une paix avantageuse, un accroissement de gloire et de prosperite pour
la republique.

BONAPARTE.




Au camp devant Acre, le 22 floreal an 7 (11 mai 1799).

_Au general d'artillerie Dommartin._

Je desire, citoyen general, que vous preniez vos mesures de maniere a
avoir quarante coups a mitraille par piece de 24, a tirer dans le cas ou
l'ennemi voudrait faire des sorties, et dix a boulets; trente coups de
18 par piece a mitraille et dix a boulets; quarante coups a mitraille
par piece de 12, et dix a boulets. Vous reserverez egalement vos bombes
pour les jeter au moment ou l'ennemi se reunirait pour faire des
sorties: vous pouvez mettre la moitie de la charge ordinaire.

BONAPARTE.




Au quartier-general devant Acre, le 27 floreal an 7 (16 mai 1799).

_Bonaparte, general en chef, a l'armee._

Soldats,

Vous avez traverse le desert qui separe l'Afrique de l'Asie avec plus de
rapidite qu'une armee Arabe.

L'armee qui etait en marche pour envahir l'Egypte est detruite; vous
avez pris son general, son equipage de campagne, ses bagages, ses
outres, ses chameaux.

Vous vous etes empares de toutes les places fortes qui defendent les
puits du desert.

Vous avez disperse, aux champs du Mont-Thabor, cette nuee d'hommes
accourus de toutes les parties de l'Asie, dans l'espoir de piller
l'Egypte.

Les trente vaisseaux que vous avez vus arriver dans Acre, il y a douze
jours, portaient l'armee qui devait assieger Alexandrie; mais obligee
d'accourir a Acre, elle y a fini ses destins: une partie de ses drapeaux
orneront votre entree en Egypte.

Enfin, apres avoir, avec une poignee d'hommes, nourri la guerre pendant
trois mois dans le coeur de la Syrie, pris quarante pieces de campagne,
cinquante drapeaux, fait six mille prisonniers, rase les fortifications
de Gaza, Jaffa, Caiffa, Acre, nous allons rentrer en Egypte: la saison
des debarquemens m'y rappelle.

Encore quelques jours, et vous aviez l'espoir de prendre le pacha meme
au milieu de son palais; mais, dans cette saison, la prise du chateau
d'Acre ne vaut pas la perte de quelques jours: les braves que je devrais
d'ailleurs y perdre sont aujourd'hui necessaires pour des operations
plus essentielles.

Soldats, nous avons une carriere de fatigues et de dangers a courir.
Apres avoir mis l'orient hors d'etat de rien faire contre nous cette
campagne, il nous faudra peut-etre repousser les efforts d'une partie de
l'occident.

Vous y trouverez une nouvelle occasion de gloire; et si, au milieu de
tant de combats, chaque jour est marque par la mort d'un brave, il faut
que de nouveaux braves se forment, et prennent rang a leur tour parmi ce
petit nombre qui donne l'elan dans les dangers, et maitrise la victoire.

BONAPARTE.




Au camp devant Saint-Jean d'Acre, le 27 floreal an 7 (16 mai 1799).

_Au general Dugua._

Vous devez avoir recu, citoyen general, le bataillon de la quatrieme
legere, que j'ai fait partir, il y a quinze jours, et qui, a cette
heure, doit etre arrive au Caire.

Sous trois jours je partirai avec toute l'armee pour me rendre au Caire:
ce qui me retarde, c'est l'evacuation des blesses, j'en ai six a sept
cents.

Je me suis empare des principaux points de l'enceinte d'Acre: nous
n'avons pas juge a propos de nous obstiner a assieger la deuxieme
enceinte, il eut fallu perdre trop de temps et trop de monde.

Djezzar a recu, il y a deux jours, une flotte de trente gros batimens
grecs et cinq a six mille hommes de renfort: cette expedition etait
destinee pour Alexandrie.

Perree a pris deux de ces batimens, dans lesquels etaient les
canonniers, les bombardiers et mineurs, ainsi que plusieurs pieces de
canon.

Prenez des mesures pour que la navigation de Damiette au Caire soit sure
et que les blesses puissent filer rapidement dans les hopitaux du Caire.

Si le citoyen Cretin est au Caire, et que vous ayez une escorte
suffisante a lui donner, faites-lui connaitre que je desire qu'il vienne
a ma rencontre a El-Arich, afin que nous puissions arreter ensemble les
travaux a faire au fort, a Catieh et a Salahieh.

Consultez-vous avec Rouviere pour faire filer deux pieces de 12 et de
18, pour rearmer _l'Etoile_ et _le Sans-Quartier_, dont les pieces
ont ete envoyees au siege et sont cassees. Vous sentez combien il est
essentiel que la bouche de Damiette soit bien gardee.

Dans les quinze premiers jours du mois prochain, je compte etre bien
pres du Caire.

Bon est blesse; Lannes ne l'est que legerement: mon aide-camp Duroc, qui
avait ete blesse, est gueri.

Venture est mort de maladie.

Je vous amenerai beaucoup de prisonniers et de drapeaux.

BONAPARTE.




Au camp devant Acre, le 27 floreal an 7 (16 mai 1799).

_Au divan du-Caire._

Enfin, j'ai a vous annoncer mon depart de la Syrie pour le Caire, ou
il me tarde d'arriver promptement. Je partirai dans trois jours, et
j'arriverai dans quinze; j'amenerai avec moi beaucoup de prisonniers et
de drapeaux.

J'ai rase le palais de Djezzar, les remparts d'Acre, et bombarde la
ville, de maniere qu'il ne reste pas pierre sur pierre. Tous les
habitans ont evacue la ville par mer. Djezzar est blesse et retire avec
ses gens dans un des forts du cote de la mer; il est grievement blesse.

De trente batimens charges de troupes, qui sont venus a son secours,
trois ont ete pris avec l'artillerie qu'ils portaient, par mes fregates;
le reste est dans le plus mauvais etat, et entierement detruit. Je suis
d'autant plus impatient de vous voir et d'arriver au Caire, que je sais
que, malgre votre zele, un grand nombre de mechans cherchent a troubler
la tranquillite publique. Tout cela disparaitra a mon arrivee, comme les
nuages aux premiers rayons du soleil.

Venture est mort de maladie: sa perte m'a ete tres-sensible.

BONAPARTE.




Au camp devant Acre, le 27 floreal an 7 (16 mai 1799).

_A l'adjudant-general Almeyras._

On va evacuer le plus de blesses possible sur Damiette; si les
communications sont libres, faites-les filer sur-le-champ au Caire ou
ils trouveront plus de commodites. Il y en aura quatre a cinq cents.

Ecrivez a Alexandrie pour qu'on vous remplace les pieces et la poudre
que vous avez envoyees a Acre. Vous sentez combien il est necessaire que
Lesbeh soit dans un etat de defense respectable. Demandez tout ce qui
est necessaire pour approvisionner vos pieces a cent coups.

Demandez aussi deux pieces de 12 et de 13 pour rearmer _l'Etoile_ et _le
Sans-Quartier_. Il est necessaire d'avoir le plus de batimens possible a
l'embouchure du Nil.

Nous nous sommes empares de la premiere enceinte d'Acre; nous avons rase
le palais de Djezzar et ecrase la ville avec des bombes. Les habitans se
sont tous sauves, Djezzar lui-meme a ete blesse.

L'armement de Chypre, dont vous me parlez, est effectivement arrive ici;
il avait cinq mille hommes de debarquement: presque tous ont ete tues ou
blesses dans les differentes affaires du siege.

Ne negligez aucun moyen pour terminer les fortifications de Lesbeh et
pour vous approvisionner, reorganisez votre flottille, tant sur le lac
Menzaleh que sur le Nil.

Dans trois ou quatre jours, je partirai pour le Caire; il sera possible
qu'arrive a Catieh, je passe par Damiette.

Il sera necessaire d'avoir a Omm-Faredge une certaine quantite de
barques pretes pour les malades ou blesses que nous pourrions avoir avec
nous.

BONAPARTE.




Au camp devant Acre, le 27 floreal an 7 (16 mai 1799).

_A l'adjudant-general Leturc._

Faites filer, citoyen, demain matin, quatre cents blesses sur Tentoura.
L'adjudant-general Boyer me mande qu'il en a fait partir aujourd'hui
quatre cents par terre et cent cinquante par mer. Vous me mandez que
vous n'en avez fait partir aujourd'hui que cent. Ainsi, il serait
possible que les fregates se presentassent et qu'il n'y eut pas de
blesses, ce qui serait un contre-temps facheux: ne perdez donc pas un
moment.

Faites en sorte que, demain a midi, j'aie un etat des blesses a Caiffa
et au mont Carmel. Les malades devront etre aussi evacues, mais
separement.

Il est necessaire que, le 29 au soir, il ne reste pas un seul malade ni
blesse a Caiffa ou au mont Carmel.

BONAPARTE.




Au camp devant Acre, le 27 floreal an 7 (16 mai 1799).

_A l'adjudant-general Boyer._

Faite filer les blesses sur Jaffa ou sur les fregates.
L'adjudant-general Leturc, qui est a Caiffa, vous enverra demain un
grand convoi.

Faites en sorte que le 30 au matin, il n'y ait a Tentoura, ni malades ni
blesses. Deux cents malades vont etre evacues demain a Tentoura, venant
de mont Carmel, faites-les evacuer de suite sur Jaffa.

Faites embarquer, autant qu'il vous sera possible, l'artillerie qui vous
a ete envoyee a Jaffa, sans cependant faire tort aux malades.

Faites en sorte que, demain au soir, j'aie un etat exact des blesses
evacues et de ce qui reste.

Faites connaitre aux blesses que l'ennemi a voulu faire une sortie,
qu'il a perdu quatre cents hommes, et qu'on a pris neuf drapeaux.

BONAPARTE.




[1]Au camp devant Acre, le 30 germinal an 7 (19 avril 1799).

_Au citoyen Poussielgue._

J'ai recu vos differentes lettres.

Vous aurez appris par Damiette le succes des combats de Nazareth,
Saffet, Cana et du mont Thabor; le nombre des ennemis etait immense.

Nous avons deja ici, au camp d'Acre, assez d'artillerie pour prendre
cette place; nous attendons encore les cinq pieces de 24 et les pieces
de 18 et de 12 que le contre-amiral Perree a debarquees a Jaffa, et
qui seront ici dans trois jours. Vous pouvez calculer que le 5 ou le
6 floreal Acre sera pris: je partirai immediatement pour me rendre au
Caire.

Je vous prie de faire meubler mes nouvelles salles.

Comme je serai au Caire dix ou quinze jours apres la reception de mes
lettres, je crois inutile de repondre en detail aux differens articles
de vos depeches.

BONAPARTE.

[Footnote 1: Cette lettre, ainsi que la suivante, furent ecrites au
commencement du siege.]




Au camp devant Acre, le 30 germinal an 7 (19 avril 1799).

_Au general Dugua._

J'ai recu, citoyen general, vos differentes lettres jusqu'au 8 germinal.

Acre sera pris le 6 floreal, et je partirai sur-le-champ pour me rendre
au Caire.

La conduite de l'emir Hadji est bien extravagante; mais l'idee que vous
avez qu'il pourrait tramer quelque chose de redoutable, est, je vous
assure, bien mal fondee; croyez, je vous prie, qu'avant de lui faire
jouer un certain role, je me suis assure qu'il etait peu dangereux;
aucune habitude guerriere, point de relations, encore moins d'audace,
c'est un ennemi tres-peu redoutable.

Je ne reponds pas en detail a vos lettres, parce que je serai bientot de
retour.

Vous pouvez incorporer dans les differens corps qui sont dans la
Basse-Egypte les mameloucks qui n'auraient pas plus de vingt ans.

Je suis extremement mecontent de la scene scandaleuse du commandant de
la place: je lui envoie l'ordre de l'etat-major de se rendre dans la
Haute-Egypte sous les ordres du general Desaix; vous vous chargerez en
attendant de ce commandement: l'etat-major vous adressera l'ordre,
afin que, si vous jugiez que son execution eut plus d'inconveniens que
d'avantage, vous la differassiez jusqu'a mon arrivee.

BONAPARTE.




A Jaffa, le 8 prairial an 7 (17 mai 1799).

_Au Directoire executif._

Je vous ai fait connaitre par le courrier que je vous ai expedie le 21
floreal, les evenemens glorieux pour la republique qui se sont passes
depuis trois mois en Syrie, et la resolution ou j'etais de repasser
promptement le desert pour me retrouver en Egypte avant le mois de juin.

Les batteries de mortiers de 24 furent etablies comme je vous l'ai
annonce dans la journee du 23 floreal, pour raser le palais de Djezzar
et detruire les principaux monumens d'Acre: elles jouerent pendant
soixante-douze heures, et remplirent l'effet que je m'etais propose: le
feu fut constamment dans la ville.

La garnison desesperee fit une sortie le 27 floreal: le general de
brigade Verdier etait de tranchee; le combat dura trois heures. Le
reste des troupes arrivees le 19 de Constantinople, et exercees a
l'europeenne, deboucherent sur nos tranchees en colonnes serrees; nous
repliames les postes que nous occupions sur les remparts: par la les
batteries de pieces de campagne purent tirer a mitraille a quatre-vingts
toises sur les ennemis. Pres de la moitie resta sur-le-champ de
bataille: alors nos troupes battirent la charge dans nos tranchees; on
poursuivit l'ennemi jusque dans la ville la baionnette dans les reins;
on leur prit dix-huit drapeaux.

L'occasion paraissait favorable pour emporter la ville; mais nos
espions, les deserteurs et les prisonniers, s'accordaient tous dans le
rapport que la peste faisait d'horribles ravages dans la ville d'Acre;
que tous les jours, plus de soixante personnes en mouraient; que les
symptomes en etaient terribles: qu'en trente-six heures on etait emporte
au milieu de convulsions pareilles a celles de la rage.

Repandu dans la ville, il eut ete impossible d'empecher le soldat de
la piller; il aurait rapporte le soir dans le camp les germes de ce
terrible fleau; plus a redouter que toutes les armees du monde.

L'armee partit d'Acre le 1er prairial, et arriva le soir a Tentoura.

Elle campa le 3 sur les ruines de Cesaree, au milieu des debris des
colonnes de marbre et de granit, qui annoncent ce que devait etre
autrefois cette ville.

Nous sommes arrives a Jaffa le 5.

Depuis deux jours, des detachemens filent pour l'Egypte.

Je resterai encore quelques jours a Jaffa, pour en faire sauter les
fortifications; j'irai punir ensuite quelques cantons qui se sont mal
conduits, et dans quelques jours je passerai le desert en laissant une
forte garnison a El-Arich.

Ma premiere depeche sera datee du Caire.

BONAPARTE.




A Salahieh, le 21 prairial an 7 (9 juin 1799).

_Au general Marmont._

Nous voici, citoyen general, arrives a Salahieh. J'ai laisse au fort
d'El-Arich dix pieces de canon et cinq a six cents hommes de garnison,
autant a Catieh.

Kleber doit etre arrive a Damiette.

L'armee qui devait se presenter devant Alexandrie, et qui etait partie
de Constantinople le 1er rhamadan, a ete detruite sous Acre. Si
cependant cet extravagant commandant anglais en faisait embarquer les
restes pour se presenter a Aboukir, je ne compte pas que cela puisse
faire plus de deux mille hommes. Dans ce cas, faites en sorte de leur
donner une bonne lecon.

Le commandant anglais prendra toute espece de moyens pour se mettre en
communication avec la garnison. Prenez les mesures les plus severes pour
l'en empecher. Ne recevez que tres-peu de parlementaires et tres au
large. Ils ne font que repandre des nouvelles ridicules pour les gens
senses, et qu'il vaut tout autant qu'on ne donne pas. Surtout, quelque
chose qui arrive, ne repondez pas par ecrit. Vous aurez vu par mon ordre
du jour que l'on ne doit a ce capitaine de brulots que du mepris.

Quand vous aurez recu cette lettre, je serai au Caire.

Le general Bon et Croizier sont morts de leurs blessures. Lannes et
Duroc se portent bien.

Armez donc le fort de Rosette de maniere qu'il y ait huit ou dix mille
coups de canon a tirer.

BONAPARTE.




A Salahieh, le 21 prairial an 7 (9 juin 1799).

_Au general Dugua._

L'etat-major vous a ecrit hier, citoyen general, par un homme du pays,
pour vous faire connaitre l'arrivee de toute l'armee a Salahieh. Nous
avons assez bien traverse le desert.

Le chateau d'El-Arich, qui est bien arme et en bon etat de defense, a
cinq ou six cents hommes de garnison. J'en ai laisse autant a Catieh.

Le commandant anglais qui a somme Damiette, est un extravagant. Comme il
a ete toute sa vie capitaine de brulots, il ne connait ni les egards,
ni le style que l'on doit prendre quand on est a la tete de quelques
forces. L'armee combinee dont il parle a ete detruite devant Acre, ou
elle est arrivee quinze jours avant notre depart, comme je vous en ai
instruit par ma lettre du 27 floreal.

Je partirai d'ici demain, et je serai probablement le 26 ou le 27 a
Matarieh, ou je desire que vous veniez a la rencontre de l'armee
avec toutes les troupes qui se trouvent au Caire, hormis ce qui est
necessaire pour garder les forts. Vous amenerez avec vous le divan et
tous les principaux du Caire, et vous ferez porter les drapeaux que je
vous ai envoyes en differentes occasions, par autant de Turcs a cheval;
il faut que ce soit des odjaklis: apres quoi nous rentrerons ensemble
dans la ville. Quand vous serez a cent toises devant nous, vous vous
mettrez en bataille, la cavalerie au centre, et l'infanterie sur les
ailes; nous en ferons autant.

Le general Kleber doit, a l'heure qu'il est, etre arrive a Damiette avec
sa division.

Gardez le bataillon de la vingt-unieme avec vous jusqu'a mon arrivee.

Il me tarde beaucoup d'etre au Caire, pour pouvoir, de vive voix, vous
temoigner ma satisfaction des services que vous avez rendus pendant mon
absence.

Je vous fais passer la relation que je vous ai envoyee par mon courrier
Royer. Comme il y a fort long-temps qu'il est parti par mer, je ne sais
pas s'il est arrive. Faites-la imprimer le plus tot possible, ainsi que
celle que je vous ai envoyee de Jaffa, et dont je vous fais passer la
copie.

BONAPARTE.




Au Caire, le 26 prairial an 7 (14 juin 1799).

_Au general Davoust._

J'ai lu, citoyen general, avec interet, la relation que vous m'avez
envoyee des evenemens qui se sont passes dans la Haute-Egypte, et
j'approuve le parti que vous avez pris de vous rendre au Caire. Ce point
etait d'une telle importance dans l'eloignement ou se trouvait l'armee,
qu'il devait principalement fixer toutes les sollicitudes.

BONAPARTE.




Au Caire, le 26 prairial an 7 (14 juin 1799).

_Au general Dommartin._

Il est indispensable, citoyen general, que vous partiez au plus tard, le
1er du mois prochain, pour vous rendre a Rosette et a Alexandrie, pour
visiter par vous-meme les approvisionnemens de ces places, reformer
les equipages de campagne et pourvoir a l'approvisionnement des autres
places de l'Egypte. Faites partir demain au soir pour Alexandrie le
citoyen Danthouard. Mon intention est qu'il y reste tout l'ete pour y
commander l'artillerie, sous les ordres du citoyen Faultrier: il pourra
etre porteur de vos dispositions. Vous connaissez mes intentions par
rapport a Rosette, Rahmanieh, Salahieh, etc., et a la formation de
l'equipage de campagne.

Mon intention est d'etablir a Bourlac un fort, et provisoirement une
batterie capable de defendre la passe de ce lac. Il faut donc que vous
preniez des mesures pour y faire parvenir les pieces d'artillerie
necessaires.

BONAPARTE.




Au Caire, le 27 prairial an 7 (15 juin 1799).

_Au general Desaix._

Je suis arrive hier ici, citoyen general, avec une partie de l'armee.

J'ai laisse une bonne garnison dans le fort d'El-Arich, qui est deja
dans une situation respectable.

Le general Kleber est a Damiette. Vous trouverez dans les relations
imprimees le veritable recit des evenemens qui se sont passes.

Il est necessaire que vous me fassiez une relation de tout ce qui s'est
passe dans la Haute-Egypte depuis votre depart du Caire, afin que je
puisse le faire connaitre.

Je crois qu'il me manque de vos lettres, de sorte qu'il y a des lacunes.
D'ailleurs, c'est un travail que personne ne peut bien faire que
vous-meme.

J'attends, d'ici a deux ou trois jours, la nouvelle que vous occupez
Cosseir, ce qui me fera un tres-grand plaisir.

Nous voici arrives a la saison ou les debarquemens deviennent possibles,
je ne vais pas perdre une heure pour me mettre en mesure; les
probabilites sont cependant que cette annee, il n'y en aura point.

Je vous ecrirai plus au long dans trois jours, en vous envoyant un
officier de l'etat-major.

BONAPARTE.




Au Caire, le 27 prairial an 7 (15 juin 1799).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

Les fermiers des villages de l'Egypte solderont le prix de leur bail
d'ici au 10 messidor.

Ceux qui, au 30 germinal dernier, n'avaient pas solde les deux tiers du
prix de leur bail, paieront cinq pour cent des sommes qu'ils etaient en
retard de payer, et en outre du prix du bail.

Ceux qui n'auront pas solde la totalite au 10 messidor paieront,
en outre du prix du bail, dix pour cent des sommes dont ils seront
debiteurs a cette epoque; passe le 10 messidor, il sera ajoute un pour
cent pour chaque jour de retard sur les sommes qui resteront a payer.

L'administrateur general des finances remettra au payeur general, d'ici
au 1er du mois, l'etat de ce que chaque fermier doit, et de l'amende a
laquelle il aura ete condamne en consequence des articles precedens.

Les revenus des villages affermes, dont le prix du bail n'aura pas
ete solde au 30 messidor, seront sequestres et percus au profit de la
republique comme ceux des autres villages.

Tout fermier qui, n'ayant pas paye les termes de son bail, sera
cependant convaincu d'avoir percu les villages qui lui etaient affermes,
sera et demeurera arrete, et ses biens seront sequestres jusqu'a ce
qu'il se soit entierement acquitte.

L'administration des domaines enverra, le 1er thermidor, aux directeurs
dans les provinces l'etat des fermiers qui auront encouru la peine
portee par l'article 5 ci-dessus.

Le present arrete sera imprime en francais et en arabe.

L'administrateur general des finances tiendra la main a son execution.

BONAPARTE.




An Caire, le 27 prairial an 7 (14 juin 1799).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

Un mois apres la publication du present arrete dans les provinces de
l'Egypte, toutes proprietes dont les titres n'auront pas ete presentes a
l'enregistrement, demeureront irrevocablement acquises a la republique,
et il ne sera plus admis aucun titre de propriete a l'enregistrement.

Tout proprietaire qui, au 30 messidor prochain, n'aura pas entierement
acquitte le miri de ses proprietes pour l'an 1213, sera dechu, et ses
proprietes seront confisquees au profit de la republique.

Le present sera imprime en francais et en arabe.

BONAPARTE.




Au Caire, le 27 prairial an 7 (15 juin 1799).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

Les juifs du Caire n'ayant pas satisfait a la contribution
extraordinaire, paieront a titre de contribution extraordinaire une
somme de 50,000 francs, qui sera versee dans la caisse du payeur general
d'ici au 10 messidor. Il sera ajoute cinq pour cent, pour chaque jour de
retard, aux somme qui n'auront pas ete payees a cette epoque.

BONAPARTE.




Au Caire, le 27 prairial an 7 (15 juin 1799).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

Les femmes de Hassan-Bey-El-Geddaoni et de sa suite paieront une
contribution de 10,000 talaris, a titre de rachat de leurs maisons et
de leur mobilier. Ladite somme devra etre versee dans la caisse de
l'administrateur des domaines d'ici au 10 messidor prochain, sous peine
d'arrestation desdites femmes, et de confiscation de leurs maisons et de
leurs meubles.

BONAPARTE.




Au Caire, le 29 prairial an 7 (17 juin 1799).

_Au general Dommartin._

Le bateau _le Nil_ que j'avais destine pour moi en cas que les
evenemens m'eussent force de me rendre a Damiette, Rosette, ou dans la
Haute-Egypte, est pret pour vous conduire a Rosette.

Arrive a Rosette, vous le renverrez sur-le-champ avec le rapport que
vous me ferez sur la situation de Rahmanieh, et de la defense de
l'embouchure du Nil.

Je vous prie de determiner pres d'Alkan, dans une position
tres-favorable et pres d'un endroit ou les bateaux echouent
ordinairement, l'emplacement d'une redoute, que trente ou quarante
hommes devraient pouvoir defendre, mais qui en pourrait contenir un
plus grand nombre; son but principal serait d'empecher les batimens qui
viendraient de Rosette de remonter le Nil, et de bien prendre sous sa
protection les batimens francais qui seraient poursuivis par les Arabes.

Je me charge specialement de faire descendre ces differens bateaux a
Rosette.

BONAPARTE.




Au Caire, le 29 prairial an 7 (17 juin 1799).

_Au general Destaing._

Arrive au premier village de la province de Bahireh, vous commencerez,
citoyen general, par vous faire rendre compte de la levee des
impositions, et de forcer les villages a payer: par ce moyen nous
utiliserons votre passage.

Arrive a Rahmanieh, vous me ferez passer, le plus tot possible, au
Caire, la legion nautique.

Vous ferez remettre a l'ingenieur des ponts et chaussees, qui est a
Rahmanieh, les sommes qui lui ont ete prises pour les travaux du genie
militaire, afin de le mettre a meme de commencer le travail du canal de
Rahmanieh.

Le general Marmont vous fera passer des ordres ulterieurs. Vous ferez
passer a Alexandrie le resultat des impositions de la province: vous
y ferez egalement passer tous les grains, bestiaux. Dans tous les
evenemens qui pourraient survenir, vous suivrez les ordres du general
Marmont qui commande les trois provinces.

BONAPARTE.




Au Caire, le 29 prairial an 7 (17 juin 1799).

_Au general Marmont._

Je donne ordre, citoyen general, au general Destaing de faire remettre
a l'ingenieur des ponts et chaussees a Rahmanieh l'argent qui lui a ete
pris pour le genie militaire.

Voyez, je vous prie, a donner les ordres pour qu'on fasse a ce canal les
travaux les plus urgens, afin qu'il soit navigable.

BONAPARTE.




Au Caire, le 29 prairial an 7 (17 juin 1799).

_Au meme._

Le general Destaing se rend, citoyen general, dans le Bahireh avec un
bataillon de la soixante-unieme, un bataillon de la quatrieme s'y etant
precedemment rendu de Menouf. Mon intention est que la legion nautique
et la dix-neuvieme, qui se trouvent a Rosette, en partent sur-le-champ
pour se rendre au Caire, et que le detachement de la vingt-cinquieme,
qui est a Rosette, se rende a Damiette.

Le general Dommartin part pour Alexandrie; mon intention est que tout
l'equipage de campagne sans distinction, et la partie de l'equipage de
siege qu'il jugera necessaire, se rendent sur-le-champ au Caire. Il est
autorise a laisser a Alexandrie quatre pieces de campagne.

Vous aurez recu plusieurs lettres que je vous ai ecrites de Jaffa et de
Catieh. Tous les projets de l'ennemi ont ete tellement deconcertes par
la campagne imprevue et prematuree de Syrie, que, s'ils tentent quelque
chose, cela sera decouvert et facile a repousser. La province de Bahireh
vous fournira de l'argent; nous sommes ici fort pauvres.

Je ne concois pas comment un brick anglais, restant a croiser devant
Alexandrie, se trouve maitre de la mer: pourquoi une fregate ou des
bricks ne sortent-ils pas? Le citoyen Dumanoir a ete autorise a le
faire.

Je vous prie de m'envoyer au Caire l'agent divisionnaire qui a ete
surpris vendant cent ardeps de ble, et le Francais qui les achetait.
Faites venir au Caire tout l'argent provenant de la vente des effets de
ces deux individus.

Une grande quantite d'employes, d'officiers de sante se sont embarques
pour France sans permission. Il me semble que cette police etait aisee a
faire.

Vous avez eu tort dans toutes les discussions d'autorite que vous avez
eues. Le commissaire Michau se trouvait sous les ordres de l'ordonnateur
Laigle, et, eut-il ete independant, la politique eut du vous engager a
avoir des procedes differens, puisque tous les magasins de l'Egypte se
trouvant a la disposition de l'ordonnateur Laigle, c'est peu
connaitre les hommes, que de ne pas voir que c'etait vous priver des
approvisionnemens que je desirais avoir dans une place comme Alexandrie.

Sans cette discussion malentendue, vous auriez eu a Alexandrie quatre
cent mille rations de biscuit de plus.

L'ennemi se presentant devant Alexandrie ne descendra pas au milieu de
la place: ainsi, vous auriez le temps de rappeler les detachemens
que vous enverriez pour soutenir le general Destaing et lever les
impositions. Vous n'avez rien a esperer que de nos provinces de Rosette
et de Bahireh.

BONAPARTE.




Au Caire, le 29 prairial an 7 (17 juin 1799).

_Au citoyen Cretin._

Lorsque je vous ai confie, citoyen commandant, l'arme du genie, je n'ai
pas eu pour seule consideration votre anciennete. Veuillez donc partir
le plus tot possible pour Rosette. Vous pourrez profiter, pour venir
au Caire, du bateau _le Nil_ qui part apres demain avec le general
Dommartin; votre prompte arrivee au Caire est necessaire. En passant a
Rahmanieh, visitez dans le plus grand detail les etablissemens.

Ordonnez egalement une redoute sur la rive de l'embouchure du lac
Madieh, du cote de Rosette. Mon but serait que l'ennemi ne put
raisonnablement operer un debarquement entre le lac et le bogaz pour
marcher sur Rosette, sans s'etre, au prealable, empare de cette redoute,
tout comme il ne pourrait debarquer entre le lac et Alexandrie sans
s'etre empare du fort d'Aboukir.

BONAPARTE.




Au Caire, le 29 prairial an 7 (17 juin 1799).

_A l'ordonnateur Leroy._

J'ai recu, citoyen ordonnateur, les differentes lettres que vous m'avez
ecrites. Nous allons faire tout ce qui sera possible pour vous mettre
a meme d'ameliorer le sort des marins, et activer les travaux que j'ai
ordonnes.

BONAPARTE.




Au Caire, le 30 prairial an 7 (18 juin 1798).

_Au general Dommartin._

J'approuve, citoyen general, toutes les mesures que vous proposez pour
l'organisation de l'artillerie de campagne de l'armee.

Faites-moi un projet de reglement par articles, pour l'artillerie des
bataillons; vous y mettrez les masses telles que vous pensez que l'on
doit les accorder aux corps.

Les brigades de cavalerie etant faibles, une artillerie trop nombreuse
ne fait que les embarrasser. Ainsi, je pense que deux pieces de 3,
attachees a chaque brigade de cavalerie; seront suffisantes: la
cavalerie est divisee en deux brigades.

Je desirerais que vous organisassiez de suite l'artillerie des guides et
les deux brigades de cavalerie, en donnant aux guides la piece de 5 du
general Reynier et la piece de 5 de la cavalerie, et en donnant a la
cavalerie la piece de 3 qu'a le general Lannes, la piece de 3 des
guides, la piece de 3 qu'a le general Lanusse, et en laissant
provisoirement une piece de 5, jusqu'a ce que vous la puissiez remplacer
par une piece de 3 autrichienne.

Il est necessaire que vous completiez l'approvisionnement de toutes ces
pieces a trois cents coups.

Il est egalement necessaire de commencer a donner a chaque division deux
grosses pieces. Il faudrait approvisionner les pieces de 8 qu'ont les
generaux Lannes et Reynier, la piece de 8 et l'obusier qu'a aujourd'hui
le general Davoust; envoyer le plus tot possible a Kleber deux affuts
de rechange, afin qu'il puisse se monter les deux pieces de 8; faire
remplacer les pieces de 8 des generaux Lanusse et Fugieres par des
pieces de 3 venitiennes, et les attacher aux divisions Lannes ou Rampon.

Il est necessaire de distribuer les pieces de 3 ou de 4, de maniere que
chaque division se trouve en avoir deux ou trois; et lorsqu'on donnera
aux bataillons leurs pieces, on se trouvera en avoir dans chaque
division pour les premiers bataillons des demi-brigades.

Le general Kleber se trouve deja avoir trois petites pieces.

La piece qui est a Belbeis peut etre attachee a la division Reynier. Il
sera necessaire d'en procurer le plus tot possible aux divisions Lannes
et Rampon. L'armee pourra attendre dans cette situation que vous ayez eu
le temps de faire venir l'artillerie de Rosette, et de pouvoir donner a
chaque division l'artillerie, comme vous le projetez.

Donnez l'ordre que l'on ne distribue des fusils que par mon ordre: mon
intention est de ne commencer a les distribuer que dans cinq ou six
jours, et lorsque les corps seront reorganises.

BONAPARTE.




Au Caire, le 30 prairial an 7 (18 juin 1799).

_Au general Desaix._

Le general Dugua me fait part, citoyen general, de vos dernieres lettres
des 15 et 22 prairial. J'ai appris avec plaisir votre occupation de
Cosseir.

Je donne ordre qu'on vous envoie plusieurs officiers du genie, afin de
diriger les travaux dans la Haute-Egypte, et specialement les ouvrages
de Cosseir et du fort de Keneh.

Nous sommes toujours sans nouvelles de France.

Tout est parfaitement tranquille en Egypte. Il parait que les mameloucks
refluent dans la Scharkieh et le Bahhireh: on va y mettre ordre.

Vous etes fort riche. Soyez assez genereux pour nous envoyer 150,000 fr.
Nous depensons de 2 a 300,000 fr. par mois pour les travaux d'El-Arich,
Catieh, Salahieh, Damiette, Rosette, Alexandrie, etc.

Faites, je vous prie, mon compliment au general Friant, au general
Belliard et a votre adjudant-general, sur l'occupation de Cosseir.

J'attends toujours une relation generale de toute votre campagne de la
Haute-Egypte, avec une note de tous les officiers et soldats auxquels
vous voulez donner de l'avancement.

Croyez, je vous prie, que rien n'egale l'estime que j'ai pour vous, si
ce n'est l'amitie que je vous porte.

BONAPARTE.




Au Caire, le 30 prairial an 7 (18 juin 1799).

_Au citoyen Poussielgue._

Je vous prie de faire connaitre, citoyen administrateur, aux quatre
principaux negocians damasquains, que je desire qu'ils me pretent chacun
30,000 liv. Vous leur donnerez a chacun une lettre de change de 30,000
livres, payable a la caisse du payeur de l'armee, le 15 thermidor: ces
lettres de change seront acceptees par le payeur. Je desire que cet
argent soit verse dans la journee de demain.

Lorsque les Cophtes auront verse les 120,000 liv., vous leur ferez
connaitre que mon intention n'est point qu'ils se payent de ces 120,000
livres sur les adjudications des villages, car alors ce serait comme
s'ils ne nous avaient rien prete. Vous arrangerez avec eux la maniere
dont ils devront etre payes, de sorte qu'ils le soient dans le courant
de thermidor.

BONAPARTE.




Au Caire, le 1er messidor an 7 (19 juin 1799).

_Au general Dugua._

Faites fusiller, citoyen general, tous les Maugrabins, Mecquains, etc.,
venus de la Haute-Egypte, et qui ont porte les armes contre nous.

Faites fusiller les deux Maugrabins, Abd-Alleh et Achmet qui ont invite
les Turcs a l'insurrection.

L'homme qui se vante d'avoir servi quinze pachas et qui vient de la
Haute-Egypte, restera au fort pour travailler aux galeres.

Faites-vous donner par le capitaine Omar des notes sur tous les
Maugrabins de sa compagnie qui sont arretes, et faites fusiller tous
ceux qui se seraient mal conduits.

Faites venir le scheick Soliman des Terrabins, et qu'il vous dise quels
sont les Arabes qui viennent a El-Barratain. Il est charge de la police
de ce canton, et on s'en prendra a lui si les Arabes viennent faire des
courses.

BONAPARTE.




Au Caire, le 1er messidor an 7 (19 juin 1799).

_A l'ordonnateur en chef._

Le nombre des employes, citoyen ordonnateur, est trop considerable,
veuillez me presenter un etat de reduction.

Un grand nombre d'officiers et sous-officiers blesses de maniere a ne
pas pouvoir servir pourraient etre employes dans les administrations,
et un grand nombre de jeunes gens qui peuvent porter le mousquet et qui
sont dans les administrations, pourraient entrer dans les corps.

Voyez a me presenter un projet sur chacun de ces objets.

BONAPARTE.




Au Caire, le 1er messidor an 7 (19 juin 1799).

_Au chef de brigade du genie Samson._

Je vous prie, citoyen commandant, de me remettre le devis de ce qu'a
coute le fort Camin, et de ce qu'il en aurait coute si, au lieu de
placer le moulin au-dessus du fort, on l'eut place a cote.

Je desirerais que vous pussiez faire construire sur la hauteur, derriere
le quartier-general, une petite tour qui defendrait la place Esbekieh.
Il faudrait qu'elle fut la plus simple et la moins couteuse possible, de
maniere a y placer une piece de canon et quelques hommes de garde. Je
vous prie de me presenter le projet.

BONAPARTE.




Au Caire, le 1er messidor an 7 (19 juin 1799).

_Au directoire executif._

Citoyens directeurs,

Pendant mon invasion en Syrie, il s'est passe dans la Basse-Egypte des
evenemens militaires que je dois vous faire connaitre.


_Revolte de Benecouef._

Le 12 pluviose, une partie de la province de Benecouef se revolta. Le
general Veaux marcha avec un bataillon de la vingt-deuxieme; il remplit
de cadavres ennemis quatre lieues de pays. Tout rentra dans l'ordre. Il
n'eut que trois hommes tues et vingt blesses.


_Bombardement d'Alexandrie._

Le 15 pluviose, la croisiere anglaise devant Alexandrie se renforca,
et, peu de temps apres, elle commenca a bombarder le port. Les Anglais
jeterent quinze a seize cents bombes, ne tuerent personne; ils firent
ecrouler deux mauvaises maisons, et coulerent une mauvaise barque.

Le 16 ventose, la croisiere disparut; on ne l'a plus revue.


_Flottille de la mer Rouge._

Quatre chaloupes canonnieres partirent, le 13 pluviose, de Suez,
arriverent le 18 devant Qosseyr, ou elles trouverent plusieurs batimens
charges des tresors des mameloucks que le general Desaix avait defaits
dans la Haute-Egypte. Au premier coup de canon, la chaloupe canonniere
_le Tagliamento_ prit feu, et sauta en l'air.

La republique n'aura jamais de marine, tant que l'on ne refera pas
toutes les lois maritimes. Un hamac mal place, une gargousse negligee,
perdent toute une escadre. Il faut proscrire les jurys, les conseils,
les assemblees, a bord d'un vaisseau; il ne doit y avoir qu'une
autorite, celle du capitaine, qui doit etre plus absolue que celle des
consuls dans les armees romaines.

Si nous n'avons pas eu un succes sur mer, ce n'est ni faute d'hommes
capables, ni de materiel, ni d'argent, mais faute de bonnes lois. Si
l'on continue a laisser subsister la meme organisation maritime, mieux
vaut-il fermer nos ports; c'est y jeter notre argent.


_Charqyeh._

Le citoyen Duranteau, chef du troisieme bataillon de la trente-deuxieme,
se porta, le 24 ventose, dans la Charqyeh; le village de Bordeyn, qui
s'etait revolte, fut brule, et ses habitans passes au fil de l'epee.


_Arabes du grand desert a Gyseh._

Le 15 ventose, le general Dugua, instruit qu'une nouvelle tribu du fond
de l'Afrique arrivait sur les confins de la province de Gyseh, fit
marcher le general Lanusse, qui surprit leur camp, leur tendit plusieurs
embuscades, et leur prit une grande quantite de chameaux, apres leur
avoir tue plusieurs centaines d'hommes. Le fils du general Leclerc,
jeune homme distingue, fut blesse.


_Revolte de l'emir Hhadjy._

L'emir Hhadjy, homme d'un caractere faible et irresolu, que j'avais
comble de bienfaits, n'a pu resister aux intrigues dont il a ete
environne; il s'est inscrit lui-meme au nombre de nos ennemis. Reuni a
plusieurs tribus d'Arabes et a quelques mameloucks, il s'est presente
dans l'arene. Chasse, poursuivi, il perdit dans un jour les biens que
je lui avais donnes, ses tresors et une partie de sa famille qui etait
encore au Caire, et la reputation d'un homme d'honneur qu'il avait eue
jusqu'alors.


_L'ange el-Mohdy._

Au commencement de floreal, une scene, la premiere de ce genre que nous
ayons encore vue, mit en revolte la province de Bahireh. Un homme, venu
du fond de l'Afrique, debarque a Derneh, arrive, reunit des Arabes, et
se dit l'ange _el-Mohdy_, annonce dans le Coran par le prophete. Deux
cents Maugrabins arrivent quelques jours apres comme par hasard, et
viennent se ranger sous ses ordres. L'ange _el-Mohdy_ doit descendre du
ciel; cet imposteur pretend etre descendu du ciel au milieu du desert:
lui qui est nu, prodigue l'or qu'il a l'art de tenir cache. Tous les
jours, il trempe ses doigts dans une jatte de lait, se les passe sous
les levres: c'est la seule nourriture qu'il prend. Il se porte sur
Damanhour, surprend soixante hommes de la legion nautique, que l'on
avait eu l'imprudence d'y laisser, au lieu de les placer dans la
redoute de Rahmanieh, et les egorge. Encourage par ce succes, il exalte
l'imagination de ses disciples; il doit, en jetant un peu de poussiere
contre nos canons, empecher la poudre de prendre, et faire tomber devant
les vrais croyans les balles de nos fusils: un grand nombre d'hommes
attestent cent miracles de cette nature qu'il fait tous les jours.

Le chef de brigade Lefebvre partit de Ramanieh avec quatre cents hommes,
pour marcher contre l'ange; mais voyant a chaque instant le nombre des
ennemis s'accroitre, il sent l'impossibilite de pouvoir mettre a la
raison une si grande quantite d'hommes fanatises. Il se range en
bataillon carre, et tue toute la journee ces insenses qui se precipitent
sur nos canons, ne pouvant revenir de leur prestige. Ce n'est que la
nuit que ces fanatiques, comptant leurs morts (il y en avait plus
de mille) et leurs blesses, comprennent que _Dieu ne fait plus de
miracles._

Le 19 floreal, le general Lanusse, qui s'est porte avec la plus grande
activite partout ou il y a eu des ennemis a combattre, arrive a
Damanhour, passe quinze cents hommes au fil de l'epee; un monceau de
cendres indique la place ou fut Damanhour. L'ange _el-Mohdy,_ blesse de
plusieurs coups, sent lui-meme son zele se refroidir; il se cache dans
le fond des deserts, environne encore de partisans; car, dans des tetes
fanatisees, il n'y a point d'organes par ou la raison puisse penetrer.

Cependant la nature de cette revolte contribua a accelerer mon retour en
Egypte.

Cette scene bizarre etait concertee, et devait avoir lieu au meme
instant ou la flotte turque, qui a debarque l'armee que j'ai detruite
sous Acre, devait arriver devant Alexandrie.

L'armement de cette flotte, dont les mameloucks de la Haute-Egypte
avaient ete instruits par des dromadaires, leur fit faire un mouvement
sur la Basse-Egypte; mais, battus plusieurs fois par le chef de brigade
Destrees, officier d'une bravoure distinguee, ils descendirent dans la
Charqyeh. Le general Dugua ordonna au general Davoust de s'y porter. Le
19 floreal, il attaqua Elfy-bey et les Billys: quelques coups de canon
ayant tue trois des principaux kachefs d'Elfy, il fuit epouvante dans
les deserts.


_Canonnade de Suez._

Un vaisseau et une fregate anglaise sont arrives a Suez vers le 15
floreal. Une canonnade s'est engagee; mais les Anglais ont cesse des
l'instant qu'ils ont reconnu Suez muni d'une artillerie nombreuse en
etat de les recevoir: les deux batimens ont disparu.


_Combat sur le canal de Moyse._

Le general Lanusse, apres avoir delivre la province de Bahyreh,
atteignit, le 17 prairial, au village de Kafr-Fourniq, dans la Charqyeh,
les Maugrabins et les hommes echappes de la Bahyreh; il leur tua cent
cinquante hommes, et brula le village.

Le 15 prairial, j'arrivai a El-Arich, de retour de Syrie. La chaleur du
sable du desert a fait monter le thermometre a quarante-quatre degres:
l'atmosphere etait a trente-quatre; Il fallait faire onze lieues par
jour pour arriver aux puits, ou se trouve un peu d'eau salee, sulfureuse
et chaude, que l'on boit avec plus d'avidite que chez nos restaurateurs
une bonne bouteille de vin de Champagne.

Mou entree au Caire s'est faite le 26 prairial, environne d'un peuple
immense qui avait garni les rues, et de tous les muphtis montes sur des
mules, parce que _le prophete montait de preference ces animaux_, de
tous les corps de janissaires, des odjaqs, des agas de la police du
jour et de nuit, de descendant d'Abou-Bekr, de Fathyme, et des fils de
plusieurs saints reveres par les vrais croyans; les chefs des marchands
marchaient devant, ainsi que le patriarche Qohthe: la marche etait
fermee par les troupes auxiliaires grecques.

Je dois temoigner ma satisfaction au general Dugua, au general Lanusse,
et au chef de bataillon Duranteau.

Les scheick el-Bekry, el-Cherqaouy, el-Sadat, el-Mahdy, Ssaouy, se sont
comportes aussi bien que je le pouvais desirer; ils prechent tous les
jours dans les mosquees pour nous. Leurs firmans font la plus grande
impression dans les provinces. Ils descendent pour la plupart des
premiers califes et sont dans une singuliere veneration parmi le peuple.

BONAPARTE.




Au Caire, le 3 messidor an 7 (21 juin 1799).

_Au commandant du genie._

J'ai visite hier, citoyen commandant, la citadelle du Caire: je me suis
convaincu par moi-meme que le citoyen Farnee, duquel j'avais eu lieu
d'etre satisfait, prend, avec le commandant, un ton qui n'est pas
convenable.

Le chef de brigade Dupas, uniquement occupe de sa place, commence a
connaitre a fond les details de la citadelle, ce qui lui a fait venir un
grand nombre d'idees que j'ai trouvees raisonnables.

Je vous prie de conferer avec lui sur ces differens travaux, et de me
faire connaitre le parti que vous croirez devoir prendre sur plusieurs
objets essentiels, tels que le fosse qu'il propose pour isoler
entierement la citadelle du cote de la ville, qu'il faudrait faire
calculer avec l'occupation de la tour des janissaires, un chemin qui
conduirait tout de suite de la premiere place sur le rempart de droite
en entrant; un chemin qui conduirait droit de la premiere place a
celle du pacha; enfin plusieurs idees de details sur la facilite des
communications autour de la forteresse.

Le citoyen Dupas a un grand nombre de prisonniers. En fournissant
quelques outils, vous pourrez activer les travaux de maniere a faire
promptement beaucoup de besogne.

Quant aux logemens interieurs, la chose dont il faut principalement
s'occuper, c'est de nettoyer les souterrains ou on pourrait placer la
garnison en cas de siege, placer les poudres et la salle d'artifice dans
un endroit a l'abri de la bombe; avoir un hopital a l'abri de la bombe.

Sans cela, trois ou quatre mortiers ruinent tout, et rendent une place
intenable.

BONAPARTE.




Au Caire, le 3 messidor an 7 (21 juin 1799).

_Au general Dugua._

Le nomme Caraoui, prevenu d'etre l'un des assassins du general Dupuy,
sera fusille.

Seid-Abd-Salem, prevenu d'avoir tenu des propos contre les Francais,
sera fusille.

Emir-Ali, mamelouck d'Omar-Cachef, rentre au Caire sans passeport, sera
fusille.

Muhammed, mamelouck de Muhammed-Cachef, rentre au Caire sans passeport,
sera fusille.

Kemeas-Achic, scheick-beled du village de Kobibal, sera retenu en prison
jusqu'a ce qu'il ait verse deux mille talaris dans la caisse du payeur
general de l'armee, independamment de ce qu'il pourrait devoir pour son
village.

Tous les deserteurs de la compagnie Omar seront interroges, et vous
m'enverrez les notes que donnera sur eus le capitaine Omar.

Vous me ferez passer l'interrogatoire de Dollah-Mahmed, derviche indien.

Mahed-El-Tar, prevenu d'avoir tenu de mauvais propos contre les
Francais, sera fusille.

Vous me ferez un rapport sur la fortune et les renseignemens que donne
l'aga de Hassan, chez qui l'on a trouve de la poudre.

Hussan, mamelouck d'Achmet-Bey, sera fusille.

Vous me ferez un rapport sur la fortune et sur ce que disent avoir ete
faire dans la Haute-Egypte les dix personnes qui sont detenues pour etre
revenues sans passeports.

BONAPARTE.




Au Caire, le 3 messidor an 7 (21 juin 1799).

_Au general Dugua._

Tous les officiers turcs prisonniers, citoyen general, seront interroges
pour savoir quelle rancon ils veulent payer pour avoir leur liberte.

BONAPARTE.




Au Caire, le 3 messidor an 7 (21 juin 1799).

_Au general Fugieres._

Je recois, citoyen general, votre lettre du 29 prairial.

Votre payeur doit verser tous les fonds qu'il recoit dans la caisse du
Caire. Tachez de nous envoyer, le plus tot possible, 100,000 francs dont
nous avons grand besoin; j'aurai aussi besoin de quarante beaux chevaux
pour la remonte de mes guides. La province de Garbieh en a de tres-bons,
tachez de nous les envoyer.

BONAPARTE.




Au Caire, le 3 messidor an 7 (21 juin 1799).

_Au contre-amiral Ganteaume._

Vous vous rendrez, citoyen general, a Rosette et a Alexandrie.

Vous passerez la revue des batimens qui se trouvent pour la defense de
l'embouchure de Rosette; vous y ferez envoyer d'Alexandrie tout ce qui
pourrait y manquer. Mon intention est que les batimens qui n'ont qu'une
piece soient approvisionnes a trois cents coups, et ceux qui en ont deux
a deux cents. Vous ferez partir d'Alexandrie tous les batimens propres
a la navigation du Nil, et specialement tous les avisos armes eu guerre
qui peuvent entrer dans le Nil ou a Bourlos.

Vous prendrez a bord de tous les batimens, soit de guerre, soit de
convoi, tous les canons, toutes les armes, et autres objets de quelque
espece que ce soit, qui peuvent etre utiles a la defense du Nil.

Vous trouverez a Alexandrie le general Dommartin, et vous l'aiderez dans
le transport de toutes les poudre, canons, munitions de guerre, etc.,
qu'il doit envoyer a Rosette, Bourlos et Damiette.

Je desirerais que l'on put embosser a l'embouchure du lac Bourlos un
gros batiment arme de grosses pieces, de maniere a ce que ce batiment
put defendre la passe, et tenir lieu d'un fort que l'on va commencer a
construire, mais pour lequel il faudra du temps.

Vous desarmerez a Alexandrie tous les batimens, hormis _la Muiron_ et
_la Carrere_ et une demi-douzaine d'avisos ou batimens marchands bons
marcheurs, qu'il faut tenir prets a partir pour France.

Vous me ferez faire un rapport sur la meilleure des fregates qui
restent, et vous ordonnerez toutes les dispositions pour l'armer, au
premier ordre, en materiel.

Vous aurez soin de vous assurer que les futailles des deux fregates _la
Muiron_ et _la Carrere_ soient en meilleur etat que celles de l'escadre
du contre-amiral Baree.

Vous aurez soin, hormis ce qui vous est necessaire, de laisser dans
chaque batiment de guerre de quoi les armer en flute le plus promptement
possible.

Je vous fais passer l'ordre pour que l'ordonnateur de la marine et le
commandant des armes ne portent aucun obstacle a vos operations, et vous
secondent de leur pouvoir.

Vous ferez mettre en construction deux a trois petits chebecks
semblables a _la Fortune_, et qui puissent entrer dans le Nil et a Omm
Faredge.

BONAPARTE.




Au Caire, le 3 messidor an 7 (21 juin 1799).

_Au general Desaix._

Les trois officiers du genie, une compagnie de canonniers et une
centaine d'hommes de cavalerie a pied, ont ordre, citoyen general, de se
rendre dans la Haute-Egypte. Les commandans de l'artillerie et du genie
font partir des outils et des cartouches.

Si vous ecrivez au scherif de la Mecque, faites-lui connaitre que l'on
m'a presente hier les differens reis de ses batimens, et que l'on fait
passer a force du ble et du riz a Suez pour les lui envoyer.

BONAPARTE.




Au Caire, le 4 messidor an 7 (22 juin 1799).

_Au meme._

Je desirerais, citoyen general, acheter deux ou trois mille negres ayant
plus de seize ans, pour pouvoir en mettre une centaine par bataillon.
Voyez s'il n'y aurait pas moyen de commencer le recrutement en
commencant les achats. Je n'ai pas besoin de vous faire sentir
l'importance de cette mesure.

BONAPARTE.




Au Caire, le 4 messidor an 7 (22 juin 1799).

_Au commandant du genie._

Je desirerais, citoyen commandant, que l'on put placer le plus tot
possible le moulin a vent dont la charpente est faite a la citadelle; il
etait destine pour le fort Camin; on placera a ce fort le premier que
l'on fera. Voyez donc, je vous prie, a faire choisir un emplacement pour
ce moulin, et faites-moi un rapport sur cet objet.

Je desirerais egalement que le nouveau chemin de Boulac a la place
Esbekieh fut fini le plus tot possible.

BONAPARTE.




Au Caire, le 4 messidor an 7 (22 juin 1799).

_Au meme._

Mon intention, citoyen commandant, est d'etablir une redoute a Mit-Kamar
et une a Mansoura, remplissant les buts suivans:

Defendre la navigation du Nil, proteger les barques francaises,
construire des magasins capables de nourrir un corps de dix mille hommes
pour un mois, contenir une ambulance d'une cinquantaine de lits et enfin
maintenir les villes de Mansoura et Mit-Kamar.

Je vous prie de me presenter un projet pour ces deux redoutes,
auxquelles je desire qu'on travaille de suite, de maniere qu'entre
Rosette et le Caire il y aura les deux redoutes de Rahmanieh et d'Alkan,
et entre Damiette et le Caire celles de Mansoura et de Mit-Kamar.

Je vous prie aussi de me faire un rapport sur la redoute de Rahmanieh.
Voila long-temps que l'on y travaille, et je vois qu'on ne finit jamais.

BONAPARTE.




Au Caire, le 4 messidor an 7 (22 juin 1799).

_Au citoyen Lepere, ingenieur des ponts et chaussees._

Je desirerais, citoyen, que le nouveau chemin du Caire a Boulac fut fini
le plus promptement possible.

Je desirerais connaitre s'il ne serait pas possible de profiter du fosse
que vous faites d'un des cotes du chemin, pour s'en servir de canal de
communication du Caire a Boulac, au moins pendant sept a huit mois
de l'annee, et si l'annee prochaine on ne pourrait pas s'en servir
constamment.

Il est necessaire egalement de preparer un rapport sur la conduite des
eaux au Nil dans le Kalidj, sur l'inondation des places du Caire et
terres adjacentes.

BONAPARTE.




Au Caire, le 4 messidor an 7 (22 juin 1799).

_Au contre-amiral Ganteaume._

Les demi-galeres _la Coquette_, _l'Amoureuse_ et la canonniere _la
Victoire_, seront armees aussi bien qu'il est possible.

La djerme _la Boulonnaise_ sera mise, ainsi que les felouques _le Nil_
et _l'Elephantine_, dans le meme etat qu'etait _l'Italie_, pour servir
au meme usage.

Vous me ferez faire un rapport sur les djermes _la Syrie_ et _la
Carinthie_, et sur l'artillerie et autres objets necessaires pour armer
les quatre batimens dont il est ci-dessus parle.

La compagnie des canonniers de la marine qui est au Caire, sera
distribuee entre ces quatre batimens, _l'Etoile_ et _le Sans-Quartier._

Vous me remettrez demain un etat general des batimens armes dans le Nil,
avec le nombre de canons, d'approvisionnemens, et le nombre d'equipages.

BONAPARTE.




Au Caire, le 4 messidor an 7 (22 juin 1799).

_Au citoyen Baille, capitaine des grenadiers de la soixante-neuvieme
demi-brigade._

J'ai recu, citoyen, les notes que vous m'avez remises, qui prouvent que
votre compagnie n'etait pas avec les deux autres compagnies au moment ou
je fus mecontent d'elles, ce qui m'a porte a leur defendre de porter des
palmes a leur entree au Caire, et qu'elle venait au contraire d'etre
envoyee par le general Rampon a l'attaque d'un poste ou elle a montre
le courage, l'impetuosite et la bravoure qui doivent distinguer les
grenadiers.

BONAPARTE.




Au Caire, le 5 messidor an 7(23 juin 1799).

_Au general Kleber._

Je recois, citoyen general, vos lettres des 26, 28 et 29 prairial.

L'annee passee, nous avions permis le commerce avec la Syrie, et
Djezzar-Pacha s'y etait oppose. Quelque inconvenient qu'il puisse y
avoir, le premier besoin pour nous etant de ne pas laisser tomber
l'agriculture, je ne vois pas d'inconvenient a ce que, d'ici a
thermidor, vous permettiez le commerce avec la Syrie; mais je crois
qu'il est bon de laisser passer tout messidor.

Le bataillon de la vingt-cinquieme se rend en droite ligne a Catieh avec
le general Leclerc. J'ai envoye le general Destaing a Rahmanieh.

Le general Dommartin doit etre rendu a Alexandrie. Si Lesbeh n'est pas
en etat aujourd'hui, il est au moins necessaire que vous donniez les
ordres qu'on y travaille avec une telle activite, que tous les mois il
acquiere un nouveau degre de force, et que, l'annee prochaine, il puisse
remplir le but qu'on s'etait propose.

Hassan-Thoubar est au Caire, je dois le voir dans une heure. Je ne sais
pas trop le parti que je prendrai avec cet homme. Si je lui rends ce
qu'il me demande, le prealable sera qu'il me remette ses enfans en
otage.

Nous sommes toujours ici sans nouvelles du continent. On m'assure
aujourd'hui que des vaisseaux anglais ont paru devant Alexandrie; qu'ils
ont expedie a Mourad trois expres sur des dromadaires. Ils auront de la
peine a le trouver, car le general Friant est dans ce moment dans les
oasis.

Le general Desaix est en pleine jouissance de la Haute-Egypte et de
Cosseir. Les impositions se payent regulierement, et sa division est au
courant de sa solde. Avec les impositions des provinces de Damiette et
de Mansoura, vous viendrez facilement a bout de payer votre division.

Mettez-vous en correspondance avec Rosette, afin que l'on vous previenne
promptement de tout ce qui pourrait se passer sur la cote. Des l'instant
qu'il y aura un peu d'eau, je vous enverrai les deux demi-galeres et la
chaloupe canonniere _la Victoire_, qui sont fort bien armees. Dans ce
moment-ci les eaux sont trop basses.

Je crois qu'il serait toujours utile de tenir a Omm-Faredge le bateau
_le Menzaleh_, et de remplir sa cale de jarres pleines d'eau, car
d'ici a un ou deux mois le lac Menzaleh sera un moyen efficace de
communication avec Catieh et El-Arich.

Le general Menou n'est pas encore de retour de son inspection
d'El-Arich.

Quatre ou cinq negocians de Damiette, chretiens ou turcs, peuvent vous
preter les 60,000 livres que vous demandez; je crois que cela vaut mieux
que de s'adresser a un trop grand nombre.

Choisissez six negocians turcs et deux on trois chretiens; et imposez
chacun a tant.

Je ne connais pas les membres du divan de Damiette. Cette province a
toujours ete faiblement administree, et je ne la calculerai de niveau
avec celles de Rosette, du Caire et d'Alexandrie que trois ou quatre
decades apres votre arrivee. Faites tout ce que la prudence vous fera
juger necessaire.

BONAPARTE.




Au Caire, le 5 messidor an 7 (23 juin 1799).

_Au Directoire executif._

Citoyens directeurs,

Apres la bataille des Pyramides, les mameloucks se diviserent.
Ibrahim-Bey se retira dans la Charqyeh, passa le desert, sejourna a
Gaza et a Damas. Affaibli par les pertes qu'il a essuyees pendant mon
incursion en Syrie, il est aujourd'hui dans la plus profonde misere.

Mourad-Bey remonta le Nil avec une nombreuse flottille, et se retira
dans la Haute-Egypte. Battu a Sedyman, il etait toujours maitre des
provinces superieures, et dans une position menacante.

Le 20 frimaire, le general Desaix, ayant ete renforce de la plus grande
partie de la cavalerie de l'armee, se mit en marche, et arriva le 9
nivose a Djirdjeh.

A deux journees plus haut, Mourad-Bey l'attendait, reuni a Hhacan-Bey, a
deux mille Arabes d'Yambo, qui venaient de debarquer a Qosseyr, et a une
grande quantite de paysans qu'il avait souleves.


_Combats de Soheidje et de Tahhtah._

Le general Desaix, ayant appris que plusieurs rassemblemens armes
occupaient les rives du Nil, et s'opposaient a la marche de la flottille
qui portait ses munitions de guerre et ses vivres, envoya le general
Davoust avec la cavalerie. Il trouva et dissipa, les 14 et 19 nivose,
des rassemblemens de paysans a Soheidje et a Tahhtah: il massacra dans
ces deux affaires plus de deux mille hommes. Le chef de brigade Pinon, a
la tete du quinzieme, et Boussard, a la tete du vingtieme de dragons, se
sont particulierement distingues.


_Affaire de Samhoud._

Ayant ete rejoint par sa cavalerie et sa flottille, le general Desaix
marcha a l'ennemi, qu'il rencontra, le 3 pluviose, au village de
Samhoud. Il prit l'ordre de bataille accoutume, en placant son
infanterie en carre sur ses ailes, sa cavalerie en carre au centre. La
droite etait commandee par le general Friant, la gauche par le general
Belliard, et le centre par le general Davoust. L'ennemi investit avec
un tourbillon de cavalerie notre petite armee; mais ayant ete
vigoureusement repousse par la mitraille et la mousqueterie, il fit un
mouvement en arriere. Notre cavalerie se deploya alors et le poursuivit.
Une centaine d'Arabes et de paysans furent massacres; le reste
s'eparpilla et fuit dans les deserts. Le citoyen Rapp, aide-de-camp du
general Desaix, officier d'une grande bravoure, a ete blesse d'un coup
de sabre.

Le drapeau de la republique flotta sur les Cataractes; toute la
flottille de Mourad-Bey se trouva prise, et, des ce moment, la
Haute-Egypte fut conquise. Le general Desaix placa sa division en
cantonnemens le long du Nil, et commenca l'organisation des provinces.

Le reste des mameloucks et des Arabes d'Yambo ne pouvait vivre dans
le desert; la necessite de se procurer de l'eau du Nil et des vivres
engagea differens combats qui, politiquement, ne pouvaient plus etre
dangereux. N'ayant plus ni artillerie ni flottille, le succes d'un
combat n'avait pour but que le pillage; mais les bonnes dispositions du
general Desaix, et la bravoure des troupes, ne leur donnerent pas meme
cette consolation.


_Combat de Qeneh._

Le chef de brigade Conroux, avec la soixante-unieme, fut attaque a
Qeneh, le 22 pluviose, par cinq ou six cents Arabes; il joncha le champ
de bataille de morts.


_Combat de Samathah._

Le general Friant marcha, le 24 pluviose, a Samathah, ou il savait que
se reunissaient les Arabes d'Yambo; il leur tua deux cents hommes.


_Combat de Thebes._

Sur les ruines de Thebes, deux cents hommes du vingt-deuxieme de
chasseurs et du quinzieme de dragons chargerent, le 23 pluviose, deux
cents mameloucks, qu'ils disperserent. Ils regagnerent le desert, apres
avoir laisse une partie de leur monde sur le champ de bataille. Le chef
de brigade Lasalle, du vingt-deuxieme de chasseurs, s'est conduit avec
son intrepidite ordinaire.


_Combat d'Esne._

Le 7 ventose, Mourad-Bey se porta a Esne: le citoyen Clement,
aide-de-camp du general Desaix, le dispersa et l'obligea de regagner le
desert.


_Combat de Benouthah._

Instruits que j'avais quitte l'Egypte, que j'avais passe le desert pour
aller en Syrie, les mameloucks crurent le general Desaix affaibli,
et des-lors le moment favorable pour l'attaquer. Ils redoublerent
d'efforts, accoururent de tous les points du desert sur plusieurs points
du Nil; ils s'emparerent d'une de nos djermes, en egorgerent l'equipage,
prirent huit pieces de canon, et, renforces par quinze cents hommes qui
venaient de debarquer a Qosseyr, ils se reunirent a Benouthah, ou ils
se retrancherent. Le general Belliard marcha a eux, le 20 ventose, les
attaqua, tua la moitie de leur monde, et dispersa le reste: c'est le
combat ou l'ennemi a montre le plus d'opiniatrete.


_Combat de Byralbarr._

Le 13 germinal, le general Desaix, instruit que Hhacan-Bey avait le
projet de se porter sur Qeneh, marcha dans le desert pour le chercher;
le septieme de hussards et le dix-huitieme de dragons decouvrirent
l'ennemi, le chargerent, le disperserent apres un combat tres-opiniatre.
Le citoyen Duplessis, commandant le septieme de hussards, fut tue en
chargeant a la tete de son regiment.


_Combat de Djirdjeh._

Le 16 germinal, le chef de bataillon Moran, attaque dans le village de
Djirdjeh, fut secouru par les habitans, et mit en fuite les Arabes et
les paysans, apres leur avoir tue plus de cent hommes.


_Combat de Themeh._

Le chef de brigade Lasalle marcha a Tehneh pendant la nuit du
20 germinal, surprit un rassemblement qui s'y trouvait, tua une
cinquantaine d'hommes, et le dispersa.


_Combat de Benyhady._

Les mameloucks, voyant la Haute-Egypte garnie de troupes, filerent par
le desert dans la Basse-Egypte. Le general Desaix envoya le general
Davoust a leur suite. Il les rencontra au village de Benyhady, les
attaqua, les dispersa, apres leur avoir tue un millier d'hommes. Nous
avons eu trois hommes tues et trente blesses; mais parmi les tues se
trouve le chef de brigade Pinon, du quinzieme de dragons, officier du
plus rare merite.


_Prise de Qosseyr_ (le 10 prairial).

Le 10 prairial, le general Belliard et l'adjudant-general Donzelot sont
entres a Qosseyr, et ont pris possession de ce poste important: on
s'occupe a le mettre dans le meilleur etat de defense.

Cette occupation, celle de Suez et d'El-Arich, ferment absolument
l'entree de l'Egypte du cote de la mer Rouge et de la Syrie, tout
comme les fortifications de Damiette, Rosette et Alexandrie, rendent
impraticable une attaque par mer, et assurent a jamais a la republique
la possession de cette belle partie du monde, dont la civilisation aura
tant d'influence sur la grandeur nationale et sur les destinees futures
des plus anciennes parties de l'univers.

Mourad-Bey est retire avec peu de monde dans les oasis, d'ou il va etre
encore chasse. Hhacan-Bey est a plus de quinze jours au-dessus des
Cataractes; la plupart des tribus arabes sont soumises, et ont donne
des otages; les paysans s'eclairent, et reviennent tous les jours des
insinuations de nos ennemis; des forts nombreux, etablis de distance en
distance, les retiennent d'ailleurs, s'ils etaient malintentionnes; les
Arabes d'Yambo ont peri pour la plupart.

L'etat-major vous enverra les noms des officiers auxquels j'ai accorde
de l'avancement.

J'ai nomme au commandement du quinzieme de dragons le citoyen
Barthelemy, chef d'escadron des guides a cheval, ancien officier de
cavalerie distingue par ses connaissances.

Je vous demande le grade de general de brigade pour le citoyen Donzelot,
adjudant-general du general Desaix.

BONAPARTE.




Au Caire, le 5 messidor an 7 (23 juin 1799).

_Au chef de la soixante-neuvieme demi-brigade._

J'ai recu, citoyen, votre memoire historique sur vos compagnies de
grenadiers. Votre tort est de ne pas vous etre donne des sollicitudes
necessaires pour purger ces compagnies de quinze a vingts mauvais sujets
qui s'y trouvaient. Aujourd'hui, il ne faut penser qu'a organiser ce
corps, et le mettre a meme de soutenir, aux premiers evenemens, la
reputation qu'il s'etait acquise en Italie.

BONAPARTE.




Au Caire, le 5 messidor an 7 (23 juin 1799).

_Au commandant du genie._

Je vous prie, citoyen, de profiter du depart du bataillon de la
soixante-neuvieme qui se rend demain a Mit-Kamar, pour y envoyer les
officiers du genie qui doivent tracer la redoute que j'y ai ordonnee.

BONAPARTE.




Au Caire, le 5 messidor an 7 (23 juin 1799).

_Au citoyen Poussielgue._

Je vous prie, citoyen, de me proposer une mesure, afin qu'il ne sorte de
Suez qu'une quantite de riz, ble et sucre, proportionnee a celle du cafe
qui nous arrive. Il ne faudrait pas que le scherif de la Mecque nous
enlevat, pour quelques fardes de cafe, la plus grande partie de nos
subsistances.

BONAPARTE.




Au Caire, le 5 messidor an 7 (23 juin 1799).

_Au general Kleber._

Hassan-Thoubar, citoyen general, sort de chez moi. Il remet ici,
ce soir, son fils en otage: c'est un homme age de trente ans.
Hassan-Thoubar part sous peu de jours pour Damiette; il parait un peu
instruit par le malheur: d'ailleurs, son fils nous assure de lui. Je
crois qu'il vous sera tres-utile pour l'organisation du lac Menzaleh,
la province de Damiette, les communications avec El-Arich, et votre
espionnage en Syrie.

Je suis en guerre avec presque tous les Arabes. J'ai rompu, a ce
sujet, tous les traites possibles, parce que aujourd'hui qu'ils nous
connaissent, et qu'il n'y a presqu'aucune tribu qui n'ait eu des
relations avec nous, je veux avoir des otages.

BONAPARTE.




Au Caire, le 5 messidor an 7 (23 juin 1799).

_Au commandant du genie._

Je vous prie, citoyen commandant, de faire deblayer au plus tot les
murailles qui sont contre les creneaux de la porte du Delta.

Je vous fais passer une lettre de l'administrateur-general des finances;
je vous prie de la prendre en consideration, et de vous concerter avec
les autorites, les ingenieurs des ponts et chaussees et l'administrateur
des finances, et de me presenter un projet:

1 deg.. Des maisons nationales a demolir;

2 deg.. Des maisons particulieres a acquerir et a demolir, pour avoir une
communication large et commode d'ici au quartier de l'Institut, avec une
place au milieu de ladite communication;

3 deg.. Pour avoir une communication de la place Esbekieh a la place
Birket-el-Fil, avec une place au milieu. Les maisons que l'on a demolies
a droite et a gauche defigurent la ville et ruinent les habitations, que
nous serons obliges un jour de retablir.

BONAPARTE.




Au Caire, le 5 messidor an 7 (23 juin 1799).

_Au general Kleber._

La province de Mansoura, citoyen general, nous a fourni quelques bons
chevaux, elle en doit fournir encore une centaine. Je vous prie de
donner l'ordre qu'on procede sans delai a les lever; cela nous est
extremement essentiel: surtout, ordonnez qu'on ne prenne pas de chevaux
au-dessous de cinq ans.

BONAPARTE.




Au Caire, le 5 messidor an 7 (23 juin 1799).

_Au general Desaix._

Je vous envoie, citoyen general, trois officiers du genie, des
cartouches, des outils et des hommes a pied a monter. Vous garderez les
hommes du vingt-deuxieme de chasseurs et du vingtieme de dragons, et
vous me renverrez tout le reste au Caire. Nous avons besoin d'un corps
de cavalerie considerable, pour veiller a la defense de la cote.

Nous sommes toujours tres-tranquilles. J'attends toujours de vos
nouvelles.

BONAPARTE.




Au Caire, le 7 messidor an 7 (25 juin 1799).

_Au meme._

Quoique la caravane de Darfour se soit tres-mal conduite, citoyen
general, mon intention est que vous fassiez rendre a Krabino, un des
chefs de la caravane, sa propre fille qui a ete enlevee, et qui est
demeuree a un des chirurgiens de votre division.

BONAPARTE.




Au Caire, le 7 messidor an 7 (25 juin 1799).

_Aux citoyens Hamelin et Liveron._

J'ai recu, citoyens, votre lettre du 28 prairial. Le citoyen
Poussielgue, qui a mis en vous toute sa confiance pour un objet aussi
essentiel, garantit votre activite et les moyens que vous aurez pour
reussir. J'ecris au general Desaix pour qu'il vous donne toute la
protection que vous pourrez desirer. Autant qu'il sera possible, on
levera toutes les difficultes qui pourraient s'opposer a la marche de
votre operation. La reussite pourrait faire apprecier les motifs qui
vous ont fait mettre en avant, comme seule elle sera la mesure du
service que vous vous trouverez avoir rendu. Vous n'aurez reussi que
lorsque, vous aurez fait verser, a Boulac, 600,000 ardeps de ble.

BONAPARTE.




Au Caire, le 7 messidor an 7 (25 juin 1799).

_Au payeur general._

Ayant autorise le general Kleber a percevoir, dans les provinces de
Mansoura et de Damiette toutes les sommes necessaires pour sa division,
je vous prie de donner l'ordre a vos preposes de faire recette de tous
les fonds que fera rentrer le general Kleber, et de suivre tous les
ordres qu'il leur donnera pour le paiement, sauf a vous rendre compte.

BONAPARTE.




Au Caire, le 7 messidor an 7 (25 juin 1799).

_A l'ordonnateur en chef._

J'ai donne, citoyen ordonnateur, au general Kleber l'autorite necessaire
pour administrer les provinces de Damiette et de Mansoura, de maniere a
pouvoir solder tout ce dont a besoin sa division.

La meme autorite a ete donnee au general Marmont pour les provinces
d'Alexandrie, Rosette et Bahhireh.

Meme autorite au general Desaix pour les trois provinces de la
Haute-Egypte.

Je vous prie donc, dans les besoins de l'administration, de distinguer
les besoins de la division Desaix, ceux de la division Kleber,
l'arrondissement d'Alexandrie, et enfin le Caire et les troupes qui sont
dans les autres provinces.

Si vous accordiez pour les divisions Kleber, Desaix et l'arrondissement
d'Alexandrie plus qu'il ne faut, les generaux ne feraient pas solder les
credits que je vous ai donnes.

BONAPARTE.




Au Caire, le 7 messidor an 7 (25 juin 1799).

_Au chef de brigade d'artillerie Grobert._

Je vous prie, citoyen, de me remettre demain l'etat general des pieces
et munitions qui se trouvent, soit en batterie a Gizeh, soit au parc
general de l'armee, soit au magasin general de la direction.

Je vous prie de tenir a la disposition du commandant de la marine toutes
les pieces d'un calibre inferieur a 3, et qui des-lors ne sont pas
propres au service de terre.

Je vous prie de faire remettre au commandant de la marine deux pieces de
6 pour armer la demi-galere embossee a Gizeh.

BONAPARTE.




Au Caire, le 7 messidor an 7 (25 juin 1799).

_A l'ordonnateur en chef._

Je viens de faire la visite de l'hopital de la maison d'Ibrahim-Bey.
J'ai vu, avec mecontentement, qu'il y manque plusieurs medicamens
essentiels, et surtout la pierre infernale.

Donnez les ordres pour qu'avant le 10 du mois, tous ces objets soient a
l'hopital.

J'ai trouve que les pharmaciens n'etaient pas a leur poste. Il y avait
quelques plaintes sur les chirurgiens.

Il manquait beaucoup de draps, et les chemises etaient plus sales
qu'elles ne l'auraient ete a l'ambulance devant Acre.

Fixez, je vous prie, vos yeux sur cet objet essentiel. Faites-vous
remettre l'etat du linge, des chemises qui ont ete donnees au directeur
de l'hopital, et faites de maniere a ce que, d'ici au 10, il y ait cinq
ou six cents chemises a cet hopital.

BONAPARTE.




Au Caire, le 8 messidor an 7 (26 juin 1799).

_Au general Marmont._

Je n'ai point recu, citoyen general, la lettre que vous m'annoncez
m'avoir ecrite le 1er messidor, je viens de recevoir celle du 3.

Le general Destaing est arrive a Rahmanieh; il a mene avec lui un
bataillon de la soixante-unieme, le general Lanusse y avait envoye un
bataillon de la quatrieme. Le chef de la quatrieme est parti avant-hier
avec un autre bataillon. Ainsi, il ne manque pas de forces pour faire
payer les contributions et dissiper les rassemblemens. Vous-meme, vous
pouvez avec une partie de vos forces, vous porter sur Mariout, et
detruire ces maudits Arabes.

Le contre-amiral Ganteaume doit etre arrive a Alexandrie. Secondez, je
vous prie, toutes ses operations.

Smith est un jeune fou qui veut faire sa fortune, et cherche a se mettre
souvent en evidence. La meilleur maniere de le punir, est de ne jamais
lui repondre. Il faut le traiter comme un capitaine de brulot. C'est au
reste un homme capable de toutes les folies, et auquel il ne faut jamais
preter un projet profond et raisonne: ainsi, par exemple, il serait
capable de faire faire une descente a 800 hommes. Il se vante d'etre
entre deguise a Alexandrie. Je ne sais si ce fait est vrai, mais il
est tres-possible qu'il profite d'un parlementaire pour entrer dans la
ville, deguise en matelot.

La province de Rosette doit beaucoup d'argent, prenez des mesures pour
faire tout solder.

Le Nil n'augmente pas encore, mais du moment qu'il sera un peu haut, je
vous enverrai six cent mille rations de biscuit et une grande quantite
de ble.

BONAPARTE.




Au Caire, le 8 messidor an 7 (26 juin 1799).

_Au general Kleber._

Je vous prie, citoyen general, d'envoyer au Caire l'osmanli que vous
avez deja renvoye d'Alexandrie, et qui, par sa mauvaise etoile, n'est
pas encore parti. Je le garderai prisonnier a la citadelle; il servira
d'otage pour les Francais prisonniers a Constantinople.

BONAPARTE.




Au Caire, le 8 messidor an 7 (26 juin 1799).

_Au divan du Caire._

J'ai fait arreter le cadi, parce que j'ai lieu de m'en mefier, et que
son pere, que j'avais comble de bienfaits, m'a paye de la plus noire
ingratitude. Je vous prie de me presenter quelqu'un pour remplir cette
place. Il faut que ce soit un homme ne en Egypte.

BONAPARTE.




Au Caire, le 9 messidor an 7 (27 juin 1799).

_Au general Dugua._

Je vous prie de reunir demain matin, chez vous, citoyen general, les
membres du divan, et de leur faire connaitre la lettre ci-jointe, en
reponse a celle qu'il m'a ecrite ce matin.

Je desire que vous envoyiez de suite quelqu'un rassurer les femmes du
cadi, et que vous donniez l'ordre a la citadelle qu'il soit traite avec
les plus grands egards.

Je desire egalement que vous lui fassiez demander le lieu ou il desire
se rendre, soit qu'il veuille aller en Syrie, soit a Constantinople; je
l'y ferai conduire.

BONAPARTE.




Au Caire, le 9 messidor an 7 (27 juin 1799).

_Au divan du Caire._

J'ai recu votre lettre ce matin. Ce n'est pas moi qui ai destitue le
cadi; c'est, le cadi lui-meme qui, comble de mes bienfaits, a pousse
l'oubli de ses devoirs jusqu'a quitter son peuple et abandonner l'Egypte
pour se retirer en Syrie.

J'avais consenti que, provisoirement, pendant la mission qu'il devait
avoir en Syrie, il laissat son fils jour gerer sa place pendant son
absence; mais je n'aurais jamais cru que ce fils, jeune, faible, dut
remplir definitivement la place de cadi.

La place de cadi s'est donc trouvee vacante. Qu'ai-je donc fait pour
suivre le veritable esprit du Coran? C'est de faire nommer le cadi par
l'assemblee des scheiks; c'est ce que j'ai fait. Mon intention est donc
que le scheik El-Arichi, qui a obtenu vos suffrages, soit reconnu et
remplisse les fonctions de cadi. Les premiers califes, en suivant le
veritable esprit du Coran, n'ont-ils pas eux-memes ete nommes par
l'assemblee des fideles?

Il est vrai que j'ai recu avec bienveillance le fils du cadi lorsqu'il
est venu me trouver, aussi mon intention est-elle de ne lui faire aucun
mal; et si je l'ai fait conduire a la citadelle, ou il est traite avec
autant d'egards qu'il le serait chez lui, c'est que j'ai pense devoir
le faire par mesure de surete; mais des que le nouveau cadi sera
publiquement revetu et exercera ses fonctions, mon intention est de
rendre la liberte au fils du cadi, de lui restituer ses biens, et de le
faire conduire avec sa famille dans le pays qu'il desirera. Je prends ce
jeune homme sous ma speciale protection; aussi bien je suis persuade que
son pere meme, dont je connaissais les vertus, n'a ete qu'egare.

C'est a vous a eclairer les bien intentionnes, et faites ressouvenir
enfin aus peuples d'Egypte qu'il est temps que le regne des osmanlis
finisse; leur gouvernement est plus dur cent fois que celui des
mameloucks, et y a-t-il quelqu'un qui puisse penser qu'un scheick, natif
d'Egypte, n'ait pas le talent et la probite necessaires pour remplir la
place importante de cadi.

Quant aux malintentionnes et a ceux qui seraient rebelles a ma volonte,
faites-les moi connaitre: Dieu m'a donne la force pour les punir; ils
doivent savoir que mon bras n'est pas faible.

Le divan et le peuple d'Egypte doivent donc voir dans cette conduite une
preuve toute particuliere de ces sentimens que je nourris dans mon coeur
pour leur bonheur et leur prosperite; et si le Nil est le premier des
fleuves de l'Orient, le peuple d'Egypte, sous mon gouvernement, doit
etre le premier des peuples.

BONAPARTE.




Au Caire, le 10 messidor an 7 (28 juin 1799).

_Au citoyen Poussielgue._

Je vous prie, citoyen, de faire au general Kleber un acte de donation de
sa maison.

BONAPARTE.




Au Caire, le 10 messidor an 7 (28 juin 1799).

_Au general Dugua._

Vous ferez fusiller, citoyen general, le nomme Joseph, natif de Cherkem,
pres la mer Noire;

Le nomme Selim, natif de Constantinople, tous deux detenus a la
citadelle.

Quant au nomme Ibrahim-Kerpouteli, on fera interroger celui qu'il cite
pour etre son pere, afin de savoir s'il l'avoue, et vous me ferez donner
des notes sur la maniere dont son pere s'est conduit.

Je vous renvoie les interrogatoires de ces hommes, afin que vous les
puissiez mieux reconnaitre.

BONAPARTE.




Au Caire, le 10 messidor an 7 (28 juin 1799).

_Au citoyen Dupas, commandant la citadelle._

Le citoyen James, canonnier au quatrieme regiment d'artillerie, citoyen
commandant, est detenu depuis six mois a la citadelle. Si vous ignorez
les motifs de son arrestation, je vous prie de le faire mettre
sur-le-champ en liberte.

Vous ferez mettre en liberte les citoyens Jersay, sapeur a la deuxieme
compagnie; Billou, canonnier a la septieme compagnie d'artillerie;
Michel Gazette, sapeur; Robin, mineur.

Vous ferez consigner le citoyen Philippe Bouette au chef de brigade de
la vingt-deuxieme, pour le mettre dans son corps.

Vous ferez mettre en liberte, le 15 du mois, le citoyen Bataille, soldat
a la legion maltaise.

Vous ferez mettre en liberte les citoyens Merel, dromadaire; Dubourg,
volontaire au deuxieme bataillon de la soixante-neuvieme.

Vous ferez mettre en liberte, ou traduire a un conseil militaire, s'il
y a eu lieu, le citoyen Signal, caporal du deuxieme bataillon de la
trente-deuxieme.

Vous ferez mettre en liberte le citoyen Roanet, volontaire au deuxieme
bataillon de la trente-deuxieme.

BONAPARTE.




Au Caire, le 10 messidor an 7 (28 juin 1799).

_Au citoyen Fourier, commissaire, pres le divan._

Je vous prie, citoyen, de me faire un rapport sur les membres qui
composent le grand et le petit divan du Caire, pour me faire, connaitre
s'il y a des places vacantes dans l'un ou l'autre.

Je desire egalement que vous me fassiez connaitre si, parmi les membres
du grand divan, il s'en trouverait qui ne meriteraient pas la place
qu'ils ont, soit par leur peu de consideration, soit par une raison
quelconque; que vous me presentiez un certain nombre d'individus pour
remplir les places vacantes. Mon intention est de composer ce divan
de maniere a former un corps intermediaire entre le gouvernement et
l'immense population du Caire, de maniere qu'en parlant a ce grand
divan, on soit sur de parler a la masse de l'opinion.

BONAPARTE.




Au Caire, le 10 messidor an 7 (28 juin 1799).

_Au general Destaing._

Je recois presque en meme temps vos lettres des 5 et 7 messidor.

Le premier bataillon de la quatrieme est parti le 6 a quatre heures
apres midi du Caire, pour se rendre a Rahmanieh. Si vous etes parti le
9, comme c'etait votre projet, pour remonter votre province, vous vous
serez probablement joint a portee de tomber sur le rassemblement de
l'ennemi. Le quinzieme de dragons et tous les dromadaires disponibles
partent cette nuit pour se rendre a Menouf; je donne l'ordre au general
Lanusse de se porter au village de ..., et de le bruler, ainsi que le
village de Zaira; apres quoi il vous fera passer le quinzieme et les
dromadaires. Ces secours et les trois bataillons que vous avez, vous
mettent a meme de soumettre la province de Bahireh.

Des l'instant que vous aurez frappe quelques coups dans votre province,
faites-moi passer la legion nautique, dont j'ai le plus grand besoin
pour l'organisation de l'armee.

BONAPARTE.




Au Caire, le 10 messidor an 7 (28 juin 1799).

_Au Directoire executif._

Je vous fais passer plusieurs imprimes qui vous mettront au fait des
evenemens qui se sont succedes depuis plusieurs mois.

La peste a commence a Alexandrie, il y a six mois, avec des symptomes
tres-prononces.

A Damiette elle a ete plus benigne.

A Gaza et a Jaffa elle a fait plus de ravages.

Elle n'a ete ni au Caire, ni a Suez, ni dans la Haute-Egypte.

(_Il resulte de l'etat que je vous envoie que l'armee francaise, depuis
son arrivee en Egypte jusqu'au 10 messidor an 7, avait perdu 5344
hommes._)

Vous voyez qu'il nous faudrait cinq cents hommes pour la cavalerie,
cinq mille pour l'infanterie, cinq cents pour l'artillerie, pour mettre
l'armee dans l'etat ou-elle etait lors du debarquement.

La campagne de Syrie a eu un grand resultat: nous sommes maitres de tout
le desert, et nous avons deconcerte pour cette annee les projets de nos
ennemis. Nous avons perdu des hommes distingues. Le general Bon est mort
de ses blessures; Caffarelli est mort; mon aide-de-camp, Croisier est
mort; beaucoup de monde a ete blesse.

Notre situation est tres-rassurante. Alexandrie, Rosette, Damiette,
El-Arich, Catieh, Salahieh, se fortifient a force; mais si vous voulez
que nous nous soutenions, il nous faut, d'ici en pluviose, six mille
hommes de renfort. Si vous nous en faites passer en outre 15,000, nous
pourrons aller partout, meme a Constantinople.

Il nous faudrait alors deux mille hommes de cavalerie pour incorporer
dans nos regimens, avec des carabines, selles a la hussarde et sabres;
six cents hussards ou chasseurs; six mille hommes de troupes pour
incorporer dans nos corps et les recruter; cinq cents canonniers de
ligne; cinq cents ouvriers, macons, armuriers, charpentiers, mineurs,
sapeurs; cinq demi-brigades a deux mille hommes chacune; vingt mille
fusils; quarante mille baionnettes; trois mille sabres; six mille paires
de pistolets; dix mille outils de pionniers.

S'il vous etait impossible de nous faire, passer tous ces secours, il
faudrait faire la paix; car il faut calculer que, d'ici au mois de
messidor, nous perdrons encore six mille hommes. Nous serons, a la
saison prochaine, reduits a quinze mille hommes effectifs, desquels,
otant deux mille hommes aux hopitaux, cinq cents veterans, cinq cents
ouvriers qui ne se battent pas, il nous restera douze mille hommes,
compris cavalerie, artillerie, sapeurs, officiers d'etat-major, et nous
ne pourrons pas resister a un debarquement combine avec une attaque par
le desert.

Si vous nous faisiez passer quatre ou cinq mille Napolitains, cela
serait bon pour recruter nos troupes.

Il nous faudrait dix-huit a vingt medecins, et soixante ou quatre-vingts
chirurgiens; il en est mort beaucoup. Toutes les maladies de ce pays-ci
ont des caracteres qui demandent a etre etudies. Par la, on peut les
regarder toutes comme inconnues; mais toutes les annees elles seront
plus connues et moins dangereuses.

Je n'ai point recu de lettres de France depuis l'arrivee de Moureau, qui
m'a apporte des nouvelles du 5 nivose, et de Belleville, du 20 pluviose.
J'espere que nous ne tarderons pas a en avoir.

Nos sollicitudes sont toutes en France. Si les rois l'attaquaient, vous
trouveriez dans nos bonnes frontieres, dans le genie guerrier de la
nation et dans vos generaux, des moyens pour leur rendre funeste leur
audace. Le plus beau jour pour nous sera celui ou nous apprendrons la
formation de la premiere republique en Allemagne.

Je vous enverrai incessamment le nivellement du canal de Suez, les
cartes de toute l'Egypte, de ses canaux, et de la Syrie.

Nous avons de frequentes relations avec la Mecque et Mokka. J'ai ecrit
plusieurs fois aux Indes, a l'Ile-de-France; j'en attends les reponses
sous peu de jours. C'est le scherif de la Mecque qui est l'entremetteur
de notre correspondance.

Le contre-amiral Perree est sorti d'Alexandrie le 19 germinal avec trois
fregates et deux bricks; il est arrive devant Jaffa le 24, s'est mis eu
croisiere, a pris deux batimens du convoi turc, charges de trois cents
hommes, cent mineurs et bombardiers, est revenu devant Tentoura pour
prendre nos blesses; mais il a ete chasse par la croisiere anglaise, et
a disparu; il sera arrive en Europe.

Je lui avais remis des instructions pour son retour: personne n'est
plus a meme que cet officier de nous faire passer des nouvelles et des
secours; depuis la bouche d'Omm-Faredge, Damiette, Bourlos, Rosette,
Alexandrie, il peut choisir dans ce moment-ci; et depuis le 15 ventose
il n'y a point de croisiere devant Alexandrie ni Damiette: cela nous a
ete utile pour l'approvisionnement d'Alexandrie.

J'ai ete tres-satisfait de la conduite du contre-amiral Perree dans
toute cette croisiere, je vous prie de le lui faire connaitre.

BONAPARTE.




Au Caire, le 12 messidor an 7 (30 juin 1799).

_Au sultan de Darfour._

Au nom de Dieu clement et misericordieux: il n'y a d'autre Dieu que
Dieu, et Mahomet est son prophete.

Au sultan de Darfour Abd-el-Rahman, serviteur des deux cites saintes,
calife du glorieux prophete de Dieu et maitre des mondes.

J'ai recu votre lettre, j'en ai compris le contenu.

Lorsque votre caravane est arrivee, j'etais absent, ayant ete en Syrie
pour punir et pour detruire nos ennemis. Je vous prie de m'envoyer par
la premiere caravane deux mille esclaves noirs ayant plus de seize ans,
forts et vigoureux: je les acheterai tous pour mon compte.

Ordonnez a votre caravane de venir de suite, et de ne pas s'arreter en
route. Je donne des ordres pour qu'elle soit protegee partout.

BONAPARTE.




Au Caire, le 12 messidor an 7 (30 juin 1799).

_Au scherif de la Mecque._

Au nom de Dieu clement et misericordieux: il n'y a pas d'autre Dieu que
Dieu, et Mahomet est son prophete.

J'ai recu votre lettre, et j'en ai compris le contenu.

J'ai donne les ordres pour que tout ce qui peut vous persuader de
l'estime et de l'amitie que j'ai pour vous, soit fait.

J'espere qu'a la saison prochaine vous ferez partir une grande quantite
de batimens charges de cafe et de marchandises des Indes: ils seront
toujours proteges.

Je vous remercie de ce que vous avez fait passer mes lettres aux Indes
et a l'Ile de France: faites-y passer celles-ci, et envoyez-moi la
reponse.

Croyez a l'estime que j'ai pour vous et au cas que je fais de votre
amitie.

BONAPARTE.




Au Caire, le 12 messidor an 7 (30 juin 1799).

_Au commandant de l'Ile de France._

Je vous prie, citoyen commandant, de faire payer au scherif de la Mecque
la somme de 94,000 fr., que le payeur de l'armee tire en trois lettres
de change sur le payeur de l'Ile de France, et dont la tresorerie
nationale tiendra compte.

J'ai pense devoir me servir de ce moyen pour avoir un canal sur pour
correspondre avec vous, malgre les croiseurs qui infestent la mer Rouge.

Je vous salue.

BONAPARTE.




Au Caire, le 12 messidor an 7 (30 juin 1799).

_Au commandant des Iles de France et de la Reunion._

Vous aurez sans doute appris, citoyen commandant, que depuis un an la
republique est maitresse de l'Egypte. Je vous ai fait passer plusieurs
lettres par la voie de Mokka, et j'espere que vous les aurez recues.

Les ports de Suez et de Cosseir sont occupes par des garnisons
francaises et armes, les avisos que vous pourriez m'envoyer pour
correspondre avec moi, seront donc surs d'y etre proteges.

Je desirerais que vous me fissiez passer le plus tot possible
quelques avisos pour pouvoir correspondre avec les Indes, et que vous
profitassiez de ces batimens pour nous envoyer trois mille fusils de
calibre, quinze cents paires de pistolets, mille sabres.

La grande quantite de vaisseaux anglais qui inondent la Mediterranee,
rend difficile l'arrivee des batimens de Toulon. Mes dernieres nouvelles
de France sont du mois de ventose: nous nous etions empares du royaume
de Naples, qui s'etait declare pour les Anglais, et la republique etait
dans l'etat le plus florissant.

Faites-moi passer par vos avisos toutes les nouvelles que vous pourriez
avoir des Indes.

L'etablissement solide que la republique vient de faire en Egypte sera
une source de prosperite pour l'Ile de France.

L'etat-major vous fait passer differens imprimes qui vous feront
connaitre les evenemens qui se sont passes dans ce pays-ci.

Croyez, je vous prie, au desir que j'ai de faire quelque chose qui vous
soit agreable.

BONAPARTE.




Au Caire, le 13 messidor an 7 (1er juillet 1799).

_Au general Marmont._

J'ordonne au payeur, citoyen general, de faire passer 50,000 fr. a
Alexandrie pour pourvoir a un mois de solde et aux differens credits que
le payeur ouvrira au genie, a l'artillerie et aux administrations.

Les ouadis sont venus me trouver: quoique ces scelerats eussent bien
merite que je profitasse du moment pour les faire fusiller, j'ai pense
qu'il etait bon de s'en servir contre la nouvelle tribu, qui parait
decidement etre leur ennemie. Ils ont pretendu n'etre entres pour rien
dans tous les mouvemens du Bahireh: ils sont partis trois cents des
leurs avec le general Murat, qui a trois cents hommes de cavalerie,
trois compagnies de grenadiers de la soixante-neuvieme, et deux pieces
d'artillerie. Je lui ai donne ordre de rester huit ou dix jours dans
le Bahireh pour detruire les Arabes et aider le general Destaing a
soumettre entierement cette province: mon intention est que tous les
Arabes soient chasses au-dela de Marcouf. Le general Destaing avait recu
auparavant un bataillon de la quatrieme, le quinzieme de dragons et une
compagnie du regiment des dromadaires.

J'espere que des sommes considerables entreront promptement dans la
caisse du payeur d'Alexandrie. Du moment ou le Nil sera navigable, on
vous enverra deux cent mille rations de biscuit, qui sont ici toutes
pretes.

BONAPARTE.




Au Caire, le 13 messidor an 7 (1er juillet 1799).

_Au general Kleber._

Hassan Thoubar, citoyen general, se rend a Damiette. Il a laisse ici
son fils en otage. Il compte habiter Damiette, ou du moins y laisser sa
femme et sa famille pour assurer davantage de sa fidelite. Je lui ai
restitue ses biens patrimoniaux. Quant aux femmes qu'il reclame, je n'ai
rien statue, parce que j'ai pense qu'elles etaient donnees a d'autres,
et que d'ailleurs il serait ridicule qu'un homme dont nous avons eu tant
a nous plaindre, reprit tout a coup une si grande autorite dans le pays.
Par la suite, vous verrez le parti que vous pourrez tirer de cet homme.

BONAPARTE.




Au Caire, le 14 messidor an 7 (2 juillet 1799).

_Au general Dugua._

Je vous envoie, citoyen general, les noms de cinq mameloucks, qui, je
crois, sont ici sans passeport, puisqu'ils ne sont pas sur votre etat.
Prenez des renseignemens sur ces hommes, et, s'ils sont les memes que
ceux que l'on m'a adresses comme mauvais sujets, faites-les arreter
de suite et conduire a la citadelle: Hussein, de la suite d'Oshman;
Bey-Cherchaoui; l'emir Ahmed-Aboukul, de la maison Hussein-Bey; l'emir
Hassan, mamelouck d'Ayoub-Bey; Aly-Effendi, de chez Selim-Bey.

Faites rechercher, je vous prie, s'il y aurait dans la ville d'autres
mameloucks egalement sans passeport.

BONAPARTE.




Au Caire, le 14 messidor an 7 (3 juillet 1799).

_Au general Desaix._

Je recois, citoyen general, votre lettre du 3 messidor. J'ai recu en
meme temps une lettre du general Friant de Benecouef, du 12 messidor; il
m'annonce que Mourad-Bey fuit dans le Bahhireh. Il est indispensable que
vous fassiez partir tout de suite pour le Caire tous les escadrons
ou hommes montes des neuvieme de hussards, troisieme, quatorzieme et
quinzieme de dragons. Gardez avec vous tous les hommes du vingt-deuxieme
de chasseurs et du vingtieme de dragons. Il me parait qu'il'se trame
quelque chose dans le Bahhireh; plusieurs tribus d'Arabes et quelques
centaines de Maugrabins s'y sont rendus de l'interieur de l'Afrique;
Mourad-Bey s'y rend. Si ce rassemblement prenait de la consistance, il
pourrait se faire que les Anglais et les Turcs y joignissent plusieurs
milliers d'hommes.

Nous n'avons encore, ni devant Damiette, ni devant Alexandrie, aucune
espece de croisiere ennemie.

On travaille tous les jours avec la plus grande activite aux
fortifications d'El-Arich et de Catieh.

On vous envoie tout ce qui reste du vingt-deuxieme de chasseurs et du
vingtieme de dragons.

Il part egalement une centaine d'hommes de votre division qui vont
vous rejoindre. Si vous pouvez vous passer du bataillon de la
soixante-unieme, envoyez-le ici.

Le general Davoust est tombe malade et n'a pu remplir la mission que je
voulais lui confier.

L'etat-major n'a pas l'etat des officiers auxquels vous avez accorde de
l'avancement, envoyez-le moi, ainsi que celui des soldats auxquels vous
desirez qu'il soit accorde des recompenses.

J'attends des nouvelles d'Europe, Le vent commence a devenir bon et nos
ports sont ouverts. Au reste, Perree, avec ses trois fregates, doit y
etre arrive: il etait charge de nos instructions particulieres.

J'attache une importance majeure a la prompte execution du mouvement de
cavalerie dont je vous ai parle plus haut.

Le general Dommartin se rendant a Alexandrie sur un batiment arme, a ete
attaque par les Arabes. Il est parvenu, quoique echoue, a les repousser
avec la mitraille; mais il a deux blessures qui ne sont pas dangereuses.
On dit que vous avez quelques gros batimens provenant des mameloucks,
et quelques djermes desarmees: faites passer tout cela au Caire, nous
tacherons d'en tirer parti.

BONAPARTE.




Au Caire, le 15 messidor an 7 (3 juillet 1799).

_Au scheick El-Bekir, le premier des scherifs et notre ami._

Je vous ecris la presente pour vous faire passer la demande que vous
m'avez faite pour votre femme, pour dix karats de village, uniquement
pour vous donner une preuve de l'estime que je fais de vous, et du desir
que j'ai de voir tous vos voeux et tout ce qui peut vous rendre heureux
s'accomplir.

BONAPARTE.




Au Caire, le 15 messidor an 7 (3 juillet 1799).

_Au general Reynier._

J'ai recu, citoyen general, votre lettre de Seneta, du 10 messidor.
Toute la cavalerie de l'armee est dans ce moment-ci dans le Rahhireh; il
sera possible, cependant, de reunir une centaine de chevaux d'ici au 20,
en y mettant une partie de mes guides. Faites en sorte que, ce jour-la,
les cent hommes de cavalerie que vous avez soient a Belbeis, afin que
ces deux cents hommes reunis, avec une piece de canon, et deux cents
hommes d'infanterie puissent nettoyer l'oasis. Je confierai cette
operation au general Lagrange.

Le seul moyen qui vient de reussir parfaitement au general Rampon, et
qui lui a fait lever en tres-peu de temps cent chevaux et tout le miri
du Kelioubeh, c'est d'arreter les scheicks qui ne payent pas, et de les
tenir en otages jusqu'a ce qu'ils aient donne de bons chevaux et paye le
miri. Avec votre infanterie et votre piece de canon, vous en avez autant
qu'il vous en faut pour ne pas vous detourner un instant de l'importante
affaire de la levee du miri.

Pour surprendre Elfy-Bey dans l'ouadi, il faut que les troupes partent
le soir de Belbeis, marchent toute la nuit dans le desert, de maniere a
arriver, a la petite pointe du jour, au santon.

BONAPARTE.




An Caire, le 15 messidor an 7 (3 juillet 1799).

_Au general Friant._

J'ai recu, citoyen general, la lettre que vous m'avez ecrite du Fayoum.
La rapidite et la precision de votre marche vous ont merite la gloire de
detruire Mourad-Bey.

Le general Murat, qui est depuis cinq a six jours dans le Bahhireh, et
que j'ai prevenu de l'intention ou etait Mourad-Bey de s'y rendre, vous
le renverra probablement.

L'etat-major vous ecrit pour que vous fassiez une course dans la
province d'Alfieli, afin de detruire les mameloucks qui pourraient s'y
etre etablis.

BONAPARTE.




Au Caire, le 17 messidor an 7 (5 juillet 1799).

_Au general Lanusse._

Je recois, citoyen general, votre lettre du 17 messidor: je suis fort
aise que le village de Tatau soit innocent.

Le general Friant m'instruit, par une lettre du 14, que Mourad-Bey est
toujours a la fontaine de Rayenne. Il parait qu'il y est malade de sa
personne. Le general Friant va se mettre en route pour le deloger.
Faites passer cette lettre au general Murat, et donnez-moi exactement
toutes les nouvelles que vous pourrez avoir de ce qui se passe dans le
Bahhireh.

Je vous ai envoye plusieurs proces-verbaux sur les assassinats commis
sur nos courriers dans les villages de votre province; faites punir les
scheicks de ces villages. Faites qu'avant l'inondation le miri soit
leve. Envoyez-moi la note des villages qui, selon vous, ne sont pas
assez taxes, afin de leur demander un supplement. J'attends les trente
chevaux que je vous ai demandes.

Je vais sous peu de jours me rendre a Menouf, pour, de la, reconnaitre
l'emplacement d'un fort au ventre de la Vache. Faites-moi connaitre le
nombre d'ouvriers que vous pourrez rassembler dans votre province, afin
de pouvoir pousser vivement ce travail.

Je desire fort que vous ayez la gloire de joindre Mourad-Bey. Elle
serait due a l'activite et aux services que vous avez rendus pendant
notre absence.

Je n'ai point recu le rapport du general Destaing, qui aura probablement
ete pris sur un des courriers, egares. Faites-moi part des renseignement
qu'il vous aurait donnes.

BONAPARTE.




Au Caire, le 19 messidor an 7 (7 juillet 1799).

_Au general Fugieres._

Le nomme Achmet Abouzahra, scheick arabe, doit se rendre dans son
village, ou je desire que vous le retablissiez dans ses terres et dans
ses maisons. Il paiera trois mille talaris dans la caisse du payeur.
Cela est soumis cependant aux renseignemens que vous aurez sur les
lieux. Il est fort recommande par des gens de consideration.

BONAPARTE.




Au Caire, le 19 messidor an 7 (7 juillet 1799).

_Au general Murat._

Je recois, citoyen general, votre lettre sans date, par laquelle vous
m'annoncez que vous avez pris plusieurs mameloucks dans un santon, et
que vous vous mettez en marche pour tomber a la pointe du jour sur le
rassemblement. On m'assure que Selim-Cachef, qui est votre prisonnier,
est un grand coquin; mefiez-vous-en et envoyez-le moi sous bonne garde.

Ne leur donnez pas un moment de relache. Si Mourad-Bey descend dans le
Bahhireh, ce qui ne parait pas probable actuellement, il n'a pas
avec lui plus de deux ou trois cents hommes mal armes et ecloppes.
D'ailleurs, je le ferai suivre par une bonne colonne.

Si vous n'avez pas encore marche sur Mariouf, je desire que vous y
alliez, et, dans ce cas, que vous ordonniez au general Marmont d'y
envoyer de son cote une forte colonne d'Alexandrie.

Tachez de nous envoyer une cinquantaine de dromadaires, pour monter les
hommes qui sont au depot.

BONAPARTE.




Au Caire, le 19 messidor an 7 (7 juillet 1799).

_Au general Lanusse._

Je recois votre lettre du 19, citoyen general; je crois faux les
renseignements que vous avez. Mourad-Bey n'a pas bouge de la fontaine
de Rayenne, situee a douze lieues de Fayoum et a quatre journees du lac
Natron.

Le general Friant est parti le 18, et a du arriver le 19 a la fontaine
de Rayenne. Si Mourad-Bey avait pris le parti de se rendre au lac
Natron, il arriverait le 22. Ainsi, sous ce point de vue, votre sejour a
Terraneh peut etre utile pour remplir le but que vous vous proposez. Je
ne crois pas qu'il se rende au lac Natron.

Je donne ordre au commandant de la province de Gizeh de partir avec
seize hommes et une piece de canon pour lever le miri dans sa province.
Il combinera sa marche de maniere a etre le 22 a Wardam.

Si donc vous faisiez une course au lac Natron, vous lui donneriez
l'ordre de vous y suivre. C'est le chef de bataillon Faure qui commande
cette province.

BONAPARTE.




Au Caire, le 20 messidor an 7 (8 juillet 1799).

_A l'ordonnateur en chef._

Le medecin en chef desire retourner en France, citoyen ordonnateur; sa
demande me parait fondee sur un besoin reel de famille. Veuillez lui
faire connaitre que j'ai demande au gouvernement son remplacement, je ne
doute pas qu'il ne l'accorde; mais, dans tous les cas, je ne consentirai
a son depart que lorsqu'il sera remplace.

BONAPARTE.




Au Caire, le 20 messidor an 7 (8 juillet 1799).

_Au general Dugua._

Vous ferez, citoyen general, trancher la tete a Abdalla-Aga, ancien
gouverneur de Jaffa, detenu a la citadelle. D'apres ce que m'ont dit les
habitans de Syrie, c'est un monstre dont il faut delivrer la terre.

BONAPARTE.




Au Caire, le 21 messidor an 7 (9 juillet 1799).

_Au general Lagrange._

Vous ferez partir ce soir, citoyen general, les deux cents hommes
d'infanterie et les deux pieces de canon, qui iront coucher a
Birket-el-Hadji. Ils en partiront demain pour se rendre a El-Menayer.
Vous partirez avec la cavalerie demain au jour pour vous rendre a
Birket-el-Hadji; vous y resterez toute la journee de demain, et vous en
partirez a la nuit, pour arriver au jour au petit village a une lieue
en deca de Belbeis. En passant a El-Menayer, vous prendrez notre
infanterie. Vous partirez le 20, a la nuit, de ce village, pour vous
rendre par le desert dans l'Ouadi, a la suite d'Elfy-Bey. Le general
Reynier doit avoir envoye cent hommes de cavalerie a Belbeis pour
tromper les espions; vous lui enverrez l'ordre de venir vous joindre a
la nuit dans l'endroit ou vous serez: ce mouvement retrograde pourra
faire croire que cette cavalerie va au Caire. Si cette cavalerie
n'etait pas encore arrivee, vous donneriez l'ordre qu'elle vienne vous
rejoindre.

Vous ferez prendre a vos troupes pour cinq jours de vivres au Caire. Je
donne ordre a l'ordonnateur de vous fournir huit chameaux, sur lesquels
vous mettrez pour cinq jours de vivres. Vous aurez soin que chacun de
vos hommes ait un bidon, et vous ferez mener un chameau avec des outres
par cent hommes; vous prendrez pour cela les chameaux du corps.

Le but de votre expedition est d'obliger Elfi-Bey de depasser El-Arich,
si vous ne pouvez pas le surprendre et le detruire; de reconnaitre la
route qui va a Suez sans passer par Salabiar. Il doit y avoir des puits
dans cette direction.

Votre colonne doit etre composee de deux cents hommes d'infanterie, de
cent cinquante de cavalerie, de cent hommes de cavalerie que vous devez
trouver a Belbeis, de cent Grecs a pied, commandes par le capitaine
Nicolet, de trente a quarante hommes a cheval, commandes par le chef de
bataillon Barthelemy. Vous aurez avec vous deux pieces d'artillerie et
un ingenieur des ponts et chaussees. Vous ferez passer les ordres au
chef de bataillon Barthelemy et au capitaine Nicolet de partir ce soir
avec votre infanterie.

BONAPARTE.




Au Caire, le 24 messidor an 7 (12 juillet 1799).

_Au sultan de Darfour_.

Au nom de Dieu, clement et misericordieux. Il n'y a pas d'autre Dieu que
Dieu, et Mahomet est son prophete.

Au sultan de Darfour, Abd-El-Rahmons, serviteur des deux cites saintes,
et calife du glorieux prophete de Dieu, maitre des mondes.

Je vous ecris la presente pour vous recommander Aga-Cachef, qui est
aupres de vous, et son medecin Soliman, qui se rend a Darfour et vous
remettra ma lettre.

Je desire que vous me fassiez passer deux mille esclaves males, ayant
plus de seize ans.

Croyez, je vous prie, au desir que j'ai de faire quelque chose qui vous
soit agreable.

BONAPARTE.




Au Caire, le 24 messidor an 7 (12 juillet 1799).

_Au general Dugua._

Vous ferez fusiller, citoyen general, les nommes Hassan, Jousset,
Ibrahim, Saleh, Mahamet, Bekir, Hadj-Saleh, Mustapha, Mahamed, tous
mameloucks.

Quant aux nommes Osman, Ismael, Hussein, autres mameloucks, vous les
ferez tenir en prison a la citadelle jusqu'a nouvel ordre.

BONAPARTE.




Au Caire, le 24 messidor an 7 (12 juillet 1799).

_Au general Lanusse._

Mourad-Bey, apres avoir fait semblant de se rendre dans la Haute-Egypte,
citoyen general, a fait contre-marche dans la nuit, et a couche le 22 a
Zaoe. Il est passe hier, a quatre heures apres midi, a Aboukir, a trois
lieues de Girgeh. On pense qu'il a ete au lac Natron. Faites passer
cet avis en toute diligence au general Destaing et au general Murat:
j'attends dans une heure des details ulterieurs. Il a avec lui deux
cents hommes, compris les domestiques; il n'a que quarante chevaux; il
est dans un grand etat de delabrement; il est vivement poursuivi par le
general Friant.

BONAPARTE.




Au Caire, le 24 messidor an 7 (12 juillet 1799).

_Au Directoire executif._

Le citoyen Venture, secretaire interprete pour les langues orientales,
est mort en Syrie: c'etait un homme de merite. Il a laisse une famille
qui a des titres a la protection du gouvernement.

Le payeur general envoie a sa famille un bon de 12,000 fr. sur la
tresorerie nationale pour une annee d'appointemens.

BONAPARTE.




Au Caire, le 24 messidor an 7 (12 juillet 1799).

_Au general Murat._

Je recois, citoyen general, votre lettre du 23 messidor, aujourd'hui a
cinq heures du soir. Vous m'apprenez votre voyage au lac Natron et votre
depart, a cinq heures du soir pour Terraneh, ou je suppose que vous etes
arrive le 24 au matin.

Vous verrez, par la copie de la lettre du general Friant, qu'il a pris
quelques chameaux a Mourad-Bey, qui, apres avoir fait une marche dans la
Haute-Egypte, est rapidement retourne sur ses pas, a marche trois jours
et trois nuits, et est arrive hier 23 a quatre heures du soir au village
de Dachour, pres les pyramides de Sahara; il en est parti a cinq heures
du soir pour prendre la route du desert: on croit qu'il s'est rendu au
lac Natron.

Le general Junot est aux pyramides: j'ai envoye de tous cotes des hommes
pour m'instruire de la marche de Mourad-Bey.

Mourad-Bey a avec lui deux cents mameloucks, moitie a cheval, moitie sur
des chameaux, en tres-mauvais etat, et cinquante a soixante Arabes: si
le bonheur eut voulu que vous fussiez reste vingt-quatre heures de plus
au lac Natron, il est tres-probable que vous nous apportiez sa tete.

Vous vous conduirez selon les nouvelles que vous recevrez; vous vous
rendrez au lac Natron ou sur tout autre point du Bahhireb ou vous
penserez devoir vous porter pour nous debarrasser de cet ennemi si
redoutable et aujourd'hui en si mauvais etat.

Le general qui aura le bonheur de detruire Mourad-Bey aura mis le sceau
a la conquete de l'Egypte: je desire bien que le sort vous ait reserve
cette gloire.

BONAPARTE.




Gizeh, le 27 messidor an 7 (15 juillet 1799).

_Au general Kleber._

L'adjudant-general Julien vous aura sans doute appris, citoyen general,
la nouvelle de l'arrivee d'une flotte turque dans la rade d'Aboukir, le
24 messidor; et si la presence de l'ennemi ne vous en pas empeche, vous
aurez opere votre mouvement sur Rosette, en vous portant avec la majeure
partie de vos forces sur l'extremite de votre province, afin de pouvoir,
dans le moins de temps possible, combiner vos mouvemens avec le reste.

Je pars dans la nuit pour Terraneh, d'ou je me rendrai probablement a
Rahmanieh.

Il faut livrer El-Arich et Catieh a leurs propres forces; et si aucune
force imposante n'a encore paru devant Damiette, vous vous porterez dans
une position quelconque, le plus pres possible de Rosette.

J'ai toute la journee couru les deserts, au-dela des pyramides, pour
donner la chasse a Mourad-Bey.

BONAPARTE.




Gizeh, le 27 messidor an 7 (15 juillet 1799).

_Au general Dugua._

Je vais, citoyen general, partir pour quelques jours. Je retournerai au
Caire, aussitot que la nature des batimens qui ont paru et les forces
qu'ils pourront porter me seront connues.

Je vous fais passer copie de la lettre que j'ecris au general Desaix: si
jamais mes expres etaient interceptes, et que vous appreniez qu'il se
passe des evenemens majeurs, vous etes autorise a le faire venir.

Faites-moi passer tous les dromadaires et toute la cavalerie qui viendra
de la Haute-Egypte ou du general Lagrange. Vous sentez combien il est
necessaire que j'aie quelques centaines d'hommes de cavalerie.

Je donne ordre au payeur de vous faire solder tout ce qui vous est du
pour frais de table et bureaux de la place.

Quant aux generaux Reynier et Lagrange, vous verrez que je ne decide
encore rien sur leur destination: je les previens seulement de se tenir
prets a faire un mouvement sur moi. Comme mes ordres pourraient etre
interceptes, ce sera a vous, si les circonstances l'exigent, a les en
prevenir.

J'ai donne ordre au capitaine Nicolet de rentrer au Caire avec ses
Grecs. Envoyez plusieurs expres pour le lui reiterer.

Je vous prie de faire partir demain, par terre, une copie de ma lettre
au general Desaix.

BONAPARTE.




Au Caire, le 27 messidor an 7 (15 juillet 1759).

_Au citoyen Poussielgue._

Je m'eloigne pour quelques jours, citoyen administrateur; je vous prie
de me donner tres-souvent des nouvelles de ce qui se passera au Caire.
Je ne doute pas que vous ne contribuiez, par votre activite et votre
esprit conciliateur, a y maintenir la tranquillite, comme vous l'avez
fait precedemment pendant mon incursion en Syrie.

BONAPARTE.




Terraneh, le 29 messidor an 7 (15 juillet 1799).

_Au general Kleber._

Le quartier-general est aujourd'hui, citoyen general, a Terraneh. Le
general Lanusse va se reunir avec le general Fugieres et le general
Robin pour former, dans le Delta, une colonne mobile, qui pourra se
porter rapidement, soit sur un des points de la cote, soit sur les
communications qui seraient serieusement menacees.

Je compte etre le 1er thermidor a Rahmanieh.

BONAPARTE.

P.S. J'ai recu des lettres, du 26, d'Alexandrie, par lesquelles on
m'informe qu'il avait ete apercu, depuis le 24, une flotte ennemie,
composee, tant gros que petits batimens, d'une soixantaine de voiles,
dont seulement cinq de guerre.




Terraneh, le 29 messidor an 7 (15 juillet 1799).

_Au general Marmont._

J'ai recu, citoyen general, votre lettre du 24, a la pointe du jour,
de Rosette. Je n'ai eu aucune sollicitude pour Alexandrie. Soutenez
Rosette. Je pense que vous serez poste a Aboukir, comme vous me
l'annonciez, pour tomber sur les flancs de l'ennemi, s'il osait
debarquer entre Aboukir et Rosette pour tenter un coup de main.

Des troupes arrivent ce soir a Rahmanieh. Je couche ici ce soir avec
l'armee. Je serai, le 1er thermidor, au soir, a Rahmanieh.

J'ai fait mettre garnison et des canons dans les couvens du lac Natron.

Mourad-Bey, chasse, poursuivi de tous cotes, s'est retire dans le
Fayoum; il a avec lui une centaine de mameloucks, 50 arabes et quarante
hommes, tous extenues de fatigues et dans le dernier delabrement.

Vous avez sans doute appris que le 24 du mois le general Lagrange est
arrive a la pointe du jour dans les oasis situes dans le desert,
entre Suez, la Syrie et Belbeis, a surpris deux cents mameloucks, tue
Osman-Bey-Cherkaoui, un des coryphees du pays, et pris sept cents
chameaux.

BONAPARTE.




Terraneh, le 29 messidor an 7 (17 juillet 1799).

_A Moussa, chef de la tribu des Annadis._

Nous vous faisons savoir par une lettre, que nous sommes arrives
aujourd'hui a Terraneh avec l'armee, pour nous porter dans le Bahhireh,
afin de pouvoir aneantir d'un seul coup nos ennemis, et confondre tous
les projets qu'ils pourraient avoir concus.

Nous desirons que vous nous envoyiez, pour le premier thermidor au soir,
a Rahmanieh, quelqu'un de votre part pour nous donner des nouvelles de
tout ce qui se passe a Marion et dans le desert, ainsi que de tout ce
qui serait a votre connaissance.

Nous desirons aussi vous voir bientot, avec bon nombre de vos gens, pour
eclairer notre armee.

Recommandez a tous vos Arabes de se bien comporter, afin qu'ils meritent
toujours notre protection.

J'ai fait occuper par nos troupes, et mettre des canons dans les couvens
du lac Natron. Il sera donc necessaire, quand quelqu'un de votre tribu
ira, qu'il se fasse reconnaitre, car j'ai ordonne qu'ils soient traites
comme amis. Faites connaitre le contenu de cette lettre a tous les
scheicks, sur qui soit le salut.

BONAPARTE.




Terraneh, le 29 messidor an 7 (17 juillet 1799).

PROCLAMATION.

Il n'y a d'autre dieu que Dieu, et Mahomet est son prophete.

Aux scheicks, ulemas, scherifs, imans et fellahs de la province de
Bahhireh.

Tous les habitans de la province de Bahhireh meriteraient d'etre
chaties; car les gens eclaires et sages sont coupables lorsqu'ils ne
contiennent pas les ignorans et les mechans. Mais Dieu est clement et
misericordieux, le prophete a ordonne, dans presque tous les chapitres
du Koran, aux hommes sages et bons d'etre clement et misericordieux: je
le suis envers vous. J'accorde par le present firman un pardon general
a tous les habitans de la province de Bahhireh qui se seront mal
comportes, et je donne des ordres pour qu'il ne soit forme contre eux
aucune recherche. J'espere que desormais le peuple de la province de
Bahhireh me fera sentir par sa conduite qu'il est digne de pardon.

BONAPARTE.




Terraneh, le 29 messidor an 7 (17 juillet 1799).

_Au general Dugua._

Le nombre des vaisseaux ennemis, citoyen general, s'est augmente d'une
quinzaine de batimens legers. Vous sentez combien il serait necessaire
de presser le depart de tous les hommes disperses. J'espere que le
general Lagrange sera parti du Caire pour l'armee quand vous recevrez
ceci. Il y a beaucoup de chefs de bataillon qui ne sont pas a leurs
corps, parce qu'ils sont un peu incommodes, et qui ont pense que ce
n'etait seulement qu'une course contre les Arabes. Faites que tous ces
hommes nous rejoignent; il est essentiel que tout cela marche en corps:
j'estime que les detachemens doivent etre au moins de deux cents hommes.

Ecrivez au general Desaix les nouvelles que je recois, et que j'imagine
que la colonne mobile contre Mourad-Bey est partie, et qu'il presse le
depart de la cavalerie que je lui ai demandee. Des que le bataillon de
la 22e, ainsi que le general Rampon et sa colonne, seront arrives au
Caire, qu'il file en toute diligence sur Rahmanieh.

Instruisez le general Reynier qu'il est necessaire qu'il reunisse
la garnison de Salahieh, en y laissant en tout, compris sapeurs et
canonniers, cent vingt hommes, et qu'il soit pret, a tout evenement, a
se porter de Belbeis par le Delta sur Rahmanieh: vous lui enverrez tous
les grenadiers et l'artillerie de sa division. Il pourra aussi m'amener
un millier d'hommes, qui pourront m'etre d'un grand secours. Si dans
trente-six heures vous ne recevez pas de lettre de moi, vous ordonnerez
ce mouvement.

Envoyez un des generaux qui sont au Caire en convalescence pour
commander a Gizeh.

Faites partir les deux demi-galeres et la chaloupe canonniere _la
Victoire_ pour Rahmanieh. Faites-y embarquer deux mille paires de
souliers. Envoyez-nous sous leur escorte a Rahmanieh encore deux ou
trois cent mille rations de biscuit et de la farine: l'ordonnateur en
chef donne des ordres pour cet objet.

Le convoi escorte par les trois djermes _la Venitienne,_ etc., n'est pas
encore arrive.

Je serai le 1er thermidor au soir a Rahmanieh.

Je vous expedierai constamment deux courriers par jour.

Si les Anadis continuent a nous rester fideles, vous ne manquerez pas de
nouvelles. Le citoyen Rosetti peut vous servir beaucoup en cela: ayez
cependant l'oeil sur les demarches de cet homme.

Selim-Cachef, le dernier qui est venu du Bahhireh, m'est represente
comme un homme extremement dangereux; faites-le appeler, dites-lui que
comme je vais dans le Bahhireh, je desire l'avoir avec moi, a cause de
ses connaissances locales, et sur ce faites-le embarquer sur une des
demi-galeres, en le consignant au commandant et lui recommandant d'avoir
pour lui quelques egards: que cependant il en repond comme d'une chose
capitale.

Faites fusiller les prisonniers qui se permettront le moindre mouvement.

Fixez les yeux sur les approvisionnemens de la citadelle de Gizeh,
Ibrahim-Bey et des petits forts.

Faites connaitre au divan que, vu les troubles survenus dans le Bahhireh
et le grand nombre de mecontens qui s'y trouvent, j'ai juge a propos de
m'y rendre moi-meme. Quant aux batimens qu'ils pourraient savoir etre
sur la cote, dites que nous croyons que ce sont des Anglais, et que l'on
dit que la paix est faite entre les deux puissances.

Dites que vous savez que je leur ai ecrit, et sur ce demandez-leur
s'ils ont recu ma lettre: montrez-leur ma proclamation aux habitans du
Bahhireh; amusez-les avec l'expedition du general Menou au lac Natron et
du general Destaing a Mariouf.

BONAPARTE.




Au Caire, le 29 messidor an 7 (17 juillet 1799).

_Au general Desaix._

Mourad-Bey a ete au lac Natron, citoyen general; il n'a pas trouve le
rassemblement des bayouchi et des mameloucks: il est retourne: il a
couche la nuit du 25 au 26 aux pyramides. Bertram, chef des Arabes, lui
a fourni ce dont il avait besoin: il a disparu. Il est, a ce que mande
le general Murat, au village de Dachour, a six ou sept heures d'ici:
cela me contrarie beaucoup.

Le 24, une flotte turque, composee de cinq vaisseaux de ligne, trois
fregates, cinquante a soixante batimens legers ou de transport, a
mouille dans la rade d'Aboukir. Je n'ai des nouvelles de Damiette que du
23.

Ibrahim-Bey est a Gaza, ou il menace. Le general Lagrange a nettoye les
ouadis, pres le camp des mameloucks, descendus de la Hautes-Egypte, tue
Osman-Bey-Cherkaoui et chasse le reste dans le desert; mais il occupe
le reste de ma cavalerie: ainsi il faut, dans ce moment, contenir
Mourad-Bey qui est sur la lisiere de la province de Gizeh, Osman-Bey,
etc., et pourvoir au debarquement. Vous voyez qu'il est necessaire de
prendre des mesures promptes et essentielles.

Je suis fache que le general Friant n'ait pas suivi Mourad-Bey, ou du
moins il ne devait pas, etant a portee du Caire, s'en eloigner sans
savoir ce que j'en pensais.

Il faut vous approcher de Benecouef, reunir toutes vos troupes en
echelon, de maniere a pouvoir en peu de jours, etre au Caire, avec la
premiere colonne et les suivantes, a trente-six heures d'intervalle les
unes des autres; tenir a Cosseir cent hommes, autant dans le fort de
Keneh. Si le debarquement est une chose serieuse, il faudra evacuer la
Haute-Egypte, laissant vos depots en garnison dans vos forts; s'il n'est
compose que de cinq ou six mille hommes, alors il faut que vous envoyiez
une colonne pour contenir Mourad-Bey, le suivre partout ou il descendra,
dans le Bahhireh, le Delta, la Scharkieh ou dans la province de Gizeh.
Pour ce moment, mon intention est que vous vous prepariez a un grand
mouvement, et que vous vous contentiez de faire partir de suite une
colonne pour poursuivre Mourad-Bey. Vous la dirigerez sur Gizeh.

Je pense que vous aurez fait partir tous les hommes des septieme de
hussards, quatorzieme, troisieme et quinzieme de dragons: nous en avons
bien besoin. Je vais me porter dans le Bahhireh, avec cent hommes de
mes guides, pour toute cavalerie. Je suis fache que Destree ne soit pas
parti avec son regiment.

BONAPARTE.




Rahmanieh, le 2 thermidor an 7 (21 juillet 1799).

_Au general Kleber._

Nous arrivons a Rahmanieh, citoyen general; l'adjudant-general Jullien
m'apprend que l'avant-garde de votre division arrive a Rosette, et que
vous-meme n'en etes pas eloigne avec le reste de votre division.

Il parait que l'ennemi a decidement debarque a Aboukir, et est dans ce
moment maitre de la redoute.

Ma ligne d'operation sera Alexandrie, Birket et Rosette. Je me tiendrai
avec la masse de l'armee a Birket. Le general Marmont est a Alexandrie,
et vous vous trouverez a Rosette l'un et l'autre ayant a peu pres autant
de monde, de sorte que vous vous trouvez former la droite, le general
Marmont la gauche, et je suis au centre. Si l'ennemi est en force, je me
battrai dans un bon champ de bataille, ayant avec moi ou ma droite ou
ma gauche: celle des deux qui ne pourra pas etre avec moi, je tacherai
qu'elle puisse arriver pour servir de reserve.

Birket est a une lieue de la hauteur d'Elouah et a une lieue du village
de Becentor, village assez considerable. Prenez tous les renseignemens
necessaires sur la situation d'Efkout, village sur la route de Rosette a
Aboukir par rapport a Birket, et tachez de vous organiser de maniere
a pouvoir au premier ordre vous porter le plus promptement possible a
Efkout ou a Birket, et comme il serait possible que nos communications
fussent interceptees, tachez d'avoir beaucoup de monde en campagne pour
savoir ce que je fais et ou je suis, afin que s'il arrivait des cas
ou il n'y eut pas d'inconvenient a un mouvement et ou des avis vous
feraient penser que j'ai du vous ordonner de le faire, vous le fassiez.

Vous trouverez a Rosette quelques pieces de campagne dont vous pourrez
vous servir.

Je vous envoie quatre copies de cette lettre, afin qu'elle vous
parvienne.

Quelque chose qui arrive, je compte entierement sur la bravoure de seize
a dix-huit mille hommes que vous avez avec vous: je ne pense pas que
l'ennemi en aurait autant, quand meme ces cent batimens seraient charges
de troupes.

BONAPARTE.




Rahmanieh, le 2 thermidor an 7 (21 juillet 1799).

_Au divan de Rosette._

Je vous ecris cette lettre pour vous faire connaitre que je suis arrive
a Rahmanieh, et que je me dispose a me porter contre ceux qui voudraient
troubler la tranquillite de l'Egypte.

Depuis assez long-temps l'Egypte a ete sous le pouvoir des mameloucks et
des osmanlis, qui ont tout detruit et tout pille. Dieu l'a mise en mon
pouvoir, afin que je lui fasse reprendre son ancienne splendeur. Pour
accomplir ses volontes, il m'a donne la force necessaire pour aneantir
tous nos ennemis. Je desire que vous teniez note de tous les hommes qui
dans cette circonstance se conduiront mal, afin de pouvoir les chatier
exemplairement. Je desire egalement que vous me fassiez passer deux fois
par jour des expres, pour me faire savoir ce qui se passe, et que vous
envoyiez a Aboukir des gens intelligens pour en etre instruits.

Le general Abdallah Menou va se rendre a Rosette.

BONAPARTE.




Rahmanieh, le 2 thermidor an 7 (21 juillet 1799).

_Au general Marmont._

Les divisions Rampon et Lannes, citoyen general, achevent d'arriver
aujourd'hui. Le general Murat, avec la soixante-neuvieme, la cavalerie,
un escadron de dromadaires et de l'artillerie, sera cette nuit sur la
hauteur d'Ellouah.

Si l'ennemi a pris Aboukir, envoyez la cavalerie et les dromadaires a
Birket avec deux pieces de 8 bien approvisionnees, mon intention etant
au prealable de reunir toute la cavalerie de l'armee.

Si l'ennemi n'a pas pris Aboukir, mais qu'il y ait une necessite
imminente de le secourir, partez; le general Murat a ordre de vous
seconder.

Si Aboukir peut attendre encore que je prenne un parti moi-meme, faites
en sorte que j'aie demain au soir des nouvelles positives de l'etat des
choses. Je n'attends que ce rapport et la journee de demain pour le
repos des troupes, pour marcher. Dans ces deux cas, preparez votre
artillerie de campagne et vos obusiers.

Dans tous les cas, vous recevrez un renfort de canonniers.

Les rassemblemens du Bahhireh ayant ete absolument detruits, Mourad
poursuivi, reduit a une poignee de monde, ne sachant ou se refugier, je
regarde l'operation des ennemis comme entierement manquee.

BONAPARTE.




Rahmanieh, le 3 thermidor an 7 (22 juillet 1799).

_A l'adjudant-general Jullien._

J'ai recu, citoyen commandant, des nouvelles d'Alexandrie; l'ennemi
n'a encore fait aucun mouvement; on croit que le fort d'Aboukir tient
toujours. J'attends ce soir le general Menou avec une colonne.

Envoyez tous les jours des reconnaissances, afin que je puisse etre
prevenu a temps si l'ennemi faisait un mouvement sur vous. J'attends ce
soir quatre cents hommes de cavalerie, et dans quelques jours autant:
alors il y aura des postes en echelons jusqu'au debouche du lac Madieh,
qui vous couvriront; mais jusqu'alors, envoyez tous les matins de fortes
reconnaissances pour me prevenir a temps; et, pour vous, rentrez dans
votre fort.

BONAPARTE.




Rahmanieh, le 3 thermidor an 7 (22 juillet 1799).

_Au general Murat._

J'attends ce soir, citoyen general, le chef de brigade Duvivier avec les
cent soixante hommes qu'avait le general Lagrange, et deux cents hommes
des septieme hussards, quatorzieme et quinzieme de dragons, venant de la
Haute-Egypte, et qui etaient arrives le 29 a Boulac. Le chef de brigade
Destrees arrivera trois jours apres avec deux cents hommes.

J'ai eu des nouvelles de Rosette en date d'hier au matin; il n'y avait
rien de nouveau.

Je fais partir ce soir cent canonniers, et j'envoie cent hommes de
troupes de la garnison d'Alexandrie pour s'y rendre; je vous les adresse
pour que vous regliez la marche pour le passage.

BONAPARTE.




Rahmanieh, le 3 thermidor an 7 (22 juillet 1799).

_Au general Dugua._

Je recois, citoyen general, votre lettre du 30. J'attends avec la plus
grande impatience la cavalerie que vous m'annoncez. Le general Reynier
a du vous envoyer tous les hommes du quatorzieme qu'il a. Bessieres
m'assure qu'une trentaine de mes guides seraient disponibles en leur
donnant des chevaux.

Ecrivez a Destrees d'activer sa marche avec le plus de monde qu'il
pourra.

La trente-deuxieme et la dix-huitieme ont laisse, a elles deux, plus de
six cents hommes au Caire. Si vous ne faites pas partir tous ces hommes
de suite, je me trouverai avec fort peu de monde. Faites une revue
scrupuleuse, et que tout ce qui appartient a la vingt-deuxieme, meme le
bataillon qui doit etre arrive de Benecouef, a la dix-huitieme, a la
trente-deuxieme, a la treizieme, a la soixante-neuvieme, parte sans le
moindre delai.

Le general Rampon aura sans doute, a l'heure qu'il est, depasse le
Caire. Il avait avec lui soixante hommes d'artillerie a cheval qu'il
faut m'envoyer.

Faites partir le chef de bataillon Faure avec cent canonniers qui sont
necessaires pour jeter dans Alexandrie.

L'ennemi debarque toujours a Aboukir.

J'ai trouve ici et a Rosette des pieces de campagne. Je m'organise. J'ai
ete joint par les generaux Lanusse, Robin et Fugieres. On a cependant
laisse a Menouf une centaine d'hommes.

J'attends aujourd'hui a midi le general Menou qui est de retour du lac
Natron.

Je vous envoie une lettre que vous remettrez au divan du Caire.

Que tous les envois que vous me faites soient toujours de deux cent
cinquante a trois cents hommes, afin d'eviter toute espece d'accidens.

Je demande au payeur de nous envoyer 100,000 fr.; il sera bon alors pour
l'escorte de profiter d'un moment ou vous aurez quatre cents hommes a
nous envoyer.

Je vous recommande de nous envoyer jour par jour, et meme deux fois
par jour, les hommes qui doivent nous rejoindre: vous en sentez
l'importance. Toutes les heures il peut y avoir une affaire decisive, et
dans le petit nombre de troupes que j'ai, trois cents hommes ne sont pas
une faible chance.

BONAPARTE.




Rahmanieh, le 3 thermidor an 7 (22 juillet 1799).

_Au divan du Caire._

Choisis parmi les gens les plus sages, les plus instruits et les plus
eclaires, que le salut du prophete soit sur eux!

Je vous ecris cette lettre pour vous faire connaitre qu'apres avoir
fait occuper le lac Natron, et presque le Bahhireh, pour rendre la
tranquillite a ce malheureux pays et punir nos ennemis, nous nous sommes
rendus a Rahmanieh. Nous avons accorde un pardon general a la province,
qui est aujourd'hui parfaitement tranquille.

Quatre-vingts batimens, petits et gros, se sont presentes pour attaquer
Alexandrie; mais, ayant ete accueillis par des bombes et des boulets,
ils ont ete mouiller a Aboukir, ou ils commencent a debarquer. Je les
laisse faire, parce que mon intention est, lorsqu'ils seront tous
debarques, de les atteindre, de tuer tout ce qui ne voudra pas se
rendre, et de laisser la vie aux autres pour les mener prisonniers, ce
qui fera un beau spectacle pour la ville du Caire. Ce qui avait conduit
cette flotte ici, etait l'espoir de se reunir aux mameloucks et aux
Arabes pour piller et devaster l'Egypte. Il y a sur cette flotte des
Russes, qui ont en horreur ceux qui croient a l'unite de Dieu, parce
que, selon leurs mensonges, ils croient qu'il y en a trois. Mais ils ne
tarderont pas a voir que ce n'est pas le nombre des dieux qui fait la
force, et qu'il n'y en a qu'un seul, pere de la victoire, clement et
misericordieux, combattant toujours pour les bons, confondant les
projets des mechans, et qui, dans sa sagesse, a decide que je viendrais
en Egypte pour en changer la face, et substituer a un regime devastateur
un regime d'ordre et de paix. Il donne par la une marque de sa haute
puissance: car ce que n'ont jamais pu faire ceux qui croient a trois,
nous l'avons fait, nous qui croyons qu'un seul gouverne la nature et
l'univers.

Et, quant aux musulmans qui pourraient se trouver avec eux, ils seront
reprouves, puisqu'ils se sont allies, contre l'ordre du prophete, a
des puissances infideles et a des idolatres. Ils ont donc perdu la
protection qui leur aurait ete accordee; ils periront miserablement. Le
musulman qui est embarque sur un batiment ou est arbore la croix, celui
qui tous les jours entend blasphemer contre le seul Dieu, est pire qu'un
infidele meme. Je desire que vous fassiez connaitre ces choses aux
differens divans de l'Egypte, afin que les malintentionnes ne troublent
pas la tranquillite des differentes villes: car ils periront comme
Dahmanour et tant d'autres, qui, par leur mauvaise conduite, ont merite
ma vengeance.

Que le salut de paix soit sur les membres du divan!

BONAPARTE.




Rahmanieh, le 3 thermidor an 7 (22 juillet 1799).

_Au general Dugua._

Tous les drogmans, citoyen general, nous ont manque: ces messieurs
ont probablement assez vole. Je vous prie de faire arreter le citoyen
Bracevich, et en general tous les drogmans des generaux qui sont ici, de
les embarquer sur une djerme armee, et de les envoyer a Rahmanieh.

Le citoyen Poussielgue a deux jeunes gens de ceux que j'avais amenes de
France, je vous prie de m'envoyer le plus intelligent.

BONAPARTE.




Rahmanieh, le 3 thermidor an 7 (22 juillet 1799).

_Au general Marmont._

Un renfort de canons, citoyen general, quelques hommes epars de votre
garnison, et, ce qui est plus precieux encore, le citoyen Faultrier,
partent pour vous rejoindre.

Le general Murat, qui est parti hier pour reconnaitre l'ennemi a Aboukir
et prendre position a Birket, aura deja communique avec vous, et vous
aura fait passer mes depeches.

Le general Menou part dans l'instant meme pour prendre le commandement
de Rosette et de la province.

Gardez-vous avec la plus grande vigilance; ne dormez que de jour;
baraquez vos corps tres a portee; faites battre la diane bien avant
le jour; exigez qu'aucun officier, surtout officier superieur, ne se
deshabille la nuit; faites battre souvent de nuit l'assemblee ou toute
autre sonnerie convenue, pour voir si tout le monde connait bien le
poste qui lui a ete designe, et reservez la generale pour les alertes
reelles. Il doit y avoir a Alexandrie une grande quantite de chiens
dont vous pouvez aisement vous servir en en liant un grand nombre a une
petite distance de vos murailles. Relisez avec soin le reglement sur le
service des places assiegees: c'est le fruit de l'experience, il est
rempli de bonnes choses.

L'etat-major vous envoie les signaux convenus pour pouvoir communiquer
pendant le siege ou le blocus, si le cas arrivait.

Si d'Aboukir ils vous ecrivent pour vous sommer de vous rendre, faites
beaucoup d'honnetetes au parlementaire; faites-leur sentir que l'usage
n'est pas de rendre une place avant qu'elle soit investie, que s'ils
l'investissent, alors vous pourrez devenir plus traitable; poussez cette
negociation aussi loin que vous pourrez, car je regarderais comme un
grand bonheur, si la facilite avec laquelle ils ont pris Aboukir pouvait
les porter a vous bloquer: ils seraient alors perdus. Sous peu de jours,
j'aurai ici un millier d'hommes de cavalerie.

S'ils ne vous font pas de proposition, et que vous ayez une ouverture
naturelle de traiter avec eux, vous pourriez les tater. La transition
alors pourrait etre de connaitre la capitulation d'Aboukir, les suretes
qu'on a donnees a la garnison de passer en France, et si on tiendra
cette promesse: ce qui, naturellement, vous mene a pouvoir faire sentir
que vous les trouvez tres-heureux.

BONAPARTE.




Rahmanieh, le 3 thermidor an 7 (22 juillet 1799).

_Au general Menou._

Arrive a Rosette, citoyen general, votre premiere sollicitude sera de
debarrasser le fort de tout ce qui l'encombre, vivres, artillerie,
malades, d'envoyer tout a Rahmanieh.

Le general Kleber doit avoir opere son mouvement sur Rosette. Ma ligne
d'operations est Alexandrie, Birket et Rosette. Il faut que vous
designiez d'abord une garnison raisonnable pour le fort, qu'avec le
reste vous vous teniez toujours organise pour pouvoir vous porter sur
Birket, qui est le point de toutes mes operations.

Faites partir demain soir de Rosette trente chameaux charges de riz pour
Birket, et dix charges de biscuit: ce sera un grand service que vous me
rendrez. Les chameaux retourneront pour faire un second voyage. Si vous
pouvez aussi nous y faire passer vingt mille cartouches, cela nous
rendra un service essentiel. Les cent hommes que vous chargerez de cette
escorte, formeront une premiere patrouille de Rosette a Birket.

Entretenez une correspondance tres-active avec le general Kleber, et
faites ecrire par le divan de Rosette aux divans de Garbieh, Menouf
et Damiette, pour leur donner les nouvelles telles qu'elles sont, et
detruire les faux bruits qui pourraient circuler.

Si l'ennemi faisait un mouvement en force sur Rosette, et que vous
ne vous jugiez pas suffisant pour pouvoir le culbuter, vous vous
renfermeriez dans le fort, et vous attendriez qu'une colonne partie de
Birket se portat sur Ef-Kout pour prendre l'ennemi en flanc et par ses
derrieres; il en echapperait fort peu. Si le bataillon de Rosette vous
avait rejoint, vous laisseriez l'adjudant-general Jullien dans le fort,
et vous opereriez votre retour sur Birket ou Rahmanieh.

Des l'instant que la cavalerie que j'attends sera arrivee, il y aura de
tres-frequentes patrouilles de Birket a Ef-Kout et a Rosette.

Au reste, dans toutes les circonstances qui peuvent arriver, le
principal but, si vous etes attaque serieusement, c'est de defendre le
fort de Rosette, afin que l'ennemi n'ait pas l'embouchure du Nil; le
second but est d'empecher l'ennemi d'arriver a Rosette. Vous vous
trouverez, avec une piece de canon et votre garnison, a meme de vous
opposer a un detachement de quatre a cinq cents hommes qui voudraient
passer Rosette.

Enfin de vous trouver pret, avec la colonne dont vous pouvez disposer, a
me rejoindre sur le point de Birket.

BONAPARTE.




Rahmanieh, le 3 thermidor an 7 (22 juillet 1799).

_Au divan de Rosette._

Dieu est grand et misericordieux.

Au divan de Rosette, choisi parmi les plus sages et les plus justes.

J'ai recu vos lettres et j'en ai compris le contenu.

J'ai appris avec plaisir que vous avez les yeux ouverts pour maintenir
tout le monde de la ville de Rosette dans le bon ordre. Le general Menou
partira ce soir avec un bon corps de troupes; je porterai moi-meme
mon quartier-general a Birket, ou je vous prie de m'envoyer les
renseignement que vous pourrez avoir. Faites une circulaire pour faire
connaitre a tous les villages de la province, que heureux ceux qui se
comporteront bien et contre qui je n'ai pas de plainte a faire: car ceux
qui sont mes ennemis periront indubitablement.

Que le salut du prophete soit sur vous.

BONAPARTE.




Rahmanieh, le 4 thermidor an 7 (23 juillet 1799).

_Au general Desaix._

L'ennemi, citoyen general, a ete renforce de trente batimens, ce qui
fait cent vingt ou cent trente batimens existans dans la rade d'Aboukir,
et il est maitre de la redoute et du fort d'Aboukir depuis le 23
messidor.

Je pars aujourd'hui pour aller reconnaitre sa position et voir s'il est
possible de l'attaquer et culbuter dans la mer: car il parait qu'il ne
veut pas se hasarder a attaquer Alexandrie, et qu'il se contente, en
attendant qu'il connaisse les mouvemens de Mourad-Bey et d'Ibrahim-Bey,
de se fortifier dans la presqu'ile d'Aboukir.

Je desirerais bien avoir la cavalerie que je vous ai demandee, si je
reste en position devant lui, parce que sa position serait telle qu'il
serait impossible de l'attaquer.

Le general Friant sera sans doute a la suite de Mourad-Bey: vous serez
reunis de maniere a pouvoir vous porter promptement au Caire. Je desire
que vous vous y portiez de votre personne avec votre premiere colonne:
vous vous ferez remplacer a Benecouef par votre seconde colonne.

Arrive au Caire, vous reunirez ce qui s'y trouve de la division Reynier,
pour vous trouver a meme de marcher a Ibrahim-Bey s'il passait le desert
sans toucher a El-Arich ni a Catieh; il devrait avoir, dans cette
hypothese, un millier de chameaux avec lui, et des l'instant qu'il
aurait touche eux terres d'Egypte, ce qui pourrait etre entre Belbeis et
le Caire, il faudrait marcher a lui. La garnison du Caire trouvera
dans les forts un refuge certain, qui contiendront la ville, quelque
evenement qu'il puisse arriver.

BONAPARTE.




Au camp d'Aboukir, le 9 thermidor an 7 (27 juillet 1799).

_Au general Desaix._

Vous aurez appris, par l'etat-major, les succes de la bataille
d'Aboukir: de quinze mille hommes qui etaient debarques, mille sont
restes sur le champ de bataille, huit mille se sont noyes en voulant
rejoindre a la nage leur escadre, qui etait si eloignee, que pas un n'a
pu arriver; trois mille sont cernes dans le chateau, six mortiers tirent
dessus; cinq cents hommes se sont noyes hier en voulant rejoindre leur
escadre. Il y a deja eu plusieurs parlementages pour se rendre; mais ils
sont dans la plus grande anarchie.

Le pacha est prisonnier: c'est ce si celebre Mustapha qui a battu les
Russes plusieurs fois la campagne passee. Nous avons pris plus de deux
cents drapeaux, et quarante canons de campagne, la plupart de 4 de
modele francais. Le general Fugieres et le general Murat, le chef de
brigade Morangie et Cretin ont ete blesses: ce dernier est mort; le chef
de brigade Duvivier a ete tue, ainsi que l'adjudant-general Leturc, et
mon aide-de-camp Guibert. La cavalerie s'est couverte de gloire: nous
avons eu cent hommes tues et quatre cents blesses. Si vous etes au
Caire, retournez le plus tot possible dans la Haute-Egypte, pour y
achever la levee des impositions et des six cents dromadaires; je vous
recommande surtout de faire filer les hommes du septieme de hussards, du
troisieme, du quatorzieme et quinzieme de dragons.

BONAPARTE.




Au camp d'Aboukir, le 9 thermidor an 7 (27 juillet 1799).

_Au general Reynier._

Vous avez recu en route, citoyen commandant, l'ordre de retourner dans
la Scharkieh.

Ne perdez pas un instant, puisque l'inondation approche, pour lever les
impositions.

L'ennemi avait debarque quinze mille hommes a Aboukir, pas un ne s'est
echappe; plus de huit mille hommes se sont noyes en voulant rejoindre
les batimens: leurs cadavres ont ete jetes sur la cote au meme endroit
ou furent, l'annee derniere, jetes les cadavres anglais et francais.

Le pacha a ete fait prisonnier.

L'on m'assure que le visir, avec huit mille hommes, est arrive a Damas;
et qu'il avait le projet de se rendre dans la Scharkieh. Aux moindres
nouvelles que vous en auriez, reunissez toute votre division a Belbeis;
ayez soin que Salahieh soit approvisionne; faites-y une visite pour
activer les travaux de maniere que les redoutes soient a l'abri d'un
coup de main.

Je donne ordre pour qu'on vous fasse passer de Rahmanieh un obusier et
une piece de 8; nous ne manquons pas de pieces de 4, car nous en avons
pris trente a l'ennemi; nous avons eu cent hommes tues et quatre cents
blesses; Murat, Fugieres, Morangie sont des seconds; Leturc, Cretin,
Duvivier et mon aide-de-camp Guibert, sont des premiers.

Le bataillon de la quatre-vingt-cinquieme, qui est a Rosette, va
retourner au Caire.

BONAPARTE.




Au camp d'Aboukir, le 9 thermidor an 7 (27 juillet 1799).

_Au general Dugua._

L'etat-major vous aura instruit du resultat de la bataille d'Aboukir,
c'est une des plus belles que j'aie vues; de l'armee ennemie debarquee,
pas un homme ne s'est echappe.

Le bataillon de la quatre-vingt-cinquieme part de Rosette pour se rendre
au Caire.

Aux moindres nouvelles de Syrie, reunissez toutes les troupes de la
division Reynier a Belbeis.

J'ecris au general Desaix de retourner dans la Haute-Egypte.

Le general Lanusse se rend a Menouf.

Le general Kleber sera a Damiette lorsque vous recevrez cette lettre.

Je reste ici quelques jours pour debrouiller ce chaos: d'Alexandrie, au
moindre evenement, je puis etre au Caire dans trois jours.

Comme il est possible que je passe par Rosette, envoyez-m'y les depeches
importantes, que vous m'adresseriez par duplicata.

Je pense rester a Alexandrie jusqu'au 12.

BONAPARTE.




Au camp d'Aboukir, le 9 thermidor an 7 (27 juillet 1799).

_Au general Menou._

La place d'Aboukir est un poste important, je n'ai pas cru pouvoir la
confier en meilleures mains que celles de l'adjudant-general Jullien.

Le bataillon de la soixante-neuvieme va se rendre aupres de vous pour
remplacer celui de la quatre-vingt-cinquieme, qu'il est tres-urgent de
faire passer au Caire.

Dix-huit vaisseaux de guerre francais ont passe de Brest a Toulon, ou
ils sont bloques par l'escadre anglaise. L'hiver les fera arriver.

Restez a votre position jusqu'a ce que le fort soit pris.

La moitie de la garnison veut se rendre, et l'autre moitie aime mieux se
noyer. Ce sont des animaux avec lesquels il faut beaucoup de patience.
Au reste, la reddition ne nous coutera que des boulets.

BONAPARTE.




Au quartier-general d'Alexandrie, le 9 thermidor an 7 (27 juillet 1799).

_Au Directoire executif._

_Bataille d'Aboukir._

Je vous ai annonce, par ma depeche du 21 floreal, que la saison des
debarquemens me determinait a quitter la Syrie.

Le 23 messidor, cent voiles, dont plusieurs de guerre, se presentent
devant Alexandrie, et mouillent a Aboukir. Le 27, l'ennemi debarque,
prend d'assaut, et avec une intrepidite singuliere, la redoute
palissadee d'Aboukir. Le fort capitule; l'ennemi debarque son artillerie
de campagne, et, renforce par cinquante voiles, il prend position,
sa droite appuyee a la mer, sa gauche au lac Maadieh, sur de hautes
collines de sable.

Je pars de mon camp des Pyramides le 27, j'arrive le 1er thermidor a
Rahmanieh, je choisis Birket pour le centre de mes operations, et, le 7
thermidor, a sept heures du matin, je me trouve en presence de l'ennemi.

Le general Lannes marche le long du lac, et se range en bataille
vis-a-vis la gauche de l'ennemi, dans le temps que le general Murat, qui
commande l'avant-garde, fait attaquer la droite par le general Destaing:
il est soutenu par le general Lanusse.

Une belle plaine de quatre cents toises separe les ailes de l'armee
ennemie; notre cavalerie y penetre, et, avec la rapidite de la pensee,
se trouve sur les derrieres de la gauche et de la droite de l'ennemi,
qui, sabre, culbute, se noie dans la mer: pas un n'echappe. Si c'eut ete
une armee europeenne, nous eussions fait trois mille prisonniers: ici ce
furent trois mille hommes morts.

La seconde ligne de l'ennemi, situee a cinq ou six cents toises, occupe
une position formidable. L'isthme est la extremement etroit; il etait
retranche avec le plus grand soin, flanque par trente chaloupes
canonnieres: en avant de cette position, l'ennemi occupait le village
d'Aboukir, qu'il avait crenele et barricade. Le general Murat force le
village, le general Lannes, avec la vingt-deuxieme et une partie de
la soixante-neuvieme, se porte sur la gauche de l'ennemi; le general
Fugieres, en colonnes serrees, attaque la droite. La defense et
l'attaque sont egalement vives, mais l'intrepide cavalerie du general
Murat a resolu d'avoir le principal honneur de cette journee; elle
charge l'ennemi sur sa gauche, se porte sur les derrieres de la droite,
la surprend a un mauvais passage; et en fait une horrible boucherie.
Le citoyen Bernard, chef de bataillon de la soixante-neuvieme, et le
citoyen Baylle, capitaine de grenadiers de cette demi-brigade, entrent
les premiers dans la redoute, et par la se couvrent de gloire.

Toute la seconde ligne de l'ennemi, comme la premiere, reste sur le
champ de bataille ou se noie.

Il reste a l'ennemi trois mille hommes de reserve qu'il a places dans le
fort d'Aboukir, situe a quatre cents toises derriere la seconde ligne;
le general Lanusse l'investit: on le bombarde avec six mortiers.

Le rivage, ou, l'annee derniere, les courans ont porte les cadavres
anglais et francais, est aujourd'hui couvert de ceux de nos ennemis:
on en a compte plusieurs milliers: pas un seul homme de cette armee ne
s'est echappe.

Kuceii Mustapha, pacha de Romelie, general en chef de l'armee, et cousin
germain de l'ambassadeur turc a Paris, est prisonnier avec tous ses
officiers: je vous envoie ses trois queues.

Nous avons eu cent hommes tues, et cinq cents blesses. Parmi les
premiers, l'adjudant-general Leturcq, le chef de brigade Duvivier, le
chef de brigade Cretin, et mon aide-de-camp Guibert. Les deux premiers
etaient deux excellens officiers de cavalerie, d'une bravoure a toute
epreuve, que le sort de la guerre avait long-temps respectes; le
troisieme etait l'officier du genie que j'ai connu qui possedait le
mieux cette science difficile, et dans laquelle les moindres bevues ont
tant d'influence sur le resultat des campagnes et les destinees des
etats: j'avais beaucoup d'amitie pour le quatrieme.

Les generaux Murat et Fugieres, et le chef de brigade Morangie, ont ete
blesses. Le general Fugieres a eu le bras gauche emporte d'un coup de
canon; il crut mourir: _General,_ me dit-il, _vous envierez un jour
mon sort, je meurs_ _sur le champ d'honneur_. Mais le calme et le
sang-froid, premieres qualites d'un veritable soldat, l'ont deja mis
hors de danger; et, quoiqu'il ait ete ampute a l'epaule, il sera retabli
avant quinze jours.

Le gain de cette bataille est du principalement au general Murat: je
vous demande pour ce general le grade de general de division; sa brigade
de cavalerie a fait l'impossible.

Le chef de brigade Bessieres, a la tete des guides, a soutenu la
reputation de son corps; l'adjudant-general de cavalerie Roize a
manoeuvre avec le plus grand sang-froid: le general Junot a eu son habit
crible de balles.

Je vous enverrai dans quelques jours de plus grands details, avec l'etat
des officiers qui se sont distingues.

J'ai fait present au general Berthier, de la part du directoire
executif, d'un poignard d'un beau travail, comme marque de satisfaction
des services qu'il n'a cesse de rendre pendant toute la campagne.

BONAPARTE




Alexandrie, le 10 thermidor an 7 (28 juillet 1799).

_Au citoyen Faultrier._

Independamment, citoyen general, des quatre pieces de 24, des deux
mortiers a la Gomere, de douze pouces, et des deux mortiers de 10 pouces
a grande portee, j'ordonne qu'on vous fasse encore passer deux pieces de
24. Il faut les placer de maniere a raser les maisons qui sont hors du
fort. Arrangez-vous de maniere a tirer cent vingt bombes par mortier
dans vingt-quatre heures: c'est le seul moyen d'avoir quelque bon
resultat.

J'ordonne qu'on fasse partir cent cinquante marins pour servir aux
travaux. Il faut decidement eloigner les chaloupes canonnieres, raser
les maisons du village, et de vos sept mortiers accabler le fort de
bombes. J'espere que, dans la matinee ou demain tout ce resultat sera
rempli. Vous aurez par la rendu un grand service.

BONAPARTE.




Alexandrie, le 15 thermidor an 7 (2 aout 1799).

Au general Dugua.

Le fort d'Aboukir, citoyen general, ou l'ennemi avait sa reserve pendant
la bataille, et qui avait ete renforce par quelques fuyards, vient de
se rendre. Nous n'avons pas cesse de lui jeter des bombes avec sept
mortiers, et nous l'avons entierement rase avec huit pieces de 24. Nous
avons fait deux mille cinq cents prisonniers, parmi lesquels se trouvent
le fils du pacha et plusieurs de leurs grands: independamment de cela,
il y a un grand nombre de blesses et une quantite infinie de cadavres.
Ainsi, de quinze a dix-huit mille hommes qui avaient debarque en Egypte,
pas un homme n'a echappe; tout a ete tue dans les differentes batailles,
noye ou fait prisonniers. Je laisse un millier de ces derniers pour les
travaux d'Alexandrie, le reste file sur le Caire.

Le 18, nous serons tous a Rahmanieh.

Faites mettre les Anglais au fort de Sullowski; faites preparer un
logement a la citadelle pour le pacha, son fils, le grand tresorier,
une trentaine de grands, et a peu pres deux cents officiers du grade de
colonel jusqu'a celui de capitaine. S'il est necessaire, vous pourrez
mettre les prisonniers arabes dans un autre fort. Quant aux soldats,
j'en enverrai du Caire a Damiette, Belbeis, Salabieh, pour les travaux.

Dix-huit vaisseaux de guerre et l'escadre de Brest sont depuis deux mois
a Toulon; ils sont bloques par l'escadre anglaise. Les marins pretendent
ici qu'ils arriveront en toute surete au mois de novembre.

Il doit vous etre arrive des cartouches et beaucoup d'artillerie que
j'ai ordonne d'envoyer de Rosette au Caire.

BONAPARTE.




Alexandrie, le 15 thermidor an 7 (2 aout 1799).

_Au general Menou._

Vous devez avoir recu, citoyen general, les ordres de l'etat-major
relativement aux troupes qui sont actuellement sous vos ordres, et aux
prisonniers. Dans la journee de demain, il ne-vous restera plus qu'un
bataillon de la soixante-neuvieme, les trois bataillons de la quatrieme
legere, et differens detachemens d'artillerie; faites sur-le-champ
travailler a demolir les deux villages; faites deblayer toute
l'artillerie de siege sur Alexandrie, hormis quatre pieces de 24, qui
resteront a Aboukir, et deux mortiers a la Gomere. Faites embarquer
a Rosette pour le Caire la piece de 8 et l'obusier qui s'y trouvent;
faites evacuer sur Rosette toutes les pieces de 4 ou de 3 qui ont ete
prises sur les Turcs, hormis deux qui resteront a Aboukir. Ordonnez qu'a
mesure qu'elles arriveront a Rosette, on les fasse partir pour le Caire,
hormis deux que l'on gardera pour le service de Rosette.

Faites retablir le ponton pour servir au passage du lac; faites armer
de deux pieces de 12 ou de 16 la batterie Picot, et, comme il est
necessaire qu'elle soit a l'abri d'un coup de main, commencez par faire
fermer par un bon fosse et un mur crenele cette batterie.

Faites recueillir et mettez dans un magasin toutes les tentes; avec le
temps on les evacuera sur Rosette.

Quant aux blesses, j'ai ecrit par un parlementaire aux Anglais de venir
les reprendre, je vous ferai connaitre leur reponse. Pour ce moment,
faites-les reunir ensemble sous quelques tentes dans une mosquee.

Je desire que vous restiez encore quelques jours a Aboukir pour mettre
les travaux en train, et reorganiser tout dans cette partie.

Ordonnez a l'adjudant-general Jullien de se rendre a Aboukir. Vous lui
laisserez le commandement lorsque vous verrez les choses dans un etat
satisfaisant.

BONAPARTE.




Rahmanieh, le 20 thermidor an 7 (7 aout 1799).

_Au general Destaing._

Vous avez mal fait, citoyen general, d'attaquer les Anadis, et vous
avez encore bien plus mal calcule de penser que je vous enverrais de
la cavalerie pour une attaque que j'ignorais et qui etait contre mes
intentions. Je ne vois pas effectivement pourquoi aller sans artillerie,
presque sans cavalerie, attaquer des tribus nombreuses qui sont toujours
a cheval, et qui ne nous disaient rien. Puisque vous pensiez que je ne
devais pas tarder a arriver a Rahmanieh avec la cavalerie, il etait
bien plus simple de l'attendre. Je n'ai recu votre lettre que pres de
Rahmanieh, et j'avais alors envoye le general Andreossi avec toute la
cavalerie et deux pieces de canon a la poursuite des Ouladis. Je ne sais
pas s'il les rencontrera et ce qu'il fera. Vous nous avez fait perdre
une occasion que nous ne retrouverons que difficilement. Nous nous
etions cependant bien expliques a Alexandrie, de commencer a traiter
avec les Anadis pour pouvoir les surprendre ensuite avec la cavalerie.
J'imagine que les Arabes seront actuellement bien loin dans le desert.
Au reste, je laisse l'ordre a Rahmanieh, au general Andreossi, de
proteger, avec la cavalerie et les dromadaires, les operations qui
pourraient etre necessaires pour eloigner les Arabes, en supposant
qu'ils ne seraient pas accules dans le desert.

BONAPARTE.




Au Caire, le l3 thermidor an 7 (10 aout 1799).

_Au directoire executif._


_Siege du fort d'Aboukir._

Le 8 thermidor, je fis sommer le chateau d'Aboukir de se rendre: le
fils du pacha, son kiaya et les officiers voulaient capituler; mais ils
n'etaient pas ecoutes des soldats.

Le 9, on continua le bombardement.

Le 10, plusieurs batteries furent etablies sur la droite et la gauche
de l'isthme: plusieurs chaloupes canonnieres furent coulees bas, une
fregate fut dematee, et prit le large.

Le meme jour, l'ennemi, commencant a manquer de vivres, se faufila dans
quelques maisons du village qui touche le fort: le general Lannes y
etant accouru fut blesse a la jambe; le general Menou, le remplaca dans
le commandement du siege.

Le 12, le general Davoust etait de tranchee; il s'empara de toutes les
maisons ou etait loge l'ennemi, et le jeta dans le fort, apres lui avoir
tue beaucoup de monde. La vingt-deuxieme demi-brigade d'infanterie
legere et le chef de brigade Magni, qui a ete legerement blesse, se sont
parfaitement conduits. Le succes de cette journee, qui a accelere la
reddition du fort, est du aux bonnes dispositions du general Davoust.

Le 15, le general Robin etait de tranchee: nos batteries etaient sur la
contrescarpe; nos mortiers faisaient un feu tres-vif; le chateau n'etait
plus qu'un monceau de pierres. L'ennemi n'avait point de communication
avec l'escadre, il mourait de soif et de faim; il prit le parti, non de
capituler (ces gens-ci ne capitulent pas), mais de jeter ses armes, et
de venir en foule embrasser les genoux du vainqueur. Le fils du pacha,
le kiaya et deux mille hommes ont ete faits prisonniers. On a trouve
dans le chateau trois cents blesses, dix-huit cents cadavres. Il y a
telle de nos bombes qui a tue jusqu'a six hommes. Dans les premieres
vingt-quatre heures de la sortie de la garnison turque, il est mort plus
de quatre cents prisonniers, pour avoir trop bu, et mange avec trop
d'avidite.

Ainsi cette affaire d'Aboukir coute a la Porte dix-huit mille hommes et
une grande quantite de canons.

Pendant les quinze jours qu'a dure cette expedition, j'ai ete
tres-satisfait de l'esprit des habitans d'Egypte: personne n'a remue, et
tout le monde a continue de vivre comme a l'ordinaire.

Les officiers du genie Bertrand et Liedot, le commandant de l'artillerie
Faultrier, se sont comportes avec la plus grande distinction.

BONAPARTE.




Au Caire, le 24 thermidor an 7 (11 aout 1799).

Au general Desaix.

J'ai ete peu satisfait, citoyen general, de toutes vos operations
pendant le mouvement qui vient d'avoir lieu. Vous avez recu l'ordre de
vous porter au Caire, et vous n'en avez rien fait. Tous les evenemens
qui peuvent survenir ne doivent jamais empecher un militaire d'obeir,
et le talent, a la guerre, consiste a lever les difficultes qui peuvent
rendre difficile une operation et non pas a la faire manquer. Je vous
dis ceci pour l'avenir.

BONAPARTE.




Au Caire, le 24 thermidor an 7 (11 aout 1799).

Au meme.

Les provinces de Fayoum, de Minief et de Benecouef, citoyen general,
n'ont jamais du fournir aux besoins de votre division, puisque meme
l'administration ne vous en a pas ete confiee. Je vous prie de ne vous
meler d'aucune maniere de l'administration de ces provinces.

BONAPARTE.




Au Caire, le 24 thermidor an 7 (11 aout 1799).

Au meme.

Vous m'avez fait connaitre, citoyen general, a mon retour de Syrie, que
vous alliez faire passer 150,000 fr. au payeur general; vous m'apprenez
par une de vos dernieres lettres, que l'ordre du jour qui ordonne
le paiement de thermidor et fructidor, vous empechait d'executer ce
versement. Cet ordre ne devait pas regarder votre division, puisqu'elle
n'est arrieree que de ces deux mois, tandis que tout le reste de
l'armee, independamment de ces deux mois, l'est encore de sept autres
mois; et ce n'est avoir ni zele pour la chose publique, ni consideration
pour moi, que de ne voir, surtout dans une operation de la nature de
celle-ci, que le point ou on se trouve. D'ailleurs, l'organisation de
la republique veut que tout l'argent soit verse dans les caisses des
preposes du payeur general, pour n'en sortir que par son ordre. Le
payeur general n'aurait jamais donne un ordre qui favorisat un corps de
troupes plutot qu'un autre.

Il est necessaire que le payeur de votre division envoie, dans le plus
court delai, au payeur general l'etat des recettes et depenses; je vous
prie de m'en envoyer un pareil. Vous sentez combien il est essentiel
pour l'ordre, que l'on connaisse toute la comptabilite de l'armee. Je
sais que vous vous etes empresse d'y mettre tout l'ordre que l'on peut
desirer.

BONAPARTE.




Au Caire, le 24 thermidor an 7 (11 aout 1799).

Au general Kleber.

J'arrive a l'instant, general, au Caire. Le maudit chateau d'Aboukir
nous a occupes six jours. Nous avons fini par y avoir huit mortiers et
six pieces de 24. Chaque coup de canon tuait cinq a six hommes. Enfin,
ils sont sortis le 15 en foule sans capitulation et jetant leurs armes.
Quatre cents sont morts dans les premieres vingt-quatre heures de leur
sortie, il y avait six jours que ces enrages buvaient de l'eau de la
mer. On a trouve dans le fort dix huit cents cadavres; nous avons en
notre pouvoir a peu pres autant de prisonniers, parmi lesquels le fils
du pacha et les principaux officiers.

On va vous envoyer des pieces de campagne, afin que vous en ayez six a
votre disposition. Procurez-vous des chevaux.

Rien de bien interessant d'aucun cote.

Je vous enverrai demain ou apres une grande quantite de galettes
anglaises, ou vous verrez d'etranges choses.

BONAPARTE.




Au Caire, le 25 thermidor an 7 (12 aout 1799).

Au general Desaix.

J'ai recu, citoyen general, votre lettre du 18 thermidor; j'approuve
completement les projets que vous avez formes. Vous n'aurez
effectivement acheve votre expedition de la Haute-Egypte qu'en
detruisant Mourad-Bey. Il est devenu si petit, qu'avec quelques
centaines d'hommes montes sur des chameaux, vous pourrez le pousser dans
le desert et en venir a bout.

Je vous ai demande le bataillon de la soixante-unieme, afin de reformer
cette demi-brigade et de lui donner quelques jours de repos a Rosette.
Des l'instant que vous serez venu a bout de Mourad-Bey, je ferai relever
toutes vos troupes. Je prepare, a cet effet, la treizieme et une autre
demi-brigade. Je serais d'ailleurs fort aise d'avoir vos troupes s'il
arrivait quelque evenement, ou sur la lisiere de la Syrie, ou sur la
cote. Les nouvelles que j'ai de Gaza ne me font pas penser que l'ennemi
veuille rien entreprendre: ce n'est pas une chose aisee. Il n'y aurait
de sense pour lui que de s'emparer d'El-Arich, et lorsqu'il l'aurait
pris, il n'aurait fait qu'un pas. Quant a l'operation de traverser le
desert, il faut rester cinq jours et meme sept sans eau. Il serait
difficile, meme impossible de transporter de l'artillerie, ce qui les
mettrait bon d'etat de prendre meme une maison.

Je donne ordre qu'on vous envoie quatre pieces de 3 venitiennes qui
sont extremement legeres. Je vous laisse la vingt-unieme, la
quatre-vingt-huitieme, la vingt-deuxieme et la vingtieme.

Des l'instant que l'inondation aura un peu couvert l'Egypte, j'enverrai
le general Davoust, comme cela avait ete mon projet, avec un corps de
cavalerie, d'infanterie, pour commander les provinces de Fayoum, Miniet
et Benecouef: jusqu'alors, laissez-y des corps de troupes; arrangez vous
de maniere que vous soyez maitre de ne laisser qu'une centaine d'hommes
a Cosseir; que Keneh puisse contenir tous vos embarras, et que
vous puissiez, en cas d'invasion serieuse, pouvoir rapidement et
successivement replier toutes vos troupes sur le Caire.

Faites filer sur le Caire toutes les carcasses de barques, avisos ou
bricks appartenant aux mameloucks, nous les emploierons pour la defense
des bouches du Nil.

J'ai recu des gazettes anglaises jusqu'au 10 juin. La guerre a ete
declaree le 13 mars par la France a l'empereur. Plusieurs batailles ont
ete livrees; Jourdan a ete battu a Feldkirch, dans la foret Noire, et
a repasse le Rhin. Scherer, auquel on avait confie le commandement
d'Italie, a ete battu a Rivoli, et a repasse le Mincio et l'Oglio.
Mantoue etait bloquee. Lors de ces affaires, les Russes n'etaient point
encore arrives, le prince Charles commandait contre Jourdan, et M. Kray
contre Scherer.

L'escadre francaise, forte de vingt-deux vaisseaux de guerre et de
dix-huit fregates, et partie de Brest dans les premiers jours d'avril,
est arrivee au detroit, a presente le combat aux Anglais, qui n'etaient
que dix-huit, et est entree a Toulon. Elle a ete jointe par trois
vaisseaux espagnols. L'escadre espagnole est sortie de Cadix et est
entree a Carthagene: elle est forte de vingt-sept vaisseaux de guerre,
dont quatre a trois ponts; une nouvelle escadre anglaise est, peu de
jours apres, entree dans la Mediterranee, et s'est reunie a Jervis et
a Nelson. Ces escadres reunies doivent monter a plus de quarante
vaisseaux. Les Anglais bloquent Toulon et Carthagene.

Le ministre de la marine Bruis commande l'escadre francaise.

A la premiere occasion, je vous enverrai tous ces journaux.

Corfou a ete pris par famine. La garnison a ete conduite en France.

Malte est ravitaillee pour deux ans.

BONAPARTE.




Au Caire, le 25 thermidor an 7 (12 aout 1799).

_Au citoyen Poussielgue._

Vous voudrez bien, citoyen administrateur, faire signifier a la femme de
Hassan-Bey que, si, dans la journee de demain, elle n'a pas paye ce
qui reste du de sa contribution, elle sera arretee et tous ses effets
confisques.

Vous prendrez toutes les mesures pour accelerer le paiement de
Hadji-Husseim.

Les juifs n'ont encore paye que 20,000 fr.: il faut que dans la journee
de demain, ils en payent 30,000 autres.

Parmi les individus qui doivent, il y en a auxquels il ne fallait qu'une
simple lettre pour les faire payer, entre autres Rosetti, Caffe, Calvi,
et tous les individus de l'armee. Il y a la negligence la plus coupable
de la part de l'administrateur des finances.

Mon intention n'est pas d'accepter pour comptant du fermage des Cophtes,
les differens emprunts que je leur ai faits, que je leur solderai en
temps et lieu.

Vous ferez demander 10,000 fr. a titre d'emprunt aux six principaux
negocians damasquains, qui doivent etre payes dans la journee de demain,
et vous leur ferez connaitre que mon intention est de les solder en ble.

Faites-moi un rapport sur les affaires du tabac de Rosette; les
renseignemens que j'ai eus sont que cela a du rapporter 14 ou 15,000 fr.

Faites-moi connaitre ce qu'ont produit et ce que doivent les provinces
de Gisey et du Caire.

Faites-moi egalement connaitre ce qu'ont rendu les douanes de Suez et de
Cosseir depuis que nous sommes en Egypte, et ce qui serait du par ces
deux douanes.

BONAPARTE.




Au Caire, le 25 thermidor an 7 (12 aout 1799).

_Au general Lanusse._

Je vous prie, citoyen general, de garder mes guides et mes equipages;
je n'ai pas pu me rendre a Menouf, vu le desir que j'avais de prendre
connaissance des affaires du Caire, et de mettre tout en train: car,
selon l'usage des Turcs, ils ne payent rien et ne croient pas a la
victoire jusqu'a mon arrivee; mais je compte, dans deux jours, debarquer
au ventre de la Vache et vous aller trouver a Menouf.

Je vous ferai prevenir vingt-quatre heures d'avance.

BONAPARTE.




Au Caire, le 25 thermidor an 7 (12 aout 1799).

_Au general Dugua._

Vous ferez, citoyen general, interroger tous les scheicks El-Belet
qui sont a la citadelle, pour savoir pourquoi ils ne payent pas leurs
contributions; vous leur ferez connaitre que, si, d'ici au premier
fructidor, ils ne les ont pas payees, ils paieront un tiers de plus,
et que, si, d'ici au 10 fructidor, ils n'ont pas paye ce tiers et
l'imposition, ils auront le cou coupe.

BONAPARTE.




Au Caire, le 25 thermidor an 7 (12 aout 1799).

_Au general Marmont._

Je donne ordre, citoyen general, que les deux demi-galeres et la
chaloupe canonniere _la Victoire_ se rendent a Rosette pour concourir a
la defense du Bogaz, afin d'etre en mesure, si M. Smith, ce que je ne
crois pas, voulait tenter quelque chose avec ses chaloupes canonnieres:
cet homme est capable de toutes les folies.

Vous sentez qu'il est necessaire qu'un aussi grand nombre de batimens
soient commandes par un homme de tete. Si le commandant des armes a
Rosette n'avait pas le courage et le talent necessaires, tachez de
trouver a Alexandrie un officier qui ait la grande main a cette
defense: la faible garnison de Rosette fait que la defense du Nil est
specialement confiee a la flottille.

BONAPARTE.




Au Caire, le 25 thermidor an 7 (12 aout 1799).

Il est ordonne au citoyen Desnoyers, officier des guides, de se rendre
sur-le-champ a Boulaq; il se presentera chez le commandant de la marine,
qui mettra a sa disposition une demi-galere armee.

Il s'embarquera dessus, se rendra a Rahmanieh, se presentera chez
le commandant de la place, montrera l'ordre ci-joint pour avoir une
escorte, et arrivera en toute diligence a Alexandrie; il remettra en
propres mains la lettre ci-jointe au general Ganteaume: c'est sa depeche
principale. Il ne partira d'Alexandrie que lorsque le general Ganteaume
l'expediera; il retournera a Rahmanieh, il restera dans le fort jusqu'a
ce qu'il recoive de nouveaux ordres; un officier que je dois y envoyer
lui portera les ordres, probablement du 2 au 5. Il est necessaire qu'il
soit rendu a Rahmanieh le 2 a midi, au plus tard.

BONAPARTE.




Au Caire, le 26 thermidor an 7 (13 aout 1799).

_Au general Desaix._

Je vous envoie, citoyen general, un sabre d'un tres-beau travail, sur
lequel j'ai fait graver: _Conquete de la Haute-Egypte_, qui est due a
vos bonnes dispositions et a votre constance dans les fatigues. Voyez-y,
je vous prie, une preuve de mon estime et de la bonne amitie que je vous
ai vouee.

BONAPARTE.




Au Caire, le 26 thermidor an 7 (13 aout 1799).

_Au general Veaux._

Je suis tres-peine, citoyen general, d'apprendre que vos blessures vont
mal: je vous engage a passer le plus tot possible en France; je donne
tous les ordres que vous desirez, pour vous en faciliter les moyens:
j'ecris au gouvernement conformement a vos desirs: vous avez ete blesse
au poste d'un brave qui veut redonner de l'elan a des troupes qu'il voit
chanceler. Vous ne devez pas douter que, dans toutes les circonstances,
je ne prenne le plus vif interet a ce qui vous regarde.

BONAPARTE.




Au Caire, le 27 thermidor an 7 (14 aout 1799).

_Au scheick El-Arichi Cadiashier, distingue par sa sagesse et sa
justice._

Nous vous faisons connaitre que notre intention est que vous ne confiez
la place de cadi a aucun Osmanli: vous ne confirmerez, dans les
provinces, pour la place de cadi, que des Egyptiens.

BONAPARTE.




Au Caire, le 27 thermidor an 7 (14 aout 1799).

_Au general Dugua._ Je vous prie, citoyen general, de faire arreter tous
les hommes de la caravane de Maroc qui seraient restes en arriere, et
que les Maugrabins venant a Cosseir ne s'arretent qu'un jour, et filent,
pour leur pays sans passer par Alexandrie.

BONAPARTE.




Au Caire, le 26 thermidor an 7 (15 aout 1799).

_Au sultan de Maroc._

Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophete.

Au nom de Dieu clement et misericordieux! Au sultan de Maroc, serviteur
de la sainte Caabe, puissant parmi les rois, et fidele observateur de la
loi du vrai prophete.

Nous profitons du retour des pelerins de Maroc pour vous ecrire
cette lettre et vous faire connaitre que nous leur avons donne toute
l'assistance qui etait en nous, parce que notre, intention est de faire,
dans toutes les occasions, ce qui peut vous convaincre de l'estime
que nous avons pour vous. Nous vous recommandons, en echange, de bien
traiter tous les Francais qui sont dans vos etats ou que le commerce
pourrait y appeler.

BONAPARTE.




Au Caire, le 28 thermidor an 7 (15 aout 1799).

_Au bey de Tripoli._

Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophete.

Au nom de Dieu, clement et misericordieux! Au bey de Tripoli, serviteur
de la Sainte Caabe, le modele des beys, fidele observateur de la loi du
vrai prophete.

Nous profitons de l'occasion qui se presente pour vous recommander de
bien traiter tous les Francais qui sont dans vos etats, parce que notre
intention est de faire dans toutes les occasions tout ce qui pourra vous
etre agreable et de vivre en bonne intelligence avec vous.

BONAPARTE.




Au Caire, le 28 thermidor an 7 (15 aout 1799).

_Au general Desaix._

J'ai recu, citoyen general, un grand nombre de lettres de vous, qui
avaient ete me chercher a Alexandrie et a Aboukir, et qui sont de
retour.

Vous aurez deja recu differentes lettres par lesquelles je vous fais
connaitre que vous pouvez rentrer dans vos positions de la Haute-Egypte,
et de detruire Mourad-Bey.

Je vous laisse le maitre de lui accorder toutes les conditions de paix
que vous croirez utiles. Je lui donnerai son ancienne ferme pres de
Gizeh; mais il ne pourrait jamais avoir avec lui plus de dix hommes
armes: mais si vous pouviez vous en debarrasser, cela vaudrait beaucoup
mieux que tous ces arrangemens.

BONAPARTE.




Au Caire, le 28 thermidor an 7 (15 aout 1799).

<Au general Kleber._

Je recois a l'instant, citoyen general, votre lettre du 26 a six heures
du matin; l'Arabe qui l'a apportee me dit etre parti a neuf heures.

Je suis instruit qu'un grand nombre de batimens de ceux qui etaient a
Aboukir en sont partis le 25, et, si ce ne sont pas ceux-la qui viennent
faire de l'eau au Bogaz, ce sont des batimens qui etaient mouilles a
Alexandrette, et que le bruit des premiers succes d'Aboukir aura fait
mettre a la voile.

Le bataillon de la vingt-cinquieme est parti pour vous rejoindre. Je
vous envoie la demi-galere _l'Amoureuse._

Vous pouvez disposer du general Vial qui est dans la Garbieh avec un
bataillon de la trente-deuxieme; il a avec lui une piece de canon.

La cavalerie qui etait a Alexandrie, qui arrive a l'instant, se reposera
la journee de demain, et, si cela est necessaire, je la ferai partir
sur-le-champ.

Quelque chose que ce convoi puisse etre, je ne doute pas que vous n'ayez
eu le temps de reunir votre division et de vous mettre bien en mesure.

J'ai des nouvelles de Syrie a peu pres conformes aux votres. Ibrahim-Bey
a avec lui deux cent cinquante mameloucks a cheval et cent cinquante a
pied, cinq cents hommes a cheval de Djezzar, et six cents hommes a pied.
Elfy-Bey n'a avec lui que quatre-vingts mameloucks: une partie des
Arabes cherche, comme a l'ordinaire, les moyens de les piller.

J'espere recevoir de vous, dans la journee de demain, des renseignemens
positifs sur cette flotte: pourvu qu'ils mettent trois jours a
debarquer, comme ils ont fait a Aboukir, et je ne suis plus en peine de
rien.

Je fais partir le chef de bataillon Rutty pour commander votre
artillerie.

BONAPARTE.




Au Caire, le 28 thermidor an 7 (15 aout 1799).

_Au general Marmont._

Je vous envoie, citoyen general, deux pelisses, une pour le commandant
turc, l'autre pour le scheick El-Messiri; je vous prie de les revetir
publiquement en grande solennite, et de leur dire que c'est pour leur
donner une marque de l'estime que j'ai pour eux, et vous leur remettrez
une copie de l'ordre du jour.

BONAPARTE.




Au Caire, le 30 thermidor an 7 (17 aout 1799).

_Au meme._

J'ai voulu, citoyen general, conclure un marche avec des Francs, qui
devaient me fournir vingt-quatre mille aunes de drap; je comptais les
avoir pour 20 fr. et payer moitie en argent, moitie en riz ou en ble.
Ayant accapare tous les draps du pays, ils sentent qu'ils sont a meme de
me faire les conditions qu'ils veulent: il est cependant indispensable
que j'habille l'armee, voici le parti auquel je me resous.

Vous ferez venir chez vous les negocians toscans et imperiaux qui ont
plus de vingt mille aunes de drap de toute les couleurs a Alexandrie ou
a Rosette. Vous leur ferez connaitre que la guerre a ete declaree par la
republique francaise a l'empereur et au grand-duc de Toscane, que les
lois constantes de tous les pays vous autorisent a confisquer leurs
batimens marchands et mettre le scelle sur leurs magasins; que cependant
je veux bien leur accorder une faveur particuliere, et ne point
les comprendre dans cette mesure generale; mais que j'ai besoin de
vingt-quatre mille aunes de drap pour habiller mon armee; qu'il est
necessaire qu'ils fassent de suite la declaration du drap qu'ils ont;
qu'ils en consignent vingt-quatre mille aunes, soit a Alexandrie, soit a
Rosette. Ils seront consignes au commissaire des guerres, qui les fera
partir en toute diligence au Caire; le proces-verbal en sera fait, et
les draps estimes et payes selon l'estimation, sans que le maximum de
l'aune passe 18 fr. Un de ces negocians, charge de pouvoirs des autres,
se rendra au Caire pour conferer avec l'ordonnateur en chef, et
s'arranger pour le mode de paiement.

Si, au lieu de se preter a cette mesure de bonne grace, ces messieurs
faisaient les recalcitrans, vous ferez mettre le scelle sur leurs
effets, papiers et maisons; vous les ferez mettre dans une maison de
surete; vous ferez abattre les armes de l'empereur et celles de Toscane,
et vous en donnerez avis a l'ordonnateur de la marine, pour qu'il
confisque tous les batimens appartenant aux Imperiaux, Toscans et
Napolitains: je prefere la premiere mesure a la deuxieme.

BONAPARTE.




Au Caire, le 30 thermidor an 7 (17 aout 1799). _A l'ordonnateur en
chef._

Il sera fait une assimilation pour les officiers turcs qui auraient un
grade superieur a celui de capitaine. Comme ils ont tous de l'argent,
il leur sera donne tous les jours le pain et la viande, et une certaine
quantite de riz tous les quinze jours.

Je vous prie d'envoyer six ardeps de riz au pacha.

BONAPARTE.




Au Caire, le 30 thermidor an 7 (17 aout 1799).

_Au general Zayonschek._

Vous n'etes soumis en rien, citoyen general, au general Desaix pour
l'administration de la province. Vous regarderez comme nuls tous les
ordres qu'il vous donnerait a ce sujet: vous avez eu tort de lui laisser
prendre de l'argent; vous verrez, par l'ordre du jour, que mon intention
est de n'accorder aucune indemnite sur le miri. Faites-le percevoir avec
la plus grande rigueur.

BONAPARTE.




Au Caire, le 30 thermidor an 7 (17 aout 1799).

_Au citoyen Poussielgue._

Je pars demain matin avant le jour, citoyen administrateur: je vous
recommande de pousser vivement ce qui concerne la rentree des fermages
et des autres impositions; de m'envoyer a Menouf toutes les notes que
vous pourrez avoir et qui me feront connaitre les villages qui sont
peu charges dans le Garbieh et le Menoufieh; enfin, de vivre en bonne
intelligence avec les scheicks, de maintenir la paix dans le Caire. Je
recommande au general Dugua de frapper ferme au premier evenement, qu'il
fasse couper six tetes par jour; mais riez toujours.

Faites dans ce qui vous concerne tout ce que vous jugerez a propos, en
prenant toujours la voie qui approche le moins de la nouveaute.

Croyez a l'estime que je vous ai vouee, et au desir que j'ai de vous en
donner des preuves.

Ecrivez-moi le plus souvent que vous pourrez.

BONAPARTE.




Au Caire, le 30 thermidor an 7 (17 aout 1799).

_Au divan du Caire._

Au nom, etc.

Je pars demain pour me rendre a Menouf, d'ou je ferai differentes
tournees dans le Delta, afin de voir par moi-meme les injustices qui
pourraient etre commises, et prendre connaissance et des hommes et du
pays.

Je vous recommande de maintenir la confiance parmi le peuple. Dites-lui
souvent que j'aime les musulmans, et que mon intention est de faire leur
bonheur. Faites-leur connaitre que j'ai pour conduire les hommes les
plus grands moyens, la persuasion et la force; qu'avec l'une, je cherche
a faire des amis, qu'avec l'autre je detruis mes ennemis.

Je desire que vous me donniez le plus souvent possible de vos nouvelles,
et que vous m'informiez de la situation des choses.

BONAPARTE.




Au Caire, le 30 thermidor an 7 (17 aout 1799).

_Au general Kleber._

Je renvoie, citoyen general, l'effendi pris a Aboukir a Constantinople,
avec une longue lettre pour le grand-visir: c'est une ouverture de
negociation que je fais. Faites-le partir sur une djerme pour Chypre,
traitez-le bien; mais qu'il ait peu de communication. Faites la plus
grande ostension de forces que vous pourrez.

BONAPARTE.




Au Caire, le 30 thermidor an 7 (17 aout 1799).

_ Au general Dugua._

Je vous envoie, citoyen general, une lettre cachetee pour le grand
visir, avec une pour le general Kleber.

Vous vous adresserez a Sulfukiar pour faire venir demain chez vous,
l'effendi fait prisonnier a Aboukir. Vous le ferez partir pour Damiette,
et vous lui remettrez la lettre pour le grand-visir. Vous lui donnerez
un officier de votre etat-major pour le conduire, et que personne n'ait
de communication avec lui; traitez-le cependant avec egards.

BONAPARTE.




Au Caire, le 30 thermidor an 7 (17 aout 1799).

_Au grand-visir._

Grand parmi les grands eclaires et sages, seul depositaire de la
confiance du plus grand des sultans.

J'ai l'honneur d'ecrire a votre excellence par l'effendi qui a ete fait
prisonnier a Aboukir, et que je lui renvoie pour lui faire connaitre la
veritable situation de l'Egypte, et entamer des negociations entre la
Sublime Porte et la republique francaise, qui puissent mettre fin a la
guerre qui se trouve exister pour le malheur de l'un et de l'autre etat.

Par quelle fatalite la Porte et la France, amies de tous les temps, et
des-lors par habitude, amies par l'eloignement de leurs frontieres, la
France ennemie de la Russie et de l'empereur, la Porte ennemie de la
Russie et de l'empereur, sont-elles cependant en guerre?

Comment votre excellence ne sentirait-elle pas qu'il n'y a pas un
Francais de tue qui ne soit un appui de moins pour la Porte?

Comment votre excellence, si eclairee dans la connaissance de la
politique et des interets des divers etats, pourrait-elle ignorer que la
Russie et l'empereur d'Allemagne se sont plusieurs fois entendus pour le
partage de la Turquie, et que ce n'a ete que l'intervention de la France
qui l'a empeche?

Votre excellence n'ignore pas que le vrai ennemi de l'islamisme est
la Russie. L'empereur Paul 1er s'est fait grand-maitre de Malte,
c'est-a-dire a fait voeu de faire la guerre aux musulmans: n'est-ce pas
lui qui est chef de la religion grecque, c'est-a-dire des plus nombreux
ennemis qu'ait l'Islamisme?

La France, au contraire, a detruit les chevaliers de Malte, rompu les
chaines des Turcs qui y etaient detenus en esclavage, et croit, comme
l'ordonne l'Islamisme, qu'il n'y a qu'un seul Dieu.

Ainsi donc la Porte a declare la guerre a ses veritables amis, et s'est
alliee a ses veritables ennemis.

Ainsi donc la Sublime-Porte a ete l'amie de la France tant que cette
puissance a ete chretienne, lui a fait la guerre des l'instant que la
France, par sa religion, s'est rapprochee de la croyance musulmane.
Mais, dit-on, la France a envahi l'Egypte; comme si je n'avais pas
toujours declare que l'intention de la republique francaise etait de
detruire les mameloucks, et non de faire la guerre a la Sublime-Porte;
etait de nuire aux Anglais, et non a son grand et fidele ami l'empereur
Selim.

La conduite que j'ai tenue envers tous les gens de la Porte qui etaient
en Egypte, envers les batimens du grand-seigneur, envers les batimens
de commerce portant pavillon ottoman, n'est-elle pas un sur garant des
intentions pacifiques de la republique francaise?

La Sublime-Porte a declare la guerre dans le mois de janvier a la
republique francaise avec une precipitation inouie, sans attendre
l'arrivee de l'ambassadeur Descorches, qui deja etait parti de Paris
pour se rendre a Constantinople; sans me demander aucune explication, ni
repondre a aucune des avances que j'ai faites.

J'ai cependant espere, quoique sa declaration de guerre me fut
parfaitement connue, pouvoir la faire revenir, et j'ai a cet effet,
envoye le citoyen Beauchamp, consul de la republique, sur la caravelle.
Pour toute reponse, on l'a emprisonne; pour toute reponse, on a cree
des armees, on les a reunies a Gaza, et on leur a ordonne d'envahir
l'Egypte. Je me suis trouve alors oblige de passer le desert, preferant
faire la guerre en Syrie, a ce qu'on la fit en Egypte.

Mon armee est forte, parfaitement disciplinee, et approvisionnee de
tout ce qui peut la rendre victorieuse des armees, fussent-elles aussi
nombreuses que les sables de la mer; des citadelles et des places fortes
herissees de canon se sont elevees sur les cotes et sur les frontieres
du desert: je ne crains donc rien, et je suis ici invincible; mais je
dois a l'humanite, a la vraie politique, au plus ancien, comme au plus
vrai des allies, la demarche que je fais.

Ce que la Sublime-Porte n'obtiendra jamais par la force des armes,
elle peut l'obtenir par une negociation. Je battrai toutes les armees,
lorsqu'elles projetteront l'envahissement de l'Egypte; mais je repondrai
d'une maniere conciliante a toutes les ouvertures de negociations qui
me seront faites. La republique francaise, des l'instant que la
Sublime-Porte ne fera plus cause commune avec nos ennemis, la Russie
et l'Empereur, fera tout ce qui sera en elle pour retablir la bonne
intelligence, et lever tout ce qui pourra etre un sujet de desunion
entre les deux etats.

Cessez donc des armemens dispendieux et inutiles; vos ennemis ne sont
pas en Egypte, ils sont sur le Bosphore, ils sont a Corfou, ils sont
aujourd'hui par votre extreme imprudence au milieu de l'Archipel.

Radoubez et rearmez vos vaisseaux; reformez vos equipages; tenez-vous
pret a deployer bientot l'etendard du prophete, non contre la France,
mais contre les Russes et les Allemands qui rient de la guerre que nous
nous faisons, et qui, lorsque vous aurez ete affaibli, leveront la tete,
et declareront bien haut les pretentions qu'ils ont deja.

Vous voulez l'Egypte, dit-on; mais l'intention de la France n'a jamais
ete de vous l'oter.

Chargez votre ministre a Paris de vos pleins pouvoirs, ou envoyez
quelqu'un charge de vos intentions ou de vos pleins pouvoirs en Egypte.
On pourra, en deux heures d'entretien tout arranger: c'est la le seul
moyen de rasseoir l'empire musulman, en lui donnant la force contre
ses veritables ennemis, et de dejouer leurs projets perfides; ce qui,
malheureusement, leur a deja si fort reussi.

Dites un mot, nous fermons la mer Noire a la Russie, et nous cesserons
d'etre le jouet de cette puissance ennemie que nous avant tant de sujets
de hair, et je ferai tout ce qui pourra vous convenir.

Ce n'est pas contre les musulmans que les armees francaises aiment a
deployer, et leur tactique, et leur courage; mais c'est, au contraire,
reunies a des musulmans, qu'elles doivent un jour, comme cela a ete de
tout temps, chasser leurs ennemis communs.

Je crois en avoir assez dit par cette lettre a votre excellence; elle
peut faire venir aupres d'elle le citoyen Beauchamp, que l'on m'assure
etre detenu dans la mer Moire. Elle peut prendre tout autre moyen pour
me faire connaitre ses intentions.

Quant a moi, je tiendrai pour le plus beau jour de ma vie celui ou je
pourrai contribuer a faire terminer une guerre a la fois impolitique et
sans objet.

Je prie votre excellence de croire a l'estime et a la consideration
distinguee que j'ai pour elle.

BONAPARTE.




Menouf, le 2 fructidor an 7 (19 aout 1799).

_Au general Dugua._

Desirant m'assurer par moi-meme des mouvemens de la cote, et etre a meme
de combiner le rapport qu'il pourrait y avoir entre l'augmentation de
voiles qui pourront paraitre a Damiette avec celles qui disparaitront
d'Aboukir, je vais voir s'il m'est possible de descendre par les canaux
jusqu'a Bourlos. J'enverrai prendre mes depeches a Rosette, ou vous
pourrez m'adresser tout ce qu'il y aura de nouveau, et, s'il y avait
quelque chose de tres-urgent, envoyez-moi des duplicata a Rosette,
Menouf et Damiette.

BONAPARTE.




Menouf, le 2 fructidor an 7 (19 aout 1799).

_Au general Kleber._

Je recois, citoyen general, votre lettre du 27. Je suis a peu pres
certain qu'il n'y a dans la Mediterranee aucun armement considerable
dirige contre nous. Ainsi, les vingt-quatre batimens mouilles devant
Damiette, ou sont les memes qui etaient a Aboukir, et ont quitte cette
rade, ou c'est une arriere-garde que le pacha attendait et qui porte
fort peu de monde.

La division Reynier, reorganisee avec une bonne artillerie, se portera
contre ce qui pourrait venir du cote de la Syrie. Je destine pour le
meme objet les mille ou douze cents hommes de cavalerie que j'ai au
Caire prets a marcher.

Je me rends a Rosette, ou je me trouverai bien au fait de tous les
mouvemens de la cote, depuis la tour des Arabes, jusqu'a El-Arich. Si
vous avez besoin de quelque secours, je vous ferai passer des troupes
qui se trouvent dans le Bahhireh et a Alexandrie, desirant tenir
intactes les divisions Reynier, Bon et Lannes pour s'opposer a ce qui
pourrait venir par terre, quoique les derniers renseignement que j'ai,
me tranquillisent entierement. J'ai le quinzieme de dragons et differens
detachemens de cavalerie dans le Bahhireh.

Vous recevrez cette lettre le 3 ou le 4; partez, je vous prie,
sur-le-champ, pour vous rendre, de votre personne, a Rosette, si vous ne
voyez aucun inconvenient a vous absenter de Damiette: sans quoi, envoyez
moi un de vos aides-de-camp: je desirerais qu'il put arriver a Rosette
dans la journee du 7. J'ai a conferer avec vous sur des affaires
extremement importantes.

Vous devez avoir recu l'effendi ou commissaire de l'armee, fait
prisonnier a Aboukir, et que j'envoie a Constantinople.

BONAPARTE.




Alexandrie, le 5 fructidor an 7 (22 aout 1799).

_Au divan du Caire._

Ayant ete instruit que mon escadre etait prete, et qu'une armee
formidable etait embarquee dessus, convaincu, comme je vous l'ai dit
plusieurs fois, que, tant que je ne frapperai pas un coup qui ecrase
a la fois tous mes ennemis, je ne pourrai jouir tranquillement et
paisiblement de la possession de l'Egypte, la plus belle partie du
monde; j'ai pris le parti d'aller me mettre moi-meme a la tete de mon
escadre, en laissant le commandement, pendant mon absence, au general
Kleber, homme d'un merite distingue et auquel j'ai recommande d'avoir
pour les ulemas et les scheicks la meme amitie que moi. Faites ce qui
vous sera possible pour que le peuple de l'Egypte ait en lui la meme
confiance qu'en moi, et qu'a mon retour, qui sera dans deux ou trois
mois, je sois content du peuple de l'Egypte, et que je n'aie que des
louanges et des recompenses a donner aux scheicks.

BONAPARTE.




Alexandrie, le 5 fructidor an 7 (22 aout 1799).

_A l'armee._

Les nouvelles d'Europe m'ont decide a partir pour la France. Je laisse
le commandement de l'armee au general Kleber. L'armee aura bientot de
mes nouvelles, je ne puis pas en dire davantage. Il me coute de quitter
des soldats auxquels je suis le plus attache; mais ce ne sera que
momentanement, et le general que je leur laisse a la confiance du
gouvernement et la mienne.

BONAPARTE.




Alexandrie, le 5 fructidor an 7 (22 aout 1799).

_Au general Menou._

Vous vous rendrez de suite a Alexandrie, citoyen general; vous prendrez
le commandement d'Alexandrie, Rosette et Bahhireh.

Je pars ce soir pour France, le general Kleber doit etre rendu dans deux
ou trois jours a Rosette; vous lui ferez passer le pli ci joint, dont
je vous envoie un double, que vous lui ferez passer par une occasion
tres-sure.

Le general Marmont part avec moi. Je vous prie, pour empecher les faux
bruits, d'envoyer au general Kleber un bulletin de notre navigation,
jusqu'a ce qu'on n'ait plus connaissance des fregates.

Vous previendrez le general Kleber que la djerme _la Boulonnaise_ est a
Rahmanieh.

Je laisse ici quatre-vingts chevaux des guides a cheval selles, que
vous ferez passer au Caire pour monter le reste des guides et de la
cavalerie.

Vous ne ferez partir la lettre ci-jointe, pour le general Dugua et
pour le Caire, que quarante-huit heures apres que les fregates auront
disparu.

BONAPARTE.




Alexandrie, le 5 fructidor an 7 (22 aout 1799).

_Au general Kleber._

Vous trouverez ci-joint, citoyen general, un ordre pour prendre le
commandement en chef de l'armee. La crainte que la croisiere anglaise ne
reparaisse d'un moment a l'autre me fait precipiter mon voyage de deux
ou trois jours.

J'emmene avec moi les generaux Berthier, Andreossi, Murat, Lannes et
Marmont, et les citoyens Monge et Berthollet.

Vous trouverez ci-joint les papiers anglais et de Francfort jusqu'au 10
juin. Vous y verrez que nous avons perdu l'Italie; que Mantoue, Turin
et Tortone sont bloques. J'ai lieu d'esperer que la premiere tiendra
jusqu'a la fin de novembre. J'ai l'esperance, si la fortune me sourit,
d'arriver en Europe avant le commencement d'octobre.

Vous trouverez ci-joint un chiffre pour correspondre avec le
gouvernement, et un autre chiffre pour correspondre avec moi.

Je vous prie de faire partir, dans le courant d'octobre, Junot ainsi que
mes domestiques et tous les effets que j'ai laisses au Caire; cependant,
je ne trouverai pas mauvais que vous engagiez a votre service ceux de
mes domestiques qui vous conviendraient.

L'intention du gouvernement est que le general Desaix parte pour
l'Europe dans le courant de novembre, a moins d'evenemens majeurs.

La commission des arts passera en France sur un parlementaire que vous
demanderez a cet effet, conformement au cartel d'echange, dans le
courant de novembre, immediatement apres qu'elle aura acheve sa mission.
Elle est maintenant occupee a voir la Haute-Egypte; cependant ceux de
ses membres que vous jugerez pouvoir vous etre utiles, vous les mettrez
en requisition sans difficulte.

L'effendi fait prisonnier a Aboukir est parti pour se rendre a Damiette.
Je vous ai ecrit de l'envoyer en Chypre; il est porteur, pour le
grand-visir, d'une lettre dont vous trouverez ci-joint la copie.

L'arrivee de notre escadre de Brest a Toulon, et de l'escadre espagnole
a Carthagene, ne laisse plus de doute sur la possibilite de faire passer
en Egypte les fusils, les sabres, les pistolets, fers coules dont vous
pourriez avoir besoin, et dont j'ai l'etat le plus exact, avec une
quantite de recrues suffisante pour reparer les pertes des deux
campagnes.

Le gouvernement vous fera connaitre alors lui-meme ses intentions, et
moi, comme homme public et comme particulier, je prendrai des mesures
pour vous faire avoir frequemment des nouvelles. Si, par des evenemens
incalculables, toutes les tentatives etaient infructueuses, et qu'au
mois de mai vous n'ayez recu aucun secours ni nouvelles de France, et
si, malgre toutes les precautions, la peste etait en Egypte cette
annee et vous tuait plus de quinze cents soldats, perte considerable,
puisqu'elle serait en sus de celles que les evenemens de la guerre vous
occasionneront journellement: je pense que, dans ce cas, vous ne devez
pas hasarder de soutenir la campagne, et que vous etes autorise a
conclure la paix avec la Porte-Ottomane, quand meme la condition
principale serait l'evacuation de l'Egypte. Il faudrait seulement
eloigner l'execution de cette condition, si cela etait possible, jusqu'a
la paix generale.

Vous savez apprecier aussi bien que moi combien la possession de
l'Egypte est importante a la France: cet empire turc qui menace ruine de
tous cotes, s'ecroule aujourd'hui, et l'evacuation de l'Egypte serait un
malheur d'autant plus grand, que nous verrions de nos jours cette belle
province passer en d'autres mains europeennes.

Les nouvelles des succes ou des revers qu'aura la republique, doivent
aussi entrer puissamment dans vos calculs.

Si la Porte repondait, avant que vous eussiez recu de mes nouvelles de
France, aux ouvertures de paix que je lui ai faites, vous devez declarer
que vous avez tous les pouvoirs que j'avais et entamer les negociations:
persistant toujours dans l'assertion que j'ai avancee, que l'intention
de la France n'a jamais ete d'enlever l'Egypte a la Porte; demander que
la Porte sorte de la coalition et nous accorde le commerce de la mer
Noire; qu'elle mette en liberte les Francais prisonniers; et enfin, six
mois de suspension d'armes, afin que, pendant ce temps-la, l'echange des
ratifications puisse avoir lieu.

Supposant que les circonstances soient telles que vous croyez devoir
conclure ce traite avec la Porte, vous ferez sentir que vous ne pouvez
pas le mettre a execution, qu'il ne soit ratifie; et, selon l'usage de
toutes les nations, l'intervalle entre la signature d'un traite et sa
ratification, doit toujours etre une suspension d'hostilite.

Vous connaissez, citoyen general, quelle est ma maniere de voir sur la
politique interieure de l'Egypte: quelque chose que vous fassiez, les
chretiens seront toujours nos amis. Il faut les empecher d'etre trop
insolens, afin que les Turcs n'aient pas contre nous le meme fanatisme
que contre les chretiens, ce qui nous les rendrait irreconciliables.
Il faut endormir le fanatisme, avant qu'on puisse le deraciner. En
captivant l'opinion des grands scheicks du Caire, on a l'opinion de
toute l'Egypte; et, de tous les chefs que ce peuple peut avoir, il n'y
en a aucun moins dangereux que des scheicks qui sont peureux, ne savent
pas se battre, et qui, comme tous les pretres, inspirent le fanatisme
sans etre fanatiques.

Quant aux fortifications d'Alexandrie, El-Arich, voila les clefs de
l'Egypte. J'avais le projet de faire etablir cet hiver des redoutes de
palmiers, deux depuis Salahieh a Catieh, deux de Catieh a El-Arich:
l'une se serait trouvee a l'endroit ou le general Menou a trouve de
l'eau potable.

Le general Samson, commandant du genie, et le general Songis, commandant
l'artillerie, vous mettront chacun au fait de ce qui regarde sa partie.

Le citoyen Poussielgue a ete exclusivement charge des finances, je l'ai
reconnu travailleur et homme de merite. Il commence a avoir quelques
renseignemens sur le chaos de l'administration de l'Egypte. J'avais le
projet, si aucun nouvel evenement ne survenait, de tacher d'etablir cet
hiver un nouveau mode d'imposition, ce qui nous aurait permis de nous
passer a peu pres des Cophtes; cependant, avant de l'entreprendre, je
vous conseille d'y reflechir long-temps. Il vaut mieux entreprendre
cette operation un peu plus tard qu'un peu trop tot.

Des vaisseaux de guerre francais paraitront cet hiver indubitablement
a Alexandrie, Bourlos ou Damiette. Faites construire une bonne tour a
Bourlos; tachez de reunir cinq ou six cents mameloucks que, lorsque les
vaisseaux francais seront arrives, vous ferez en un jour arreter au
Caire et dans les autres provinces, et embarquer pour la France. Au
defaut de mameloucks, des otages d'Arabes, des scheicks Belet qui, pour
une raison quelconque, se trouveraient arretes, pourront y suppleer. Ces
individus arrives en France, y seront retenus un ou deux ans, verront
la grandeur de la nation, prendront quelques idees de nos moeurs et de
notre langue, et, de retour en Egypte, y formeront autant de partisans.

J'avais deja demande plusieurs fois une troupe de comediens: je prendrai
un soin particulier de vous en envoyer. Cet article est tres-important
pour l'armee, et pour commencer a changer les moeurs du pays.

La place importante que vous aller occuper en chef va vous mettre a meme
enfin de deployer les talens que la nature vous a donnes. L'interet de
ce qui se passera ici est vif, et les resultats en seront immenses pour
le commerce, pour la civilisation; ce sera l'epoque d'ou dateront de
grandes revolutions.

Accoutume a voir la recompense des peines et des travaux de la vie
dans l'opinion de la posterite, j'abandonne avec le plus grand regret
l'Egypte. L'interet de la patrie, sa gloire, l'obeissance, les evenemens
extraordinaires qui viennent de se passer, me decident seuls a passer au
milieu des escadres ennemies pour me rendre en Europe. Je serai d'esprit
et de coeur avec vous. Vos succes me seront aussi chers que ceux ou je
me trouverais en personne, et je regarderai comme mal employes tous les
jours de ma vie ou je ne ferai pas quelque chose pour l'armee dont
je vous laisse le commandement, et pour consolider le magnifique
etablissement dont les fondemens viennent d'etre jetes.

L'armee que je vous confie est toute composee de mes enfans; j'ai eu
dans tous les temps, meme au milieu des plus grandes peines, des marques
de leur attachement. Entretenez-les dans ces sentimens, vous le devez
a l'estime et a l'amitie toute particuliere que j'ai pour vous et a
l'attachement vrai que je leur porte.

BONAPARTE.




FIN DU DEUXIEME LIVRE.

LIVRE TROISIEME.



CONSULAT.


Paris, le 18 brumaire an 8 (9 novembre 1799).

_Bonaparte, general en chef, aux citoyens composant la garde nationale
sedentaire de Paris._

Citoyens, le Conseil des Anciens, depositaire de la sagesse nationale,
vient de rendre le decret ci-joint[2]; il est autorise par les articles
102 et 103 de l'acte constitutionnel.

Il me charge de prendre les mesures necessaires pour la surete de la
representation nationale. Sa translation est necessaire et momentanee.
Le corps legislatif se trouvera a meme de tirer la representation
du danger imminent ou la desorganisation de toutes les parties de
l'administration nous conduit.

Il a besoin, dans cette circonstance essentielle, de l'union et de la
confiance des patriotes. Ralliez-vous autour de lui: c'est le seul moyen
d'asseoir la republique sur les bases de la liberte civile, du bonheur
interieur, de la victoire et de la paix.

BONAPARTE.

[Footnote 2: Par ce decret rendu le 17 brumaire, le Conseil des Anciens
chargeait le general Bonaparte de prendre toutes les mesures necessaires
a la surete de la representation nationale, transferee a Saint-Cloud.]




Au quartier-general de Paris, le 18 brumaire an 8 (9 novembre 1799).

_Aux soldats composant la force armee de Paris._

Soldats, le decret extraordinaire du Conseil des Anciens est conforme
aux art. 102 et 103 de l'acte constitutionnel. Il m'a remis le
commandement de la ville et de l'armee.

Je l'ai accepte pour seconder les mesures qu'il va prendre et qui sont
tout entieres en faveur du peuple.

La republique est mal gouvernee depuis deux ans. Vous avez espere que
mon retour mettrait un terme a tant de maux; vous l'avez celebre avec
une union qui m'impose des obligations que je remplis; vous remplirez
les votres et vous seconderez votre general avec l'energie, la fermete
et la confiance que j'ai toujours vues en vous.

La liberte, la victoire et la paix replaceront la republique francaise
au rang qu'elle occupait en Europe, et que l'ineptie ou la trahison a pu
seule lui faire perdre.

_Vive la republique!_

BONAPARTE.




[3]Paris, 18 et 19 brumaire an 8 (9 et 10 novembre 1799).

[Footnote 3: Nous rapporterons sous cette date les discours tenus par
Bonaparte dans ces deux journees memorables qui devaient changer la face
de la France. Ils seront un jour recueillis par l'histoire, car les
moindres phrases qui les composent portent l'empreinte de cette ame
ambitieuse et extraordinaire qui devait donner des fers a toute
l'Europe.]

(Barras, l'un des cinq directeurs, effraye de la tournure que prenaient
les affaires, envoya, dans la matinee, a Saint-Cloud son secretaire
Bottot, afin de savoir de Bonaparte ses intentions. Le general, entoure
d'une foule de militaires de tout grade, le recut avec hauteur, et
lui parlant comme s'il se fut adresse au Directoire, il lui tint ce
foudroyant langage):

Qu'avez-vous fait de cette France que je vous ai laissee si brillante?
Je vous ai laisse la paix, j'ai retrouve la guerre: je vous ai laisse
des victoires, j'ai retrouve des revers: je vous ai laisse les millions
de l'Italie, et j'ai trouve partout des lois spoliatrices et la misere.
Qu'avez-vous fait de cent mille Francais que je connaissais, tous mes
compagnons de gloire? Ils sont morts.

Cet etat de chose ne peut durer: avant trois ans il nous menerait au
despotisme; mais nous voulons la republique, la republique assise sur
les bases de l'egalite, de la morale, de la liberte civile et de la
tolerance politique. Avec une bonne administration, tous les individus
oublieront les factions dont on les fit membres, pour leur permettre
d'etre francais. Il est temps enfin que l'on rende aux defenseurs de
la patrie la confiance a laquelle ils ont tant de droits. A entendre
quelques factieux, bientot nous serions tous les ennemis de la
republique, nous qui l'avons affermie par nos travaux et notre courage.
Nous ne voulons pas de gens plus patriotes que les braves qui sont
mutiles au service de la republique.

(Le Conseil des Anciens s'assembla le 19 brumaire a deux heures, dans la
grande galerie du chateau de Saint-Cloud. A quatre heures, le general
Bonaparte fut introduit, et ayant recu du president le droit de parler,
il s'exprima ainsi:)

Representans du peuple, vous n'etes point dans des circonstances
ordinaires; vous etes sur un volcan. Permettez-moi de vous parler avec
la franchise d'un soldat, avec celle d'un citoyen zele pour le bien de
son pays, et suspendez, je vous en prie, votre jugement jusqu'a ce que
vous m'ayez entendu jusqu'a la fin.

J'etais tranquille a Paris, lorsque je recus le decret du Conseil des
Anciens, qui me parla de ses dangers, de ceux de la republique. A
l'instant j'appelai, je retrouvai mes freres d'armes, et nous vinmes
vous donner notre appui; nous vinmes vous offrir les bras de la
nation, parce que vous en etiez la tete. Nos intentions furent pures,
desinteressees; et pour prix du devouement que nous avons montre hier,
aujourd'hui deja on nous abreuve de calomnies. On parle d'un nouveau
Cesar, d'un nouveau Cromwell; on repand que je veux etablir un
gouvernement militaire.

Representans du peuple, si j'avais voulu opprimer la liberte de mon
pays; si j'avais voulu usurper l'autorite supreme, je ne me serais pas
rendu aux ordres que vous m'avez donnes, je n'aurais pas eu besoin
de recevoir cette autorite du senat. Plus d'une fois, et dans des
circonstances tres-favorables, j'ai ete appele a la prendre. Apres nos
triomphes en Italie, j'y ai ete appele par le voeu de mes camarades, par
celui de ces soldats qu'on a tant maltraites, depuis qu'ils ne sont plus
sous mes ordres, de ces soldats qui sont obliges, encore aujourd'hui,
d'aller faire dans les deserts de l'Ouest, une guerre horrible que la
sagesse et le retour aux principes avaient calmee, et que l'ineptie ou
la trahison viennent de rallumer.

Je vous le jure, representans du peuple, la patrie n'a pas de plus zele
defenseur que moi; je me devoue tout entier pour faire executer vos
ordres; mais c'est sur vous seuls que repose son salut; car il n'y a
plus de directoire; quatre des membres qui en faisaient partie ont
donne leur demission, et le cinquieme a ete mis en surveillance pour sa
surete. Les dangers sont pressans, le mal s'accroit; le ministre de la
police vient de m'avertir que dans la Vendee plusieurs places etaient
tombees entre les mains des chouans. Representans du peuple, le Conseil
des Anciens est investi d'un grand pouvoir; mais il est encore anime
d'une plus grande sagesse; ne consultez qu'elle et l'imminence du
danger, prevenez les dechiremens, evitons de perdre ces deux choses
pour lesquelles nous avons fait tant de sacrifices, la liberte et
l'egalite!...

(Interrompu par un membre qui lui rappelait la constitution, Bonaparte
continua de cette maniere:)

La constitution! vous l'avez violee au 18 fructidor; vous l'avez violee
au 22 floreal; vous l'avez violee au 30 prairial. La constitution! elle
est invoquee par toutes les factions, et elle a ete violee par toutes;
elle est meprisee par toutes; elle ne peut plus etre pour nous un
moyen de salut, parce qu'elle n'obtient plus le respect de personne.
Representans du peuple, vous ne voyez pas en moi un miserable intrigant
qui se couvre d'un masque hyprocrite. J'ai fait mes preuves de
devouement a la republique, et toute dissimulation m'est inutile. Je ne
vous tiens ce langage que parce que je desire que tant de sacrifices ne
soient pas perdus. La constitution, les droits du peuple ont ete violes
plusieurs fois: et puisqu'il ne nous est plus permis de rendre a cette
constitution le respect qu'elle devait avoir, sauvons les bases sur
lesquelles elle se repose; sauvons l'egalite, la liberte; trouvons des
moyens d'assurer a chaque homme la liberte qui lui est due et que la
constitution n'a pas su lui garantir. Je vous declare qu'aussitot que
les dangers qui m'ont fait confier des pouvoirs extraordinaires, seront
passes, j'abdiquerai ces pouvoirs. Je ne veux etre, a l'egard de la
magistrature que vous aurez nommee, que le bras qui la soutiendra et
fera executer ses ordres.

(Un membre demande que le general Bonaparte fournisse des preuves des
dangers qu'il annonce.)

_Bonaparte._ S'il faut s'expliquer tout-a-fait; s'il faut nommer les
hommes, je les nommerai; je dirai que les directeurs Barras et Moulins
m'ont propose de me mettre a la tete d'un parti tendant a renverser tous
les hommes qui ont des idees liberales...

(On discute si Bonaparte continuera de s'enoncer publiquement et si
l'assemblee ne se formera pas en comite secret. Il est decide que le
general sera entendu en public.)

_Bonaparte._ Je vous le repete, representans du peuple; la constitution,
trois fois violee, n'offre plus de garantie aux citoyens; elle ne peut
entretenir l'harmonie, parce qu'il n'y a plus de diapazon; elle ne peut
point sauver la patrie, parce qu'elle n'est respectee de personne. Je
le repete encore, qu'on ne croie point que je tiens ce langage pour
m'emparer du pouvoir apres la chute des autorites; le pouvoir, on me l'a
offert encore depuis mon retour a Paris. Les differentes factions sont
venues sonner a ma porte, je ne les ai pas ecoutees, parce que je ne
suis d'aucune cotterie, parce que je ne suis que du grand parti du
peuple francais.

Plusieurs membres du Conseil des Anciens savent que je les ai entretenus
des propositions qui ont ete faites, et je n'ai accepte l'autorite que
vous m'avez confiee que pour soutenir la cause de la republique. Je ne
vous le cache pas, representans du peuple, en prenant le commandement,
je n'ai compte que sur le Conseil des Anciens. Je n'ai point compte sur
le Conseil des Cinq-cents qui est divise, sur le Conseil des Cinq-cents
ou se trouvent des hommes qui voudraient nous rendre la convention, les
comites revolutionnaires et les echafauds; sur le Conseil des Cinq-cents
ou les chefs de ce parti viennent de prendre seance en ce moment; sur le
Conseil des Cinq-cents, d'ou viennent de partir des emissaires charges
d'aller organiser un mouvement a Paris.

Que ces projets criminels ne vous effrayent point, representans du
peuple: environne de mes freres d'armes, je saurai vous en preserver;
j'en atteste votre courage, vous mes braves camarades, vous aux yeux
de qui l'on voudrait me peindre comme un ennemi de la liberte; vous
grenadiers dont j'apercois les bonnets, vous braves soldats dont
j'apercois les baionnettes que j'ai si souvent fait tourner a la houle
de l'ennemi, a l'humiliation des rois, que j'ai employees a fonder des
republiques; et si quelqu'orateur, paye par l'etranger, parlait de me
mettre _hors la loi_, qu'il prenne garde de porter cet arret contre
lui-meme! S'il parlait de me mettre _hors la loi_, j'en appellerais a
vous, mes braves compagnons d'armes; a vous, braves soldats que j'ai
tant de fois menes a la victoire; a vous, braves defenseurs de la
republique avec lesquels j'ai partage tant de perils pour affermir la
liberte et l'egalite: je m'en remettrais, mes braves amis, au courage de
vous tous et a ma fortune.

Je vous invite, representans du peuple, a vous former en comite general,
et a y prendre des mesures salutaires que l'urgence des dangers commande
imperieusement. Vous trouverez toujours mon bras pour faire executer vos
resolutions.

(Le president invite le general, au nom du conseil, a devoiler dans
toute son etendue le complot dont la republique etait menacee.)

_Bonaparte._ J'ai eu l'honneur de dire au Conseil que la constitution ne
pouvait sauver la patrie, et qu'il fallait arriver a un ordre de chose
tel que nous puissions la retirer de l'abime ou elle se trouve. La
premiere partie de ce que je viens de vous repeter, m'a ete dite par les
deux membres du directoire que je vous ai nommes, et qui ne seraient
pas plus coupables qu'un tres-grand nombre d'autres Francais, s'ils
n'eussent fait qu'articuler une chose qui est connue de la France
entiere. Puisqu'il est reconnu que la constitution ne peut pas sauver
la republique, hatez-vous donc de prendre des moyens pour la retirer
du danger, si vous ne voulez pas recevoir de sanglans et d'eternels
reproches du peuple francais, de vos familles et de vous-memes.

(Le general se retire sans vouloir s'expliquer davantage.)




Paris, 19 brumaire an 8, a onze heures du soir (10 novembre 1799).

_Proclamation du general Bonaparte au peuple francais._

A mon retour a Paris, j'ai trouve la division dans toutes les autorites,
et l'accord etabli sur cette seule verite, que la constitution, etait a
moitie detruite, et ne pouvait sauver la liberte.

Tous les partis sont venus a moi, tous m'ont confie leurs desseins,
devoile leurs secrets, et ont demande mon appui; j'ai refuse d'etre
l'homme d'un parti.

Le Conseil des Anciens m'a appele; j'ai repondu a son appel. Un plan de
restauration generale avait ete concerte par des hommes en qui la nation
est accoutumee a voir des defenseurs de la liberte, de l'egalite, de la
propriete: ce plan demandait un examen calme, libre, exempt de toute
influence et de toute crainte. En consequence le Conseil des Anciens a
resolu la translation du corps-legislatif a Saint-Cloud; il m'a charge
de la disposition de la force necessaire a son independance. J'ai cru
devoir a mes concitoyens, aux soldats perissant dans nos armees, a
la gloire nationale acquise au prix de leur sang, d'accepter le
commandement.

Les Conseils se rassemblent a Saint-Cloud; les troupes republicaines
garantissent la surete au dehors; mais des assassins etablissent la
terreur au dedans; plusieurs deputes du Conseil des Cinq-cents, armes
de stilets et d'armes a feu, font circuler autour d'eux des menaces de
mort.

Les plans qui devaient etre developpes sont resserres, la majorite
desorganisee, les orateurs les plus intrepides deconcertes, et
l'inutilite de toute proposition sage, evidente.

Je porte mon indignation et ma douleur au Conseil des Anciens, je
lui demande d'assurer l'execution de ses genereux desseins; je lui
represente les maux de la patrie qui les lui ont fait concevoir: il
s'unit a moi par de nouveaux temoignages de sa constante volonte.

Je me presente au Conseil des Cinq-cents, seul, sans armes, la tete
decouverte, tel que les Anciens m'avaient recu et applaudi; je venais
rappeler a la majorite ses volontes, et l'assurer de son pouvoir.

Les stilets qui menacaient les deputes, sont aussitot leves sur leur
liberateur; vingt assassins se precipitent sur moi et cherchent ma
poitrine: les grenadiers du corps legislatif, que j'avais laisses a la
porte de la salle, accourent et se mettent entre les assassins et moi.
L'un de ces braves grenadiers (Thome) est frappe d'un coup de stylet,
dont ses habits sont perces. Ils m'enlevent.

Au meme moment les cris de _hors la loi_ se font entendre contre le
defenseur de _la loi_. C'etait le cri farouche des assassins, contre la
force destinee a les reprimer.

Ils se pressent autour du president, la menace a la bouche: les armes
a la main, ils lui ordonnent de prononcer le _hors la loi_: l'on
m'avertit; je donne ordre de l'arracher a leur fureur, et six grenadiers
du corps legislatif s'en emparent. Aussitot apres des grenadiers du
corps legislatif entrent au pas de charge dans la salle et la font
evacuer.

Les factieux intimides se dispersent et s'eloignent. La majorite
soustraite a leurs coups, rentre librement et paisiblement dans la salle
de ses seances, entend les propositions qui devaient lui etre faites
pour le salut public, delibere et prepare la resolution salutaire qui
doit devenir la loi nouvelle et provisoire de la republique.

Francais! vous reconnaissez sans doute a cette conduite le zele d'un
soldat de la liberte, d'un citoyen devoue a la republique. Les idees
conservatrices, tutelaires, liberales, sont rentrees dans leurs droits
par la dispersion des factieux qui opprimaient les Conseils, et qui,
pour etre devenus les plus odieux des hommes, n'ont pas cesse d'etre les
plus meprisables.

BONAPARTE.




Au quartier-general a Paris, le 20 brumaire an 8 (11 novembre 1799).

_A l'armee._

Le general Lefebvre conserve le commandement de la dix-septieme division
militaire.

Les troupes rentreront dans leurs quartiers respectifs; le service se
fera comme a l'ordinaire.

Le general Bonaparte est tres-satisfait de la conduite des troupes de
ligne, des invalides, des gardes nationales sedentaires, qui, dans la
journee d'hier, si heureuse pour la republique, se sont montres les
vrais amis du peuple; il temoigne sa satisfaction particuliere aux
braves grenadiers pres la representation nationale, qui se sont couverts
de gloire en sauvant la vie a leur general pret a tomber sous les coups
de representans armes de poignards.

BONAPARTE.




Paris, le 21 brumaire an 8 (12 novembre 1799).

_Au peuple francais._

La constitution de l'an III perissait; elle n'avait su, ni garantir
vos droits, ni se garantir elle-meme. Des atteintes multipliees lui
ravissaient sans retour le respect du peuple; des factions haineuses et
cupides se partageaient la republique. La France approchait enfin du
dernier terme d'une desorganisation generale.

Les patriotes se sont entendus. Tout ce qui pouvait vous nuire a ete
ecarte; tout ce qui pouvait vous servir, tout ce qui etait reste pur
dans la representation nationale s'est reuni sous les bannieres de la
liberte.

Francais, la republique, raffermie et replacee dans l'Europe au rang
qu'elle n'aurait jamais du perdre, verra se realiser toutes les
esperances des citoyens, et accomplira ses glorieuses destinees.

Pretez avec nous le serment que nous faisons _d'etre fideles a la
republique, une et indivisible, fondee sur l'egalite, la liberte et le
systeme representatif_.

Par les consuls de la republique.

ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SYEYES.




Paris, le 21 brumaire an 8 (12 novembre 1799).

_Au citoyen Quinette._

Les consuls de la republique, citoyen, viennent de nommer le citoyen
Laplace au ministere de l'interieur. Vous voudrez bien, en consequence,
lui faire la remise du portefeuille. Il a ordre de se rendre de suite, a
cet effet, a la maison de votre ministere.

Les consuls de la republique, connaissant les services que vous avez
constamment rendus, et se souvenant que votre devouement, dans une
circonstance difficile, vous a valu d'honorables souffrances, saisiront
toutes les occasions de faire quelque chose qui puisse vous convenir.

Par les consuls de la republique.

ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SYEYES.




Paris, le 24 brumaire an 8 (15 novembre 1799).

_A la commission legislative du conseil des Cinq-cents._

Citoyens representans.

Par un rapport joint au present message, le ministre des finances vient
d'exposer aux consuls de la republique la necessite de rapporter la loi
sur l'emprunt force, et de lui substituer une subvention de guerre,
reglee dans la proportion des vingt-cinq centimes des contributions
fonciere, mobiliere et somptuaire.

En conformite de l'art. 9 de la loi du 19 de ce mois, les consuls de la
republique vous font la proposition formellement necessaire de statuer
sur cet objet.

Par les consuls de la republique.

ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SYEYES.




Paris, le 1er frimaire an 8 (22 novembre 1799).

_A la commission legislative du conseil des Cinq-cents._

Citoyens representans.

L'article 3 de la capitulation conclue entre le general Bonaparte et le
grand maitre de l'ordre de Saint-Jean de Jerusalem, lors de la conquete
de l'ile de Malte, porte: "Les chevaliers de l'ordre de Saint-Jean de
Jerusalem, qui sont francais, actuellement a Malte, et dont l'etat sera
arrete par le general en chef, pourront rentrer dans leur patrie, et
leur residence sera comptee comme une residence en France."

Cependant une loi du 28 mars 1793 avait assimile les chevaliers de
l'ordre de Saint-Jean de Jerusalem aux etrangers, et declare qu'on ne
pouvait opposer _comme excuse ou pretexte d'absence la residence a
Malte_. La loi du 25 brumaire an 5, confirmant cette disposition, avait
ensuite etabli _que la residence en pays conquis et reunis, ne comptait
que depuis la conquete_.

L'article 3 de la capitulation a donc change a cet egard la condition
des chevaliers nes francais, qui se trouvaient a Malte au moment de la
conquete. Ils ont obtenu par une prompte adhesion aux volontes d'une
armee victorieuse, que la residence a Malte produisit pour eux les memes
effets que la residence en France, sans qu'on put en induire que ceux
qui ne prouveraient pas qu'ils ont constamment reside, soit en France,
soit a Malte, depuis l'epoque du 9 mai 1792, fixee par les lois pour
la residence de tous les Francais, eussent droit au benefice de la
capitulation; ils se trouvaient au contraire dans le cas ou les lois
exigent l'exclusion du territoire de la republique.

Les consuls de la republique, empresses de signaler leur respect pour
la foi publique, vous adressent, citoyens representans, la proposition
formelle et necessaire de donner la force legislative a un acte qui
assura les fruits de la victoire, en epargnant le sang des braves de
l'armee d'Orient.

Par les consuls de la republique.

ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SYEYES.




Paris, le 4 nivose an 8 (25 decembre 1799).

_Bonaparte, premier consul de la republique, aux Francais._

Rendre la republique chere aux citoyens, respectable aux etrangers,
formidable aux ennemis, telles sont les obligations que nous avons
contractees en acceptant la premiere magistrature.

Elle sera chere aux citoyens, si les lois, si les actes de l'autorite
sont toujours empreints de l'esprit d'ordre, de justice, de moderation.

Sans l'ordre, l'administration n'est qu'un chaos; point de finances,
point de credit public; et avec la fortune de l'etat s'ecroulent les
fortunes particulieres. Sans justice, il n'y a que des partis, des
oppresseurs et des victimes.

La moderation imprime un caractere auguste aux gouvernemens comme aux
nations. Elle est toujours la compagne de la force et de la duree des
institutions sociales.

La republique sera imposante aux etrangers, si elle sait respecter dans
leur independance le titre de sa propre independance; si ses engagemens
prepares par la sagesse, formes par la franchise, sont gardes par la
fidelite.

Elle sera enfin formidable aux ennemis, si ses armees de terre et de
mer sont fortement constituees, si chacun de ses defenseurs trouve une
famille dans le corps auquel il appartient, et dans cette famille un
heritage de vertus et de gloire; si l'officier forme par de longues
etudes, obtient par un avancement regulier la recompense due a ses
talens et a ses services.

A ces principes tiennent la stabilite du gouvernement, les succes du
commerce et de l'agriculture, la grandeur et la prosperite des nations.

En les developpant, nous avons trace la regle qui doit nous juger.
Francais, nous vous avons dit nos devoirs; ce sera vous qui nous direz
si nous les avons remplis.

BONAPARTE.




Paris, le 4 nivose an 8 (25 decembre 1799).

_Aux soldats francais._

Soldats! en promettant la paix au peuple francais, j'ai ete votre
organe; je connais votre valeur.

Vous etes les memes hommes qui conquirent la Hollande, le Rhin,
l'Italie, et donnerent la paix sous les murs de Vienne etonnee.

Soldats, ce ne sont plus vos frontieres qu'il faut defendre, ce sont les
etats ennemis qu'il faut envahir.

Il n'est aucun de vous qui n'ait fait plusieurs campagnes, qui ne sache
que la qualite la plus essentielle d'un soldat est de savoir supporter
les privations avec constance. Plusieurs annees d'une mauvaise
administration ne peuvent etre reparees dans un jour.

Premier magistrat de la republique, il me sera doux de faire connaitre
a la nation entiere les corps qui meriteront, par leur valeur et leur
discipline, d'etre proclames les soutiens de la patrie.

Soldats, lorsqu'il en sera temps je serai au milieu de vous, et l'Europe
etonnee se souviendra que vous etes de la race des braves.

Le premier consul, BONAPARTE.




Paris, le 4 nivose an 8 (25 decembre 1799).

_A l'armee d'Italie._

Les circonstances qui me retiennent a la tete du gouvernement
m'empechent de me trouver au milieu de vous.

Vos besoins sont grands: toutes les mesures sont prises pour y pourvoir.

Les premieres qualites du soldat sont la constance et la discipline: la
valeur n'est que la seconde.

Soldats, plusieurs corps ont quitte leurs positions; ils ont ete sourds
a la voix de leurs officiers: la dix-septieme legere est de ce nombre.

Sont-ils donc tous morts, les braves de Castiglione, de Rivoli, de
Neumarck? Ils eussent peri plutot que de quitter leurs drapeaux, et ils
eussent ramene leurs jeunes camarades a l'honneur et au devoir.

Soldats, des distributions ne vous sont pas regulierement faites,
dites-vous? Qu'eussiez-vous fait si, comme les quatrieme et
vingt-deuxieme legeres, les dix-huitieme et trente-deuxieme de ligne,
vous vous fussiez trouves au milieu du desert, sans pain ni eau,
mangeant du cheval et des mulets? _La victoire nous donnera du pain_,
disaient-elles; et vous!... Vous quittez vos drapeaux!

Soldats d'Italie! Un nouveau general vous commande[4]; il fut toujours a
l'avant-garde dans les plus beaux jours de votre gloire. Entourez-le de
votre confiance: il ramenera la victoire dans vos rangs. Je me ferai
rendre un compte journalier de la conduite de tous les corps, et
specialement de la dix-septieme et de la soixante-troisieme de ligne;
_elles se ressouviendront de la confiance que j'avais en elles._

BONAPARTE.

[Footnote 4: Massena.]




Paris, 4 nivose an 8 (25 decembre 1799).

_Aux citoyens de Saint-Domingue._

Citoyens,

Une constitution qui n'a pu se soutenir contre des violations
multipliees, est remplacee par un nouveau pacte destine a affermir la
liberte.

L'art. XCI porte: que les colonies francaises seront reglees par des
lois speciales.

Cette Disposition derive de la nature des choses et de la difference des
climats.

Les habitans des colonies francaises situees eu Amerique, en Asie, en
Afrique, ne peuvent etre gouvernes par la meme loi.

La difference des habitudes, des moeurs, des interets, la diversite du
sol, des cultures, des productions, exigent des modifications diverses.

Un des premiers actes de la nouvelle legislation sera la redaction des
lois destinees a vous regir.

Loin qu'elles soient pour vous un sujet d'alarmes, vous y reconnaitrez
la sagesse et la profondeur des vues qui animent les legislateurs de la
France.

Les consuls de la republique, en vous annoncant le nouveau pacte social,
vous declarent que les principes sacres de la liberte et de l'egalite
des Noirs n'eprouveront jamais, parmi vous, d'atteintes ni de
modification.

S'il est, dans la colonie de Saint-Domingue, des hommes mal
intentionnes, s'il en est qui conservent des relations avec les
puissances ennemies, _braves Noirs, souvenez-vous que le peuple francais
seul reconnait votre liberte et l'egalite de vos droits._

Le premier consul, BONAPARTE.




Paris, le 5 nivose an 8 (26 decembre 1799).

REPUBLIQUE FRANCAISE.--SOUVERAINETE DU PEUPLE.--LIBERTE.--EGALITE.

_Bonaparte, premier consul de la republique, a S. M. le roi de la
Grande-Bretagne._

Appele par le voeu de la nation francaise a occuper la premiere
magistrature de la republique, je crois convenable, en entrant en
charge, d'en faire directement part a V. M.

La guerre qui, depuis huit ans, ravage les quatre parties du monde,
doit-elle etre eternelle? N'est-il donc aucun moyen de s'entendre?

Comment les deux nations les plus eclairees de l'Europe, puissantes
et fortes plus que ne l'exigent leur surete et leur independance,
peuvent-elles sacrifier a des idees de vaine grandeur le bien du
commerce, la prosperite interieure, le bonheur des familles? Comment
ne sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins comme la
premiere des gloires?

Ces sentimens ne peuvent pas etre etrangers au coeur de V. M. qui
gouverne une nation libre et dans le seul but de la rendre heureuse.

V. M. ne verra dans cette ouverture que mon desir sincere de contribuer
efficacement, pour la deuxieme fois, a la pacification generale, par
une demarche prompte, toute de confiance, et degagee de ces formes qui,
necessaires peut-etre pour deguiser la dependance des etats faibles, ne
decelent dans les etats forts que le desir mutuel de se tromper.

La France, l'Angleterre, par l'abus de leurs forces, peuvent long-temps
encore, pour le malheur de tous les peuples, en retarder l'epuisement;
mais, j'ose le dire, le sort de toutes les nations civilisees est
attache a la fin d'une guerre qui embrase le monde entier.

BONAPARTE.




Paris, le 5 nivose an 8 (26 decembre 1799).

_Au general de division Saint-Cyr._

Le ministre de la guerre m'a rendu compte, citoyen general, de
la victoire que vous avez remportee sur l'aile gauche de l'armee
autrichienne.

Recevez comme temoignage de ma satisfaction, un beau sabre que vous
porterez les jours de combat.

Faites connaitre aux soldats qui sont sous vos ordres que je suis
content d'eux et que j'espere l'etre davantage encore.

Le ministre de la guerre vous expedie le brevet de premier lieutenant de
l'armee.

Comptez sur mon estime et mon amitie.

BONAPARTE.




Paris, le 6 nivose an 8 (27 decembre 1799).

_Au senat conservateur._

Senateurs,

Les consuls de la republique s'empressent de vous faire connaitre que
le gouvernement est installe. Ils emploieront dans toutes les
circonstances, tous leurs moyens pour detruire l'esprit de faction,
creer l'esprit public et consolider la constitution qui est l'objet des
esperances du peuple francais. Le senat conservateur sera anime du meme
esprit, et par sa reunion avec les consuls, seront dejoues les mal
intentionnes, s'il pouvait en exister dans les premiers corps de l'etat.

_Le premier consul_, BONAPARTE.




Paris, le 7 nivose an 8 (28 decembre 1799).

_Au general Augereau, commandant en chef l'armee francaise en Batavie._

Je vous ai nomme, citoyen general, au poste important de commandant en
chef l'armee francaise en Batavie.

Montrez, dans tous les actes que votre commandement vous donnera lieu de
faire, que vous etes au-dessus de ces miserables divisions de tribunes,
dont le contre-coup a ete malheureusement, depuis dix ans, la cause de
tous les dechiremens de la France.

La gloire de la republique est le fruit du sang de nos camarades; nous
n'appartenons a aucune autre cotterie qu'a celle de la nation entiere.

Si les circonstances m'obligent a faire la guerre par moi-meme, comptez
que je ne vous laisserai pas en Hollande, et que je n'oublierai jamais
la belle journee de Castiglione[5]. Je vous salue.

BONAPARTE.

[Footnote 5: Cette derniere phrase justifie pleinement Bonaparte du
reproches qu'on lui a fait si souvent d'avoir oublie la part glorieuse
qu'Augereau avait prise a la victoire de Castiglione.]




Paris, le 8 nivose an 8 (29 decembre 1799).

_Aux habitans des departemens de l'Ouest._

PROCLAMATION.

Une guerre impie menace d'embraser une seconde fois les departemens de
l'Ouest. Le devoir des premiers magistrats de la republique est d'en
arreter les progres et de l'eteindre dans son foyer; mais ils ne veulent
deployer la force qu'apres avoir epuise les voies de la persuasion et de
la justice.

Les artisans de ces troubles sont des traitres vendus a l'Anglais, et
instrumens de ses fureurs, ou des brigands qui ne cherchent dans les
discordes civiles que l'aliment et l'impunite de leurs forfaits.

A de tels hommes le gouvernement ne doit ni menagement, ni declaration
de ses principes.

Mais il est des citoyens chers a la patrie qui ont ete seduits par leurs
artifices; c'est a ces citoyens que sont dues les lumieres et la verite.

Des lois injustes ont ete promulguees et executees; des actes
arbitraires ont alarme la securite des citoyens et la liberte des
consciences; partout des inscriptions hasardees sur des listes
d'emigres, ont frappe des citoyens qui n'avaient jamais abandonne ni
leur patrie, ni meme leurs foyers; enfin de grands principes d'ordre
social ont ete violes. C'est pour reparer ces injustices et ces erreurs
qu'un gouvernement, fonde sur les bases sacrees de la liberte, de
l'egalite, du systeme representatif, a ete proclame et reconnu par la
nation. La volonte constante, comme l'interet et la gloire des premiers
magistrats qu'elle s'est donnes, sera de fermer toutes les plaies de la
France, et deja cette volonte est garantie par des actes qui sont
emanes d'eux. Ainsi la loi desastreuse de l'emprunt force, la loi, plus
desastreuse, des otages, ont ete revoquees; des individus deportes sans
jugement prealable, sont rendus a leur patrie et a leur famille. Chaque
jour est et sera marque par des actes de justice, et le conseil d'etat
travaille sans relache a preparer la reformation des mauvaises lois, et
une combinaison plus heureuse des contributions publiques.

Les consuls declarent encore que la liberte des cultes est garantie par
la constitution; qu'aucun magistrat ne peut y porter atteinte; qu'aucun
homme ne peut dire a un autre: _Tu exerceras un tel culte, tu ne
l'exerceras qu'un tel jour._

La loi du 11 prairial an 3 qui laisse aux citoyens l'usage des edifices
destines au culte religieux, sera executee. Tous les departemens doivent
etre egalement soumis a l'empire des lois generales; mais les premiers
magistrats accorderont toujours et des soins et un interet plus marque a
l'agriculture, aux fabriques et au commerce, dans ceux qui ont eprouve
de plus grandes calamites.

Le gouvernement pardonnera: il fera grace au repentir; l'indulgence sera
entiere et absolue; mais il frappera quiconque, apres cette declaration,
oserait encore resister a la souverainete nationale.

Francais habitans des departemens de l'Ouest, ralliez-vous autour d'une
constitution qui donne aux magistrats qu'elle a crees la force, comme
le devoir de proteger les citoyens, qui les garantit egalement et de
l'instabilite et de l'intemperance des lois.

Que ceux qui veulent le bonheur de la France, se separent des hommes
qui persisteraient a vouloir les egarer pour les livrer au fer de la
tyrannie, ou a la domination de l'etranger.

Que les bons habitans des campagnes rentrent dans leurs foyers et
reprennent leurs utiles travaux; qu'ils se defendent des insinuations de
ceux qui voudraient les ramener a la servitude feodale.

Si malgre toutes les mesures que vient de prendre le gouvernement, il
etait encore des hommes qui osassent provoquer la guerre civile, il ne
resterait aux premiers magistrats qu'un devoir triste, mais necessaire a
remplir, celui de les subjuguer par la force.

Mais non: tous ne connaitront plus qu'un seul sentiment, l'amour de la
patrie. Les ministres d'un Dieu de paix seront les premiers moteurs
de la reconciliation et de la concorde; qu'ils parlent aux coeurs le
langage qu'ils apprirent a l'ecole de leur maitre; qu'ils aillent dans
ces temples qui se rouvrent pour eux, offrir, avec leurs concitoyens, le
sacrifice qui expiera les crimes de la guerre et le sang qu'elle a fait
verser.

_Le premier consul,_ BONAPARTE.




Paris, le 9 nivose an 8 (30 decembre 1799).

_Aux Bourgmestre et senat de la ville libre et imperiale de Hambourg._

Nous avons recu votre lettre, messieurs; elle ne vous justifie pas.[6]

Le courage et les vertus conservent les etats; la lachete et les vices
les ruinent.

Vous avez viole l'hospitalite. Cela ne fut pas arrive parmi les hordes
les plus barbares du desert. Vos concitoyens vous le reprocheront
eternellement.

Les deux infortunes que vous avez livres, meurent illustres: mais leur
sang fera plus de mal a leurs persecuteurs, que n'aurait pu je faire une
armee.

_Le premier consul_, BONAPARTE.

[Footnote 6: Le gouverpement de Hambourg avait livre a celui
d'Angleterre deux individus, malgre leur titre de Francais.]




Paris, le 15 nivose an 8 (5 janvier 1800).

_A l'armee de l'Ouest._

PROCLAMATION.

Soldats!

Le gouvernement a pris les mesures pour eclairer les habitans egares des
departemens de l'Ouest; avant de prononcer, il les a entendus. Il a fait
droit a leurs griefs, parce qu'ils etaient raisonnables. La masse des
bons habitans a pose les armes. Il ne reste plus que des brigands, des
emigres, des stipendies de l'Angleterre.

Des Francais stipendies de l'Angleterre! ce ne peut etre que des hommes
sans aveu, sans coeur et sans honneur. Marchez contre eux; vous ne serez
pas appeles a deployer une grande valeur.

L'armee est composee de plus de soixante mille braves: que j'apprenne
bientot que les chefs des rebelles ont vecu. Que Les generaux donnent
l'exemple de l'activite! La gloire ne s'acquiert que par les fatigues,
et si l'on pouvait l'acquerir en tenant son quartier-general dans les
grandes villes, ou en restant dans de bonnes casernes, qui n'en aurait
pas?

Soldats, quel que soit le rang que vous occupiez dans l'armee, la
reconnaissance de la nation vous attend. Pour en etre dignes, il faut
braver l'intemperie des saisons, les glaces, les neiges, le froid
excessif des nuits, surprendre vos ennemis a la pointe du jour, et
exterminer ces miserables, le deshonneur du nom francais.

_Faites une campagne courte et bonne_. Soyez inexorables pour les
brigands; mais observez une discipline severe.

BONAPARTE.




Paris, le 21 nivose an 8 (11 janvier 1800).

_Aux habitans des departemens de l'Ouest._

Tout ce que la raison a pu conseiller, le gouvernement l'a fait pour
ramener le calme et la paix au sein de vos foyers; apres de longs
delais, un nouveau delai a ete donne pour le repentir. Un grand nombre
de citoyens a reconnu ses erreurs et s'est rallie au gouvernement qui,
sans haine et sans vengeance, sans crainte et sans soupcon, protege
egalement tous les citoyens, et punit ceux qui eu meconnaissent les
devoirs.

Il ne peut plus rester armes contre la France que des hommes sans foi
comme sans patrie, des perfides, instruments d'un ennemi etranger,
ou des brigands noircis de crimes, que l'indulgence meme ne saurait
pardonner.

La surete de l'etat et la securite des citoyens veulent que de pareils
hommes perissent par le fer, et tombent sous le glaive de la force
nationale; une plus longue patience ferait le triomphe des ennemis de la
republique.

Des forces redoutables n'attendent que le signal pour disperser et
detruire ces brigands, que le signal soit donne.

Gardes nationales, joignez les efforts de vos bras a celui des troupes
de ligne. Si vous connaissez parmi vous des hommes partisans des
brigands, arretez-les; que nulle part ils ne trouvent d'asile contre le
soldat qui va les poursuivre; et s'il etait des traitres qui osassent
les recevoir et les defendre, qu'ils perissent avec eux!

Habitans de l'Ouest, de ce dernier effort depend la tranquillite de
votre pays, la securite de vos familles, la surete de vos proprietes;
d'un meme coup vous terrasserez et les scelerats qui vous depouillent,
et l'ennemi qui achete et paie leurs forfaits.

_Le premier consul_, BONAPARTE.




Paris, le 25 nivose an 8 (15 janvier 1800).

_Au brave Leon Aune, sergent des grenadiers de la trente-deuxieme
demi-brigade[7]_.

J'ai recu votre lettre, mon brave camarade; vous n'aviez pas besoin de
me parler de vos actions: je les connais toutes.

Vous etes le plus brave grenadier de l'armee, depuis la mort de
Benezette. Vous avez eu un des cent sabres que j'ai distribues a
l'armee. Tous les soldats etaient d'accord que c'etait vous qui le
meritiez davantage.

Je desire beaucoup vous voir. Le ministre de la guerre vous envoie
l'ordre de venir a Paris.

BONAPARTE.

[Footnote 7: Cette piece est la reponse a une lettre que nous
rapporterons a cause de son originalite, et parce qu'elle fait connaitre
l'un des plus dignes enfant de nos armees victorieuses.

_Leon Aune, sergent des grenadiers de la trente-deuxieme demi-brigade,
au citoyen Bonaparte, premier consul._

Toulon, le 16 frimaire an 8

Citoyen consul,

Votre arrivee sur le territoire de la republique a console toutes les
ames pures, principalement la mienne, n'ayant plus d'espoir qu'en vous.
Je viens a vous comme a mon Dieu tutelaire, vous priant de donner une
place dans votre bon souvenir a Leon, que vous avez tant de fois comble
d'honneur au champ de bataille.

N'ayant pu m'embarquer pour l'Egypte, y cueillir de nouveaux lauriers
sous votre commandement, je me trouve au depot de votre demi-brigade
en qualite de sergent. Ayant appris par mes camarades que vous aviez
souvent parle de moi en Egypte, je vous prie de ne pas m'abandonner, en
me faisant connaitre que vous vous souvenez de moi. Il est inutile de
vous rappeler les affaires ou je me suis montre comme un republicain, et
merite l'estime de mes superieurs; neanmoins, a l'affaire de Montenotte
j'ai sauve la vie au general Rampon et au chef de brigade Masse, comme
ils vous l'ont certifie eux-memes; a l'affaire de Dego, j'ai pris un
drapeau a l'ingenieur en chef de l'armee ennemie; a l'affaire de Lodi,
j'ai ete le Premier a monter a l'assaut et j'ai ouvert les portes a nos
freres d'armes; a l'affaire de Borghetto, j'ai passe le premier sur
des pontons, le pont etant rompu, j'ai fondu sur l'ennemi, et pris le
commandant de ce poste; a l'hopital, etant fait prisonnier, j'ai tue le
commandant ennemi, et par cet acte de bravoure, quatre cents hommes,
prisonniers comme moi, ont ete rejoindre leurs corps respectifs. En
outre, j'ai cinq blessures sur le corps; j'ose tout esperer de vous, et
suis bien persuade que vous aurez toujours egard aux braves qui ont si
bien servi leur patrie.

Salut et respect.

LEON AUNE.]




Paris, le 27 nivose an 8 (17 janvier 1800).

_Au general Lefebvre, commandant la dix-septieme division militaire._

Je recois, citoyen general, le rapport que vous me faites sur les
evenemens qui viennent de se passer dans le departement de l'Orne[8].
Faites connaitre au general Merle et au commissaire du gouvernement
Marceau, que j'attends, pour leur donner une marque publique de la
satisfaction que j'eprouve de leur conduite, que tous les rebelles
qui sont encore dans le departement de l'Orne, aient vecu. Le
brigadier-fourrier du neuvieme regiment, Bache, sera promu au grade de
sous-lieutenant.

BONAPARTE.

[Footnote 8: C'etait l'annonce d'une victoire remportee par le general
de brigade Merle sur les chouans du departement de l'Orne, organise en
_legion royale du Perche.]




Paris, le 28 nivose an 8 (18 janvier 1800).

_Au citoyen Leveque, commissaire du gouvernement pres l'administration
centrale du Calvados._

Les consuls de la republique, citoyen, ne peuvent qu'approuver
l'intention que vous manifestez de rester au poste ou vous vous trouvez
dans des circonstances difficiles. Ils apprecient les sentimens qui
vous determinent et comptent que vous deploierez tout votre zele pour
maintenir dans le departement du Calvados la tranquillite qui y regne
encore.

Ils ne doutent pas que si elle venait a etre troublee, les rebelles
n'eprouvassent, par l'effet de vos soins, la meme resistance qui vient,
dans le departement de l'Orne, d'etre couronnee d'un succes complet.

Le general Gardanne, qui commande la division, brule de detruire les
rebelles; secondez-le de tous vos moyens.

_Le premier consul,_ BONAPARTE.




Paris, le 9 pluviose an 8 (29 janvier 18oo).

_Au general Lefebvre._

Le general Brune, citoyen general, a fait filer sur Vannes, toutes les
troupes qui se trouvaient dans les departemens de la Sarthe, de la
Mayenne et de l'Orne; j'imagine qu'il aura egalement appele a lui le
general Gardanne.

Ainsi les vingt-deuxieme et quatorzieme divisions militaires se trouvent
presque degarnies de troupes.

Mon intention est que le general Chambarlhac, quels que soient les
ordres qu'il pourrait recevoir du general Brune, reste constamment
dans le departement de l'Orne, en vous faisant cependant part, par un
courrier extraordinaire, de tous les ordres qu'il recevrait.

Si en consequence des ordres du general Brune, le general Guidal est
parti pour Vannes, le general Chambarlhac prendra le commandement du
departement de l'Orne. Il se mettra en correspondance avec les generaux
qui seraient restes dans la Sarthe et la Mayenne. M. Bourmont qui
commande les chouans dans ce departement, a accede a la pacification. Il
n'en est pas moins necessaire que le general Chambarlhac pousse vivement
tous les rassemblemens qui existeraient encore, soit dans le departement
de l'Orne, soit dans la Sarthe ou la Mayenne. Il aura a cet effet
de bonnes colonnes, commandees par le general Merle et le general
Champeaux.

Vous ferez partir demain le deuxieme bataillon de la quarante-troisieme
et le deuxieme bataillon de la soixante-seizieme; trois pieces
d'artillerie legere, et le cinquieme de dragons.

Cette colonne sera commandee parle chef de brigade de la
quarante-troisieme. Cette colonne se rendra a Verneuil ou elle restera
en reserve. Vous en previendrez le general Chambarlhac, qui n'en
disposera qu'en cas d'un besoin eminent. Le commandant de cette colonne
vous previendra, par des courriers extraordinaires, de tout ce qui
sera a sa connaissance, soit du cote d'Evreux, soit du cote de
Nogent-le-Republicain.

S'il se presente des rassemblemens de chouans, il les poursuivra.
Vous lui ferez connaitre que sa principale mission est de rester en
observation, et d'etre a votre disposition, selon les circonstances et
les nouvelles ulterieures que je recevrai.

BONAPARTE.




Paris, le 18 pluviose an 8 (7 fevrier 1800).

_Ordre du jour pour la garde des consuls et pour toutes les troupes de
la republique._

Washington est mort. Ce grand homme s'est battu contre la tyrannie; il
a consolide la liberte de sa patrie; sa memoire sera toujours chere au
peuple francais, comme a tous les hommes libres des deux mondes,
et specialement aux soldats francais qui, comme lui et les soldats
americains, se battent pour l'egalite et la liberte.

En consequence, le premier consul ordonne que, pendant dix jours, des
crepes noirs seront suspendus a tous les drapeaux et guidons des troupes
de la republique.

BONAPARTE.




Paris, le 18 pluviose an 8 (7 fevrier 1800).

PROCLAMATION.

Les consuls de la republique, en conformite de l'art.5 de la loi du 23
frimaire, qui regle la maniere dont la constitution sera presentee au
peuple francais; apres avoir entendu le rapport des ministres de la
justice, de l'interieur, de la guerre et de la marine;

Proclament le resultat des votes emis par les citoyens francais sur
l'acte constitutionnel.

Sur trois millions douze mille cinq cent soixante-neuf votans, 1562
ont rejete; trois millions onze mille sept cents ont accepte la
constitution.

_Le premier consul_, BONAPARTE.




Paris, le 14 ventose an 8 (5 mars 1800).

MESSAGE AU SENAT CONSERVATEUR.

_Bonaparte, premier consul, au senat conservateur._

Le premier consul pensant que les places au senat doivent etre occupees
par des citoyens qui ont rendu des services essentiels a la republique,
ou qui se distinguent par des talens superieurs, vous propose, en
conformite de l'art. 16 de la constitution, pour candidat a la place
vacante de senateur, le citoyen Darcon, l'officier le plus estime
du corps du genie, l'un des-corps militaires les plus consideres de
l'Europe.

_Le premier consul_, BONAPARTE.




Paris, le 17 ventose an 8 (8 mars 1800).

_Les consuls de la republique aux Francais._

PROCLAMATION.

Francais!

Vous desirez la paix; votre gouvernement la desire avec plus d'ardeur
encore. Ses premiers voeux, ses demarches constantes ont ete pour elle.
Le ministere anglais la repousse; le ministere anglais a trahi le secret
de son horrible politique. Dechirer la France, detruire sa marine et
ses ports, l'effacer du tableau de l'Europe, ou l'abaisser au rang des
puissances secondaires, tenir toutes les nations du continent divisees,
pour s'emparer du commerce de toutes et s'enrichir de leurs depouilles;
c'est pour obtenir ces affreux succes que l'Angleterre repand l'or,
prodigue les promesses et multiplie les intrigues.

Mais ni l'or, ni les promesses, ni les intrigues de l'Angleterre
n'encbaineront a ses vues les puissances du continent. Elles ont entendu
le voeu de la France; elles connaissent la moderation des principes qui
la dirigent; elles ecouteront la voix de l'humanite et la voix puissante
de leur interet.

S'il en etait autrement, le gouvernement, qui n'a pas craint d'offrir et
de solliciter la paix, se souviendra que c'est a vous de la commander.
Pour la commander, il faut de l'argent, du fer et des soldats.

Que tous s'empressent de payer le tribut qu'ils doivent a la defense
commune; que les jeunes citoyens marchent; ce n'est plus pour des
factions; ce n'est plus pour le choix des tyrans qu'ils vont s'armer:
c'est pour la garantie de ce qu'ils ont de plus cher; c'est pour
l'honneur de la France; c'est pour les interets sacres de l'humanite et
de la liberte. Deja les armees ont repris cette attitude, presage de la
victoire; a leur aspect, a l'aspect de la nation entiere, reunie dans
les memes interets et dans les memes voeux, n'en doutez point, Francais,
vous n'aurez plus d'ennemis sur le continent. Que si quelque puissance
encore veut tenter le sort des combats, le premier consul a promis la
paix; il ira la conquerir a la tete de ces guerriers qu'il a plus d'une
fois conduits a la victoire. Avec eux il saura retrouver ces champs
encore pleins du souvenir de leurs exploits; mais au milieu des
batailles, il invoquera la paix, et il jure de ne combattre que pour le
bonheur de la France et le repos du monde.

_Le premier consul_, BONAPARTE.




Paris, le 17 ventose an 8 (8 mars 1800).

_Aux prefets de departement._

Le voeu et l'espoir du gouvernement, citoyens, etaient que votre entree
dans l'administration fut marquee par la paix. Ses demarches pour
l'obtenir sont connues de l'Europe; il l'a voulue avec franchise, et il
la voudra toujours quand elle sera digne de la nation.

Et en effet, apres des succes qu'avouent ses ennemis, quelle autre
ambition peut rester au premier consul, que celle de rendre a la France
son ancienne prosperite, d'y ramener les arts et les vertus de la paix,
de guerir les blessures qu'a faites une revolution trop prolongee, et
d'arracher enfin l'humanite toute entiere au fleau qui la devore depuis
tant d'annees?

Tels etaient ses sentimens et ses voeux lorsqu'il signait la paix a
Campo-Formio; ils n'ont pu que s'accroitre et se fortifier depuis qu'une
confiance honorable l'a porte a la premiere magistrature, et lui a
impose le devoir plus etroit de travailler au bonheur des Francais.

Cependant ses desirs ne sont pas accomplis. L'Angleterre respire encore
la guerre et l'humiliation de la France. Les autres puissances, pour se
determiner, attendent quelle sera notre attitude, et quelles seront nos
ressources.

Si nous sommes toujours cette nation qui a etonne l'Europe de son audace
et de ses succes: si une juste confiance ranime nos forces et nos
moyens, nous n'aurons qu'a nous montrer, et le continent aura la paix.
C'est la ce qu'il faut faire sentir aux Francais; c'est a un genereux
et dernier effort qu'il faut appeler tous ceux qui ont une patrie et
l'honneur national a defendre. Deployez, pour ranimer ce feu sacre, tout
ce que vous avez d'energie, tout ce que votre reputation et vos talens
doivent vous donner de pouvoirs et d'influence sur les esprits et sur
les coeurs. Portez dans les familles cette juste confiance, que le
gouvernement ne veut que le bonheur public: que les sacrifices qu'il
demande seront les derniers sacrifices et la source de la prosperite
commune. Reveillez dans les jeunes citoyens cet enthousiasme qui a
toujours caracterise les Francais; qu'ils entendent la voix de l'honneur
et la voix plus puissante de la patrie; qu'ils se remontrent ce qu'ils
etaient aux premiers jours de la revolution, ce qu'ils n'ont pu cesser
d'etre que quand ils ont cru qu'ils avaient a combattre pour des
factions; qu'a votre voix paternelle tout s'ebranle. Ce ne sont plus les
accens de la terreur qu'il faut faire entendre aux Francais. Ils aiment
l'honneur, ils aiment la patrie; ils aimeront un gouvernement qui ne
veut exister que pour l'un et pour l'autre. Vous trouverez dans la
proclamation ci-jointe[9] et dans l'arrete qui l'accompagne, tout ce que
les consuls attendent de votre zele et du courage des Francais.

BONAPARTE.

[Footnote 9: C'est celle qui precede.]




Paris, 18 ventose an 8 (9 mars 1800).

_Reponse du premier consul a une deputation du tribunat._

Les consuls de la republique reconnaissent dans ce que vous venez de
leur dire, le bon esprit qui a anime le tribuuat pendant toute la
session.

Toute esperance de paix continentale n'est pas encore entierement
evanouie, et s'il est hors du pouvoir de la republique de realiser
promptement le dernier des voeux que vous venez de manifester au nom du
tribunat, l'union et l'elan de tous les Francais leur est un sur garant
que le premier sera rempli.

BONAPARTE.




Paris, 24 ventose an 8 (15 mars 1800).

_Aux magistrats de la ville de Francfort._

J'ai recu votre lettre du 5 ventose.

De tous les fleaux qui peuvent affliger les peuples, la guerre est un
des plus terribles.

Votre interessante ville, entouree de differentes armees, ne doit
esperer la fin de ses maux que dans le retablissement de la paix.

L'Europe entiere connait le desir du peuple francais pour terminer une
guerre qui n'a deja que trop dure.

Rien ne m'a coute pour seconder son desir; et si la paix n'avait pas
lieu, c'est que des obstacles insurmontables s'y seraient opposes; alors
la cause du peuple francais sera celle de toutes les nations, puisque la
guerre pese sur toutes.

Si le peuple francais est assez fort pour suffire a sa cause, il ne
lui est pas moins important que l'Europe en connaisse la justice et
s'interesse au succes de ses armes.

_Le premier consul_, BONAPARTE.




Paris, 29 ventose an 8 (20 mars 1800).

_Aux jeunes Francais._

Le premier consul recoit beaucoup de lettres de jeunes citoyens
empresses de lui temoigner leur attachement a la republique et le desir
qu'ils ont de s'associer aux efforts qu'il va faire pour conquerir la
paix. Touche de leur devouement, il en recoit l'assurance avec un vif
interet; la gloire les attend a Dijon. C'est lorsqu'il les verra reunis
sous les drapeaux de l'armee de reserve, qu'il se propose de les
remercier et d'applaudir a leur zele.

BONAPARTE.




Paris, le 12 germinal an 8 (2 avril 1800).

_Au general Berthier, ministre de la guerre._

Les talens militaires dont vous avez donne tant de preuves, citoyen
general, et la confiance du gouvernement vous appellent au commandement
d'une armee[10]. Vous avez pendant l'hiver reorganise le ministere de la
guerre; vous avez pourvu, autant que les circonstances l'ont permis, aux
besoins de nos armees; il vous reste a conduire pendant le printemps et
l'ete, nos soldats a la victoire, moyen efficace d'arriver a la paix et
de consolider la republique.

Recevez, je vous prie, citoyen general, les temoignages de satisfaction
du gouvernement sur votre conduite au ministere.

BONAPARTE.

[Footnote 10: Celui de l'armee de reserve, auquel il etait nomme par un
arrete transmis avec la lettre.]




Paris, le 16 germinal an 8 (6 avril 1800).

AU NOM DU PEUPLE FRANCAIS.

_Brevet d'honneur pour le citoyen Marin, sergent de la
quatre-vingt-dixieme demi-brigade[11]._

Bonaparte, premier consul de la republique, d'apres le compte qui lui
a ete rendu de la conduite distinguee du citoyen Marin, sergent a la
quatre-vingt-dixieme demi-brigade, lorsque l'hopital d'Anvers manquant
de fonds et ne pouvant se procurer les objets necessaires, il donna sa
bourse, fruit de ses economies, pour etre employee au soulagement de ses
compagnons d'armes, blesses comme lui en Hollande, pendant la campagne
de l'an 8, lui decerne, a titre de recompense nationale, un fusil
d'honneur.

Il jouira des prerogatives attachees a ladite recompense par l'arrete du
4 nivose an 8.

BONAPARTE.

[Footnote 11: Les brevets d'honneur ont precede immediatement
l'institution plus genereuse de la legion d'honneur. Nous en inserons un
ici pour donner un modele de leur accord.]




Paris, le 1er floreal an 8 (21 avril 1800).

_Aux habitant des departement mis hors la constitution par la loi du 24
nivose an 8._

PROCLAMATION.

Citoyens, ce fut a regret que les consuls de la republique se virent
forces d'invoquer et d'executer une loi que les circonstances avaient
rendue necessaire. Ces circonstances ne sont plus; les agens de
l'etranger ont fui de votre territoire; ceux qu'ils egarerent ont abjure
leurs erreurs; le gouvernement ne voit plus desormais parmi vous que des
Francais soumis aux memes lois, lies par de communs interets, unis par
les memes sentimens.

Si pour operer ce retour, il fut oblige de deployer un grand pouvoir,
il en confia l'execution au general en chef Brune, qui sut unir a des
rigueurs necessaires, cette bienveillance fraternelle qui, dans les
discordes civiles, ne cherche que des innocens, et ne trouve que des
hommes dignes d'excuse ou de pitie.

La constitution reprend son empire. Vous vivrez desormais sous des
magistrats qui, presque tous, sont connus de vous par des talens et
des vertus; qui, etrangers aux divisions intestines, n'ont ni haine ni
vengeance a exercer. Confiez-vous a leurs soins; ils rappelleront parmi
vous l'harmonie; ils vous feront jouir du bienfait de la liberte.

Oubliez tous les evenemens que le caractere francais desavoue; tous ceux
qui ont dementi votre respect pour les lois, votre fidelite a la
patrie; qu'il ne reste de vos divisions et de vos malheurs qu'une haine
implacable contre l'ennemi etranger qui les a enfantes et nourris;
qu'une douce confiance vous attache a ceux qui, charges de vos
destinees, ne mettent d'autre prix a leurs travaux que votre estime, qui
ne veulent de gloire que celle d'avoir arrache la France aux discordes
domestiques, et d'autre recompense que l'espoir de vivre dans votre
souvenir.

BONAPARTE.




Au quartier-general de Martigni, le 28 floreal an 8 (18 mai 1800).

_Au ministre de l'interieur._

Citoyen ministre,

Je suis au pied des grandes Alpes, au milieu du Valais.

Le grand Saint-Bernard a offert bien des obstacles qui ont ete surmontes
avec ce courage heroique qui distingue les troupes francaises dans
toutes les circonstances. Le tiers de l'artillerie est deja en Italie;
l'armee descend a force; Berthier est en Piemont; dans trois jours tout
sera passe.

BONAPARTE.




Au quartier-general de Milan, le 17 prairial an 8 (6 juin 1800).

_A l'armee de reserve._

PROCLAMATION. Soldats!

Un de nos departemens etait au pouvoir de l'ennemi; la consternation
etait dans tout le midi de la France.

La plus grande partie du territoire du peuple ligurien, le plus fidele
ami de la republique, etait envahi.

La republique cisalpine, aneantie des la campagne passee, etait devenue
le jouet du grotesque regime feodal.

Soldats! Vous marchez... et deja le territoire francais est delivre! la
joie et l'esperance succedent dans notre patrie a la consternation et a
la crainte.

Vous rendrez la liberte et l'independance au peuple de Genes. Il sera
pour toujours delivre de ses eternels ennemis.

Vous etes dans la capitale de la Cisalpine!

L'ennemi epouvante n'aspire plus qu'a regagner ses frontieres. Vous lui
avez enleve ses hopitaux, ses magasins, ses parcs de reserve.

Le premier acte de la campagne est termine.

Des millions d'hommes, vous l'entendez tous les jours, vous adressent
des actes de reconnaissance.

Mais aura-t-on donc impunement viole le territoire francais?
Laisserez-vous retourner dans ses foyers l'armee qui a porte l'alarme
dans vos familles? Vous courez aux armes!...

Eh bien marchez a sa poursuite, opposez-vous a sa retraite; arrachez-lui
les lauriers dont elle s'est paree, et par-la apprenez au monde que la
malediction est sur les insenses qui osent insulter le territoire du
grand peuple.

Le resultat de tous nos efforts sera _gloire sans nuage et paix solide.

Le premier, consul_, BONAPARTE.




Au quartier-general de Milan, le 20 prairial an 8 (9 juin 1800).

_Aux deux consuls restes a Paris._

Vous aurez vu, citoyens consuls, par les lettres de M. de Melas, qui
etaient jointes a ma precedente lettre, que le meme jour que l'ordre de
lever le blocus de Genes arrivait au general Ott, le general Massena,
force par le manque absolu de vivres, a demande a capituler. Il parait
que le general Massena a dix mille combattans; le general Suchet en a a
peu pres autant; si ces deux corps se sont, comme je le pense, reunis
entre Oneille et Savonne, ils pourront entrer rapidement en Piemont par
le Tanaro, et etre fort utiles, dans le temps que l'ennemi serait oblige
de laisser quelques troupes dans Genes.

La plus grande partie de l'armee est dans ce moment a Stradella. Nous
avons un pont a Plaisance, et plusieurs trailles vis-a-vis Pavie. Orsi,
Novi, Brescia et Cremone sont a nous.

Vous trouverez ci-joints plusieurs bulletins et differentes lettres
interceptees, qu'il vous paraitra utile de rendre publiques.

Je vous salue.

BONAPARTE.




Au quartier-general de Broni, le 2l prairial an 8 (10 juin 1800).

_Au citoyen Petiet, conseiller-d'etat._

Nous avons eu hier une affaire fort brillante. Sans exageration,
l'ennemi a eu quinze cents hommes tues, deux fois autant de blesses;
nous avons fait quatre mille prisonniers et pris cinq pieces de canon.
C'est le corps du lieutenant-general Ott, qui est venu de Genes a
marches forcees; il voulait rouvrir la communication avec Plaisance.

Comme je n'ai pas le temps d'expedier un courrier a Paris, je vous prie
de donner ces nouvelles aux consuls par un courrier extraordinaire.

L'armee continue sa marche sur Tortone et Alexandrie.

La division de l'armee du Rhin est arrivee en entier; il y en a deja une
partie au-dela du Po.

BONAPARTE.




Au quartier-general de Torre de Garofola, le 27 prairial an 7 (16 juin
1800).

_Aux consuls de la republique._

Le lendemain de la bataille de Marengo, citoyens consuls, le general
Melas a fait demander aux avant-postes qu'il lui fut permis de m'envoyer
le general Sckal. On a arrete, dans la journee, la convention dont vous
trouverez ci joint la copie[12]. Elle a ete signee dans la nuit, par le
general Berthier et le general Melas. J'espere que le peuple francais
sera content de son armee.

BONAPARTE.

[Footnote 12: C'est la fameuse capitulation du general Melas a
Alexandrie.]




Lyon, le 10 messidor an 8 (29 juin 1800).

_Aux consuls de la republique._

J'arrive a Lyon, citoyens consuls; je m'y arrete pour poser la premiere
pierre des facades de la place Bellecourt, que l'on va retablir. Cette
seule circonstance pouvait retarder mon arrivee a Paris; mais je n'ai
pas tenu a l'ambition d'accelerer le retablissement de cette place que
j'ai vue si belle et qui est aujourd'hui si hideuse. On me fait esperer
que dans deux ans elle sera entierement achevee. J'espere qu'avant cette
epoque, le commerce de cette ville, dont s'enorgueillissait l'Europe
entiere, aura repris sa premiere prosperite. Je vous salue.

BONAPARTE.




Paris, le 25 messidor an 8 (14 juillet 1800).

_Reponse de Bonaparte aux officiers charges de presenter au gouvernement
les drapeaux conquis par les deux armees du Rhin et d'Italie._

Les drapeaux presentes au gouvernement devant le peuple de cette immense
capitale[13] attestent le genie des generaux en chef Moreau, Massena et
Berthier, les talens militaires des generaux leurs lieutenans, et la
bravoure du soldat francais.

De retour dans les camps, dites aux soldats que pour l'epoque du 1er
vendemiaire, ou nous celebrerons l'anniversaire de la republique, le
peuple francais attend, ou la publication de la paix, ou, si l'ennemi
y mettait des obstacles invincibles, de nouveaux drapeaux, fruits de
nouvelles victoires.

BONAPARTE.

[Footnote 13: Celle presentation avait lieu au Champ-de-Mars, au milieu
d'une fete pompeuse qui attirait tout Paris.]




Paris, le 29 messidor an 8 (18 juillet 1800).

_Au senat conservateur._

Senateurs,

Depuis deux ans la garnison de Malte resiste aux plus grandes
privations. En pretant serment au pacte social, les soldats de la
garnison de Malte ont jure de tenir jusqu'a la derniere once de pain,
et de s'ensevelir sous les ruines de cette inexpugnable forteresse. Le
premier consul croit ne pouvoir donner une plus grande preuve de la
satisfaction du peuple francais et de l'interet qu'il prend aux braves
de la garnison de Malte, qu'en vous proposant le general Vaubois qui la
commande, pour une place au senat conservateur.

En consequence, et conformement aux articles 15 et 16 de l'acte
constitutionnel, le premier consul presente le general Vaubois, comme
candidat au senat conservateur.

BONAPARTE.




Paris, le 29 messidor an 8 (18 juillet 1800).

_Au ministre de la justice._

Les consuls ont recu, citoyen ministre, le dernier travail de la
commission des emigres; ils n'en ont pas ete satisfaits.

Le bureau particulier que vous aviez charge de preparer le travail de la
commission a donne l'exemple de la partialite. La commission propose la
radiation des emigres, qui naguere portaient encore les armes contre la
republique. Le gouvernement est oblige de faire recommencer ce travail.

Renvoyez le citoyen Lepage; il a abuse de votre confiance. Presentez
dans le courant de la decade prochaine, au gouvernement, un nouveau
projet pour la formation des bureaux de la commission. N'y comprenez
point ceux qui composaient le premier bureau: ils n'ont pas la confiance
publique.

Composez votre bureau particulier d'hommes justes, integres et forts.
Qu'ils soient bien convaincus que l'intention du gouvernement n'est
pas de fermer la porte aux reclamations des individus victimes de
l'incoherence des lois sur l'emigration, mais qu'il sera inexorable pour
ceux qui ont ete les ennemis de la patrie.

Il vous appartient de surveiller l'execution des lois: ne presentez a la
signature du premier consul aucun acte qu'elles reprouvent.

Le premier consul, BONAPARTE.




Paris, 5 thermidor an 8 (24 juillet 1800).

_Au ministre de la marine._

Les consuls n'ont pu voir qu'avec peine, citoyen ministre, que plusieurs
vaisseaux de l'escadre de Brest ont ete desarmes, et que dans un moment
ou, plus que jamais, il etait essentiel de completer l'organisation de
notre escadre, on s'est laisse decourager par les premieres difficultes
qui se sont presentees.

C'est dans le moment ou la guerre continentale absorbait les principales
ressources de la nation, et la principale attention du gouvernement,
que le ministre de la marine, les amiraux, les ordonnateurs, devaient
redoubler, de courage et surmonter tous les obstacles.

Faites rechercher la conduite des ordonnateurs, ou des officiers qui ont
ordonne le desarmement des quatre vaisseaux qui ont quitte la rade
et sont entres dans le port, et de ceux qui auraient autorise le
congediement des matelots. Ces operations n'ont pas pu etre legitimes
sans un ordre special du gouvernement.

Prenez des mesures pour qu'a la fois, sur toutes nos cotes, on leve des
gens de mer; pour que, pendant le meme temps, on gree nos vaisseaux,
et qu'on les approvisionne de tout ce qui peut etre necessaire a leur
navigation. Le peuple francais veut une marine; il le veut fortement. Il
fera tous les sacrifices necessaires pour que sa volonte soit remplie.

Portez un coup d'oeil juste, mais severe, sur vos bureaux et sur
les differentes branches de l'administration; il est temps que
les dilapidations finissent. Renvoyez ceux des individus qui, des
long-temps, ne sont que trop designes par l'opinion publique pour avoir
participe a des marches frauduleux; puisque la loi ne peut pas les
atteindre, mettons-les au moins dans l'impuissance de nous nuire
davantage.

Dans le courant de fructidor, si les circonstances le permettent, le
premier consul ira visiter l'escadre de Brest. Faites qu'il n'ait
alors que des eloges a donner au ministre et aux principaux agens du
gouvernement. Les consuls feront connaitre au peuple francais les
officiers, les administrateurs qui l'auront servi avec zele, et
designeront a l'opinion publique ceux qui, par une coupable apathie, ne
se seraient pas montres dignes de lui.

Des recompenses seront decernees au vaisseau qui sera le mieux tenu, et
dont l'equipage sera le plus discipline.

Ordonnez au general commandant l'escadre de Brest, ainsi qu'a tous les
generaux et capitaines de vaisseaux, de rester constamment a leur bord,
de coucher dans leur batiment et d'exercer les equipages avec une
nouvelle activite; etablissez par un reglement des prix pour les jeunes
matelots qui montreront le plus d'activite, et pour les canonniers qui
se distingueraient dans le tir. Il ne doit pas se passer une seule
journee sans que l'on ait, sur chaque vaisseau, fait l'exercice du canon
a boulet, en tirant alternativement sur des buttes que l'on etablirait
sur la cote et sur des carcasses qui seraient placees dans la rade.

_Le premier consul_, BONAPARTE.




Paris, le 5 thermidor an 8 (24 juillet 1800).

_Au ministre de la guerre._

Les consuls sont instruits, citoyen ministre, que le citoyen
Foissac-Latour est de retour d'Autriche, et deshonore, en le portant,
l'habit de soldat francais. Faites-lui connaitre qu'il a cesse d'etre
au service de la republique le jour ou il a lachement rendu la place de
Mantoue, et defendez-lui expressement de porter aucun habit uniforme.
Sa conduite a Mantoue est plus encore du ressort de l'opinion que des
tribunaux; d'ailleurs, l'intention du gouvernement est de ne plus
entendre parler de ce siege honteux, qui sera long-temps une tache pour
nos armes. Le citoyen Foissac-Latour trouvera dans le mepris public la
plus grande punition que l'on puisse infliger a un Francais.

_Le premier consul_, BONAPARTE.




Paris, le 5 thermidor an 8 (24 juillet 1800).

_Au general Jourdan[14]._

Le gouvernement croit devoir une marque de distinction au vainqueur de
Fleurus. Il sait qu'il n'a pas tenu a lui qu'il ne se trouvat dans les
rangs des vainqueurs de Marengo. Les consuls ne doutent pas, citoyen
general, que vous ne portiez dans la mission qu'ils vous confient cet
esprit conciliateur et modere qui, seul, peut rendre la nation francaise
aimable a ses voisins. Je vous salue.

BONAPARTE.

[Footnote 14: Nomme ministre extraordinaire de la republique a Turin.]




Paris, le 6 thermidor an 8 (25 juillet 1800).

_Au ministre de la marine et des colonies._

Le gouvernement avait ordonne, citoyen ministre, que les fregates
sortant du bassin de Dunkerque se rendissent a Flessingue, ou elles
devaient achever leur armement.

Il n'en a rien ete; toutes les fregates sont restees dans la rade
de Dunkerque, et l'on n'a pris aucune mesure pour la surete de ces
batimens, et surtout pour les mettre a l'abri des brulots. Cependant
il y avait dans le port des chaloupes canonnieres et d'autres petits
navires armes, qu'un peu plus de surveillance et de zele auraient pu
faire mettre en rade.

Il est revenu au gouvernement, que de miserables rivalites entre
l'ordonnateur, le commandant des armes et le commandant de la rade, ont
ete cause d'une negligence aussi prejudiciable.

Le gouvernement sait combien de fois ces rivalites ont ete, dans la
marine, funestes au service.

Vous voudrez bien donner sur-le-champ les ordres pour faire arreter a
Dunkerque, le chef de l'administration, l'officier commandant le port,
le general commandant la rade, le capitaine de _la Desiree_ et tous les
officiers et contre-maitres qui etaient de _quart_ lorsque cette fregate
a ete surprise par l'ennemi. Vous ferez conduire ces officiers a Paris,
ou ils seront juges. Vous prendrez des mesures pour que le service ne
souffre point pendant leur absence.

_Le premier consul_, BONAPARTE.




Paris, 7 thermidor an 8 (26 juillet 1800).

_Au prefet du departement de la Vendee._

On m'a rendu compte, citoyen prefet, de la bonne conduite qu'ont tenue
les habitans de Noirmoustier, la Crosniere; Barbatre et Beauvoir, dans
les differentes descentes tentees par les Anglais. On ne m'a pas laisse
ignorer que ce sont ceux-la meme que la guerre civile avait le
plus egares, qui ont montre le plus de courage et d'attachement au
gouvernement.

Faites choisir douze des habitans qui se sont le mieux comportes dans
ces affaires et envoyez-les a Paris, accompagnes de l'officier de
gendarmerie qui les a conduits. Je veux voir ces braves et bons
Francais; je veux que le peuple de la capitale les voie, et qu'ils
rapportent a leur retour dans leurs foyers les temoignages de la
satisfaction du peuple francais. Si parmi ceux qui se sont distingues,
il y a des pretres, envoyez-les moi de preference; car j'estime et
j'aime les pretres qui sont bons Francais et qui savent defendre
la patrie contre ces eternels ennemis du nom francais, ces mechans
heretiques d'Anglais.

_Le premier consul_, BONAPARTE.




Paris, le 19 fructidor an 8 (6 septembre 1800).

ARRETE.

Les consuls de la republique arretent ce qui suit:

Art. 1er Il sera eleve un monument a la memoire des generaux Desaix et
Kleber, morts le meme jour, dans le meme quart-d'heure, l'un apres la
bataille de Marengo, qui reconquit l'Italie aux armes de la republique,
et l'autre en Afrique, apres la bataille d'Heliopolis, qui reconquit
l'Egypte aux Francais.

2. Ce monument sera eleve au milieu de la place des Victoires. La
premiere pierre en sera posee par le premier consul, le 1er vendemiaire
prochain.

Un orateur sera charge de prononcer l'oraison funebre de ces deux
illustres citoyens.

3. Le ministre de l'interieur est charge de l'execution du present
arrete, qui sera imprime au bulletin des lois.

BONAPARTE.




Paris, le 1er vendemiaire an 8 (23 septembre 1800).

_Aux fonctionnaires publics envoyes des departemens[15]._

Les preliminaires de paix ont ete signes a Paris[16] le 9 thermidor
entre le citoyen Talleyrand, ministre des relations exterieures, et
le comte Saint-Julien, et ratifies vingt-quatre heures apres par les
consuls.

Le citoyen Duroc a ete charge de les porter a Vienne. Les intrigues de
la faction ennemie de la paix, qui parait encore y jouir de quelque
credit, ont porte l'empereur a refuser de les ratifier. Ce refus etait
motive sur une note du roi d'Angleterre, qui demandait qu'on admit
ses envoyes au congres de Luneville, conjointement avec les
plenipotentiaires de l'empereur.

Le general Moreau a eu ordre de communiquer au general ennemi les
preliminaires tels qu'ils ont ete imprimes dans le journal officiel,
et de lui faire connaitre que s'ils n'etaient pas ratifies dans
les vingt-quatre heures, ou que si S.M. l'empereur avait besoin
d'explications ulterieures, elle devait remettre a l'armee francaise
les trois places d'Ulm, d'Ingolstadt et de Philipsbourg, sinon que les
hostilites recommenceraient.

Le gouvernement a aussi fait connaitre au roi d'Angleterre, qu'il
ne verrait aucun inconvenient a admettre ses envoyes au congres de
Luneville, s'il consentait a une treve maritime qui offrit a la France
le meme avantage qu'offre a l'empereur la continuation de la treve
continentale.

Le gouvernement recoit a l'instant meme par le telegraphe, la nouvelle
"que S.M. l'empereur s'est porte lui-meme a son armee sur l'Inn,
a consenti a livrer les trois places d'Ulm, d'Ingolstadt et de
Philipsbourg, qui sont aujourd'hui occupees par les troupes de la
republique, et que M. de Lerbach, muni des pouvoirs necessaires de S.M.
l'empereur, est au quartier-general d'Altaefing, avec l'ordre de se
rendre a Luneville".

Les difficultes qu'ont du presenter naturellement les conditions d'une
treve maritime, entraineront encore quelques retards; mais si les deux
gouvernemens ne s'accordent pas sur les conditions de ladite treve,
alors la France et S.M. l'empereur traiteront separement pour une paix
particuliere sur les bases des preliminaires; et si, ce que l'on ne
saurait penser, le parti de l'Angleterre parvient a influencer encore
les ministres de Vienne, les troupes de la republique ne redouteront ni
les neiges ni la rigueur des saisons, et pousseront la guerre pendant
l'hiver, a toute outrance, sans laisser le temps aux ennemis de former
de nouvelles armees.

Ainsi, les principes du gouvernement sont: extreme moderation dans les
conditions, mais ferme resolution de pacifier promptement le continent.

Les mesures les plus vigoureuses sont prises pour seconder, dans cet
objet essentiel, la volonte du peuple francais.

Tel est tout le secret de la politique du gouvernement francais.

BONAPARTE.

[Footnote 15: Les consuls avaient ordonne que pour donner plus de
solennite a la fete du 1er vendemiaire, anniversaire de la fondation de
la republique, chaque departement enverrait a Paris une deputation de
fonctionnaires charges d'y assister.]

[Footnote 16: Preliminaires de la paix de Luneville entre l'empereur et
la republique.]




Paris, le 7 vendemiaire an 9 (29 septembre 1890).

_Au ministre de la marine._

Bonaparte, premier consul de la republique, ordonne qu'A-Sam, chinois,
originaire de Nankin, soit embarque sur l'une des corvettes commandees
par le capitaine de vaisseau Baudin, pour etre conduit, aux frais de la
republique, a l'Ile-de-France, et de la dans sa patrie.

Il est expressement recommande au capitaine Baudin et aux chefs
militaires et d'administration de la marine, d'avoir pour A-Sam les
egards qu'il merite par sa qualite d'etranger, et par la bonne conduite
qu'il a tenue pendant son sejour sur le territoire de la republique.

_Le premier consul_, BONAPARTE.




Paris, le 24 vendemiaire an 9 (16 octobre 1800).

_Reponse du premier consul a une deputation du tribunat._

Je remercie le tribunal de cette marque d'affection. Je n'ai point
reellement couru de danger[17]. Ces sept ou huit malheureux, pour avoir
la volonte, n'avaient pas le pouvoir de commettre les crimes qu'ils
meditaient. Independamment de l'assistance de tous les citoyens qui
etaient au spectacle, j'avais avec moi un piquet de cette brave garde,
la terreur des mechans. Les miserables n'auraient pu supporter ses
regards. La police avait pris des mesures plus efficaces encore.

J'entre dans tous ces details parce qu'il est peut-etre necessaire que
la France sache que son premier magistrat n'est expose dans aucune
circonstance. Tant qu'il sera investi de la confiance de la nation, il
saura remplir la tache qui lui a ete imposee.

Si jamais il etait dans sa destinee de perdre cette confiance, il ne
mettrait plus de prix a une vie qui n'inspirerait plus d'interet aux
Francais.

BONAPARTE.

[Footnote 17: Il s'agit de la tentative d'assassinat effectuee sur la
personne de Bonaparte dans la soiree du 17 vendemiaire, a l'Opera, par
Arens, Cernechi et autres conjures.]




Paris, le 25 vendemiaire an 9 (17 octobre 1800).

_Reponse du premier consul a une deputation du departement de la
Seine[18]._

Le gouvernement merite l'affection du peuple de Paris. Il est vrai de
dire que votre cite est responsable a la France entiere de la surete du
premier magistrat de la republique..... Je dois declarer que dans
aucun temps, cette immense commune n'a montre plus d'attachement a son
gouvernement; jamais il n'y eut besoin de moins de troupes de ligne,
meme pour y maintenir la police.

Ma confiance particuliere dans toutes les classes du peuple de la
capitale, n'a point de bornes; si j'etais absent, que j'eprouvasse
le besoin d'un asile, c'est au milieu de Paris que je viendrais le
chercher.

Je me suis fait remettre sous les yeux tout ce que l'on a pu trouver sur
les evenemens les plus desastreux qui ont eu lieu dans la ville de Paris
dans ces dix dernieres annees: je dois declarer, pour la decharge du
peuple de Paris, aux yeux des nations et des siecles a venir, que le
nombre des mechans citoyens a toujours ete extremement petit; sur quatre
cents, je me suis assure que plus des deux tiers etaient etrangers a
la ville de Paris. Soixante ou quatre-vingts ont seuls survecu a la
revolution.

Vos fonctions vous appellent a communiquer tous les jours avec un grand
nombre de citoyens; dites-leur que gouverner la France apres dix annees
d'evenemens aussi extraordinaires, est une tache difficile.

La pensee de travailler pour le meilleur et le plus puissant peuple de
la terre, a besoin elle-meme d'etre associee au tableau du bonheur des
familles, de l'amelioration de la morale publique et des progres
de l'industrie; je dirais meme au temoignage de l'affection et du
contentement de la nation.

BONAPARTE.

[Footnote 18: Encore au sujet de l'attentat du 17 vendemiaire.]




Paris, le 26 vendemiaire an 9 (18 octobre 1800).

_Anecdote[19]._

Le general Moreau, de retour d'Allemagne a Paris, etait encore dans
le salon du premier consul, lorsque le ministre de l'interieur entra,
apportant une superbe paire de pistolets, d'un travail parfait, et
enrichis de diamans; le Directoire les avait fait faire pour etre donnes
en present a un prince etranger, et depuis ils etaient restes chez le
ministre de l'interieur. Ces pistolets furent trouves tres-beaux. _Ils
viennent bien a propos_, dit le premier consul en les presentant au
general Moreau; et se retournant vers le ministre de l'interieur:
"Citoyen ministre, ajouta-t-il, faites-y graver quelques-unes des
batailles qu'a gagnees le general Moreau; ne les mettez pas toutes, il
faudrait oter trop de diamans; et quoique le general Moreau n'y attache
pas un grand prix, il ne faut pas trop deranger le dessin de l'artiste."

BONAPARTE.

[Footnote 19: Nous la rapportons parce qu'elle est egalement honorable
pour Bonaparte et pour le general Moreau, le plus dangereux rival que le
premier consul eut alors dans l'opinion publique.]




Paris, le 27 frimaire an 9 (18 decembre 1800).

_Message au senat conservateur._

Senateurs,

Le premier consul, conformement a l'art. 16 de la constitution, vous
presente pour candidats aux deux places auxquelles le senat doit nommer
en execution de l'art. 15 de la constitution;

Le citoyen Dedelay d'Agier, qui a reuni les suffrages du tribunal et du
corps-legislatif;

Le citoyen Rampon, general de division actuellement en Egypte. Ce soldat
a rendu des services dans les circonstances les plus essentielles de
la guerre. Il est digne, d'ailleurs, du peuple francais, de donner une
marque de souvenir et d'interet a cette brave armee qui, attaquee a la
fois du cote de la mer Rouge et de la Mediterranee par les milices de
l'Arabie et de l'Asie entiere, a ete sur le point de succomber par les
intrigues et la perfidie sans exemple du ministere anglais; mais elle
se ressouvint de ce qu'exigeait la gloire, et confondit aux champs
d'Heliopolis, et l'Arabie, et l'Asie et l'Angleterre. Separes depuis
trois ans de la patrie, que les soldats de cette armee sachent qu'ils
sont tous presens a notre memoire.

_Le premier consul_, BONAPARTE.




Paris, 4 nivose an 9 (25 decembre 1800).

_Reponse du premier consul a une deputation du departement de la Seine._

J'ai ete touche des preuves d'affection que le peuple m'a donnees dans
cette circonstance[20]. Je les merite, parce que l'unique but de mes
desirs et de mes actions est d'accroitre sa prosperite et sa gloire.
Tant que cette poignee de brigands m'a attaque directement, j'ai du
laisser aux lois et aux tribunaux ordinaires leur punition; mais
puisqu'ils viennent par un crime sans exemple dans l'histoire, de mettre
en danger une partie de la population de la cite, la punition sera aussi
prompte qu'exemplaire. Assurez, en mon nom, le peuple de Paris que cette
centaine de miserables qui ont calomnie la liberte par les crimes qu'ils
ont commis en son nom, seront desormais mis dans l'impuissance absolue
de faire aucun mal. Que les citoyens n'aient aucune inquietude; je
n'oublierai pas que mon premier devoir est de veiller a la defense du
peuple, contre ses ennemis interieurs et exterieurs.

BONAPARTE.

[Footnote 20: Il s'agit de l'attentat du 3 nivose, connu sous le nom de
machine infernale.]




Paris, le 12 nivose an 9 (8 janvier 1801).

_Au corps legislatif._

Legislateurs,

La republique triomphe, et ses ennemis implorent encore sa moderation.

La victoire de Hohenlinden a retenti dans toute l'Europe; elle sera
comptee par l'histoire au nombre des plus belles journees qui aient
illustre la valeur francaise; mais a peine avait-elle ete comptee par
nos defenseurs, qui ne croient avoir vaincu que quand la patrie n'a plus
d'ennemis.

L'armee du Rhin a passe l'Inn; chaque jour a ete un combat, et chaque
combat un triomphe.

L'armee gallo-batave a vaincu a Bamberg; l'armee des Grisons, a travers
les neiges et les glaces, a franchi le Splugen pour tourner les
redoutables lignes du Mincio et de l'Adige. L'armee d'Italie a emporte
de vive force le passage du Mincio et bloque Mantoue. Enfin, Moreau
n'est plus qu'a cinq journees de Vienne, maitre d'un pays immense et de
tous les magasins des ennemis.

C'est la qu'a ete demande par le prince Charles, et accorde par le
general en chef de l'armee du Rhin l'armistice dont les conditions vont
etre mises sous vos yeux.

M. de Cobentzel, plenipotentiaire de l'empereur, a Luneville, a declare
par une note en date du 31 decembre, qu'il etait pret d'ouvrir les
negociations pour une paix separee. Ainsi, l'Autriche est affranchie de
l'influence du gouvernement anglais.

Le gouvernement, fidele a ses principes et au voeu de l'humanite, depose
dans votre sein et proclame a la France et a l'Europe entiere les
intentions qui l'animent.

La rive gauche du Rhin sera la limite de la republique francaise; elle
ne pretend rien sur la rive droite. L'interet de l'Europe ne veut
pas que l'empereur depasse l'Adige. L'independance des republiques
helvetique et batave sera assuree et reconnue. Nos victoires n'ajoutent
rien aux pretentions du peuple francais. L'Autriche ne doit pas attendre
de ses defaites ce qu'elle n'aurait pas obtenu par des victoires.

Telles sont les intentions invariables du gouvernement. Le bonheur de la
France sera de rendre le calme a l'Allemagne et a l'Italie; sa gloire,
d'affranchir le continent du genie avide et malfaisant de l'Angleterre.

Si la bonne foi est encore trompee, nous sommes a Prague, a Vienne et a
Venise.

Tant de devouement et tant de succes appellent sur nos armees toute la
reconnaissance de la nation.

Le gouvernement voudrait trouver de nouvelles expressions pour consacrer
leurs exploits; mais il en est une qui, par sa simplicite, sera toujours
digne des sentimens et du courage des soldats francais.

En consequence, le gouvernement vous propose les quatre projets de loi
ci-joints[21].

_Le premier consul_, BONAPARTE.

[Footnote 21: Ces quatre projets de loi declaraient que les quatre
armees du Rhin, gallo-batave, d'Italie et des Grisons avaient bien
merite de la patrie. La premiere etait commandee par Moreau; la deuxieme
par Augereau; la troisieme par Brune, et la quatrieme par Macdonald.]





Paris, le 18 nivose an 9 (8 janvier 1801).

_Au senat conservateur._

Le premier consul, conformement a l'article 16 de la constitution,
vous presente comme candidats aux quatre places vacantes au senat
conservateur:

Pour la premiere place, le citoyen Collot, general de division a l'armee
du Rhin;

Ce soldat a rendu des services essentiels dans toutes les campagnes de
la guerre. C'est d'ailleurs une occasion de donner un temoignage de
consideration a cette invincible armee du Rhin qui, des champs de
Hohenlinden, est arrivee jusqu'aux portes de Vienne, dans le mois le
plus rigoureux de l'annee, en vainquant tous les obstacles.

Pour la deuxieme place, le citoyen Tronchet, le premier jurisconsulte de
France, president du tribunal de cassation.

Le gouvernement desire que le premier corps judiciaire voie dans la
presentation de son president un temoignage de satisfaction pour la
conduite patriotique qu'il a constamment tenue.

Pour la troisieme place, le citoyen Crassous, qui a reuni les suffrages
du tribunal et du corps legislatif;

Et pour la quatrieme, le citoyen Harville, general de division.

Ce soldat a rendu des services importans dans toutes les campagnes,
depuis la bataille de Jemmapes jusqu'a celle de Marengo.

_Le premier consul_, BONAPARTE.




Paris, le 19 nivose an 9 (9 janvier 1801).

_Au corps legislatif._

Legislateurs,

Le gouvernement vous propose le projet de loi suivant: "L'armee
d'Orient, les administrateurs, les savans et les artistes, qui
travaillent a organiser, a eclairer et a faire connaitre l'Egypte, ont
bien merite de la patrie".

Ce projet de loi est l'expression d'un voeu emis par le tribunal, et
repete par tout le peuple francais.

Quelle armee, en effet, quels citoyens ont mieux merite de recevoir ce
temoignage de la reconnaissance nationale?

A travers combien de perils et de travaux l'Egypte a ete conquise! Par
combien de prodiges de courage et de patience elle a ete conservee a la
republique!

L'Egypte etait soumise; l'elite des janissaires de la Turquie europeenne
avait peri au combat d'Aboukir. Le grand-visir et ses milices
tumultuaires n'etaient pas encore dans la Syrie.

Nos revers en Italie et en Allemagne retentissaient dans l'Orient; on y
apprend que la coalition menace les frontieres de la France, et que la
discorde s'apprete a lui en livrer les debris.

Au bruit des malheurs de sa patrie, le sentiment, le devoir rappellent
en Europe celui qui avait dirige l'expedition d'Egypte.

L'Anglais saisit cette circonstance et seme des rumeurs sinistres:
"Que l'armee d'Orient est abandonnee par son general; qu'oubliee de la
France, elle est condamnee a perir hors de sa patrie par les maladies ou
par le fer des ennemis; que la France elle-meme a perdu sa gloire et ses
conquetes, et perdra bientot son existence avec sa liberte."

A Paris, de vains orateurs accusaient l'expedition d'Egypte, et
deploraient nos guerriers sacrifies a un systeme desastreux et a une
basse jalousie.

Ces bruits, ces discours recueillis et propages par les emissaires de
l'Angleterre, portent dans l'armee les soupcons, les inquietudes et la
terreur.

El-Arisch est attaque; El-Arisch tombe au pouvoir du grand-visir par les
intrigues des Anglais et par le decouragement de nos soldats.

Mais pour arriver en Egypte, il reste un immense desert a traverser.
Point de puits dans ce desert qu'au point de Catieh, et la une
forteresse et de l'artillerie. Au-dela du desert, le fort de Salahieh,
une armee pleine de vigueur et de sante, nouvellement habillee,
d'abondantes munitions, des vivres de toute espece, plus de forces
enfin qu'il n'en faut pour resister a trois armees telles que celle du
grand-visir.

Mais nos guerriers n'avaient plus qu'un desir, qu'une esperance, celle
de revoir, de sauver leur patrie; Kleber cede a leur impatience.
L'Anglais trompe, menace, caresse, arrache enfin par ses artifices la
capitulation d'El-Arisch.

Les generaux les plus courageux et les plus habiles sont au desespoir.
Le vertueux Desaix signe, en gemissant, un traite qu'il reprouve.

Cependant la bonne foi execute la convention que l'intrigue a surprise.
Les forts de Suez, Catien, Salahieh, Belbeis, la Haute-Egypte sont
evacues. Deja Damiette est au pouvoir des Turcs, et les mameloucks sont
au Caire.

Quatre-vingts vaisseaux turcs attendent notre armee au port d'Alexandrie
pour la recevoir. La forteresse du Caire, Gizeh, tous les forts vont
etre abandonnes dans deux jours, et l'armee n'aura plus d'asile que ces
vaisseaux qui sont destines a devenir sa prison!

Ainsi l'a voulu la perfidie.

Le gouvernement britannique refuse de reconnaitre un traite qu'a entame,
qu'a conduit _son ministre plenipotentiaire a la Porte, le commandant de
ses forces navales destinees a agir contre l'expedition d'Egypte[22]_,
et que ce plenipotentiaire, ce commandant a signe conjointement avec le
grand-visir.

La France doit a cette conduite la plus belle de ses possessions, et
l'armee que l'Anglais a le plus outragee lui doit une nouvelle gloire.

Des bricks expedies de France ont annonce la journee du 18 brumaire, et
que deja la face de la republique est changee. Au refus prononce par les
Anglais de reconnaitre le traite d'El-Arisch, Kleber s'indigne, et son
indignation passe dans toute l'armee. Presse entre la mauvaise foi des
Anglais et l'obstination du grand-visir, qui exige l'accomplissement
d'un traite que lui-meme ne peut pas executer, elle court au combat et
a la vengeance. Le grand-visir et son armee sont disperses aux champs
d'Heliopolis.

Ce qui reste de Francais dans la forteresse du Caire brave toutes les
forces des mameloucks et toutes les fureurs d'un peuple exalte par le
fanatisme.

Bientot la terreur et l'indulgence ont reconquis toutes les places et
tous les coeurs. Mourad-Bey, qui avait ete le plus redoutable de
nos ennemis, a ete desarme par la loyaute francaise, et soumis a la
republique; il s'honore d'etre son tributaire et l'instrument de sa
puissance.

Cette puissance s'affermit par la sagesse; l'administration prend une
marche reguliere et assuree: l'ordre ranime toutes les parties du
service; les savans poursuivent leurs travaux, et l'Egypte a desormais
l'aspect d'une colonie francaise.

La mort du brave Kleber, si affreuse, si imprevue, ne trouble point le
cours de nos succes.

Sous Menou, et par son impulsion, se developpent de nouveaux moyens de
defense et de prosperite. De nouvelles fortifications s'elevent sur
tous les points que l'ennemi pourrait menacer! Les revenus publics
s'accroissent. Esteve dirige avec intelligence et fidelite une
administration de finances que l'Europe ne desavouerait pas. Le tresor
public se remplit et le peuple est soulage. Conte propage les arts
utiles; Champy fabrique la poudre et le salpetre; Lepeyre retrouve le
systeme des canaux qui fecondaient l'Egypte, et ce canal de Suez qui
unira le commerce de l'Europe au commerce de l'Asie.

D'autres cherchent et decouvrent des mines jusqu'au sein des deserts;
d'autres s'enfoncent dans l'interieur de l'Afrique pour en connaitre la
situation et les productions, pour etudier les peuples qui l'habitent,
leurs usages et leurs moeurs, pour en rapporter dans leur patrie des
lumieres qui eclairent les sciences, et des moyens de perfectionner nos
arts ou d'etendre les speculations de nos negocians.

Enfin le commerce appelle les vaisseaux d'Europe au port d'Alexandrie,
et deja le mouvement qu'il imprime reveille l'industrie dans nos
departemens meridionaux.

Tels sont, citoyens legislateurs, les droits qu'ont a la reconnaissance
de la nation l'armee d'Egypte et les Francais qui se sont devoues au
succes de cet etablissement: en prononcant qu'ils ont bien merite de la
patrie, vous recompenserez leurs premiers efforts, et vous donnerez une
nouvelle energie a leurs talens et a leur courage.

_Le premier consul_, BONAPARTE.

[Footnote 22: Ce sont les titres que prenait dans tous ses actes Sidney
Smith, qui avait signe la capitulation d'El-Arisch.]




Paris, le 21 nivose an 9 (11 janvier 1801).

_Au corps legislatif._

Legislateurs,

Le gouvernement vous adresse une nouvelle copie du projet de loi relatif
a l'etablissement d'un tribunal criminel special dans laquelle il n'y a
d'autres changemens que la suppression de l'art. 3a.

Le gouvernement a pense que les dispositions de cet article devaient
faire partie d'un projet de loi qu'il se propose de vous presenter,
relativement a la police de la capitale.

_Le premier consul_, BONAPARTE.




_Projet de loi sur l'etablissement d'un tribunal criminel special[23]._

TITRE 1er

_Formation et organisation au tribunal._

Art. 1er. Il sera etabli dans les departemens ou le gouvernement le
jugera necessaire un tribunal special pour la repression des crimes
ci-apres specifies.

2. Ce tribunal sera compose du president et de deux juges du tribunal
criminel, de trois militaires ayant au moins le grade de capitaine,
et de deux citoyens ayant les qualites requises pour etre juges. Ces
derniers, ainsi que les trois militaires, seront designes par le premier
consul.

3. Le commissaire du gouvernement pres le tribunal criminel et le
greffier du meme tribunal, rempliront leurs fonctions respectives de
commissaire du gouvernement et de greffier pres le tribunal special.

4. Dans le cas ou le gouvernement jugera necessaire d'etablir un
tribunal special dans le departement de la Seine, les trois juges qui,
par l'art. 2, doivent etre pris dans le tribunal criminel, seront
choisis par le gouvernement dans les deux sections dont il est compose.

Le gouvernement pourra, dans le meme cas, etablir on commissaire autre
que celui du tribunal criminel.

5. Le tribunal special ne pourra juger qu'en nombre pair, a huit ou
six au moins. S'il se trouve sept juges a l'audience, le dernier, dans
l'ordre determine par l'art. 2, s'absentera.


TITRE II.

_Competence._

6. Le tribunal special connaitra des crimes et delits emportant peine
afflictive ou infamante, commis par les vagabonds et gens sans aveu, et
par les condamnee a peine afflictive, si lesdits crimes ou delits ont
ete commis depuis l'evasion desdits condamnes, pendant la duree de la
peine, et meme avant leur rehabilitation civique.

7. Il connaitra aussi du fait de vagabondage et de l'evasion des
condamnes.

8. Le tribunal connaitra contre toutes les personnes, des vols sur
les grandes routes, violences, voies de fait, et autres circonstances
aggravantes des delits.

9. Il connaitra aussi contre toutes personnes, des vols dans les
campagnes et dans les habitations et batimens de campagne, lorsqu'il y
aura effraction faite aux murs de cloture, aux toits des maisons, portes
et fenetres exterieures, ou lorsque le crime aura ete commis avec port
d'armes, et par une reunion de deux personnes au moins.

10. Il connaitra de meme contre toutes les personnes, mais concurremment
avec le tribunal ordinaire, des assassinats Premedites.

11. Il connaitra egalement contre toutes personnes, mais exclusivement
a tous autres juges, du crime d'incendie et de fausse monnaie, des
assassinats prepares par des attroupemens armes, des menaces, exces et
voies de fait contre des acquereurs de biens nationaux, a raison de
leurs acquisitions, du crime d'embauchage et de machinations pratiquees
hors l'armee, et par des individus non militaires, pour corrompre ou
suborner les gens de guerre, les requisitionnaires et conscrits.

12. Il connaitra des rassemblemens seditieux, contre les personnes
surprises en flagrant delit, dans lesdits rassemblemens.

13. Si apres le proces commence pour un des crimes susmentionnes,
l'accuse est inculpe sur d'autres faits, le tribunal special instruira
et jugera, quelle que soit la nature de ces faits.

14. Il n'est point deroge aux lois relatives aux emigres. Ne pourra
neanmoins le tribunal special suspendre l'instruction et le jugement
des proces de sa competence, quand meme il y aurait des prevenus
d'emigration dans le nombre des accuses.


TITRE III.

_Poursuite, instruction et jugement._

15. Tous les crimes attribues par l'article 2 au tribunal special,
seront poursuivis d'office, et sans delai, par le commissaire du
gouvernement, encore qu'il n'y ait pas de partie plaignante.

16. Les plaintes pourront etre recues indistinctement par le commissaire
du gouvernement, par ses substituts, par les officiers de gendarmerie ou
de police, qui seront en tournee, ou residant dans le lieu du delit.

Elles seront signees par l'officier qui les recevra; elles le seront
aussi par le plaignant ou par un procureur special; et si le plaignant
ne sait ou ne peut signer, il en sera fait mention.

17. Tous officiers de gendarmerie et tous autres officiers de police qui
auront connaissance d'un crime, seront tenus de se transporter aussitot
ou besoin sera; de dresser sur-le-champ, et sans deplacer, proces-verbal
detaille des circonstances du delit et de tout ce qui pourra servir pour
la decharge ou conviction, et de decerner tous mandats d'amener selon
l'exigence des cas.

18. Des proces-verbaux seront envoyes ou remis dans les vingt-quatre
heures au greffe du tribunal, ensemble les armes, meubles, hardes et
papiers qui pourront servir a la preuve, et le tout fera partie du
proces.

19. S'il y a des personnes blessees, elles pourront se faire visiter par
des medecins et chirurgiens qui affirmeront leur rapport veritable, et
ce rapport sera joint au proces.

Le tribunal pourra neanmoins ordonner de nouvelles visites par des
experts nommes d'office, lesquels preteront serment entre les mains du
president ou de tel autre juge par lui commis, de remplir fidelement
leur mission.

20. Tous officiers de gendarmerie, tous officiers de police, tous
fonctionnaires publics seront tenus d'arreter ou faire arreter les
personnes surprises en flagrant delit, ou designees par la clameur
publique.

21. Tous officiers de gendarmerie, ou de police, seront tenus, en
arretant un accuse, de faire inventaire des effets et papiers dont cet
accuse se trouvera saisi, en presence de deux citoyens domicilies dans
le lieu le plus proche de celui de la capture, lesquels, ainsi que
l'accuse, signeront l'inventaire, sinon declareront la cause de leur
refus, dont il sera fait mention, pour etre le tout remis dans les trois
jours, au plus tard, au greffe du tribunal.

Il sera laisse a l'accuse copie dudit inventaire, ainsi, que du
proces-verbal de capture.

22. A l'instant meme de la capture, l'accuse sera conduit dans les
prisons du lieu, s'il y en a, sinon aux plus prochaines, et dans
trois jours, au plus tard, dans celles du tribunal. Les officiers de
gendarmerie et de police ne pourront tenir l'accuse en chartre privee
dans leurs maisons pu ailleurs.

23. Vingt-quatre heures apres l'arrivee de l'accuse dans les prisons du
tribunal, il sera interroge. Les temoins seront entendus separement
et hors de la presence de l'accuse, le tout par un juge commis par le
president.

24. Sur le vu de la plainte, des pieces y jointes, des interrogatoires
et reponses, des informations, et le commissaire du gouvernement
entendu, le tribunal jugera sa competence sans appel.

S'il declare ne pouvoir connaitre du delit, il renverra sans retard
l'accuse et tous les actes du proces par devant qui de droit. Dans le
cas contraire, il procedera egalement, sans delai, a l'instruction et au
jugement du fond.

25. Le jugement de competence sera signifie a l'accuse dans les
vingt-quatre heures. Le commissaire du gouvernement adressera dans le
meme delai, expedition au ministre de la justice, pour etre le tout
transmis au tribunal de cassation.

26. La session criminelle du tribunal de cassation prendra connaissance
de tous jugemens de competence, rendus par le tribunal special et y
statuera toutes autres affaires cessantes.

27. Ce recours ne pourra, dans aucun cas, suspendre l'instruction ni le
jugement. Il sera seulement sursis a toute execution jusqu'a ce qu'il
ait ete statue par le tribunal de cassation.

28. Apres le jugement de competence, nonobstant le recours au tribunal
de cassation, et sans y prejudicier, l'accuse sera traduit a l'audience
publique du tribunal; la, en presence des temoins, lecture sera donnee
de l'acte d'accusation dresse par le commissaire du gouvernement;
les temoins seront ensuite successivement appeles. Le commissaire du
gouvernement donnera ses conclusions; apres lui, l'accuse, ou son
defenseur, sera entendu.

29. Les debats etant termines, le tribunal jugera le fond en dernier
ressort, et sans recours en cassation.

Les vols de la nature de ceux dont il est parle dans les articles 9 et
10 seront punis de mort. Les menaces, exces et voies de fait exerces
contre les acquereurs de biens nationaux, seront punis de la peine
d'emprisonnement, laquelle peine ne pourra exceder trois ans, ni etre
au-dessous de six mois, sans prejudice de plus fortes peines en cas de
circonstances aggravantes.

Quant aux autres delits specifies en l'article 2, le tribunal se
conformera aux dispositions du Code penal du 17 septembre 1791.

30. A compter du jour de la publication de la presente loi, tous les
detenus pour crimes de la nature de ceux mentionnes dans le titre II,
seront juges par le tribunal special; en consequence, il est enjoint a
tous juges de les y recevoir avec les pieces, actes, et procedures deja
commencees, et neanmoins en cas de condamnation on n'appliquera aux
crimes anterieurs a la publication de la presente loi, que les peines
portees contre ces delits par le Code penal.

31. Le tribunal special demeurera revoque de plein droit, deux ans apres
la paix generale.

[Footnote 23: Nous rapporterons dans ce recueil les dispositions les
plus remarquables a l'aide desquelles Bonaparte, premier consul,
preludait a l'etablissement du despotisme qu'il a exerce lorsqu'il fut
devenu empereur, sous le nom de Napoleon. Le projet ci-joint, qui fut
converti en loi apres une discussion fort vive au tribunal, merite sans
doute d'occuper la premiere place parmi les institutions machiaveliques
de Bonaparte.]




Paris, le 24 pluviose an 9 (13 fevrier 1801).

_Message au corps legislatif et au tribunat._

Legislateurs, tribuns,

La paix continentale a ete signee a Luneville. Elle est telle que la
voulait le peuple francais. Son premier voeu fut la limite du Rhin. Des
revers n'avaient point ebranle sa volonte, des victoires n'ont point du
ajouter a ses pretentions.

Apres avoir replace les anciennes limites de la Gaule, il devait rendre
a la liberte les peuples, qui lui etaient unis par une commune origine,
par le rapport des interets et des moeurs.

La liberte de la Cisalpine et de la Ligurie est assuree. Apres ce
devoir, il en etait un autre que lui imposaient la justice et la
generosite.

Le roi d'Espagne a ete fidele a notre cause, et a souffert pour elle.
Ni nos revers, ni les insinuations perfides de nos ennemis, n'ont pu le
detacher de nos interets; il sera paye d'un juste retour: un prince de
son sang va s'asseoir sur le trone de Toscane.

Il se souviendra qu'il le doit a la fidelite de l'Espagne et a l'amitie
de la France; ses rades et ses ports seront fermes a nos ennemis et
deviendront l'asile de notre commerce et de nos vaisseaux.

L'Autriche, et c'est la qu'est le gage de la paix, l'Autriche, separee
desormais de la France par de vastes regions, ne connaitra plus cette
rivalite, ces ombrages qui, depuis tant de siecles, ont fait le tourment
de ces deux puissances et les calamites de l'Europe.

Par ce traite, tout est fini pour la France; elle n'aura plus a lutter
contre les formes et les intrigues d'un congres.

Le gouvernement doit un temoignage de satisfaction au ministre
plenipotentiaire qui a conduit cette negociation a cet heureux terme. Il
ne reste ni interpretation a craindre, ni explication a demander, ni
de ces dispositions equivoques dans lesquelles l'art de la diplomatie
depose le germe d'une guerre nouvelle.

Pourquoi faut-il que ce traite ne soit pas le traite de la paix
generale! C'etait le voeu de la France! C'etait l'objet constant des
efforts du gouvernement!

Mais tous ses efforts ont ete valus, L'Europe sait tout ce que le
ministere britannique a tente pour faire echouer les negociations de
Luneville.

En vain un agent du gouvernement lui declara, le 9 octobre 1800, que la
France etait prete a entrer avec lui dans une negociation separee: cette
declaration n'obtint que des refus, sous le pretexte que l'Angleterre
ne pouvait abandonner son allie. Depuis, lorsque cet allie a consenti
a traiter sans l'Angleterre, ce gouvernement cherche d'autres moyens
d'eloigner une paix si necessaire au monde.

Il viole des conventions que l'humanite avait consacrees, et declare la
guerre a de miserables pecheurs.

Il eleve des pretentions contraires a la dignite et aux droits de toutes
les nations. Tout le commerce de l'Asie et de colonies immenses ne
suffit plus a son ambition. Il faut que toutes les mers soient soumises
a la souverainete exclusive de l'Angleterre. Il arme contre la Russie,
le Danemarck et la Suede, parce que la Russie, la Suede et le
Danemarck ont assure par des traites de garantie, leur souverainete et
l'independance de leurs pavillons.

Les puissances du Nord, injustement attaquees, ont droit de compter
sur la France. Le gouvernement francais vengera avec elles une injure
commune a toutes les nations, sans perdre jamais de vue qu'il ne doit
combattre que pour la paix et pour le bonheur du monde.

_Le premier consul_, BONAPARTE.




Paris, le 25 pluviose an 9 (14 fevrier 1801).

_Reponse du premier consul a une deputation du corps legislatif[24]._

Le gouvernement recoit avec plaisir la deputation du corps legislatif.

Le peuple ne goutera pas encore tous les bienfaits de la paix, tant
qu'elle ne sera pas faite avec l'Angleterre; mais un esprit de vertige
s'est empare de ce gouvernement qui ne connait plus rien de sacre. Sa
conduite est injuste, non seulement envers le peuple francais, mais
encore envers toutes les puissances du continent; et lorsque les
gouvernemens ne sont pas justes, leur prosperite n'est que passagere.

Toutes les puissances du continent s'entendront pour faire rentrer
l'Angleterre dans le chemin de la moderation, de l'equite et de la
raison.

Mais la paix interieure a precede la paix exterieure.

Dans le voyage que je viens de faire dans plusieurs departemens, j'ai
ete touche de l'accord et de l'union qui regnaient entre tous les
citoyens. On ne doit attacher aucune importance aux harangues
inconsiderees de quelques hommes[25].

Le gouvernement se plait a rendre justice au zele du corps legislatif;
pour la prosperite du peuple francais et a son attachement pour le
gouvernement. En mon particulier, je desire que vous lui fassiez bien
connaitre la confiance que j'ai en lui, et combien je suis sensible a
cette demarche spontanee et au discours que vient de m'adresser son
president.

_Le premier consul_, BONAPARTE.

[Footnote 24: Envoyee pour le feliciter sur la paix de Luneville.]

[Footnote 25: Allusion aux discours tres hardis et tres liberaux
prononces au sein du tribunat lors de la discussion du projet de loi
sur les tribunaux speciaux. Ces discours avaient tellement deplu
a Bonaparte, que tous les historiens s'accordent a regarder le
mecontentement qu'ils lui firent eprouver, comme la cause principale de
la suppression ulterieure du tribunat.]




Paris, le 25 pluviose an 9 (14 fevrier 1801).

_Reponse du premier consul aux Belges qui faisaient partie de la
deputation du corps legislatif[26]._

Il n'etait plus au pouvoir du gouvernement de transiger pour les neuf
departemens qui formaient autrefois la Belgique, puisque, depuis leur
reunion, ils font partie integrante du territoire francais. Il est
cependant vrai de dire que le droit public, tel qu'il etait a cette
epoque reconnu en Europe, a pu autoriser des individus qui voyaient dans
S.M. l'empereur leur legitime souverain, a ne pas se reconnaitre comme
Francais.

Mais depuis le traite de Campo-Formio, tout habitant de la Belgique qui
a continue a reconnaitre l'empereur pour son souverain, et est reste a
son service, a par cela seul trahi son devoir et sa patrie; car depuis
ce traite les Belges etaient francais, comme le sont les Normands, les
Languedociens, les Lorrains, les Bourguignons.

Dans la guerre qui a suivi ce traite, les armees ont eprouve quelques
revers; mais quand meme l'ennemi aurait eu son quartier-general au
faubourg Saint-Antoine, le peuple francais n'eut jamais, ni cede ses
droits, ni renonce a la reunion de la Belgique.

BONAPARTE.

[Footnote 26: les deputes belges qui faisaient partie de la deputation
avaient adresse a Bonaparte une harangue particuliere.]




Paris, le 3 ventose an 9 (22 fevrier 1801). _Au ministre des finances._

Je sens vivement, citoyen ministre, la perte que nous venons de faire du
conseiller-d'etat Dufresne, directeur du tresor public.

L'esprit d'ordre et la severe probite qui le distinguaient si
eminemment, nous etaient encore bien necessaires.

L'estime public est la recompense des gens de bien. J'ai quelque
consolation a penser que, du sein de l'autre vie, il sent les regrets
que nous eprouvons.

Je desire que vous fassiez placer son buste dans la salle de la
tresorerie[27].

Je vous salue affectueusement.

BONAPARTE.

[Footnote 27: Ce buste, execute par le sculpteur Masson, fut place le 30
pluviose an 10 dans la salle designee par Bonaparte.]




Paris, le 21 messidor an 9 (10 juillet 1801).

_Aux Francais._

PROCLAMATION[28].

Francais,

Ce jour est destine a celebrer cette epoque d'esperance et de gloire ou
tomberent des institutions barbares; ou vous cessates d'etre divises en
deux peuples, l'un condamne aux humiliations, l'autre marque pour les
distinctions et pour les grandeurs; ou vos proprietes furent libres
comme vos personnes; ou la feodalite fut detruite, et avec elle ces
nombreux abus que des siecles avaient accumules sur vos tetes.

Cette epoque, vous la celebrates en 1790, dans l'union des memes
principes, des memes sentimens et des memes voeux. Vous l'avez celebree
depuis, tantot au milieu des triomphes, tantot sous le poids des fers,
quelquefois aux cris de la discorde et des factions.

Vous la celebrez aujourd'hui sous de plus heureux auspices. La discorde
se tait, les factions sont comprimees; l'interet de la patrie regne sur
tous les interets. Le gouvernement ne connait d'ennemis que ceux qui le
sont de la tranquillite du peuple.

La paix continentale a ete conclue par la moderation. Votre puissance et
l'interet de l'Europe en garantissent la duree.

Vos freres, vos enfans rentrent dans vos foyers, tous devoues a la cause
de la liberte, tous unis pour assurer le triomphe de la republique.

Bientot cessera le scandale des divisions religieuses.

Un Code civil, muri parla sage lenteur des discussions, protegera vos
proprietes et vos droits.

Enfin une dure, mais utile experience, vous garantit du retour des
dissensions domestiques, et sera long-temps la sauve-garde de votre
prosperite.

Jouissez, Francais, jouissez de votre position, de votre gloire et des
esperances de l'avenir; soyez toujours fideles a ces principes et a ces
institutions qui ont fait vos succes et qui feront la grandeur et la
felicite de vos enfans. Que de vaines inquietudes ne troublent jamais
vos speculations ni vos travaux. Vos ennemis ne peuvent plus rien contre
votre tranquillite.

_Tous les peuples envient vos destinees._

"Bonaparte, premier consul de la republique, ordonne que la proclamation
ci-dessus sera inseree au Bulletin des lois, publiee, imprimee et
affichee dans tous les departemens 4e la republique."

_Le premier consul_, BONAPARTE.

[Footnote 28: Elle devait etre, et fut en effet lue le 25 messidor
pendant la solennite de la fete destinee a celebrer l'anniversaire du 14
juillet.]




Paris, le 7 fructidor an 9 (24 aout 1801).

_Aux soldats du premier regiment d'artillerie[29]._

Soldats!

Votre conduite dans la citadelle de Turin a retenti dans toute l'Europe.

Une douleur profonde a precede dans le coeur de vos concitoyens le cri
de la vengeance.

Vous avez rendu de grands services... Vous etes couverts d'honorables
blessures; vous les avez recues pour la gloire de la republique...
Elle a triomphe de ses ennemis; elle tient le premier rang parmi les
puissances!!!

Mais que lui importerait tant de grandeur, si ses enfans indisciplines
se laissaient guider par les passions effrenees de quelques
miserables!!!

Vous etes entres sans ordre et tumultueusement dans une forteresse, en
violant toutes les consignes, sans porter aucun respect au drapeau du
peuple francais, qui y etait arbore.

Le brave officier qui etait charge de la defendre, vous l'avez tue, vous
avez passe sur son cadavre... Vous etes tous coupables.

Les officiers qui n'ont pas su vous preserver d'un tel egarement, ne
sont pas dignes de commander... Le drapeau que vous avez abandonne, qui
n'a pu vous rallier, sera suspendu au temple de Mars et couvert d'un
crepe funebre... Votre corps est dissous.

Soldats! Vous allez rentrer dans de nouveaux corps; donnez-y des preuves
d'une severe discipline. Faites que l'on dise: Ils ont du servir
d'exemples, mais ils sont toujours ce qu'ils ont ete, _les braves et
bons enfans de la patrie.

Le premier consul_, BONAPARTE.

[Footnote 29: Le premier regiment d'artillerie, en garnison a Turin,
s'etait insurge contre ses chefs, et avait tue sur le pont-levis de la
forteresse le chef de bataillon Jacquemain, commandant qui voulait en
defendre l'entree. Ce regiment fut etire, ses compagnies distribuees
dans d'autres corps, et les officiers juges par un conseil de guerre.]




Paris, le 17 brumaire an 10 (8 novembre 1801).

_Aux habitans de Saint-Domingue._

Quelles que soient votre origine et votre couleur, vous etes tous
Francais, vous etes tous libres, et tous egaux devant Dieu et devant la
republique.

La France a ete, comme Saint-Domingue, en proie aux factions et dechiree
par la guerre civile et par la guerre etrangere. Mais tout a change;
tous les peuples ont embrasse les Francais et leur ont jure la paix et
l'amitie. Tous les Francais se sont embrasses aussi et ont jure d'etre
tous des amis et des freres. Venez aussi embrasser les Francais et vous
rejouir de revoir vos amis et vos freres d'Europe.

Le gouvernement vous envoie le capitaine-general Leclerc; il amene avec
lui de grandes forces pour vous proteger contre vos ennemis et contre
les ennemie de la republique. Si l'on vous dit: _Cet forces sont
destinees a vous ravir votre liberte;_ repondez: _La republique ne
souffrira pas qu'elle nous soit enlevee._ Ralliez-Vous autour du
capitaine-general, il vous rapporte l'abondance et la paix; ralliez-vous
tous autour de lui. Qui osera se separer du capitaine-general, sera un
traitre a la patrie, et la colere de la republique le devorera, comme le
feu devore vos cannes dessechees.

_Le premier consul,_ BONAPARTE.




Paris, le 17 brumaire an 10 (8 novembre 1801).

_Au citoyen Toussaint-Louverture, general en chef de l'armee de
Saint-Domingue._

Citoyen general,

La paix avec l'Angleterre et toutes les puissantes de l'Europe qui vient
d'asseoir la republique au premier degre de puissance et de grandeur,
met le gouvernement a meme de s'occuper de la colonie de Saint-Domingue.
Nous y envoyons le citoyen Leclerc, notre beau-frere, en qualite de
capitaine-general, comme premier magistrat de la colonie. Il est
accompagne de forces convenables pour faire respecter la souverainete du
peuple francais. C'est dans ces circonstances que nous nous plaisons
a esperer que vous allez nous prouver, et a la France entiere, la
sincerite des sentimens que vous avez constamment exprimes dans les
differentes lettres que vous nous ayez ecrites. Nous avons concu pour
vous de l'estime, et nous nous plaisons a reconnaitre et a proclamer les
grands services que vous avez rendus au peuple francais. Si son pavillon
flotte sur Saint-Domingue, c'est a vous et aux braves Noirs qu'il le
doit. Appele par vos talens et la force des circonstances au premier
commandement, vous avez detruit la guerre civile, mis un frein a la
persecution de quelques hommes feroces, remis en honneur la religion et
le culte du Dieu de qui tout emane. La constitution que vous avez faite,
en renfermant beaucoup de bonnes choses, en contient qui sont
contraires a la dignite et a la souverainete du peuple francais, dont
Saint-Domingue ne forme qu'une portion.

Les circonstances ou vous vous etes trouve, environne de tous cotes
d'ennemis, sans que la metropole puisse ni vous secourir, ni vous
alimenter, ont rendu legitimes les articles de cette constitution qui
pourraient ne plus l'etre. Mais aujourd'hui que les circonstances sont
si heureusement changees, vous serez le premier a rendre hommage a
la souverainete de la nation qui vous compte au nombre de ses plus
illustres citoyens, par les services que vous lui avez rendus et par les
talens et la force de caractere dont la nature vous a doue. Une conduite
contraire serait inconciliable avec l'idee que nous avons concue de
vous. Elle vous ferait perdre vos droits nombreux a la reconnaissance et
aux bienfaits de la republique; et creuserait sous vos pas un precipice
qui, en vous engloutissant, pourrait contribuer au malheur de ces braves
noirs dont nous aimons le courage, et dont nous nous verrions avec peine
obliges de punir la rebellion.

Nous avons fait connaitre a vos enfans et a leur precepteur les
sentimens qui nous animent[30]. Nous vous les renvoyons.

Assistez de vos conseils, de votre influence et de vos talens le
capitaine-general. Que pourrez-vous desire, la liberte des Noirs? Vous
savez que dans tous les pays ou noua avons ete, nous l'avons donnee aux
peuples qui ne l'avaient pas. De la consideration, des honneurs, de la
fortune? Ce n'est pas apres les services que vons avez rendus, que
vous pouvez rendre encore dans cette circonstance, avec les sentimens
particuliers que nous avons pour vous, que vous devez etre incertain sur
votre consideration, votre fortune et les honneurs qui vous attendent.

Faites connaitre aux peuples de Saint-Domingue que la sollicitude que la
France a toujours portee a leur bonheur a ete souvent impuissante par
les circonstances imperieuses de la guerre; que les hommes venus du
continent pour l'agiter et alimenter les factions, etaient le produit
des factions, qui elles-memes dechiraient la patrie; que desormais
la paix et la force du gouvernement assurent leur prosperite et leur
liberte. Dites-leur que si la liberte est pour eux le premier des biens,
ils ne peuvent en jouir qu'avec le titre de citoyens francais, et que
tout acte contraire aux interets de la patrie, a l'obeissance qu'ils
doivent au gouvernement et au capitaine-general qui en est le delegue,
serait un crime contre la souverainete nationale, qui eclipserait leurs
services et rendrait Saint-Domingue le theatre d'une guerre malheureuse,
ou des peres et des enfans s'entr'egorgeraient.

Et vous, general, songez que vous etes le premier de votre couleur qui
soit arrive a une si grande puissance et qui se soit distingue par sa
bravoure et ses talens militaires, vous etes aussi devant Dieu et nous,
le principal responsable de leur conduite.

S'il etait des malveillans qui, disent aux individus qui ont joue le
principale role dans les troubles de Saint-Domingue, que nous venons
pour rechercher ce qu'ils ont fait pendant les temps d'anarchie;
assurez-les que nous ne nous informerons que de leur conduite dans cette
derniere circonstance, et que nous ne rechercherons le passe que pour
connaitre les traits qui les auraient distingues dans la guerre qu'ils
ont soutenue contre les Espagnols et les Anglais qui ont ete nos
ennemis.

Comptez sans reserve sur notre estime, et conduisez-vous comme doit le
faire un des principaux citoyens de la plus grande nation du monde.

_Le premier consul_, BONAPARTE.

[Footnote 30: Les enfans de Toussaint-Luverture etaient eleves a Paris,
aux frais de la republique. Le general Leclerc etait charge de les
ramener au general noir avec leur precepteur.]




Paris, le 18 brumaire an 10 (9 novembre 1801).

_Aux Francais._

Francais!

Vous l'avez enfin toute entiere, cette paix que vous avez meritee par de
si longs et de si genereux efforts[31]!

Le monde ne vous offre plus que des nations amies; et sur toutes les
mers, s'ouvrent pour vos vaisseaux des ports hospitaliers.

Fidele a vos voeux et a ses promesses, le gouvernement n'a cede ni a
l'ambition des conquetes, ni a l'attrait des entreprises hardies et
extraordinaires. Son devoir etait de rendre le repos a l'humanite et
de rapprocher par des liens solides et durables cette grande famille
europeenne dont la destinee est de faire les destinees de l'Univers. Sa
premiere tache est remplie; Une autre commence pour vous et pour lui. A
la gloire des combats faisons succeder une gloire plus doute pour les
citoyens, moins redoutable pour nos voisins.

Perfectionnons, mais surtout apprenons aux generations naissantes, a
cherir nos institutions et nos lois. Qu'elles croissent pour l'egalite
civile, pour la liberte publique, pour la prosperite nationale! Portons
dans les ateliers de l'agriculture et des arts cette ardeur, cette
constance, cette patience qui ont etonne l'Europe dans toutes nos
circonstances difficiles. Unissons aux efforts du gouvernement les
efforts des citoyens pour enrichir, pour feconder toutes les parties de
notre vaste territoire.

Soyons le lien et l'exemple des peuples qui nous environnent. Que
l'etranger qu'un interet de curiosite attirera parmi nous, s'y arrete,
attache par le charme de nos moeurs, par le spectacle de notre union, de
notre industrie et par l'attrait de nos jouissances; qu'il s'en retourne
dans sa patrie plus ami du nom francais, plus ami et meilleur.

S'il reste encore des hommes que tourmente le besoin de hair leurs
concitoyens, ou qu'aigrisse le souvenir de leurs pertes, d'immenses
contrees les attendent; qu'ils osent aller y chercher des richesses et
l'oubli de leurs infortunes et de leurs peines. Les regards de la patrie
les y suivront; elle secondera leur courage: un jour, heureux de leurs
travaux, ils reviendront dans son sein, dignes d'etre citoyens d'un etat
libre, et corriges du delire des persecutions.

Francais! il y a deux ans, ce meme jour vit terminer vos dissentions
civiles, s'aneantir toutes les factions! Des-lors vous putes concentrer
votre energie, embrasser tout ce qui est grand aux yeux de l'humanite,
tout ce qui est utile aux interets de la patrie; partout le gouvernement
fut votre guide et votre appui. Sa conduite sera constamment la meme.
Votre grandeur fait la sienne, et votre bonheur est la seule recompense
a laquelle il aspire.

_Le premier consul_, BONAPARTE.

[Footnote 31: Les preliminaires de paix entre la France et l'Angleterre
avaient ete signes le 9 vendemiaire (1er octobre 1801).]




Paris, le 1er frimaire an 10 (22 novembre 1801).

_Au corps legislatif._

EXPOSE DE LA SITUATION DE LA REPUBLIQUE.

C'est avec une douce satisfaction que le gouvernement offre a la nation
le tableau de la situation de la France pendant l'annee qui vient de
s'ecouler. Tout au dedans et au dehors a pris une face nouvelle; et de
quelque cote que se portent les regards, s'ouvre une longue perspective
d'esperance et de bonheur.

Dans l'ouest et dans le midi, des restes de brigands infestaient les
routes et desolaient les campagnes, invisibles a la force armee qui
les poursuivait, ou proteges contre elle par la terreur meme qu'ils
inspiraient a leurs victimes jusqu'au sein des tribunaux, si quelquefois
ils y etaient traduits, leur audace glacait d'effroi les accusateurs
et les temoins, les jures et les juges. Des mains de la justice, ces
monstres impunis s'elancaient a de nouveaux forfaits.

Il fallait contre ce fleau destructeur de toute societe, d'autres armes
que les formes lentes et graduees avec lesquelles la vindicte publique
poursuit des coupables isoles qui se cachent dans le silence et dans
l'ombre.

Des tribunaux speciaux ont ete crees, dont l'action plus rapide et plus
sure put les atteindre et les frapper. De grands coupables ont ete
saisis; les temoins ont cesse d'etre muets; les juges ont obei a leur
conscience et la societe a ete vengee. Ceux qui ont echappe a la justice
fuient desormais de repaires en repaires; et chaque jour la republique
vomit de son sein cette derniere ecume des vagues qui l'ont si
long-temps agitee.

Cependant l'innocence n'a eu rien a redouter; la securite des citoyens
n'a point ete alarmee des mesures destinees a punir leurs oppresseurs;
et les sinistres presages dont on avait voulu epouvanter la liberte, ne
se sont realises que contre le crime.

Du mois de floreal an 9, jusqu'au 1er vendemiaire an 10, sept cent
vingt-quatre jugemens ont ete prononces par le tribunaux speciaux;
dix-neuf seulement ont ete rejetes par le tribunal de cassation, a
raison d'incompetence. On ne peut donc leur reprocher ni exces de
pouvoir, ni invasion de la justice ordinaire.

Le gouvernement, des les premiers jours de son installation, proclama la
liberte des consciences. Cet acte solennel porta le calme dans des ames
que des rigueurs imprudentes avaient effarouchees. Il a depuis annonce
la fin des dissensions religieuses; et en effet des mesures ont ete
concertees avec le souverain pontife de l'Eglise catholique pour reunir
dans les memes sentimens ceux qui professent une commune croyance. En
meme temps un magistrat charge de tout ce qui concerne les cultes, s'est
occupe des droits de tous. Il a recueilli dans des conferences avec
des ministres lutheriens et calvinistes, les lumieres necessaires
pour preparer les reglemens qui assureront a tous la liberte qui leur
appartient, et la publicite que l'interet de l'ordre social autorise a
leur accorder.

Des mesures egales pourvoiront a l'entretien de tous les cultes; rien ne
sera laisse a la disposition arbitraire de leurs ministres, et le tresor
public n'en sentira point de surcharge.

Si quelques citoyens avaient ete alarmes par de vaines rumeurs, qu'ils
se rassurent: le gouvernement a tout fait pour rapprocher les esprits;
mais il n'a rien fait qui put blesser les principes et l'independance
des opinions. La paix continentale fixa ce qui restait encore
d'inquietude et de craintes vagues dans les esprits; deja heureux de
tout le bonheur qu'ils attendaient encore, les citoyens se reposerent au
sein de la constitution, et y attacherent toute leur destinee.

Des administrateurs eclaires et fideles ont bien seconde cette
disposition des esprits; presque partout l'action de l'autorite,
transmise par eux, n'a rencontre qu'empressement, amour et
reconnaissance.

De la, dans le gouvernement cette securite qui a fait sa force. Il n'a
pas plus doute de l'opinion publique que de ses propres sentimens, et
il ose la provoquer sans craindre sa reponse. Ainsi un prince[32],
issu d'un sang qui regna sur la France, a traverse nos departemens,
a sejourne dans la capitale, a recu du gouvernement des honneurs qui
etaient dus a sa couronne, a recu des citoyens tous les egards qu'un
peuple doit a un autre peuple dans la personne de celui qui est appele
a le gouverner; et aucun soupcon n'a altere le calme du commandement,
aucune rumeur n'a trouble la tranquillite des esprits; partout on a
vu la contenance d'un peuple libre et les affections d'un peuple
hospitalier: les etrangers, les ennemis de la patrie, ont reconnu que
la republique etait dans le coeur des Francais, et qu'elle y avait deja
toute la maturite des siecles.

[Footnote 32: Le roi d'Etrurie, issu de la branche des Bourbons
d'Espagne.]

La rentree de nos guerriers sur le territoire de la France, a ete une
suite de fetes et de triomphes. Ces vainqueurs si redoutes dans les
combats ont ete parmi nous des amis et des freres; heureux du bonheur
public, jouissant sans orgueil de la reconnaissance qu'ils avaient
meritee, et se montrant, par la plus severe discipline, dignes des
victoires qu'ils avaient obtenues.

Dans la guerre qui nous restait encore a soutenir, les evenemens ont
ete meles de succes et de revers. Reduite a lutter contre la marine
d'Angleterre, avec des forces inegales, notre marine s'est montree avec
courage sur la Mediterranee couverte de flottes ennemies; elle a rappele
sur l'Ocean quelques souvenirs de son ancien eclat; elle a, par une
glorieuse resistance, etonne l'Angleterre accourue sur ses rives pour
etre temoin de sa defaite; et sans le retour de la paix, il lui etait
permis d'esperer qu'elle vengerait ses malheurs passes et les fautes qui
les avaient produits.

En Egypte, les soldats de l'armee d'Orient ont cede; mais ils ont cede
aux circonstances plus qu'aux forces de la Turquie et de l'Angleterre;
et certainement ils eussent vaincu s'ils avaient combattu reunis. Enfin
ils rentrent dans leur patrie; ils y rentrent avec la gloire qui est
due a quatre annees de courage et de travaux; ils laissent a l'Egypte
d'immortels souvenirs, qui, peut-etre un jour y reveilleront les arts et
les institutions sociales. L'histoire du moins ne taira pas ce qu'ont
fait les Francais pour y reporter la civilisation et les connaissances
de l'Europe; elle dira par quels efforts ils l'avaient conquise; par
quelle sagesse, par quelle discipline ils l'ont si long-temps conservee;
et, peut-etre, elle en deplorera la perte comme une nouvelle calamite du
genre Humain.

Vingt-huit mille Francais entrerent en Egypte pour la conquerir:
d'autres y ont ete depuis envoyes a differentes epoques; mais d'autres,
en nombre a peu pres egal, en etaient revenus. Vingt-trois mille
rentrent en France apres l'evacuation, non compris les etrangers qui ont
suivi leur fortune. Ainsi, quatre campagnes, de nombreux combats, et les
maladies n'auront pas enleve un cinquieme de l'armee d'Orient.

Apres la guerre continentale, tout ce que les circonstances ont permis
de reformer dans le militaire, le gouvernement l'a Opere.

Des conges absolus sont accordes; ils le sont sans preference, sans
faveur, et dans un ordre irrevocablement fixe. Ceux-qui, les premiers,
ont pris les armes pour obeir aux lois de la requisition, en obtiennent
les premiers.. Pour remplir le vide que ces conges laisseront dans
l'armee, il sera necessaire d'appeler des conscrits de l'an 9 et de l'an
10; et, dans cette session, un projet de loi sera presente au corps
legislatif pour les mettre a la disposition du gouvernement; mais
le gouvernement n'en appellera que le nombre qui sera strictement
necessaire pour maintenir l'armee au complet de l'etat de paix.

Nous jouirons de la paix; mais la guerre laissera un fardeau qui pesera
long-temps sur nos finances: acquitter des depenses qui n'ont pu etre
prevues ni calculees, recompenser les services de nos defenseurs,
ranimer les travaux dans nos arsenaux et dans nos ports, rendre une
marine a la France; recreer tout ce que la guerre a detruit, tout ce que
le temps a consume; porter enfin tous nos etablissemens au point ou les
demandent la grandeur et la surete de la republique; tout cela ne peut
se faire qu'avec un accroissement de revenus. Les revenus s'accroitront
d'eux-memes avec la paix; le gouvernement les menagera avec la plus
severe economie: mais si l'accroissement naturel des revenus, si
l'economie la plus severe ne peuvent suffire, la nation jugera
les besoins, et le gouvernement proposera les ressources que les
circonstances rendront necessaires.

Dans tout le cours de l'an 9, a peine quelques communications rares ont
existe entre la metropole et ses colonies.

La Guadeloupe a conserve un reste de culture et de prosperite; mais la
souverainete de la republique y a recu plus d'un outrage. En l'an 8, un
agent unique y commandait; il est deporte par une faction. Trois agens
lui succedent; deux deportent le troisieme et le remplacent par un homme
de leur choix. Un autre meurt; et les deux qui restent s'investissent
seuls du pouvoir qui devait etre exerce par trois. Sous cette agence
militaire et illegale, l'anarchie, le despotisme regnent tour a tour;
les colons, les allies l'accusent et lui imputent des erreurs et des
crimes. Le gouvernement a tente d'organiser une administration nouvelle;
un capitaine-general, un prefet, un commissaire de justice subordonnes
entre eux; mais se succedant l'un a l'autre si les circonstances
l'exigent, offrent un pouvoir unique qui a une sorte de censure, mais
point de rivalite qui en trouble l'action et en paralyse la force.
Cette administration existe, et bientot on saura si elle a justifie les
esperances qu'on en avait concues. Des son arrivee, le capitaine-general
a eu a combattre l'esprit de faction; il a cru devoir envoyer en France
treize individus artisans de troubles et moteurs de deportations. Le
gouvernement a pense que de pareils hommes seraient dangereux en France,
et a ordonne qu'ils fussent renvoyes dans celle des colonies qu'ils
voudraient choisir; la Guadeloupe Exceptee.

A Saint-Domingue, des actes irreguliers ont alarme la soumission.
Sous des apparences equivoques, le gouvernement n'a voulu voir que
l'ignorance qui confond les noms et les choses, qui usurpe quand elle ne
croit qu'obeir. Mais une flotte et une armee qui s'appretent a partir
des ports de l'Europe, auront bientot dissipe tous les nuages; et
Saint-Domingue rentrera tout entier sous les lois de la republique. A
Saint-Domingue et a la Guadeloupe il n'y a plus d'esclaves; tout y est
libre; tout y restera libre.

La sagesse et le temps y rameneront l'ordre et y retabliront la culture
et les travaux.

A la Martinique, ce seront des principes differens. La Martinique a
conserve l'esclavage, et l'esclavage y sera conserve. Il en a trop coute
a l'humanite pour tenter encore, dans cette partie, une revolution
nouvelle.

La Guyanne a prospere sous un administrateur actif et vigoureux; elle
prosperera davantage sous l'empire de la paix, et agrandie d'un nouveau
territoire qui appelle la culture et promet des richesses.

Les Iles de France et de la Reunion sont restees fideles a la metropole
au milieu des factions et sous une administration faible, incertaine,
telle que le hasard l'a faite, et qui n'a recu du gouvernement ni
impulsion ni secours. Ces colonies si importantes sont rassurees; elles
ne craignent plus que la metropole, eu donnant la liberte aux noirs, ne
constitue l'esclavage des blancs.

L'ordre etabli, des l'annee derniere, dans la perception des revenus et
dans la distribution des depenses, n'avait laisse que peu d'amelioration
a faire dans cette partie. Une surveillance active a porte la lumiere
sur des dilapidations passees et sur des abus presens; des coupables ont
ete denonces a l'opinion publique et aux tribunaux.

L'action des regies a ete concentree; et de la plus d'energie et
d'ensemble dans l'administration, plus de celerite dans les informations
et dans les resultats.

Des mesures ont ete prises pour accelerer encore les versemens dans les
caisses publiques, pour assurer plus de regularite dans l'acquittement
des depenses, pour en rendre la comptabilite plus simple et plus active.

L'art des faussaires a fait des progres alarmans pour la societe. Avec
des pieces fausses, on etablissait des fournitures qui n'avaient jamais
ete faites; on en etablissait sur des pieces achetees a Paris; et avec
ces titres on trompait les liquidateurs, et on devorait la fortune
publique. Pour prevenir desormais ces abus et ces crimes, le
gouvernement a voulu que les liquidations faites dans les bureaux des
ministres fussent soumises a une nouvelle epreuve, et ne constituassent
la republique debitrice qu'apres qu'elles auraient ete verifiees par un
conseil d'administration.

Le ministre des finances est rendu tout entier aux travaux qu'exigent la
perception des revenus et le systeme de nos contributions.

Un autre veille immediatement sur le depot de la fortune publique, et sa
responsabilite personnelle en garantit l'inviolabilite.

La caisse d'amortissement a recu une organisation plus complete. Un
seul homme en dirige les mouvemens; mais quatre administrateurs en
surveillent les details; conseils et, s'il le fallait, censeurs de
l'agent qu'ils doivent seconder.

La propriete la plus precieuse de la republique, les forets nationales
ont ete confiees a une administration qui, toute entiere a cet objet
unique, y portera des yeux plus exerces, des connaissances plus
positives et une surveillance plus severe.

L'instruction publique a fait quelques pas a Paris et dans un petit
nombre de departemens; dans presque tous les autres, elle est
languissante et nulle. Si nous ne sortons pas de la route tracee,
bientot il n'y aura de lumieres que sur quelques points, et ailleurs
ignorance et barbarie.

Un systeme d'instruction publique plus concentre a fixe les pensees
du gouvernement. Des ecoles primaires affectees a une ou plusieurs
communes, si les circonstances locales permettent cette association,
offriront partout aux enfans des citoyens, ces connaissances
elementaires sans lesquelles l'homme n'est guere qu'un agent aveugle et
dependant de tout ce qui l'environne.

Les instituteurs y auront un traitement fixe, fourni par les communes,
et un traitement variable, forme de retributions convenues avec les
parens qui seront en etat de les supporter.

Quelques fonctions utiles pourront etre assignees a ces instituteurs, si
elles peuvent se concilier avec leur fonction premiere et necessaire.

Dans des ecoles secondaires, s'enseigneront les elemens des langues
anciennes, de la geographie, de l'histoire et du calcul.

Ces ecoles se formeront, ou par des entreprises particulieres avouees de
l'administration publique, ou par le concours des communes.

Elles seront encouragees par des concessions d'edifices publics; par des
places gratuites dans les ecoles superieures, accordees aux eleves qui
se seront le plus distingues; et enfin par des gratifications accordees
a un nombre determine de professeurs qui auront fourni le plus d'eleves
aux ecoles superieures.

Trente ecoles, sous le nom de _lycees_, seront formees et entretenues
aux frais de la republique, dans les villes principales qui, par leur
situation et les moeurs de leurs habitans, seront plus favorables a
l'etude des lettres et des sciences.

La seront enseignees les langues savantes, la geographie, l'histoire,
la logique, la physique, la geometrie, les mathematiques; dans
quelques-unes, les langues modernes dont l'usage sera indique par leur
situation.

Six mille eleves de la patrie seront distribues dans ces trente
etablissemens, entretenus et instruits aux depens de la republique.

Trois mille seront des enfans de militaires ou de fonctionnaires qui
auront bien servi l'etat.

Trois mille autres seront choisis dans les ecoles secondaires, d'apres
des examens et des concours determines, et dans un nombre proportionne a
la population des departemens qui devront les fournir.

Les eleves des departemens reunis seront appeles dans les lycees
de l'interieur, s'y formeront a nos habitudes et a nos moeurs, s'y
nourriront de nos maximes et reporteront dans leurs familles l'amour de
nos institutions et de nos lois.

D'autres eleves y seront recus, entretenus et instruits aux frais de
leurs parens.

Six millions seront destines chaque annee a la formation et a
l'entretien de ces etablissemens, a l'entretien et a l'instruction des
eleves de la patrie, au traitement des professeurs, au traitement des
directeurs et des agens comptables.

Les ecoles speciales formeront le dernier degre d'instruction publique;
il en est qui sont deja constituees, et qui conserveront leur
organisation; d'autres seront etablies dans les lieux que les
convenances indiqueront, et pour les professions auxquelles elles seront
necessaires.

Tel est en raccourci le systeme qui a paru au gouvernement reunir le
plus d'avantages, le plus de chances de succes, et que dans cette
session il proposera au corps legislatif, reduit en projet de loi. Sa
surveillance peut suffire a trente etablissemens; un plus grand nombre
echapperait a ses soins et a ses regards; mais surtout un plus grand
nombre ne trouverait aujourd'hui ni ces professeurs distingues qui font
la reputation des ecoles, ni des directeurs capables d'y maintenir
une severe discipline, ni des conseils assez eclaires pour en diriger
l'administration.

Trente lycees, sagement distribues sur le territoire de la republique,
en embrasseront toute l'etendue par leurs rapports, repandront sur
toutes ses parties l'eclat de leurs lumieres et de leurs succes,
frapperont jusqu'aux regards de l'etranger, et seront pour eux
ce qu'etaient naguere pour nous quelques ecoles d'Allemagne et
d'Angleterre, ce que furent quelques universites fameuses, qui, vues
dans le lointain, commandaient l'admiration et le respect de l'Europe.

Le Code civil fut annonce l'annee derniere aux deliberations du corps
legislatif; mais le travail s'accrut sous la main des redacteurs; les
tribunaux furent appeles a le perfectionner; et, enrichi de leurs
observations, il est soumis dans le conseil-d'etat a une severe
discussion.

Toutes les parties qui le composent seront successivement presentees
a la sanction des legislateurs: ainsi cet important ouvrage aura subi
toutes les epreuves, et sera le resultat de toutes les lumieres.

Les ateliers se multiplient dans les maisons d'arret et de detention,
et le travail en bannit l'oisivete qui corrompt encore ceux qui etaient
deja corrompus. Dans nombre de departemens il n'y a plus de mendicite.

Les hospices sortent peu a peu de cet etat de detresse qui faisait la
honte de la nation et la douleur du gouvernement; deja la bienfaisance
particuliere les enrichit de ses offrandes, et atteste le retour de
ces sentimens fraternels que des lois imprudentes et de longs malheurs
semblaient avoir bannis pour toujours.

Sur toutes les grandes communications, les routes ont ete ou seront
bientot reparees. Le produit de la taxe d'entretien eprouve partout des
accroissemens progressifs. Le plus interessant de tous les canaux est
creuse aux depens du tresor public, et d'autres seront bientot crees par
l'industrie particuliere.

Les lettres et les arts ont recu tout ce que les circonstances ont
permis de leur donner d'encouragement et de secours.

Des projets ont ete concus pour l'embellissement de Paris, et deja
quelques-uns s'executent. Une association particuliere formee par le
zele, bien plus que par l'interet, lui construit des ponts qui ouvriront
des communications utiles et necessaires. Une autre association lui
donnera un canal et des eaux salubres, qui manquent encore a cette
capitale.

Les departemens ne seront point negliges. De tous cotes on recherche
quels travaux sont necessaires pour les orner ou les feconder. Des
collections de tableaux sont destinees a former des museum dans les
villes principales; leur vue inspirera aux jeunes citoyens le gout des
arts, et ils arreteront la curiosite des voyageurs.

Au moment ou la paix generale va rendre aux arts et au commerce toute
leur activite, le devoir le plus cher au gouvernement est d'eclairer
leur route, d'encourager leurs travaux, d'ecarter tout ce qui pourrait
arreter leur essor. Il appellera sur ces grands interets toutes les
lumieres; il reclamera tous les conseils de l'experience; il fixera
aupres de lui, pour les consulter, les hommes qui, par des connaissances
positives, par une probite severe, par des vues desinteressees, seront
dignes de sa confiance et de l'estime publique.

Heureux si le genie national seconde son ardeur et son zele, si par ses
soins, la prosperite de la republique egale un jour ses triomphes et sa
gloire.

Dans nos relations exterieures, le gouvernement ne craindra point de
devoiler ses principes et ses maximes: fidelite pour nos allies, respect
pour leur independance, franchise et loyaute avec nos ennemis; telle a
ete sa politique.

La Batavie reprochait a son organisation de n'avoir pas ete concue pour
elle.

Mais depuis plusieurs annees cette organisation regissait la Batavie. Le
principe du gouvernement est que rien n'est plus funeste au bonheur
des peuples que l'instabilite des institutions; et quand le directoire
batave l'a pressenti sur des changemens, il l'a constamment rappele a ce
principe.

Mais enfin le peuple batave a voulu changer, et il a adopte une
constitution nouvelle. Le gouvernement l'a reconnue cette constitution;
et il a du la reconnaitre, parce qu'elle etait dans la volonte d'un
peuple independant. Vingt-cinq mille Francais devaient rester en
Batavie, aux termes du traite de la Haye, jusqu'a la paix generale. Les
Bataves ont desire que ces forces fussent reduites; et en vertu d'une
convention recente, elles ont ete reduites a dix mille hommes.

L'Helvetie a donne, pendant l'an 9, le spectacle d'un peuple dechire par
les partis, et chacun de ces partis invoquant le pouvoir, et quelquefois
les armes de la France.

Nos troupes ont recu l'ordre de rentrer sur notre territoire; quatre
mille hommes seulement restent encore en Helvetie, d'apres le voeu de
toutes les autorites locales, qui ont reclame leur presence.

Souvent l'Helvetie a soumis au premier consul des projets
d'organisation; souvent elle lui a demande des conseils: toujours il l'a
rappelee a son independance.

"Souvenez-vous seulement, a-t-il dit, quelquefois, du courage et des
vertus de vos peres; ayez une organisation simple comme leurs moeurs.
Songez a ces religions, a ces langues differentes qui ont leurs limites
marquees, a ces vallees, a ces montagnes qui vous separent, a tant de
souvenirs attaches a ces bornes naturelles; et qu'il reste de tout
cela une empreinte dans votre organisation. Surtout, pour l'exemple de
l'Europe, conservez la liberte et l'egalite a cette nation qui leur a,
la premiere, appris a etre independans et libres."

Ce n'etait la que des conseils, et ils ont ete froidement ecoutes.
L'Helvetie est restee sans pilote au milieu des orages. Le ministre de
la republique n'a montre qu'un conciliateur aux partis divises, et le
general de nos troupes a refuse aux factions l'appui de ses forces.

La Cisalpine, la Ligurie ont enfin arrete leur organisation. L'une et
l'autre craignent, dans les mouvemens des premieres nominations, le
reveil des rivalites et des haines. Elles ont paru desirer que le
premier consul se chargeat de ces nominations.

Il tachera de concilier ce voeu de deux republiques qui sont cheres a la
France, avec les fonctions plus sacrees que sa place lui impose.

Lucques a expie dans les angoisses d'un regime provisoire les erreurs
qui lui meriterent l'indignation du peuple francais. Elle s'occupe
aujourd'hui a se donner une organisation definitive.

Le roi de Toscane, tranquille sur son trone, est reconnu par de grandes
puissances et le sera bientot par toutes.

Quatre mille Francais lui gardent Livourne, et attendent, pour
l'evacuer, qu'il ait organise une armee nationale.

Le Piemont forme notre vingt-septieme division militaire, et, sous un
regime plus doux, oublie les malheurs d'une longue anarchie.

Le Saint-Pere, souverain de Rome, possede ses etats dans leur integrite.
Les places de Pesaro, de Fano, de Castel Saint-Leone qui avaient ete
occupees par les troupes cisalpines, lui ont ete restituees.

Quinze cents Francais sont encore dans la citadelle d'Ancone, pour en
assurer les communications avec l'armee du midi.

Apres la paix de Luneville, la France pouvait tomber de tout son poids
sur le royaume de Naples, punir le souverain d'avoir, le premier, rompu
les traites, et le faire repentir des affronts, que les Francais avaient
recus dans le port meme de Naples: mais le gouvernement se crut venge
des qu'il fut maitre de l'etre; il ne se sentit plus que le desir et
la necessite de la paix; pour la donner, il ne demande que les ports
d'Otrante, necessaires a ses desseins sur l'Orient, depuis que Malte
etait occupee par les Anglais.

Paul 1er avait aime la France; il voulait la paix de l'Europe, il
voulait surtout la liberte des mers. Sa grande ame fut emue des
sentimens pacifiques que le premier consul avait manifestes; elle le fut
depuis de nos succes et de nos victoires: de la, de premiers liens qui
l'attacherent a la republique.

Huit mille Russes avaient ete faits prisonniers en combattant avec les
allies; mais le ministere, qui dirigeait alors l'Angleterre, avait
refuse de les echanger contre des prisonniers francais. Le gouvernement
s'indigna de ce refus; il resolut de rendre a leur patrie de braves
guerriers abandonnes de leurs allies; il les rendit d'une maniere digne
de la republique, digne d'eux et de leur souverain. De la, des noeuds
plus etroits et un rapprochement plus intime.

Tout-a-coup, la Russie, le Danemarck, la Suede, la Prusse s'unissant,
une coalition est formee pour garantir la liberte des mers; le Hanovre
est occupe par les troupes prussiennes; de grandes, de vastes operations
se preparent; mais Paul 1er meurt subitement.

La Baviere s'est hatee de reformer les liens qui l'unissaient a la
France. Cet allie important pour nous a fait de grandes pertes sur la
rive gauche du Rhin. L'interet et le desir de la France sont que la
Baviere obtienne sur la rive droite une juste et entiere indemnite.

De grandes discussions se sont elevees a Ratisbonne sur l'execution du
traite de Luneville; mais ces discussions ne regardent pas immediatement
la republique. La paix de Luneville conclue avec l'Europe et ratifiee
parla diete, a fixe irrevocablement de ce cote-la tous les interets de
la France.

Si la republique prend encore part aux discussions de Ratisbonne, ce
n'est que comme garant de stipulations contenues dans l'article 7 du
traite de Luneville, et pour maintenir un juste equilibre dans la
Germanie.

La paix avec la Russie a ete signee, et rien ne troublera desormais les
relations de deux grands peuples, qui, avec tant de raison de s'aimer,
n'en ont aucune de se craindre, et que la nature a places aux deux
extremites de l'Europe pour en etre le contre-poids au nord et au midi.
La Porte rendue a ses veritables interets et a son inclination pour la
France, a retrouve son allie le plus ancien et le plus fidele.

Avec les Etats-Unis d'Amerique toutes les difficultes ont ete aplanies.

Enfin, des preliminaires de paix avec l'Angleterre ont ete ratifies.

La paix avec l'Angleterre devait etre le produit de longues
negociations, soutenues d'un systeme de guerre qui, quoique lent dans
ses preparatifs, etait infaillible dans ses resultats.

Deja la plupart de ses allies l'avaient abandonnee. Le Hanovre, seule
possession de son souverain sur le continent, etait toujours au pouvoir
de la Prusse; la Porte, menacee par nos positions importantes sur
l'Adriatique, avait entame une negociation particuliere.

Le Portugal lui restait: soumis depuis si long-temps a l'influence et au
commerce exclusif des Anglais, le Portugal n'etait plus en effet qu'une
province de la Grande-Bretagne. C'etait la que l'Espagne devait trouver
une compensation pour la restitution de l'ile de la Trinite. Son armee
s'avance; une division des troupes de la republique campe sur la
frontiere du Portugal pour appuyer ses operations; mais apres les
premieres hostilites et quelques legeres escarmouches, le ministere
espagnol ratifie separement le traite de Badajoz, Des-lors on dut
pressentir pour l'Espagne la perte de la Trinite; des-lors, en effet,
l'Angleterre la regarda comme une possession qui lui etait acquise, et
desormais ecarta de la negociation tout ce qui pouvait en faire supposer
la restitution possible.

Avant de ratifier le traite particulier de la France avec le Portugal,
le gouvernement fit connaitre au cabinet de Madrid cette determination
de l'Angleterre.

L'Angleterre s'est refusee avec la meme inflexibilite a la restitution
de l'ile de Ceylan; mais la republique batave trouvera dans les
nombreuses possessions qui lui sont rendues, le retablissement de son
commerce et de sa puissance.

La France a soutenu les interets de ses allies avec autant de force
que les siens; elle a ete jusqu'a sacrifier des avantages plus grands
qu'elle aurait pu obtenir pour elle-meme; mais elle a ete forcee de
s'arreter au point ou toute negociation devenait impossible. Ses allies
epuises ne lui offraient plus de ressources pour la continuation de
la guerre; et les objets dont la restitution leur etait refusee par
l'Angleterre, ne balancaient pas pour eux les chances d'une nouvelle
campagne et toutes les calamites dont elle pouvait les accabler.

Ainsi, dans toutes les parties du monde, la republique n'a plus que des
amis ou des allies, et partout son commerce et son industrie rentrent
dans leurs canaux accoutumes.

Dans tout le cours de la negociation, le ministere actuel d'Angleterre a
montre une volonte franche de mettre un terme aux malheurs de la guerre;
le peuple anglais a embrasse la paix avec enthousiasme; les haines de la
rivalite sont eteintes; il ne restera que l'imitation de grandes actions
et les entreprises utiles.

Le gouvernement avait mis son ambition a replacer la France dans ses
rapports naturels avec toutes les nations; il mettra sa gloire a
maintenir son ouvrage, et a perpetuer une paix qui fera son bonheur
comme celui de l'humanite.

_Le premier consul_, BONAPARTE.




Paris, le 3 frimaire an 10 (24 novembre 1801).

_Reponse du premier consul une deputation du corps legislatif[33]._

Le gouvernement apprecie la demarche du corps legislatif.

Il est sensible a ce que vous venez de lui dire de sa part.

Les actes du corps legislatif, pendant la derniere session, ont
contribue a aider la marche de l'administration et a nous faire arriver
a l'etat ou nous sommes.

Il portera les memes sentimens dans les travaux de la session qui
commence. C'est un moyen sur de faire le bien-etre et la prosperite du
peuple francais, _notre souverain a tous..._

C'est lui qui juge tous nos travaux. Ceux qui le serviront avec purete
et zele seront accompagnes dans leur retraite par la consideration et
l'estime de leurs concitoyens.

BONAPARTE.

[Footnote 33: Envoyee pour remercier le premier consul de son expose de
la situation de la republique.]




Paris, le 15 frimaire an 10 (16 decembre 1801).

_Au senat conservateur._

Senateurs,

Depuis la paix generale c'est la premiere fois que, pour se conformer
au voeu de la constitution, le premier consul a a vous presenter des
candidats pour les places vacantes au senat.

Dans cette memorable circonstance, il a paru convenable de choisir
des citoyens militaires pour donner aux armees un temoignage de la
satisfaction et de la reconnaissance nationales. En consequence, le
premier consul, conformement a l'article 16 de la constitution, vous
presente comme candidats a la place vacante par la mort du citoyen
Crassous, senateur, et aux deux places auxquelles le senat doit nommer,
en execution de l'art. 15 de la constitution; Le citoyen Lamartilliere,
general de division d'artillerie, qui, quoique deja dans un age
avance, a commande constamment, pendant toute la guerre de la liberte,
l'artillerie aux differentes armees. Il n'a voulu se donner aucun repos
tant qu'il y a eu des ennemis a combattre; Le general Jourdan, vainqueur
a Fleurus, et administrateur general du Piemont; Le general Borruyer,
commandant en chef des invalides. Le premier consul desire que les
veterans de la patrie voient dans la presentation de leur chef une
marque du souvenir du gouvernement.

_Le premier consul_, BONAPARTE.




Paris, 12 nivose an 10 (2 janvier 1803).

_Au corps legislatif._

Legislateurs,

Le gouvernement a arrete de retirer le projet de loi du Code civil et
celui sur le retablissement de la marque pour les condamnes. C'est avec
peine qu'il se trouve oblige de remettre a une autre epoque les lois
attendues avec tant d'interet par la nation. Mais il s'est convaincu que
le temps n'est pas venu ou l'on portera dans ces grandes discussions le
calme et l'unite d'intention qu'elles demandent.

_Le premier consul_, BONAPARTE.




Paris, 16 nivose an 10 (6 janvier 1803).

Au citoyen Reding.

Citoyen Reding, depuis deux ans vos compatriotes m'ont quelquefois
consulte sur leurs affaires. Je leur ai parle comme l'aurait fait le
premier magistrat des Gaules dans le temps ou l'Helvetie en faisait
partie.

Les conseils que je leur ai donnes pouvaient les conduire a bien, et
leur epargner deux mois d'angoisses; ils en ont peu profite. Vous me
paraissez anime du desir du bonheur de votre patrie; soyez seconde
par vos compatriotes, et que l'Helvetie se replace enfin parmi les
puissances de l'Europe.

Les circonstances de la guerre ont conduit les armees francaises sur
votre territoire: le desir de la liberte a arme vos peuples, et surtout
ceux des campagnes, contre les privileges. Des evenemens de differente
nature se sont succedes en peu d'annees; vous avez eprouve de grands
maux; un grand resultat vous reste: l'egalite et la liberte de vos
concitoyens.

Quel que soit le lieu ou naisse un Suisse aujourd'hui, sur les bords du
Leman comme sur ceux de l'Aaar, il est libre: c'est la seule chose que
je vois distinctement dans votre etat politique actuel.

La base des droits publics de l'Europe est aujourd'hui de maintenir dans
chaque pays l'ordre existant. Si toutes les puissances ont adopte ce
principe, c'est que toutes ont besoin de la paix et du retour des
relations diplomatiques et commerciales.

Le peuple francais ne peut donc reconnaitre qu'un gouvernement qui
serait fonde sur les principes qui vous regissent aujourd'hui.

Vous etes sans organisation, sans gouvernement, sans volonte
nationale... Pourquoi vos compatriotes ne feraient-ils pas un effort?
Qu'ils evoquent les vertus patriotiques de leurs peres! Qu'ils
sacrifient l'esprit de systeme, l'esprit de faction, a l'amour du
bonheur et de la liberte publics!

Alors vous ne craindrez pas d'avoir des autorites qui soient le produit
de l'usurpation momentanee d'une faction; vous aurez un gouvernement,
parce qu'il aura pour lui l'opinion et qu'il sera le resultat de la
volonte nationale. Toute l'Europe renouvellera avec vous ses relations;
la France ne sera arretee par aucun calcul d'interet particulier;
elle fera tous les sacrifices qui pourront assurer davantage votre
constitution, l'egalite et la liberte de vos concitoyens; elle
continuera par-la a montrer pour vous ses sentimens affectueux et
paternels qui, depuis tant de siecles, forment les liens de ces deux
parties independantes d'un meme peuple.

BONAPARTE.




Lyon, 6 pluviose an 10 (26 janvier 1802).

_Discours prononce par le premier consul au sein de la consulte ou
assemblee italienne convoquee par lui a Lyon._[34].

La republique cisalpine, reconnue depuis Campo-Formio, a deja eprouve
bien des vicissitudes.

Les premiers efforts que l'on a faits pour la constituer ont mal reussi.

Envahie depuis par des armees ennemies, son existence ne paraissait plus
probable, lorsque le peuple francais, pour la deuxieme fois, chassa, par
la force de ses armes, vos ennemis de votre territoire.

Depuis ce temps on a tout tente pour vous demembrer: mais la protection
de la France l'emporte, et vous avez ete reconnus a Luneville.

Accrus d'un cinquieme, vous existez plus puissans, plus consolides, avec
plus d'esperance!!

Composes de six nations differentes, voas allez etre reunis sous le
regime d'une constitution plus adaptee que toute autre a vos moeurs et a
vos circonstances.

Je vous ai reunis a Lyon autour de moi comme les principaux citoyens
de la Cisalpine. Vous m'avez donne les renseignemens necessaires pour
remplir la tache auguste que m'imposait mon devoir, comme premier
magistrat du peuple francais et comme l'homme qui a le plus contribue a
votre creation.

Les choix que j'ai faits pour remplir vos premieres magistratures l'ont
ete independamment de tout esprit de parti, de tout esprit de localite.

Celle de president, je n'ai trouve personne parmi vous qui eut encore
assez de droits sur l'opinion publique, qui fut assez independant de
l'esprit de localite, et qui eut enfin rendu d'assez grands services a
son pays, pour la lui confier.

Le proces-verbal que vous m'avez fait remettre, par votre comite du
30, ou sont analysees avec autant de precision que de verite les
circonstances exterieures et interieures dans lesquelles se trouve votre
patrie, m'a vivement penetre.

J'adhere a votre voeu: je conserverai encore pendant le temps que ces
circonstances le voudront, la grande pensee de vos affaires.

Au milieu des meditations continuelles qu'exige le poste ou je me
trouve, tout ce qui vous sera relatif et pourra consolider votre
existence et votre prosperite, ne sera point etranger aux affections les
plus chere de mon ame.

Vous n'avez que des lois particulieres; il vous faut desormais des lois
generales.

Votre peuple n'a que des habitudes locales, il faut qu'il prenne des
habitudes nationales.

Enfin vous n'avez point d'armee; les puissances qui pourraient devenir
vos ennemies en ont de fortes; mais vous avez ce qui peut les produire,
une population nombreuse, des campagnes fertiles et l'exemple qu'a
donne dans toutes les circonstances essentielles le premier peuple de
l'Europe.

BONAPARTE.

[Footnote 34: Bonaparte voulant donner a la republique cisalpine, fondee
par lui en 1796, une derniere organisation, avait convoque a Lyon les
membres les plus influent de cette republique. Une constitution avait
ete creee, et Bonaparte nomme president de la republique regeneree. M.
de Melzi, l'un des Italiens les plus distingues, fut choisi par loi pour
vice-president.]




Lyon, le 7 pluviose an 10 (27 janvier 1802).

_Aux maires de Lyon._

Citoyens Parent-Munet, Rousset, Bernard-Charpieux, maires de la ville de
Lyon, je suis satisfait de l'union et de l'attachement au gouvernement
qui animent Lyon, depuis que vous etes maires. Je desire que vous
portiez cette _echarpe de distinction_, et qu'elle soit un temoignage
pour la ville du contentement que j'y ai eprouve pendant mon sejour.

BONAPARTE.




Paris, le 12 pluviose an 10 (1er fevrier 1802).

_Reponse du premier consul a une deputation du corps legislatif[35]._

Il etait de la gloire et de l'interet de la France d'assurer pour
toujours le sort d'une republique qu'elle a creee[36].

J'espere que sa constitution et ses nouveaux magistrats feront son repos
et son bonheur.

Ce bonheur et ce repos ne seront pas etrangers au notre. Notre
prosperite ne peut desormais etre separee de la prosperite des peuples
qui nous environnent.

J'ai recueilli dans mon voyage la plus douce recompense des efforts que
j'ai faits pour la patrie; j'y ai recueilli surtout l'expression libre
et franche de l'opinion publique, dans l'abandon de la confiance
particuliere, dans le langage simple du commercant; du manufacturier;
du cultivateur. Tous demandent que le gouvernement soit fidele aux
principes qu'ils a developpes; c'est de la qu'ils attendent leur
Bonheur.

J'etais deja plein de reconnaissance pour les marques d'interet dont la
nation a honore mes premiers efforts. Je reviens, penetre de sentimens
encore plus profonds. Le sacrifice de toute mon existence ne saurait
payer les emotions que j'ai senties. J'en eprouve une bien douce en vous
voyant associer votre voeu au voeu de la nation.

BONAPARTE.

[Footnote 35: A son retour de Lyon.]

[Footnote 36: La republique cisalpine.]




Paris, le 34 pluviose an 10(13 fevrier 1802).

Au senat conservateur.

Senateurs, Le gouvernement vous transmet les listes d'eligibilite
nationale des departements d'Ile-et-Vilaine et des Deux-Nethes. Il s'est
fait rendre compte des reclamations elevees contre les listes qui lui
sont parvenues jusqu'a ce jour. Elles sont tres-peu nombreuses, et
aucune ne lui a paru pouvoir motiver une denonciation.

Si quelques citoyens recommandables ont ete oublies sur la liste
nationale, ils pourront y etre portes au prochain remplacement.

La loi du 30 ventose an 9 n'ayant rien statue sur la maniere d'operer
le retirement des listes, une loi nouvelle qui sera necessaire pour
organiser cette partie de la constitution, conciliera tout ce qu'exigent
l'interet public et les droits des citoyens.

BONAPARTE.




Paris, le 23 ventose an 10 (13 mars 1802).

_Note inscrite dans le Moniteur_[37].

Depuis dix jours tous les journaux anglais crient comme des forcenes,
a la guerre... Quelques orateurs du parlement ne se deguisent pas
davantage. Leur coeur ne distile que du fiel.

Le premier consul ne veut pas la paix!! Les ministres reparateurs
auxquels l'Europe et l'humanite entiere doivent tant, M. Addington, lord
Hawkesbury, etc., sont joues!!... Cependant il y a plus de quinze jours,
si l'on en croit des personnes dignes de foi, que l'on est, a Amiens,
d'accord sur tous les articles; que meme les discussions de redaction
sont terminees, et que si l'on ne signe pas, c'est que l'on attend
toujours de Londres un dernier courrier.

Que signifie donc le langage de ces turbulens ecrivassiers!! Les
avantages que les preliminaires donnent a la Grande-Bretagne ne sont-ils
donc pas assez grands!! Il fallait restreindre la puissance continentale
de la France!! Pourquoi donc le roi et le cri unanime de la nation
ont-ils ratifie les preliminaires? Et s'il fallait imposer a la France
des sacrifices continentaux, pourquoi, M. Grenville, n'avez-vous pas
traite lorsque vous aviez des allies, que leur armee campait sur les
Alpes, que les armees russes etaient incertaines sur leur marche
retrograde, et que la Vendee fumante occupait une portion de l'armee
francaise? Et puisque vous ne pensiez pas alors que la France fut encore
assez affaiblie pour arriver a votre but, et que vous croyiez devoir
continuer la guerre, il fallait, M. Windham, les mieux diriger; il
fallait que ces vingt-cinq mille hommes qui se promenaient inutilement,
et a tant de frais, sur les cotes de l'Ocean et devant Cadix, entrassent
dans Genes le meme jour que Melas; il fallait ne pas donner au monde le
spectacle hideux, et presque sans exemple, de bombarder les sujets d'un
roi, votre allie, jusque dans sa capitale, et sans meme avoir renvoye
son ambassadeur[38].

Qu'esperez-vous aujourd'hui? Renouveler une coalition? Le canon de
Copenhague les a tuees pour cinquante ans.

Que voulez-vous donc? Culbuter le ministere dont la main sage a su
guerir une partie des plaies que vous avez faites! Mais enfin si, pour
assouvir votre ambition, vous parveniez a entrainer votre patrie dans
un gouffre de maux, votre nation ne tarderait pas a regretter les
preliminaires de Londres, comme elle a regrette l'armistice d'El-Arisch.

Les details du congres d'Amiens mis au grand jour, la nation anglaise
qui tient un rang si distingue dans le monde, par son sens droit et
profond et la liberalite de ses idees, aurait, envers le premier consul
de France, un nouveau mouvement d'estime et de bienveillance, parce
qu'elle verrait qu'il n'aurait pas dependu de lui que la paix fut
prompte, honorable et eternelle. Vos passions basses et haineuses
seraient a decouvert, et vous ne pourriez pas long-temps tromper une
nation qui, spontanement unissant sa voix a celle du monde entier, vous
declarerait les ennemis des Hommes.

[Footnote 37: Tout le monde sait que Bonaparte se plaisait a ecrire dans
le Moniteur. Plus d'une fois les notes qu'il faisait inserer dans cet
arsenal de sa politique sont devenues des causes ou des annonces
de guerre. Jaloux de recueillir tout ce qui provient de cet homme
extraordinaire, nous rapporterons celles qui nous paraissent avoir un
caractere d'authenticite irrevocable.]

[Footnote 38: Le bombardement de la capitale du Danemarck.]




Paris, le 27 germinal an 10 (17 avril 1802).

_Proclamation aux Francais._

Francais,

Du sein d'une revolution inspiree par l'amour de la patrie; eclaterent
tout-a coup au milieu de vous des dissensions religieuses qui devinrent
le fleau de vos familles, l'aliment des factions et l'espoir de vos
ennemis.

Une politique insensee tacha de les etouffer sous les ruines de la
religion meme. A sa voix cesserent les pieuses solennites ou les
citoyens s'appelaient du doux nom de freres et se reconnaissaient tous
egaux sous la main du Dieu qui les avait crees; le mourant, seul avec sa
douleur, n'entendit plus cette voix consolante qui appelle les chretiens
a une meilleure vie, et Dieu meme sembla exile de la nature.

Mais la conscience publique, mais le sentiment de l'independance des
opinions se souleverent, et bientot, egares par les ennemis du dehors,
leur explosion porta le ravage dans nos departemens; des Francais
oublierent qu'ils etaient Francais et devinrent les instrumens d'une
haine etrangere.

D'un autre cote, les passions dechainees, la morale sans appui, le
malheur sans esperance de l'avenir, tout se reunissait pour porter le
desordre dans la societe.

Pour arreter ce desordre, il fallait rasseoir la religion sur sa base,
et on ne pouvait le faire que par des mesures avouees par la religion
meme.

C'etait au souverain pontife que l'exemple des siecles et la raison
commandaient de recourir, pour rapprocher les opinions et reconcilier
les coeurs.

Le chef de l'eglise a pese dans sa sagesse et dans l'interet de
l'eglise, les propositions que l'interet de l'etat avait dictees;
sa voix s'est fait entendre aux pasteurs: ce qu'il approuve, le
gouvernement l'a consenti, et les legislateurs en ont fait une loi de la
republique.

Ainsi disparaissent tous les elemens de discorde; ainsi s'evanouissent
tous les scrupules qui pouvaient alarmer les consciences, et tous les
obstacles que la malveillance pouvait opposer au retour de la paix
interieure.

Ministres d'une religion de paix, que l'oubli le plus profond couvre vos
dissensions, vos malheurs et vos fautes; que cette religion qui
vous unit, vous attache tous par les memes noeuds, par des noeuds
indissolubles, aux interets de la patrie.

Deployez pour elle tout ce que votre ministere vous donne de force et
d'ascendant sur les esprits; que vos lecons et vos exemples forment
les jeunes citoyens a l'amour de nos institutions, au respect et a
l'attachement pour les autorites tutelaires qui ont ete creees pour les
proteger; qu'ils apprennent de vous que le Dieu de la paix est aussi le
Dieu des armees, et qu'il combat avec ceux qui defendent la liberte et
l'independance de la France.

Citoyens qui professez les religions protestantes, la loi a egalement
etendu sur vous sa sollicitude. Que cette morale si sainte, si pure, si
fraternelle, les unisse tous dans le meme amour pour la patrie, dans le
meme respect pour ses lois, dans la meme affection pour tous les membres
de la grande famille.

Que jamais des combats de doctrines n'alterent ces sentimens que la
religion inspire et commande.

Francais, soyons tous unis pour le bonheur de la patrie; et pour le
bonheur de la patrie et pour le bonheur de l'humanite, que cette
religion qui a civilise l'Europe soit encore le lien qui en rapproche
les habitans, et que les vertus qu'elle exige soient toujours associees
aux hommes qui nous eclairent. _Le premier consul,_

BONAPARTE.




Paris, le 15 floreal an 8 (5 mai 1802).

_Au corps legislatif._

Legislateurs,

Le gouvernement vous adresse le traite qui met un terme aux dernieres
dissensions de l'Europe et acheve le grand ouvrage; de la paix.

La republique avait combattu pour son independance; son independance
est reconnue; l'aveu de toutes les puissances consacre tous les droits
qu'elle tenait de la nature et les limites qu'elle devait a ses
victoires.

Une autre republique est venue se former au milieu d'elle, s'y penetrer
de ses principes, et y reprendre a sa source l'esprit antique des
Gaulois. Attachee a la France par le souvenir d'une commune origine,
par des institutions communes, et surtout par le lien des bienfaits, la
republique italienne a pris son rang parmi les puissances comme parmi
nos allies; elle s'y maintiendra par le courage et s'y distinguera par
les vertus.

La Batavie rendue a l'unite d'interets, affranchie de cette double
influence qui tourmentait ses conseils et qui egarait sa politique, a
repris son independance, et trouve dans la nation qui l'avait conquise
la garantie la plus fidele de son existence et de ses droits. La sagesse
de son administration lui conservera sa splendeur, et l'active economie
de ses citoyens lui rendra toute sa prosperite.

La republique helvetique, reconnue au dehors, est toujours agitee au
dedans par des factions qui se disputent le pouvoir. Le gouvernement,
fidele aux principes, n'a du exercer sur une nation independante d'autre
influence que celle des conseils; ses conseils, jusqu'ici, ont ete
impuissans; il espere encore que la voix de la sagesse et de la
moderation sera ecoutee, et que les puissances voisines de l'Helvetie
ne seront pas forcees d'intervenir pour etouffer des troubles dont la
continuation menacerait leur propre tranquillite.

La republique devait a ses engagemens et a la fidelite de l'Espagne, de
faire tous ses efforts pour lui conserver l'integrite de son territoire.
Ce devoir, elle l'a rempli dans tout le cours de la negociation avec
toute l'energie que permettaient les circonstances. Le roi d'Espagne a
reconnu la loyaute de ses allies, et sa generosite a fait a la paix le
sacrifice qu'ils s'etaient efforces de lui epargner. Il acquiert par la
de nouveaux droits a l'attachement de la France, et un titre sacre a la
reconnaissance de l'Europe. Deja le retour du commerce console ses etats
de la calamite de la guerre, et bientot un esprit vivifiant portera dans
ses vastes possessions une nouvelle activite et une nouvelle industrie.

Rome, Naples, l'Etrurie sont rendues au repos et aux arts de la paix.

Lucques, sous une constitution qui a reuni les esprits et etouffe les
haines, a retrouve le calme et l'independance.

La Ligurie a pose dans le silence des partis les principes de son
organisation, et Genes voit rentrer dans son port le commerce et les
richesses.

La republique des Sept-Iles est encore, ainsi que l'Helvetie, en proie
a l'anarchie; mais d'accord avec la France, l'empereur de Russie y fait
passer les troupes qu'il avait a Naples, pour y reporter les seuls biens
qui manquent a ces heureuses contrees, la tranquillite, le regne des
lois, et l'oubli des haines et des factions.

Ainsi, d'une extremite a l'autre, l'Europe voit le calme renaitre sur
le continent et sur les mers, et son bonheur s'asseoir sur l'union des
grandes puissances et sur la foi des traites.

En Amerique, les principes connus du gouvernement ont rendu la securite
la plus entiere a la Martinique, a Tabago, a Sainte-Lucie. On n'y
redoute plus l'empire de ces lois imprudentes qui auraient jete dans les
colonies la devastation et la mort. Elles n'aspirent plus qu'a se reunir
a la metropole, et elles lui rapportent, avec leur confiance et leur
attachement, une prosperite au moins egale a celle qu'elle y avait
laissee.

A Saint-Domingue, de grands maux ont ete faits; de grands maux sont a
reparer; mais la revolte est chaque jour plus reprimee. Toussaint, sans
tresor, sans place et sans armee, n'est plus qu'un brigand errant de
morne en morne, avec quelques brigands comme lui, que nos intrepides
eclaireurs poursuivent, et qu'ils auront bientot atteints et detruits.

La paix est connue a l'Ile-de-France et dans l'Inde. Les premiers
soins du gouvernement y ont deja reporte l'amour de la republique, la
confiance en ses lois et toutes les esperances de la prosperite.

Bien des annees s'ecouleront desormais pour nous sans victoires, sans
triomphes, dans ces negociations eclatantes qui font la destinee des
etats; mais d'autres succes doivent marquer l'existence des nations, et
surtout l'existence de la republique. Partout l'industrie s'eveille,
partout le commerce et les arts tendent a s'unir pour effacer les
malheurs de la guerre. Des travaux de tous les genres appellent la
pensee du gouvernement.

Le gouvernement remplira cette nouvelle tache avec succes aussi
long-temps qu'il sera investi de l'opinion du peuple francais.

Les annees qui vont s'ecouler seront, il est vrai, moins celebres; mais
le bonheur de la France s'accroitra des chances de gloire qu'elle aura
dedaignees.

_Le premier consul_, BONAPARTE.




Paris, le 17 floreal an 10 (7 mai 1802).

_Reponse du premier consul au general Menou a son retour d'Egypte._

Celui-ci venait de lui dire: "Consul, en me presentant devant vous,
la douleur d'avoir vu perdre votre plus belle conquete se renouvelle
vivement."

Le sort des batailles, lui repondit Bonaparte, est incertain Vous avez
fait tout ce qu'on pouvait, apres la malheureuse journee du 30,
attendre d'un homme de coeur et d'experience. Votre longue resistance a
Alexandrie a contribue a la bonne issue des preliminaires de Londres.
Votre bonne administration vous a merite l'estime de tous les hommes qui
en apprecient l'influence sur la prosperite publique.

Je connais bien tout ce qui s'est passe a votre armee. Vos malheurs ont
ete grands, sans doute; mais ils ne vous ont rien fait perdre dans mon
estime, et je m'empresserai de le temoigner hautement, afin qu'aucune
clameur ne puisse entacher votre conduite[39].

_Le premier consul_, BONAPARTE.

[Footnote 39: Cette reponse de Bonaparte etonnera tous ceux qui
savent que la perte de l'Egypte doit etre attribuee a la mauvaise
administration et a la conduite pusillanime du general Menou. L'histoire
dira sans doute pour quelle cause un homme aussi bien a meme de juger
des evenemens que Bonaparte, se montra toujours tellement aveugle sur le
compte du general Menou que, pour le recompenser de sa pretendue belle
conduite en Egypte, il lui confia depuis une mission eclatante en
Italie.]




Paris, le 17 floreal an 10 (7 mai 1802).

_Reponse du premier consul a une deputation du tribunal[40]._

Le gouvernement est vivement touche des sentimens que vous manifestez au
nom du tribunat.

Cette justice que vous rendez a ses operations est le prix le plus doux
de ses efforts. Il y reconnait le resultat de ces communications plus
intimes qui vous mettent en etat de mieux apprecier la purete de ses
vues et de ses pensees.

Pour moi je recois avec la plus sensible reconnaissance le voeu emis par
le tribunat.

Je ne desire d'autre gloire que celle d'avoir rempli toute entiere
la tache qui m'est imposee. Je n'ambitionne d'autre recompense que
l'affection de mes concitoyens; heureux s'ils sont bien convaincus que
tous les maux qu'ils pourraient eprouver seraient toujours pour moi les
maux les plus sensibles; que la vie ne m'est chere que par les services
que je puis rendre a la patrie; que la mort meme n'aura point d'amertume
pour moi, si mes derniers regards peuvent voir le bonheur de la
republique aussi assure que sa gloire.

_Le premier consul_, BONAPARTE.

[Footnote 40: Envoyee pour le feliciter sur la paix d'Amiens, et lui
annoncer que le tribunat avait emis le voeu qu'il fut donne au general
Bonaparte un gage eclatant de la reconnaissance nationale.]




Paris, le 19 floreal an 10 (9 mai 1802).

_Au senat conservateur[41]._

Senateurs,

La preuve honorable d'estime consignee dans votre deliberation du 18,
sera toujours gravee dans mon coeur.

Le suffrage du peuple m'a investi de la supreme magistrature. Je ne
me croirais pas assure de sa confiance, si l'acte qui m'y retiendrait
n'etait encore sanctionne par son suffrage.

Dans les trois annees qui viennent de s'ecouler, la fortune a souri a la
republique; mais la fortune est inconstante, et combien d'hommes qu'elle
avait combles de ses faveurs, ont vecu trop de quelques annees[42].

L'interet de ma gloire et celui de mon bonheur sembleraient avoir
marque le terme de ma vie publique, au moment ou la paix du monde est
proclamee.

Mais la gloire et le bonheur du citoyen doivent se taire, quand
l'interet de l'etat et la bienveillance publique l'appellent.

Vous jugez que je dois au peuple un nouveau sacrifice; je le ferai si le
voeu du peuple me commande ce que votre suffrage autorise.

BONAPARTE.

[Footnote 41: Le senat venait de rendre un senatus-consulte portant
reelection de Bonaparte au consulat pour dix annees a ajouter aux
dix annees qui lui etaient deja devolues par l'article 39 de la
constitution.]

[Footnote 42: Napoleon Bonaparte a l'ile Sainte-Helene en est un nouvel
et terrible exemple.]




Paris, le 24 floreal an 10 (14 mai 1802).

_Reponse du premier consul a une deputation du corps legislatif[43]._

Les sentimens que vous venez d'exprimer et cette deputation solennelle
sont pour le gouvernement un gage precieux de l'estime du corps
legislatif.

J'ai ete appele a la magistrature supreme dans des circonstances telles,
que le peuple n'a pu peser dans le calme de la reflexion le merite de
son choix.

Alors la republique etait dechiree par la guerre civile; l'ennemi
menacait les frontieres; il n'y avait plus ni securite ni gouvernement.
Dans une telle crise, ce choix a pu ne paraitre que le produit
indelibere de ses alarmes.

Aujourd'hui la paix est retablie avec toutes les puissances de l'Europe;
les citoyens n'offrent plus que l'image d'une famille reunie, et
l'experience qu'ils ont faite de leur gouvernement les a eclaires sur la
valeur de leur premier choix. Qu'ils manifestent leur volonte dans toute
sa franchise et dans toute son independance; elle sera obeie: quelle que
soit ma destinee, consul ou citoyen, je n'existerai que pour la grandeur
et la felicite de la France.

_Le premier consul_, BONAPARTE.

[Footnote 43: L'ambition de Bonaparte n'etait pas encore satisfaite des
dix annees ajoutees a sa magistrature par le senatus-consulte cite
plus haut. Les deux autres consuls, sans doute d'apres son impulsion,
arreterent le 20 floreal (10 mai) que le peuple francais serait consulte
sur cette question: Napoleon Bonaparte sera-t-il consul a vie? Cet
arrete fut converti en loi par le corps legislatif, et une deputation
de cent dix membres fut chargee d'en instruire Bonaparte. C'est a cette
deputation que Bonaparte va repondre.]




_Reponse a la deputation du tribunat, envoyee pour le meme objet._

Ce temoignage de l'affection du tribunat est precieux au gouvernement.
L'union de tous les corps de l'etat est pour la nation une garantie de
stabilite et de bonheur. La marche du gouvernement sera constamment
dirigee dans l'interet du peuple, d'ou derivent tous les pouvoirs, et
pour qui seul travaillent tous les gens de bien.

_Le premier consul_, BONAPARTE.




Paris, le 18 prairial an 10 (7 juin 1802).

_A la censure de la republique italienne._

L'epoque de la reunion des colleges, premiers organes de la souverainete
du peuple italien, sera celebre un jour dans l'histoire de l'Italie.

Les choix que vous avez faits me paraissent remplir l'esperance qu'on
avait concue de vous.

J'ai ete tres-sensible a tout ce que votre lettre contient d'aimable
pour moi... La republique italienne jouit de la liberte, du bonheur,
et retrouve toute la dignite d'une nation independante dans ses
institutions actuelles!... Un de mes voeux les plus chers se trouve
rempli.

Votre situation s'est considerablement amelioree depuis six mois.
Elle sera encore amelioree davantage d'ici a la prochaine reunion des
colleges.

Je pourrai alors, je l'espere, passer un mois au milieu de vous.

Je saisis cette circonstance pour temoigner au vice-president Melzi,
et aux grands fonctionnaires de la republique, ma satisfaction de leur
conduite.

_Le president de la republique italienne_, BONAPARTE.




Paris, le 18 prairial an 10 (7 juin 1802).

_Au citoyen Guicciardi, secretaire-d'etat de la republique italienne._

Citoyen Guicciardi, _consultore_ d'etat de la republique italienne, je
vois avec plaisir que les trois colleges et la censure vous ont choisi
pour remplacer un homme que je regrette pour ses bonnes qualites et
le bon usage que je lui ai toujours vu faire de sa fortune et de son
influence. Vous etes nomme _consultore_ d'etat; soyez dans ces fonctions
importantes uniquement attache a la patrie. Vous n'appartenez plus a
aucun departement. N'ayez jamais en vue que l'interet et la politique de
la republique entiere.

_Le president de la republique italienne_, BONAPARTE.




Paris, le 21 messidor an 10 (10 juillet 1802).

_Proclamation aux Francais._

Francais!

Le 14 juillet commenca, en 1789, les nouvelles destinees de la France.
Apres treize ans de travaux, le 14 juillet revient plus cher pour vous,
plus auguste pour la posterite. Vous avez vaincu tous les obstacles, et
vos destinees sont accomplies. Au dedans plus de tete qui ne flechisse
sous l'empire de l'egalite; au dehors, plus d'ennemi qui menace votre
surete et votre independance, plus de colonie francaise qui ne soit
soumise aux lois, sans lesquelles il ne peut exister de colonies. Du
sein de vos ports le commerce appelle votre industrie et vous offre les
richesses de l'univers; dans l'interieur, le genie de la republique
feconde tous les germes de la Prosperite.

Francais, que cette epoque soit pour nous et pour nos enfans l'epoque
d'un bonheur durable; que cette paix s'embellisse par l'union des
vertus, des lumieres et des arts; que des institutions, assorties a
notre caractere, environnent nos lois d'une impenetrable enceinte;
qu'une jeunesse avide d'instruction aille dans nos lycees apprendre a
connaitre ses devoirs et ses droits; que l'histoire de nos malheurs
la garantisse des erreurs passees, et qu'elle conserve, au sein de la
sagesse et de la concorde, cet edifice de grandeur qu'a eleve le courage
des citoyens.

Tels sont le voeu et l'espoir du gouvernement francais; secondez ses
efforts, et la felicite de la France sera immortelle comme sa gloire.

_Le premier consul,_ BONAPARTE.




Paris, le 29 messidor an 10 (18 juillet 1809).

_Au tres-haut et tres-magnifique dey d'Alger; que Dieu le conserve en
prosperite et en gloire._

Je vous ecris cette lettre directement parce que je sais qu'il y a de
vos ministres qui vous trompent et qui vous portent a vous conduire
d'une maniere qni pourrait vous attirer de grands malheurs. Cette lettre
vous sera remise en mains propres par un adjudant de mon palais. Elle a
pour but de vous demander reparation prompte et telle que j'ai droit de
l'attendre des sentimens que vous avez toujours montres pour moi. Un
officier francais a ete battu dans la rade de Tunis par un de vos rais.
L'agent de la republique a demande satisfaction et n'a pu l'obtenir.
Deux bricks de guerre ont ete pris par vos corsaires, qui les ont amenes
a Alger et les ont retardes dans leur voyage. Un batiment napolitain
a ete pris par vos corsaires dans la rade d'Hieres, et par la ils ont
viole le territoire francais. Enfin, du vaisseau qui a echoue cet hiver
sur vos cotes, il me manque encore plus de cent cinquante hommes qui
sont entre les mains des barbares. Je vous demande reparation pour tous
ces griefs, et ne doutant pas que vous ne preniez toutes les mesures
que je prendrais eu pareille circonstance, j'envoye un batiment pour
reconduire en France les cent cinquante hommes qui me manquent. Je vous
prie aussi de vous mefier de ceux de vos ministres qui sont ennemis de
la France; vous ne pouvez pas avoir de plus grands ennemis; et si je
desire vivre en paix avec vous, il ne vous est pas moins necessaire de
conserver cette bonne intelligence qui vient d'etre retablie, et qui
seule peut vous maintenir dans le rang et dans la prosperite ou vous
etes; car Dieu a decide que tous ceux qui seraient injustes envers moi,
seraient punis. Si vous voulez vivre en bonne amitie avec moi, il ne
faut pas que vous me traitiez en puissance faible; il faut que vous
respectiez le pavillon francais, celui de la republique italienne qui
m'a nomme son chef, et que vous me donniez reparation de tous les
outrages qui m'ont ete faits.

Cette lettre n'etant pas a une autre fin, je vous prie de la lire
avec attention vous-meme, et de me faire connaitre par le retour de
l'officier que je vous envoie ce que vous aurez juge convenable de
faire.

_Le premier consul de la republique francaise, president de la
republique italienne,_ BONAPARTE.




Paris, le 8 thermidor an 10 (27 juillet 1802).

_Au corps legislatif de la republique italienne._

Legislateurs, J'ai vu avec une vive satisfaction la reunion du corps
legislatif. Vous devez, dans cette premiere session, jeter les bases de
l'administration. Le premier budget qui ait ete fait en Italie va vous
etre presente. Les recettes, les depenses, la dette publique, ont
egalement besoin d'un systeme stable, uniforme, caractere essentiel de
la loi.

Un objet que vous jugerez non moins important, c'est la loi qu'on va
vous presenter pour la conscription militaire: une armee nationale
peut seule assurer a la republique la tranquillite interieure, et
la consideration a l'exterieur. Un etat voisin qui n'avait ni la
population, ni la richesse de la republique, etait parvenu a former une
armee qui s'est souvent acquis de la gloire et qui l'a place pendant
long-temps au rang des puissances considerables. Que le corps legislatif
n'oublie pas que la republique doit etre la premiere puissance de
l'Italie. Le corps legislatif ne peut pas mieux me temoigner la verite
des sentimens qu'il m'exprime, qu'en travaillant de tous ses efforts
a la consolidation de l'etat et en pesant les principes qui doivent
assurer sa gloire et sa grandeur.

Le president de la republique italienne, BONAPARTE.




Paris, le l4 thermidor an 10 (2 aout 1801).

Au ministre de l'interieur.

Je vous prie, citoyen ministre, de faire placer a l'Hotel-Dieu un marbre
dedie a la memoire des citoyens Desault et Bichat, qui atteste la
reconnaissance de leurs contemporains pour les services qu'ils ont
rendus, l'un a la chirurgie francaise, dont il est le restaurateur,
l'autre a la medecine, qu'il a enrichie de plusieurs ouvrages utiles.
Bichat eut agrandi le domaine de celle science si importante et si chere
a l'humanite, si l'impitoyable mort ne l'eut frappe a vingt-huit ans. Je
vous salue.

BONAPARTE.




Paris, le 15 thermidor an 10 (3 aout 1802).

Reponse du premier consul, a une deputation du senat[44].

Senateurs, La vie d'un citoyen est a sa patrie. Le peuple francais
veut que la mienne toute entiere lui soit consacree... J'obeis a sa
Volonte...

En me donnant un nouveau gage, un gage permanent de sa confiance, il
m'impose le devoir d'etayer le systeme de ses lois sur des institutions
prevoyantes. Par mes efforts, par votre concours, citoyens senateurs,
par le concours de toutes les autorites, par la confiance et la volonte
de cet immense peuple, la liberte, l'egalite, la prosperite de la France
seront a l'abri des caprices du sort et de l'incertitude de l'avenir....
Le meilleur des peuples sera le plus heureux, comme il est le plus digne
de l'etre, et sa felicite contribuera a celle de l'Europe entiere.
Content alors d'avoir ete appele par l'ordre de celui de qui tout emane,
a ramener sur la terre la justice, l'ordre et l'egalite, j'entendrai
sonner la derniere heure sans regret, et sans inquietude sur l'opinion
des generations futures. Senateurs, recevez mes remercimens d'une
demarche aussi solennelle. Le senat a desire ce que le peuple francais a
voulu, et par la il s'est plus etroitement associe a tout ce qui reste a
faire pour le bonheur de la patrie. Il m'est bien doux d'en trouver la
certitude dans le discours d'un president aussi distingue[45].

[Footnote 44: Le senat venait de rendre (le 14 thermidor) le
senatus-consulte suivant:

Art. 1er Le peuple francais nomme et le senat proclame Napoleon
Bonaparte premier consul a vie.

2. Une statue de la paix tenant d'une main le laurier de la victoire,
et de l'autre le decret du senat, attestera a la posterite la
reconnaissance de la nation.

3. Le senat portera au premier consul l'expression de la confiance, de
l'amour et de l'admiration du peuple francais.]

[Footnote 45: Barthelemy, aujourd'hui membre de la chambre des pairs.]




Paris, le 27 thermidor an 10 (15 aout 1802).

Differentes reponses du premier consul a des deputations[46]

A celle du corps legislatif.

[Footnote 46: Envoyees pour le feliciter sur son consulat a vie.]

L'union du peuple francais, dans ces circonstances, le rend digne de
toute la grandeur et de toute la prosperite auxquelles il est appele.

Le voeu forme plusieurs fois par le corps legislatif et le tribunat,
vient d'etre rempli par le senatus-consulte, et les destins du peuple
francais sont desormais a l'abri de l'influence de l'etranger qui,
jaloux de notre gloire et ne pouvant nous vaincre, aurait saisi toutes
les occasions pour nous diviser.

Le corps legislatif est appele, a sa premiere session, aux discussions
les plus cheres a l'interet public; et le gouvernement attend, pour le
convoquer, le moment ou tous les travaux des Codes que le conseil-d'etat
et le tribunat discutent, seront plus avances.

Dans cet intervalle, le peuple organisera les differens colleges; et
les membres du corps legislatif qui se trouvent dans leur departement
concourront par leurs conseils a eclairer les assemblees dont ils font
partie, sur leur choix. Le gouvernement accueille avec satisfaction les
sentimens que vous venez de lui exprimer.

Au tribunat.

La stabilite de nos institutions assure les destins de la republique. La
consideration des corps depend toujours des services qu'ils rendent a la
patrie. Le tribunat appele a discuter les projets de loi proposes par
le conseil-d'etat constitue, avec lui, une des parties les plus
essentielles a l'organisation legislative. Egal en nombre, divise comme
lui en sections, il continuera de porter dans les discussions cet
esprit de sagesse, ce zele, ces talens dont il a donne, dont il donne
aujourd'hui un si bel exemple dans l'examen du Code civil.

Le gouvernement est vivement touche des sentimens que vous venez
d'exprimer.

Il y repondra toujours par son devouement a la patrie.

Au tribunal de cassation.

Le gouvernement a dans la conduite du tribunal de cassation le gage le
plus sur des sentimens que vous venez de lui Exprimer.

Ce tribunal est lui-meme une des plus heureuses institutions qui
assurent la stabilite de la republique.

Le premier appui des etats, c'est la fidele execution des lois. Places
par vos lumieres et par vos fonctions a la tete des tribunaux, c'est a
vous qu'il appartient d'y maintenir les principes qui vous dirigent, et
les vertus dont vous donnez l'exemple.

BONAPARTE.




Paris, le 20 fructidor an 10 (7 septembre 1803).

Reponse du premier consul a une deputation de la ville de Marseille
[47].

Je suis sensible au temoignage des sentimens de la ville de Marseille,
et je vois avec plaisir sa deputation. Le gouvernement a sans cesse
les yeux ouverts sur cette grande cite, et prend un vif interet a
sa splendeur. Par le traite de paix qui vient d'etre conclu avec le
grand-seigneur, la republique a obtenu la libre navigation de la mer
Noire. Les relations commerciales de la Mediterranee s'accroissent ainsi
et vont etre plus avantageuses que jamais. Je desire que le commerce de
Marseille ne neglige point une autre source de prosperite. Les bouches
du Po lui sont ouvertes; les batimens peuvent remonter jusqu'a Ferrare,
penetrer au sein de la 27 division militaire, et de la fournir des
savons et des autres produits de l'industrie de Marseille, a la Suisse
et a une partie de l'Allemagne.

BONAPARTE.

[Footnote 47: Envoyee pont presenter a Bonaparte une medaille que la
ville de Marseille venait de faire frapper en son honneur.]




Paris, le 28 fructidor an 10 (15 septembre 1802).

Au senat conservateur.

Senateurs,

En vertu de l'article 63 du senatus-consulte organique du 16 thermidor,
le premier consul nomme au senat les citoyens Abrial, ministre de la
justice; Dubelloy, archeveque de Paris; Aboville, general de division,
et premier inspecteur d'artillerie; Fouche, ministre de la police
generale; et Roederer, president de la section de l'interieur du
conseil-d'etat. Le citoyen Abrial, long-temps charge du ministere public
au tribunal de cassation, y a deploye des talens et une probite qui le
porterent au ministere dela justice. Il a, dans cette place importante,
rendu des services que le premier consul croit devoir recompenser, en le
faisant asseoir parmi Vous.

Le citoyen Dubelloy a ete pendant cinquante ans le modele de l'eglise
gallicane. Place a la tete du premier diocese de France, il y donne
l'exemple de toutes les vertus apostoliques et civiques.

Le general Aboville, connu dans toute l'Europe par les talens qu'il a
deployes dans la guerre de l'independance de l'Amerique septentrionale,
est a la tete de cette arme qui a tant d'influence sur la destinee des
etats.

Le citoyen Fouche, ministre de la police dans des circonstances
difficiles, a repondu par des talens, par son activite, par son
attachement au gouvernement, a tout ce que les circonstances exigeaient
de lui. Place dans le sein du senat, si d'autres circonstances
redemandaient encore un ministre de la police, le gouvernement n'en
trouverait point qui fut plus digne de sa confiance.

Le citoyen Roederer, deja designe au senat des sa formation, s'est
constamment distingue au conseil-d'etat. Ses talens et son attachement a
la patrie, seront encore plus eminemment utiles dans le premier corps
de la republique. Le senat verra dans ces nominations le desir qu'a le
premier consul d'ajouter toujours a son lustre et a sa consideration.

BONAPARTE.




Saint-Cloud, le 8 vendemiaire an 11 (30 septembre 1809).

Aux dix-huit cantons de la republique helvetique.

PROCLAMATION.

Habitans de l'Helvetie, Vous offrez depuis, deux ans un spectacle
affligeant. Des factions opposees se sont successivement emparees du
pouvoir: elles ont signale leur empire passager, par un systeme de
partialite qui accusait leur faiblesse et leur inhabilete. Dans le
courant de l'an 10, votre gouvernement a desire que l'on retirat
le petit nombre de troupes francaises qui etaient en Helvetie. Le
gouvernement francais a saisi volontiers cette occasion d'honorer votre
independance; mais bientot apres vos differens partis se sont agites
avec une nouvelle fureur; le sang des Suisses a coule par la main des
Suisses. Vous vous etes disputes trois ans sans vous entendre; si l'on
vous abandonne plus long-temps a vous-memes, vous vous tuerez trois ans
sans vous entendre davantage. Votre histoire prouve d'ailleurs que vos
guerres intestines n'ont jamais pu se terminer que par l'intervention
efficace de la France. Il est vrai que j'avais pris le parti de ne me
meler en rien de vos affaires; j'avais vu constamment vos differens
gouvernement me demander des conseils et ne pas les suivre, et
quelquefois abuser de mon nom, selon leurs interets et leurs Passions.

Mais je ne puis ni ne dois rester insensible au malheur auquel vous etes
en proie; je reviens sur ma resolution: je serai le mediateur de vos
differens; mais ma mediation sera efficace, telle qu'il convient au
grand peuple au nom duquel je parle.

Cinq jours apres la notification de la presente proclamation, le senat
se reunira a Berne. Toute magistrature qui se serait formee a Berne
depuis la capitulation, sera dissoute et cessera de se reunir et
d'exercer Aucune'autorite.

Les prefets se rendront a leurs postes.

Toutes les autorites qui auraient ete formees, cesseront de se reunir.

Les rassemblemens armes se dissiperont.

Les premiere, deuxieme demi-brigades helvetiques formeront la garnison
de Berne.

Les troupes qui etaient sur pied depuis plus de six mois, pourront
seules rester en corps de troupes.

Enfin, tous les individus licencies des armees belligerantes, et qui
sont aujourd'hui armes, deposeront leurs armes a la municipalite de la
commune de leur naissance.

Le senat enverra trois deputes a Paris; chaque canton pourra egalement
en envoyer.

Tous les citoyens qui, depuis trois ans, ont ete landammans, senateurs,
et ont successivement occupe des places dans l'autorite centrale,
pourront se rendre a Paris, pour faire connaitre les moyens de ramener
l'union et la tranquillite, et de concilier tous les partis.

De mon cote, j'ai le droit d'attendre qu'aucune ville, aucune commune,
aucun corps ne voudra rien faire qui contrarie les dispositions que je
vous fais connaitre.

Habitans de l'Helvetie, revivez a l'esperance!! Votre patrie est sur le
bord du precipice: elle en sera immediatement tiree; tous les hommes de
b en seconderont ce genereux projet.

Mais si, ce que je ne puis penser, il etait parmi vous un grand nombre
d'individus qui eussent assez peu de vertus pour ne pas sacrifier leurs
passions et leurs prejuges a l'amour de la patrie, peuple de l'Helvetie,
vous seriez bien degenere de vos peres!

Il n'est aucun homme sense qui ne voie que la mediation dont je me
charge, est pour l'Helvetie un bienfait de cette providence qui, au
milieu de tant de bouleversemens et de chocs, a toujours veille a
l'existence et a l'independance de votre nation, et que cette mediation
est le seul moyen qui vous reste pour sauver l'une et l'autre.

Car il est temps enfin que vous songiez que si le patriotisme et l'union
de vos ancetres fonderent votre republique, le mauvais esprit de vos
factions, s'il continue, la perdra infailliblement; et il serait penible
de penser qu'a une epoque ou plusieurs nouvelles republiques se sont
elevees, le destin eut marque la fin d'une des plus anciennes.

Le premier consul de la republique francaise, President de la republique
italienne, BONAPARTE.




Paris, le 11 vendemiaire an 11 (13 octobre 1802).

Reponse du premier consul a une deputation du clerge de Lyon.

J'ai vu avec peine la division des pretres du diocese de Lyon: ne
savent-ils pas que la religion catholique a cela de particulier sur
toutes les religions, qu'elle preche l'oubli des offenses? Quelle
opinion doivent donc avoir les seculiers de pretres qui ont eu
reciproquement des sujets de division, et qui ne veulent pas les oublier
et se pardonner? Si l'orgueil veut qu'on humilie son ennemi, la charite,
vertu caracteristique de la religion de Jesus-Christ, veut qu'on se
reconcilie. Partout donc ou j'entends encore dire que des pretres se
souviennent d'avoir ete ou de n'avoir pas ete constitutionnels, j'en
conclus que ces ministres prechent une morale qu'ils ne pratiquent
pas; qu'ils sont mus, non par des sentimens religieux, mais par des
considerations mondaines. Aucun pretre sense, s'il est veritablement
catholique, ne peut meconnaitre les principes de sa croyance, qui sont
la confiance dans les eveques nommes par le gouvernement et institues
par le Saint-Siege. Il me tarde donc d'apprendre que le clerge du
diocese de Lyon imitera celui de Paris, qui a donne l'exemple, et parmi
lequel il n'y a plus aucune espece de discorde.

BONAPARTE.




Paris, le 6 brumaire an 11 (28 octobre 1802).

Note inscrite dans le Moniteur.

Une partie des journalistes anglais reste en proie a la discorde. Toutes
les lignes qu'ils impriment sont des lignes de sang. Ils appellent
a grands cris la guerre civile au sein de la nation occidentale, si
heureusement pacifiee. Tous leurs raisonnemens, toutes leurs hypotheses,
roulent sur ces deux points,: 1 deg.. Imaginer des griefs contre la France.
2 deg.. Se creer aussi liberalement des allies, et donner ainsi a leurs
passions des auxiliaires parmi les grandes puissances du continent.
Leurs griefs principaux sont aujourd'hui les affaires de Suisse, dont
l'heureuse issue excite leur jalouse fureur. Il parait qu'il aurait
convenu beaucoup mieux a leurs passions que la guerre civile dechirat
cette malheureuse nation, et que les puissances voisines se laissant
entrainer par l'empire des circonstances, l'harmonie du continent fut de
nouveau troublee. La proclamation du 10 vendemiaire coupe le noeud de
toutes ces intrigues.

Ils invoquent le traite de Luneville, qui assure l'existence de la
republique helvetique; mais c'est precisement pour l'assurer que
l'intervention de la France est indispensable. D'ailleurs, de toutes les
puissances de l'Europe, la seule qui n'ait pas le droit d'invoquer a cet
egard le traite de Luneville, c'est l'Angleterre, puisqu'elle seule a
refuse de reconnaitre la republique helvetique. Elle a egalement meconnu
la republique italienne, la republique ligurienne et le roi de Toscane.
Nous savons que depuis un an, malgre les vives instances du gouvernement
francais, elle a persiste dans le meme refus, relativement a ces etats
et aux arrangemens contentieux stipules par le traite de Luneville.
L'Angleterre n'a point d'agent diplomatique, ni a Berne, ni a Milan, ni
a Genes, ni a Florence.

Le gouvernement anglais ne se plaint point, et ne peut se plaindre
en effet, de ce qui arrive dans des pays dont il ne reconnait pas
l'existence politique, et avec lesquels il n'entretient pas de relations
publiques.

Les affaires d'Allemagne excitent encore bien plus vivement la jalousie
de cette foule d'ecrivains periodiques; et la conduite forte et
genereuse qui a merite a la Russie et a la France les remercimens de
tous les peuples, de toutes les villes, de tous les princes d'Allemagne,
est un sujet de griefs pour ces instigateurs de troubles.

Le roi d'Angleterre a reconnu tous les arrangemens de l'Allemagne. Il y
a adhere. Il suffit, a ce sujet, de lire le vote de son ministre a la
diete de Ratisbonne. Aussi le cabinet britannique, satisfait d'avoir vu
prendre en consideration et menager tous ses interets, n'eleve a cet
egard aucune espece de plaintes.

Les libellistes anglais ecrivent que la volonte exprimee par le roi
d'Angleterre comme electeur d'Hanovre, n'est pas celle de la nation
anglaise. Mais quel autre titre aurait une puissance insulaire pour se
meler des affaires de l'Allemagne! Et a quelle abjection faudrait-il que
la Russie, l'Autriche, la Prusse, la Suede, le Danemarck, la Baviere
et les maisons de Wurtemberg, de Baden, de Hesse-Cassel, etc. et la
republique francaise se trouvassent reduites, si elles ne pouvaient
negocier, conclure, arranger leurs interets limitrophes sans l'agrement
d'une puissance qui est aussi etrangere a ces interets qu'a notre
droit diplomatique! elle qui seule meconnait les droits des nations
independantes sur les mers. Les relations de la France avec l'Angleterre
sont le traite d'Amiens, tout le traite d'Amiens, rien que le traite
d'Amiens. Les allies que les ecrivains de parti qui impriment a Londres
se creent sur le continent n'existent heureusement, ainsi que leurs
griefs, que dans leur imagination dereglee et dans les passions
haineuses et jalouses qui les tourmentent. Ils appellent de tous leurs
voeux les troupes autrichiennes; ils rassemblent et forment des armees
dans le Tyrol; mais Thugut n'est plus, et S. M. l'empereur sait bien
que, si deux fois la puissance autrichienne a ete conduite sur le
bord du precipice, c'est pour s'etre livree deux fois a ces perfides
insinuations. Bien loin de sacrifier le sang de ses sujets qui lui est
si cher, la cour de Vienne, oberee par les remboursemens qu'elle a
l'extreme bonne foi de faire a l'Angleterre pour les subsides qu'elle eu
a recus pendant les premieres campagnes, ne s'occupe que de diminuer ses
depenses. Elle pourrait en bonne justice, au lieu de rendre l'argent
qu'elle a depense pour la cause du gouvernement anglais, demander a
cette puissance cinq a six millions, comme une juste indemnite des frais
de la guerre. Kaunitz disait, au milieu du siecle passe, a un ministre
du roi de Prusse qui prenait son audience de conge: "Le roi votre maitre
apprendra un jour combien l'alliance de l'Angleterre est pesante." Et,
si la Prusse vit ses frontieres envahies, sa capitale saccagee et ne
succomba pas, elle eu fut redevable a ce prince de glorieuse memoire, et
a cette annee qui sera long-temps citee comme un modele.

N'entendez-vous pas aussi ces journalistes effrenes appeler a grands
cris les armees russes? Mais ces armees russes ont-elles oublie que,
compromises et abandonnees dans les marais de la Hollande, elles ont ete
desavouees par l'Angleterre, et qu'au mepris meme du droit des nations,
on n'a pas voulu les comprendre dans l'echange des prisonniers? mais les
Russes, les Suedois et les Danois ne conservent ils pas un long souvenir
de ces pretentions inouies qui ont amene les massacres de Copenhague?
Certes, et le continent en est profondement convaincu, le premier des
biens, l'interet le plus cher est la paix. Il sait trop bien qu'une
guerre continentale n'aurait d'autres effets que de concentrer toutes
les richesses du commerce, toutes les colonies du monde, dans la main
d'une seule Nation.

La Russie et la France, reunies par une estime reciproque, par des
interets communs, par la ferme volonte de maintenir la paix du
continent, contiendraient malgre eux ces esprits inquiets dont la
politique turbulente inspire les gazettes anglaises, si jamais
l'influence de leurs libelles parvenait a faire remplacer le
gouvernement sage qui gouverne la Grande-Bretagne.

Qu'on cite depuis cent ans une puissance continentale qui, s'etant
ecartee des principes d'une saine politique, n'ait justifie l'allegation
de M. Kaunitz?

Si le roi des Deux-Siciles a vu deux fois ses frontieres franchies et
sa capitale au pouvoir des Francais; si l'electeur de Baviere a vu deux
fois la meme scene se renouveler dans ses etats; si le roi de Sardaigne
a cesse de regner en Savoie et en Piemont; si la maison d'Orange a perdu
le Statdhouderat; si l'oligarchie de Berne et de Genes a vu s'evanouir
son influence, et le Portugal les limites de ses provinces couvertes de
troupes pretes a le conquerir, tous ne l'ont-ils pas du a l'alliance de
l'Angleterre?

La paix de l'Europe est solidement etablie, et aucun cabinet, sans
doute, ne veut la troubler; mais, s'il pouvait arriver que des
individus, ennemis des hommes et de la tranquillite du monde,
parvinssent a obtenir quelque credit dans le cabinet britannique, ils ne
reussiraient pas a empecher tout le bien que les deux nations ont droit
d'attendre de leur etat de paix et de leurs nouvelles relations.

Au reste, le peuple francais n'ignore pas qu'il excite une grande masse
de jalousies, et que long-temps contre lui on fomentera des dissensions,
soit intestines, soit etrangeres; aussi demeure-t-il constamment dans
cette attitude que les Atheniens ont donnee a Minerve: _le casque en
tete et la lance en arret_. On n'obtiendra jamais rien de lui par des
procedes menacans: la crainte est sans pouvoir sur le coeur des braves!




Paris, la 14 brumaire an 11 (5 novembre 1802).

_Note inscrite dans le Moniteur._ Quel est l'interet que la faction
ennemie de l'Europe prend aux insurges suisses? Il est aise de voir
qu'elle voudrait en faire un nouveau Jersey pour y tramer des complots,
solder des traitres, repandre des libelles, accueillir tous les
criminels, et faire sur l'est tout ce qu'elle fait constamment, au moyen
de la position de Jersey, sur l'ouest. Elle aurait par la cet avantage
tout particulier d'inquieter cette belle manufacture de Lyon qui renait
de ses ruines, et porter une main d'acier sur la balance du commerce,
afin de la faire pencher en faveur de l'industrie anglaise.

Quel est l'interet de la France? Ce n'est que d'avoir de bons voisins et
des amis surs.

Au midi, le roi d'Espagne allie de la France par inclination comme par
interet, et les republiques italienne et ligurienne, qui entrent dans
son systeme federatif; La Suisse, la Baviere, le bon prince de Bade, le
roi de Prusse, la Hollande, au nord et a l'est.

La faction ennemie de l'Europe qui veut agiter le continent ne trouvera
dans ces etats ni complices, ni tolerance. Cependant ces agitateurs ne
dorment jamais; ils se sont essayes a la fois a Genes, en Suisse, en
Hollande. Leurs trames prenaient de la consistance en Suisse, lorsque la
proclamation du 8 brumaire a tout calme. Tout est rentre dans son
etat naturel, dans cet etat, qui, de tous cotes, presentera le beau
territoire de la France entoure de peuples amis. Cet etat est le
resultat de dix ans de triomphes, de hasards, de travaux et d'immenses
sacrifices. La paix de Luneville, les preliminaires de Londres et la
paix d'Amiens, bien loin d'y rien changer, l'ont consolide.

Aujourd'hui, pourquoi tenter ce que l'on n'a pu faire reussir jusqu'a ce
jour? Nous croit-on devenus laches? nous croit-on moins forts que nous
ne l'avons jamais ete? Il est plus facile aux vagues de l'Ocean de
deraciner le rocher qui entrave sa fureur depuis quarante siecles, qu'a
la faction ennemie de l'Europe et des hommes de rallumer la guerre et
toutes ses fureurs au milieu de l'occident, et surtout de faire palir un
instant l'astre du peuple francais.




Saint Cloud, le 19 frimaire an 11 (10 decembre 1802).

_Aux deputes des dix-huit cantons de la republique helvetique._

Citoyens deputes des dix-huit cantons de la republique helvetique, la
situation de votre patrie est critique, La moderation, la prudence et le
sacrifice de vos passions sont necessaires pour la sauver. J'ai pris a
la face de l'Europe l'engagement de rendre ma mediation efficace. Je
remplirai tous les devoirs que cette fonction m'impose; mais ce qui est
difficile sans votre secours, devient simple avec votre Assistance et
votre Influence.

La Suisse ne ressemble a aucun autre etat, soit par les evenemens qui
s'y sont succedes depuis plusieurs siecles, soit par sa situation
geographique et topographique, soit par les differentes langues, les
differentes religions et cette extreme difference de moeurs qui existent
entre ses diverses parties. La nature a fait votre etat federatif;
vouloir le vaincre, ne peut pas etre d'un homme sage.

Les circonstances, l'esprit des siecles passes, avaient etabli chez vous
des peuples souverains et des peuples sujets. De nouvelles circonstances
et l'esprit different d'un nouveau siecle, d'accord avec la justice et
la raison, ont retabli l'egalite de droits entre toutes les portions de
votre territoire. Plusieurs de vos etats ont suivi pendant des siecles
ces lois de la democratie la plus absolue; d'autres ont vu quatre-vingt
dix-neuf familles s'emparer du pouvoir, et vous avez eu dans ceux-ci des
sujets et des souverains. L'influence et l'esprit general de l'Italie,
de la Savoie, de la France, de l'Alsace, qui vous entourent, avaient
essentiellement contribue a etablir, dans ces derniers temps, cet etat
de choses. L'esprit de ces divers pays est change.

La renonciation a tous les privileges est a la fois la volonte et
l'interet de votre peuple.

Ce qui est en meme temps le desir, l'interet de votre nation et des
vastes etats qui vous environnent est donc:

1 deg.. L'egalite des droits entre vos dix-huit cantons;

2 deg.. Une renonciation sincere et volontaire aux privileges, _de la part
des familles patriciennes_;

3 deg.. Une organisation federative ou chaque canton se trouve organise
selon sa langue, sa religion, ses moeurs, son interet, son opinion.

La chose la plus importante, c'est de fixer l'organisation de chacun des
dix-huit cantons, en la soumettant aux principes generaux.

L'organisation des dix-huit cantons une fois arretee, il restera a
determiner les relations qu'ils devront avoir entre eux, et des lors
votre organisation centrale, beaucoup moins importante en realite que
votre organisation cantonale. Finances, armee, administration, rien ne
peut etre uniforme chez vous. Vous n'avez jamais entretenu de troupes
soldees; vous ne pouvez avoir de grandes finances; vous n'avez jamais eu
constamment des agens diplomatiques aupres des differentes puissances.
Situes au sommet des montagnes qui separent la France, l'Allemagne et
l'Italie, vous participez a la fois de l'esprit de ces differentes
nations. La neutralite de votre pays, la prosperite de votre commerce
et une administration de famille, sont les seules choses qui puissent
agreer a voire peuple et vous maintenir.

Ce langage, je l'ai toujours tenu a vos deputes, lorsqu'ils m'ont
consulte sur leurs affaires. Il me paraissait tellement fonde en raison,
que j'esperais que, sans concours extraordinaire, la nature seule des
choses vous conduirait a reconnaitre ce systeme. Mais les hommes qui
semblaient le mieux sentir etaient aussi ceux qui, par _interet_,
tenaient le plus au systeme de privilege et de famille, et qui, ayant
accompagne de leurs voeux, et, plusieurs, de leurs secours et de leurs
armes, les ennemis de la France, avaient une tendance a chercher hors de
la France l'appui de leur patrie.

Toute organisation qui eut ete etablie chez vous, et qui eut ete
contraire a l'interet de la France, ne pouvait pas etre dans votre
veritable interet.

Apres vous avoir tenu le langage qu'il conviendrait a un citoyen suisse,
je vais vous parler comme magistrat de deux grands pays, et ne pas vous
deguiser que jamais la France et la republique italienne ne pourront
souffrir qu'il s'etablisse chez vous un systeme de nature a favoriser
leurs ennemis.

Le repos et la tranquillite de quarante millions d'habitans, vos
voisins, sans qui vous ne pourriez ni vivre comme individus, ni exister
comme etat, sont pour beaucoup dans la balance de la justice generale.
Que rien a leur egard ne soit hostile chez vous; que tout y soit en
harmonie avec eux, et que, comme dans les siecles passes, votre premier
interet, votre premiere politique, votre premier devoir, soient de ne
rien permettre, de ne rien laisser faire, sur votre territoire, qui,
directement ou indirectement, nuise anx interets, a l'honneur et en
general aux interets du peuple francais.

Et, si votre interet, la necessite de faire finir vos querelles,
n'avaient pas ete suffisans pour me determiner a intervenir dans vos
affaires, l'interet de la France et de l'Italie m'en eut lui seul fait
un devoir; en effet vos insurges ont ete guides par des hommes qui
avaient fait la guerre contre nous, et le premier acte de tous leurs
comites a ete un appel aux privileges, une destruction de l'egalite, et
une insulte manifeste au peuple francais.

Il faut qu'aucun parti ne triomphe chez vous. Il faut surtout que ce
ne soit pas celui qui a ete battu. Une contre-revolution ne peut avoir
lieu.

Je me plais a vous entretenir, et souvent je vous repeterai les memes
choses, parce que ce n'est qu'au moment ou vos citoyens en seront
convaincus, que vos opinions pourront enfin se concilier et votre peuple
vivre heureux.

La politique de la Suisse a toujours ete consideree comme faisant partie
de la politique, de la France, de la Savoie et du Milanais, parce que la
maniere d'exister de la Suisse est entierement liee a la surete de ces
etats. Le premier devoir, le devoir le plus essentiel du gouvernement
francais, sera de veiller a ce qu'un systeme hostile ne prevale pas
parmi vous, et que les hommes devoues a ses ennemis ne parviennent pas
a se mettre a la tete de vos affaires. Il convient non-seulement qu'il
n'existe aucun motif d'inquietude pour la portion de notre frontiere qui
est ouverte, et que vous couvrez, mais que tout nous assure encore que,
si votre neutralite etait forcee, le bon esprit de votre gouvernement,
ainsi que l'interet de votre nation, vous rangeraient plutot du cote des
interets de la France que contre eux.

Je mediterai tous les projets, toutes les observations que,
collectivement ou individuellement, ou par deputation de canton, vous
voudrez me faire passer. Les senateurs Barthelemy, Fouche, Roederer et
Desmeunier, que j'ai charges de recueillir vos opinions, d'etudier vos
interets et d'accueillir vos vues, me rendront compte de tout ce que
vous desirerez qu'ils me disent ou me remettent de votre part.

_Le premier consul_, BONAPARTE.




Paris, le 10 pluviose an 11 (30 janvier l803).

_Note inscrite par le premier consul en marge d'une deliberation du
conseil municipal d'Orleans, portant qu'il serait erige un monument en
l'honneur de Jeanne d'Arc, autrement la Pucelle d'Orleans._

Ecrire au citoyen Crignon Desormeaux, maire d'Orleans, que cette
deliberation m'est tres agreable. L'illustre Jeanne d'Arc a prouve qu'il
n'est pas de miracle que le genie francais ne puisse produire dans les
circonstances ou l'independance nationale est menacee.

Unie, la nation francaise n'a jamais ete vaincue; mais nos voisins plus
calculateurs et plus adfoils, abusant de la franchise et de la loyaute
de notre caractere, semerent constamment parmi nous ces dissensions,
d'ou naquirent les calamites de cette epoque et tous les desastres que
rappelle notre histoire.




Paris, le 30 pluviose an 11 (19 fevrier 1803).

_Aux Suisses_,

L'Helvetie, en proie aux dissensions, etait menacee de sa dissolution;
elle ne pouvait trouver en elle-meme les moyens de se reconstituer.
L'ancienne affection de la nation francaise pour ce peuple
recommandable, qu'elle a recemment defendu par ses armes et fait
reconnaitre comme puissance par ses traites; l'interet de la France et
de la republique italienne dont la Suisse couvre les frontieres; la
demande du senat, celle des cantons democratiques; le voeu du peuple
helvetique tout entier, nous ont fait un devoir d'interposer notre
mediation entre les partis qui le divisent. Les senateurs Barthelemy,
Roederer, Fouche et Desmeunier, ont ete par nous charges de conferer
avec cinquante-six deputes du senat helvetique et des villes et cantons
reunis a Paris. Determiner si la Suisse, federale par sa nature, pouvait
etre retenue sous un gouvernement central autrement que par la force;
reconnaitre le genre de constitution qui etait le plus conforme au voeu
de chaque canton; distinguer ce qui repond le mieux aux idees que les
cantons nouveaux se sont faites de la liberte et du bonheur; concilier
dans les cantons anciens, les institutions consacrees par le temps avec
les droits restitues a la masse des citoyens: tels etaient les objets
qu'il fallait soumettre a l'examen et a la discussion. Leur importance
et leur difficulte nous ont decide a entendre nous-meme dix deputes
nommes par les deux partis, savoir: les citoyens d'Affry, Glutz, Jauch,
Monnot, Reinhart, Sprecher, Stapfer, Ustery, Watteville et Vonflue;
et nous avons confere le resultat de leurs discussions, tant avec les
differens projets presentes par les deputations cantonales, qu'avec les
resultats des discussions qui ont eu lieu entre ces deputations et les
senateurs-commissaires. Ayant ainsi employe tous les moyens de connaitre
les interets et la volonte des Suisses, NOUS, en qualite de mediateur,
sans autre vue que celle du bonheur des peuples sur les interets
desquels nous avions a prononcer, et sans entendre nuire a
l'independance de la Suisse, STATUONS ce qui suit, etc.

BONAPARTE.

_N. B._ Le reste contient l'_acte de mediation fait par le premier
consul de la republique francaise entre les partis qui la divisent_.




Paris, le 3 ventose an 11 (21 fevrier 18o3).

_Au corps legislatif_.

EXPOSE DE LA SITUATION DE LA REPUBLIQUE.

Les evenemens n'ont point trompe les voeux et l'attente du gouvernement.
Le corps legislatif, au moment ou il reprend ses travaux, retrouve la
republique plus forte de l'union des citoyens, plus active dans son
industrie, plus confiante dans sa prosperite.

L'execution du concordat, sur laquelle des ennemis de l'ordre public
avaient encore fonde de coupables esperances, a donne presque partout
les resultats les plus heureux. Les principes d'une religion eclairee,
la voix du souverain pontife, la constance du gouvernement, ont triomphe
de tous les obstacles. Des sacrifices mutuels ont reuni les ministres
du culte. L'eglise gallicane renait par les lumieres et la concorde, et
deja un changement heureux se fait sentir dans les moeurs publiques. Les
opinions et les coeurs se rapprochent; l'enfant redevient plus docile
a la voix de ses parens; la jeunesse plus soumise a la voix des
magistrats; la conscription s'execute aux lieux meme ou le nom seul
de la conscription soulevait les esprits; et servir la patrie est une
partie de la religion.

Dans les departemens qu'a visites le premier consul, il a recueilli
partout le temoignage de ce retour aux principes qui font la force et le
bonheur de la societe.

Dans l'Eure, dans la Seine-Inferieure, dans l'Oise, on est fier de la
gloire nationale, on sent dans toute leur etendue les avantages de
l'egalite; on benit le retour de la paix; on benit le retablissement du
culte public. C'est par tous ces liens que les coeurs ont ete rattaches
a l'etat et a la constitution.

Le devoir du gouvernement est de nourrir et d'eclairer ces heureuses
dispositions.

Les autres cultes s'organisent et les consistoires se composent de
citoyens eclaires, defenseurs connus de l'ordre public, de la liberte
civile et de la liberte religieuse.

L'instruction publique, cet appui necessaire des societes, est partout
demandee avec ardeur. Deja s'ouvrent plusieurs lycees; deja, comme
l'avait prevu le gouvernement, une multitude d'ecoles particulieres
s'elevent au rang des ecoles secondaires. Tous les citoyens sentent
qu'il n'est pas de bonheur sans lumieres: que sans talens ni
connaissances, il n'y a d'egalite que celle de la misere et de la
servitude.

Une ecole militaire recevra de jeunes defenseurs de la patrie; soldats,
ils apprendront a supporter la vie des camps et les fatigues de la
guerre. Par une longue obeissance, ils se formeront a commander et
apporteront aux armees la force et la discipline unies aux connaissances
et aux talens.

Dans les lycees comme dans l'ecole militaire, la jeunesse des
departemens nouvellement incorpores a la republique, vivra confondue
avec la jeunesse de l'ancienne France. De la fusion des esprits et des
moeurs, de la communication des habitudes et des caracteres, du melange
des interets, des ambitions et des esperances, naitra cette fraternite,
qui de plusieurs peuples ne fera qu'un seul, destine par sa position,
par son courage, par ses vertus, a etre le lien et l'exemple de
l'Europe.

L'institut national, a sa puissance sur l'instruction publique, a recu
une direction plus utile; et desormais il deploiera, sur le caractere
de la nation, sur la langue, sur les sciences, sur les arts, sur les
lettres, une influence plus active.

Pour assurer la stabilite de nos institutions naissantes, pour eloigner
des regards des citoyens ce spectre de la discorde qui leur apparaissait
encore dans le retour periodique des elections a la supreme
magistrature, les amis de la patrie appelerent le consulat a vie sur la
tete du premier magistrat. Le peuple, consulte, a repondu a leur appel,
et le senat a proclame la volonte du peuple.

Le systeme d'eligibilite n'a pu resister au creuset de l'experience et a
la force de l'opinion publique.

L'organisation du senat etait incomplete.

La justice nationale etait disseminee dans des tribunaux sans harmonie,
sans dependance mutuelle: point d'autorite qui les protegeat, ou qui put
les reformer; point de liens qui les assujettissent a une discipline
commune.

Il manquait a la France un pouvoir que reclamait la justice meme, celui
de faire grace. Combien de fois, depuis douze ans, il avait ete invoque.
Combien de malheureux avaient succombe victimes d'une inflexibilite que
les sages reprochaient a nos lois! Combien de coupables qu'une funeste
indulgence avait acquittes, parce que les peines etaient trop severes.

Un senatus-consulte a rendu au peuple l'exercice des droits que
l'assemblee constituante avaient reconnus, mais il les lui a rendus
environnes de precautions qui le defendent de l'erreur ou de la
precipitation de son choix; qui assurent le respect des proprietes et
l'ascendant des lumieres.

Que les premieres magistratures viennent a vaquer, les devoirs et la
marche du senat sont traces; des formes certaines garantissent la
sagesse et la liberte de son choix, et la souverainete de ce choix ne
laisse ni a l'ambition le moyen de conspirer, ni a l'anarchie le moyen
de detruire.

Le ciment du temps consolidera chaque jour cette institution tutelaire.
Elle sera le terme de toutes les inquietudes et le but de toutes les
esperances, comme elle est la plus belle des recompenses promises aux
services et aux vertus publiques.

La justice embrasse d'une chaine commune tous tes tribunaux; ils ont
leur subordination et leur censure; toujours libres dans l'exercice de
leurs fonctions, toujours independans du pouvoir, et jamais independans
des lois.

Le droit de faire grace quand l'interet de la republique l'exige, ou
quand les circonstances commandent l'indulgence, est remis aux mains
du premier magistrat; mais il ne lui est remis que sous la garde de la
justice meme; il ne l'exerce que sous les yeux d'un conseil, et apres
avoir consulte les organes les plus severes de la loi.

Si les institutions doivent etre jugees par leurs effets, jamais
institution n'eut un resultat plus important que ce senatus-consulte
organique. C'est a compter de ce moment que le peuple francais s'est
confie a sa destinee, que les proprietes ont repris leur valeur
premiere, que se sont multipliees les longues speculations; jusque-la
tout semblait flotter encore. On aimait le present, on doutait du
lendemain, et les ennemis de la patrie nourrissaient toujours des
esperances. Depuis cette epoque il ne leur reste que de l'impuissance et
de la haine.

L'ile d'Elbe avait ete cedee a la France; elle lui donnait un peuple
doux, industrieux, deux ports superbes, une mine feconde et precieuse;
mais separee de la France, elle ne pouvait etre intimement attachee a
aucun de ses departemens; ni soumise aux regles d'une administration
commune. On a fait flechir les principes sous la necessite des
circonstances; on a etabli pour l'ile d'Elbe des exceptions que
commandaient sa position et l'interet public.

L'abdication du souverain, le voeu du peuple, la necessite des choses,
avaient mis le Piemont au pouvoir de la France. Au milieu des nations
qui l'environnent avec les elemens qui composaient sa population, le
Piemont ne pouvait supporter ni le poids de sa propre independance,
ni les depenses d'une monarchie. Reuni a la France, il jouira de
sa securite et de sa grandeur; les citoyens laborieux, eclaires,
developperont leur industrie et leurs talens dans le sein des arts et de
la paix.

Dans l'interieur de la France, regne le calme et la securite. La
vigilance des magistrats, une justice severe, une gendarmerie fortement
constituee et dirigee par un chef qui a vieilli dans la carriere de
l'honneur, ont imprime partout la terreur aux brigands.

L'interet particulier s'est eleve jusqu'au sentiment de l'interet
public. Les citoyens ont ose attaquer ceux qu'autrefois ils redoutaient,
lors meme, qu'ils etaient enchaines au pied des tribunaux. Des communes
entieres se sont armees et les ont detruits. L'etranger envie la surete
de nos routes et cette force publique, qui souvent invisible, mais
toujours presente, veille sur son pays et le protege sans qu'il la
reclame. Dans le cours d'une annee difficile, au milieu d'une penurie
generale, le pauvre ne s'est point defie des soins du gouvernement. Il a
supporte avec courage des privations necessaires; et les secours qu'il
avait lieu d'attendre, il les a recus avec reconnaissance.

Le crime de faux n'est plus encourage par l'espoir de l'impunite. Le
zele des tribunaux charges de le frapper, et la juste severite des
lois, ont enfin arrete les progres de ce fleau qui menacait la fortune
publique et les fortunes particulieres. Notre culture se perfectionne et
defie les cultures les plus vantees de l'Europe. Dans les departemens,
il est des cultivateurs eclaires qui donnent des lecons et des exemples.
L'education des chevaux a ete encouragee par des primes; l'amelioration
des laines, par l'introduction de troupeaux de races etrangeres. Partout
les administrateurs zeles recherchent et relevent les richesses de
notre sol, et propagent les methodes utiles et les resultats heureux de
l'experience. Nos fabriques se multiplient, s'animent et s'eclairent;
emules entre elles, bientot elles seront les rivales des fabriques les
plus renommees dans l'etranger. Il ne manque desormais a leur prosperite
que des capitaux moins cherement achetes. Mais deja les capitaux
abandonnent les speculations hasardeuses de l'agiotage, et retournent
a la terre et aux entreprises utiles. Plus de vingt mille ouvriers
francais qui etaient disperses dans l'Europe sont rappeles par les
fabricans et vont etre rendus a nos manufactures.

Parmi nos fabriques, il en est une plus particuliere a la France, que
Colbert echauffa de son genie; elle avait ete ensevelie sous les ruines
de Lyon; le gouvernement a mis tous ses soins a l'en retirer. Lyon
renait a la splendeur et a l'opulence; et deja du sein de leurs
ateliers, ses fabricans imposent des tributs aux principaux de l'Europe.
Mais le principe de leurs succes est dans le luxe meme de la France:
c'est dans la mobilite de nos gouts, dans l'inconstance de nos modes que
le luxe etranger doit trouver son aliment; c'est la ce qui doit faire
mouvoir et vivre une population immense, qui sans cela irait se perdre
dans la corruption et la misere.

Il y aura a Compiegne, il s'elevera bientot sur les confins de la
Vendee, des prytanees ou la jeunesse se formera pour l'industrie et pour
les arts mecaniques. De la nos chantiers, nos manufactures tireront un
jour les chefs de leurs ateliers, de leurs travaux.

Quatorze millions, produit de la taxe des barrieres, et dix millions
d'extraordinaire, ont ete, pendant l'an 10, employes aux routes
publiques. Les anciennes communications ont ete reparees et entretenues.
Des communications nouvelles ont ete ouvertes. Le Simplon, le
Mont-Cenis, le Mont-Genevre, nous livreront bientot un triple et facile
acces en Italie. Un grand chemin conduira de Genes a Marseille. Une
route est tracee du Saint-Esprit a Gap; une autre, de Rennes a Brest par
Pontivy. A Pontivy, s'elevent de grands etablissemens qui auront une
grande influence sur l'esprit public des departemens dont se composait
l'ancienne Bretagne; un canal y portera le commerce et une prosperite
nouvelle.

Sur les bords du Rhin, de Bingen a Coblentz, une route necessaire est
taillee dans des rochers inaccessibles. Les communes voisines associent
leurs travaux aux efforts du tresor public, et les peuples de l'autre
rive qui riaient de la folie de l'entreprise, restent confondus de la
rapidite de l'execution.

De nombreux ateliers sont distribues sur le canal de Saint-Quentin.

Le canal de l'Ourcq vient de s'ouvrir, et bientot Paris jouira de ses
eaux, de la salubrite, et des embellissemens qu'elles lui promettent.

Le canal destine a unir la navigation de la Saone, du Doubs et du Rhin,
est presque entierement execute jusqu'a Doles; et le tresor public
recoit deja, dans l'augmentation du prix des bois auxquels ce canal sert
de debouche, une somme egale a celle qu'il a fournie pour en continuer
les travaux.

Les canaux d'Aigues-Mortes et du Rhone, le dessechement des marais de la
Charente-Inferieure sont commences, et donneront de nouvelles routes au
commerce, et de nouvelles terres a la culture. On travaille a retablir
les digues de l'ile de Cadsan, celles d'Ostende, celles des cotes du
Nord, et a retablir la navigation de nos rivieres. Cette navigation
n'est deja plus abandonnee aux seuls soins du gouvernement. Les
proprietaires des bateaux qui les frequentent ont enfin senti qu'elle
etait leur patrimoine, et ils appellent sur eux-memes les taxes qui
doivent en assurer l'entretien.

Sur l'Ocean, des forts s'elevent pour couvrir la rade de l'ile d'Aix et
defendre les vaisseaux de la republique. Partout des fonds sont affectes
a la reparation et au nettoyement de nos ports; un nouveau bassin et une
ecluse de chasse termineront le port du Havre, et en feront le plus beau
port de commerce de la Manche. Une compagnie de pilotes se forme pour
assurer la navigation de l'Escaut, et l'affranchir de la science et du
danger des pilotes etrangers.

A Anvers, vont commencer les travaux qui doivent rendre a son commerce
son ancienne celebrite; et dans la pensee du gouvernement, sont les
canaux qui doivent lier la navigation de l'Escaut, de la Meuse et du
Rhin, rendre a nos chantiers, a nos besoins, des bois qui croissent sur
notre sol, et a nos fabriques une consommation que des manufactures
etrangeres leur disputent sur leur propre territoire.

Les iles de la Martinique, de Tabago, de Sainte-Lucie, nous ont ete
rendues avec tous les elemens de la prosperite. La Guadeloupe reconquise
et pacifiee renait a la culture. La Guyane sort de sa longue enfance et
prend des accroissemens marques.

Saint-Domingue etait soumis, et l'artisan de ses troubles etait au
pouvoir de la France. Tout annoncait le retour de sa prosperite; mais
une maladie l'a livree a de nouveaux malheurs. Enfin, le fleau qui
desolait notre armee a cesse ses ravages, les forces qui nous restent
dans la colonie, celles qui y arrivent de tous nos ports, nous
garantissent qu'elle sera bientot rendue a la paix et au commerce.

Des vaisseaux partent pour les iles de France et de la Reunion, et pour
l'Inde.

Notre commerce maritime recherche les traces de ses anciennes liaisons,
en forme de nouvelles, et s'enhardit par des essais. Deja une heureuse
experience et des encouragemens ont ranime les armemens pour la
peche, qui fut long-temps le patrimoine des Francais. Des expeditions
commerciales plus importantes sont faites ou meditees pour les colonies
occidentales, pour l'Ile-de-France, pour les Indes.

Marseille reprend sur la Mediterranee son ancien ascendant.

Des chambres de commerce ont ete rendues aux villes qui en avaient
autrefois; il en a ete etabli dans celles qui, par l'etendue de leurs
operations et l'importance de leurs manufactures, ont paru les meriter.

Dans ces associations formees par d'honorables choix, renaitront
l'esprit et la science du commerce. La se developperont les interets,
toujours inseparables des interets de l'etat. Le negociant y apprendra
a mettre avant les richesses, la consideration qui les honore, et avant
les jouissances d'un vain luxe, cette sage economie qui fixe l'estime
des citoyens et la confiance de l'etranger.

Des deputes choisis dans ces differentes chambres, discuteront sous les
yeux du gouvernement les interets du commerce et des manufactures, et
les lois et reglemens qu'exigeront les circonstances.

Dans nos aimees de terre et de mer se propagent l'instruction et l'amour
de la discipline. La comptabilite s'epure dans les corps militaires; une
administration domestique succede au regime dilapidateur des entreprises
et des fournitures. Le soldat mieux nourri, mieux vetu, connait
l'economie; et les epargnes qu'il verse dans la caisse commune
l'attachent a ses drapeaux comme a sa famille.

Toutes les sources de nos finances deviennent plus fecondes. La
perception des contributions indirectes est moins vigoureuse pour le
contribuable. On comptait, en l'an 6, cinquante millions en garnisaires
et en contraintes, et les recouvremens etaient arrieres de trois ou
quatre annees. Aujourd'hui on n'en compte que trois millions, et les
contributions sont au courant.

Toutes les regies, toutes les administrations donnent des produits
toujours croissans. La regie de l'enregistrement est d'une fecondite
qui atteste le mouvement rapide des capitaux et la multiplicite des
transactions.

Au milieu de tant de signes de prosperite, on accuse encore l'exces des
contributions directes.

Le gouvernement a reconnu avec tous les hommes eclaires en
administration, que la surcharge etait surtout dans l'inegalite de
la repartition. Des mesures ont ete prises, et deja s'executent
pour constater les inegalites reelles qui existent entre les divers
departemens. Au plus tard dans le cours de l'an 12, des operations
regulieres et simultanees nous auront appris quel est le rapport des
contributions entre un departement et un autre departement, et quel est
dans chaque departement le taux moyen dela contribution fonciere.
Une fois assure d'un resultat certain, le gouvernement proposera les
rectifications que reclame la justice. Mais des cette session, et sans
attendre les resultats, il proposera une diminution importante sur la
contribution fonciere.

Des innovations sont proposees encore dans notre systeme de finances;
mais tout changement est un mal, s'il n'est pas demontre jusqu'a
l'evidence que des avantages certains doivent en resulter. Le
gouvernement attendra du temps et des discussions les plus approfondies
la maturite de ces projets que hasarde souvent l'inexperience, qu'on
appuie sur l'exemple d'un passe dont les traces sont deja effacees, pour
la plupart, des esprits, et sur la doctrine financiere d'une nation qui,
par des efforts exageres, a rompu toutes les mesures des contributions
et des depenses publiques.

Avec un accroissement incalcule de revenus, des circonstances
extraordinaires ont amene des besoins qu'il n'avait pas ete donne de
prevoir Il a fallu reconquerir deux de nos colonies, et retablir dans
toutes le pouvoir et le gouvernement de la metropole; il a fallu par
des moyens soudains, et trop etendus pour etre diriges avec toute la
precision d'une severe economie, assurer des subsistances a la capitale
et a un grand nombre de departemens; mais du moins le succes a repondu
aux efforts du gouvernement; et de ces vastes operations il lui reste
des ressources pour garantir desormais la capitale du retour de la meme
penurie, et pour se jouer des combinaisons du monopole.

Dans le compte raisonne du ministre des finances, on trouve l'ensemble
des contributions annuelles et des diverses branches du revenu public,
ce qu'elles ont du produire dans l'annee revolue; ce qu'on doit en
attendre d'amelioration soit des mesures de l'administration, soit
du progres de la prosperite publique; quels ont ete, dans les divers
departemens du ministere, les elemens de la depense pour l'an 10;
quelles sommes sont encore a solder sur cette annee et les annees
anterieures; quelles ressources restent pour les couvrir, soit dans les
recouvremens a faire pour le passe, soit dans les fonds extraordinaires
qui avaient ete assignes pour la depense de cette annee, et qui n'ont
point encore ete consommes; quel est l'etat actuel de la dette publique;
quels en ont ete les accroissemens; quelles en ont ete les extinctions
naturelles; quelles en ont ete enfin celles qu'a operees la caisse
D'amortissement.

Dans le compte du ministre du tresor public, on verra, dans leur
realite, les recettes et les payemens executes dans l'an 10; ce qui
appartient aux diverses branches de revenus; ce qui doit etre impute a
chaque annee et a chaque partie de l'administration.

Des comptes rendus de ces deux ministres, sortira le tableau le plus
complet de notre situation financiere. Le gouvernement le presente avec
une egale confiance, a ses amis, a ses detracteurs, aux citoyens et
aux etrangers. Apres avoir autorise les depenses prevues de l'an 12 et
approprie les revenus necessaires a ces depenses, des objets du plus
grand interet occuperont la session du corps legislatif. Il faut
retablir l'ordre dans notre systeme monetaire; il faut donner au systeme
de nos douanes une nouvelle force et une nouvelle energie pour comprimer
la contrebande. Il faut enfin donner a la France ce nouveau Code civil
depuis long-temps promis et trop long-temps attendu. Sur toutes
ces matieres, des projets de loi ont ete formes sous les yeux du
gouvernement et muris dans des conferences ou des commissions du
conseil-d'etat et du tribunal, n'ont porte que l'amour de la verite et
le sentiment de l'interet public. Le meme sentiment, les memes principes
dirigeront les deliberations des legislateurs, et garantissent a la
republique la sagesse et l'impartialite des lois qu'ils auront adoptees.

Sur le continent, tout nous offre des gages de repos et de tranquillite.

La republique italienne, depuis les comices de Lyon, se fortifie par
l'union toujours plus intime des peuples qui la composent. L'heureux
accord de ceux qui la gouvernent, son administration interieure, sa
force militaire, lui donnent deja le caractere et l'attitude d'un
etat forme depuis long-temps; et si la sagesse les conserve, ils lui
garantissent une prosperite toujours plus prospere.

La Ligurie, placee sous une constitution mixte, voit a sa tete et
dans le sein de ses autorites, ce qu'elle a de citoyens les plus
recommandables, par leurs voeux, par leurs lumieres et par leur fortune.

De nouvelles secousses ont ebranle la republique helvetique. Le
gouvernement devait son secours a des voisins dont le repos importe
au sien, et il fera tout pour assurer le succes de la mediation et le
bonheur d'un peuple dont la position, les habitudes, les interets, en
font l'allie necessaire a la France.

La Batavie rentre successivement dans les colonies que la paix lui a
conservees. Elle se souviendra toujours que la France ne peut etre
pour elle que l'amie la plus utile, ou l'ennemie la plus funeste. En
Allemagne, se _consomment les dernieres stipulations du traite de
Luneville.

La Prusse, la Baviere, tous les princes seculiers qui avaient des
possessions sur la rive gauche du Rhin, obtiennent sur la rive droite
de justes indemnites. La maison d'Autriche trouve dans les eveches de
Salzbourg, d'Aischtett, de Trente et Brixen et dans la plus grande
partie de celui de Passau, plus qu'elle n'a perdu dans la Toscane.

Ainsi, par l'heureux concours de la France et de la Russie, tous les
interets permanens sont concilies, et du sein de cette tempete qui
semblait devoir l'aneantir, l'empire germanique, cet empire si
necessaire a l'equilibre et au repos de l'Europe, se releve plus fort,
compose d'elemens plus homogenes, mieux combines, mieux assortis aux
circonstances presentes et aux idees de notre siecle.

Un ambassadeur francais est a Constantinople, charge de fortifier et
de resserrer les liens qui nous attachent a une puissance qui semble
chanceler, mais qu'il est de notre interet de soutenir et de rassurer
sur ses fondemens.

Des troupes britanniques sont toujours dans Alexandrie et dans Malte. Le
gouvernement avait le droit de s'en plaindre, mais il apprend que les
vaisseaux qui doivent les remmener en Europe sont dans la Mediterranee.

Le gouvernement garantit a la nation la paix du continent, et il lui est
permis d'esperer la continuation de la paix maritime. Cette paix est
le besoin la volonte de tous les peuples; pour la conserver, le
gouvernement fera tout ce qui est compatible avec l'honneur national,
essentiellement lie a la stricte execution des traites.

Mais en Angleterre, deux partis se disputent le pouvoir. L'un a conclu
la paix et parait decide a la maintenir; l'autre a jure a la France une
haine implacable. De la cette fluctuation dans les opinions et dans les
conseils, et cette attitude a la fois pacifique et menacante.

Tant que durera cette lutte de partis, il est des mesures que la
prudence commande au gouvernement de la republique. Cinq cent mille
hommes doivent etre et seront prets a la defendre et a la venger.
Etrange necessite que de miserables passions imposent a deux nations
qu'un interet et une egale volonte attachent a la paix!

Quel que soit a Londres le sujet de l'intrigue, elle n'entrainera pas
d'autres peuples dans des ligues nouvelles; et le gouvernement le dit
avec un juste orgueil: seule, l'Angleterre ne saurait aujourd'hui lutter
contre la France.

Mais ayons de meilleures esperances, et croyons plutot qu'on n'ecoutera
dans le cabinet britannique que les conseils de la sagesse et la voix de
l'humanite.

Oui, sans doute, la paix se consolidera tous les jours davantage; les
relations des deux gouvernemens prendront ce caractere de bienveillance
qui convient a leurs interets mutuels. Un heureux repos fera oublier les
longues calamites d'une guerre desastreuse; la France et l'Angleterre,
en faisant leur bonheur reciproque, meriteront la reconnaissance du
monde entier.

_Le premier consul_, BONAPARTE.




Paris, le 4 ventose an 11 (23 fevrier 1803).

_Reponse du premier consul a une deputation du corps legislatif_[48].

C'est a l'accord qui a regne entre le gouvernement et le corps
legislatif, qu'est du le succes de la mesure la plus importante et la
plus populaire qui ait marque votre derniere session.

Des travaux non moins utiles sont reserves a la session actuelle; le
gouvernement attend la meme harmonie et les memes-resultats.

Je recois avec la plus grande satisfaction le temoignage des sentimens
que vous m'exprimez: je les justifierai par le devouement le plus
constant aux interets de la patrie.

_Le premier consul_, BONAPARTE.

[Footnote 48: Envoyee a l'ouverture de la session.]




Saint-Cloud, le 10 floreal an 11 (30 avril 1803).

_Au landamman et aux membres du conseil du canton d'Ury._

Citoyens landamman et membres du conseil du canton d'Ury, tout ce que
vous me dites dans votre lettre du 28 mars m'a vivement touche. J'ai
voulu, par l'acte de mediation, vous eviter de grands maux, vous
procurer de grands biens. Je n'ai vu que vos interets. Oubliez toutes
vos divisions. Ne formez qu'un seul peuple.

Je regarderai comme une de mes occupations les plus importantes de
maintenir dans toute son integrite la vieille amitie qui, depuis tant de
siecles, vous unit a la nation francaise.

Dites au peuple de votre canton que je serai toujours pret a l'aider
dans tous les maux qu'il pourrait eprouver, et qu'en retour je compte
sur la continuation des sentimens que vous m'exprimez.

BONAPARTE.




Saint-Cloud, le 13 floreal an 11 (3 mai 1803).

_Au landamman et aux membres du conseil du canton d'Underwald._

Citoyens landamman et membres du conseil du canton d'Underwald, je vous
remercie des sentimens que vous m'exprimez au nom de votre canton par
votre lettre du 3 avril. Le titre de restaurateur de la liberte des
enfans de Tell, m'est plus precieux que la plus belle victoire. Je n'ai
eu en vue dans l'acte de mediation que vos interets; quand j'ai dispute
avec vos deputes, j'ai ete, par la pensee, un de vos concitoyens.

Assurez le peuple de votre canton que, dans toutes les circonstances,
il peut compter qu'il me trouvera toujours dans les memes sentimens.
Oubliez toutes vos anciennes querelles, et comptez sur le desir que j'ai
de vous donner des preuves de l'interet que je vous porte.

BONAPARTE.




Saint-Cloud, le 16 floreal an 11 (6 mai 1803).

_Au landamman et aux membres du conseil du canton de Schwitz._

Citoyens landamman et membres du conseil du canton de Schwitz, j'ai
eprouve une vive satisfaction d'apprendre, par votre lettre du 14 avril,
que vous etiez heureux par l'acte de mediation. L'oubli de vos querelles
passees et l'union entre vous, voila le premier de vos besoins.

Je serai toujours votre ami, et l'esprit qui m'a dicte l'acte de
mediation ne cessera jamais de m'animer.

Quelles que soient les sollicitudes et les occupations que je puis
avoir, je regarderai toujours pour moi comme un devoir et une douce
jouissance, de faire tout ce qui pourra consolider votre liberte et
votre bonheur.

BONAPARTE.




Saint-Cloud, le 24 floreal an 11 (14 mai 1803).

_Au corps legislatif._

Legislateurs,

Le gouvernement de la republique vous annonce que des orateurs se
rendront a votre seance aujourd'hui samedi, 24 floreal, a deux heures
apres midi, a l'effet d'y porter la parole au nom du gouvernement et
faire une communication extraordinaire[49].

Le gouvernement desire que cette communication soit entendue en comite
secret.

_Le premier consul_, BONAPARTE.

[Footnote 49: Cette communication etait l'annonce de la rupture avec
l'Angleterre.]




Saint-Cloud, le 30 floreal an 11 (20 mai 1803).

_Message au senat, au corps legislatif et au tribunat._

L'ambassadeur d'Angleterre a ete rappele, force par nette circonstance,
l'ambassadeur de la republique a quitte un pays ou il ne pouvait plus
entendre de paroles de paix.

Dans ce moment decisif, le gouvernement met sous vos yeux, il mettra
sous les yeux de la France et de l'Europe ses premieres relations avec
le ministere britannique, les negociations qui ont ete terminees par le
traite d'Amiens, et les nouvelles discussions qui semblent finir par une
rupture absolue.

Le siecle present et la posterite y verront tout ce qu'il a fait pour
mettre un terme aux calamites de la guerre, avec quelle moderation, avec
quelle patience il a travaille a en prevenir le retour.

Rien n'a pu rompre le cours des projets formes pour rallumer la discorde
entre les deux nations. Le traite d'Amiens avait ete negocie au milieu
des clameurs d'un parti ennemi de la paix. A peine conclu, il fut
l'objet d'une censure amere: on le representa comme funeste a
l'Angleterre, parce qu'il n'etait pas honteux pour la France. Bientot on
sema des inquietudes, on simula des dangers sur lesquels on etablit
la necessite d'un etat de paix tel, qu'il etait un signal permanent
d'hostilites nouvelles. On tint en reserve, on stipendia ces vils
scelerats qui avaient dechire le sein de leur patrie, et qu'on destine
a le dechirer encore. Vains calculs de la haine! ce n'est plus cette
France divisee par les factions et tourmentee par les orages; c'est
la France rendue a la tranquillite interieure, regeneree dans son
administration et dans ses lois, prete a tomber de tout son poids sur
l'etranger qui osera l'attaquer et se reunir aux brigands qu'une atroce
politique rejetterait encore sur son sol pour y organiser le pillage et
les assassinats;

Enfin, un message inattendu a tout-a-coup effraye l'Angleterre
d'armemens imaginaires en France et en Batavie, et suppose des
discussions importantes qui divisaient les deux gouvernemens, tandis
qu'aucune discussion pareille n'etait connue du gouvernement francais.

Aussitot des armemens formidables s'operent sur les cotes et dans les
ports de la Grande-Bretagne; la mer est couverte de vaisseaux de guerre;
et c'est au milieu de cet appareil que le cabinet de Londres demande a
la France l'abrogation d'un article fondamental du traite d'Amiens.

Ils voudraient, disaient-ils, des garanties nouvelles, et ils
meconnaissent la saintete des traites, dont l'execution est la premiere
des garanties que puissent se donner les nations. En vain la France a
invoque la foi juree; en vain elle a rappele les formes recues parmi les
nations; en vain elle a consenti a fermer les yeux sur l'inexecution
actuelle de l'article du traite d'Amiens, dont l'Angleterre pretendait
s'affranchir; en vain elle a voulu remettre a prendre un parti definitif
jusqu'au moment ou l'Espagne et la Batavie, toutes deux parties
contractantes, auraient manifeste leur volonte; vainement enfin, elle a
propose de reclamer la mediation des puissances qui avaient ete appelees
a garantir, et qui ont garanti en effet la stipulation dont l'abrogation
etait demandee; toutes les propositions ont ete repoussees et les
demandes de l'Angleterre sont devenues plus imperieuses et plus
absolues.

Il n'etait pas dans les principes du gouvernement de flechir sous la
menace; il n'etait pas en son pouvoir de courber la majeste du peuple
francais sous des lois qu'on lui prescrivait avec des formes si
hautaines et si nouvelles. S'il l'eut fait, il aurait consacre pour
l'Angleterre le droit d'annuler, par sa seule volonte, toutes les
stipulations qui l'obligent envers la France; il l'eut autorisee a
exiger de la France des garanties nouvelles a la moindre alarme qu'il
lui aurait plu de forger; et de la deux nouveaux principes qui se
seraient places dans le droit public de la Grande-Bretagne, a cote de
celui par lequel elle a desherite les autres nations de la souverainete
commune des mers et soumis a ses lois et a ses reglemens l'independance
de leur pavillon.

Le gouvernement s'est arrete a la ligne que lui ont tracee ses principes
et ses devoirs. Les negociations sont interrompues, et nous sommes prets
a combattre si nous sommes attaques.

Du moins, nous combattrons pour maintenir la foi des traites et pour
l'honneur du nom francais.

Si nous avions, cede a une vaine terreur, il eut fallu bientot combattre
pour repousser des pretentions nouvelles; mais nous aurions combattu
deshonores par une premiere faiblesse, dechus a nos propres yeux et
avilis aux yeux d'un ennemi qui nous aurait une fois fait ployer sous
ses injustes pretentions.

La nation se reposera dans le sentiment de ses forces: quelles que
soient les blessures que l'ennemi pourra nous faire dans des lieux ou
nous n'aurons pu ni le prevenir, ni l'atteindre, le resultat de cette
lutte sera tel que nous avons droit de l'attendre de la justice de notre
cause et du courage de nos guerriers.

_Le premier consul_, BONAPARTE.




Paris, le 5 prairial an 11 (25 mai 1803).

_Reponse du premier consul a une deputation du senat, du corps
legislatif et du tribunat[50]._

Nous sommes forces a faire la guerre pour repousser une injuste
agression. Nous la ferons avec gloire. Les sentimens qui animent les
grands corps de l'etat et le mouvement spontane qui les porte aupres
du gouvernement, dans cette importante circonstance, sont d'un heureux
presage.

La justice de notre cause est avouee meme par nos ennemis, puisqu'ils se
sont refuses a accepter la mediation offerte par l'empereur de Russie
et par le roi de Prusse, deux princes dont la justice est reconnue par
toute l'Europe.

Le gouvernement anglais parait meme avoir ete oblige de tromper la
nation dans la communication officielle qu'il vient de faire. Il a eu
soin de soustraire toutes les pieces qui etaient de nature a faire
connaitre au peuple anglais la moderation et les procedes du
gouvernement francais dans toute la negociation. Quelques-unes des notes
que des ministres britanniques ont publiees sont mutilees dans
leurs passages les plus importans. Le reste des pieces donnees en
communication au parlement, contient l'extrait des depeches de quelques
agens publics ou secrets. Il n'appartient qu'a ces agens de contredire
ou d'avouer leurs rapports, qui ne peuvent avoir aucune influence dans
des debats aussi importans, puisque leur authenticite est au moins aussi
incertaine que leur veracite. Une partie des details qu'ils contiennent
est materiellement fausse, notamment les discours que l'on suppose avoir
ete tenus par le premier consul, dans l'audience particuliere qu'il a
accordee a lord Whitworth.

Le gouvernement anglais a pense que la France etait une province de
l'Inde, et que nous n'avions le moyen ni de dire nos raisons ni de
defendre nos justes droits contre une injuste agression. Etrange
inconsequence d'un gouvernement qui a arme sa nation, en lui disant que
la France voulait l'envahir! On trouve dans la publication faite par le
gouvernement anglais, une lettre du ministre Talleyrand a un commissaire
des relations commerciales: c'est une simple circulaire de protocole
qui s'adresse a tous les agens commerciaux de la republique. Elle est
conforme a l'usage etabli en France depuis Colbert, et qui existe aussi
chez la plupart des puissances de l'Europe. Toute la nation sait si
nos agens commerciaux en Angleterre sont, comme l'affirme le ministere
britannique, des militaires. Avant que ces fonctions leur fussent
confiees, ils appartenaient pour la plupart, ou au conseil des prises,
ou a des administrations civiles.

Si le roi d'Angleterre est resolu de tenir la Grande-Bretagne en etat de
guerre, jusqu'a ce que la France lui reconnaisse le droit d'executer ou
de violer a son gre les traites, ainsi que le privilege d'outrager le
gouvernement francais dans les publications officielles ou privees, sans
que nous puissions nous en plaindre, il faut s'affliger sur le sort de
l'humanite... Certainement nous voulons laisser a nos neveux le nom
francais toujours honore, toujours sans tache... Nous maintiendrons
notre droit de faire chez nous tous les reglemens qui conviennent a
notre administration publique, et tels tarifs de douanes que l'interet
de notre commerce et de notre industrie pourra exiger...

Quelles que puissent etre les circonstances, nous laisserons toujours
a l'Angleterre l'initiative des procedes violens contre la paix et
l'independance des nations, et elle recevra de nous l'exemple de la
moderation, qui seule peut maintenir l'ordre social.

_Le premier consul_, BONAPARTE.

[Footnote 50: Ces trois deputations avaient ete envoyees par leurs corps
respectifs pour feliciter Bonaparte sur son energie dans les affaires
d'Angleterre.]




Paris, le 18 prairial an 11 (7 juin 1803).

_Note inscrite dans le Moniteur[51]._

[Footnote 51: Le colonel Sebastiani, envoye dans l'Orient, avait imprime
dans le Moniteur le rapport de son voyage.]

Le rapport du colonel Sebastiani ne renferme pas un seul mot contre le
gouvernement de sa Majeste; pas un seul mot contre le peuple anglais,
pas un seul mot contre l'armee anglaise; il attaquait, il est vrai, un
colonel de cette nation; mais qu'est-ce qu'un individu britannique qui
se dit outrage en regard des grands interets des deux gouvernemens de
France et d'Angleterre? Est ce dans la balance meme de l'Europe qu'il
est permis de placer meme tous les noms des colonels anglais, passes,
presens et futurs? et le colonel devait-il s'attendre a ce grand honneur
d'etre venge par une guerre europeenne, de quelques paroles prononcees
en Afrique et de quelques justes reponses a des outrages faits au heros
et a l'armee qui ont defendu le monde par leurs victoires, et qui l'ont
rempli par leur renommee? Eh! quoi, un officier francais ne pourra
repondre aux injures proferees par un officier anglais contre l'armee et
son chef, sans qu'il faille verser toutes les calamites de la guerre sur
le pays offense? A quoi donc se reduit cette recrimination officielle?
L'affaire des colonels Sebastiani et Stuart est purement individuelle;
elle ne peut, par consequent, devenir jamais nationale: les lois de
l'honneur et les usages militaires sont suffisans pour de tels faits.

Mais convient-il bien au roi d'Angleterre de se plaindre
diplomatiquement meme de la reponse faite par le general Sebastiani,
aux outrages faits a Bonaparte et a l'armee francaise par un officier
anglais, dans une brochure, ou il accuse Bonaparte d'avoir empoisonne
son armee, brochure que le roi d'Angleterre a recue de sa main? Le
general Sebastiani ne defendait-il pas sa vie contre cet officier qui
choisit le moment ou ce premier est arrive au Caire, pour l'accuser
aupres du pacha, en lui envoyant un ordre du jour de l'armee d'Egypte,
ecrit en l'an 7, et excitant contre lui la multitude egaree par des
suggestions perfides? Ah! s'il y avait eu des satisfactions a reclamer,
elles l'eussent ete bien legitimement contre l'odieuse conduite d'un
general anglais qui a voulu faire assassiner un officier francais, en
le livrant aux poignards des Turcs! Nous entrons dans tous ces details,
parce qu'il est essentiel de faire connaitre a toute l'Europe la
ridicule injustice des plaintes de S. M. britannique. D'ailleurs,
rien n'est minutieux quand il s'agit des droits de l'humanite; tout
s'agrandit devant l'Europe, juge naturel de cette cause.

Le roi d'Angleterre, toujours ingenieux a chercher des outrages pour
remplir son manifeste, en trouve un nouveau dans la communication du
premier, consul au corps legislatif.

C'est la que Bonaparte a dit, avec tous les politiques et les militaires
de l'Europe, cette grande verite, que l'Angleterre seule ne peut pas
lutter contre la France; mais ce n'est la ni un defi ni une jactance. Il
n'y a dans le style d'un grand general et d'un gouvernement celebre que
des apercus-profond et des resultats politiques.

Lorsque le premier consul, apres avoir presente au corps legislatif
l'etat des diverses puissances de l'Europe, a parle de la
Grande-Bretagne, comme ne pouvant lutter seule contre la France, il n'en
a tire qu'une consequence favorable a la pacification generale. Le
duc de Clarence n'existe-t-il pas dans les iles britanniques pour les
preserver de toute attaque de la part des Francais. Je desire, a-t-il
dit eloquemment, voir la nation francaise employer les vastes ressources
qu'elle a dans son sein, pour convaincre ce puissant consul que nous
sommes capables de nous mesurer seuls contre la France et contre tous
ceux qui se joindront a elle; je desire voir la Grande-Bretagne chatier
la France: ce n'est pas la premiere fois que nous-l'aurions fait.

Non, ce n'est point la un outrage pour la republique francaise de
la part du duc de Clarence; victorieuse de toutes les coalitions,
triomphante de tous les crimes et de toutes les intrigues payees par
l'or britannique, elle ne peut se croire blessee par les rodomontades
d'un jeune lord qui croit qu'on chatie la France, comme la France a
chatie le duc d'Yorck et ses soldat a Hondscote et sur les dunes
de Dunkerque. Il sied bien a un jeune prince anglais de braver
la belliqueuse France au moment ou elle depose a peine ses armes
victorieuses, au moment ou l'etoile d'Albion palit, au moment ou le
fisc et la dette menacent d'engloutir l'Angleterre, au moment ou l'Inde
opprimee est plus pres encore du periode des revolutions que ne l'est
l'Irlande asservie, au moment ou la liberte prepare l'expulsion, des
Anglais des Antilles; au moment ou l'Europe continentale, eclairee enfin
sur ses vrais interets, verra avec joie se briser le trident d'airain
qui pese sur l'univers asservi. Ce jeune prince avait-il oublie
les lecons que la France avait fait payer si cher a l'Angleterre?
Ignore-t-il que quarante-cinq descentes ont eu du succes dans cette
Grande-Bretagne, que les peuples barbares se sont tour a tour partagee;
ignore-t-il qu'il a suffi d'une poignee de Normands pour chatier les
Anglais et leur donner des lois.

Les communications du premier consul avec le corps legislatif ne sont
donc pas des outrages pour le gouvernement anglais, pas plus que les
communications du premier consul avec lord Withwort, 1 deg.. Il est constant
que cette conversation dont cet ambassadeur a envoye les details a
son gouvernement, est fausse dans ses principales parties. Elle a ete
formellement dementie dans le journal officiel: d'ailleurs ce qu'a
dit le premier consul, il l'avait dit peu de jours auparavant dans le
message au corps legislatif: "l'empire ottoman est ebranle de tous
cotes; mais l'interet de la France est de le soutenir"; 2 deg. elle est
publiee par un gouvernement qui est convaincu d'avoir altere, mutile,
falsifie sans pudeur les pieces les plus authentiques des dernieres
negociations, en les presentant imprimees au parlement; 3 deg. lorsque
le premier consul a voulu favoriser lord Withwort d'une conversation
particuliere, ce n'etait pas sans doute pour fournir des armes contre
lui-meme au gouvernement machiavelique de Londres, mais bien pour faire
connaitre ses veritables intentions, ses sentimens moderes, et le desir
de la paix qui anime le gouvernement francais.

On concoit enfin qu'il puisse exister un gouvernement stabilise depuis
un siecle, renomme par l'habilete des politiques et par la regularite de
sa diplomatie, qui ne rougit pas de baser une declaration sur des vues,
des idees, des indices, des soupcons, des conjectures, sur des rapports
inexacts et vains, sur des conversations fugitives et mal rendues autant
que mal interpretees.

C'est cependant d'une autre conversation du premier consul avec lord
Wihtwort, en presence du corps diplomatique, que S.M. veut tirer un
nouvel exemple de provocation de la part du gouvernement francais,
comme si le jour ou le premier message du roi d'Angleterre, pour les
preparatifs maritimes, fut connu a Paris, il etait possible a un
gouvernant dont l'honneur et la verite animent le coeur et la pensee, de
se contenir au point de dissimuler la profonde indignation qu'inspire le
mensonge et la deloyaute. Il n'appartient qu'aux hommes flegmatiques
et profonds dans l'art perfide et dissimule des cours, de se deguiser
ainsi. Le premier consul fut extremement modere, si nous considerons
les conjonctures ou il se trouvait place; et il montra dans cette
circonstance autant d'energie que d'amour de la paix. Ah! sans doute
apres un message aussi insultant pour le peuple francais, apres un
message royal, fonde sur deux mensonges evidens, apres un message ou
S.M. britannique annonce faussement qu'il se fait des armeniens dans les
ports de France, et qu'il y avait des negociations ouvertes entre les
deux cabinets, il n'est aucune puissance, aucun gouvernement qui n'ait
rompu soudainement toute communication avec un prince capable d'allumer
la guerre, en mentant a son pays et a la face de l'Europe.

Comment donc le roi d'Angleterre presenta-t-il aussi a son parlement,
comme motif legitime de guerre, une gazette d'Hambourg, dont un article
pretendu insere par l'influence du commissaire francais, des relations
commerciales, propage, selon lui, dans l'Europe les calomnies les plus
mal fondees et les plus offensantes contre S. M. et son gouvernement?

S. M. britannique, en articulant un pareil motif de guerre, a cru qu'il
n'etait pas permis a un commissaire francais de demontrer que S. M.
britannique avait ete induite par ses sages et habiles ministres, a
faire a la nation anglaise deux revoltans mensonges dans son premier
message au parlement, ou il annonce, contre la verite connue de toute
l'Europe, qu'il se faisait des armemens considerables dans tous les
ports de France, et qu'il y avait des negociations ouvertes entre les
deux cabinets. Si prouver l'evidente faussete de ces deux assertions
royales, c'est outrager S. M. britannique, et calomnier son
gouvernement, que faudra-t-il donc dire de ce ramas de libelles
scandaleux, d'injures grossieres, et d'ameres calomnies, consignees
dans les journaux anglais, sous l'autorite du roi et de ses ministres;
journaux scandaleusement insultans, qui ont inonde l'Europe et provoque,
principalement depuis la paix generale, le chef du gouvernement
francais? Quel nom faudra-t-il donner au systeme anglais qui declare
inviolables ou plutot impunis, ces calomniateurs periodiques, pourvu
qu'ils denigrent les gouvernans des autres nations, pourvu qu'ils
travaillent constamment a decrier les gouvernans etrangers, pourvu
qu'ils fassent une guerre vile et honteuse aux hommes celebres et aux
gouvernemens eclaires qui ne veulent pas reconnaitre la suprematie de
l'Angleterre, ni s'humilier devant la raison eminente de son roi et la
hante prudence de ses ministres.

C'est aussi, porte la declaration royale, pour degrader, avilir et
insulter S. M. et son gouvernement, que le gouvernement francais
a demande, dans plusieurs occasions, de violer les droits de
l'hospitalite, a l'egard des personnes qui ont trouve un asile dans ses
etats, et contre lesquelles il n'y a pas d'accusation fondee. Il faut
etre bien depourvu de raison, ou bien aveugle dans sa haine, pour
pretendre de pareils motifs de guerre: car on aura de la peine a croire
que ce meme gouvernement, qui se plaint aujourd'hui de ce que le
gouvernement francais lui demande, au nom de la justice et de la
surete generale, l'eloignement de quelques empoisonneurs, de quelques
assassins, de quelques calomniateurs a gages, honteusement abrites dans
les iles britanniques, est le meme gouvernement qui a offert a la France
la deportation de ces etres malfaisans pour prix du consentement a
l'occupation de Malte durant dix annees. Si donc la France avait voulu
violer un traite, l'Angleterre aurait viole l'hospitalite; si la France
avait voulu livrer aux Anglais le commerce de toutes les nations, la
Grande-Bretagne, reconnaissante, aurait deporte quelques scelerats; mais
si la France refuse d'asservir la navigation de la Mediterranee, ces
malfaiteurs reconnus ne sont plus pour l'Angleterre que des hommes
irreprochables dont elle ne saurait violer l'asile.

Voila cependant le gouvernement qui se vante de sa morale, de sa
moderation, de sa justice, et qui se plaint de calomnie, d'outrages et
de provocations. Voila, certes, de nobles et grands motifs d'incendier
de guerre toute l'Europe et de mettre aux prises deux nations
industrieuses et agricoles.

Quelques paquets de marchandises anglaises, non recues librement en
France, tandis que les Anglais repoussent nos productions territoriales;
quelques agens commerciaux qui demandent des sondes de port et des plans
de villes imprimes partout, tandis que nous accueillons, sans defiance,
des milliers d'Anglais qui viennent chez nous; quelques cantons suisses
que la France n'a pas voulu laisser ruiner, se detruire par des
dissensions intestines, ni laisser envahir par une guerre etrangere,
tandis que les Anglais y envoyaient des emissaires, des armes, des
munitions, des plans d'extermination civile; quelque troupes francaises
stationnees en Hollande; tandis que les Anglais organisaient des plans
d'invasion sur cette contree et sur ses colonies; quelques obstacles
apportes par la France a ce que l'Angleterre rallumat la guerre sur
le continent par des intrigues diplomatiques, tandis que les Anglais
envoient des emissaires dans toutes les parties de l'Europe pour tacher
de legitimer leur fureur de guerroyer encore avec la France; quelques
invitations aux Anglais d'evacuer Malte pour executer le traite
d'Amiens, tandis qu'ils se plaignaient dans les dits journaux que la
France ne l'executait pas de son cote; quelques idees que la France
desirait encore l'Egypte et les iles Ioniennes, tandis que les Anglais
laissaient leurs troupes a Alexandrie un an apres le traite d'Amiens,
et ne desemparaient pas de Malte; quelques conversations redigees sans
verite, et interpretees sans bonne foi, tandis que les Anglais ne
cessent d'outrager la France dans les journaux et d'insulter le chef de
son gouvernement: telles sont cependant les causes graves et legitimes
de la guerre juste et necessaire, causes officiellement presentees par
S. M. britannique, qui declare a la fin de son manifeste: "n'etre animee
que du sentiment de ce qu'elle doit a l'honneur de son commerce, aux
interets de son peuple, et du desir d'arreter les progres d'un systeme
qui, s'il ne rencontre pas d'obstacles, peut devenir fatal a toutes les
parties du Vous, roi de la Grande-Bretagne, eh quoi! vous parlez de
l'honneur de votre couronne pour faire de nouveau la guerre; et vous
vous basez sur l'honneur de votre parole royale pour annuler un traite
de paix solennel! Vous, vous etes penetre des interets de votre peuple,
qui ne pouvait contenir sa joie lorsque vous signates la paix, et vous
invoquez encore les interets de ce meme peuple quand votre declaration
de guerre contriste toutes les classes pensantes, proprietaires et
industrieuses de l'Angleterre! Vous parlez du desir d'arreter les
progres d'un systeme qui peut devenir fatal a toutes les parties du
monde civilise; et pour mieux civiliser le monde, vous lui reportez
toutes les calamites de la guerre!

Eh! de quel systeme voulez-vous parler? est-ce de ce systeme de
puissance, de domination et d'accroissement dont vos ministres et vos
orateurs ministeriels ne cessent d'accuser la France, pour masquer
aux autres nations la puissance colossale, l'insatiable ambition et
l'accroissement perpetuel de l'Angleterre? Entendez-vous parler de
l'energie, de l'ambition et de la vaste politique du premier consul, que
vos journalistes et vos diplomates ne cessent de calomnier aupres des
autres gouvernemens. Que vos libellistes periodiques, oratoires ou
diplomatiques depriment tant qu'ils voudront une vie aussi glorieuse
et un gouvernement aussi energique; que, dans leur style injuste et
contumelieux, ils appellent la dignite qu'il imprime au peuple francais,
orgueil; sa suite imperturbable dans le bien, opiniatrete; son energie
profonde d'execution, durete; son desir prononce de ne jamais laisser
outrager la nation francaise, arrogance; ses vues pour la defense et
la surete du midi de l'Europe, ambition: de pareilles censures ne
prouveront jamais que le genie ne soit le genie; que vouloir la paix
par tant de sacrifices ne soit l'amour inalterable de l'humanite; que
resister aux invasions et aux perfidies de l'Angleterre ne soit defendre
son pays et maintenir l'Europe; mais elles prouveront seulement que
les vues conciliatrices et paisibles de Bonaparte ont ete egalement
meconnues et calomniees dans le palais de Windsor et dans les salles de
Westminster. Je m'arrete: il ne s'agit ici ni d'homme ni de quelques
eloges, il s'agit de la paix du monde.

Mais a quel tribunal doivent se porter de telles questions? c'est
a celui de l'Europe entiere et de la posterite, que la republique
francaise citera l'Angleterre. Quelle importante cause que celle ou les
bienfaits de la paix et les calamites de la guerre sont mis en balance,
ou la violation des traites et des droits des peuples est mise en
question par quelques passions honteuses; ou l'on voit deux grands
gouvernemens pour parties et le monde entier pour tribunal! De quel
cote est donc l'esprit d'ambition, d'agrandissement, d'agression et de
preeminence universelle?

La France possedait par ses armes toutes les contrees, depuis la mer du
Nord jusqu'a la mer Adriatique, et depuis le Danube jusqu'au canal de
Messine. Qu'a-t-elle fait pour la paix generale? Elle rend la Batavie a
elle-meme; elle restitue a la Suisse son independance avec ses anciennes
constitutions; elle cede le pays venitien a l'Autriche; des indemnites
territoriales sont accordees aux electeurs du corps germanique; les iles
venitiennes regularisent la forme de leur gouvernement sous l'influence
de la Russie et de la Porte; l'Italie voit s'etablir les republiques
lucquoise, italienne et ligurienne; les troupes francaises evacuent les
etats du pape et le royaume de Naples; l'Etrurie recoit un roi; les
troupes francaises, presque aux portes de Vienne, rentrent sur la rive
gauche du Rhin; le Portugal est evacue et rendu a son independance.
Ah! si la France avait eu des projets ambitieux et des vues
d'agrandissement, n'aurait-elle pas conserve l'Italie toute entiere sous
son influence directe? n'aurait-elle pas etendu sa domination sur la
Batavie, la Suisse et le Portugal? Au lieu de cet agrandissement facile,
elle presente une sage limitation de son territoire et de sa puissance:
elle subit la perte de l'immense territoire de Saint-Domingue, ainsi que
des tresors et des armees destines a la restauration de cette colonie...
Elle fait tous les sacrifices pour obtenir la continuation de la paix.

L'Angleterre, au contraire, s'empare entierement de l'ile opulente de
Ceylan et de toute la navigation du golfe du Bengale; elle acquiert
l'importante possession de la Trinite; elle essaie, par un traite
secret, avec les Mameloucks, d'envahir l'Egypte, en leur fournissant des
armes et des munitions; elle ne quitte Alexandrie que long-temps apres
l'expiration des delais convenus, et parce que les ravages de la peste
l'epouvantent. Elle viole le traite d'Amiens pour garder Malte, pour
eloigner les corsaires barbaresques, pour faire le commerce exclusif de
l'Adriatique, du Levant, des Dardanelles, et de la mer Noire, et pour
defendre a toutes les nations la navigation de la Mediterranee; elle
reunit tous ses efforts pour faire perdre Saint-Domingue a la France[52]
et pour l'empecher de jouir de la Louisiane; elle excite les dissensions
dans les cantons suisses et fournit des munitions et des armes a leur
extermination civile; elle envoie des escadres dans les mers du Nord,
devant le Texel et la Meuse, menacant d'envahir la Batavie; elle
convoite la Sicile, demande l'ile de Lampedouse et occupe la Sardaigne.
Les quatre parties du monde, les golfes, les caps, les detroits, des
colonies opulentes, ne peuvent satisfaire sa cupidite politique et
commerciale. Son avarice et son ambition sont enfin a decouvert. Le
masque tombe; l'Angleterre n'assigne plus que trente-six heures a la
duree de la paix. Elle a specule la guerre soudaine pour saisir a la
fois sur l'Ocean les richesses long-temps deposees, que les colonies
espagnoles, portugaises et bataves envoient enfin a leurs metropoles,
ainsi que les vaisseaux de la republique et les batimens de son commerce
a peine regenere. L'Angleterre, pour satisfaire quelques passions
haineuses et trop puissantes, trouble la paix du monde, viole sans
pudeur les droits des nations, foule aux pieds les traites les plus
solennels, et fausse la foi juree, cette foi antique, eternelle,
que meme les hordes sauvages connaissent, et qu'elles respectent
religieusement.

Un seul obstacle l'arrete dans sa marche politique et dans sa course
ambitieuse, c'est la France victorieuse, moderee et prospere; c'est son
gouvernement energique et eclaire; c'est son chef illustre et magnanime:
voila les objets de son envie delirante, de ses attaques reiterees, de
sa haine implacable, de son intrigue diplomatique, de ses conjurations
maritimes et de ses denonciations officielles a son parlement et a ses
sujets. Mais l'Europe observe; la France s'arme: l'histoire ecrit: Rome
abattit Carthage!

[Footnote 52: Selon le duc de Clarance (seance du 23 mai) c'est aux
efforts de la Grande-Bretagne que la France doit attribuer la perte de
Saint-Domingue.]




Saint-Cloud, le 18 prairial an 11 (7 juin 1803).

_Circulaire adressee aux cardinaux, archeveques et eveques de France._

Monsieur,

Les motifs de la presente guerre sont connus de toute l'Europe. La
mauvaise foi du roi d'Angleterre qui a viole la saintete des traites, en
refusant de restituer Malte a l'ordre de Saint-Jean de Jerusalem, qui
a fait attaquer nos batimens de commerce sans declaration prealable de
guerre, la necessite d'une juste defense, tout nous oblige de recourir
aux armes. Je vous fais donc cette lettre pour vous dire que je souhaite
que vous ordonniez des prieres pour attirer la benediction du ciel sur
nos entreprises. Les marques que j'ai recues de votre zele pour le
service de l'etat, m'assurent que vous vous conformerez avec plaisir a
mes intentions.

BONAPARTE.




Paris, le 27 messidor an 11 (16 juillet 1803).

_Note inscrite dans le Moniteur._

La mesure que vient de prendre le gouvernement anglais en bloquant
l'embouchure de l'Elbe et celle du Weser, est un nouvel acte
d'infraction aux droits des neutres et a la souverainete de toutes les
puissances.

La France, attaquee par l'Angleterre, acquit le droit de porter la
guerre dans toutes les possessions britanniques et de s'emparer, comme
elle l'avait fait dans les guerres anterieures, du Hanovre qui en fait
partie. Mais elle n'a occupe les bords de l'Elbe que dans les pays dont
cette conquete l'a mise en possession; elle a respecte la neutralite de
Breme, d'Hambourg et des autres etats du continent.

Quelle circonstance aurait donc autorise le roi d'Angleterre a defendre
aux puissances neutres la navigation de l'Elbe et du Weser; si le
pavillon anglais ne peut paraitre sur tous les points qu'une batterie
francaise peut atteindre, du moins il ne doit pas empecher les neutres
de naviguer partout ou les chances de la guerre ont conduit les armees
francaises, et d'entretenir leurs communications entre eux. L'Elbe et le
Weser baignent une grande etendue de territoires neutres; les rivieres
qui s'y jettent agrandissent encore les relations commerciales dont ils
offrent le debouche: fermer l'entree de ces fleuves, c'est intercepter
les communications d'une grande partie du continent, c'est commettre
un acte d'hostilite contre tous les pays auxquels cette navigation
appartient.

L'Angleterre aurait du declarer plus franchement qu'elle ne veut
souffrir aucune puissance neutre; mais les neutres souffriront-ils a
leur tour que leur pavillon et leurs droits soient meprises.

Si l'Angleterre a voulu punir l'Allemagne de n'avoir pas defendu et
protege le Hanovre, c'est sans doute comme prince de l'Empire qu'elle a
cru avoir des droits a cette protection. Cependant comment oserait-elle
reclamer une garantie des membres de l'Empire au moment ou elle viole
les droits de l'un d'entre eux? Le roi d'Angleterre, en la qualite de
membre du corps germanique, avait consenti a des arrangemens, avait
stipule des indemnites en faveur de l'ordre de Malte, egalement
considere comme prince de l'Empire. A peine S. M. britannique avait
solennellement signe ces dispositions, qu'elle attente a l'independance
du territoire de l'ordre. Elle n'a pas le droit de former pour elle des
reclamations qui seraient plus justement elevees contre elle.

Au reste, la mesure de fermer l'entree des principaux fleuves de
l'Allemagne est, comme toutes celles que l'Angleterre a prises depuis
plusieurs mois, un acte d'aveuglement qui retombe sur elle-meme. Elle
rompt les liens de son commerce avec l'Allemagne, et se ferme les
principales voies pour l'introduction de ses marchandises sur le
continent. Elle en accoutume les peuples a se passer de son industrie;
elle les oblige, pour en obtenir des articles equivalens, a s'adresser a
la France, a qui, lorsque l'embouchure de l'Elbe est fermee, toutes les
voies de terre restent ouvertes. La fureur et la passion sont de bien
mauvais conseillers.

Les journalistes anglais annoncent, comme un fait d'armes dont ils
tirent vanite, l'enlevement de pecheurs francais; et cependant
l'Angleterre agit encore ici contre elle-meme. En derobant la propriete
aux malheureux habitans des cotes, et en privant les familles de leurs
soutiens, elle met au desespoir cette population dont elle a detruit les
ressources; elle l'excite a se porter avec plus d'ardeur a la defense de
notre territoire et a venger la patrie. Elle allume le sentiment de la
haine dans le coeur des hommes qui, par l'obscurite et la tranquillite
de leur vie, semblaient y etre le moins accessibles.

Ainsi, une mauvaise action entraine toujours de funestes resultats;
ce qui est injuste n'est jamais profitable et ne peut que soulever
l'opinion.

Il est dans la nature de l'homme de refuser son interet et ses voeux aux
entreprises evidemment contraires et a la bonne foi et a l'equite; et
quelles que soient les preventions, il finit toujours par etre entraine
vers la cause la plus juste, Eh! quel serait le sort de l'Europe s'il
n'y a aucune puissance disposee a contenir l'ambition d'un etat, qui ne
compte pour rien les traites et la justice!

Le ministere anglais suit au surplus la pente ou l'entraine son
caractere bien connu de l'Europe entiere. Les hommes faibles ne peuvent
obeir a la raison; abandonnes a leurs passions, ils se trouvent sans
cesse hors de mesure. Une conduite moderee atteste la vigueur d'un
jugement sain. L'injustice et la violence proviennent d'une veritable
faiblesse, comme le transport est l'effet naturel de l'etat de maladie.
Comment les lumieres de la raison pourraient-elles briller au milieu des
illusions du delire? Ne dit-on pas chaque jour au peuple anglais que la
France est en proie a tous les desordres, et toujours dechiree par les
factions; que le gouvernement est sans force, l'esprit public sans
energie? Peut-etre en parlant contre l'evidence, les ministres de S. M.
britannique ne parlent pas plus contre leur conscience, qu'un malade
dans le delire, lorsqu'il montre a ceux qui l'environnent les fantomes
que son imagination a crees.

Malheur au peuple conduit par des hommes faibles et sans plan! Malheur
aussi a l'Europe si ces hommes disposent de ce qui reste encore de
puissance et de la prosperite d'un grand peuple!




Paris, le 12 thermidor an 11 (31 juillet 1803).

_Notes inserees dans le Moniteur._

[53]Non, M. Windham, non, nous chatierons une centaine de familles
d'oligarques, dont les conseils et l'influence pesent trop sur leur
gouvernement, et qui sont chargees de tout le sang qui a ete verse en
Europe pendant ces dernieres annees. Nous ferons jouir le peuple anglais
de tous les bienfaits de l'egalite, et nous etablirons une alliance
permanente qui assure le repos de l'Europe, la civilisation des deux
nations et l'amelioration de l'espece humaine.

[54]Lord Hawkesbury, dans la derniere guerre, voulait marcher sur Paris:
aujourd'hui il admet la possibilite que nous arrivions jusqu'a Londres:
voila un changement assez notable; ministre enfant, inconsidere,
coupable: comment si, sur quatre chances, vous admettez qu'il y en ait
une qui permette aux Francais de porter la guerre au milieu de vos
foyers, pouvez-vous conseiller de faire la guerre? Malte qui, quoi que
vous en disiez, est le seul et veritable objet de la guerre, vaut-elle
que des le premier moment de cette guerre vous etablissiez une
imposition extraordinaire de deux annees de revenu; que vous proclamiez
la banqueroute, en mettant a contribution la dette publique; que vous
proposiez une levee en masse, depuis dix-sept jusqu'a cinquante-cinq
ans; que vous livriez un etat commercant, fonde sur le credit et
l'ordre, aux apprehensions, aux chances d'une guerre corps a corps
et d'une invasion? Savez-vous ce que c'est qu'une levee en masse?
Croyez-vous que la multitude ne soit pas la meme dans tous les pays et
dans tous les temps?

[Footnote 53: M. Windham, dans la chambre des communes, pretendait que
les Francais voulaient aneantir l'Angleterre.]

[Footnote 54: Fussent-ils maitres de Londres (les Francais), disait lord
Hawkesbury, les Anglais ne se tiendraient pas pour battus.]

Croyez-vous qu'il y ait aujourd'hui sur le continent un homme de bon
sens, qui, envisageant les consequences de vos mesures, vous accorde du
credit et vous ouvre sa bourse? Les levees en masse furent toujours
les precurseurs et le foyer des desordres civils. Vous auriez pu vous
justifier d'avoir place votre nation dans cette position violente, si ce
que vous avez dit dans votre premier message avait ete vrai, et que vous
eussiez vu un armement formidable pret a vous envahir, votre conduite
aurait en effet merite des eloges des Anglais, et l'interet de l'Europe,
si la France, se refusant a l'execution des traites, avait voulu forcer
votre nation a souscrire entre le deshonneur de cette violation, et une
lutte dont les consequences ne peuvent etre calculees. Mais quelles
doivent etre les reflexions des hommes senses, lorsqu'ils voient que
c'est la France seule qui s'est trouvee dans cette situation forcee?

On peut appliquer a vos conseils ce que l'ecriture a dit des conseils du
roi de Babylonne lorsque Cyrus etait a ses portes: "L'esprit du Seigneur
les a abandonnes, et l'esprit de vertige s'est empare de leurs conseils
et de ceux de tous les citoyens".

[55]Quand avez-vous pu compter sur les efforts du continent, que vous
avez outrage en l'obligeant a ployer momentanement sous votre nouveau
code maritime, fonde sur les memes principes et les memes raisonnemens
que celui d'Alger et de Tunis? comment vous flatter de l'appui des
puissances continentales, lorsque vous n'y avez recouru qu'au moment des
declarations de guerre, et qu'a l'epoque des ouvertures de paix, vous
faites cause a part? et comment pouvez-vous compter sur le continent,
lorsque vous avez outrage la Prusse, l'Autriche et la Russie, en
leur demandant vous-memes la garantie de l'independance de Malte, et
qu'ensuite vous refusez d'evacuer cette ile? Entraines par l'esprit de
pillage et de rapine, vous ne vous donnez pas le temps de discuter;
preoccupes d'une seule pensee, vous craignez que quelques millions qui
sont sur les mers ne rentrent dans les ports d'Europe; mais le temps de
vos pirateries est fini. Vous avez enleve quarante millions a la France,
autant a la Hollande; le crime porte sa punition, et deja les principes
violateurs de votre mauvaise foi se sont introduits jusque dans le
systeme de vos finances, qui pouvait se soutenir encore par le plus
grand respect pour vos creanciers, et vous les avez arbitrairement
imposes. Il faut que vos marchands, au lieu de l'aune et de la pipe,
prennent les armes et aillent pirouetter en sentinelles toutes les nuits
le long de vos plages.

[Footnote 55: M. Pitt pretendait que toute l'Europe allait s'armer pour
l'Angleterre.]

Il faut que chaque citoyen paie au tresor public, dans une annee, le
revenu de deux annees, et vous n'en etes cependant qu'aux trois premiers
mois d'une guerre qui dans ses commencemens, est constamment avantageuse
a votre marine. Malheur au peuple dont les gouvernans sont assez
faibles pour ne se determiner que par des sentimens d'orgueil et de
boursouflure! La sagesse, la raison et les calculs, voila la seule
garantie de la prosperite des nations.

Et pourquoi etes-vous menaces d'une invasion? c'est parce que vous
voulez interdire a la France son commerce et l'empecher de retablir ses
manufactures, et de vivre au sein de la paix. Vous la deshonorez en
voulant qu'elle consente a ce que vous puissiez executer ou non les
traites que vous faites avec elle; vous etes menaces d'une invasion, et
vous declarez la guerre sans la faire preceder par des discussions
et par des negociations requises en pareilles circonstances. A peine
avez-vous donne sept jours, puis trente-six heures, pour repondre a vos
imperieux ultimatum! Et pourquoi vous jetez-vous a la guerre avec tant
de precipitation, avec tant d'inconsideration? Parce que quelques
vaisseaux appartenant a de paisibles marchands peuvent rentrer.
Miserables pirates! vous paierez cher les millions que vous avez pilles
a de pauvres pecheurs hollandais, et a des speculateurs paisibles!

Et vous M. Fox[56], vous qui etes-le premier dans le petit nombre des
hommes qui ont jusqu'ici echappe a l'esprit de vertige, et qui, vous
placant hors de l'atmosphere des passions et de ce nuage errant et
furibond que quelques insenses font planer sur votre pays, avez vu d'un
coup d'oeil les causes et les suites de la guerre, pourquoi n'avez-vous
pas dit avec energie a votre nation: "Vous pouvez faire la paix, vous le
pouvez a des conditions honorables. La raison de nos dissentimens
est l'inexecution d'un traite; il faut l'executer; il faut sacrifier
l'honneur a la patrie et au bien du peuple; il faut executer fidelement
les engagemens pris a Amiens". Doue de plus de talens que la plupart de
tous vos contemporains, vous avez assez de perspicacite pour saisir tant
de funestes resultats, mais pas assez de courage pour vous exposer
a l'indignation des hommes passionnes et pour crier sans relache:
"l'univers veut la paix; le traite d'Amiens l'a retablie: qu'il soit
execute". Ils vous dechireraient dans leur fureur, sans doute; mais
qu'importe? La posterite dans cette affaire-ci est bien pres de nous.

[Footnote 56: M. Fox dit qu'il avait toujours ete partisan de la paix,
mais que du moment ou l'Angleterre etait menacee d'une invasion, il
devait se rendre a son poste.]

[57]Ce nouveau message ne dit rien de nouveau: aurait-il pour objet
d'ordonner aux membres de la chambre d'etre d'accord sur les mesures de
finances mal concues et mal dirigees que le ministere a proposees. Si
l'on s'en tient a ses propres expressions, on voit: 1 deg.. qu'il invite
la chambre a arreter les dispositions necessaires pour faire face aux
depenses extraordinaires de l'annee; mais c'est l'echiquier qui a
presente toutes les mesures qui ont ete adoptees jusqu'a present; S. M.
veut-elle les annuler et investir la chambre des communes des pouvoirs
de l'echiquier? 2 deg.. Le message invite la chambre a prendre toutes les
mesures que l'urgence des circonstances peut demander. Si le roi donne a
la chambre des communes l'initiative sur les mesures que l'urgence des
circonstances peut commander, il faut nous attendre a lire de belles
extravagances. Tout ce qui vient aujourd'hui du parlement anglais
porte un caractere d'irreflexion qui frappe meme les hommes les moins
attentifs.

[Footnote 57: Georges venait d'adresser a la chambre des communes un
message, ou il reclamait une levee extraordinaire d'argent.]

[58] Des souscriptions!... Mais que peut donner une nation qu'on impose
a cinq pour cent de ses proprietes, ou a deux annees de son revenu? Si
le gouvernement francais avait pris de telles mesures, elles auraient
produit une augmentation de 2,100,000,000.

[Footnote 58: Le Times annoncait des souscriptions de toutes parts pour
la guerre.]

[59] Message, en verite, de nature a exciter une grande curiosite! et
que nous ne pouvons nous empecher de recommander a la meditation de tous
les souverains du continent. Apres la paix d'Amiens, lorsque le prince
d'Orange se trouvait dans une situation tout-a-fait penible, Le
ministere lui refusa tout ce que ce prince etait en droit de lui
demander. Pendant les deux annees de paix qui suivirent, on lui repondit
sans cesse qu'on ne pouvait ni devait rien lui donner. La guerre se
declare, et un message sollicite en sa faveur la generosite nationale.
Esperons que bientot un autre message invitera la chambre a payer
les dettes de la nation a l'egard du roi de l'ile de Sardaigne, en
s'acquittant avec ce prince des subsides qui lui sont encore dus.

[Footnote 59: Autre message du roi d'Angleterre ou Georges cherchait a
apitoyer la nation sur le sort de la maison d'Orange.]

[60]Ces prisonniers dont on a tant parle sont une jeune demoiselle de
quatorze ans et un enfant de douze ans, partis de la Martinique, ou ils
sont nes, pour venir achever leur education en France. Tels sont les
personnages dangereux qu'il faut soigneusement garder, et que S. M.
britannique confie a la fidelite du capitaine Thesiger. On leur permet
de se promener dans un bourg et de se procurer eux-memes ce qui leur est
necessaire. Comparez cette maniere de traiter deux enfans a l'entiere
liberte dont jouissent a Paris et dans les villes de la France les
prisonniers de guerre anglais. Avec son systeme de finance qui se
deteriore; avec le rang eleve dont elle tombe, la nation anglaise perd
encore les qualites sociales qui l'avaient long-temps distinguee.

[Footnote 60: Cette note s'explique sans commentaires.]




Paris, le 30 thermidor an 11 (18 aout 1803).

_Aux citoyens landamman et membres de la diete generale de la Suisse._

Citoyens landamman et membres de la diete generale de la Suisse, vous me
rappelez l'un des plus heureux momens de ma vie, lorsque vous m'ecrivez
que l'acte de mediation vous a epargne la guerre civile.

C'est dans cette vue que j'avais defere au voeu de la Suisse entiere, et
que j'etais intervenu dans ses dissensions.

L'experience a servi de guide pour la base de vos institutions
actuelles; elle peut en servir pour la continuation des rapports qui
subsisterent constamment entre la France et votre pays.

Ces rapports sont fondes sur des senti mens d'affection et d'estime,
dont j'aimerai toujours a donner des temoignages a votre nation.

BONAPARTE.




Paris, le 30 thermidor an 11 (18 avril 1803).

_Aux citoyens membres du grand-conseil du canton de Vaud._

Citoyens membres du grand-conseil du canton de Vaud, j'ai lu avec
sensibilite le decret du 14 avril, par lequel vous m'exprimez votre
reconnaissance.

Lorsque j'ai accepte d'etre votre mediateur, mon but a ete de rapprocher
les esprits, et de prevenir le retour des anciennes divisions. Je vois
avec satisfaction que ce but est rempli.

Votre bonheur ne peut, dans aucun temps, m'etre etranger. Des rapports
intimes de voisinage, de langue, de moeurs, vous unissent a la France;
et je prendrai toujours un vif interet au maintien de votre tranquillite
et des avantages que l'acte de mediation vous a rendus.

BONAPARTE.




Paris, le 30 vendemiaire an 12 (13 octobre 1803).

_Note inscrite dans le Moniteur, en reponse a un article du journal
anglais le Morning-Post, qui finissait ainsi: "Le premier consul
demandera la paix lorsqu'il verra que tout l'avantage sera de notre cote
et toute l'humiliation du sien."_

Vous aviez en Europe la reputation d'une nation sage, mais vous avez
bien degenere de vos peres. Tous vos discours inspirent sur le continent
le mepris de la pitie. Voltaire dit quelque part: quand Auguste buvait,
la Pologne etait ivre. L'etat de maladie de votre roi s'est communique
a votre nation; jamais peuple n'a ete entraine si promptement par un
esprit de vertige qui se manifeste chez les peuples quand Dieu le
permet.

Vous faites la guerre pour garder Malte, et alarmes des les six premiers
mois sur votre position, vous croyez une levee en masse necessaire a
votre surete!!! Les peines, les angoisses, les perils, attaches aux
mouvemens tumultueux et populaires, voila deja le chatiment terrible et
juste de votre deloyaute.

Ce meme esprit de vertige vous fit repondre avec insolence au roi de
Prusse, lorsqu'il vous proposa de garantir le Hanovre, si vous vouliez
reconnaitre l'independance de son pavillon, et vous conduisit a une
levee en masse dans le Hanovre. Lorsque depuis on vous proposa la
convention de Salhingen, le meme esprit dicta votre refus, et par la le
roi d'Angleterre manqua a ses devoirs les plus sacres, merita la haine,
de ses peuples de l'Elbe et donna lieu au gouvernement francais de
desarmer vingt mille hommes et d'occuper celles des provinces du Hanovre
qui lui etaient encore restees.

Lorsque vous vites le resultat de cette conduite inconsideree,
impolitique, immorale, vous eutes recours a une mesure moins reflechie
encore; vous declarates en etat de blocus l'Elbe et le Weser. Par
la, vous fites outrage, vous fites tort au Danemarck, a la Prusse, a
Hambourg, a Breme, qui, riverains de ce fleuve, n'avaient cependant rien
de commun avec l'occupation du Hanovre.

Cette conduite etait peu sage; mais ce qui la constitue inconcevable,
c'est que, bloquant l'Elbe et le Weser, vous executates precisement ce
que les Francais desiraient. Il n'est pas un negociant, pas un teneur de
livres de Londres qui n'ait calcule le dommage que vous vous etes fait a
vous-memes.

Le Weser et l'Elbe demeurant libres, vous auriez introduit vos
marchandises au moyen des navires prussiens, danois, bremois, etc.;
et vos manufactures et votre commerce ne se fussent pas ressenti de
l'occupation du Hanovre. Ainsi, en declarant le blocus de l'Elbe et du
Weser, vous avez execute, non-seulement la chose la plus injuste qui
ait ete faite depuis les Carthaginois, qui, a leur gre, prohibaient le
commerce des differentes regions, mais la chose la plus contraire a vos
interets.

Certainement cette conduite n'a pas ete inspiree par l'esprit de calcul
et de prudence qui seul vous dirigeait jadis, mais bien par cet esprit
de vertige qui plane sur vous et qui regne dans vos conseils.

Enfin, pour prouver a la France que vous devez garder Malte, vous la
menacez d'une levee en masse, la plus funeste des extremites auxquelles
puisse etre reduite une nation apres avoir essuye de grands malheurs.
Vienne ne fit une levee en masse que lorsque les armees francaises
furent a ses portes. Vous nous menacez de M. Pitt, de lord Withwort, que
vous faites colonels, et votre roi exerce a cheval sa troupe, afin de
lui communiquer cette ardeur guerriere et cette experience qu'il a
acquises dans tant de combats!!! Ces caricatures miserables font rire
de pitie l'Europe, et l'on cherche en vain l'esprit de cette vieille
Angleterre, si sure dans ses conseils, si sensee et si constante dans
ses entreprises. La politique de vos precedens ministres vous a separes
de tous vos allies, etait-ce le temps de vous montrer injustes,
oppresseurs, violateurs des traites? Etait-ce le temps de vouloir,
par la force, reunir au commerce exclusif de l'Ocean celui de la
Mediterranee, auquel vos ancetres plus sages avaient eu le bon esprit de
renoncer? Et lorsque vous avez des projets aussi ambitieux qu'ils sont
mal calcules, vous vous alienez la plus belle et la plus considerable de
vos provinces. Vous avez reuni son parlement a votre parlement, et vous
refusez a l'Irlande l'exercice de sa religion! Vous savez pourtant bien
que la chose la plus sacree parmi les hommes, c'est la conscience, et
que l'homme a une voix secrete qui lui crie que rien sur la terre ne
peut l'obliger a croire ce qu'il ne croit pas. La plus horrible de
toutes les tyrannies est celle qui oblige les dix-huit vingtiemes d'une
nation a embrasser une religion contraire a leur croyance, sous peine de
ne pouvoir ni exercer les droits de citoyens, ni posseder aucun bien, ce
qui est la meme chose que de n'avoir plus de patrie sur la terre.

Ainsi donc vous voulez reunir l'Irlande, et vous ne voulez pas que les
Irlandais aient une patrie! Inconcevable contradiction, que l'Europe ne
peut expliquer qu'en l'attribuant a l'esprit d'absence et d'imprevoyance
qui caracterise vos conseils. Vous etes peut-etre aujourd'hui la seule
nation eclairee chez qui la tolerance ne soit pas etablie. Vous voulez
et vous ne voulez pas; et s'il etait vrai que les Pitt et les Grenville
eussent quitte le ministere parce que le roi avait manque de parole
a l'egard des Irlandais, apres leur avoir promis la liberte de leur
religion, il faudrait le dire: ils etaient depourvus de toute pudeur,
ces hommes qui ont brigue la honte de leur succeder aux conditions
imposees par un prince malade, sans foi, et qui, dans le siecle ou nous
sommes, a retabli les lois des Neron et des Domitien, et persecute comme
eux l'eglise catholique. Ils n'ont pas trouve cet exemple dans votre
histoire; vos peres avaient plus de vertus, plus de respect national.

Quel est donc le sort que le destin vous a prepare? il echappe aux
calculs de toute intelligence humaine.

Cependant serait-il presomptueux de dire que le prince, dont
l'entetement et le delire vous a fait perdre l'Amerique et vient de vous
faire perdre le Hanovre, pourra vous faire perdre l'Irlande, si, pour
votre punition, Dieu le conserve encore quelque temps sur son trone?
Le ciel ne donne aux nations des princes vicieux ou alienes que pour
chatier et abaisser leur orgueil.




Paris, le 17 brumaire an 12 (9 novembre 1803).

_Notes inscrites dans le Moniteur.

L'Angleterre n'a point de fusils[61]_. Qui croirait qu'apres avoir
declare la guerre, provoque l'arrivee d'une armee francaise dans son
sein, l'Angleterre manque d'armes pour ses defenseurs? elle a recours a
des piques et a des coutelas. Elle a deja consomme les cinquante mille
fusils qu'elle avait en reserve dans la tour de Londres, et l'on sait
que dans les levees en masse et les mouvemens tumultueux, il faut
compter les fusils par millions. Ses agens ont parcouru le nord de
l'Allemagne, ils se sont presentes a Berlin, a Hesse-Cassel, Brunswick,
etc., pour avoir des fusils; ils en ont offert le double et le triple de
leur valeur, et ils n'ont pu s'en procurer. Ainsi donc M. Addington arme
son regiment avec des piques! Peut-il y avoir une plus grande preuve de
l'esprit de demence qui s'est empare des conseils de cette nation...

[Footnote 61: _Le Merchant,_ journal anglais, annoncait qu'a defaut de
_fusils,_ les braves Bretons allaient se servir de _piques._]

_Pourquoi sommes-nous en guerre[62]_? Parce que le peuple anglais n'a,
pour diriger ses affaires, qu'un roi fou, qu'un premier ministre qui a
le caractere et l'incertitude d'une vieille gouvernante; un ministre
des affaires etrangeres, jeune homme inconsidere qui, dans la premiere
coalition, voulait arriver a Paris en douze jours, et dont les calculs
politiques se ressentent de cette extreme inconsideration.

[Footnote 62: Titre d'une brochure anglaise qui venait de paraitre a
Londres.]

La paix d'Amiens etait honorable a l'Angleterre; elle eut ete solide,
puisque l'Angleterre etait la seule des puissances coalisees qui, au
lieu de perdre, avait accru et consolide ses domaines de l'Orient et de
l'Occident par des acquisitions de la plus grande importance. Mais des
ministres incapables ne surent la defendre ni par la force des discours,
ni par des mesures sensees. Ils voulaient que la France leur fut en tout
favorable, et ils continuerent a laisser solder sous leurs yeux des
hommes qui, sans cesse, meditaient l'assassinat du premier magistrat de
France. Ils voulaient, apres tant d'orages, et de malheurs, fonder la
paix des deux nations, et ils n'avaient pas une voie, pas un moyen pour
s'opposer au torrent d'injures et de calomnies sans exemple, que les
differens partis, pour les embarrasser sans doute, s'etudiaient a vomir
contre le gouvernement francais.

Ils voulaient diminuer la prevention et l'aigreur naturelle apres la
guerre acharnee qui avait eu lieu entre les deux etats, et l'esprit de
mefiance qui avait existe entre les deux gouvernemens; et eux-memes ne
cessaient de declarer qu'il fallait un etat de paix considerable, qu'il
fallait rester sur ses gardes, non qu'ils le pensassent veritablement,
mais pour complaire, par un exces de faiblesse, aux ennemis de leur
autorite dans le parlement, sans prevoir que necessairement le
gouvernement francais devait non-seulement en dire mais en faire autant.
Enfin, nous avons la guerre parce que l'Angleterre est sans roi, que ses
conseils et son parlement sont divises par des factions acharnees
et puissantes, et que le ministere qui dirige les affaires est sans
puissance d'opinion ou de talent. Les evenemens actuels ont prouve
qu'une nation etrangere ne pourrait traiter avec l'Angleterre que quand
elle aurait un roi capable d'une volonte, ou un ministere fort et
puissant, capable d'eclairer la nation, de justifier de ce qu'il a fait.
Faite par Grenville et l'ancien ministere, la paix eut ete solide;
elle l'eut ete sous le regne du prince de Galles, ou sous le ministere
d'hommes forts en talens et en raisonnemens, tels que les membres de
l'opposition.

Quelques personnes ont essaye de comparer la levee en masse des
proprietaires de Londres et de quelques autres comtes, avec la levee
en masse du peuple francais de 1789. Les hommes que l'inquietude du
gouvernement britannique exporte journellement de son territoire, et
les voyageurs impartiaux, ne trouvent guere de ressemblance que dans
l'expression. Celui qui, en 1790, parcourait nos populeux departemens,
rencontrait partout, non pas quelques corps et metiers rallies sous des
bannieres de confrerie, mais les villes entieres levees au signal de
la patrie menacee, et faisant retentir les airs de chants civiques et
d'hymnes a la liberte. L'homme que son zele et quelquefois sa modestie
meme placait dans les rangs ou l'age, le talent et le merite se
plaisaient a se confondre, savait bien que ce n'etait pas pour defendre
la vaisselle plate de son capitaine, qu'il abandonnait sa femme et
ses enfans, allait exposer sa vie et verser son sang: un autre motif
l'appelait aux armes, le besoin de sortir du neant, dans lequel etait
plongee la France entiere, et de disputer a d'insolens et privilegies
hereditaires la consideration qui appartenait au merite seul: voila tout
ce qui avait souleve une grande nation, voila ce qui a recrute pendant
long-temps une armee qui, d'abord de 1,200,000, s'est constamment et
facilement maintenue a la hauteur des dangers et des besoins de la
patrie.

Pour enflammer les soldats de la liberte on n'avait pas recours a
de sottes et laches caricatures contre les ennemis de leur pays; il
suffisait de leur dire que la revolution qui en faisait des hommes
libres, etait menacee par une ambition impie, et l'on n'etait pas reduit
d'invoquer leur pitie en faveur d'un ordre de choses qui ne garantit
a la majorite que sa misere et son opprobre. Aussi la France etait la
terre de Cadmus, herissee de piques et couverte de defenseurs. Le soin
qu'on a pris en Angleterre de parodier notre levee en masse, n'a servi
qu'a prouver la pauvrete des moyens dont on dispose. Une fanfaronnade
du gouvernement anglais a fait defendre de recevoir des nouveaux
volontaires qui se presentaient en foule, mais pour apprecier cette
mesure il faut en connaitre les motifs.

La verite est que le gouvernement, beaucoup plus effraye que flatte de
l'empressement de ceux qui demandaient a etre armes, n'a pas trouve
d'autres moyens d'arreter leur zele plus que suspect; en outre demander
a etre volontaire, etait un moyen d'eviter d'etre enrole, et il est
aujourd'hui reconnu que beaucoup de volontaires n'ont pas eu d'autre
vocation. Tout cet heroisme a empeche la faible armee anglaise de se
completer, et il lui manque encore plus de dix mille hommes, malgre
la ferveur avec laquelle les recruteurs anglais expedient a leurs
commettans l'ecume du Holstein et de la Haute-Saxe pour aller defendre
les interets et la gloire de John Bull ou de sa patrie.

Nous ne dissimulerons pas que le desir de conserver de grands et
lourds privileges ne soit capable de quelque energie passagere; nous
conviendrons, si l'on veut, que les courtauts de Westminster ont assez
bonne mine sous leur uniforme rouge; mais si les legions de Cesar
ajustent aux visages, gare que cette belle troupe ne s'occupe bientot de
pourvoir a sa surete individuelle.




Boulogne, le 24 brumaire an 12 (16 novembre 1803).

_Ordre du jour._

Le premier consul est satisfait de l'armee de terre du camp de Saint
Omer, et des divisions de la flottille reunies a Boulogne. Il charge
l'amiral et le general en chef de faire connaitre aux soldats et
matelots que leur conduite justifie l'opinion qu'a d'eux le premier
consul.

BONAPARTE.




Paris, le 8 frimaire an 12 (1er decembre 1803).

_Note inscrite dans le Moniteur en reponse a un message du roi
d'Angleterre au parlement, ou Georges assurait que la France voulait
serieusement detruire la_ constitution, la religion et l'independance de
la nation anglaise; _mais qu'au moyen des mesures qu'il allait prendre,
cette meme France ne retirerait de son projet que la_ defaite, la
confusion et le malheur.

Est-ce bien le roi d'Angleterre, le chef d'une nation maitresse des mers
et souveraine de l'Inde qui tient ce langage? Quoi, nous sommes a peine
au sixieme mois depuis ce jour ou la discorde apparut a votre roi,
et epaissit sur ses yeux les tenebres de l'intrigue et de la basse
ambition, et lui montra les ports de France et de Hollande remplis de
flottes et d'armees qui meditaient l'invasion de l'Angleterre, depuis ce
jour ou votre prince, encore abuse par ces perfides illusions, vint au
milieu de vous, et dans son effroi, convainquit l'Europe et la France de
l'egarement de ses conseils; et deja nous l'entendons parler de marcher
avec son peuple pour la defense de la religion, de vos lois, de votre
independance. Qui vous a donc reduits a cette extremite? Si vous
aviez perdu les batailles de la Trebie, de Trasimene, de Cannes,
tiendriez-vous un autre langage. Cependant la lutte est a peine
commencee; vous n'avez essuye aucun revers, meme tout vous a prospere!
et l'alarme est dans vos villes, et vos conseils ont besoin de se
rassurer a la voix d'un chef qui declare qu'il veut perir en marchant a
la tete de son peuple! Ceux qui lui dictent ces discours inconsideres
ignorent-ils donc que Harold-le-parjure se mit aussi a la tete de son
peuple! Ignorent-ils que les prestiges de la naissance, les attributs
du pouvoir souverain, le manteau de pourpre qui couvre les rois sont de
fragiles boucliers dans ces momens ou la mort, se promenant a travers
les rangs de l'une et de l'autre armee, attend le coup d'oeil du genie
et un mouvement inattendu, pour choisir le parti qui doit lui fournir
ses victimes. Le jour d'une bataille tous les hommes sont egaux.

L'habitude des combats, la superiorite de la tactique, et le sang-froid
du commandement font seuls les vainqueurs ou les vaincus. Un roi qui, a
soixante-trois ans, se mettrait pour la premiere fois a la tete de ses
troupes, serait, dans un jour de combat, un embarras de plus pour les
siens, une nouvelle chance de succes pour les ennemis.

Le roi d'Angleterre parle de l'honneur de sa couronne, du maintien de la
constitution, de la religion, des lois, de l'independance. La jouissance
de tous ces biens precieux n'etait-elle pas assuree par le traite
d'Amiens? On dirait, en lisant ce discours, que ce n'est pas
l'ambassadeur d'Angleterre qui a eu la honteuse insolence de donner
trente-six heures pour se decider a la guerre, et qu'au contraire
l'ambassadeur de France a exige a Londres que dans trente-six heures
on changeat la religion, on abolit la constitution, on deshonorat
l'Angleterre. Votre religion, votre constitution, votre honneur ne
pouvaient-ils donc exister sans l'ultimatum de lord Whitworth? Qu'a donc
de commun le rocher de Malte et l'ile de Lampedouse avec votre religion,
vos lois et votre independance?

Il n'appartient pas a la prudence humaine de connaitre ce que la
Providence a arrete dans sa profonde sagesse pour servir a la punition
du parjure et au chatiment de ceux qui soufflent la division, provoquent
la guerre, et pour les vains pretextes ou les secretes raisons d'une
ambition miserable, prodiguent sans menagement le sang des hommes;
mais nous pouvons presager avec assurance l'issue de cette importante
contestation, et dire que vous n'aurez pas Malte, que vous n'aurez point
Lampedouse, et que vous signerez un traite moins avantageux que celui
d'Amiens.

La defaite, la confusion et le malheur! Si le roi est si sur de son
fait, que n'ordonne-t-il a ses flottes, a ses croisieres de nous laisser
pendant quelques jours un libre passage? Nous verrons bientot si le
resultat serait pour les Francais, la defaite, la confusion et le
malheur. Toutes ses rodomontades sont indignes a la fois d'un grand
peuple et d'un homme dans son bon sens. Le roi d'Angleterre eut-il
remporte autant de victoires qu'Alexandre, Annibal ou Cesar; ce langage
ne serait pas moins insense. Le destin de la guerre et le sort des
batailles tiennent a si peu de choses? La fortune est si souvent
inconstante et aveugle qu'il faut etre depourvu de toute raison pour
affirmer que l'armee francaise qui, jusqu'a ce jour, n'a point passe
pour lache, ne trouverait sur le sol de la Grande-Bretagne que defaite,
confusion et malheur.

Quant aux menaces presomptueuses dont le roi d'Angleterre accuse ses
ennemis, les ministres seraient embarrasses, sans doute, de les citer.
Dans quel temps le premier consul, qui, seul, a la direction de toutes
les dispositions militaires, a-t-il dit qu'il voulait envoyer une armee
en Angleterre? Il a dit jusqu'a present, on campera au Texel, a Ostende,
a Saint-Omer, a Brest, a Bayonne, et l'armee y a campe. Ne peut-on
donc, lorsqu'on est en guerre, reunir des troupes dans des camps, sans
executer des menaces presomptueuses?

Vous convenez que l'armee francaise peut penetrer au sein de
l'Angleterre; vous offrez, dans cette supposition, votre tete et
votre bras a votre peuple pour sa defense, et vous assurez, d'un ton
prophetique, que le resultat sera, pour l'armee francaise, la defaite,
la confusion et le malheur.... Soit, mais qu'y gagnerez-vous? L'avantage
que nous en retirerons sera, dites-vous, la gloire de surmonter les
difficultes actuelles: il etait bien-plus simple de ne pas faire naitre
ces difficultes.--De repousser un danger immediat: il etait bien
plus sur de ne pas vous exposer a ce danger.--D'etablir la surete et
l'independance du royaume sur la base de sa force reconnue: mais le
traite d'Amiens avait etabli la surete et l'independance du royaume de
la Grande-Bretagne.--Resultant de l'epreuve de ses ressources et de son
energie, eh! qui doute que votre peuple, qui regne sur les deux mondes,
ne soit riche, brave et plein d'energie?

Certes, ces expressions, _l'epreuve de ses propres ressources et de son
energie,_ doivent retentir dans toute l'Europe: ainsi vous vous battez
pour montrer que vous pouvez vous battre; vous accablez vos peuples pour
faire connaitre que vous etes riches; vous produisez le malheur des
generations actuelles pour constater cette energie que personne n'avait
envie de vous contester. L'Europe jugera si de pareils sentimens sont le
resultat de la grandeur ou de la faiblesse de l'ame, de la sagesse ou de
la folie.

Mais si nous admettons que, d'apres l'inconstance de la fortune et les
vicissitudes de la guerre, l'armee francaise put trouver au sein de la
Grande-Bretagne la defaite et le malheur, admettez a votre tour qu'une
armee de veterans, dont chaque soldat a affronte la mort dans tant
de batailles, et que conduisent des hommes a qui l'Europe accorde
quelqu'estime, peut, soit par son courage, soit par quelques manoeuvres,
porter au milieu de vous le malheur, la confusion et la defaite, quel
avantage en resultera pour la France? ce ne sera pas de surmonter les
difficultes actuelles: il n'en existe aucune pour elle; de repousser un
danger immediat: il n'est dans cette lutte, aucun danger immediat pour
elle; d'etablir la surete et l'independance de l'etat sur la base de sa
force reconnue, resultant de l'epreuve de ses propres ressources et
de son energie: sa surete, son independance, sa force, ses propres
ressources et son energie, sont comme l'eclat du soleil: il n'est besoin
d'aucune preuve pour les constater.

Le resultat serait pour elle de vous arracher ce trident, acquis par
cinquante annees de bonheur, par les vertus de vos peres, et conserve
par la duplicite de votre cabinet; de venger cette Hibernie infortunee,
de la restituer aux nations, et de faire luire sur cette terre, arrosee
de sang et de larmes, des jours sereins et prosperes... ce serait...

Enfin, l'Europe attentive a la lecture de ce discours, sera frappee d'un
seul sentiment. Quoi! les ministres de la Grande-Bretagne sont assez
insenses pour mettre dans la bouche de leur roi, et pour proclamer, dans
un jour solennel, que du sort d'une bataille dependent les destinees de
ce colosse qui pese sur les deux mondes?

Si du sort d'une bataille avait dependu celui d'un seul des nouveaux
departemens acquis par la France, nous sommes assures qu'elle eut fait
la paix, qu'elle n'eut pas repousse vos injustes pretentions, qu'elle
eut cede Malte. Cette conduite aurait ete conforme aux devoirs imposes a
tous les hommes, chefs ou ministres, dont les volontes influent sur le
sort des nations.




Paris, le 25 nivose an 12 (16 janvier 1804).

_Au corps legislatif._

EXPOSE DE LA SITUATION DE LA REPUBLIQUE.

La republique a ete forcee de changer d'attitude, mais elle n'a point
change de situation; elle conserve toujours, dans le sentiment de sa
force, le gage de sa prosperite. Tout etait calme dans l'interieur de la
France, lorsqu'au commencement de l'annee derniere, nous entretenions
encore l'espoir d'une paix durable. Tout est reste calme depuis qu'une
puissance jalouse a rallume les torches de la guerre; mais sous cette
derniere epoque, l'union des interets et des sentimens s'est montree
plus pleine et plus entiere; l'esprit public s'est developpe avec plus
d'energie.

Dans les nouveaux departemens que le premier consul a parcourus[64], il
a entendu, comme dans les anciens, les accens d'une indignation vraiment
francaise; il a reconnu, dans leur haine contre un gouvernement ennemi
de notre prosperite, mieux encore que dans les elans de la joie publique
et d'une affection personnelle, leur attachement a la patrie, leur
devouement a sa destinee.

[Footnote 64: Ceux de la Belgique.]

Dans tous les departemens, les ministres du culte ont use de l'influence
de la religion pour consacrer ce mouvement spontane des esprits. Des
depots d'armes que des rebelles fugitifs avaient confies a la terre,
pour les reprendre dans un avenir que leur forgeait une coupable
prevoyance, ont ete reveles au premier signal du danger, et livres aux
magistrats pour en armer nos defenseurs.

Le gouvernement britannique tentera de jeter, et peut-etre il a deja
jete sur nos cotes quelques-uns de ces monstres qu'il a nourris pendant
la paix pour dechirer le sol qui les a vus naitre; mais ils n'y
retrouveront plus ces bandes impies qui furent les instrumens de leurs
premiers crimes; la terreur les a dissoutes, ou la justice en a
purge nos contrees; ils n'y retrouveront ni cette credulite dont
ils abuserent, ni ces haines dont ils aiguiserent les poignards.
L'experience a eclaire tous les esprits; la sagesse des lois et de
l'administration a reconcilie tous les coeurs.

Environnes partout de la force publique, partout atteints par les
tribunaux, ces hommes affreux ne pourront desormais ni faire des
rebelles, ni recommencer impunement leur metier de brigands et
d'assassins.

Tout a l'heure une miserable tentative a ete faite dans la Vendee, la
conscription en etait le pretexte; mais, citoyens, pretres, soldats,
tout s'est ebranle pour la defense commune; ceux qui, dans d'autres
temps, furent des moteurs de troubles, sont venus offrir leurs bras a
l'autorite publique, et, dans leurs personnes et dans leurs familles,
des gages de leur foi et de leur devouement.

Enfin ce qui caracterise surtout la securite des citoyens, le retour
des affections sociales, la bienfaisance se deploie tous les jours
davantage; de tous cotes on offre des dons a l'infortune, et des
fondations a des etablissemens utiles.

La guerre n'a point interrompu les pensees de la paix; et le
gouvernement a poursuivi avec constance tout ce qui tend a mettre la
constitution dans les moeurs et dans le temperament des citoyens,
tout ce qui doit attacher a sa duree tous les interets et toutes les
esperances.

Ainsi, le senat a ete place a la hauteur ou son institution l'appelait.
Une dotation telle que la constitution l'avait determinee, l'entoure
d'une grandeur imposante.

Le corps legislatif n'apparaitra plus qu'environne de la majeste que
reclament ses fonctions; on ne le cherchera plus vainement hors de
ses seances. Un president annuel sera le centre de ses mouvemens, et
l'organe de ses pensees et de ses voeux dans ses relations avec le
gouvernement. Ce corps aura enfin cette dignite qui ne pouvait exister
avec des formes mobiles et indeterminees.

Les colleges electoraux se sont tenus partout avec ce calme, cette
sagesse qui garantissent les heureux choix.

La legion d'honneur existe dans les parties superieures de son
organisation, et dans une partie des elemens qui doivent la composer.
Ces elemens, encore egaux, attendent d'un dernier choix leurs fonctions
et leurs places. Combien de traits honorables a reveles l'ambition d'y
etre admis! Que de tresors la republique aura dans cette institution
pour recompenser les services et les vertus!

Au conseil d'etat, une autre institution prepare aux choix du
gouvernement des hommes pour toutes les branches superieures de
l'administration; des auditeurs s'y forment dans l'atelier des reglemens
et des lois; ils s'y penetrent des principes et des maximes de l'ordre
public. Toujours environnes de temoins et de juges, souvent sous les
yeux du gouvernement, souvent dans des missions importantes, ils
arriveront aux fonctions publiques avec la maturite de l'experience,
et avec la garantie que donnent un caractere, une conduite et des
connaissances eprouvees.

Des lycees, des ecoles secondaires s'elevent de tous cotes, et ne
s'elevent pas encore assez rapidement au gre de l'impatience des
citoyens. Des reglemens communs, une discipline commune, un meme systeme
d'instruction y vont former des generations qui soutiendront la gloire
de la France par des talens, et ses institutions par des principes et
des vertus.

Un prytanee unique, le prytanee de Saint-Cyr, recoit les enfans des
citoyens qui sont morts pour la patrie; deja l'education y respire
l'enthousiasme militaire.

A Fontainebleau, l'ecole speciale militaire compte plusieurs centaines
de soldats qu'on ploie a la discipline, qu'on endurcit a la fatigue, qui
acquierent, avec les habitudes du metier, les connaissances de l'art.

L'ecole de Compiegne offre l'aspect d'une vaste manufacture, ou cinq
cents jeunes gens passent de l'etude dans les ateliers, des ateliers
a l'etude. Apres quelques mois, ils executent avec la precision de
l'intelligence, des ouvrages qu'on n'en aurait pas obtenus apres
des annees d'un vulgaire apprentissage, et bientot le commerce et
l'industrie jouiront de leur travail et des soins du gouvernement.

Le genie, l'artillerie, n'ont plus qu'une meme ecole et une institution
commune.

La medecine est partout soumise au nouveau regime que la loi a prescrit.
Dans une reforme salutaire, on a trouve le moyen de simplifier la
depense et d'ajouter a l'instruction.

L'exercice de la pharmacie a ete mis sous la garde des lumieres et de la
probite.

Un reglement a place entre le maitre et l'ouvrier, des juges qui
terminent leurs differens avec la celerite qu'exigent leurs interets et
leurs besoins, et avec l'impartialite que commande la justice.

Le Code civil s'acheve, et dans cette session, pourront etre soumis aux
deliberations du corps legislatif les derniers projets de lois qui en
completent l'ensemble.

Le Code judiciaire, appele par tous les voeux, subit en ce moment les
discussions qui le conduiront a sa maturite.

Le Code criminel avance, et du Code de commerce les parties que
paraissent reclamer le plus imperieusement les circonstances, sont en
etat de recevoir le sceau de la loi dans la session prochaine.

De nouveaux chefs-d'oeuvre sont venus embellir nos musees; et tandis
que le reste de l'Europe envie nos richesses, nos jeunes artistes vont
encore, au sein de l'Italie, echauffer leur genie a la vue de ses grands
monumens, et respirer l'enthousiasme qui les a enfantes.

Dans le departement de Marengo, sous les murs de cette Alexandrie qui
sera un des plus puissans boulevarts de la France, s'est forme le
premier camp de nos veterans. La, ils conserveront le souvenir de leurs
exploits et l'orgueil de leurs victoires; ils inspireront a leurs
nouveaux concitoyens l'amour et le respect de cette patrie qu'ils ont
agrandie et qui les a recompenses; ils laisseront dans leurs enfans des
heritiers de leur courage, et de nouveaux defenseurs de cette patrie
dont ils recueilleront les bienfaits.

Dans l'ancien territoire de la republique, dans la Belgique, d'antiques
fortifications qui n'etaient plus que d'inutiles monumens des malheurs
de nos peres ou des accroissemens progressifs de la France, seront
demolies. Les terrains qui avaient ete sacrifies a leur defense seront
rendus a la culture et au commerce, et avec les fonds que produiront ces
demolitions et ces terrains, seront construites de nouvelles forteresses
sur nos nouvelles frontieres.

Sous un meilleur systeme d'adjudication, la taxe d'entretien des routes
a pris de nouveaux accroissemens; des fermiers d'une annee etaient sans
emulation; des fermiers de portions trop morcelees etaient sans fortune
et sans garantie.

Des adjudications triennales, des adjudications de plusieurs barrieres
a la fois, ont appele des concurrens plus nombreux, plus riches et plus
hardis.

Le droit de barriere a produit en l'an 11 quinze millions; dix de
plus ont ete consacres dans la meme annee a l'entretien et au
perfectionnement des routes.

Les routes anciennes ont ete entretenues et reparees; des routes ont ete
liees a d'autres routes par des constructions nouvelles. Des cette annee
les voitures franchissent le Simplon et le Mont-Cenis.

On retablit au pont de Tours trois arches ecroulees.

De nouveaux ponts sont en construction a Corbeille, a Roanne, a Nemours,
sur l'Isere, sur le Roubion, sur la Durance, sur le Rhin. Avignon et
Villeneuve communiqueront par un pont entrepris par une association
particuliere.

Trois ponts avaient ete commences a Paris avec des fonds que des
citoyens avaient fournis; deux ont ete acheves en partie avec les fonds
publics, et les droits qui s'y percoivent assurent, dans un nombre
determine d'annees, l'interet et le remboursement des avances.

Un troisieme, le plus interessant de tous (celui du jardin des Plantes)
est en construction et sera bientot termine. Il degagera l'interieur de
Paris d'une circulation embarrassante, se liera avec une place superbe,
depuis long-temps decretee, qu'embelliront des plantations et les eaux
de la riviere d'Ourcq, et sur laquelle aboutiront en ligne directe la
rue Saint-Antoine et celle de son faubourg.

Le pont seul formera l'objet d'une depense que couvriront rapidement
les droits qui y seront percus. La place et tous ses accessoires ne
couteront a l'etat que l'emplacement et les ruines sur lesquelles elle
doit s'elever.

Les travaux du canal de Saint-Quentin s'operent sur quatre points a la
fois. Deja une galerie souterraine est percee dans une etendue de mille
metres; deux ecluses sont terminees, huit autres s'avancent; d'autres
sortent des fondations, et cette vaste entreprise offrira dans quelques
annees une navigation complete.

Les canaux d'Arles, d'Aigues-Mortes, de la Saone et de l'Yonne; celui
qui unira le Rhone au Rhin; celui qui, par le Blavet, doit porter la
navigation au centre de l'ancienne Bretagne, sont tous commences, et
tous seront acheves dans un temps proportionne aux travaux qu'ils
exigent.

Le canal qui doit joindre l'Escaut, la Meuse et le Rhin, n'est deja plus
dans la seule pensee du gouvernement; des reconnaissances ont ete faites
sur le terrain; des fonds sont deja prevus pour l'execution d'une
entreprise qui nous ouvrira l'Allemagne, et rendra a notre commerce et
a notre industrie des parties de notre propre territoire que leur
situation livrait a l'industrie et au commerce des etrangers.

La jonction de la Rance a la Vilaine unira la Manche a l'Ocean, portera
la prosperite et la civilisation dans des contrees ou languissent
l'agriculture et les arts, ou les moeurs agrestes sont encore etrangeres
a nos moeurs. Des cette annee des sommes considerables ont ete affectees
a cette operation.

Le dessechement des marais de Rochefort, souvent tente, souvent
abandonne, s'execute avec constance. Un million sera destine cette annee
a porter la salubrite dans ce port, qui devorait nos marins et ses
habitans. La culture et les hommes s'etendront sur les terrains voues
depuis long-temps aux maladies et a la depopulation.

Au sein du Cotentin, un dessechement non moins important, dont le projet
est fait, dont la depense, largement calculee, sera necessairement
remboursee par le resultat de l'operation, transformera en riches
paturages d'autres marais d'une vaste etendue, qui ne sont aujourd'hui
qu'un foyer de contagion toujours renaissant.

Les fonds necessaires a cette entreprise sont portes dans le budget de
l'an 12. En meme temps un pont sur la Vire liera le departement de
la Manche au departement du Calvados, supprimera un passage toujours
dangereux et souvent funeste, et abregera de quelques myriametres la
route qui conduit de Paris a Cherbourg.

Sur un autre point du departement de la Manche, un canal est projete,
qui portera le sable de la mer et la fecondite dans une contree sterile,
et donnera aux constructions civiles et a la marine des bois qui
perissent sans emploi a quelques myriametres du rivage.

Sur tous les canaux, sur toutes les cotes de la Belgique, les digues
minees par le temps, attaquees par la mer, se reparent, s'etendent et se
fortifient.

La jetee et le bassin d'Ostende sont garantis des progres de la
degradation; un pont ouvrira une communication importante a la ville, et
l'agriculture s'enrichira d'un terrain precieux, reconquis sur la mer.

Anvers a vu arreter tout a coup un port militaire, un arsenal et des
vaisseaux de guerre sur le chantier. Deux millions assignes sur la vente
des biens nationaux, situes dans les departemens de l'Escaut et des
Deux-Nethes, sont consacres a la restauration et a l'agrandissement de
son ancien port. Sur la foi de ce gage, le commerce fait des avances,
les travaux sont commences, et dans l'annee prochaine ils seront
conduits a leur perfection.

A Boulogne, au Havre, sur toute cette cote que nos ennemis appellent
desormais _une cote de fer_, de grands ouvrages s'executent ou
s'achevent.

La digue de Cherbourg, long-temps abandonnee, long-temps l'objet de
l'incertitude et du doute, sort enfin du sein des eaux; et deja elle est
un ecueil pour nos ennemis et une protection pour nos navigateurs. A
l'abri de cette digue, au fond d'une rade immense, un port se creuse,
ou, dans quelques annees, la republique aura ses arsenaux et des
flottes.

A la Rochelle, a Cette, a Marseille, a Nice, on repare avec des fonds
assures les ravages de l'insouciance et du temps. C'est surtout dans nos
villes maritimes, ou la stagnation du commerce a multiplie les malheurs
et les besoins, que la prevoyance du gouvernement s'est attachee a creer
des ressources dans des travaux utiles ou necessaires.

La navigation interieure perissait par l'oubli des principes et
des regles; elle est desormais soumise a un regime salutaire et
conservateur. Un droit est consacre a son entretien, aux travaux qu'elle
exige, aux ameliorations que l'interet public appelle. Placee sous la
surveillance des prefets, elle a encore, dans les chambres de commerce,
des gardiens utiles, des temoins et des censeurs de la comptabilite
des fonds qu'elle produit; enfin des hommes eclaires qui discutent les
projets formes pour la conserver et pour l'etendre.

Le droit de peche dans les rivieres navigables est redevenu ce qu'il
dut toujours etre, une propriete publique. Il est confie a la garde
de l'administration forestiere; et des adjudications triennales lui
donnent, dans des fermiers, des conservateurs encore plus, actifs, parce
qu'ils sont plus interesses.

L'annee derniere a ete une annee prospere pour nos finances; les regies
ont heureusement trompe les calculs qui en avaient d'avance determine
les produits. Les contributions directes ont ete percues avec plus
d'aisance. Les operations qui doivent etablir les rapports de la
contribution fonciere de departement a departement marchent avec
rapidite. La repartition deviendra invariable; on ne verra plus cette
lutte d'interets differens qui corrompait la justice publique, et cette
rivalite jalouse qui menacait l'industrie et la prosperite de tous les
departemens.

Des prefets, des conseils generaux ont demande que la meme operation
s'etendit a toutes les communes de leur departement pour determiner
entre elles les bases d'une repartition proportionnelle. Un arrete du
gouvernement a autorise ce travail general devenu plus simple, plus
economique par le succes du travail partiel. Ainsi, dans quelques
annees, toutes les communes de la republique auront chacune, dans une
carte particuliere, le plan de leur territoire, les divisions, les
rapports des proprietes qui le composent; et les conseils generaux et
les conseils d'arrondissement trouveront, dam la reunion de tous ces
plans, les elemens d'une repartition juste dans ses bases et perpetuelle
dans ses proportions.

La caisse d'amortissement remplit avec constance, avec fidelite, sa
destination. Deja proprietaire d'une partie de la dette publique,
chaque jour elle accroit un tresor qui garantit a l'etat une prompte
liberation; une comptabilite severe, une fidelite inviolable, ont merite
aux administrateurs la confiance du gouvernement et leur assurent
l'interet des citoyens.

La refonte des monnaies s'execute sans mouvemens, sans secousses; elle
etait un fleau quand les principes etaient meconnus; elle est devenue
l'operation la plus simple depuis que la foi publique et les regles du
bon sens en ont fixe les conditions.

Au tresor, le credit public s'est soutenu au milieu des secousses de la
guerre et des rumeurs interessees.

Le tresor public fournissait aux depenses des colonies, soit par des
envois directs de fonds, soit par des operations sur le continent
de l'Amerique. Les administrateurs pouvaient, si les fonds etaient
insuffisans, s'en procurer par des traites sur le tresor public, mais
avec des formes prescrites et dans une mesure determinee.

Tout a coup une masse de traites (quarante-deux millions) a ete creee a
Saint-Domingue, sans l'aveu du gouvernement, sans proportion avec les
besoins actuels, sans proportions avec les besoins a venir.

Des hommes sans caractere les ont colportees a la Havanne, a la
Jamaique, aux Etat-Unis; elles y ont partout ete exposees sur les places
a de honteux rabais, livrees a des hommes qui n'avaient verse ni argent
ni marchandises, ou qui ne devaient en fournir la valeur que quand le
paiement en aurait ete effectue au tresor public. De la un avilissement
scandaleux en Amerique et un agiotage plus scandaleux en Europe.

C'etait pour le gouvernement un devoir, rigoureux d'arreter le cours
de cette imprudente mesure, de sauver a la nation les pertes dont elle
etait menacee, de racheter surtout son credit par une juste severite.

Un agent du tresor public a ete envoye a Saint-Domingue, charge de
verifier les journaux et la caisse du payeur general; de constater
combien de traites avaient ete creees, par quelle autorite et sous
quelles formes; combien avaient ete negociees, et a quelles conditions;
si pour des versemens reels; si sans versemens effectifs, si pour
eteindre une dette legitime, si pour des marches simules.

Onze millions de traites qui n'etaient pas encore en circulation, ont
ete annules. Des renseignemens ont ete obtenus sur les autres.

Les traites dont la valeur integrale a ete recue, ont ete acquittees
avec les interets du jour de l'echeance au jour du paiement; celles qui
ont ete livrees sans valeur effective, sont arguees de faux, puisque les
lettres-de-change portent _pour argent verse_, quoique le proces-verbal
de paiement constate qu'il n'a rien ete verse; et elles seront soumises
a un severe examen. Ainsi, le gouvernement satisfera a la justice qu'il
doit aux creanciers legitimes et a celle qu'il doit a la nation dont il
est charge de defendre les droits.

La paix etait dans les voeux comme, dans les interets du gouvernement.
Il l'avait voulue au milieu des chances encore incertaines de la guerre;
il l'avait voulue au milieu des victoires. C'est a la prosperite de la
republique qu'il avait desormais attache toute sa gloire. Au dedans, il
reveillait l'industrie, il encourageait les arts, il entreprenait ou des
travaux utiles, ou des monumens de grandeur nationale. Nos vaisseaux
etaient disperses sur toutes les mers, et tranquilles sur la foi des
traites.

Ils n'etaient employes qu'a rendre nos colonies a la France et au
bonheur. Aucun armement dans nos ports, rien de menacant sur nos
frontieres.

Et c'est la le moment que choisit le gouvernement britannique pour
alarmer sa nation, pour couvrir la Manche de vaisseaux, pour insulter
notre commerce par des visites injurieuses, nos cotes et nos ports, les
cotes et les ports de nos allies par la presence de forces menacantes.

Si, au 17 ventose de l'an 11 (8 mars 1803), il existait aucun armement
imposant dans les ports de France et de Hollande, s'il s'y executait
un seul mouvement auquel la defiance la plus ombrageuse put donner une
interpretation sinistre, nous sommes les agresseurs; le message du roi
d'Angleterre et son attitude hostile ont ete commandes par une legitime
prevoyance, et le peuple anglais a pu croire que nous menacions _son
independance_, sa religion, sa constitution.

Mais si les assertions du message etaient fausses; si elles etaient
dementies par la conscience de l'Europe, comme par la conscience du
gouvernement britannique, ce gouvernement a trompe sa nation; il l'a
trompee pour la precipiter sans deliberation dans une guerre dont les
terribles effets commencent a se faire sentir en Angleterre, et dont les
resultats peuvent etre si decisifs pour les destinees futures du peuple
anglais.

Toutefois l'agresseur doit seul repondre des calamites qui pesent sur
l'humanite.

Malte, le motif de cette guerre, etait au pouvoir des Anglais; c'eut ete
a la France d'armer pour en assurer l'independance, et c'est la France
qui attend en silence la justice de l'Angleterre, et c'est l'Angleterre
qui commence la guerre et qui la commence sans la declarer.

Dans la dispersion de nos vaisseaux, dans la securite de notre commerce,
nos pertes devaient etre immenses; nous les avions prevues, et nous les
eussions supportees sans decouragement et sans faiblesse: heureusement
elles ont ete au-dessous de notre attente. Nos vaisseaux de guerre sont
rentres dans les ports de l'Europe; un seul, qui, depuis longtemps etait
condamne a n'etre plus qu'un vaisseau de transport, est tombe au pouvoir
de l'ennemi.

De 200 millions que les croiseurs anglais pouvaient ravir a autre
commerce, plus des deux tiers ont ete sauves: nos corsaires ont venge
nos pertes par des prises importantes, et les vengeront par de plus
importantes encore.

Tabago, Sainte-Lucie etaient sans defense, et n'ont pu que se rendre aux
premieres forces qui s'y sont presentees; mais nos grandes colonies nous
restent, et les attaques que nos ennemis ont hasardees contre elles ont
ete vaines.

Le Hanovre est en notre pouvoir: vingt-cinq mille hommes des meilleures
troupes ennemies ont pose les armes, et sont restes prisonniers de
guerre. Notre cavalerie s'est remontee aux depens de la cavalerie
ennemie, et une possession chere au roi d'Angleterre, est, entre nos
mains, le gage de la justice qu'il sera force de nous rendre.

Chaque jour le despotisme britannique ajoute a ses usurpations sur
les mers. Dans la derniere guerre, il avait epouvante les neutres,
en s'arrogeant, par une pretention inique et revoltante, le droit de
_declarer des cotes entieres en etat de blocus_. Dans cette guerre, il
vient d'augmenter son code monstrueux, du pretendu droit de _bloquer des
rivieres, des fleuves_.

Si le roi d'Angleterre a jure de continuer la guerre, jusqu'a ce qu'il
ait reduit la France a ces traites deshonorans que souscrivirent
autrefois le malheur et la faiblesse, la guerre sera longue. La France
a consenti dans Amiens a des conditions moderees; elle n'en reconnaitra
jamais de moins favorables; elle ne reconnaitra surtout jamais, dans le
gouvernement britannique, le droit de ne remplir de ses engagemens
que ce qui convient aux calculs progressifs de son ambition, le droit
d'exiger encore d'autres garanties apres la garantie de la foi donnee.
Eh! si le traite d'Amiens n'est point execute, ou seront, pour un traite
nouveau, une foi plus sainte et des sermens plus sacres!

La Louisiane est desormais associee a l'independance des Etats Unis
d'Amerique. Nous conservons la des amis que le souvenir d'une commune
origine attachera toujours a nos interets, et que des relations
favorables de commerce uniront long-temps a notre prosperite.

Les Etats-Unis doivent a la France leur independance; ils nous devront
desormais leur affermissement et leur grandeur.

L'Espagne reste neutre.

L'Helvetie est rassise sur ses fondemens, et sa constitution n'a
subi que les changemens que la marche du temps et des opinions lui a
commandes. La retraite de nos troupes atteste la securite interieure
et la fin de toutes ses divisions. Les anciennes capitulations ont ete
renouvelees, et la France a retrouve ses premiers et ses plus fideles
allies.

Le calme regne dans l'Italie; une division de l'armee de la republique
italienne traverse en ce moment la France pour aller camper avec les
notres sur les cotes de l'Ocean. Ces bataillons y trouveront partout des
vestiges de la patience, de la bravoure et des grandes actions de leurs
ancetres.

L'empire ottoman, travaille par les intrigues souterraines, aura, dans
l'interet de la France, l'appui que d'anciennes liaisons, un traite
recent et sa position geographique, lui donnent droit de reclamer.

La tranquillite rendue au continent par le traite de Luneville, est
assuree par les derniers actes de la diete de Ratisbonne. L'interet
eclaire des grandes puissances, la fidelite du gouvernement a cultiver
avec elles les relations de bienveillance et d'amitie, la justice,
l'energie de la nation et les forces de la republique en repondent.

_Le premier consul_, BONAPARTE.




Paris, le 28 pluviose an 12 (18 fevrier 1804).

_Reponse du premier consul a une deputation du senat[65]._

"Depuis le jour ou je suis arrive a la supreme magistrature, un grand
nombre de complots ont ete formes contre ma vie. Nourri dans les camps,
je n'ai jamais mis aucune importance a des dangers qui ne m'inspirent
aucune crainte.

"Je ne puis pas me defendre d'un sentiment profond et penible, lorsque
je songe dans quelle situation se trouverait aujourd'hui ce
grand peuple, si le dernier attentat avait pu reussir; car c'est
principalement contre la gloire, la liberte, les destinees du peuple
francais, que l'on a conspire.

"J'ai depuis long-temps renonce aux douceurs de la condition privee;
tous mes momens, ma vie entiere, sont employes a remplir les devoirs que
mes destinees et le peuple francais m'ont imposes.

"Le ciel veillera sur la France et dejouera le complot des mechans. Les
citoyens doivent etre sans alarmes: ma vie durera tant qu'elle sera
necessaire a la nation. Mais ce que je veux que le peuple francais sache
bien, c'est que l'existence, sans sa confiance et sans son amour, serait
pour moi sans consolation, et n'aurait plus aucun but."

_Le premier consul_, BONAPARTE.

[Footnote 65: Envoyee au sujet de la conspiration de Georges et de
Pichegru.]




Paris, le 28 pluviose an 12 (18 fevrier 1804).

_Reponse du premier consul a une deputation de la garde consulaire et du
corps composant la garde de Paris[66]._

"Que les soldats de la republique, qui avaient recu du peuple
l'honorable mission de le defendre contre ses ennemis, mission dont
les armees s'etaient acquittees avec autant de gloire que de bonheur,
avaient plus le droit que les autres citoyens de s'indigner des trames
que notre plus cruel ennemi avaient formees jusqu'au sein de la
capitale; que quels que soient les services rendus pur des citoyens,
ils n'en sont que plus coupables lorsqu'ils ourdissent contre elle des
trames criminelles; que les circonstances actuelles offriront a la
posterite deux inconcevables exemples....; qu'il a ete trois jours sans
pouvoir croire a des trames aussi noires qu'insensees; mais qu'il avait
ete force de se rendre a l'evidence des faits et de ne plus arreter la
marche de la justice; que jamais sous son gouvernement, des hommes quels
qu'ils soient, quels que soient les services qu'ils auront rendus, ne
fausseront leurs sermens et ne pratiqueront impunement des liaisons
avec les ennemis de la France.....; mais que dans les circonstances
actuelles, l'union de tous les Francais etait un spectacle consolant
pour son coeur; que ce n'etait pas a eux qu'il avait besoin de repeter
que ces attentats si souvent renouveles contre sa personne ne pourront
rien, n'eut-il autour de lui que le corps le moins nombreux de l'armee".

_Le premier consul_, BONAPARTE.

[Footnote 66: Envoyee apres la decouverte de la conspiration ourdie
par Georges et Pichegru, et dans laquelle le general Moreau se trouva
fortement compromis.]




Saint-Cloud, le 28 germinal an 12 (18 avril 1804).

_Au senat conservateur._

Senateurs,

Le senateur Joseph Bonaparte, grand officier de la legion d'honneur,
m'a temoigne le desir de partager les perils de l'armee, campee sur les
cotes de Boulogne, afin d'avoir part a sa gloire.

J'ai cru qu'il etait du bien de l'etat et que le senat verrait avec
plaisir qu'apres avoir rendu a la republique d'important services, soit
par la solidite de ses conseils dans les circonstances les plus graves,
soit par le savoir, l'habilete, la sagesse qu'il a deployes dans les
negociations successives du traite de Mortefontaine qui a termine nos
differens avec les Etats-Unis d'Amerique; de celui de Luneville, qui a
pacifie le continent; et dans ces derniers temps de celui d'Amiens,
qui avait retabli la paix entre la France et l'Angleterre, le senateur
Joseph Bonaparte fut mis en mesure de contribuer a la vengeance que se
promet le peuple francais pour la violation de ce dernier traite, et se
trouvat dans le cas d'acquerir de plus en plus des titres a l'estime de
la nation.

Ayant deja servi sous mes yeux dans les premieres campagnes de la guerre
et donne des preuves de son courage et de ses bonnes dispositions pour
le metier des armes, dans le grade de chef de bataillon, je l'ai nomme
colonel commandant le premier regiment de ligne, l'un des corps les
plus distingues de l'armee, et que l'on compte parmi ceux qui, toujours
places au poste le plus perilleux, n'ont jamais perdu leurs etendards,
et ont tres-souvent ramene ou decide la victoire.

Je desire en consequence que le senat agree la demande que lui fera le
senateur Joseph Bonaparte, de pouvoir s'absenter de la deliberation
pendant le temps ou les occupations de la guerre le retiendront a
l'armee.

BONAPARTE.




Saint Cloud, le 5 floreal an 12 (25 avril 1804).

_Au senat conservateur._

Senateurs,

J'ai nomme le senateur Serrurier gouverneur des Invalides. Je desire
que vous pensiez que les fonctions de cette place ne sont point
incompatibles avec celles de senateur.

Rien n'interesse aussi vivement la patrie que le bonheur de ces huit
mille braves, couverts de tant d'honorables blessures et echappes a tant
de dangers. Eh! a qui pouvait-il etre mieux confie qu'a un vieux soldat,
qui, dans les temps les plus difficiles, et en les conduisant a la
victoire, leur donna toujours l'exemple d'une severe discipline et de
cette franche intrepidite, premiere qualite du general. En voyant
leur gouverneur assis parmi les membres d'un corps qui veille a la
conservation de cette patrie, a la prosperite de laquelle ils ont tant
contribue, ils auront une nouvelle preuve de ma sollicitude pour tout ce
qui peut rendre plus honorable et plus douce la fin de leur glorieuse
carriere.

_Le premier consul_, BONAPARTE.




Saint-Cloud, le 5 floreal an 12 (25 avril 1804).

_Au senat conservateur._

Votre adresse du 6 germinal dernier n'a pas cesse d'etre presente a ma
pensee[67]. Elle a ete l'objet de mes meditations les plus constantes.

Vous avez juge l'heredite de la supreme magistrature necessaire pour
mettre le peuple francais a l'abri des complots de nos ennemis et
des agitations qui naitraient d'ambitions rivales. Plusieurs de nos
institutions vous ont, en meme temps, paru devoir etre perfectionnees
pour assurer, sans retour, le triomphe de l'egalite et de la liberte
publique, et offrir a la nation et au gouvernement la double garantie
dont ils ont besoin.

Nous avons ete constamment guides par cette grande verite: que la
souverainete reside dans le peuple francais, dans ce sens que tout, tout
sans exception, doit etre fait pour son interet, pour son bonheur
et pour sa gloire. C'est afin d'atteindre ce but que la supreme
magistrature, le senat, le conseil d'etat, le corps legislatif, les
colleges electoraux et les diverses branches de l'administration sont et
doivent etre institues.

A mesure que j'ai arrete mon attention sur ces grands objets, je me suis
convaincu davantage de la verite des sentimens que je vous ai exprimes,
et j'ai senti de plus en plus que, dans une circonstance aussi nouvelle
qu'importante, les conseils de votre sagesse et de votre experience
m'etaient necessaires pour fixer toutes mes idees.

Je vous invite donc a me faire connaitre votre pensee toute entiere.

Le peuple francais n'a rien a ajouter aux honneurs et a la gloire dont
il m'a environne; mais le devoir le plus sacre pour moi, comme le plus
cher a mon coeur, est d'assurer a ses enfans les avantages qu'il a
acquis par cette revolution qui lui a tant coute, surtout par le
sacrifice de ce million de braves, morts pour la defense de ses droits.

Je desire que nous puissions lui dire le 14 juillet de cette annee: "Il
y a quinze ans, par un mouvement spontane, vous courutes aux armes, vous
acquites la liberte, l'egalite et la gloire. Aujourd'hui ces premiers
biens des nations, assures sans retour, sont a l'abri de toutes les
tempetes; ils sont conserves a vous, et a vos enfans: des institutions
concues et commencees au sein des orages de la guerre interieure et
exterieure, developpees avec constance, viennent se terminer, au
bruit des attentats et des complots de nos plus mortels ennemis, par
l'adoption de tout ce que l'experience des siecles et des peuples
a demontre propre a garantir les droits que la nation avait juges
necessaires a sa dignite, a sa liberte, et a son bonheur.

BONAPARTE.

[Footnote 67: C'est l'adresse dans laquelle le senat suppliait le
premier consul de prendre des mesures pour _rendre son autorite
eternelle_. C'etait le premier pas fait vers la dignite d'empereur.]




Saint-Cloud, le 28 floreal an 12 (18 mai 1804).

_Reponse du premier consul au senat[68]._

Tout ce qui peut contribuer au bien de la patrie est essentiellement lie
a mon bonheur.

J'accepte le titre que vous croyez utile a la gloire de la nation.

Je soumets a la sanction du peuple la loi de l'heredite.

J'espere que la France ne se repentira jamais des honneurs dont elle
environnera ma famille.

Dans tous les cas, mon esprit ne sera plus avec ma posterite, le jour ou
elle cesserait de meriter l'amour et la confiance de la grande nation.

BONAPARTE.

[Footnote 68: Le senat s'etait rendu en corps a Saint-Cloud, pour
presenter au premier consul le senatus-consulte organique decrete dans
le jour, par lequel Napoleon Bonaparte etait declare empereur, et la
dignite imperiale rendue hereditaire dans sa famille.]



FIN DU TROISIEME LIVRE.




LIVRE QUATRIEME.

EMPIRE.

1804.


Paris, le 28 floreal an 12 (18 mai 1804).

Le serment de l'empereur est ainsi concu:

"Je jure de maintenir l'integrite du territoire de la republique; de
respecter et de faire respecter les lois du concordat et la liberte des
cultes; de respecter et de faire respecter l'egalite des droits, la
liberte politique et civile, l'irrevocabilite des ventes des biens
nationaux; de ne lever aucun impot, de n'etablir aucune taxe qu'en
vertu de la loi; de maintenir l'institution de la legion d'honneur; de
gouverner dans la seule vue de l'interet, du bonheur et de la gloire du
peuple francais."




Saint-Cloud, le 28 floreal an 12 (18 mai 1804).

_Aux consuls Cambaceres et Lebrun._

Citoyens consuls, Cambaceres et Lebrun, votre titre va changer; vos
fonctions et ma confiance restent les memes. Dans la haute dignite
d'archi-chancelier de l'empire, et d'archi-tresorier, dont vous allez
etre revetus, vous manifesterez, comme vous l'avez fait dans celle de
consuls, la sagesse de vos conseils, et les talens distingues qui vous
ont acquis une part aussi importante dans tout ce que je puis avoir fait
de bien. Je n'ai donc a desirer de vous que la continuation des memes
sentiment pour l'etat et pour moi.

NAPOLEON.




Paris, le 29 floreal an 12 (19 mai 1804).

_Reponse de l'empereur a une deputation de la garde imperiale[69]._

Je reconnais les sentimens de la garde pour ma personne; ma confiance
dans la bravoure et dans la fidelite des corps qui la composent est
entiere. Je vois constamment avec un nouveau plaisir des compagnons
d'armes echappes a tant de dangers, et couverts de tant d'honorables
blessures; et j'eprouve un sentiment de contentement lorsque je peux me
dire, en les considerant sous leurs drapeaux, qu'il n'est pas une des
batailles, pas un des combats livres durant ces quinze dernieres annees,
et dans les quatre parties du monde, qui n'ait eu parmi eux des temoins
et des acteurs.

NAPOLEON.

[Footnote 69: Envoyee pour le complimenter sur sa nouvelle dignite.]




Paris, le 6 prairial an 12 (26 mai 1804).

_Reponses de l'Empereur a differentes deputations[70].

A celle du tribunat._

Je vous remercie du soin que vous mettez a relever le peu de bien que
je puis avoir fait... Le tribunat a contribue par ses travaux a la
perfection des differens actes de la legislation de la France, et en
cela il a rempli le plus constant de mes voeux. Je me plais a tout
devoir au peuple; ce sentiment seul me rend chers les nouveaux honneurs
dont je suis revetu.

_A celle du college electoral du departement de la Vendee._

Les sentimens que vous m'exprimez me sont d'autant plus precieux que
votre departement a ete le theatre de plus de desastres, et que vous
avez eprouve plus de malheurs.

Lorsque les affaires de l'etat me permettront de visiter vos contrees,
je desire que les vestiges de la guerre aient disparu, et que je puisse
voir vos habitations relevees, votre agriculture prosperant, et
vos coeurs reunis par l'oubli du passe, l'amour du present, et les
esperances de l'avenir.

Je regarderai toujours comme un devoir, et il sera cher a mon coeur,
d'accorder une protection particuliere a vos contrees. Je compte aussi
en retour sur la sincerite des sentimens que vous m'exprimez au nom de
vos concitoyens.

_A celle du college electoral du departement du Haut-Rhin._

Je sais que le departement du Haut-Rhin a beaucoup souffert des
calamites de la guerre, et il doit jouir maintenant des bienfaits de la
paix.

Les sentimens que vous me temoignez en son nom me sont d'autant plus
agreables qu'ils me sont exprimes par un general qui s'est distingue
tant de fois sur les champs de bataille[71]. Je me plais a lui rendre ce
temoignage.

NAPOLEON.

[Footnote 70: Enroyees pour le complimenter sur son elevation a
l'empire.]

[Footnote 71: Le general senateur et marechal de l'empire Lefebvre.]




Saint-Cloud, le 4 messidor an 12 (23 juin 1804).

_Aux presidens et membres composant la cour de justice criminelle du
departement de la Seine, seante a Paris._

Notre coeur a ete d'autant plus affecte des complots nouveaux trames
contre l'etat, par les ennemis de la France, que deux hommes qui avaient
rendu de grands services a la patrie y ont pris part.

Par votre arret du 21 prairial dernier, vous avez condamne a la peine de
mort Athanase-Hyacinthe Bouvet de Lozier, l'un des complices. Son
crime est grand; mais nous avons voulu lui faire ressentir, dans cette
circonstance, les effets de cette clemence que nous avons toujours eue
en singuliere predilection.

En consequence, et apres avoir reuni en conseil prive dans notre palais
de Saint-Cloud, le 2 du present mois, l'archi-chancelier de l'empire,
l'archi-tresorier, le connetable, le grand-juge et ministre de la
justice, les ministres des relations exterieures et de la guerre,
les senateurs Francois de Neufchateau, Laplace et Fouche; les
conseillers-d'etat Regnault de Saint-Jean-d'Angely et Lacuee; et les
membres de la cour de cassation Muraire et Oudart, nous avons declare et
declarons faire grace de la peine capitale a Bouvet de Lozier, Armand
Gaillard, Frederic Lajolais.; Louis Russillion, Charles
d'Hozier, Francois Rochelle, Charles-Francois de Riviere, et
Armand-Francois-Heraclius Polignac, et commuer ladite peine en celle de
la deportation, qui s'effectuera dans un delai de quatre annees, pendant
lesquelles lesdits tiendront prison dans le lieu qui leur sera designe.

Mandons et ordonnons que les presentes lettres, scellees du sceau de
l'empire, vous seront presentees dans trois jours, a compter de leur
reception, par notre procureur-general pres ladite cour, en audience
publique, ou les impetrans seront conduits pour entendre la lecture,
debout et la tete, decouverte; que lesdites lettres seront de
suite transcrites sur vos registres sur la requisition du meme
procureur-general, avec annotation d'icelles en marge de la minute de
l'arret de condamnation.

NAPOLEON.




Saint-Cloud, le 21 messidor an 12 (10 juillet 1804).

_A M. Regnier, grand-juge, ministre de la justice._

Monsieur Regnier, grand-juge, au moment de la paix generale, j'ai reuni
le ministere de la police a celui de la justice. Les circonstances de
la guerre et les derniers evenemens m'ont convaincu de la necessite que
vous m'avez souvent representee, de reorganiser ce ministere, et m'ont
decide a ceder au desir que vous m'avez temoigne d'etre laisse tout
entier aux fonctions si importantes de grand-juge, ministre de la
justice. Je ne puis adherer a votre voeu sans vous temoigner la
satisfaction que j'ai eue de vos services, comme ministre de la police
generale. Rendu a votre ministere naturel, vous ne pourrez y apporter
plus de zele que vous ne l'avez fait jusqu'a ce jour; mais vous aurez
plus de temps a donner a cette partie si essentielle du gouvernement. La
bonne administration de la justice et la bonne composition des tribunaux
sont dans un etat ce qui a le plus d'influence sur la valeur et la
conservation des proprietes, et sur les interets les plus chers de tous
les citoyens.

Cette lettre n'ayant point d'autre objet, monsieur Regnier, grand-juge,
ministre de la justice, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

NAPOLEON.




Paris, le 26 messidor an 12 (15 juillet 1804).

<Paroles de l'empereur en faisant preter serment aux membres de la
legion-d'honneur, a la premiere distribution solennelle de cet ordre,
qui eut lieu le meme jour aux Invalides._

Commandans, officiers, legionnaires, citoyens et soldats, vous jurez
sur votre honneur de vous devouer au service de l'empire et a la
conservation de son territoire, dans son integrite; a la defense de
l'empereur, des lois de la republique et des proprietes qu'elles ont
consacrees; de combattre par tous les moyens que la justice, la raison
et les lois autorisent, toute entreprise qui tendrait a retablir le
regime feodal; enfin, vous jurez de concourir de tout votre pouvoir
au maintien de la liberte et de l'egalite, bases premieres de nos
constitutions. Vous le jurez.

NAPOLEON.




Calais, le 18 thermidor an 12 (6 aout 1804).

_A M. Chaptal, ministre de l'interieur._

Monsieur Chaptal, ministre de l'interieur, je vois avec peine
l'intention ou vous etes de quitter le ministere de l'interieur pour
vous livrer tout entier aux sciences; mais je cede a votre desir.
Vous remettrez le portefeuille a M. Portalis, ministre des cultes, en
attendant que j'aie definitivement pourvu a ce departement. Desirant
vous donner une preuve de ma satisfaction de vos services, je vous ai
nomme senateur. Dans ces fonctions eminentes qui vous laissent plus
de temps a donner a vos travaux pour la prosperite de nos arts et
les progres de notre industrie manufacturiere, vous rendrez d'utiles
services a l'etat et a moi.

Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

NAPOLEON.




_Decret contenant institution des prix decennaux._

Napoleon, empereur des Francais, a tous ceux qui les presentes lettres
verront, salut!

Etant dans l'intention d'encourager les sciences, les lettres et les
arts qui contribuent eminemment a l'illustration et a la gloire des
nations;

Desirant non-seulement que la France conserve la superiorite qu'elle a
acquise dans les sciences et dans les arts, mais encore que le siecle
qui commence l'emporte sur ceux qui l'ont precede;

Voulant aussi connaitre les hommes qui auront le plus participe a
l'eclat des sciences, des lettres et des arts;

Nous avons decrete et decretons ce qui suit:

Art. 1er. Il y aura de dix ans en dix ans, le jour anniversaire du 18
brumaire, une distribution de grands prix, donnes de notre propre main,
dans le lieu et avec la solennite qui seront ulterieurement regles.

2. Tous les ouvrages de sciences, de litterature et d'arts, toutes les
inventions utiles, tous les etablissemens consacres aux progres de
l'agriculture ou de l'industrie nationale, publies, connus ou formes
dans un intervalle de dix annees, dont le terme precedera d'un an
l'epoque de la distribution, concourront pour le grand prix.

3. La premiere distribution des grands prix se fera le 18 brumaire
an 18; et, conformement aux dispositions de l'article precedent, le
concours comprendra tous les ouvrages, inventions ou etablissemens,
publies ou connus depuis l'intervalle du 18 brumaire de l'an 7 au 18
brumaire de l'an 17.

4. Ces grands prix seront, les uns de la valeur de dix mille francs, les
autres de la valeur de cinq mille;

Les grands prix de la valeur de dix mille francs seront au nombre de
neuf, et decernes:

1 deg.. Aux auteurs des deux meilleurs ouvrages de science; l'un pour les
sciences physiques, l'autre pour les sciences mathematiques;

2 deg.. A l'auteur de la meilleure histoire ou du meilleur morceau
d'histoire, soit ancienne, soit moderne;

3 deg.. A l'inventeur de la machine la plus utile aux arts et aux
manufactures;

4 deg.. Au fondateur de l'etablissement le plus avantageux a l'agriculture
ou a l'industrie nationale; 5 deg.. A l'auteur du meilleur ouvrage
dramatique, soit comedie, soit tragedie, represente sur les theatres
francais;

6 deg.. Aux auteurs des deux meilleurs ouvrages, l'un de peinture, l'autre
de sculpture, representant des actions d'eclat ou des evenemens
memorables puises dans notre histoire;

7 deg.. Au compositeur du meilleur opera represente sur le theatre de
l'academie imperiale de musique.

6. Les grands prix de la valeur de cinq mille francs seront au nombre de
treize, et decernes:

1 deg.. Aux traducteurs de dix manuscrits de la bibliotheque imperiale ou
des autres bibliotheques de Paris, ecrits en langues anciennes on
en langues orientales, les plus utiles, soit aux sciences, soit a
l'histoire, soit aux belles-lettres, soit aux arts;

2 deg.. Aux auteurs des trois meilleurs petits poemes ayant pour sujet des
evenemens memorables de notre histoire, ou des actions honorables pour
le caractere francais.

7. Ces prix seront decernes sur le rapport et la proposition d'un
jury compose des quatre secretaires perpetuels des quatre classes
de l'institut, et des quatre presidens en fonction dans l'annee qui
precedera celle de la distribution.

NAPOLEON.




Saint-Cloud, le 30 brumaire an 13 (21 novembre 1804).

_A M. Champagny, ministre de l'interieur[72]._

Dans une ville composee de pres de quarante mille habitans, le zele de
tous devait suppleer aux corporations qui n'existent plus. Le ministre
de l'interieur fera connaitre aux habitans de Metz que j'aurais attendu
d'eux plus d'activite dans une circonstance ou elle etait commandee,
par des interets qui les touchaient de si pres, et par des sentimens si
naturels.

NAPOLEON.

[Footnote 72: En reponse a une lettre ou le ministre faisait part a
l'empereur d'un violent incendie qui avait eu lieu a Metz le 17, et
pretendait qu'il n'avait ete aussi violent que parce que l'abolition des
anciennes corporations d'ouvriers avait empeche ceux-ci de preter leur
secours.]




Paris, le 9 frimaire an 13 (30 novembre 1804.)

_A MM. les membres du corps municipal de notre bonne ville de Paris._

Messieurs les membres du corps municipal de notre bonne ville de Paris,
la divine Providence et les constitutions de l'empire ayant place la
dignite imperiale hereditaire dans notre famille, nous avons designe le
11 du present mois de frimaire et l'eglise metropolitaine de Paris pour
le jour et le lieu de notre sacre et de notre couronnement; nous aurions
voulu pouvoir, dans cette auguste circonstance, rassembler dans une meme
enceinte, non-seulement tous les habitans de la capitale de l'empire,
mais encore l'universalite des citoyens qui composent la nation
francaise; dans l'impossibilite de realiser une chose gui aurait eu tant
de pris pour notre coeur, desirant que ces solennites recoivent leur
principal eclat de la reunion d'un grand nombre de citoyens distingues
par leur devouement a l'etat et a ma personne, et voulant donner a notre
bonne ville de Paris un temoignage particulier de notre affection,
nous avons pour agreable que le corps municipal entier assiste a ces
ceremonies.

Nous vous faisons, en consequence, cette lettre, pour que vous ayez a
vous rendre ledit jour, 11 frimaire, dans l'eglise metropolitaine, a
l'heure et dans l'ordre gui vous seront indiques par notre grand maitre
des ceremonies.

Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

NAPOLEON.




Paris, le 10 frimaire an 13 (1er decembre 1804).

_Reponse de l'empereur au senat venu en corps pour le remercier d'avoir
accepte la dignite d'empereur._

Je monte au trone ou m'ont appele les voeux unanimes du senat, du peuple
et de l'armee, le coeur plein du sentiment des grandes destinees, de ce
peuple, que du milieu des camps j'ai, le premier, salue du nom de grand.

Depuis mon adolescence, mes pensees tout entieres lui sont devolues; et
je dois le dire ici, mes plaisirs et mes peines ne se composent plus
aujourd'hui que du bonheur ou du malheur de mon peuple.

Mes descendans conserveront long-temps ce trone, le premier de
l'univers.

Dans les camps, ils seront les premiers soldats de l'armee, sacrifiant
leur vie pour la defense de leur pays.

Magistrats, ils ne perdront jamais de vue que le mepris des lois et
l'ebranlement de l'ordre social ne sont que le resultat de la faiblesse
et de l'incertitude des princes.

Vous, senateurs, dont les conseils et l'appui ne m'ont jamais manque
dans les circonstances les plus difficiles, votre esprit se transmettra
a vos successeurs; soyez toujours les soutiens et les premiers
conseillers de ce trone si necessaire au bonheur de ce vaste empire.

NAPOLEON.




Paris, le 14 frimaire an 13 (5 decembre 1804).

_Paroles de l'empereur en distribuant les aigles imperiales aux
differentes armes de l'armee._

Soldats, voila vos drapeaux; ces aigles vous serviront toujours de
point de ralliement; ils seront partout ou votre empereur les jugera
necessaires pour la defense de son trone et de son peuple.

Vous jurez de sacrifier votre vie pour les defendre et de les maintenir
constamment par votre courage sur le chemin de l'honneur et de la
victoire. Vous le jurez.

NAPOLEON.




Au palais des Tuileries, le 21 frimaire an 13 (13 decembre 1804).

_Au senat conservateur._

Senateurs,

Les constitutions de l'empire ayant statue que les actes qui constatent
les naissances, les mariages et les deces des membres de la famille
imperiale, seront transmis, sur un ordre de l'empereur, au senat,
nous avons charge notre cousin l'archi-chancelier de l'empire de vous
presenter les actes qui constatent la naissance de Napoleon Charles, ne
le 18 vendemiaire an 11, et de Napoleon Louis, ne le 19 vendemiaire an
13, fils du prince Louis notre frere, et nous invitons le senat a en
ordonner, conformement aux constitutions, la transcription sur ses
registres, et le depot dans ses archives. Ces princes heriteront de
l'attachement de leur pere pour notre personne, de son amour pour ses
devoirs, et de ce premier sentiment qui porte tout prince appele a de si
hautes destinees a considerer constamment l'interet de la patrie et le
bonheur de la France comme l'unique objet de sa vie.

NAPOLEON.




Paris, le 26 frimaire an 13 (17 decembre 1804).

_A M. Francois de Neufchateau, president du senat._

Monsieur Francois de Neufchateau, president du senat, voulant donner un
temoignage de notre satisfaction aux habitans de notre bonne ville de
Paris dans la personne de M. Beviere, l'un de ses maires, et doyen
d'age du corps municipal, et desirant en meme temps honorer les vertus
publiques et privees dont ce magistrat a donne l'exemple pendant tant
d'annees, nous l'avons nomme a une place de senateur. Nous ordonnons
en consequence qu'expedition de notre decret de nomination vous soit
transmise, afin que vous en donniez connaissance au senat.

Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

NAPOLEON.




Paris, le 27 frimaire an 13 (18 decembre 1804).

_Reponse de l'empereur a un discours du corps municipal de Paris le jour
de la fete que lui donna la ville pour celebrer son couronnement._

Messieurs du corps municipal, je suis venu au milieu de vous pour donner
a ma bonne ville de Paris l'assurance de ma protection speciale; dans
toutes les circonstances je me ferai un plaisir et un devoir de lui
donner des preuves particulieres de ma bienveillance; car je veux que
vous sachiez que dans les batailles, dans les plus grands perils, sur
les mers, au milieu des deserts meme, j'ai eu toujours en vue l'opinion
de cette grande capitale de l'Europe, apres toutefois le suffrage tout
puissant sur mon coeur de la posterite.

NAPOLEON.




Paris, le 6 nivose an l3 (27 decembre 1804).

_Discours prononce par l'empereur a l'ouverture du corps legislatif._

"Messieurs les deputes des departemens au corps legislatif, messieurs
les tribuns et les membres de mon conseil-d'etat, je viens presider a
l'ouverture de votre session. C'est un caractere plus imposant et
plus auguste que je veux imprimer a vos travaux. Princes, magistrats,
citoyens, soldats, nous n'avons tous dans notre carriere qu'un seul
but, l'interet de la patrie. Si ce trone sur lequel la Providence et la
volonte de la nation m'ont fait monter est cher a mes yeux, c'est parce
que seul il peut defendre et conserver les interets les plus sacres du
peuple francais. Sans un gouvernement fort et paternel, la France aurait
a craindre le retour des maux qu'elle a soufferts. La faiblesse du
pouvoir supreme est la plus affreuse calamite des peuples. Soldat ou
premier consul, je n'ai eu qu'une pensee; empereur, je n'en ai pas
d'autre: les prosperites de la France. J'ai ete assez heureux pour
l'illustrer par des victoires, pour la consolider par des traites, pour
l'arracher, aux discordes civiles et y preparer la renaissance des
moeurs, de la societe et de la religion. Si la mort ne me surprend pas
au milieu de mes travaux, j'espere laisser a la posterite un souvenir
qui serve a jamais d'exemple ou de reproche a mes successeurs.

"Mon ministre de l'interieur vous fera l'expose de la situation de
l'empire; les orateurs de mon conseil-d'etat vous presenteront les
differens besoins de la legislation. J'ai ordonne qu'on mit sous vos
yeux les comptes que mes ministres m'ont rendus de la gestion de leur
departement. Je suis satisfait de l'etat prospere de nos finances.
Quelles que soient les depenses, elles sont couvertes par les recettes.
Quelqu'etendus qu'aient ete les preparatifs qu'a necessites la guerre
dans laquelle nous sommes engages, je ne demanderai a mon peuple aucun
nouveau sacrifice.

"Il m'aurait ete doux, a une epoque aussi solennelle, de voir la paix
regner sur le monde; mais les principes politiques de nos ennemis, leur
conduite recente envers l'Espagne, en font connaitre les difficultes.
Je ne veux pas accroitre le territoire de la France, mais en maintenir
l'integrite; Je n'ai point l'ambition d'exercer en Europe une plus
grande influence, mais je ne veux pas decheoir de celle que j'ai
acquise. Aucun etat ne sera incorpore dans l'empire; mais je ne
sacrifierai pas mes droits, les liens qui m'attachent aux etats que j'ai
crees.

"En me decernant la couronne, mon peuple a pris l'engagement de faire
tous les efforts que requerraient les circonstances pour lui conserver
cet eclat qui est necessaire a sa prosperite et a sa gloire comme a la
mienne. Je suis plein de confiance dans l'energie de la nation et dans
ses sentimens pour moi. Ses plus chers interets sont l'objet constant de
mes sollicitudes.

"Messieurs les deputes des departemens au corps legislatif, messieurs
les tribuns et les membres de mon conseil d'etat, votre conduite pendant
la session precedente, le zele qui vous anime pour la patrie, pour ma
personne, me sont garans de l'assistance que je vous demande, et que je
trouverai en vous pendant le cours de cette session."

NAPOLEON.




Paris, le 12 nivose an 13 (2 janvier 1805).

_A Sa Majeste George III, roi d'Angleterre._

Monsieur mon frere, appele au trone par la Providence et par les
suffrages du senat, du peuple et de l'armee, mon premier sentiment est
un voeu de paix. La France et l'Angleterre usent leur prosperite; elles
peuvent lutter des siecles. Mais leurs gouvernemens remplissent-ils bien
le plus sacre de leurs devoirs? Et tant de sang verse inutilement et
sans la perspective d'aucun but, ne les accuse-t-il pas dans leur propre
conscience? Je n'attache pas de deshonneur a faire le premier pas; j'ai
assez, je pense, prouve au monde que je ne redoute aucune chance de la
guerre; elle ne m'offre d'ailleurs rien que je doive redouter. La paix
est le voeu de mon coeur; mais la guerre n'a jamais ete contraire a
ma gloire. Je conjure V.M. de ne pas se refuser au bonheur de donner
elle-meme la paix au monde; qu'elle ne laisse pas cette douce
satisfaction a ses enfans, car enfin il n'y eut jamais de plus belles
circonstances ni de moment plus favorable pour faire taire toutes les
passions et ecouter uniquement le sentiment de l'humanite et de la
raison. Ce moment une fois perdu, quel terme assigner a une guerre que
tous mes efforts n'auraient pu terminer? V.M. a plus gagne en dix ans en
territoire et en richesse que l'Europe n'a d'etendue; la nation est
au plus haut point de prosperite. Que peut-elle esperer de la guerre?
coaliser quelques puissances du continent? Le continent restera
tranquille; une coalition ne ferait qu'accroitre la puissance et la
grandeur continentale de la France. Renouveler des troubles interieurs?
Les temps ne sont plus les memes. Detruire nos finances? Des finances
fondees sur une bonne agriculture ne se detruisent jamais. Enlever a
la France ses colonies? Les colonies sont pour la France un objet
secondaire; et S.M. n'en possede-t-elle deja pas plus qu'elle n'en peut
garder? Si V. M. veut elle-meme y songer, elle verra que la guerre est
sans but, sans aucun resultat presumable pour elle. Eh! quelle triste
perspective de faire battre les peuples pour qu'ils se battent! Le monde
est assez grand pour que nos deux nations puissent y vivre, et la raison
a assez de puissance pour qu'on trouve les moyens de tout concilier, si
de part et d'autre on en a la volonte. J'ai toutefois rempli un devoir
saint et precieux a mon coeur. Que V.M. croie a la sincerite des
sentimens que je viens de lui exprimer et a mon desir de lui en donner
des preuves, etc., etc.

Sur ce, je prie Dieu, monsieur mon frere, qu'il vous ait en sa sainte et
digne garde.

NAPOLEON.




Au palais des Tuileries, le 12 pluviose an 13 (1er. fevrier 18o5).

_Message au senat conservateur._

Senateurs,

Nous avons nomme grand-amiral de l'empire notre beau-frere le general
Murat. Nous avons voulu non-seulement reconnaitre les services qu'il a
rendus a la patrie et l'attachement particulier qu'il a montre a notre
personne dans toutes les circonstances de sa vie, mais rendre aussi ce
qui est du a l'eclat et a la dignite de notre couronne, en elevant au
rang de prince une personne qui nous est de si pres attachee par les
liens du sang.

NAPOLEON.




Au palais des Tuileries, le 12 pluviose an 13 (1er fevrier 1805).

_Message au senat conservateur._

Senateurs,

Nous avons nomme notre beau-fils, Eugene Beauharnais, archi-chancelier
d'etat de l'empire. De tous les actes de notre pouvoir, il n'en est
aucun qui soit plus doux a notre coeur.

Eleve par nos soins et sous nos yeux, depuis son enfance, il s'est
rendu digne d'imiter, et avec l'aide de Dieu, de surpasser un jour les
exemples et les lecons que nous lui avons donnes.

Quoique jeune encore, nous le considerons des aujourd'hui, par
l'experience que nous en avons faite dans les plus grandes
circonstances, comme un des soutiens de notre trone, et un des plus
habiles defenseurs de la patrie.

Au milieu des sollicitudes et des amertumes inseparables du haut rang
ou nous sommes place, notre coeur a eu besoin de trouver des affections
douces dans la tendresse et la constante amitie de cet enfant de notre
adoption; consolation sans doute necessaire a tous les hommes, mais plus
communement a nous, dont tous les instans sont devoues aux affaires des
peuples.

Notre benediction accompagnera ce jeune prince dans toute sa carriere;
et, seconde par la Providence, il sera un jour digne de l'approbation de
la posterite.

NAPOLEON.




Paris, le 21 pluviose an 13 (10 fevrier 1805).

_Reponse de l'empereur a une deputation du corps legislatif[73]._

Messieurs les deputes des departemens au corps legislatif,

"Lorsque j'ai resolu d'ecrire au roi d'Angleterre, j'ai fait le
sacrifice du ressentiment le plus legitime et des passions les plus
honorables. Le desir d'epargner le sang de mon peuple m'a eleve
au-dessus des considerations, qui determinent ordinairement les hommes.
Je serai toujours pret a faire les memes sacrifices. Ma gloire, mon
bonheur, je les ai places dans le bonheur de la generation actuelle.
Je veux, autant que je pourrai y influer, que le regne des idees
philantropiques et genereuses soit le caractere du siecle. C'est a moi a
qui de tels sentimens ne peuvent etre imputes a faiblesse, c'est a
nous, c'est au peuple le plus doux, le plus eclaire, le plus humain, de
rappeler aux nations civilisees de l'Europe qu'elles ne forment qu'une
seule famille, et que les efforts qu'elles emploient dans leurs
dissensions civiles sont des atteintes a la prosperite commune.
Messieurs les deputes des departemens au corps legislatif, je compte sur
votre assistance, comme sur la bravoure de mon armee".

NAPOLEON.

[Footnote 73: Envoyee pour le feliciter sur sa lettre au roi
d'Angleterre.]




Paris le 21 pluviose an 13 (10 fevrier 1805).

_Reponse de l'empereur au tribunat[74]._

La generation actuelle a besoin de bonheur et de repos; et la victoire
ne s'obtient qu'avec le sang des peuples. Le bonheur du mien est mon
premier devoir comme mon premier sentiment.

Je sens vivement tout ce que vous me dites.

La plus douce recompense de tout ce que je puis avoir fait de bien sera
toujours pour moi l'union et l'amour de ce grand peuple.

NAPOLEON.

[Footnote 74: Dont une deputation avait ete envoyee pour le meme objet.]




Paris, le 21 pluviose an 13 (10 fevrier 1805).

_Paroles de l'empereur en donnant aux grands dignitaires de l'empire la
grande decoration de la legion d'honneur._

Messieurs,

La grande decoration vous rapproche de ce trone; elle peut exiger des
sermens nouveaux, elle ne vous impose pas de nouvelles obligations.
C'est un complement aux institutions de la legion d'honneur. Cette
grande decoration a aussi un but particulier, celui de lier a nos
institutions les institutions des differens etats de l'Europe, et de
montrer le cas et l'estime que je fais, que nous faisons de ce qui
existe chez les peuples nos voisins et nos amis.




Au palais des Tuileries, le 25 pluviose an 13 (14 fevrier 1805).

_Au corps legislatif._

Legislateurs,

Conformement a l'article 9 du senatus-consulte du 28 frimaire an 12,
portant que les candidats pour la nomination du president du corps
legislatif, seront presentes dans le cours de la session annuelle pour
l'annee suivante et a l'epoque de cette session qui sera designee, nous
vous invitons a proceder aux operations relatives a cette presentation.

NAPOLEON.




Paris, le 10 ventose an 13 (1er mars 1805).

_Note inscrite dans le Moniteur._

[75]M. Pitt n'avait pas besoin de ce vote de 5,000,000 livres sterling.
On sait tres-bien depuis deux ans, que s'il est un prince assez ennemi
de sa maison, de son trone, de ses peuples, pour vouloir vendre son
repos, les destins futurs de sa famille et le sang de ses sujets,
l'Angleterre est la pour les lui payer avec cet or acquis par le
monopole aux depens de tous les peuples de l'Europe. Le gouvernement
anglais donne au monde le spectacle odieux de la plus grande immoralite.
Ses agens parcourent, la bourse a la main, tous les cabinets, et partout
les puissances rejettent avec horreur cet argent de la corruption qui
ne peut produire que le remords et le malheur. Que l'Angleterre soit
disposee a fournir plusieurs centaines de millions aux puissances qui
voudront recommencer la lutte, c'est une chose connue qu'il n'etait pas
necessaire de proclamer de nouveau. Ce que le vote de M. Pitt manifeste
avec une egale evidence, c'est cet etat d'aveuglement qui ne lui permet
pas de voir que l'Europe veut le repos, et que si ceux qui cherchent a
la faire rentrer dans une mer d'incertitude et de sang etaient renverses
a leur tour, ils tomberaient aux acclamations de tous les peuples.

L'argent est utile aux coalitions, on ne l'ignore pas; mais ce n'est
point avec de l'argent qu'on fait les coalitions. Quelle est celle des
grandes puissances de l'Europe qui ne depense dans une campagne active
le double et le triple de ce que vous pouvez lui offrir? Elle repand, de
plus, le sang de ses sujets; mais cet element n'entre jamais dans vos
calculs.

C'est en suivant cette politique sage et mesuree, en ayant de la
prevoyance dans la prosperite, en se montrant prets a secourir ses amis
dans le malheur, et a faire des sacrifices pour leur avantage, qu'on
a des allies. Cet usage n'est pas le votre; votre seule politique, le
grand Frederic l'a dit il y a long-temps, est d'aller frapper a toutes
les portes, une bourse a la main. Mais les funestes effets de cette
politique ont ete demontres par l'experience. Gardez donc votre or; et
pour peu que vous soyez animes par l'interet de votre patrie, faites la
paix, et prenez dans la paix des principes moderes. Vous aurez le temps
de payer votre dette et de vous assurer la possession de ces richesses
immenses que vous accumulez, de ces immenses Indes qui gemissent sous
votre domination.

On a fait au devant de vous les premiers pas pour la paix, et comment
avez-vous repondu a ces avances? en mettant, a l'ouverture du parlement,
des injures dans la bouche de votre roi, en violant enfin le secret
de vos negociations, ce qui a donne le caractere le plus evident a
l'intention ou vous etiez qu'elles n'eussent aucune suite.

[Footnote 75: M. Pitt avait demande au parlement britannique un vote de
5,000,000 liv. sterlings pour _engager les puissances du continent a
contracter une alliance avec le roi d'Angleterre._]




Paris, le 26 ventose an 13 (17 mars 1805).

_Reponse de l'empereur a la grande deputation de la republique
italienne, venue a Paris pour lui offrir la couronne de fer d'Italie._

Depuis le moment ou nous parumes pour la premiere fois dans vos
contrees, nous avons toujours eu la pensee de creer independante et
libre la nation italienne; nous avons poursuivi ce grand objet au milieu
des incertitudes des evenemens.

Nous formames d'abord les peuples de la rive droite du Po en republique
cispadane, et ceux de la rive gauche en republique transpadane.

Depuis, de plus-heureuses circonstances nous permirent de reunir ces
etats et d'en former la republique cisalpine.

Au milieu des soins de toute espece qui nous occupaient alors, nos
peuples d'Italie furent touches de l'interet que nous portames a tout
ce qui pouvait assurer leur prosperite et leur bonheur; et lorsque,
quelques annees apres, nous apprimes au bord du Nil que notre ouvrage
etait renverse, nous fumes sensible aux malheurs auxquels vous etiez,
en proie. Grace a l'invincible courage de nos armees, nous parumes dans
Milan lorsque nos peuples d'Italie nous croyaient encore sur les bords
de la mer Rouge.

Notre premiere volonte, encore tout couvert du sang et de la poussiere
des batailles, fut la reorganisation de la patrie italienne.

Les statuts de Lyon remirent la souverainete entre les mains de la
consulte et des colleges, ou nous avions reuni les differens elemens qui
constituent les nations.

Vous crutes alors necessaire a vos interets que nous fussions le chef de
votre gouvernement; et aujourd'hui persistant dans la meme pensee,
vous voulez que nous soyons le premier de vos rois. La separation des
couronnes de France et d'Italie, qui peut etre utile pour assurer
l'independance de vos descendens, serait dans ce moment funeste a votre
existence et a votre tranquillite. Je la garderai cette couronne, mais
seulement tout le temps que vos interets l'exigeront; et je verrai avec
plaisir arriver le moment ou je pourrai la placer sur une plus jeune
tete qui, animee de mon esprit, continue mon ouvrage, et soit toujours
prete a sacrifier sa personne et ses interets a la surete et au bonheur
du peuple sur lequel la Providence, les constitutions du royaume et ma
volonte l'auront appele a regner.

NAPOLEON.




Paris, le 28 ventose an 13 (18 mars 1805).

_Au senat conservateur._

Senateurs, La principaute de Piombino que la France possede depuis
plusieurs annees, a ete depuis ce temps administree sans regle et sans
surveillance. Situee au milieu de la Toscane, eloignee de nos autres
possessions, nous avons juge convenable d'y etablir un regime
particulier. Le pays de Piombino nous interesse par la facilite qu'il
offre pour communiquer avec l'ile d'Elbe et la Corse. Nous avons donc
pense devoir donner ce pays, sous le haut domaine de la France, a notre
soeur la princesse Eliza, en conferant a son mari le titre de prince de
l'empire. Cette donation n'est pas l'effet d'une tendresse particuliere,
mais une chose conforme a la saine politique, a l'eclat de notre
couronne et a l'interet de nos peuples.

NAPOLEON.




Paris, le 27 ventose an 13 (18 mars 1805).

_Discours de l'empereur au sein du senat en lui faisant part de son
acceptation de la couronne d'Italie._`

"Senateurs, nous avons voulu dans cette circonstance nous rendre au
milieu de vous, pour faire connaitre, sur un des objets les plus
important de l'etat, notre pensee toute entiere.

"La force et la puissance de l'empire francais sont surpassees par la
moderation qui preside a toutes nos transactions politiques.

"Nous ayons conquis la Hollande, les trois quarts de l'Allemagne, la
Suisse, l'Italie toute entiere; nous avons ete moderes au milieu de la
plus grande prosperite. De tant de provinces nous n'avons garde que ce
qui etait necessaire pour nous maintenir au meme point de consideration
et de puissance ou a toujours ete la France. Le partage de la Pologne,
les provinces soustraites a la Turquie, la conquete des Indes et de
presque toutes les colonies avaient rompu a notre detriment l'equilibre
general.

"Tout ce que nous a vous juge inutile, pour le retablir, nous l'avons
rendu, et par la nous avons agi conformement au principe qui nous a
constamment dirige, de ne jamais prendre les armes pour de vains projets
de grandeur, ni par l'appat des conquetes.

"L'Allemagne a ete evacuee; ses provinces ont ete restituees aux
descendans de tant d'illustres maisons qui etaient perdues pour
toujours, si nous ne leur eussions accorde une genereuse protection.
Nous les avons relevees et raffermies, et les princes d'Allemagne ont
aujourd'hui plus d'eclat et de splendeur que n'en ont jamais eu leurs
ancetres.

L'Autriche elle-meme, apres deux guerres malheureuses, a obtenu l'etat
de Venise. Dans tous les temps elle eut echange, de gre a gre, Venise
contre les provinces qu'elle a perdues.

"A peine conquise, la Hollande a ete declaree independante. Sa reunion a
notre empire eut ete le complement de notre systeme commercial, puisque
les plus grandes rivieres de la moitie de notre territoire debouchent en
Hollande; cependant la Hollande est independante, et ses douanes, son
commerce et son administration se regissent au gre de son gouvernement.

"La Suisse etait occupee par nos armees, nous l'avions defendue contre
les forces combinees de l'Europe. Sa reunion eut complete notre
frontiere militaire. Toutefois, la Suisse se gouverne par l'acte de
mediation, au gre de ses dix-neuf cantons, independante et libre.

"La reunion du territoire de la republique italienne a l'empire francais
eut ete utile au developpement de notre agriculture; cependant, apres la
seconde conquete, nous avons, a Lyon, confirme son independance; nous
faisons plus aujourd'hui, nous proclamons le principe de la separation
des couronnes de France et d'Italie, en assignant pour l'epoque de cette
separation, l'instant ou elle devient possible et sans dangers pour nos
peuples d'Italie.

"Nous avons accepte et nous placerons sur notre tete cette couronne
de fer des anciens Lombards pour la retremper, la raffermir, et pour
qu'elle ne soit point brisee au milieu des tempetes qui la menaceront,
tant que la Mediterranee ne sera pas rentree dans son etat habituel.

"Mais nous n'hesitons pas a declarer que nous transmettrons cette
couronne a un de nos enfans legitimes, soit naturel, soit adoptif, le
jour ou nous serons sans alarmes sur l'independance que nous avons
garantie, des autres etats de la Mediterranee.

"Le genie du mal cherchera en vain des pretextes pour remettre le
continent en guerre; ce qui a ete reuni a notre empire par les lois
constitutionnelles y restera reuni. Aucune nouvelle province n'y sera
incorporee; mais, les lois de la republique batave, l'acte de mediation
des dix-neuf cantons suisses et le premier statut du royaume d'Italie,
seront constamment sous la protection de notre-couronne, et nous ne
souffrirons jamais qu'il y soit porte atteinte.

"Dans toutes les circonstances et dans toutes les transactions, nous
montrerons la meme moderation, et nous esperons que notre peuple n'aura
plus besoin de deployer ce courage et cette energie qu'il a toujours
montres pour defendre ses legitimes droits.




Paris, le 4 germinal an 13 (26 mars 1805).

_Reponse de l'empereur a une deputation du conseil-d'etat[76]._

Je suis bien touche des sentimens que vient de m'exprimer, au nom du
conseil-d'etat, l'un de ses presidens[77]. Je suis convaincu que ses
membres s'occuperont toujours avec interet et avec zele de tout ce qui
pourra ajouter au honneur de mes peuples et a l'eclat de ma couronne;
car j'ai toujours trouve parmi eux de vrais amis.

[Footnote 76: Envoye pour le feliciter sur son nouveau titre de roi
d'Italie.]

[Footnote 77: M. Defermon.]




Paris, le 12 prairial an 13 (1er juin 1805).

_Notes inscrites dans le Moniteur, en reponse a un article du
Morning-Chronicle, rapportant comme certaine une alliance entre
l'Angleterre, la Russie et la Suede._

Les Anglais ne perdent point l'habitude d'inventer des nouvelles, de les
repandre chez eux et de les propager ensuite dans toute l'Europe. Ils
sont trop attaches a cette ressource pour ne pas en user sans cesse.
Il est vrai que huit ou dix jours apres la publication d'une fausse
nouvelle, ils la contredisent eus-memes; mais ces huit ou dix jours se
sont ecoules, le change s'est soutenu, et l'occasion arrive de mettre
au jour une nouvelle faussete qu'ils accreditent meme par des pieces
tres-officielles; ainsi de suite pour tous les mois, pour toutes les
semaines de l'annee. Ce systeme de mensonge a beaucoup de rapport avec
le systeme de finances tant vante en Angleterre. On est oblige de
depenser dix-huit millions et l'on n'a que neuf millions de revenu. On
fait un emprunt; mais on affecte le paiement de cet emprunt sur une
branche de revenu, ce qui diminue d'autant le revenu des annees
suivantes. Il est vrai que l'annee qui suit on n'augmente pas davantage
les recettes directes de l'echiquier; mais on fait de nouveaux emprunts
et l'on cree un autre deficit pour les autres annees. On va de la sorte
tout aussi long-temps que l'on peut aller, et l'on ira en effet jusqu'a
l'inevitable catastrophe qui fera sentir au peuple anglais le vide et
les consequences funestes d'un tel systeme. Mais revenons a l'article
curieux dont ces observations nous ont ecartes.

Lorsque l'empereur, au sortir meme de la metropole de Paris, fit des
propositions de paix au roi d'Angleterre, le roi d'Angleterre les eluda,
et osa dire en plein parlement que les traites qui le liaient avec
la Russie l'obligeaient, avant de repondre, de s'entendre avec cette
puissance. Nous dimes alors ce que nous pensions de cette assertion, et
les six mois qui viennent de s'ecouler ont assez justifie notre opinion;
toute l'Europe est maintenant convaincue que l'Angleterre n'avait pas
d'alliance avec la Russie; qu'elle avait employe dans cette circonstance
un-veritable subterfuge, tout aussi faux que celui dont S.M. britannique
se servit dans son message du 7 mars, lorsqu'elle assura que les ports
de France et de Hollande etaient pleins d'armemens et de troupes
destinees a envahir l'Angleterre. Aujourd'hui que le cabinet de
Saint-Petersbourg a refuse d'adopter les vues de l'ambassadeur Woronzow;
qui reside a Londres pour la Russie, et qui est beaucoup moins Russe
qu'Anglais; aujourd'hui que l'empereur Alexandre a declare qu'il voulait
etre neutre, ne prendre part ni pour la France ni pour l'Angleterre,
mais intervenir dans leur querelle, pour aider autant qu'il sera
possible le retablissement de la paix generale; aujourd'hui enfin que
ce souverain a fait demander des passe-ports pour un de ses chambellans
qu'il envoye en France, le gouvernement anglais craint le mauvais effet
que de telles dispositions feraient a Londres, dans un moment surtout ou
la faiblesse et l'ineptie de son systeme de guerre deviennent sensibles
pour tous les habitans de la Grande-Bretagne; il suppose aussitot un
traite d'alliance offensive et defensive avec la Russie; il pretend que
si l'empereur Alexandre envoye aupres de l'empereur Napoleon, c'est pour
notifier un ultimatum et tracer le cercle de Popilius. Rien n'est plus
faux que tout cela; mais aussi rien n'est plus conforme aux nobles
habitudes du cabinet de Londres. C'est en dire assez sur cet objet; il
nous parait convenable de saisir cette occasion de revenir sur le passe,
et d'apprendre aux Anglais que si, lorsque le jeune lord Withworth eut
l'impertinence de dire que s'il n'avait pas une reponse, dans trente-six
heures, il quitterait la France, l'empereur, alors premier consul, ne le
fit pas prendre, jeter dans une chaise de poste, et reconduire a Calais,
c'est que chaque jour de delai faisait rentrer quelques-uns de nos
vaisseaux de commerce. Il n'y eut par alors un moment d'hesitation, et
la guerre etait decidee depuis l'instant ou le roi d'Angleterre avait
insulte la nation francaise dans son parlement,

Il fallait etre aussi depourvu de sens ou aussi aveugle que l'etait
alors le ministere britannique, pour penser que l'empereur, dont le
caractere est assez connu en Europe, aurait la faiblesse de laisser
outrager impunement la nation. Il est temps que l'Angleterre s'accoutume
enfin au nouvel etat de choses, et qu'elle se mette bien dans la pensee
qu'une nation qui a des cotes si etendues, dont la population, est
quatre fois plus considerable que la sienne, dont les habitans sont au
moins aussi braves, ne consentira jamais a se laisser desheriter du
commerce de l'univers. La France combattra avec les memes armes qu'on
emploiera contre elle. Si son gouvernement est attaque par les papiers
anglais, les journaux francais diront au gouvernement anglais des
verites qu'il n'aimera surement pas entendre; si le roi, dans ses
discours au parlement, se fait l'echo de ses ministres pour insulter
encore la France, on sera force de lui repondre, et par les exposes
de la situation de l'empire, et par les discours que nos orateurs
prononcent dans le sein de nos principales autorites. Si enfin
l'Angleterre nous combat par les privileges exclusifs, nous la
combattrons par les privileges exclusifs; si c'est par des actes de
navigation, nous lui repondrons par des actes de navigation; mais tant
que nous aurons des bois dans nos forets; tant que notre population se
renouvellera sur nos cotes, que l'Angleterre ne compte pas de notre part
sur une lache condescendance; une paix reelle et solide entre elle et
nous ne peut avoir lieu que quand elle renoncera au projet tout a fait
au-dessus de sa puissance de nous exclure du commerce de l'univers.
Assurement on ne peut accuser d'ambition immoderee une nation de
quarante millions d'hommes qui ne demande qu'a vivre l'egale d'une
nation de dix millions.

[78]Ce sont autant de reveries que les assertions de ce long paragraphe.
L'ambition de la France, qui, deux fois, a evacue la moitie de
l'Allemagne et les etats venitiens, ne peut effrayer personne; si on
lui faisait des propositions accompagnees de menaces, ce ne serait pas
l'empereur qui ne voudrait pas la paix, mais ceux qui, la menace a la
bouche, auraient profane ce nom sacre.

[Footnote 78: Reponse a un article du _Lloyd's Evening Post_, ou le
journaliste proposait de faire au chef du gouvernement francais des
ouvertures de paix, accompagnees de pretentions exagerees; moyen
excellent, ajoutait le journaliste, pour _demontrer a toute l'Europe et
a la France meme l'ambition demesuree de Bonaparte._]

Non, assurement, l'empereur ne retrogradera jamais, et ne s'eloignera
pas des principes qu'il a adoptes. Sa politique est ouverte et franche.
La maison de Bourbon occupait le royaume de Naples et le duche de Parme,
et tout le monde sait que Venise etait sous l'influence francaise: a
present Venise appartient a l'Autriche; Naples est gouverne par des
sentimens ennemis des Francais et devoues a l'Angleterre; le royaume
d'Italie ne retablit pas l'equilibre, car l'on sait fort bien que, loin
de valoir a lui seul ces pays qui etaient sous l'influence de la maison
de Bourbon, il ne vaut pas meme les Deux-Siciles.

Quant a la Hollande, il est vrai que la France exerce sur elle cette
influence naturelle et inevitable d'un voisin puissant sur un faible
voisin; que cette influence ne pourrait cesser que si la Belgique
passait sous une autre domination; et sans doute les ministres anglais,
dans leur profonde sagesse, n'en sont pas a vouloir nous priver de la
Belgique. Il serait tout aussi sense de recommencer les diatribes de M.
Burke et de dire que la France est effacee de la carte du monde. Mais
les interets de la France ne se composent pas uniquement de ce qui tient
au continent. Vous parlez de justice, d'equilibre et d'independance de
l'Europe; mais commencez donc par renoncer au droit de blocus. N'est-il
pas ridicule de penser que le port de Cadix etait en etat de blocus,
lorsque deux escadres se combinaient librement dans ses eaux! Ici, ce
sont des rivieres que vous mettez en etat de blocus; la, ce n'est pas
moins que cent lieues de cotes. Il est evident qu'un pareil ordre de
choses n'est que le droit de piller les neutres, erige en systeme. Il
est evident qu'en se l'arrogeant, l'Angleterre place tontes les mers
sous la meme domination qu'elle exerce Sur un de ses comtes. Il y a lieu
a l'exercice du droit de blocus, quand une place est bloquee de tous
cotes par terre et par mer, et qu'elle est constituee en etat d'etre
prise. Mais lorsqu'une place n'est point attaquee par terre; que des
vaisseaux tiennent a quelques lieues en mer une station qui s'approche,
ou disparait, selon que lui commandent les vents pu les marees, il est
absurde de la considerer comme etant en etat de blocus.

L'etat de blocus est un fait et non une declaration: bloquer, veut dire
renfermer de tous cotes. Une tour, une maison, ne sont pas bloquees
lorsqu'on ne garde qu'une issue, et qu'on peut y entrer et en sortir
librement. En definissant ainsi le droit de blocus, vous donnerez une
preuve que vous respectez l'independance de l'Europe; vous meriterez
qu'on ajoute foi a vos paroles, et la France, voyant que vous admettez
pour quelque chose le repos et l'independance de l'Europe, fera des
sacrifices sans regrets, si elle en a a faire. Vous demandez l'equilibre
de l'Europe; mais l'equilibre de l'Europe est rompu lorsqu'une puissance
en soutire tout l'argent, et triple, quintuple ses moyens naturels; et
lorsque c'est le resultat d'un systeme de conquete qui a envahi l'Inde,
il est clair qu'on ne peut parier de l'equilibre de l'Europe sans parler
aussi de l'equilibre des Indes. En resserrant vos limites, vous ferez
une chose juste, qui sera agreable a l'Europe et utile a vous-memes,
car plus vous concentrerez votre domination, plus vous serez assures de
conserver vos cotes.

Enfin, il y a deux moyens de faire la paix, c'est ou de souscrire
uniquement, entierement, le traite d'Amiens, ou de consentir, soit sur
les affaires du continent, soit sur celles de l'Inde, soit sur le droit
maritime, et celui de blocus, des compensations, des restitutions
reciproques dont il n'etait pas question dans ce traite.

L'Europe ne veut plus se laisser endormir par des mots; les puissances
en sont venues a un point ou elles ne peuvent plus s'en imposer. Ce
n'est que par une moderation veritable qu'on parvient a la paix. Des
sentimens opposes ne meneraient a aucun resultat. Et comme l'a dit
l'empereur dans sa reponse au roi d'Angleterre, le monde n'est-il pas
assez grand pour contenir en meme temps les deux nations? Quant a une
coalition, elle est impossible; mais dut-elle se realiser, elle ferait
autant de mal a l'Angleterre que la separation meme de l'Irlande. Ceci
ne paraitra peut-etre pas clair; cependant quiconque voudra y penser,
comprendra fort bien ce que nous voulons dire.

En resume, tous les bruits que peuvent faire courir les Anglais, d'une
coalition continentale, sont faux, n'ont pour but que de relever leur
change, et d'opposer quelques prestiges aux nouvelles qu'ils recoivent
et qu'ils vont recevoir des deux Indes.

[79]Ici nous devons une observation sur ce M. Andre Hammond, qui est un
courtier d'intrigues les plus basses et les plus deshonorantes. C'est
par lui que tous les fonds qui ont ete envoyes a Pichegru et a Georges
ont passe; et l'epoque du 9 fevrier est remarquable. Une grande partie
de ses fonds a servi a ourdir les trames criminelles que le droit de
la guerre, et le sentiment de l'honneur reprouvent: Quant a cette
expedition de pierres, nous en appelons au jugement de tous les marins
de l'Europe, concut-on jamais rien d'aussi bete. Qu'on cherche a combler
un port de la Mediterranee, cela se concoit; mais un port sujet aux
marees, qu'en trois marees seches on aurait deblaye, c'est le comble de
l'extravagance. Un esprit de vertige s'est empare de la nation, la folie
dirige ses conseils. Apres la grande expedition des pierres est venue
celle des brulots a tourne-broches, tout aussi mal concue et tout aussi
inutile. Aujourd'hui, c'est le tour des globes de compression. C'est
dommage que l'enfer ne soit pas a la disposition de l'Angleterre, elle
le vomirait sur tout l'univers. Elle ressemble assez au mauvais genie
que depeint Milton; mais que peut-il contre le bon genie, qui, simple,
modeste dans sa marche, tient a crime toute demarche oblique, ou regarde
comme une victoire deshonorante la victoire qui n'est pas gagnee l'epee
a la main. L'avenir nous apprendra ce que peuvent les expeditions de
pierres, les brulots a tourne-broches, les globes a compression, contre
des operations franches et loyales, meditees sans pretention et avec
prudence, et executees avec douceur et humanite.

[Footnote 79: Le ministere anglais avait donne a M. Andre Haramond
la commission de combler le port de Boulogne au moyen de globes de
compression. Celle commission venait d'elle trouvee sur un batiment
anglais capture par la flottille de Boulogne.]




Milan, le 15 prairial an 13 (4 juin 1805).

_Reponse de l'empereur au discours du doge de Genes, venu a Milan pour
solliciter de Napoleon la reunion de la Ligurie a l'empire francais._

Monsieur le doge et messieurs les deputes du senat et du peuple de
Genes.

"Les circonstances et votre voeu m'ont plusieurs fois appele, depuis
dix ans, a intervenir dans vos affaires interieures. J'y ai constamment
porte la paix et cherche a faire prosperer les idees liberales, qui
seules auraient pu donner a votre gouvernement cette splendeur qu'il
avait il y a plusieurs siecles. Mais je n'ai pas tarde a me convaincre
moi-meme de l'impossibilite ou vous etiez, seuls, de rien faire qui
fut digne de vos peres. Tout a change; les nouveaux principes de la
legislation des mers que les Anglais ont adoptes et oblige la plus
grande partie de l'Europe a reconnaitre; le droit de blocus qu'ils
peuvent etendre aux places non bloquees, et meme a des cotes entieres
et a des rivieres, qui n'est autre chose que le droit d'aneantir a leur
volonte le commerce des peuples; les ravages toujours croissans des
Barbaresques, toutes ces circonstances ne vous offraient qu'un isolement
dans votre independance. La posterite me saura gre de ce que j'ai voulu
rendre libre les mers, et obliger les Barbaresques a ne point faire la
guerre aux pavillons faibles, mais a vivre chez eux en agriculteurs et
en honnetes gens. Je n'etais anime que par l'interet et la dignite de
l'homme. Au traite d'Amiens, l'Angleterre s'est refusee a cooperer a ces
idees liberales. Depuis, une grande puissance du continent y a montre
tout autant d'eloignement. Seul pour soutenir ces legitimes principes,
il eut fallu avoir recours aux armes; mais je n'ai le droit de verser le
sang de mes peuples que pour les interets qui lui sont propres.

"Des le moment ou l'Europe ne peut obtenir de l'Angleterre que le droit
de blocus fut restreint aux places vraiment bloquees, des le moment que
le pavillon des faibles fut sans defense, et livre a la piraterie des
Barbaresques, il n'y eut plus d'independance maritime; et des-lors les
gens sages previrent ce qui arrive aujourd'hui. Ou il n'existe pas
d'independance maritime pour un peuple commercant, nait le besoin de se
reunir sous un plus puissant pavillon. Je realiserai votre voeu: je vous
reunirai a mon grand peuple. Ce sera pour moi un nouveau moyen de rendre
plus efficace la protection que j'ai toujours aime a vous accorder.
Mon peuple vous accueillera avec plaisir. Il soit que dans toutes les
circonstances vous avez assiste ses armees avec amitie, et les avez
soutenues de tous vos moyens et de toutes vos forces. Il trouve
d'ailleurs chez vous des ports et un accroissement de puissance maritime
qui lui est necessaire pour soutenir ses legitimes droits contre
l'oppresseur des mers. Vous trouverez dans votre union avec mon peuple
un continent, vous qui n'avez qu'une marine et des ports; vous y
trouverez un pavillon, qui, quelles que soient les pretentions de mes
ennemis, se maintiendra sur toutes les mers de l'univers, constamment
libre d'insultes et de visites, et affranchi du droit de blocus, que je
ne reconnaitrai jamais que pour les places veritablement bloquees par
terre comme par mer. Vous vous y trouverez enfin a l'abri de ce honteux
esclavage, dont je gouffre malgre moi l'existence envers les puissances
plus faibles, mais dont je saurai toujours garantir mes sujets. Votre
peuple trouvera dans l'estime que j'ai toujours eue pour lui, et dans
ces sentimens de pere que je lui porterai desormais, la garantie que
tout ce qui peut contribuer a son bonheur sera fait.

"Monsieur le doge et messieurs les deputes du senat et du peuple de
Genes, retournez dans votre patrie; sous peu de temps je m'y rendrai;
et la, je scellerai l'union que mon peuple et vous contracterez. Ces
barrieres qui vous separent du continent seront levees pour l'interet
commun, et les choses se trouveront placees dans leur etat naturel. Les
signatures de tous vos citoyens apposees au bas du voeu que vous me
presentez, repondent a toutes les objections que je pouvais me faire.
Elles constituent le seul droit que je reconnaisse comme legitime. En
le faisant respecter, je ne ferai qu'executer la garantie de votre
independance que je vous ai promise.

NAPOLEON.




Milan, le 18 prairial, an 13 (7 juin 1805).

_Discours prononce par l'empereur au sein du corps legislatif du royaume
d'Italie, en annoncant sa volonte de laisser les soins du gouvernement a
son beau-fils, le prince Eugene, avec la qualite de vice-roi._

Messieurs, du corps legislatif,

"Je me suis fait rendre un compte detaille de toutes les parties
de l'administration. J'ai introduit dans ces diverses branches la
simplicite, qu'avec le secours de la consulte et de la censure, j'ai
portee dans la revision des constitutions de Lyon. Ce qui est bon, ce
qui est beau, est toujours le resultat d'un systeme simple et uniforme.
J'ai supprime la double organisation des administrations departementales
et des administrations de prefecture, parce que j'ai pense qu'en faisant
reposer uniquement l'administration sur les prefets, on obtiendrait
non-seulement une economie d'un million dans les depenses, mais encore
une plus grande rapidite dans la marche des affaires. Si j'ai place
aupres des prefets un conseil pour le contentieux, c'est afin de me
conformer a ce principe qui veut que l'administration soit le fait
d'un seul, et que la decision des objets litigieux soit le fait, de
plusieurs.

"Les statuts dont vous venez d'entendre la lecture etendent a mon peuple
d'Italie les bienfaits du Code a la redaction duquel j'ai moi-meme
preside. J'ai ordonne a mon conseil de preparer une organisation de
l'ordre judiciaire qui rende aux tribunaux l'eclat et la consideration,
qu'il est dans mon intention de leur donner. Je ne pouvais approuver
qu'un preteur seul fut appele a prononcer sur la fortune des citoyens,
et que des juges caches aux yeux du public decidassent en secret,
non-seulement de leurs interets, mais encore de leur vie. Dans
l'organisation qui vous sera presentee, mon conseil s'etudiera a faire
jouir mon peuple de tous les avantages qui resultent des tribunaux
collectifs, d'une procedure publique et d'une defense contradictoire.
C'est pour leur assurer une justice plus evidemment eclairee que j'ai
etabli que les juges qui prononceront le jugement soient aussi ceux qui
auront preside aux debats. Je n'ai pas cru que les circonstances
dans lesquelles se trouvent l'Italie me permissent de penser a
l'etablissement des jures; mais les juges doivent prononcer comme les
jures, d'apres leur seule conviction, et sans se livrer au systeme de
semi-preuves, qui compromet bien plus souvent l'innocence, qu'il ne sert
a decouvrir le crime. La regle la plus sure d'un juge qui a preside aux
debats, c'est la conviction de sa conscience.

"J'ai veille moi-meme a l'etablissement de formes regulieres et
conservatrices dans les finances de l'etat, et j'espere que mes peuples
se trouveront bien de l'ordre que j'ai ordonne a mes ministres des
finances et du tresor public de mettre dans les comptes qui seront
publies. J'ai consenti que la dette publique portat le nom de
_monte-Napoleone_, afin de donner une garantie de plus de fidelite aux
engagemens qui la constituent et une vigueur nouvelle au credit.

"L'instruction publique cessera d'etre departementale, et j'ai fixe
les bases pour lui donner l'ensemble, l'uniformite et la direction qui
doivent avoir tant d'influence sur les moeurs et les habitudes de la
generation naissante.

"J'ai juge qu'il convenait, des cette annee, de mettre plus d'egalite
dans la repartition des depenses departementales, et de venir au secours
de ceux de mes departemens, tels que le Mincio et le Bas-Po, qui se
trouvent accables par la necessite de se defendre contre le ravage des
eaux.

"Les finances sont dans la situation la plus prospere, et tous les
paiemens sont au courant. Mon peuple d'Italie est, de tous les peuples
de l'Europe, le moins charge d'impositions. Il ne supportera pas
de nouvelles charges; et s'il est fait des changemens a quelques
contributions, si l'enregistrement est etabli dans le projet du budget
d'apres un tarif modere, c'est afin de pouvoir diminuer des impositions
plus onereuses. Le cadastre est rempli d'imperfections qui se
manifestent tous les jours. Je vaincrai, pour y porter remede, les
obstacles qu'oppose a de telles operations beaucoup moins la nature des
choses que l'interet particulier; je n'espere cependant point arriver
a des resultats tels qu'ils fassent eviter l'inconvenient d'elever une
imposition jusqu'au terme qu'elle peut atteindre.

"J'ai pris des mesures pour redonner au clerge une dotation convenable,
dont il etait en partie depourvu depuis dix ans; et si j'ai fait
quelques reunions de couvens, j'ai voulu conserver, et mon intention est
de proteger ceux qui se vouent a des services d'utilite publique, ou
qui, places dans les campagnes, se trouvent dans des lieux ou dans des
circonstances ou ils suppleent au clerge seculier. J'ai eu meme temps
pourvu a ce que les eveques eussent le moyen d'etre utiles aux pauvres,
et je n'attends, pour m'occuper du sort des cures, que les renseignement
que j'ai ordonne de recueillir promptement sur leur situation veritable.
Je sais que beaucoup d'entre eux, surtout dans les montagnes, sont dans
une penurie que j'ai le plus pressant desir de faire cesser.

"Independamment de la route du Simplon, qui sera achevee cette annee, et
a laquelle quatre mille ouvriers, dans la seule partie qui traverse le
royaume d'Italie, travaillent en ce moment, j'ai ordonne de commencer le
pont de Volano, et que des travaux si importans soient entrepris sans
retard et poursuivis avec activite.

" Je ne neglige aucun des objets sur lesquels mon experience en
administration pouvait etre utile a mes peuples d'Italie. Avant de
repasser les monts, je parcourrai une partie des departemens, pour
connaitre de plus pres leurs besoins.

"Je laisserai depositaire de mon autorite ce jeune prince que j'ai eleve
des son enfance, et qui sera anime de mon esprit. J'ai d'ailleurs pris
des mesures pour diriger moi-meme les affaires les plus importantes de
l'etat.

"Des orateurs de mon conseil vous presenteront un projet de loi pour
accorder a mon chancelier, garde-des-sceaux, Melzi, pendant quatre
ans, depositaire de mon autorite comme vice-president, un domaine qui,
restant dans sa famille, atteste a ses descendans la satisfaction que
j'ai eue de ses services.

"Je crois avoir donne des nouvelles preuves de ma constante resolution
de remplir envers mes peuples d'Italie tout ce qu'ils attendent de
moi; j'espere qu'a leur tour ils voudront occuper la place que je leur
destine dans ma pensee; et ils n'y parviendront qu'en se persuadant bien
que la force des armes est le principal soutien des etats.

"Il est temps enfin que cette jeunesse qui vit dans l'oisivete des
grandes villes, cesse de craindre les dangers et les fatigues de la
guerre, et qu'elle se mette en etat de faire respecter la patrie, si
elle veut que la patrie soit respectable.

"Messieurs du corps legislatif, rivalisez de zele avec mon conseil
d'etat, et par ce concours de volontes vers l'unique but de la
prosperite publique, donnez a mon representant l'appui qu'il doit
recevoir de vous.

"Le gouvernement britannique ayant accueilli par une reponse evasive
les propositions que je lui ai faites, et le roi d'Angleterre les ayant
aussitot rendues publiques en insultant mes peuples dans son parlement,
j'ai vu considerablement s'affaiblir les esperances que j'avais concues,
du retablissement de la paix. Cependant les escadres francaises ont
depuis obtenu des succes auxquels je n'attache de l'importance que parce
qu'ils doivent convaincre davantage mes ennemis de l'inutilite d'une
guerre qui ne leur offre rien a gagner et tout a perdre. Les divisions
de la flottille et les fregates construites aux frais des finances
de mon royaume d'Italie, et qui font aujourd'hui partie des armees
francaises, ont rendu d'utiles services dans plusieurs circonstances. Je
conserve l'espoir que la paix du continent ne sera point troublee; et,
toutefois, je me trouve en position de ne redouter aucune des chances
de la guerre. Je serai au milieu de vous au moment meme ou ma presence
deviendrait necessaire au salut de mon royaume d'Italie.

NAPOLEON.




Bologne, le 5 messidor an l3 (24 juin 1805).

_Reponse de l'empereur au discours du gonfalonier de la republique de
Lucques, qui etait venu le prier de se charger du gouvernement._

Monsieur le gonfalonier, messieurs les deputes des Anciens et du peuple
de Lucques, mon ministre pres votre republique m'a prevenu de la
demarche que vous faites. Il m'en a fait connaitre toute la sincerite.
La republique de Lucques, sans force et sans armee, a trouve sa
garantie, pendant les siecles passes, dans la loi generale de l'empire
dont elle dependait. Je considere aujourd'hui comme une charge attachee
a ma couronne l'obligation de concilier les differens partis qui peuvent
diviser l'interieur de votre patrie.

"Les republiques de Florence, de Pise, de Sienne, de Bologne, et toutes
les autres petites republiques, qui, au quatorzieme siecle, partageaient
l'Italie, ont eu a eprouver les memes inconveniens. Toutes ont ete
agitees par la faction populaire et par celle des nobles. Cependant
ce n'est que de la conciliation de ces differens interets que peuvent
naitre la tranquillite et le bon ordre. La constitution que vous avez
depuis trois ans est faible; je ne me suis point dissimule qu'elle ne
pouvait atteindre son but. Si je n'ai jamais repondu aux plaintes qui
m'ont ete portees souvent pas differentes classes de vos citoyens, c'est
que j'ai senti qu'il est des incouveniens qui naissent de la nature
des choses, et auxquels il n'est de remede que lorsque les differentes
classes de l'etat eclairees sont toutes reunies dans une meme pensee,
celle de trouver une garantie dans l'etablissement d'un gouvernement
fort et Constitutionnel. J'accomplirai donc votre voeu. Je confierai le
gouvernement de vos peuples a une personne qui m'est chere par les liens
du sang. Je lui imposerai l'obligation de respecter constamment vos
constitutions. Elle ne sera animee que du desir de remplir ce premier
devoir des princes, l'impartiale distribution de la justice. Elle
protegera egalement tous les citoyens qui, s'ils sont inegaux par la
fortune, seront tous egaux a ses yeux. Elle ne reconnaitra d'autre
difference entre eux que celle provenant de leur merite, de leurs
services et de leurs vertus.

"De votre cote, le peuple de Lucques. sentira toute la confiance que je
lui donne, et aura pour son nouveau prince les sentimens que des enfans
doivent a leur pere, des citoyens a leur magistrat supreme, et des
sujets a leur prince. Dans le mouvement general des affaires, ce sera
pour moi un sentimens doux et consolant de voir que le peuple de Lucques
est heureux, content et sans inquietude sur son avenir. Je continuerai
d'etre pour votre patrie un protecteur qui ne sera jamais indifferent a
son sort.

NAPOLEON.




Bologne, le 5 messidor an 13 (24 juin 1805).

_Approbation de la constitution de l'etat de Lucques par l'empereur._

Nous, Napoleon, par la grace de Dieu et par les constitutions, empereur
des Francais et roi d'Italie, garantissons l'independance et la presente
constitution de la republique de Lucques.

Nous consentons a ce que nos tres-chers et tres-aimes beau-frere et
soeur le prince et la princesse de Piombino et leur descendance occupent
la principaute de Lucques et s'y etablissent, promettant et nous
reservant de renouveler a tous les changemens de prince la meme
garantie, nous reservant egalement, en vertu du droit acquis sur toute
notre famille, que ni le prince ni la princesse, ni leurs enfans
quelconques, ne puissent se marier que de notre consentement, et nous
promettant, avec l'aide de Dieu, d'ecarter, par notre protection tout
ce qui pourrait nuire a la prosperite du peuple lucquois, a son
independance et au bonheur de nos tres-chers et tres-aimes soeur et
beau-frere et de leurs descendans.

NAPOLEON.




Paris, le 18 messidor an 13 (7 juillet 1805).

_Notes inscrites dans le Moniteur, en reponse a un message du roi
d'Angleterre au parlement._

Ainsi, S.M. britannique avoue apres six mois que ce ne sont pas des
liaisons avec les puissances du continent qui l'ont empeche, comme
le disaient ses ministres par leur lettre au ministre des relations
exterieures, de repondre aux ouvertures de paix faites par l'empereur
des Francais. Ces liaisons qui paraissaient alors si etroites qu'on ne
pouvait se dispenser de consulter les puissances avec lesquelles on les
avait contractees, ne sont plus que des communications qui n'ont point
encore acquis un degre de maturite qui permette d'entrer avec le
gouvernement francais dans des explications ulterieures. La reponse
faite par les ministres, il y a six mois, n'etait donc qu'une defaite;
et si l'on n'avait pas de liaisons alors, l'on n'en a pas davantage
aujourd'hui. S. M. britannique ajoute; qu'il pourrait etre d'une
importance essentielle en elle, qu'il fut en son pouvoir de profiter
de toutes les conjonctures favorables pour effectuer avec d'autres
puissances tel accord qui put lui procurer les moyens de resister a
l'ambition desordonnee de la France. C'est une question qu'il est
difficile de resoudre. Quoi qu'il en soit, S.M. aurait ete beaucoup plus
franche et se serait mise dans une position plus simple, si elle avait
dit qu'elle ne voulait pas traiter avant d'avoir fait cinq a six
campagnes avec les puissances coalisees. Encore faudrait-il savoir a
qui demeurerait l'avantage apres ces cinq ou six campagnes, et si cet
avantage serait en proportion avec le sacrifice de deux a trois mille
hommes immoles pour le bon plaisir du roi d'Angleterre. S.M. britannique
laisse entrevoir en verite, et nous devons en cela admirer sa prudence,
que si elle ne parvient point a former une coalition et a se procurer le
plaisir de voir, du fond de son ile et de la terrasse de son chateau de
Windsor, les malheurs du continent, elle se resoudra a faire la paix. La
paix, objet de la juste ambition de tous les gouvernemens sages,
n'est, si l'on veut parler ainsi, qu'un veritable pis-aller pour S.M.
britannique. Elle recommande a ses fideles communes, de la mettre en
etat de prendre des mesures, afin de voir si quelque capitan, quelque
espece de chef de condottieri ou de ces bandes celebres en differens
temps, voudrait, pour l'appat d'un sordide gain, faire cause commune
avec elle. Qui ne formera des voeux pour que l'Angleterre trouve
l'Europe sourde a tous projets de coalition; qui ne priera pour le
succes des armes d'une nation qui ne veut que la paix, tandis que
l'Angleterre, son ennemie, appelle a grands cris le retour des desastres
qui ont si long-temps afflige l'Europe?

S. M. britannique a cru qu'elle pouvait tirer parti de la lettre de
l'empereur des Francais pour prouver au continent qu'il avait peur de
l'Angleterre, et faire penser qu'il craignait la guerre, puisqu'il
desirait la paix, et amener ainsi quelque puissance a entrer dans une
coalition nouvelle. Le cabinet de Londres n'aura pas oublie d'appuyer
d'offres de subsides de si faibles raisonnemens; mais il se sera apercu
qu'il ne mettait pas a un assez haut prix de tels services, et qu'il
fallait payer plus cher. Le parlement avait accorde cinq millions
sterlings; on lui en a demande encore autant; nous verrons si la
generosite des marchands rendra le marche plus facile. Toutes les
paroles, toutes les mesures de ce gouvernement portent le caractere du
desordre et de la deraison. C'est une etrange declaration politique que
les ministres mettent dans la bouche du roi, lorsqu'ils lui font dire
assez clairement qu'il ne fera la paix que lorsqu'il sera force de ne
plus faire la guerre. Il en resultera necessairement que quand il voudra
la paix, on jugera qu'il est contraint de la faire, et qu'on pourra se
croire alors autorise a se montrer plus exigeant.

Que conclure donc d'un tel passage? C'est que le retablissement de
la tranquillite de l'Europe est loin encore, puisque le gouvernement
anglais ne sera dispose qu'au moment ou il sera convaincu qu'aucune
puissance ne veut concourir a alimenter l'incendie, et qu'il n'y a plus
de ministres ou d'intrigans qu'il puisse esperer d'acheter.

On ferait un recueil tres-curieux des sept ou huit discours du roi
d'Angleterre a son parlement, ranges a la suite les uns des autres, et
par ordre de date; nous laissons a nos lecteurs le soin de faire ce
rapprochement, qui n'echappera pas a l'histoire.




Paris, le 25 messidor an 13 (14 juillet 1805).

_Note inscrite dans le Moniteur[80]._

Il y a deja long-temps qu'on s'est plu a repandre que l'empereur avait
des vues pour marier le prince Eugene avec la reine d'Etrurie, et ceci
avait ete fait malicieusement, pour faire penser que l'empereur voulait
reunir la Toscane au royaume d'Italie; cependant cette idee n'est pas
heureuse. La reine d'Etrurie a des enfans, et par consequent ne peut
pas apporter en dot le royaume d'Etrurie. Cette seule observation fait
sentir tout le ridicule et l'absurdite de cette nouvelle. On a dit aussi
qu'il etait question de marier un prince de la famille imperiale avec
une fille de la reine de Naples. Cette nouvelle est plus absurde encore;
mais c'est un des inconveniens des hautes places et du haut rang
des princes, que chacun fasse des gloses sur les affaires les plus
delicates.

On a bien aussi mis dans nos propres journaux une genealogie aussi
ridicule que plate de la maison Bonaparte. Ces recherches sont bien
pueriles; et a tous ceux qui demanderont de quel temps date la maison
de Bonaparte, la reponse est bien facile: elle date du 18 brumaire.
Comment, dans le siecle ou nous sommes, peut-on etre assez ridicule pour
amuser le public de pareilles balivernes? Et comment peut-on avoir assez
peu de sentiment des convenances et de ce qu'on doit a l'empereur, pour
aller attacher de l'importance a savoir ce qu'etaient ses ancetres?
Soldat, magistrat et souverain, il doit tout a son epee et a l'amour
de son peuple. Nous ne voulons pas voir de la malveillance dans cette
espece de comparaison avec la maison de Suede, maison souveraine depuis
plusieurs siecles. Si c'est un ecrivain qui a voulu faire sa cour a
l'empereur par cet article, c'est bien le cas de dire: il n'y a rien de
dangereux comme un sot ami.

[Footnote 80: Cette note est d'autant plus interessante qu'elle
dement les contes ridicules qu'on s'est plu a repandre sur la manie
genealogique de Napoleon.]




De mon Camp imperial de Boulogne, le 25 thermidor an 13 (11 aout 1805).

_Lettre au president du corps legislatif du royaume d'Italie._

Monsieur le president Taverna, je recois la lettre du 1er aout, que vous
m'ecrivez au nom du corps legislatif. Les assurances de son attachement
me sont d'autant plus agreables, que sa conduite pendant la session m'a
demontre qu'il ne marchait pas dans la meme direction que moi, et qu'il
avait d'autres projets et un autre but que ceux que je me proposais.
Il est dans mes principes de me servir des lumieres de tous les corps
intermediaires, soit conseil des consulteurs, soit conseil legislatif,
soit corps legislatif, soit meme des differens colleges, toutes les fois
qu'ils auront la meme direction que moi. Mais, toutes les fois qu'ils
ne porteront dans leurs deliberations qu'un esprit de faction et de
turbulence, ou des projets contraires a ceux que je puis avoir medites
pour le bonheur et la prosperite de mes peuples, leurs efforts seront
impuissans, la honte leur en restera tout entiere, et, malgre eux, je
remplirai tous les desseins, je terminerai toutes les operations
que j'aurai jugees necessaires a la marche de mon gouvernement et
a l'execution du grand projet que j'ai concu de reconstituer et
d'illustrer le royaume d'Italie. Ces principes, monsieur le president,
je les transmettrai a mes descendans, et ils apprendront de moi qu'un
prince ne doit jamais souffrir que l'esprit de cabale et de faction
triomphe de son autorite; qu'un miserable esprit de legerete et
d'opposition deconsidere cette autorite premiere, fondement de l'ordre
social, executrice du Code civil, et veritable source de tous les biens
des peuples. Lorsque les corps intermediaires seront animes d'un bon
esprit, suivront le meme but que moi, je serai empresse de preter
l'oreille a leurs observations, et de suivre leurs avis, soit dans
la modification, soit dans la direction de ces vues. En finissant,
monsieur, je ne veux vous laisser aucun doute sur la verite de mes
sentimens pour le plus grand nombre des membres du corps legislatif,
dont je connais le merite et le foncier attachement pour ma personne.
Reunis en assemblee, ils n'ont point senti la legerete qu'ils ont portee
dans leurs operations, mais j'espere qu'appreciant mieux l'ordre et
le bonheur de la societe, ils sentiront l'avantage de rester ranges
constamment autour du trone, de ne marquer dans l'opinion que par leurs
propres temoignages de fidelite et d'obeissance, et de ne point ebranler
l'attachement et l'amour des sujets par une opposition ouverte et
inconsideree. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

NAPOLEON.




Paris, le 33 thermidor an 13 (11 aout 1805).

_Note inscrite dans le Moniteur, en reponse a un article d'un journal
anglais._

Nous ne sommes pas etonnes que les mouvemens de troupes que fait
l'Autriche fassent penser a l'Angleterre qu'elle veut se coaliser contre
la France. Mais nous avons meilleurs opinion des sentimens pacifiques
de l'empereur d'Allemagne. L'experience du passe prouve que la Russie
verrait avec plaisir la France et l'Angleterre s'affaiblir par une
longue guerre, pour envahir, a la faveur de ces circonstances,
Constantinople et la Perse; et nous disons qu'elle le verrait avec
plaisir, parce qu'elle n'a manque aucune occasion d'aigrir les affaires
au lieu de les raccommoder. On se souvient de la conduite de M. Marcoff
a l'epoque de la rupture de la paix d'Amiens. Si la Russie avait voulu
intervenir, la guerre n'eut pas eu lieu; comme la conduite de M. Marcoff
a ete approuvee par son souverain, il faut en conclure qu'elle etait
dans le systeme du cabinet.

On se souvient avec quel acharnement la Russie, intervenant depuis a
Ratisbonne, jetait le gant a la France, et faisait tous ses efforts pour
pousser le corps germanique a la guerre. Le corps germanique fut plus
sage; il sentit que le champ de bataille serait en Allemagne et en
Italie. Il se ressouvint que la conduite des puissances du nord avait
ete constamment de s'agrandir et de se consolider par l'affaiblissement
et les divisions des puissances du midi. Il resta calme, laissa dans
l'oubli les notes russes, et se serra davantage a la France.

Dans cette derniere circonstance, les Anglais ont eu recours a la
Russie. Si leur conduite n'a eu pour but que de donner un nouvel aliment
a l'ambition de cette puissance, et d'accroitre son animosite contre la
France, ils ont reussi. M. de Novosilzoff s'en est retourne (c'etait une
chose toute simple); mais il a remis en partant au cabinet de Berlin une
note inconvenante, et M. d'Alopeus s'est empresse de la faire imprimer
dans les journaux du nord. Si au contraire l'Angleterre etait de bonne
foi, et voulait sincerement la paix, la demarche de la Russie a dejoue
ce projet, puisqu'elle n'a porte que passion et haine ou il fallait du
calme et de l'impartialite.

Il reste a savoir aujourd'hui quelle est celle des deux puissances de la
Prusse et de l'Autriche qui se declarera contre la France. La Prusse
a declare hautement qu'elle ne partageait pas la haine furibonde des
Anglais; qu'elle ne voyait pas a quoi pouvaient aboutir ses demarches
inconsiderees, irritantes; et qu'enfin, sous aucun pretexte, elle ne
prendrait les armes contre la France. Si la Russie elevant le ton
voulait l'entrainer a la guerre contre la France, l'opinion du vieux
Mollendorf, de ce compagnon du grand Frederic, est que la Prusse n'a
rien a redouter de la France, mais tout a craindre de la Russie; et que,
par sentiment de justice, elle doit plutot joindre cent mille Prussiens
a cent mille Francais pour defendre son independance, et tenir en
respect cette puissance moitie europeenne et moitie asiatique, qui,
separee de l'Europe par des deserts, pese, lorsqu'elle le veut, avec
tant d'arrogance sur tous ses voisins, et peut, lorsqu'elle le veut
aussi, se mettre a l'ecart de toutes les tempetes qu'elle a suscitees.

Il depend actuellement de la cour de Vienne de decider la question. La
paix ou la guerre est dans ses mains. Si l'Angleterre la croit aussi
ferme dans son systeme pacifique qu'elle sait que l'est la Prusse, elle
sentira que, puisque le continent ne peut pas etre trouble, elle doit
mettre un terme a sa haine, et satisfaire le voeu de tous les peuples,
en concluant de bonne foi, sans ruse comme sans vain partage, une paix
juste et bonne.

Si l'Autriche est bien aise de voir la France et l'Angleterre
s'entre-dechirer, elle fera marcher des troupes, fera des dispositions
qui encourageront le parti de la guerre en Angleterre, et par la aura
la triste gloire de prolonger les anxietes et les inquietudes de deux
grandes nations.

Mais si les Anglais se trompent, cette politique ne peut guider la
conduite d'un prince aussi franc et aussi honnete homme que l'empereur
Francois II. Il n'est pour les princes comme pour les particuliers,
qu'un chemin qui conduit a l'honneur. Si ce prince etait dans des
sentimens hostiles, il leverait l'etendard. Il a une armee brave et une
population nombreuse; il est convaincu qu'une guerre sourde est indigne
de lui et de sa nation.

Nous ne doutons pas que l'Autriche veuille avoir la gloire de contribuer
a la paix maritime; et elle y a son interet, puisque ce moment peut seul
faire la separation des couronnes de France et d'Italie, qu'il peut
eloigner les Russes de Corfou et de la Moree, et les Anglais de la
Mediterranee, trois choses egalement avantageuses a l'Autriche. Si elle
le veut, disons-nous, elle a un moyen qui est simple; qu'elle persuade
l'Angleterre de ce que la Prusse lui a persuade, et que les journaux
ministeriels n'aient plus de pretextes pour faire penser que, peu a
peu, on parviendra a amener l'Autriche a devenir bien imprudemment le
plastron de l'Angleterre.

Mais est-il de l'interet de l'Angleterre de prolonger la guerre, meme
avec le secours de l'Autriche? Un Anglais eclaire disait dans une
circonstance solennelle, que le cabinet de Saint-James etait dans une
fausse direction, quand il desirait vouloir acheter par des sacrifices
pecuniaires une coalition. Il observait que la premiere coalition avait
livre a la France, la Belgique et la Hollande; que la seconde lui avait
donne le Piemont et l'Italie; que la troisieme pourrait lui donner de
nouvelles cotes et de nouveaux ports. Cette lecon de politique qui n'est
point suspecte dans la bouche d'un citoyen anglais, pourrait l'etre
dans ce journal; elle n'en est pas moins vraie. Dans les circonstances
actuelles, il n'y a d'avantageux pour l'Angleterre, et de profitable
pour son commerce, qu'une paix juste et raisonnable.

Que l'Angleterre se persuade bien que les Francais d'aujourd'hui, eleves
et endurcis dans les camps, ne sont plus les Francais du temps de Louis
XV; que le temps ou elle imposait un traite de commerce au cabinet de
Versailles est presque aussi loin de nous que le temps ou elle avait
un commissaire a Dunkerque. L'empereur l'a tres-bien dit au roi
d'Angleterre: le monde est assez grand pour les deux nations; disons
mieux, pour tous les peuples.




Paris, le 27 thermidor an 13 (15 aout 1805).

_Note inscrite dans le Moniteur, en reponse a cette phrase d'un journal
anglais_: "Que l'ennemi vienne (les Francais) quand il voudra, il nous
trouvera prepares a chatier sa temerite, et a changer son audacieuse
entreprise en une destruction certaine pour lui-meme."

Et pourquoi l'ennemi ne vient-il pas? Nous verrions de qui l'evenement
chatierait la temerite. Nous connaissons votre generalissime; nous
l'avons vu a Hondscoot et en Hollande; le tiers de l'armee de Boulogne
suffirait pour changer ses audacieuses entreprises en une destruction
certaine; mais quoi que vous en disiez, vous savez comme nous ce que
vous pouvez attendre d'une lutte sur terre. Quant a la guerre de mer,
vous avez acquis sans doute, et vous conservez jusqu'a ce jour une
veritable superiorite, mais vous ne l'avez due, mais vous ne la devez
qu'a la trahison. C'est la trahison qui vous a livre trente vaisseaux
francais a Toulon; la trahison du prince d'Orange vous a valu douze
vaisseaux hollandais; la trahison enfin a detruit a Quiberon tout ce qui
existait des officiers de notre ancienne marine. Malgre ces avantages si
odieusement obtenus, et que nous ne vous contestons pas, nos escadres
vous attaquent sur vos propres cotes; le Shannon est bloque, non par
de petits batimens comme vous le dites, mais par une bonne et belle
escadre. Vos colonies avaient deja redige leur capitulation et envoye
des agens a Villeneuve pour traiter; mais ce n'etait point la l'objet de
sa mission, et malgre les contrarietes qu'il a eprouvees en revenant
en Europe, quoique sa navigation eut ete de plus de cinquante jours;
quoique les vents contraires lui en eussent fait perdre vingt, il a
marche sur le corps de vos escadres et opere sa jonction. Son objet ne
fut pas d'attaquer votre commerce, et il vous a fait pour vingt millions
de dommages. Dans les Indes, une seule division francaise a fait sur
vous des prises pour une valeur encore plus considerable. Un seul
brick du cote des Orcades a capture tout un convoi de Terre-Neuve. Nos
fregates parcourent toutes les mers; il n'y a pas de jours qu'il n'en
rentre quelqu'une dans nos ports, et vous n'en avez pas encore pris
une seule. Enfin, vous vous vantiez d'empecher la jonction de nos
flottilles, elles sont toutes reunies; et quand vous avez voulu vous
opposer a leur marche, elles vous ont battus; vous vous vantiez
d'attaquer notre ligne d'embossage, et c'est elle qui, plusieurs fois,
a attaque vos croisieres, loin des batteries jusqu'a mi-canal, et de
maniere que vos vaisseaux, vos fregates, vos corvettes, ont cherche leur
surete dans la superiorite de leur marche. Mais il y a deux ans qu'on
prepare la descente, et la descente n'arrive pas? Elle arrivera si vous
ne faites pas la paix. Elle arrivera peut-etre dans un an, peut-etre
dans deux, peut-etre dans trois; mais avant que les cinq annees soient
expirees, quelque evenement qui puisse survenir, nous aurons raison
de votre orgueil, et de cette superiorite que des trahisons vous ont
donnee. Quant au continent, ne croyez pas que vous ayez des allies. Vous
etes l'ennemi de tous les peuples, et tous les peuples se rejouissent de
votre humiliation. Mais parvinssiez-vous a corrompre quelques femmes,
quelques ministres, les resultats ne seraient pas pour vous; nous
aurions surement acquis de nouvelles cotes et de nouveaux ports, de
nouvelles contrees, et nous reduirions vos allies a un tel point que
nous pourrions ensuite nous livrer tout entiere la guerre maritime.
C'est un singulier orgueil qui vous fait penser que nous pretendions
en un jour, en un mois, en un an, venir a tout de votre puissance
colossale. Le temps est un des moyens, un des elemens de nos calculs.
Ayez recours, dans une telle position, a des complots, a des
assassinats, a la bonne heure. Cette sorte de guerre ne vous est point
etrangere. On dit deja que Drake songe a revenir a Munich, Spencer-Smith
a Stuttgard, et Taylord a Cassel. La France ne souffrira pas qu'ils
mettent le pied, non-seulement sur le continent, mais dans les lieux
ou, en cinq a six marches, peuvent se porter ses armees. Les diplomates
assassins sont hors du droit des gens.

Nous nous etions attendus a des malheurs quand vous avez declare la
guerre. Nous pouvions perdre la Martinique, la Guadeloupe, les iles
de France et de la Reunion; qu'avez-vous fait? Vous etes reduits a un
triste systeme de blocus qui n'empeche pas nos escadres de parcourir les
mers; persistez a bloquer nos ports, mais ayez les yeux fixes sur les
signaux de vos cotes, et vivez dans de perpetuelles alarmes.

Si votre nation indignee continuant a etre dupe de quelques hommes qui
se sont partage le gouvernement de l'Angleterre, ne parvient pas a
obliger vos oligarques a faire la paix et a leur persuader enfin que
nous ne sommes plus ces Francais si long-temps vendus et trahis par des
ministres faibles, des rois faineants, ou des maitresses avides, vous
marcherez vers une inevitable et funeste destinee.

Nous desirons la paix du continent, parce qu'il se trouve place comme
nous voulions qu'il le fut. Nous aurions pu augmenter notre puissance et
affaiblir celle de nos rivaux, si nous l'avions trouve convenable. S'il
est quelque etat qui veuille encore troubler le continent, il sera la
premiere victime, et sa defaite retombant sur vous-memes, rendra vos
perils plus imminens et votre chute plus assuree.

Nous le repetons: une paix juste et raisonnable peut seule vous sauver.
Un de nos adages est deja prouve, et puisque vous n'esperez de salut que
dans le concours d'une puissance du continent, seuls vous ne pouvez donc
rien contre la France, et la France ne souffrira pas que, seule, vous
ayez des vaisseaux sur les mers; les mers sont le domaine de tous les
peuples.




Paris, le 1er vendemiaire an 14 (23 septembre 1805).

_Discours de l'empereur au sein du senat[81]._

Senateurs,

"Dans les circonstances presentes de l'Europe, j'eprouve le besoin de me
trouver au milieu de vous, et de vous faire connaitre mes sentimens.

"Je vais quitter ma capitale pour me mettre a la tete de l'armee, porter
un prompt secours a mes allies, et defendre les interets les plus chers
de mes peuples.

"Les voeux des eternels ennemis du continent sont accomplis: la guerre
a commence au milieu de l'Allemagne. L'Autriche et la Russie se sont
reunies a l'Angleterre, et notre generation est entrainee de nouveau
dans toutes les calamites de la guerre. Il y a peu de jours, j'esperais
encore que la paix ne serait point troublee; les menaces et les outrages
m'avaient trouve impassible; mais l'armee autrichienne a passe l'Inn,
Munich est envahie, l'electeur de Baviere est chasse de sa capitale;
toutes mes esperances se sont evanouies.

"C'est-dans cet instant que s'est devoilee la mechancete des ennemis du
continent; Ils craignaient encore la manifestation de mon violent amour
pour la paix; ils craignaient que l'Autriche, a l'aspect du gouffre
qu'ils avaient creuse sous ses pas, ne revint a des sentimens de justice
et de moderation; ils l'ont precipitee dans la guerre. Je gemis du sang
qu'il va en couter a l'Europe; mais le nom francais en obtiendra un
nouveau lustre.

"Senateurs, quand a votre aveu, a la voix du peuple francais tout
entier, j'ai place sur ma tete la couronne imperiale, j'ai recu de vous,
de tous les-citoyens, l'engagement de la maintenir pure et sans tache.
Mon peuple m'a donne dans toutes les circonstances des preuves de sa
confiance et de son amour. Il volera sous les drapeaux de son empereur
et de son armee, qui dans peu de jours auront depasse les frontieres.

"Magistrats, soldats, citoyens, tous veulent maintenir la patrie hors de
l'influence de l'Angleterre, qui, si elle prevalait, ne nous accorderait
qu'une paix environnee d'ignominie et de honte, et dont les principales
conditions seraient l'incendie de nos flottes, le comblement de nos
ports, et l'aneantissement de notre industrie.

"Toutes les promesses que j'ai faites au peuple francais, je les ai
tenues. Le peuple francais, a son tour, n'a pris aucun engagement avec
moi qu'il n'ait surpasse. Dans cette circonstance si importante pour sa
gloire et la mienne, il continuera de meriter ce nom de grand peuple,
dont je le saluai au milieu des champs de bataille.

"Francais, votre empereur fera son devoir, mes soldats feront le leur;
vous ferez le votre."

NAPOLEON.

[Footnote 81: Au moment de son depart pour l'armee, occasionne par
l'invasion de la Baviere par l'empereur d'Autriche.]




An quartier-general de Strasbourg, le 7 vendemiaire an 14 (29 septembre
1805).

_Proclamation de l'empereur a l'armee._

Soldats!

La guerre de la troisieme coalition est commencee. L'armee autrichienne
a passe l'Inn, viole les traites, attaque et chasse de sa capitale notre
allie... Vous-memes vous avez du accourir a marches forcees a la defense
de nos frontieres; mais deja vous avez passe le Rhin: nous ne nous
arreterons plus que nous n'ayons assure l'independance du corps
germanique, secouru nos allies et confondu l'orgueil des injustes
aggresseurs. Nous ne ferons plus de paix sans garantie: notre generosite
ne trompera plus notre politique.

Soldats, votre empereur est au milieu de vous. Vous n'etes que
l'avant-garde du grand peuple; s'il est necessaire, il se levera tout
entier a ma voix pour confondre et dissoudre cette nouvelle ligue qu'ont
tissue la haine et l'or de l'Angleterre.

Mais, soldats, nous aurons des marches forcees a faire, des fatigues et
des privations de toute espece a endurer; quelques obstacles qu'on nous
oppose, nous les vaincrons; et nous ne prendrons de repos que nous
n'ayons plante nos aigles sur le territoire de nos ennemis.

NAPOLEON.




14 vendemiaire an 14 (6 octobre 1805).

_Premier bulletin de la grande armee._

L'empereur est parti de Paris le 2 vendemiaire, et est arrive le 4 a
Strasbourg.

Le marechal Bernadette, qui, au moment ou l'armee etait partie de
Boulogne, s'etait porte de Hanovre sur Gottingue, s'est mis en marche
par Francfort, pour se rendre a Wurtzbourg, ou il est arrive le 1er
vendemiaire.

Le general Marmont, qui etait arrive a Mayence, a passe le Rhin sur le
pont de Cassel, et s'est dirige sur Wurtzbourg, ou il a fait sa jonction
avec l'armee bavaroise et le corps du marechal Bernadotte.

Le corps du marechal Davoust a passe le Rhin le 4 a Manheim, et s'est
porte, par Hildeberg et Necker-Eltz, sur le Necker.

Le corps du marechal Soult a passe le Rhin le meme jour sur le pont qui
a ete jete a Spire, et s'est porte sur Heilbronn.

Le corps du marechal Ney a passe le Rhin le meme jour sur le pont qui a
ete jete vis a vis de Durlach, et s'est porte a Stuttgard.

Le corps du marechal Lannes a passe le Rhin a Kehl le 3, et s'est rendu
a Louisbourg.

Le prince Murat, avec la reserve de cavalerie, a passe le Rhin a Kehl le
3, et est reste en position plusieurs jours devant les debouches de
la foret Noire; ses patrouilles, qui se montraient frequemment aux
patrouilles ennemies, leur ont fait croire que nous voulions penetrer
par ses debouches.

Le grand parc de l'armee a passe le Rhin a Kehl, le 8, et s'est rendu a
Heilbronn.

L'empereur a passe le Rhin a Kehl, le 9, a couche a Ettlingen le meme
jour, y a recu l'electeur et les princes de Bade, et s'est rendu a
Louisbourg chez l'electeur de Wurtemberg, dans le palais duquel il a
loge.

Le 10, le corps du general Bernadotte et du general Marmont et les
Bavarois qui etaient a Wurtzbourg, se sont reunis et se sont mis en
marche pour se rendre sur le Danube.

Le corps du marechal Davoust s'est mis en marche de Necker-Eltz et a
suivi la route de Meckmuehl, Ingelsingen, Chreilsheim, Dunkelsbuelh,
Frembdingen, Aettingen, Haarburg et Donatwerth.

Le corps du marechal Soult s'est mis en marche d'Heilbronn et a suivi
la route d'Esslingen, Goppingen, Weissenstein, Heydenheim, Nattheim et
Nordlingen.

Le corps du marechal Lannes s'est mis en marche de Louisbourg, et a
suivi la route de Grossbentelspach a Pludershausen, Gmuend, Aalen et
Nordlingen.

Voici la position de l'armee au 14:

Le corps du marechal Bernadotte et les Bavarois etaient a Weissenbourg.

Le corps du marechal Davoust a Aettingen, a cheval sur la Reinitz.

Le corps du marechal Soult a Donawerth, mettre du pont de Munster, et
faisant retablir celui de Donawerth.

Le corps du marechal Ney a Koessingen.

Le corps du marechal Lannes a Neresheim.

Le prince Murat, avec ses dragons, bordant le Danube.

L'armee est pleine de sante, et brulant d'en venir aux mains.

L'ennemi s'etait avance jusqu'aux debouches de la foret Noire, ou il
parait qu'il voulait se maintenir et nous empecher de penetrer.

Il avait fait fortifier l'Iller, Memmingen et Ulm se fortifiaient en
grande hate.

Les patrouilles qui battent la campagne assurent qu'il a contremande ses
projets et qu'il parait fort deconcerte par nos mouvemens aussi nouveaux
qu'inattendus.

Les patrouilles francaises et ennemies se sont souvent rencontrees;
dans ces rencontres, nous avons fait quarante prisonniers du regiment a
cheval de Latour.

Ce grand et vaste mouvement nous a portes en peu de jours en Baviere,
nous a fait eviter les montagnes Noires, la ligne de rivieres paralleles
qui se jettent dans la vallee du Danube, l'inconvenient attache a un
systeme d'operations qui auraient toujours en flanc les debouches du
Tyrol, et enfin nous a places a plusieurs marches derriere l'ennemi, qui
n'a pas de temps a perdre pour eviter sa perte entiere.




14 vendemiaire an 14 (6 octobre 1805).

_Proclamation de l'empereur des Francais aux soldats bavarois._

Soldats bavarois,.

"Je me suis mis a la tete de mon armee pour delivrer votre patrie des
plus injustes agresseurs. La maison d'Autriche veut detruire votre
independance, et vous incorporer a ses vastes etats. Vous serez fideles
a la memoire de vos ancetres qui, quelquefois opprimes, ne furent jamais
abattus, et conserverent toujours cette independance, cette existence
politique qui sont les premiers biens des nations, comme la fidelite a
la maison palatine est le premier de vos devoirs.

"En bon allie de votre souverain, j'ai ete touche des marques d'amour
que vous lui avez donnees dans cette circonstance importante. Je connais
votre bravoure; je me flatte qu'apres la premiere bataille, je pourrai
dire a votre prince et a mon peuple, que vous etes dignes de combattre
dans les rangs de la grande armee."

NAPOLEON.




16 vendemiaire an 14 (8 octobre 1805).

_Deuxieme bulletin de la grande armee._

Les evenemens se pressent avec la plus grande rapidite. Le 14, la
deuxieme division du corps d'armee du marechal Soult, que commande le
general Vandamme, a force de marche, ne s'est arretee a Nordlingen que
deux heures, est arrivee a huit heures du soir a Donawerth, et s'est
emparee du pont que defendait le regiment de Colloredo. Il y a eu
quelques hommes tues et des prisonniers.

Le 15, a la pointe du jour, le prince Murat est arrive avec ses dragons;
le pont a ete a l'heure meme raccommode, et le prince Murat, avec la
division de dragons que commande le general Watter, s'est porte sur le
Lech, a fait passer le colonel Wattier a la tete de deux cents dragons,
qui, apres une charge tres-brillante, s'est empare du pont du Lech, et
a culbute l'ennemi, qui etait du double de sa force. Le meme jour, le
prince Murat a couche a Rain.

Le 16, le marechal Soult est parti avec les deux divisions Vandamme et
Legrand, pour se porter sur Augsbourg dans le meme temps que le general
Saint-Hilaire, avec sa division, s'y portait par la rive gauche.

Le 17, a la pointe du jour, le prince Murat, a la tete des divisions de
dragons des generaux Beaumont et Klein, et de la division de carabiniers
et de cuirassiers, commandee par le general Nansouty, s'est mis en
marche pour couper la route d'Ulm a Augsbourg. Arrive a Wertingen, il
apercut une division considerable d'infanterie ennemie, appuyee par
quatre escadrons de cuirassiers d'Albert. Il enveloppe aussitot tout
ce corps. Le marechal Lannes, qui marchait derriere ces divisions de
cavalerie, arrive avec la division Oudinot, et apres un engagement de
deux heures, drapeaux, canons, bagages, officiers et soldats, toute la
division ennemie est prise. Il y avait douze bataillons de grenadiers
qui venaient en grande hate du Tyrol au secours de l'armee de Baviere.
Ce ne sera que dans la journee de demain qu'on connaitra tous les
details de cette action vraiment brillante.

Le marechal Soult, avec ses divisions, a manoeuvre toute la journee du
15 et du 16 sur la rive gauche du Danube pour intercepter les debouches
d'Ulm et observer le corps d'armee qui parait encore reuni dans cette
place.

Le corps du marechal Davoust est arrive seulement le 16 a Neubourg.

Le corps du general Marmont y est egalement arrive.

Le corps du general Bernadotte et les Bavarois sont arrives, le 10, a
Aichstett.

Par les renseignemens qui ont ete pris, il parait que douze regimens
autrichiens ont quitte l'Italie pour renforcer l'armee de Baviere.

La relation officielle de ces marches et de ces evenemens interessera le
public et fera le plus grand honneur a l'armee.





Au quartier-general d'Augsbourg, le 18 vendemiaire an 14 (10 octobre
1805).

_Aux prefet et maires de la ville de Paris._

Messieurs les prefets et maires de notre bonne ville de Paris, nos
troupes ayant, au combat de Wertingen, defait douze bataillons de
grenadiers, l'elite de l'armee autrichienne, toute son artillerie etant
restee en notre pouvoir, ainsi qu'un grand nombre de prisonniers et huit
drapeaux, nous avons resolu de faire present des drapeaux a notre
bonne ville de Paris et de deux pieces de canon pour rester a
l'Hotel-de-Ville. Nous desirons que notre bonne ville de Paris voie dans
ce ressouvenir et dans ce cadeau, qui lui sera d'autant plus precieux
que c'est son gouverneur[82] qui commandait nos troupes au combat de
Wertingen, l'amour que nous lui portons.

Cette lettre n'etant a d'autre fin, nous prions Dieu qu'il vous tienne
en sa sainte et digne garde.

NAPOLEON.

[Footnote 82: Le prince Murat.]




Zumershausen, le 18 vendemiaire an 14 (10 octobre 1805).

_Troisieme bulletin de la grande armee._

Le marechal Soult a poursuivi la division autrichienne, qui s'est
refugiee a Aicha, l'a chassee, et est entre le 17, a midi, dans
Augsbourg avec les divisions Vandamme, Saint-Hilaire et Legrand.

Le 17 au soir, le marechal Davoust, qui a passe le Danube a Neubourg,
est arrive a Aicha avec ses trois divisions.

Le general Marmont, avec les divisions Boudet, Grouchy, et la division
batave du general Dumonceau, a passe le Danube et pris position entre
Aicha et Augsbourg.

Enfin, le corps d'armee du marechal Bernadotte, avec l'armee bavaroise
commandee par les generaux Deroi et Verden, a pris position a
Ingolstadt; la garde imperiale, commandee par le marechal Bessieres,
s'est rendue a Augsbourg, ainsi que la division de cuirassiers aux
ordres du general d'Hautpout. Le prince Murat, avec les divisions de
dragons de Klein et de Beaumont, et la division de carabiniers et de
cuirassiers du general Nansouty, s'est porte en toute, diligence au
village de Zumershausen, pour intercepter la route d'Ulm a Augsbourg.

Le marechal Lannes, avec la division de grenadiers d'Oudinot, et la
division Suchet, a pris poste le meme jour au village de Zumershausen.

L'empereur a passe en revue les dragons au village de Zumershausen; il
s'est fait presenter le nomme Mareute, dragon du quatrieme regiment, un
des plus braves de l'armee, qui, au passage du Lech, avait sauve son
capitaine qui, peu de jours auparavant, l'avait casse de son grade de
sous-officier. S. M. lui a donne l'aigle de la legion d'honneur. Ce
brave a repondu: "Je n'ai fait que mon devoir; mon capitaine m'avait
casse pour quelques fautes de discipline, mais il sait que j'ai toujours
ete bon soldat."

L'empereur a ensuite temoigne aux dragons la satisfaction de la conduite
qu'ils ont tenue au combat de Wertingen. Il s'est fait presenter un
dragon par regiment, auquel il a egalement donne l'aigle de la legion
d'honneur.

S. M. a temoigne sa satisfaction aux grenadiers de la division Oudinot.
Il est impossible de voir une troupe plus belle, plus animee du desir de
se mesurer avec l'ennemi, plus remplie d'honneur et de cet enthousiasme
militaire, qui est le presage des plus grands succes.

Jusqu'a ce qu'on puisse donner une relation detaillee du combat de
Wertingen, il est convenable d'en dire quelques mots dans ce bulletin.

Le colonel Arrighi a charge avec son regiment de dragons le regiment
de cuirassiers du duc Albert; la melee a ete tres chaude. Le colonel
Arrighi a eu son cheval tue sous lui; son regiment a redouble d'audace
pour le sauver. Le colonel Beaumont, du dixieme de hussards, anime de
cet esprit vraiment francais, a saisi au milieu des rangs ennemis un
capitaine de cuirassiers, qu'il a pris lui-meme, apres avoir sabre un
cavalier.

Le colonel Maupetit, a la tete du neuvieme de dragons, a charge dans le
village de Wertingen. Blesse mortellement, ses derniers paroles ont ete:
"Que l'empereur soit instruit que le neuvieme de dragons a ete digne
de sa reputation, et qu'il a charge et vaincu aux cris de _vive
l'empereur."_

Cette colonne de grenadiers, l'elite de l'armee ennemie, s'etant formee
en carres de quatre bataillons, a ete enfoncee et sabree. Le deuxieme
bataillon de dragons a charge dans le bois.

La division Oudinot fremissait de l'eloignement qui l'empechait encore
de se mesurer avec l'ennemi; mais a sa vue seule les Autrichiens
accelerent leur retraite, une seule brigade a pu donner.

Tous les canons, tous les drapeaux, presque tous les officiers du corps
ennemi qui a combattu a Wertingen, ont ete pris; un grand nombre a ete
tue; deux lieutenans-colonels, six majors, soixante officiers, quatre
mille soldats sont restes en notre pouvoir; le reste a ete eparpille,
et ce qui a pu echapper, a du son salut a un marais qui a arrete une
colonne qui tournait l'ennemi.

Le chef d'escadron Excelmans, aide-de-camp de S. A. S. le prince Murat,
a eu deux chevaux tues.

C'est lui qui a porte les drapeaux a l'empereur qui lui a dit: "Je sais
qu'on ne peut pas etre plus brave que vous; je vous fais officier de la
legion d'honneur."

Le marechal Ney de son cote, avec la division Malher, Dupont et Loison,
la division de dragons a pied du general Baraguey-d'Hilliers, et la
division Gazan, ont remonte le Danube et attaque l'ennemi sur la
position de Gruemberg. Il est cinq heures, le canon se fait entendre.

Il pleut beaucoup, mais cela ne ralentit pas les marches forcees de la
grande armee. L'empereur donne l'exemple: a cheval jour et nuit, il
est toujours au milieu des troupes, et partout ou sa presence est
necessaire. Il a fait hier quatorze lieues a cheval. Il a couche dans
un petit village, sans domestiques et sans aucune espece de bagage.
Cependant l'eveque d'Augsbourg avait fait illuminer son palais, et
attendu S. M. une partie de la nuit.




Augsbourg, le 19 vendemiaire an 14 (11 octobre 1805).

_Quatrieme bulletin de la grande armee._

Le combat de Wertingen a ete suivi, a vingt-quatre heures de distance,
du combat de Guenzbourg. Le marechal Ney a fait marcher son corps
d'armee, la division Loison sur Langeneau, et la division Malher sur
Guenzbourg. L'ennemi, qui a voulu s'opposer a cette marche, a ete
repousse partout. C'est en vain que le prince Ferdinand est accouru en
personne pour defendre Guenzbourg. Le general Malher l'a fait attaquer
par le cinquante-neuvieme regiment; le combat est devenu opiniatre,
corps a corps. Le colonel Lacuee a ete tue a la tete de son regiment,
qui, malgre la plus vigoureuse resistance, a emporte le pont de vive
force; les pieces de canon qui le defendaient ont ete enlevees, et la
belle position de Guenzbourg est restee en notre pouvoir. Les trois
attaques de l'ennemi sont devenues inutiles; il s'est retire avec
precipitation; la reserve du prince Murat arrivait a Burgau et coupait
l'ennemi dans la nuit.

Les details circonstancies du combat qui ne peuvent etre donnes que sous
quelques jours, feront connaitre les officiers gui se sont distingues.

L'empereur a passe toute la nuit du 17 au 18, et une partie de la
journee du 18, entre les corps des marechaux Ney et Lannes.

L'activite de l'armee francaise, l'etendue et la complication des
combinaisons qui ont entierement echappe a l'ennemi, le deconcertent au
dernier point.

Les conscrits montrent autant de bravoure et de bonne volonte que les
vieux soldats. Quand ils ont une fois ete au feu, ils perdent le nom de
conscrits; aussi tous aspirent-ils a l'honneur du titre de soldats. Le
temps continue a etre tres-mauvais depuis plusieurs jours. Il pleut
encore beaucoup: l'armee cependant est pleine de sante.

L'ennemi a perdu plus de deux mille cinq cents hommes au combat de
Guenzbourg. Nous avons fait douze cents prisonniers et pris six pieces
de canon. Nous avons eu quatre cents tues ou blesses. Le general-major
d'Aspre est au nombre des prisonniers.

L'empereur est arrive le 18 a Augsbourg, a neuf heures du soir; la ville
est occupee depuis deux jours. La communication de l'armee ennemie est
coupee a Augsbourg et Landsberg, et va l'etre a Fuessen. Le prince
Murat, avec les corps des marechaux Ney et Lannes, se met a sa
poursuite. Dix regimens ont ete retires de l'armee autrichienne d'Italie
et viennent en poste depuis le Tyrol. Plusieurs ont deja ete pris.
Quelques corps russes, qui voyagent aussi en poste, s'avancent vers
l'Inn; mais les avantages de notre position sont tels que nous pouvons
faire face a tous.

L'empereur est loge a Augsbourg chez l'ancien electeur de Treves, qui
a traite avec magnificence la suite de S.M. pendant le temps que ses
equipages ont mis a arriver.




Augsbourg, le 20 vendemiaire an 14 (l2 octobre 1805).

_Cinquieme bulletin de la grande armee._

Le marechal Soult s'est porte avec son corps d'armee a Landsberg, et par
la a coupe une des grandes communications de l'ennemi; il y est arrive
le 19, a quatre heures apres midi, et y a rencontre le regiment de
cuirassiers du prince Ferdinand, qui, avec six pieces de canon, se
rendait a marches forcees a Ulm. Le marechal Soult l'a fait charger par
le vingt-sixieme regiment de chasseurs; il s'est trouve deconcerte a
un tel point, et le vingt-sixieme de chasseurs etait anime d'une telle
ardeur, que les cuirassiers ont pris la fuite dans la charge, et ont
laisse cent vingt soldats prisonniers, un lieutenant-colonel, deux
capitaines et deux pieces de canon. Le marechal Soult, qui avait
pense qu'ils continueraient leur retraite sur Memmingen, avait envoye
plusieurs regimens pour les couper; mais ils s'etaient retires dans les
bois, ou ils se sont rallies pour se refugier dans le Tyrol.

Vingt pieces de canon et les equipages de pontons de l'ennemi etaient
passes dans la journee du 18 par Landsberg. Le marechal Soult a mis a
leur poursuite le general Sebastiani avec une brigade de dragons. On
espere qu'il sera parvenu a les atteindre.

Le 20, le marechal Soult s'est dirige sur Memmingen, ou il arrivera le
21 a la pointe du jour.

Le marechal Bernadotte a marche toute la journee du 19, et a porte son
avant-garde jusqu'a deux lieues de Munich.

Les bagages de plusieurs generaux autrichiens sont tombes au pouvoir de
ses troupes legeres. Il a fait une centaine de prisonniers de differens
regimens.

Le marechal Davoust s'est porte a Dachau. Son avant-garde est arrivee a
Moisach. Les hussards de Blankenstein ont ete mis en desordre par ses
chasseurs; dans differens engagemens il a fait une soixantaine d'hommes
a cheval prisonniers.

Le prince Murat, avec la reserve de cavalerie et les corps des marechaux
Ney et Lannes, s'est place vis a vis de l'armee ennemie, dont la gauche
occupe Ulm et la droite Memmingen.

Le marechal Ney est a cheval sur le Danube, vis a vis Ulm.

Le marechal Lannes est a Weissenhorn.

Le general Marmont se met en marche forcee pour prendre position sur
la hauteur d'Illersheim; et le marechal Soult deborde de Memmingen la
droite de l'ennemi.

La garde imperiale est-partie d'Augsbourg pour se rendre a Burgau, ou
l'empereur sera probablement cette nuit.

Une affaire decisive va avoir lieu. L'armee autrichienne a presque
toutes ses communications coupees. Elle se trouve a peu pres dans la
meme position que l'armee de Melas a Marengo.

L'empereur etait sur le pont de Lech lorsque le corps d'armee du general
Marmont a defile. Il a fait former en cercle chaque regiment, lui a
parte de la situation de l'ennemi, de l'imminence d'une grande bataille,
de la confiance qu'il avait en eux. Cette harangue avait lieu pendant un
temps affreux; il tombait une neige abondante et la troupe avait de la
boue jusqu'aux genoux et eprouvait un froid excessif; mais les paroles
de l'empereur etaient de flamme. En l'ecoutant, le soldat oubliait ses
fatigues et ses privations, et etait impatient de voir arriver l'heure
du combat.

Le marechal Bernadotte est arrive a Munich le 20, a six heures du
matin. Il a fait huit cents prisonniers et s'est mis a la poursuite de
l'ennemi; le prince Ferdinand se trouvait a Munich. Il parait que ce
prince avait abandonne son armee de l'Iller.

Jamais plus d'evenemens ne se decideront en moins de temps. Avant quinze
jours les destins de la campagne et des armees autrichiennes et russes
seront fixes.




Elchingen, le 23 vendemiaire an 14 (16 octobre 1805).

_Cinquieme bulletin_ (Bis) _de la grande armee_.

Aux combats de Wertingen et de Guenzbourg ont succede des faits d'une
aussi haute importance, les combats d'Albeck, d'Elchingen, les prises
d'Ulm et de Memmingen.

Le general Soult arriva le 21 devant Memmingen, cerna sur-le-champ la
place; et apres differens pourparlers, le commandant Capitula.

Neuf bataillons, dont deux de grenadiers, faits prisonniers, un
general-major, trois colonels, plusieurs officiers superieurs, dix
pieces de canon, beaucoup de bagages et de munitions de toute espece ont
ete le resultat de cette affaire. Tous les prisonniers ont ete au meme
moment diriges sur le quartier-general.

Au meme instant le marechal Soult s'est mis en marche pour Ochsenhausen,
pour arriver sur Biberach et etre en mesure de couper la seule retraite
qui restait a l'archiduc Ferdinand.

D'un autre cote, l'ennemi fit le 19 une sortie du cote d'Ulm, et attaqua
la division Dupont, qui occupait la position d'Albeck. Le combat fut
des plus opiniatres. Cernes par vingt-cinq mille hommes, ces six mille
braves firent face a tout et firent quinze cents prisonniers. Ces
corps ne devaient s'etonner de rien: c'etaient les neuvieme leger,
trente-deuxieme, soixante-neuvieme et soixante-seizieme de ligne.

Le 21, l'empereur se porta de sa personne au camp devant Ulm, et ordonna
l'investissement de l'armee ennemie. La premiere operation a ete de
s'emparer du pont et de la position d'Elchingen.

Le 22, a la pointe du jour, le marechal Ney passa ce pont, a la tete de
la division Loison. L'ennemi lui disputait la position d'Elchingen avec
seize mille hommes; il fut culbute partout, perdit trois mille hommes
faits prisonniers, un general-major, et fut poursuivi jusque dans ses
retranchemens.

Le marechal Lannes occupa les petites hauteurs qui dominent la place
au-dessus de Pfoel. Les tirailleurs enleverent la tete du pont d'Ulm;
le desordre fut extreme dans toute la place. Dans ce moment, le prince
Murat faisait manoeuvrer les divisions Klein et Beaumont, qui partout
mettaient en deroute la cavalerie ennemie.

Le 22, le general Marmont occupait les ponts de Unterkirchen,
d'Oberkirch, a l'embouchure de l'Iller dans le Danube, et toutes les
communications de l'ennemi sur l'Iller.

Le 23, a la pointe du jour, l'empereur se porta lui-meme devant Ulm. Le
corps du prince Murat et ceux des marechaux Lannes et Ney se placerent
en bataille pour donner l'assaut, et forcer les retranchemens de
l'ennemi.

Le general Marmont, avec la division de dragons a pied du general
Baraguey-d'Hilliers, bloquait la ville sur la rive droite du Danube.

La journee est affreuse. Le soldat est dans la boue jusqu'aux genoux. Il
y a huit jours que l'empereur ne s'est debotte.

Le prince Ferdinand avait file la nuit sur Biberach, en laissant douze
bataillons dans la ville et sur les hauteurs d'Ulm, lesquels ont ete
tous pris, avec une assez grande quantite de canons.

Le marechal Soult a occupe Biberach le 23 au matin.

Le prince Murat se met a la poursuite de l'armee ennemie, qui est dans
un delabrement effroyable.

D'une armee de quatre-vingt mille hommes il n'en reste que vingt-cinq
mille, et on a lieu d'esperer que ces vingt-cinq mille ne nous
echapperont pas.

Immediatement apres son entree a Munich, le marechal Bernadotte a
poursuivi le corps du general Kienmayer, lui a pris des equipages et
fait des prisonniers.

Le general Kienmayer a evacue le pays et repasse l'Inn. Ainsi la
promesse de l'empereur se trouve realisee, et l'ennemi est chasse de
toute la Baviere.

Depuis le commencement de la campagne nous avons fait plus de vingt
mille prisonniers, enleve a l'ennemi trente pieces de canons et vingt
drapeaux; nous avons, de notre cote, eprouve peu de pertes. Si l'on
joint a cela les deserteurs et les morts, on peut calculer que l'armee
autrichienne est deja reduite de moitie.

Tant de devouement de la part du soldat, tant de preuves touchantes
d'amour qu'il donne a l'empereur et tant de si hauts faits meriteront
des details plus circonstancies. Ils seront donnes du moment que ces
premieres operations de la campagne seront terminees, et que l'on saura
definitivement comment les debris de l'armee autrichienne se tireront de
Biberach, et la position qu'ils prendront.

Au combat d'Elchingen, qui est un des plus beaux faits militaires qu'on
puisse citer, se sont distingues: les dix-huitieme regiment de dragons
et son colonel Lefevre, le colonel du dixieme de chasseurs Colbert,
qui a eu un cheval tue sous lui; le colonel Lajonquieres du
soixante-seizieme, et un grand nombre d'autres officiers.

L'empereur a aujourd'hui son quartier-general dans l'abbaye d'Elchingen.




De mon camp imperial d'Elchingen, le 26 vendemiaire an 14 (18 octobre
1805).

_Au senat conservateur_.

Senateurs,

"Je vous envoie quarante drapeaux conquis par mon armee dans les combats
qui ont eu lieu depuis celui de Wertingen. C'est un hommage que moi et
mon armee faisons aux sages de l'empire; c'est un present que des enfans
font a leurs peres.

"Senateurs, voyez-y une preuve de ma satisfaction pour la maniere dont
vous m'avez constamment seconde dans les affaires les plus importantes
de l'empire. Et vous, Francais, faites marcher vos freres; faites qu'ils
accourent combattre a nos cotes, afin que, sans effusion de sang, sans
efforts, nous puissions repousser loin de nous toutes les armees que
forme l'or de l'Angleterre, et confondre les auxiliaires des oppresseurs
des mers. Senateurs, il n'y a pas encore un mois que je vous ai dit que
votre empereur et son armee feraient leur devoir. Il me tarde de pouvoir
dire que mon peuple fait le sien. Depuis mon entree en campagne, j'ai
disperse une armee de cent mille hommes: j'en ai fait pres de la moitie
prisonniers; le reste est tue, blesse, ou deserte, ou reduit a la plus
grande consternation. Ces succes eclatans, je les dois a l'amour de mes
soldats, a leur constance a supporter les fatigues. Je n'ai pas perdu
quinze cents tues ou blesses. Senateurs, le premier objet de la guerre
est deja rempli. L'electeur de Baviere est retabli sur son trone. Les
injustes agresseurs ont ete frappes comme par la foudre, et avec l'aide
de Dieu, j'espere, dans un court espace de temps, triompher de mes
autres ennemis".

NAPOLEON




De mon camp imperial d'Elchingen, le 26 vendemiaire an 14 (18 octobre
1805).

_Aux archeveques et eveques de l'empire._

"M. l'eveque du diocese de... Les victoires eclatantes que viennent
d'obtenir nos armees contre la ligue injuste qu'ont fomentee la haine
et l'or de l'Angleterre, veulent que moi et mon peuple adressions
des remercimens au Dieu des armees, et l'implorions, afin qu'il soit
constamment avec nous. Nous avons deja conquis les etats de notre allie,
et l'avons retabli dans sa capitale. Veuillez donc, au recu de la
presente, faire chanter dans les eglises de notre empire un _Te Deum_ en
actions de graces, noire intention etant que les differentes autorites y
assistent.

"Cette lettre n'etant pas a une autre fin, nous prions Dieu qu'il vous
ait, monsieur l'eveque, en sa sainte garde."

NAPOLEON.




Elchingen, le 26 vendemiaire an 14 (18 octobre 1805).

_Sixieme bulletin de la grande armee._

La journee d'Ulm a ete une des plus belles journees de l'histoire de
France. La capitulation de la place est ci-jointe, ainsi que l'etat des
regimens qui y sont enfermes. L empereur eut pu l'enlever d'assaut;
mais vingt mille hommes, defendus par des ouvrages et des fosses pleins
d'eau, eussent oppose de la resistance, et le vif desir de S.M. etait
d'epargner le sang. Le general Mack, general en chef de l'armee, etait
dans la ville. C'est la destinee des generaux apposes a l'empereur,
d'etre pris dans des places. On se souvient qu'apres les belles
manoeuvres de la Brenta, le vieux feld-marechal Wurmser fut fait
prisonnier dans Mantoue, Melas le fut dans Alexandrie, Mack l'est dans
Ulm.

L'armee autrichienne etait une des plus belles qu'ait eues l'Autriche.
Elle se composait de quatorze regimens d'infanterie formant l'armee dite
de Baviere, de treize regimens de l'armee du Tyrol, et de cinq regimens
venus en poste d'Italie, faisant trente-deux regimens d'infanterie, et
de quinze regimens de cavalerie.

L'empereur avait place l'armee du prince Ferdinand dans la meme
situation ou il placa celle de Melas. Apres avoir hesite longtemps,
Melas prit la noble resolution de passer sur le corps de l'armee
francaise, ce qui donna lieu a la bataille de Marengo. Mack a pris un
autre parti: Ulm est l'aboutissant d'un grand nombre de routes. Il a
concu le projet de faire echapper ses divisions par chacune de
ces routes, et de les reunir en Tyrol et en Boheme. Les divisions
Hohenzollern et Werneck ont debouche par Memmingen. Mais l'empereur,
des le 20, accourut d'Augsbourg devant Ulm, deconcerta sur-le-champ les
projets de l'ennemi, et fit enlever le pont et la position d'Elchingen,
ce qui remedia a tout.

Le marechal Souk, apres avoir pris Memmingen, s'etait mis a la poursuite
des autres colonnes. Enfin, il ne restait plus au prince Ferdinand
d'autre ressource que de se laisser enfermer dans Ulm, ou d'essayer, par
des sentiers, de rejoindre la division de Hohenzollern; ce prince a
pris ce dernier parti; il s'est rendu a Aalen avec quatre escadrons de
cavalerie.

Cependant le prince Murat etait a la poursuite du prince Ferdinand. La
division Werneck a voulu l'arreter a Langeneau; il lui a fait trois
mille prisonniers, dont un officier general, et lui a enleve deux
drapeaux. Tandis qu'il manoeuvrait par la droite a Heydenheim, le
marechal Lannes marchait par Aalen et Nordlingen. La marche de la
division ennemie etait embarrassee par cinq cents chariots, et affaiblie
par le combat de Langeneau. A ce combat, le prince Murat a ete
tres-satisfait du general Klein. Le vingtieme de dragons, le neuvieme
d'infanterie legere et les chasseurs de la garde imperiale se sont
particulierement distingues. L'aide-de-camp Brunet a montre beaucoup de
bravoure.

Ce combat n'a pas retarde la marche du prince Murat. Il s'est porte
rapidement sur Neresheim, et le 25, a cinq heures du soir, il est arrive
devant cette position. La division de dragons du general Klein a charge
l'ennemi. Deux drapeaux, un officier general et mille hommes ont ete de
nouveau pris au combat de Neresheim. Le prince Ferdinand et sept de ses
generaux n'eurent que le temps de monter a cheval. On a trouve leur
diner servi. Depuis plusieurs jours ils n'ont aucun point pour se
reposer. Il parait que le prince Ferdinand ne pourra se soustraire
a l'armee francaise qu'en se deguisant, ou en fuyant avec quelques
escadrons, par quelques routes detournees d'Allemagne.

L'empereur traversant une foule de prisonniers ennemis, un colonel
autrichien temoignait son etonnement de voir l'empereur des Francais
trempe, couvert de boue, autant et plus fatigue que le dernier tambour
de l'armee. Un de ses aides-de-camp lui ayant explique ce que disait
l'officier autrichien, l'empereur lui fit repondre: "Votre maitre a
voulu me faire ressouvenir que j'etais un soldat; j'espere que la pompe
et la pourpre imperiale ne m'ont pas fait oublier mon premier metier."

Le spectacle que l'armee offrait dans la journee du 23 etait vraiment
interessant. Depuis deux jours la pluie tombait a seaux. Tout le monde
etait trempe; le soldat n'avait pas eu de distribution. Il etait dans la
boue jusqu'aux genoux; mais la vue de l'empereur lui rendait sa gaiete,
et du moment qu'il apercevait des colonnes entieres dans le meme etat,
il faisait retentir le cri de _vive l'empereur!_

On rapporte aussi que l'empereur repondit aux officiers qui
l'entouraient, et qui admiraient comment, dans le moment le plus
penible, les soldats oublient toutes leurs privations, et ne se montrent
sensibles qu'au plaisir de le voir: "Ils ont raison, c'est pour epargner
leur sang que je leur fais essuyer de si grandes fatigues."

L'empereur, lorsque l'armee occupait les hauteurs qui dominent Ulm, fit
appeler le prince de Lichtenstein, general-major, enferme dans cette
place, pour lui faire connaitre qu'il desirait qu'elle capitulat, lui
disant que s'il la prenait d'assaut, il serait oblige de faire ce qu'il
avait fait a Jaffa, ou la garnison fut passee au fil de l'epee; que
c'etait le triste droit de la guerre; qu'il voulait qu'on lui epargnat
et a la brave nation autrichienne la necessite d'un acte aussi
effrayant; que la place n'etait pas tenable; qu'elle devait donc se
rendre. Le prince insistait pour que les officiers et soldats eussent la
faculte de retourner en Autriche. "Je l'accorde aux officiers et non aux
soldats, a repondu l'empereur; car qui me garantira qu'on ne les fera
pas servir de nouveau."

Puis apres avoir hesite un moment, il ajoute: "Eh bien, je me fie a la
parole du prince Ferdinand. S'il est dans la place, je veux lui donner
une preuve de mon estime, et je vous accorde ce que vous me demandez,
esperant que la cour de Vienne ne dementira pas la parole d'un de ses
princes". Sur ce que M. Lichtenstein assura que le prince Ferdinand
n'etait point dans la place. "Alors je ne vois pas", dit l'empereur,
"qui peut me garantir que les soldats que je vous renverrai ne serviront
pas."

Une brigade de quatre mille hommes occupe l'une des portes de la ville
d'Ulm.

Dans la nuit du 24 au 25 il y a eu un ouragan terrible; le Danube est
tout a fait deborde et a rompu la plus grande, partie de ses ponts; ce
qui nous gene beaucoup pour nos subsistances.

Dans la journee du 23, le marechal Bernadette a pousse ses avant-postes
jusqu'a Wasserbourg et Haag sur la chaussee de Braunau; il a fait encore
quatre ou cinq cents prisonniers a l'ennemi, lui a enleve un parc de
dix-sept pieces d'artillerie de divers calibres; de sorte que, depuis
son entree a Munich, sans perdre un seul homme, le marechal Bernadotte
a pris quinze cents prisonniers, dix-neuf pieces de canon, deux cents
chevaux et un grand nombre de bagages. L'empereur a passe le Rhin le 9
vendemiaire, le Danube le 14, a cinq heures du matin, le Lech le meme
jour, a trois heures apres midi; ses troupes sont entrees a Munich le
20, ses avant-postes sont arrives sur l'Inn le 23. Le meme jour il etait
maitre de Memmingen, et le 25 d'Ulm.

Il avait pris a l'ennemi, aux combats de Wertingen, de Guenzbourg,
d'Elchingen, aux journees de Memmingen et d'Ulm, et aux combats
d'Albeck, de Langeneau et de Neresheim, quarante mille hommes, tant
infanterie que cavalerie, plus de quarante drapeaux, et un tres-grand
nombre de pieces de canon, de bagages, de voitures; et pour arriver
a ces grands resultats, il n'avait fallu que des marches et des
manoeuvres.

Dans ces combats partiels, les pertes de l'armee francaise ne se montent
qu'a cinq cents morts et a mille blesses. Aussi le soldat dit-il
souvent: L'empereur a trouve une nouvelle methode de faire la guerre,
il ne se sert que de nos jambes et pas de nos bayonnettes. Les cinq
sixiemes de l'armee n'ont pas tire un coup de fusil, ce dont ils
s'affligent; mais tous ont beaucoup marche, et ils redoublent de
celerite quand ils ont l'espoir d'atteindre l'ennemi.

On peut faire en deux mots l'eloge de l'armee: Elle est digne de son
chef.

On doit considerer l'armee autrichienne comme aneantie. Les Autrichiens
et les Russes seront obliges de faire beaucoup d'appels, de recrues,
pour resister a l'armee francaise, qui est venue a bout d'une armee de
cent mille hommes, sans eprouver, pour ainsi dire, aucune perte.





Elchingen, le 27 vendemiaire an 14 (19 octobre 1805).

_Septieme bulletin de la grande armee_.

Le 26, a cinq heures du matin, le prince Murat est arrive a Nordlingen,
et avait reussi a cerner la division Werneck. Ce general avait demande
a capituler. La capitulation qui a ete accordee n'arrivera que dans
la journee de demain. Les lieutenans-generaux Werneck, Baillet,
Hohenzollern; les generaux Vogel, Macklery, Hohenfeld, Weiberg et
Dienesberg sont prisonniers sur parole, avec la reserve de se rendre
chez eux. Les troupes sont prisonnieres de guerre et se rendent en
France. Plus de deux mille hommes de cavalerie ont mis pied a terre, et
une brigade de dragons a pied a ete montee avec leurs chevaux. On assure
que le parc de reserve de l'armee autrichienne, compose de cinq cents
chariots, a ete pris. On suppose que tout le reste de la colonne du
prince Ferdinand doit, a l'heure qu'il est, etre investie, le prince
Murat ayant deborde la droite par Aalen, et le marechal Lannes la gauche
par Nordlingen. On attend le resultat de ces manoeuvres; il ne reste au
prince Ferdinand que peu de monde.

Aujourd'hui, a deux heures apres midi, l'empereur a accorde une audience
au general Mack; a l'issue de cette audience, le general Berthier a
signe avec le general Mack une addition a la capitulation, qui porte
que la garnison d'Ulm evacuera la place demain 28. Il y a dans Ulm
vingt-sept mille hommes, trois mille chevaux, 18 generaux, et soixante
ou quatre-vingts pieces de canon attelees. La moitie de la garde de
l'empereur etait deja partie pour Augsbourg; mais S.M. a consenti de
rester jusqu'a demain pour voir defiler l'armee autrichienne. Tous les
jours on est de plus en plus dans la certitude que, de cette armee de
cent mille hommes, il n'en sera pas echappe vingt mille; et cet immense
resultat est obtenu sans effusion de sang. L'empereur n'est pas sorti
aujourd'hui d'Elchingen; les fatigues et la pluie continuelle, que
depuis huit jours il a essuyees, ont exige un peu de repos. Mais le
repos n'est pas compatible avec la direction de cette immense armee.
A toute heure du jour et de la nuit il arrive des officiers avec des
rapports, et il faut que l'empereur donne des ordres. Il parait fort
satisfait du zele et de l'activite du general Berthier.

Demain 28, a trois heures apres midi, vingt-sept mille soldats
autrichiens, soixante pieces de canon, dix-huit generaux, defileront
devant l'empereur et mettront bas les armes. L'empereur a fait present
au senat des drapeaux de la journee d'Ulm. Il y en aura le double de ce
qu'il annonce, c'est-a-dire quatre-vingts.

Pendant ces cinq jours, le Danube a deborde avec une violence qui etait
sans exemple depuis cent ans. L'abbaye d'Elchingen, dans laquelle est
etabli le quartier-general de l'empereur, est situee sur une hauteur
d'ou l'on decouvre tout le pays.

On croit que, demain au soir, l'empereur partira pour Munich. L'armee
russe vient d'arriver sur l'Inn.





Elchingen, le 28 vendemiaire an 14 (10 octobre 1805).

_Huitieme bulletin de la grande armee_.

L'empereur a passe aujourd'hui 28, depuis deux heures apres midi jusqu'a
sept heures du soir, sur la hauteur d'Ulm, ou l'armee autrichienne a
defile devant lui. Trente mille hommes, dont deux mille de cavalerie,
soixante pieces de canon et quarante drapeaux ont ete remis aux
vainqueurs, L'armee francaise occupait les hauteurs. L'empereur, entoure
de sa garde, a fait appeler les generaux autrichiens; il les a tenus
aupres de lui jusqu'a ce que les troupes eussent defile; il les
a traites avec les plus grands egards. Il y avait sept
lieutenans-generaux, huit generaux et le general en chef Mack. On
donnera dans le bulletin suivant les noms des generaux et des regimens.

On peut donc evaluer le nombre des prisonniers faits depuis le
commencement de la guerre a soixante mille, le nombre des drapeaux a
quatre-vingts, independamment de l'artillerie, et des bagages, etc.
Jamais victoires ne furent plus completes et ne couterent moins.

On croit que l'empereur partira dans la nuit pour Augsbourg et Munich,
apres avoir expedie ses courriers.





Elchingen, le 29 vendemiaire an 14 (21 octobre 1805).

_Neuvieme bulletin de la grande armee_.

L'empereur vient de faire la proclamation et de rendre les decrets
ci-joints.

A midi, S.M. est partie pour Augsbourg. On a enfin le compte exact de
l'armee renfermee dans Ulm; elle se monte a trente-trois mille hommes,
ce qui, avec trois mille blesses, porte la garnison prisonniere a
trente-six mille hommes. Il y avait aussi dans la place soixante pieces
de canon, avec leur approvisionnement et cinquante drapeaux.

Rien ne fait un contraste plus frappant que l'esprit de l'armee
francaise et celui de l'armee autrichienne. Dans l'armee francaise,
l'heroisme est porte au dernier point; dans l'armee autrichienne, le
decouragement est a son comble. Le soldat est paye avec des cartes, il
ne peut rien envoyer chez lui, et il est tres-maltraite. Le Francais ne
songe qu'a la gloire. On pourrait citer un millier de traits comme le
suivant: Brard, soldat du soixante-seizieme regiment, allait avoir la
cuisse amputee; il avait la mort dans l'ame. Au moment ou le chirurgien
se preparait a faire l'operation, il l'arrete: "Je sais que je n'y
survivrai pas, mais n'importe; un homme de moins n'empechera pas le
soixante-seizieme de marcher, la baionnette en avant, et sur trois
rangs, a l'ennemi."

L'empereur n'a a se plaindre que de la trop grande impetuosite des
soldats. Ainsi le dix-septieme d'infanterie arrive devant Ulm, se
precipita dans la place; ainsi pendant la capitulation toute l'armee
voulait monter a l'assaut, et l'empereur fut oblige de declarer
fermement qu'il ne voulait pas d'assaut.

La premiere colonne des prisonniers faits dans Ulm part dans ce moment
pour la France.

Voici le nombre de nos prisonniers, du moins de ceux actuellement
connus, et les lieux ou ils se trouvent: dix mille a Augsbourg;
trente-trois mille dans Ulm; douze mille a Donawerth, et douze mille qui
sont deja en marche pour la France. L'empereur dit dans sa proclamation
que nous avons fait soixante mille prisonniers. Il est probable qu'il
y en aura davantage. Il porte le nombre des drapeaux pris a
quatre-vingt-dix; il est probable aussi que nous en aurons davantage.

L'empereur a dit aux officiers-generaux autrichiens qu'il avait appeles
pres de lui pendant que l'armee ennemie defilait: "Messieurs, votre
maitre me fait une guerre injuste. Je vous le dis franchement, je ne
sais pas pourquoi je me bats; je ne sais ce que l'on veut de moi.

"Ce n'est pas dans cette seule armee que consistent mes ressources.
Cela serait-il vrai, mon armee et moi ferions bien du chemin. Mais
j'en appelle aux rapports de vos propres prisonniers qui vont bientot
traverser la France; ils verront quel esprit anime mon peuple, et
avec quel empressement il viendra se ranger sous mes drapeaux. Voila
l'avantage de ma nation et de ma position: avec un mot, deux cent mille
hommes de bonne volonte accourront pres de moi, et en six semaines
seront de bons soldats; au lieu que vos recrues ne marcheront que par
force, et ne pourront, qu'apres plusieurs annees, faire des soldats.

"Je donne encore un conseil a mon frere l'empereur d'Allemagne; qu'il
se hate de faire la paix. C'est le moment de se rappeler que tous les
empires ont un terme; l'idee que la fin de la dynastie de Lorraine
serait arrivee doit l'effrayer. Je ne veux rien sur le continent, ce
sont des vaisseaux, des colonies, du commerce, que je veux; et cela
vous est avantageux comme a nous." M. Mack a repondu que l'empereur
d'Allemagne n'aurait pas voulu la guerre, mais qu'il y a ete force par
la Russie. En ce cas, a repondu l'empereur, vous n'etes donc plus une
puissance.

Du reste, la plupart des officiers generaux ont temoigne combien cette
guerre leur etait desagreable, et avec quelle peine, ils voyaient une
armee russe au milieu d'eux.

Ils blamaient cette politique assez aveugle pour attirer au coeur de
l'Europe un peuple accoutume a vivre dans un pays inculte et agreste, et
qui, comme ses ancetres, pourrait bien avoir la fantaisie de s'etablir
dans de plus beaux climats.

L'empereur a accueilli avec beaucoup d'affabilite le lieutenant-general
Klenau, qu'il avait connu commandant le regiment Wurmser; les
lieutenans-generaux Giulay, Gottesheim, Ries; les princes de
Lichtenstein, etc.

Il les a consoles de leur malheur, leur a dit que la guerre a ses
chances, et qu'ayant ete souvent vainqueurs, ils pouvaient etre
quelquefois vaincus.




Du quartier imperial d'Elchingen, le 29 vendemiaire an 14 (21 octobre
1805).

_Proclamation a l'armee_.

Soldats de la grande armee,

"En quinze jours nous avons fait une campagne. Ce que nous nous
proposions est rempli, nous avons chasse les troupes de la maison
d'Autriche de la Baviere et retabli notre allie dans la souverainete de
ses etats. Cette armee qui, avec autant d'ostentation que d'imprudence,
etait venue se placer sur nos frontieres, est aneantie. Mais qu'importe
a l'Angleterre? son but est rempli. Nous ne sommes plus a Boulogne, et
son subside ne sera ni plus ni moins grand.

De cent mille hommes qui composaient cette armee, soixante mille sont
prisonniers. Ils iront remplacer nos conscrits dans les travaux de nos
campagnes; deux cents pieces de canon, tout le parc, quatre-vingt-dix
drapeaux, tous les generaux sont en notre pouvoir; il ne s'est pas
echappe de cette armee quinze mille hommes. Soldats, je vous avais
annonce une grande bataille; mais, graces aux mauvaises combinaisons
de l'ennemi, j'ai pu obtenir les memes succes sans courir les memes
chances; et ce qui est inconcevable dans l'histoire des nations, un si
grand resultat ne nous affaiblit pas de plus de quinze cents hommes hors
de combat.

"Soldats, ce succes est du a votre confiance sans borne dans votre
empereur, a votre patience a supporter les fatigues et les privations de
toute espece, a votre rare intrepidite.

"Mais nous ne nous arreterons pas la. Vous etes impatient de commencer
une seconde campagne. Cette armee russe, que l'or de l'Angleterre a
transportee des extremites de l'univers, nous allons lui faire eprouver
le meme sort.

"A ce combat est attache plus specialement l'honneur de l'infanterie;
c'est la que va se decider, pour la seconde fois, cette question qui
l'a deja ete en Suisse et en Hollande: Si l'infanterie francaise est la
seconde ou la premiere de l'Europe? Il n'y a pas la de generaux contre
lesquels je puisse avoir de la gloire a acquerir. Tout mon soin sera
d'obtenir la victoire avec le moins possible d'effusion de sang: mes
soldats sont mes enfans.

NAPOLEON.




De mon camp imperial d'Elchingen, le 29 vendemiaire an 14 (21 octobre
1805).

_Decret._

Napoleon, empereur des Francais et roi d'Italie,

Considerant que la grande armee a obtenu par son courage et son
devouement des resultats qui ne devaient etre esperes qu'apres une
campagne,

Et voulant lui donner une preuve de notre satisfaction imperiale, nous
avons decrete et decretons ce qui suit: Art. 1er. Le mois de vendemiaire
de l'an 14 sera compte comme une campagne a tous les individus composant
la grande armee.

Ce mois sera porte comme tel sur les etats pour l'evaluation des
pensions et pour les services militaires.

Nos ministres de la guerre et du tresor public sont charges de
l'execution du present decret.

NAPOLEON.




Augsbourg, le 30 vendemiaire an 14 (28 octobre 1805).

_Dixieme bulletin de la grande armee._

Lors de la capitulation du general Werneck pres Nordlingen, le prince
Ferdinand, avec un corps de mille chevaux et une portion du parc, avait
pris les devants. Il s'etait jete dans le pays prussien, et s'etait
dirige par Gunzenhausen sur Nuremberg. Le prince Murat le suivit a la
piste et parvint a le deborder; ce qui donna lieu a un combat sur
la route de Furth a Nuremberg, le 29 au soir. Tout le reste du parc
d'artillerie, tous les bagages sans exception ont ete pris. Les
chasseurs a cheval de la garde imperiale se sont couverts de gloire; ils
ont culbute tout ce qui s'est presente devant eux; ils ont charge le
regiment de cuirassiers de Mack. Les deux regimens de carabiniers ont
soutenu leur reputation.

On est rempli d'etonnement lorsque l'on considere la marche du prince
Murat depuis Albeck jusqu'a Nuremberg. Quoique se battant toujours, il
est parvenu a gagner de vitesse l'ennemi, qui avait deux journees de
marche sur lui. Le resultat de cette prodigieuse activite a ete la prise
de quinze cents chariots, de cinquante pieces de canon, de seize mille
hommes, y compris la capitulation du general Werneck, et d'un grand
nombre de drapeaux. Dix-huit generaux ont pose les armes; trois ont ete
tues.

Les colonels Morland des chasseurs a cheval de la garde imperiale,
Cauchois du premier regiment de carabiniers, Rouvillois du premier
regiment d'hussards, et les aides-de-camp Flahaut et Lagrange se sont
particulierement distingues. Le colonel Cauchois a ete blesse.

Le 29 au soir, le prince Murat a couche a Nuremberg, ou il a passe la
journee du 30 a se reposer.

Au combat d'Elchingen, le 23 vendemiaire, le soixante-neuvieme regiment
de ligne s'est distingue. Apres avoir force le pont en colonne serree,
il s'est deploye a portee du feu des Autrichiens avec un ordre et un
sang-froid qui ont rempli l'ennemi de stupeur et d'admiration.

Un bataillon de la garde imperiale est entre aujourd'hui a Augsbourg.
Quatre-vingts grenadiers portaient chacun un drapeau. Ce spectacle a
produit sur les habitans d'Augsbourg un etonnement que partagent les
paysans de toutes ces contrees.

La division des troupes de Wurtemberg vient d'arriver a Geisslingen.

Les bataillons de chasseurs qui avaient suivi l'armee depuis son passage
a Stuttgard, sont partis pour conduire en France une nouvelle colonne
de dix mille prisonniers. Les troupes de Bade, fortes de trois a quatre
mille hommes, sont en marche pour se rendre a Augsbourg.

L'empereur vient de faire present aux Bavarois de vingt mille fusils
autrichiens pour l'armee et les gardes nationales. Il vient aussi
de faire present a l'electeur de Wurtemberg de six pieces de canon
autrichiennes.

Pendant qu'a dure la manoeuvre d'Ulm, l'electeur a craint un moment pour
l'electrice et sa famille, qui se sont rendues alors a Heidelberg. Il a
dispose ses troupes pour defendre le coeur de ses etats.

Les Autrichiens sont detestes de toute l'Allemagne, bien convaincue que,
sans la France, l'Autriche les traiterait comme ses pays hereditaires.

On ne se fait pas une idee de la misere de l'armee autrichienne; elle
est payee en billets qui perdent quarante pour cent. Aussi nos soldats
appellent-ils plaisamment les Autrichiens des soldats de papier. Ils
sont sans aucun credit. La maison d'Autriche ne trouverait nulle part a
emprunter 10,000 fr. Les generaux eux-memes n'ont pas vu une piece d'or
depuis plusieurs annees. Les Anglais, du moment qu'ils ont su l'invasion
de la Baviere, ont fait a l'empereur d'Autriche un petit present qui ne
l'a pas rendu plus riche; ils se sont engages a lui faire remise des
quarante-huit millions qu'ils lui avaient pretes pendant la derniere
guerre. Si c'est un avantage pour la maison d'Autriche, elle l'a deja
paye bien cher.




Munich, le 4 brumaire an 14 (26 octobre 1805).

_Onzieme bulletin de la grande armee._

L'empereur est arrive a Munich le 2 brumaire, a neuf heures du soir.
La ville etait illuminee avec beaucoup de gout; un grand nombre de
personnes avait decore le devant de leurs maisons d'emblemes qui etaient
les expressions de leurs sentimens.

Le 3 au matin, les grands officiers de l'electeur, les chambellans et
gentilshommes de la cour, les ministres, les generaux, les conseillers
intimes, le corps diplomatique, accredite pres son altesse electorale,
les deputes des etats de Baviere, les magistrats de la ville de Munich,
ont ete presentes a S. M., qui les a entretenus fort long-temps des
affaires economiques de leur pays.

Le prince Murat est arrive a Munich. Il a montre dans son expedition une
prodigieuse activite. Il ne cesse de se louer de la belle charge des
chasseurs de la garde imperiale et des carabiniers.

Un tresor de deux cent mille florins est tombe en leur pouvoir, ils ont
passe outre sans en rien toucher, et ont continue a poursuivre l'ennemi.

Le prince Ferdinand s'est trouve au dernier combat, et s'est sauve sur
le cheval d'un lieutenant de cavalerie.

Toute la ville de Nuremberg a ete temoin de la bravoure des Francais.
Un grand nombre de deserteurs et de fuyards des debris de l'armee
autrichienne remplissent la province de Franconie, ou ils commettent
beaucoup de desordres. Tous les bagages de l'ennemi ont ete pris.

Le soir, l'empereur s'est rendu au theatre, ou il a ete accueilli par
les demonstrations les plus sinceres de joie et de gratitude.

Tout est en mouvement; nos armees ont passe l'Iser et se dirigent sur
l'Inn, ou le marechal Bernadotte d'un cote, le general Marmont d'un
autre, et le marechal Davoust, seront ce soir.




Munich, le 5 brumaire an 14 (27 octobre 1805).

_Douzieme bulletin de la grande armee._

On travaille dans ce moment avec la plus grande activite aux
fortifications d'Ingoistad et d'Augshourg. Des tetes de pont sont
construites a tous les ponts du Lech et des magasins sont etablis sur
les derrieres.

S. M. a ete extremement satisfaite du zele et de l'activite du general
de brigade Bertrand, son aide-de-camp, qu'elle a employe a des
reconnaissances.

Elle a ordonne la demolition des fortifications des villes d'Ulm et de
Memmingen. L'electeur de Baviere est attendu a tout instant. L'empereur
a envoye son aide-de-camp, colonel Lebrun, pour le recevoir et lui
offrir sur sa route des escortes d'honneur.

Un _Te Deum_ a ete chante a Augsbourg et a Munich. La proclamation
ci-jointe a ete affichee dans toutes les villes de la Baviere. Le peuple
bavarois est plein de bons sentimens. Il court aux armes et forme des
gardes volontaires pour defendre le pays contre les incursions des
cosaques.

Les generaux Deroi et de Wrede montrent la plus grande activite; le
dernier a fait beaucoup de prisonniers autrichiens. Il a servi pendant
la guerre passee dans l'armee autrichienne, et il s'y est distingue.

Le general Mack ayant traverse en poste la Baviere pour retourner a
Vienne, rencontra le general de Wrede, aux avant-postes pres de l'Inn.
Ils eurent une longue conversation sur la maniere dont les Francais
traitaient l'armee bavaroise.

"Nous sommes mieux qu'avec vous, lui dit le general de Wrede; nous
n'avons ni morgue ni mauvais traitement a essuyer; et loin d'etre
exposes les premiers aux coups, nous sommes obliges de demander les
postes perilleux, parce que les Francais se les reservent de preference.
Chez vous, au contraire, nous etions envoyes partout ou il y avait de
mauvaises affaires a essuyer."

Un officier d'etat-major vient d'arriver de l'armee d'Italie. La
campagne a commence, le 26 vendemiaire. Cette armee formera bientot la
droite de la grande armee.

L'empereur a donne hier un concert a toutes les dames de la cour. Il a
fait un accueil tres distingue a madame de Montgelas, femme du premier
ministre de l'electeur, et distinguee d'ailleurs par son merite
personnel.

Il a temoigne son contentement a M. de Winter, maitre de musique de
l'electeur, sur la bonne composition de ses morceaux, tous pleins de
verve et de talent.

Aujourd'hui dimanche, 5 brumaire, l'empereur a entendu la messe dans la
chapelle du palais.




Haag, le 16 brumaire an 14 (28 octobre 1805).

_Treizieme bulletin de la grande armee._

Le corps d'armee du marechal Bernadotte est parti de Munich le 4
brumaire. Il est arrive le 5 a Wasserburg sur l'Inn, et est alle coucher
a Altenmarck. Six arches du pont etaient brulees. Le comte Manucci,
colonel de l'armee bavaroise, s'est porte de Roth a Rosenheim. Il avait
trouve egalement le pont brule et l'ennemi de l'autre cote. Apres une
vive canonnade, l'ennemi ceda la rive droite. Plusieurs bataillons
francais et bavarois passerent l'Inn, et le 6, a midi, l'un et l'autre
pont etaient entierement retablis; les colonels du genie Moris et Somis
ont mis la plus grande activite a la reparation desdits ponts; l'ennemi
a ete vivement poursuivi des qu'on a pu passer; on a fait a son
arriere-garde cinquante prisonniers.

Le marechal Davoust, avec son corps d'armee, est parti de Freysing, et
s'est trouve le 5 a Mulhdorf; l'ennemi a defendu la rive droite, ou il
avait etabli des batteries desavantageusement situees. Le pont etait
tellement detruit qu'on a eu de la peine a le retablir. Le 6, a midi,
une grande partie du corps du marechal Davoust etait passee.

Le prince Murat a fait passer une brigade de cavalerie sur les ponts
de Mulhdorf, a fait retablir les ponts d'Oeting et de Marckhl et les
a passes avec une partie de sa reserve. L'empereur s'est porte de sa
personne a Haag.

Le corps d'armee du marechal Soult est bivouaque en avant de Haag. Le
corps du general Marmont couche ce soir a Wihsbiburg; celui, du marechal
Ney a Landsberg; celui du marechal Lannes sur la route de Landshut a
Braunau. Tous les renseignemens qu'on a sur l'ennemi portent que l'armee
russe marche en retraite.

Il a beaucoup plu toute la journee; tout le pays situe entre l'Iser et
l'Inn n'offre qu'une foret continue de sapins, pays fort ingrat. L'armee
a eu beaucoup a se louer du zele et de l'empressement des habitans de
Munich a lui fournir les subsistances qui lui etaient necessaires.




Braunau, le 18 brumaire an 14 (30 octobre 1805).

_Quatorzieme bulletin de la grande armee._

Le marechal Bernadotte est arrive le 8, a dix heures du matin, a
Salzbourg. L'electeur en etait parti depuis plusieurs jours; un corps de
six mille hommes qui y etait s'etait retire precipitamment la veille.

Le quartier-general imperial etait le 6 a Haag, le 7 a Mulhdorf, et le 8
a Braunau.

Le marechal Davoust a employe la journee du 7 a faire reparer
entierement le pont de Mulhdorf. Le premier regiment de chasseurs a
execute une belle charge sur l'ennemi, lui a tue une vingtaine d'hommes,
et lui a fait plusieurs prisonniers, parmi lesquels s'est trouve un
capitaine de hussards.

Dans la journee du 7, le marechal Lannes est arrive avec la cavalerie
legere au pont de Braunau. Il etait parti de Landshut; le pont etait
coupe. Il a sur-le-champ fait embarquer sur deux bateaux une soixantaine
d'hommes; l'ennemi, qui d'ailleurs etait poursuivi par la reserve du
prince Murat, a abandonne la ville. L'audace des chasseurs du treizieme
a precipite sa retraite.

La mesintelligence parmi les Russes et les Autrichiens commence a
s'apercevoir. Les Russes pillent tout. Les officiers les plus instruits
d'entre eux comprennent bien que la guerre qu'ils font est impolitique,
puisqu'ils n'ont rien a gagner contre les Francais, que la nature n'a
pas places pour etre leurs ennemis.

Braunau, comme il se trouve, peut etre considere comme une des plus
belles et des plus utiles acquisitions de l'armee. Cette place est
entouree d'une enceinte bastionnee, avec pont-levis, demi-lune et fosses
pleins d'eau. Il y a de nombreux magasins d'artillerie, et tous en
bon etat; mais ce qui paraitra difficile a croire, c'est qu'elle est
parfaitement approvisionnee. On y a trouve quarante mille rations
de pain pretes a etre distribuees, plus de mille sacs de farine;
l'artillerie de la place consiste en quarante-cinq pieces de canon avec
double affut de rechange, en mortiers approvisionnes de plus de quarante
mille boulets, et obusiers. Les Russes y ont laisse une centaine de
milliers de poudre, une grande quantite de cartouches, de plomb, un
millier de fusils, et tout l'approvisionnement necessaire pour soutenir
un grand siege L'empereur a nomme le general Lauriston, qui arrive
de Cadix, gouverneur de cette place, ou il a etabli le depot du
quartier-general de l'armee.




De mon camp imperial de Braunau, le 8 brumaire an 14 (30 octobre 1805).

Au senat conservateur.

Senateurs, J'ai juge devoir nommer a la place eminente de senateur deux
citoyens de Genes des plus distingues par leur rang, leurs talens, les
services qu'ils m'ont rendus et l'attachement qu'ils m'ont montre dans
toutes les circonstances. Je desire que le peuple de Genes voie dans
cette nomination une preuve de l'amour que je lui porte.

NAPOLEON.




Braunau, le 9 brumaire an 14 (31 octobre 1805).

Quinzieme bulletin de la grande armee.

Plusieurs deserteurs russes sont deja arrives, entre autres un
sergent-major, natif de Moscou, homme de quelque intelligence. On
s'imagine bien que tout le monde l'a questionne. Il a dit que l'armee
russe etait dans des dispositions bien differentes pour les Francais
que dans la derniere guerre; que les prisonniers qui etaient revenus
de France s'en etaient beaucoup loues; qu'il y en avait six dans sa
compagnie, qui au commencement du depart de la Pologne, avaient ete
envoyes plus loin; que si on avait laisse dans les regimens tous les
hommes revenus de France, il n'y avait pas de doute qu'ils n'eussent
tous deserte; que les Russes etaient faches de se battre pour les
Autrichiens qu'ils n'aiment pas; et qu'ils avaient une haute idee de
la valeur francaise. On lui a demande aussi s'ils aimaient l'empereur
Alexandre; il a repondu qu'ils etaient trop miserables pour lui porter
de l'attachement; que les soldats aimaient mieux l'empereur Paul, mais
la noblesse preferait l'empereur Alexandre; que les Russes en general
etaient contens d'etre sortis de chez eux, parce qu'ils vivaient mieux
et etaient mieux payes; qu'ils desiraient tous ne pas retourner en
Russie, et qu'ils preferaient s'etablir dans d'autres climats a
retourner sous la verge d'une aussi rude discipline; qu'ils savaient que
les Autrichiens avaient perdu toutes leurs batailles, et ne faisaient
que pleurer.

Le prince Murat s'est mis a la poursuite de l'ennemi. Il a rencontre
l'arriere-garde des Autrichiens, forte de six mille hommes, sur la route
de Merobach; l'attaquer et la charger n'a ete qu'une meme chose pour
sa cavalerie. Cette arriere-garde a ete disseminee sur les hauteurs de
Ried. La cavalerie ennemie s'est alors ralliee pour proteger le passage
d'un defile; mais le premier regiment de chasseurs et la division de
dragons du general Beaumont l'ont culbutee, et se sont jetes avec
l'infanterie ennemie dans le defile. La fusillade a ete assez vive, mais
l'obscurite de la nuit a sauve cette division ennemie; une partie s'est
eparpillee dans le bois, il n'a ete fait que cinq cents prisonniers.
L'avant-garde du prince Murat a pris position a Haag. Le colonel
Montbrun, du premier de chasseurs, s'est couvert de gloire. Le
huitieme regiment de dragons a soutenu sa vieille reputation. Un
marechal-de-logis de ce regiment ayant eu le poignet emporte, dit devant
le prince au moment ou il passait: "Je regrette ma main, parce qu'elle
ne pourra plus servir a notre brave empereur." L'empereur, en apprenant
ce trait, a dit: "Je reconnais bien la les sentimens du huitieme; qu'on
donne a ce marechal-de-logis une place avantageuse, et selon son etat,
dans le palais de Versailles."

Les habitans de Braunau, selon l'usage, avaient porte dans leurs maisons
une grande partie des magasins de la place. Une proclamation a tout fait
rapporter. Il y a a present un millier de sacs de farine, une grande
quantite d'avoine, des magasins d'artillerie de toute espece, une
tres-belle manutention, soixante mille rations de pain, dont nous avions
grand besoin; une partie a ete distribuee au corps du marechal Soult.

Le marechal Bernadette est arrive a Salzbourg; l'ennemi s'est retire sur
la route de Carinthie et de Wels, Un regiment d'infanterie voulait tenir
au village de Hallein; il a du se retirer sur le village de Colling, ou
le marechal esperait que Le general Kellerman parviendrait a lui couper
la retraite et a l'enlever.

Les habitans assurent que, dans son inquietude, l'empereur d'Allemagne
s'est porte jusqu'a Wels, ou il avait appris le desastre de son armee.
Il y avait appris aussi les clameurs de ses peuples de Boheme et de
Hongrie contre les Russes qui pillent et violent d'une maniere si
effrenee qu'on desirait l'arrivee des Francais pour les delivrer de ces
singuliers allies.

Le marechal Davoust, avec son corps d'armee, a pris position entre Ried
et Haag. Tous les autres corps d'armee sont en grand mouvement; mais le
temps est affreux; il est tombe un demi-pied de neige, ce qui a rendu
les chemins detestables.

Le ministre secretaire-d'etat Maret a joint l'empereur a Braunau.

L'electeur de Baviere est de retour a Munich; il a ete recu avec le plus
grand enthousiasme par le peuple de sa capitale. Plusieurs malles de
Vienne ont ete interceptees. Les lettres les plus recentes etaient du
18 octobre. On commencait a y donner des nouvelles de l'affaire de
Wertingen; elles y avaient repandu la consternation. Les vivres y
etaient d'une cherte a laquelle on ne pouvait atteindre, la famine
menacait Vienne. Cependant la recolte a ete abondante; mais la
depreciation du papier-monnaie et des assignats qui perdent plus de
quarante pour cent, avaient porte tout au plus haut prix. Le sentiment
de la chute du papier-monnaie autrichien etait dans tous les esprits.

Le cultivateur ne voulait plus-echanger les denrees contre un papier de
nulle valeur. 11 n'est pas un homme en Allemagne qui ne considere les
Anglais comme les auteurs de la guerre, et les empereurs Francois et
Alexandre comme les victimes de leurs intrigues. Il n'est personne qui
ne dise: Il n'y aura pas de paix tant que les oligarques gouverneront
l'Angleterre, et les oligarques gouverneront tant que Georges respirera.
Aussi le regne du prince de Galles est-il desire comme le terme de celui
des oligarques qui, dans tous les pays, sont egoistes et insensibles au
malheur du monde.

L'empereur Alexandre etait attendu a Vienne; mais il a pris un autre
parti. On assure qu'il s'est rendu a Berlin.

Rieil, le 11 brumaire an 14 (2 novembre 1805).




_Seizieme bulletin de la grande armee_.

Le prince Murat a continue sa marche en poursuivant l'ennemi l'epee
dans les reins, et est arrive le 9 en avant de Lambach. Les generaux
autrichiens voyant que leurs troupes ne pouvaient plus tenir, ont
fait avancer huit bataillons russes pour proteger leur retraite. Le
dix-septieme regiment d'infanterie de ligne, le premier de chasseurs et
le huitieme de dragons chargerent les Russes avec impetuosite, et, apres
une vive fusillade, les mirent en desordre et les menerent jusqu'a
Lambach, On a fait cinq cents prisonniers, parmi lesquels une centaine
de Russes.

Le 10 au matin, le prince Murat mande que le general Walter, avec sa
division de cavalerie, a pris possession de Wels. La division de dragons
du general Beaumont et la premiere division du corps d'armee du marechal
Davoust, commandee par le general Bisson, ont pris position a Lambach.
Le pont sur la Traun etait coupe; le marechal Davoust y a fait
substituer un pont de bateaux. L'ennemi a voulu defendre la rive gauche.
Le colonel Valterre, du trentieme regiment, s'est jete un des premiers
dans un bateau et a passe la riviere. Le general Bisson, faisant ses
dispositions de passage, a recu une balle dans le bras.

Une autre division du corps du marechal Davoust est en avant de Lambach,
sur le chemin de Steyer. Le reste de son corps d'armee est sur les
hauteurs de Lambach.

Le marechal Soult arrivera ce soir a Wels.

Le marechal Lannes arrivera ce soir a Lintz.

Le general Marmont est en marche pour tourner la position de la riviere
de l'Enns.

Le prince Murat se loue du colonel Conroux, commandant du dix-septieme
regiment d'infanterie de ligne. Les troupes ne sauraient montrer, dans
aucune circonstance, plus d'impetuosite et de courage.

Au moment de son arrivee a Salzbourg, le marechal Bernadotte avait
detache le general Kellerman a la tete de son avant-garde, pour
poursuivre une colonne ennemie qui se retirait sur le chemin de la
Carinthie. Elle s'est mise a couvert dans le fort de Passling, dans le
defile de Colling. Quelque forte que fut sa position, les carabiniers du
deuxieme d'infanterie legere l'attaquerent avec impetuosite. Le general
Werle fit tourner le fort par le capitaine Campobane, par des chemins
presque impraticables; cinq cents hommes, dont trois officiers, ont ete
fait prisonniers. La colonne ennemie, forte de trois mille hommes, a
ete eparpillee dans les sommites. On y a trouve une si grande quantite
d'armes, qu'on espere ramasser encore beaucoup de prisonniers. Le
general Kellerman donne des eloges a la conduite du chef de bataillon
Barbes-Latour. Le general Werle a eu ton habit crible de balles.

Nos avant-postes mandent de Wels que l'empereur d'Allemagne y est arrive
aujourd'hui, 25 octobre; qu'il y a appris le sort de son armee d'Ulm, et
qu'il s'y est convaincu par ses propres yeux des ravages affreux que les
Russes font partout, et de l'extreme mecontentement de son peuple. On
assure qu'il est retourne a Vienne sans descendre de sa voiture.

La terre est couverte de neige; les pluies ont cesse; le froid a pris le
dessus; il est assez vif; ce n'est pas un commencement de novembre, mais
un commencement de janvier. Ce temps plus sec a l'avantage d'etre plus
sain et plus favorable a la marche.




Lambach, le 12 brumaire an 14 (3 novembre 1805).

Dix-septieme bulletin de la grande armee.

Aujourd'hui 12, le marechal Davoust a ses avant-postes pres de Steyer.
Le general Milhaud, avec la reserve de cavalerie aux ordres du prince
Murat, est entre a Lintz le 10; le marechal Lannes y est arrive le 12
avec son corps d'armee. On a trouve a Lintz des magasins considerables
dont on n'a pas encore l'inventaire, beaucoup de malades dans les
hopitaux, parmi lesquels une centaine de Russes. On a fait des
prisonniers, dont cinquante Russes.

Au combat de Lambach, il s'est trouve deux pieces de canon russes parmi
celles qui ont ete prises. Un general russe et un colonel de hussards
autrichiens ont ete tues.

La blessure que le general Bisson, commandant la premiere division du
corps d'armee du marechal Davoust, a recue au bras, est assez serieuse
pour l'empecher de servir tout le reste de la campagne. Il n'y a
cependant aucun danger. L'empereur a donne au general Caffarelli le
commandement de cette division.

Depuis le passage de l'Inn on a fait quinze a dix-huit cents
prisonniers, tant autrichiens que russes, sans y comprendre les malades.

Le corps d'armee du general Marinent est parti de Lambach a midi.

L'empereur a etabli son quartier-general a Lambach, ou l'on croit qu'il
passera toute la nuit du 12.

La saison continue a etre rigoureuse; la terre est couverte de neige, le
temps est tres-froid.

On a trouve a Lambach des magasins de sel pour plusieurs millions. Ou a
trouve dans la caisse plusieurs centaines de milliers de florins.

Les Russes ont tout devaste a Wels, a Lambach et dans tous les villages
environnans. Il y a des villages ou ils ont tue huit a dix paysans.

L'agitation et le desordre sont extremes a Vienne. On dit que l'empereur
d'Autriche est etabli un couvent des benedictins de Molk. Il parait que
le reste du mois de novembre verra des evenemens majeurs et d'une grande
importance.

M. Lezay, ministre de France a Salzbourg, a eu une audience de
l'empereur au moment ou S. M. partait de Brannau. Il n'avait pas cesse
jusqu'alors de resider a Salzbourg.

On n'a pas de nouvelles de M. de la Rochefoucauld; on le croit toujours
a Vienne. Au moment ou l'armee autrichienne passa l'Inn, il demanda des
passeports qu'on lui refusa.

Il est arrive aujourd'hui plusieurs deserteurs russes.




Lintz, le 14 brumaire an 14 (5 novembre 1805).

Dix-huitieme bulletin de la grande armee.

Le prince Murat ne perd pas l'ennemi de vue; celui-ci avait laisse dans
Ebersberg trois a quatre cents hommes pour retarder le passage de la
Traun; mais les dragons du general Walter se jeterent dans des bateaux,
et sous la protection de l'artillerie, attaquerent avec impetuosite la
ville. Le lieutenant Villaudet, du treizieme regiment de dragons, a
passe le premier dans une petite barque.

Le general Walter, apres avoir passe le pont sur la Traun, se porta
sur Enns. La brigade du general Milhaud rencontra l'ennemi au village
d'Asten, le culbuta, le poursuivit jusques dans Enns, et lui fit deux
cents prisonniers, dont cinquante hussards russes. Vingt hussards russes
ont ete tues. L'arriere-garde des troupes autrichiennes, soutenue par la
cavalerie russe, a ete partout culbutee; ni l'une ni l'autre n'ont tenu
a aucune charge. Le vingt-deuxieme et le seizieme de chasseurs et
leurs colonels, Latour-Maubourg et Durosnel, ont montre la plus grande
intrepidite; l'aide-de-camp du prince Murat, Flahaut, a eu une balle
dans le bras.

Dans la journee du 13 nous avons passe l'Enns, et aujourd'hui le prince
Murat est a la poursuite de l'ennemi. Le marechal Davoust est arrive le
12 a Steyer; le 13, dans la journee, il s'est empare de la ville et a
fait deux cents prisonniers; l'ennemi paraissait vouloir s'y defendre.
La division de dragons du general Beaumont a soutenu sa reputation;
l'aide-de-camp de ce general a ete tue. L'un et l'autre des ponts sur
l'Enns sont parfaitement retablis.

Au combat de Lambach, le colonel autrichien de Graffen et le colonel
russe Kotoffkin ont ete tues.

L'empereur d'Autriche, arrive a Lintz, a recu des plaintes de la regence
sur la mauvaise conduite des Russes, qui ne se sont pas contentes de
piller, mais encore ont assomme a coups de baton les paysans; ce qui
avait rendu deserts un grand nombre de villages. L'empereur a paru
tres-afflige de ces exces, et a dit qu'il ne pouvait repondre des
troupes russes comme des siennes; qu'il fallait souffrir patiemment, ce
qui n'a pas console les habitans.

On a trouve a Lintz beaucoup de magasins et une grande quantite de draps
et de capottes dans les manufactures imperiales.

Le general Deroi, a la tete d'un corps de Bavarois, a rencontre a
Lovers l'avant-garde d'une colonne de cinq regimens autrichiens venant
d'Italie, l'a completement battue, lui a fait quatre cents prisonniers
et pris trois pieces de canon. Les Bavarois se sont battus avec la plus
grande opiniatrete, et avec une extreme bravoure. Le general Deroi
lui-meme a ete blesse d'un coup de pistolet.

Ces petits combats donnent lieu a un grand nombre de traits de courage
de la part des officiers particuliers. Le major-general s'occupe d'une
relation detaillee ou chacun aura la part de gloire qu'aura meritee son
courage.

L'Euns peut etre considere comme la derniere ligne qui defend les
approches de Vienne. On pretend que l'ennemi veut tenir et se retrancher
derriere les hauteurs de Saint-Hyppolite, a dix lieues de Vienne. Notre
avant-garde y sera Demain.




Lintz, le 15 brumaire an 14 (6 novembre 1805).

_Dix-neuvieme bulletin de la grande armee._

Le combat de Lovers n ete tres-brillant pour les Bavarois. Les
Autrichiens occupaient au-dela de Lovers un defile presque inaccessible,
flanque a droite et a gauche par des montagnes a pic. Le couronnement
etait couvert de chasseurs tyroliens qui en connaissent tous les
sentiers; trois forts en maconnerie fermant les montagnes, en rendent
l'acces presque impossible. Apres une vive resistance, les Bavarois
culbuterent tout, firent six cents prisonniers, prirent deux pieces de
canon, et s'emparerent de tous les forts. Mais a l'attaque du dernier,
le lieutenant-general Deroi, commandant en chef l'armee bavaroise, fut
blesse d'un coup de pistolet. Les Bavarois ont eu douze officiers tues
ou blesses, cinquante soldats tues, et deux cent cinquante blesses. La
conduite du lieutenant-general Deroi merite les plus grands eloges.
C'est un vieil officier plein d'honneur, extremement attache a
l'electeur dont il est l'ami.

Tous les momens ont ete tellement occupes que l'empereur n'a pu encore
passer en revue l'armee bavaroise, ni connaitre les braves qui la
composent.

Le prince Murat, apres la prise d'Enns, poursuivit de nouveau l'ennemi;
l'armee russe avait pris position sur les hauteurs d'Amstetten; le
prince Murat l'a attaquee avec les grenadiers du general Oudinot; le
combat a ete assez opiniatre. Les Russes ont ete depostes de toutes
leurs positions, ont laisse quatre cents morts sur le champ de bataille
et quinze cents prisonniers; le prince Murat se loue particulierement du
general Oudinot; son aide-de-camp Lagrange a ete blesse.

Le marechal Davoust, au passage de l'Enns a Steyer, se loue specialement
de la conduite du general Heudelet, qui commande son avant-garde. Il a
continue sa marche, et s'est porte a Wahidoffen.

Toutes les lettres interceptees portent que les meubles de la cour sont
deja embarques sur le Danube, et qu'ou s'attend a Vienne a la prochaine
arrivee des Francais.




Lintz, le 16 brumaire an l4 (7 novembre 1805).

Vingtieme bulletin de la grande armee.

Le combat d'Amstetten fait beaucoup d'honneur a la cavalerie, et
particulierement aux neuvieme et dixieme de hussards et aux grenadiers
de la division du general Oudinot.

Les Russes ont depuis accelere leur retraite; ils ont en vain coupe les
ponts sur l'Ips, qui ont ete promptement retablis et le prince Murat est
arrive jusqu'aupres de l'abbaye de Molk.

Une reconnaissance s'est portee sur la Boheme, nous avons pris des
magasins tres-considerables, soit a Freystadt, soit a Matthausen.

Le marechal Mortier, avec son corps d'armee, manoeuvre sur la rive
gauche du Danube.

Une deputation du senat vient d'arriver a Lintz, l'electeur de Baviere y
est attendu dans deux heures.




Lintz, le 17 brumaire an 14 (8 octobre 1805).

L'electeur de Baviere et le prince electoral sont arrives hier soir a
Lintz; le lieutenant-general comte de Giulay, envoye par l'empereur
d'Autriche, y est arrive dans la nuit. Il a eu une tres-longue
conference avec l'empereur; on ignore l'objet de sa mission.

On a fait au combat d'Amstetten dix-huit cents prisonniers, dont sept
cents Russes.

Le prince Murat a etabli son quartier-general a l'abbaye de Molk; ses
avant-postes sont sur Saint-Polten (Saint-Hyppolite).

Dans la journee du 17, le general Marmont s'est dirige sur Leobeu.
Arrive a Weyer, il a rencontre le regiment de Giulay, l'a charge et lui
a fait quatre cents prisonniers, dont un colonel et plusieurs officiers.
Il a poursuivi sa route. Toutes les colonnes de l'armee sont en grande
manoeuvre.




Molk, le 19 brumaire an 14 (10 novembre 1805).

Vingt-unieme bulletin de la grande armee.

Le 16 brumaire, le corps d'armee du marechal Davoust se dirige de Steyer
sur Nardhoffen, Marienzell et Lilienfeld. Par ce mouvement il debordait
entierement la gauche de l'armee ennemie, qu'on supposait devoir tenir
sur les hauteurs de Saint-Hyppolite et de Lilienfeld; il se dirigeait
sur Vienne par un grand chemin de roulage qui y conduit directement.

Le 17, l'avant-garde de ce marechal etant encore a plusieurs lieues de
Marienzell, rencontra le corps du general Meerfeldt, qui marchait pour
se porter sur Neudstadt et couvrir Vienne de ce cote. Le general de
brigade Heudelet, commandant l'avant-garde du marechal Davoust, attaqua
l'ennemi avec la plus grande vigueur, le mit eu deroute et le poursuivit
l'espace de cinq lieues.

Le resultat de ce combat, de Marienzell a ete la prise de trois
drapeaux, de seize pieces de canon et de quatre mille prisonniers, parmi
lesquels se trouvent les colonels des regimens Joseph de Colloredo et de
Deutschmeister, et cinq majors.

Le treizieme regiment d'infanterie, legere et le cent huitieme de ligne
se sont parfaitement comportes.

Le 18 au matin, le prince Murat est arrive a Saint-Hyppolite. Il a
dirige le general de brigade de dragons Sebastiani sur Vienne. Toute la
cour et les grands sont partis de cette capitale. On avait deja annonce
aux avant-postes que l'empereur se preparait a quitter Vienne.

L'armee russe a effectue sa retraite a Krems en repassant le Danube,
craignant sans doute de voir ses communications avec la Moravie coupees
par le mouvement qu'a fait le marechal Mortier sur la rive gauche du
Danube.

Le general Marmont doit avoir depasse Leoben.

L'abbaye de Molk, ou est loge l'empereur, est une des plus belles de
l'Europe. Il n'y a en France, ni en Italie, aucun couvent ni abbaye
qu'on puisse lui comparer. Elle est dans une position forte et domine le
Danube; c'etait un des principaux postes des Romains, qui s'appelait _la
maison de fer_, batie par l'empereur Commode.

Les caves et les celliers se sont trouves remplis de tres-bon vin de
Hongrie; ce qui a ete d'un tres-grand secours a l'armee, qui depuis
long-temps en manquait; mais nous voila dans le pays du vin, il y en a
beaucoup dans les environs de Vienne.

L'empereur a ordonne qu'on mit une sauve-garde particuliere au chateau
de Lustchloss, petite maison de campagne de l'empereur d'Autriche qui se
trouve sur la rive gauche du Danube.

Les avenues de Vienne de ce cote ne ressemblent pas aux avenues des
grandes capitales. De Lintz a Vienne, il n'y a qu'une seule chaussee; un
grand nombre de rivieres telles que l'Ips, l'Eslaph, la Molk, la Trasen,
n'ont que de mauvais ponts en bois. Le pays est couvert de forets de
sapins; a chaque pas des positions inexpugnables ou l'ennemi a en vain
essaye de tenir. Il a toujours eu a craindre de se voir deborder et
entourer par les colonnes qui manoeuvraient au-dela de ses flancs.

Depuis l'Inn jusqu'ici le Danube est superbe; ses points de vue sont
pittoresques; sa navigation, en descendant, rapide et facile.

Toutes les lettres interceptees ne parlent que de l'effroyable chaos
dont Vienne offre le spectacle. La guerre a ete entreprise parle cabinet
autrichien contre l'avis de tous les princes de la famille imperiale.
Mais Colloredo, mene par sa femme, qui, Francaise, porte a sa patrie la
haine la plus envenimee; Cobentzel, accoutume a trembler au seul nom
d'un Russe, dans la persuasion ou il est que tout doit flechir devant
eux, et chez qui, d'ailleurs, il est possible que les agens de
l'Angleterre aient trouve moyen de s'introduire; enfin ce miserable
Mack, qui avait deja joue un si grand role pour le renouvellement de
la seconde coalition: voila les influences qui ont ete plus fortes que
celles de tous les hommes sages et de tous les membres de la famille
imperiale.

Il n'est pas jusqu'au dernier bourgeois, au dernier officier subalterne,
qui ne sente que cette guerre n'est avantageuse que pour les Anglais;
que l'on ne s'est battu que pour eux; qu'ils sont les artisans du
malheur de l'Europe, comme par leur monopole ils sont les auteurs de la
cherte excessive des denrees.




Saint-Polten, le 22 brumaire an 14 (13 novembre 1805).

Vingt-deuxieme bulletin de la grande armee.

Le marechal Davoust a poursuivi ses succes. Tout le corps de Meerfeld
est detruit. Ce general s'est sauve avec une centaine de hulans.

Le general Marmont est a Leoben; il a fait cent hommes de cavalerie,
prisonniers.

Le prince Murat etait depuis trois jours a une demi-lieue de Vienne.
Toutes les troupes autrichiennes avaient evacue cette ville. La garde
nationale y faisait le service; elle etait animee d'un tres-bon esprit.

Aujourd'hui, 22 brumaire, les troupes francaises ont fait leur entree
dans cette capitale.

Les Russes se sont refuses a toutes les tentatives que l'on a faites
pour les engager a livrer bataille sur les hauteurs, de Saint-Pollen
(Saint-Hyppolite). Ils ont passe le Danube a Krems, et aussitot apres
leur passage brule pont, qui etait tres-beau.

Le 20, a la pointe du jour, le marechal Mortier, a la tete de
six bataillons, s'est porte sur Stein. Il croyait y trouver une
arriere-garde; mais toute l'armee russe y etait encore, ses bagages
n'ayant pas file; alors s'est engage le combat de Diernstein, a jamais
memorable dans les annales militaires; Depuis six heures du matin
jusqu'a quatre heures de l'apres-midi, ces quatre mille braves tinrent
tete a l'armee russe, et mirent en deroute tout ce qui leur fut oppose.

Maitres du village de Leiben, ils croyaient la journee finie; mais
l'ennemi irrite d'avoir perdu dix drapeaux, six pieces de canon, neuf
cents hommes faits prisonniers et deux mille hommes tues, avait fait
diriger deux colonnes par des gorges difficiles pour tourner les
Francais. Aussitot que le marechal Mortier s'apercut de cette manoeuvre,
il marcha droit aux troupes qui l'avaient tourne, et se fit jour au
travers des lignes de l'ennemi, dans l'instant meme ou le neuvieme
regiment d'infanterie legere et le trente-deuxieme regiment d'infanterie
de ligne, ayant charge un corps russe, avaient mis ce corps en deroute
apres lui avoir pris deux drapeaux et quatre cents hommes.

Cette journee a ete une journee de massacre. Des monceaux de cadavres
couvraient un champ de bataille etroit; plus de quatre mille Russes ont
ete tues ou blesses; treize cents ont ete faits prisonniers. Parmi ces
derniers se trouvent deux colonels.

De notre cote, la perte a ete peu considerable; le quatrieme et le
neuvieme d'infanterie legere ont le plus souffert. Les colonels du
centieme et du cent-troisieme ont ete legerement blesses; le colonel
Wattier, du quatrieme regiment de dragons, a ete tue. S. M. l'avait
choisi pour un de ses ecuyers: c'etait un officier d'une grande valeur.
Malgre les difficultes du terrain, il etait parvenu a faire, contre une
colonne russe, une charge tres-brillante, mais il fut atteint d'une
balle, et trouva la mort dans la melee.

Il parait que les Russes se retirent a grandes journees. L'empereur
d'Allemagne, l'imperatrice, le ministere et la cour sont a Bruenn en
Moravie. Tous les grands ont quitte Vienne; toute la bourgeoisie y est
restee. On attend a Bruenn l'empereur Alexandre, a son retour de Berlin.

Le general comte de Giulay a fait plusieurs voyages, portant des lettres
de l'empereur de France et d'Allemagne. L'empereur d'Allemagne se
resoudra sans doute a la paix lorsqu'il aura obtenu l'assentiment de
l'empereur de Russie.

En attendant, le mecontentement des peuples est extreme. On dit a
Vienne, et dans toutes les provinces de la monarchie autrichienne, que
l'on est mal gouverne; que, pour le seul interet de l'Angleterre, on a
ete entraine dans une guerre injuste et desastreuse; que l'on a inonde
l'Allemagne de barbares mille fois plus a craindre que tous les fleaux
reunis; que les finances sont dans le plus grand desordre; que la
fortune publique et les fortunes particulieres sont ruinees par
l'existence d'un papier-monnaie qui perd cinquante pour cent; qu'on
avait assez de maux a reparer, pour qu'on ne dut pas y ajouter encore
tous les malheur de la guerre.

Les Hongrois se plaignent d'un gouvernement illiberal qui ne fait
rien pour leur industrie, et se montre constamment jaloux de leurs
privileges, et inquiet de leur esprit national.

En Hongrie, comme en Autriche, a Vienne comme dans les autres villes, on
est persuade que l'empereur Napoleon a voulu la paix; qu'il est l'ami de
toutes les nations, et de toutes les grandes idees.

Les Anglais sont les perpetuels objets des imprecations de tous les
sujets de l'empereur d'Allemagne et de la haine la plus universelle.
N'est-il pas temps enfin que les princes entendent la voix de leurs
peuples, et qu'ils s'arrachent a la fatale influence de l'olygarchie
anglaise.

Depuis le passage de l'Inn, la grande armee a fait, dans differentes
affaires d'avant-garde, et dans les differentes rencontres qui ont eu
lieu, environ dix mille prisonniers.

Si l'armee russe, avait voulu attendre les Francais, elle etait perdue.
Plusieurs corps d'armee la poursuivent vivement.




Du chateau de Schoenbruenn, le 23 brumaire an 14 (14 novembre 1805).

_Vingt-troisieme bulletin de la grande armee._

Au combat de Diernstein, ou quatre mille Francais attaques dans la
journee du 11 par vingt-cinq a trente mille Russes, ont garde leurs
positions, tue a l'ennemi trois a quatre mille hommes, enleve des
drapeaux et fait treize cents prisonniers, les quatrieme et neuvieme
regimens d'infanterie legere et les centieme et trente-deuxieme regimens
d'infanterie de ligne se sont couverts de gloire. Le general Gazan, y a
montre beaucoup de valeur et de conduite; les Russes, le lendemain du
combat, ont evacue Krems et quitte le Danube, en nous laissant quinze
cents de leurs prisonniers dans le plus absolu denuement. On a trouve
dans leur ambulance beaucoup d'hommes qui avaient ete blesses et qui
etaient morts dans la nuit.

L'intention des Russes paraissait etre d'attendre des renforts a Krems,
et de se maintenir sur le Danube.

Le combat de Diernstein a deconcerte leurs projets; ils ont vu par ce
qu'avaient fait quatre mille Francais, ce qui leur arriverait a forces
egales.

Le marechal Mortier s'est mis a leur poursuite, pendant que d'autres
corps d'armee passent le Danube sur le pont de Vienne, pour les deborder
par la droite; le corps du marechal Bernadotte est en marche pour les
deborder par la gauche.

Hier 22, a dix heures du matin,, le prince Murat traversa Vienne. A la
pointe du jour, une colonne de cavalerie s'est portee sur le pont
du Danube et a passe, apres differens pourparlers avec des generaux
autrichiens. Les artificiers ennemis charges de bruler le pont,
l'essayerent plusieurs fois, mais ne purent y reussir.

Le marechal Lannes et le general Bertrand, aides-de-camp de l'empereur,
ont passe le pont les premiers. Les troupes ne se sont point arretees
dans Vienne, et ont continue leur marche pour suivre leur direction.

Le prince Murat a etabli son quartier-general dans la maison du duc
Albert: le duc Albert a fait beaucoup de bien a la ville; plusieurs
quartiers manquaient d'eau, il en a fait venir a ses frais, et a depense
des sommes notables pour cet objet.

Ci-joint l'etat de l'artillerie et des munitions trouvees dans Vienne;
la maison d'Autriche n'a pas d'autre fonderie ni d'autre arsenal que
Vienne. Les Autrichiens n'ont pas eu le temps d'evacuer au-dela du
cinquieme ou du quart de leur artillerie et d'un materiel considerable.
Nous avons des munitions pour faire quatre campagnes et renouveler
quatre fois nos equipages d'artillerie, si nous les perdions. Nous avons
aussi des approvisionnemens de siege pour armer un grand nombre de
places.

L'empereur s'est etabli au palais de Schoenbruenn. Il s'est rendu
aujourd'hui a Vienne, a deux heures du matin; il a passe le reste de la
nuit a visiter les avant-postes sur la rive gauche du Danube, ainsi que
les positions, et s'assurer si le service se faisait convenablement. Il
etait rentre a Schoenbruenn a la petite pointe du jour.

Le temps est devenu tres-beau; la journee est une des plus belles de
l'hiver, quoique froide. Le commerce et toutes les transactions vont a
Vienne comme a l'ordinaire; les habitans sont pleins de confiance et
tres-tranquilles chez eux. La population de cette ville est de deux
cent-cinquante mille ames. On ne l'estime pas diminuee de dix mille
personnes par l'absence de la cour et des grands seigneurs.

L'empereur a recu a midi M. de Wrbna, qui se trouve a la tete de
l'administration de toute l'Autriche.

Le corps d'armee du marechal Soult a traverse Vienne aujourd'hui, a neuf
heures du matin. Celui du marechal Davoust la traverse en ce moment.

Le general Marmont a eu a Leoben differens petits avantages
d'avant-postes.

L'armee bavaroise recoit tous les jours un grand accroissement.

L'empereur vient de faire a l'electeur de nouveaux presens; il lui a
donne quinze mille fusils pris dans l'arsenal de Vienne, et lui a
fait rendre toute l'artillerie que, dans differentes circonstances,
l'Autriche avait pris dans les etats de Baviere.

La ville de Kuffstein a capitule entre les mains du colonel Pompei.

Le general Milhaud a pousse l'ennemi sur la route de Bruenn jusqu'a
Volkersdorff. Aujourd'hui, a midi, il avait fait six cents prisonniers
et pris un parc de quarante pieces de canon attelees.

Le marechal Lannes est arrive a deux heures apres midi a Stokerau; il y
a trouve un magasin immense d'habillemens, huit mille paires de souliers
et de bottines, et du drap pour faire des capottes a toute l'armee.

On a aussi arrete sur le Danube plusieurs bateaux qui descendaient
ce fleuve, et qui etaient charges d'artillerie, de cuir et d'effets
d'habillemens.

(_Suit le releve de l'inventaire general des bouches a feu et armes
existantes en ce moment a Vienne, au grand arsenal_.)




Au quartier imperial de Vienne, le 23 brumaire an 14 (14 novembre 1805).

_Ordre du jour._

L'empereur temoigne sa satisfaction au quatrieme regiment d'infanterie
legere, au trente-deuxieme de ligne, pour l'intrepidite qu'ils ont
montree au combat de Diernstein, ou leur fermete a conserver la position
qu'ils occupaient a force l'ennemi a quitter celle qu'il avait sur le
Danube.

S.M. temoigne sa satisfaction au dix-septieme regiment de ligne et au
trentieme, qui, au combat de Lambach, ont tenu tete a l'arriere-garde
russe, l'ont entamee, et lui ont fait quatre cents prisonniers.

L'empereur temoigne egalement sa satisfaction aux grenadiers d'Oudinot,
qui, au combat d'Amstetten, ont repousse de ces belles et formidables
positions les corps russes et autrichiens, et ont fait quinze cents
prisonniers, dont six cents Russes.

S.M. est satisfaite des premier, seizieme et vingt-deuxieme regimens de
chasseurs; neuvieme et dixieme regimens de hussards, pour leur bonne
conduite dans toutes les charges qui ont eu lieu depuis l'Inn, jusqu'aux
portes de Vienne, et pour les huit cents prisonniers russes faits a
Stein.

Le prince Murat, le marechal Lannes, la reserve de cavalerie avec leurs
corps d'armee sont entres a Vienne le 22, se sont empares le meme jour
du pont sur le Danube, ont empeche qu'il ne fut brule, l'ont passe
sur-le-champ, et se sont mis a la poursuite de l'armee russe.

Nous avons trouve dans Vienne plus de deux mille pieces de canon; une
salle d'armes garnie de cent mille fusils; des munitions de toutes
especes; enfin, de quoi former tout l'equipage de trois ou quatre
armees.

Le peuple de Vienne a paru voir l'armee avec amitie.

L'empereur ordonne qu'on porte le plus grand respect aux proprietes, et
que l'on ait les plus grands egards pour le peuple de cette capitale,
qui a vu avec peine la guerre injuste que l'on a faite, et qui nous
temoigne, par sa conduite, autant d'amitie qu'il montre de haine pour
les Russes, peuple qui, par ses habitudes et ses moeurs barbares, doit
inspirer les memes sentimens a toutes les nations policees.

NAPOLEON.




Au palais de Schoenbruenn, le 24 brumaire an 14 (15 novembre 1805).

Vingt-quatrieme bulletin de la grande armee.

Au combat de Diernstein, le general-major autrichien Smith, qui
dirigeait les mouvemens des Russes, a ete tue, ainsi que deux generaux
russes. Il parait que le colonel Wattier n'est pas mort; mais que son
cheval ayant ete blesse dans une charge, il a ete fait prisonnier. Cette
nouvelle a cause la plus vive satisfaction a l'empereur, qui fait un cas
particulier de cet officier.

Une colonne de quatre mille hommes d'infanterie autrichienne et un
regiment de cuirassiers ont traverse nos postes, qui les ont laisse
passer sur un faux bruit de suspension d'armes qui avait ete repandu
dans notre armee. On reconnait a cette extreme facilite le caractere
du Francais, qui, brave dans la melee, est d'une generosite souvent
irreflechie hors de l'action.

Le general Milhaud, commandant l'avant-garde du corps du marechal
Davoust, a pris cent quatre-vingt-onze pieces de canon, avec tous les
caissons d'approvisionnemens. Ainsi, la presque totalite de l'artillerie
de la monarchie autrichienne est en notre pouvoir.

Le palais de Schoenbruenn, dans lequel l'empereur est loge, a ete bati
par Marie-Therese, dont le portrait se trouve dans, presque tous les
appartemens.

Dans le cabinet ou travaille l'empereur, est une statue de marbre qui
represente cette souveraine. L'empereur, en la voyant, a dit que si
cette grande reine vivait encore, elle ne se laisserait point conduire
par les intrigues d'une femme telle que madame Colloredo. Constamment
environnee, comme elle le fut toujours, des grands de son pays, elle
aurait connu la volonte de son peuple; elle n'aurait pas fait ravager
son pays par les Cosaques et les Moscovites; elle n'aurait pas consulte,
pour se resoudre a faire la guerre a la France, un courtisan comme ce
Cobetilzel, qui, trop eclaire sur les intrigues de la cour, craint de
desobeir a une femme etrangere, investie du funeste credit dont
elle abuse; un scribe comme ce Collembach; un homme enfin aussi
universellement hai que Lamberty. Elle n'aurait pas donne le
commandement de son armee a des hommes tels que Mack, designe non par
la volonte du souverain, non par la confiance de la nation, mais par
l'Angleterre et la Russie. C'est en effet une chose remarquable que
cette unanimite d'opinions dans nue nation toute entiere contre les
determinations de la cour; les citoyens de toutes les classes, tous les
hommes eclaires, tous les princes meme se sont opposes a la guerre. On
dit que le prince Charles, au moment de partir pour l'armee d'Italie,
ecrivit encore a l'empereur pour lui representer l'imprudence de sa
resolution, et lui predire la destruction de la monarchie. L'electeur de
Saltzbourg, les archiducs, les grands, tinrent le meme langage. Tout le
continent doit s'affliger de ce que l'empereur d'Allemagne, qui veut
le bien, qui voit mieux que ses ministres, et qui, sous beaucoup de
rapports, serait un grand prince, ait une telle defiance de lui-meme et
vive si constamment isole. Il apprendrait des grands de l'empire, qui
l'estiment, a s'apprecier lui-meme; mais aucun d'eux, aucun des hommes
considerables qui jugent et cherissent les interets de la patrie,
n'approchent jamais de son interieur. Cet isolement, dont on accuse
l'influence de l'imperatrice, est la cause de la haine que la nation a
concue contre cette princesse. Tant que cet ordre de choses existera,
l'empereur ne connaitra jamais le voeu de son peuple, et sera toujours
le jouet des subalternes que l'Angleterre corrompt, et qui le
circonviennent de peur qu'il ne soit eclaire. Il n'y a qu'une voix a
Vienne, comme a Paris: les malheurs du continent sont le funeste ouvrage
des Anglais.

Toutes les colonnes de l'armee sont en grande marche et se trouvent deja
en Moravie, et a plusieurs journees au-dela du Danube. Une patrouille de
cavalerie est deja parvenue jusqu'aux portes de Presbourg, capitale de
la Haute-Hongrie; elle a intercepte le courrier de Venise au moment ou
il cherchait a entrer dans cette ville. Les depeches de ce courrier
portent que l'armee du prince Charles se retire en grande hate, dans
l'espoir d'arriver a temps pour secourir Vienne.

Le general Marmont mande que le corps qui s'etait avance jusqu'a
Oedembourg, par la vallee de la Muerh, a evacue cette contree apres
avoir coupe tous les ponts, precaution qui l'a mis a l'abri d'une vive
poursuite.

Le nombre des prisonniers que fait l'armee s'accroit a chaque instant.

S. M. a donne audience aujourd'hui a M. le general-major batave Bruce,
beau-frere du grand pensionnaire, venu pour feliciter l'empereur de la
part de LL. HH. PP. les etats de Hollande.

L'empereur n'a encore recu aucune des autorites de Vienne; mais
seulement une deputation des differens corps de la ville, qui, le jour
de son arrivee, est venue a sa rencontre a Sigarts-Kirschen. Elle etait
composee du prince de Sinzendorf, du prelat de Seidenstetten, du comte
de Weterani, du baron de Kess, du bourgmestre de la ville, M. Wohebben,
et du general Bourgeois, du corps du genie.

S. M. les a accueillis avec beaucoup de bonte, et leur a dit qu'ils
pouvaient assurer le peuple de Vienne de sa protection.

Le general de division Clarke est nomme gouverneur-general de la haute
et de la basse Autriche.

Le conseiller d'etat Daru en est nomme intendant-general.




Schoenbruenn, le 25 brumaire an 14 (16 novembre 1805).

_Vingt-cinquieme bulletin de la grande armee._

Le prince Murat et le corps du marechal Lannes ont rencontre hier
l'armee russe a Hollabruenn. Une charge de cavalerie a eu lieu; mais
l'ennemi a aussitot abandonne le terrain, en laissant cent voitures
d'equipage attelees.

L'ennemi ayant ete joint et les dispositions d'attaque etant faites, un
parlementaire autrichien s'est avance, et a demande qu'il fut permis aux
troupes de l'empereur d'Allemagne de se separer des Russes; sa demande
lui a ete accordee.

Peu de temps apres, M. le baron de Wintzingerode, aide-de-camp
general de S. M. l'empereur de toutes les Russies, s'est presente aux
avant-postes et a demande a capituler pour l'armee russe. Le prince
Murat a cru devoir y consentir; mais l'empereur n'a pas pu approuver
cette capitulation. Il part au moment meme pour se rendre aux
avant-postes.

L'empereur n'a pas pu donner son approbation, parce que cette
capitulation est une espece de traite, et que M. de Wintzingerode n'a
pas justifie des pouvoirs de l'empereur de Russie. Cependant S. M., tout
en faisant marcher son armee, a declare que l'empereur Alexandre se
trouvant dans le voisinage, si ce prince ratifie la convention, elle est
prete a la ratifier egalement.

Le general Vialannes, commandant la cavalerie du marechal Davoust, est
entre a Presbourg. M. le general comte de Palffy a ecrit une lettre a
laquelle le marechal Davoust a repondu.

Un corps de trois mille Autrichiens s'etait retranche dans la
position de Waldermuenchen, au debouche de la Boheme. Le general
Baraguay-d'Hilliers, a la tete de trois bataillons de dragons a pied, a
marche contre ce corps, qui s'est hate d'abandonner sa position.

Le general Baraguay-d'Hilliers etait le 18 a Treinitz en Boheme; il
esperait entamer ce corps.

Le marechal Ney avait eu la mission de s'emparer du Tyrol: il s'en est
acquitte avec son intelligence et son intrepidite accoutumees. Il a fait
tourner les forts de Scharnitz et de Neustark, et s'en est empare de
vive force. Il a pris dans cette affaire dix-huit cents hommes, un
drapeau et seize pieces de canon de campagne attelees.

Le 16, a cinq heures apres-midi, il a fait son entree a Inspruck; il y
a trouve un arsenal rempli d'une artillerie considerable, seize mille
fusils et une immense quantite de poudre. Le meme jour, il est entre a
Hall, ou il a aussi pris de tres-grands et tres-riches magasins, dont on
n'a pas encore l'inventaire. L'archiduc Jean, qui commandait en Tyrol,
s'est echappe par Luchsthall. Il a charge un colonel de remettre tous
les magasins aux Francais, et de recommander a leur generosite douze
cents malades qui sont a Inspruck.

A tous ces trophees de gloire, est venue se joindre une scene qui
a touche l'ame de tous les soldats. Pendant la guerre derniere, le
soixante-seizieme regiment de ligne avait perdu deux drapeaux dans les
Grisons; cette perte etait depuis long-temps pour ce corps le motif
d'une affliction profonde. Ces braves savaient que l'Europe n'avait
point oublie leur malheur, quoiqu'on ne put en accuser leur courage. Ces
drapeaux, sujets d'un si noble regret, se sont trouves dans l'arsenal
d'Inspruck, un officier les a reconnus; tous les soldats sont accourus
aussitot. Lorsque le marechal Ney les leur a fait rendre avec pompe,
des larmes coulaient des yeux de tous les vieux soldats. Les jeunes
conscrits etaient fiers d'avoir servi a reprendre ces enseignes enlevees
a leurs aines par les vicissitudes de la guerre. L'empereur a ordonne
que cette scene touchante soit consacree par un tableau. Le soldat
francais a pour ses drapeaux un sentiment qui tient de la tendresse.
Ils sont l'objet de son culte, comme un present recu des mains d'une
maitresse.

Le general Klein a fait une incursion en Boheme avec sa division de
dragons. Il a vu partout les Russes en horreur: les devastations qu'ils
commettent font fremir. L'irruption de ces barbares appeles par le
gouvernement lui-meme, a presque eteint dans le coeur des sujets de
l'Autriche toute affection pour leur prince. "Nous et les Francais,
disent les Allemands, nous sommes les fils des Romains; les Russes sont
les enfans des Tartares. Nous aimons mieux mille fois voir les Francais
armes contre nous, que des allies tels que les Russes". A Vienne, le
seul nom d'un Russe inspirait la terreur. Ces hordes de sauvages ne
se contentent pas de piller pour leur subsistance; ils enlevent, ils
detruisent tout. Un malheureux paysan qui ne possede dans sa chaumiere
que ses vetemens, en est depouille par eux. Un homme riche qui occupe
un palais, ne peut esperer de les assouvir par ses richesses: ils le
depouillent et le laissent nu sous ses lambris devastes.

Sans doute, c'est pour la derniere fois que les gouvernemens europeens
appelleront de si funestes secours. S'ils etaient capables de le vouloir
encore, ils auraient a payer ces allies du soulevement de leur propre
nation. D'ici a cent ans, il ne sera en Autriche au pouvoir d'aucun
prince d'introduire des Russes dans ses etats. Ce n'est pas qu'il n'y
ait dans ces armees un grand nombre d'officiers dont l'education a ete
soignee, dont les moeurs sont douces et l'esprit eclaire Ce qu'on dit
d'une armee s'entend toujours de l'instinct naturel de la masse qui la
compose.




Znaim, le 27 brumaire an 14 (18 novembre 1805).

_Vingt-sixieme bulletin de la grande armee._

Le prince Murat, instruit que les generaux russes, immediatement apres
la signature de la convention, s'etaient mis en marche avec une portion
de leur armee sur Znaim, et que tout indiquait que l'autre partie allait
la suivre et nous echapper, leur a fait connaitre que l'empereur n'avait
pas ratifie la convention, et qu'en consequence il allait attaquer. En
effet, le prince Murat a fait ses dispositions, a marche a l'ennemi, et
l'a attaque le 25, a quatre heures apres midi, ce qui a donne lieu au
combat de Juntersdorff, dans lequel la partie de l'armee russe qui
formait l'arriere-garde a ete mise en deroute, a perdu douze pieces de
canon, cent voitures de bagages, deux mille prisonniers et deux mille
hommes restes sur le champ de bataille. Le marechal Lannes a fait
attaquer l'ennemi de front; et tandis qu'il le faisait tourner par la
gauche par la brigade de grenadiers du general Dupas, le marechal Soult
le faisait tourner par la droite par la brigade du general Levasseur, de
la division Legrand, composee des troisieme et dix-huitieme regimens
de ligne. Le general de division Walther a charge les Russes avec une
brigade de dragons, et a fait trois cents prisonniers.

La brigade de grenadiers du general Laplanche-Mortiere s'est distinguee.
Sans la nuit, rien n'eut echappe. On s'est battu a l'arme blanche
plusieurs fois. Des bataillons de grenadiers russes ont montre de
l'intrepidite: le general Oudinot a ete blesse; ses deux aides-de-camp,
chefs d'escadron Dermangeot et Lamotte, l'ont ete a ses cotes. La
blessure du general Oudinot l'empechera de servir pendant une quinzaine
de jours. En attendant, l'empereur voulant donner une preuve de son
estime aux grenadiers, a nomme le general Duroc pour les commander.

L'empereur a porte son quartier-general a Znaim le 26, a trois heures
apres-midi. L'arriere-garde russe a ete obligee de laisser ses hopitaux
a Znaim, ou nous avons trouve des magasins de farine et d'avoine
assez considerables. Les Russes se sont retires sur Bruenn, et notre
avant-garde les a poursuivis a mi-chemin; mais l'empereur, instruit que
l'empereur d'Autriche y etait, a voulu donner une preuve d'egards pour
ce prince, et s'est arrete la journee du 27.

Le fort de Keuffstein a ete pris par les Bavarois.

Le general Baraguay-d'Hilliers a fait une incursion jusqu'a Pilsen en
Boheme, et oblige l'ennemi a evacuer ses positions. Il a pris quelques
magasins, et rempli le but de sa mission. Les dragons a pied ont
traverse avec rapidite les montagnes couvertes de glace et de sapins qui
separent la Boheme de la Baviere.

On ne se fait pas d'idee de l'horreur que les Russes ont inspiree en
Moravie. En faisant leur retraite, ils brulent les plus beaux villages;
ils assomment les paysans. Aussi les habitans respirent-ils en les
voyant s'eloigner. Ils disent: "Nos ennemis sont partis." Ils ne parlent
d'eux qu'en se servant du terme de barbares, qui ont apporte chez eux
la desolation. Ceci ne s'applique pas aux officiers qui sont en general
bien differens de leurs soldats, et dont plusieurs sont d'un merite
distingue; mais l'armee a un instinct sauvage que nous ne connaissons
pas dans nos armees europeennes.

Lorsqu'on demande aux habitans de l'Autriche, de la Moravie, de la
Boheme, s'ils aiment leur empereur: Nous l'aimions, repondent-ils, mais
comment voulez-vous que nous l'aimions encore? il a fait venir les
Russes.

A Vienne, le bruit avait couru que les Russes avaient battu l'armee
francaise, et venaient sur Vienne; une femme a crie dans la rue: "Les
Francais sont battus; voici les Russes!" L'alarme a ete generale; la
crainte et la stupeur ont ete dans Vienne. Voila cependant le resultat
des funestes conseils de Cobentzel, de Colloredo et de Lamberti. Aussi
ces hommes sont-ils en horreur a la nation, et l'empereur d'Autriche
ne pourra reconquerir la confiance et l'amour de ses sujets qu'en les
sacrifiant a la haine publique; et, un jour plus tot, un jour plus tard,
il faudra bien qu'il le fasse.




Porltiz, le 28 brumaire an 14 (19 octobre 1805).

_Vingt-septieme bulletin de la grande armee._

Depuis le combat de Zuntersdorf, l'ennemi a continue sa retraite avec
la plus grande precipitation. Le general Sebastiani avec sa brigade de
dragons, l'a poursuivi l'epee dans les reins. Les immenses plaines de la
Moravie ont favorise sa poursuite. Le 27, a la hauteur de Porltiz, il
a coupe la retraite a plusieurs corps, et a fait dans la journee deux
mille Russes prisonniers de guerre.

Le prince Murat est entre le 27, a trois heures apres midi, a Bruenn,
capitale de la Moravie, toujours suivant l'ennemi.

L'ennemi a evacue la ville et la citadelle, qui est un tres-bon ouvrage,
capable de soutenir un siege en regle.

L'Empereur a mis son quartier-general a Porlitz.

Le marechal Soult, avec son corps d'armee, est a Riemstschitz.

Le marechal Lannes est en avant de Porlitz.

Les Moraves ont encore plus de haine pour les Russes et d'amitie pour
nous, que les habitans de l'Autriche. Le pays est superbe, et beaucoup
plus fertile que l'Autriche. Les Moraves sont etonnes de voir au milieu
de leurs immenses plaines les peuples de l'Ukraine, du Kamtschatka, de
la Grande-Tartarie, et les Normande, les Gascons, les Bretons et les
Bourguignons en venir aux mains et s'egorger, sans cependant que
leur pays ait rien de commun, ou qu'il y ait entre eux aucun interet
politique immediat; et ils ont assez de bon sens pour dire, dans leur
mauvais bohemien, que le sang humain est devenu une marchandise dans
les mains des Anglais. Un gros fermier morave disait dernierement a
un officier francais, en parlant de l'empereur Joseph II, que c'etait
l'empereur des paysans, et que, s'il avait continue a vivre, il les
aurait affranchis des droits feodaux qu'ils payent aux couvens de
religieuses.

Nous avons trouve a Bruenn soixante pieces de canon, trois cents milliers
de poudre, une grande quantite de ble et de farine, et des magasins
d'habillement tres-considerables.

L'empereur d'Allemagne s'est retire a Olmutz. Nos postes sont a une
marche de cette place.




Bruenn, le 30 brumaire an 14 (20 novembre 1805).

_Vingt-huitieme bulletin de la grande armee._

L'empereur est entre a Bruenn le 29, a dix heures du matin.

Une deputation des etats de Moravie, a la tete de laquelle se trouvait
l'eveque, est venue a sa rencontre. L'empereur est alle visiter les
fortifications, et a ordonne qu'on armat la citadelle, dans laquelle on
a trouve plus de six mille fusils, une grande quantite de munitions de
guerre de toute espece, et entre autres quatre cents milliers de poudre.

Les Russes avaient reuni toute leur cavalerie, qui formait un corps
d'environ six mille hommes, et voulaient defendre la jonction des routes
de Bruenn et d'Olmutz. Le general Walther les contint toute la journee,
et, par differentes charges, les obligea a abandonner du terrain.
Le prince Murat fit marcher la division de cuirassiers du general
d'Hautpoult et quatre escadrons de la garde imperiale.

Quoique nos chevaux fussent fatigues, l'ennemi fut charge et mis en
deroute. Il laissa plus de deux cents hommes, cuirassiers ou dragons
d'elite, sur le champ de bataille: cent chevaux sont restes dans nos
mains.

Le marechal Bessieres, commandant la garde imperiale, a fait, a la tete
de quatre escadrons de la garde, une brillante charge qui a deroute et
culbute l'ennemi. Rien ne contrastait comme le silence de la garde et
des cuirassiers et les hurlemens des Russes.

Cette cavalerie russe est bien montee, bien equipee: elle a montre de
l'intrepidite et de la resolution; mais les hommes ne paraissent pas
savoir se servir de leurs sabres; et, a cet egard, notre cavalerie a un
grand avantage. Nous avons eu quelques hommes tues et une soixantaine de
blesses, parmi lesquels se trouvent le colonel Durosnel, du seizieme de
chasseurs, et le colonel Bourdon, du onzieme de dragons.

L'ennemi s'est retire de plusieurs lieues.




Bruenn, le 2 Frimaire an 14 (23 novembre 18o5).

_Vingt-neuvieme bulletin de la grande armee._

Le marechal Ney a fait occuper Brixen, apres avoir fait beaucoup de
prisonniers a l'ennemi, il a trouve dans les hopitaux un grand nombre
de malades et blesses autrichiens. Le 26 brumaire, il s'est empare de
Clauzen et de Bolzen.

Le general Jellachick, qui defendait le Voralberg, etait occupe.

Le marechal Bernadotte occupe Iglau. Ses partis sont entres en Boheme.

Le general de Wrede, commandant les Bavarois, a pris une compagnie
d'artillerie autrichienne, cent chevaux de troupe, cinquante cuirassiers
et plusieurs officiers il s'est empare d'un magasin considerable
d'avoine et autres grains, et d'un grand nombre de chariots atteles,
charges du bagage de plusieurs regimens et officiers autrichiens.

L'adjudant-commandant Maison, a fait prisonniers, sur la roule d'Iglau
a Bruenn, deux cents hommes des dragons de la Tour et des cuirassiers de
Hohenlohe. Il a charge un autre detachement de deux cents hommes, et a
fait cent cinquante prisonniers.

Des reconnaissances ont ete portees jusqu'a Olmutz. La cour a evacue
cette place et s'est retiree en Pologne.

La saison commence a devenir rigoureuse. L'armee francaise a pris
position. Sa tete est appuyee par la place de Bruenn, qui est tres-bonne,
et qu'on s'occupe a armer et a mettre dans le meilleur etat de defense.




Au bivouac d'Austerlitz, le 10 frimaire an 14 (1er decembre 1805).

Proclamation a la grande armee.

Soldats,

L'armee russe se presente devant vous pour venger l'armee autrichienne
d'Ulm. Ce sont ces memes bataillions, que vous avez battus a Hollabrunn,
et que depuis vous avez constamment poursuivis jusqu'ici.

Les positions que nous occupons sont formidables, et pendant qu'ils
marcheront pour tourner ma droite, ils me presenteront le flanc.

Soldats, je dirigerai moi-meme tous vos bataillons: je me tiendrai loin
du feu, si avec votre bravoure accoutumee, vous portez le desordre et la
confusion dans les rangs ennemis; mais si la victoire etait un moment
incertaine, vous verriez votre empereur s'exposer aux premiers coups,
car la victoire ne saurait hesiter, dans cette journee surtout, ou il y
va de l'honneur de l'infanterie francaise, qui importe tant a l'honneur
de toute la nation.

Que, sous pretexte d'emmener les blesses, on ne desorganise pas les
rangs, et que chacun soit bien penetre de cette pensee, qu'il faut
vaincre ces stipendies de l'Angleterre, qui sont animes d'une si grande
haine contre notre nation.

Cette victoire finira notre campagne, et nous pourrons reprendre nos
quartiers d'hiver, ou nous serons joints par les nouvelles armees qui
se forment en France, et alors la paix que je ferai, sera digne de mon
peuple, de vous et de moi.

NAPOLEON.




Austerlitz, le 12 frimaire an 14 (2 decembre 1805)

_Trentieme bulletin de la grande armee._

Le 6 frimaire, l'empereur, eu recevant la communication des
pleins-pouvoirs de MM. de Stadion et de Giulay, offrit prealablement un
armistice, afin d'epargner le sang, si l'on avait effectivement envie de
s'arranger et d'en venir a un accommodement definitif.

Mais il fut facile a l'empereur de s'apercevoir qu'on avait d'autres
projets; et comme l'espoir du succes ne pouvait venir a l'ennemi que
du cote de l'armee russe, il conjectura aisement que les deuxieme et
troisieme armees etaient arrivees, ou sur le point d'arriver a Olmutz,
et que les negociations n'etaient plus qu'une ruse de guerre pour
endormir sa vigilance.

Le 7, a neuf heures du matin, une nuee de cosaques, soutenue par la
cavalerie russe, fit plier les avant-postes du prince Murat, cerna
Vischau, et y prit cinquante hommes a pied du sixieme regiment de
dragons. Dans la journee, l'empereur de Russie se rendit a Vischau, et
toute l'armee russe prit position derriere cette ville.

L'empereur avait envoye son aide-de-camp, le general Savary, pour
complimenter l'empereur de Russie des qu'il avait su ce prince arrive
a l'armee. Le general Savary revint au moment ou l'empereur faisait la
reconnaissance des feux de bivouac ennemis places a Vischau. Il se loua
beaucoup du bon accueil, des graces et des bons sentimens personnels de
l'empereur de Russie, et meme du grand-duc Constantin, qui eut pour lui
toute espece de soins et d'attentions; mais il fut facile de comprendre,
par la suite des conversations qu'il eut pendant trois jours avec
une trentaine de freluquets qui, sous differens titres, environnent
l'empereur de Russie, que la presomption, l'imprudence et
l'inconsideration regneraient dans les decisions du cabinet militaire,
comme elles avaient regne dans celles du cabinet politique.

Une armee ainsi conduite ne pouvait tarder a faire des fautes. Le plan
de l'empereur fut des ce moment de les attendre et d'epier l'instant
d'en profiter. Il donna sur-le-champ l'ordre de retraite a son armee,
se retira de nuit, comme s'il eut essuye une defaite, prit une bonne
position a trois lieues en arriere, fit travailler avec beaucoup
d'ostentation a la fortifier et a y etablir des batteries.

Il fit proposer une entrevue de l'empereur de Russie, qui lui envoya son
aide-de-camp le prince Dolgorouki: cet aide-de-camp put remarquer que
tout respirait dans la contenance de l'armee francaise la reserve et la
timidite. Le placement des grand'-gardes, les fortifications que l'on
faisait en toute hate, tout laissait voir a l'officier russe une armee a
demi battue.

Contre l'usage de l'empereur, qui ne recoit jamais avec tant de
circonspection les parlementaires a son quartier-general, il se rendit
lui-meme a ses avant-postes. Apres les premiers complimens, l'officier
russe voulut entamer des questions politiques. Il tranchait sur tout
avec une impertinence difficile a imaginer: il etait dans l'ignorance la
plus absolue des interets de l'Europe et de la situation du continent.
C'etait, en un mot, un jeune trompette de l'Angleterre. Il parlait a
l'empereur comme il parle aux officiers russes, que depuis long-temps il
indigne par sa hauteur et ses mauvais procedes. L'empereur contint toute
son indignation; et ca jeune homme, qui a pris une veritable influence
sur l'empereur Alexandre, retourna plein de l'idee que l'armee francaise
etait a la veille de sa perte. On se convaincra de tout ce qu'a du
souffrir l'empereur, quand on saura que sur la fin de la conversation,
il lui proposa de ceder la Belgique et de mettre la couronne de fer
sur la tete des plus implacables ennemis de la France. Toutes ces
differentes demarches remplirent leur effet. Les jeunes tetes qui
dirigent les affaires russes se livrerent sans mesure a leur presomption
naturelle. Il n'etait plus question de battre l'armee francaise, mais de
la tourner et de la prendre: elle n'avait tant fait que par la lachete
des Autrichiens. On assure que plusieurs vieux generaux autrichiens, qui
avaient fait des campagnes contre l'empereur, previnrent le conseil que
ce n'etait pas avec cette confiance qu'il fallait marcher contre une
armee qui comptait tant de vieux soldats et d'officiers du premier
merite. Ils disaient qu'ils avaient vu l'empereur, reduit a une poignee
de monde dans les circonstances les plus difficiles, ressaisir la
victoire par des operations rapides et imprevues, et detruire les armees
les plus nombreuses; que cependant ici on n'avait obtenu aucun avantage;
qu'au contraire, toutes les affaires d'arriere-garde de la premiere
armee russe avaient ete en faveur de l'armee francaise; mais a cela
cette jeunesse presomptueuse opposait la bravoure de quatre-vingt mille
Russes, l'enthousiasme que leur inspirait la presence de leur empereur,
le corps d'elite de la garde imperiale de Russie, et, ce qu'ils
n'osaient probablement pas dire, leur talent, dont ils etaient etonnes
que les Autrichiens voulussent meconnaitre la puissance.

Le 10, l'empereur, du haut de son bivouac, apercut, avec une indicible
joie, l'armee russe, commencant, a deux portees de canon de ses
avant-postes, un mouvement de flanc pour tourner sa droite. Il vit alors
jusqu'a quel point la presomption et l'ignorance de l'art de la guerre
avaient egare les conseils de cette brave armee. Il dit plusieurs fois:
"Avant demain au soir cette armee est a moi." Cependant le sentiment de
l'ennemi etait Bien different: il se presentait devant nos grand'-gardes
a portee de pistolet: il defilait par une marche de flanc sur une ligne
de quatre lieues, en prolongeant l'armee francaise, qui paraissait ne
pas oser sortir de sa position: il n'avait qu'une crainte, c'etait que
l'armee francaise ne lui echappat. On fit tout pour confirmer l'ennemi
dans cette idee. Le prince Mural fit avancer un petit corps de cavalerie
dans la plaine; mais tout d'un coup il parut etonne des forces immenses
de l'ennemi, et rentra a la hate. Ainsi, tout tendait a confirmer
le general russe dans l'operation mal calculee qu'il avait arretee.
L'empereur fit mettre a l'ordre la proclamation ci-jointe. Le soir,
il voulut visiter a pied et incognito tous les bivouacs; mais a peine
eut-il fait quelques pas qu'il fut reconnu. Il serait impossible de
peindre l'enthousiasme des soldats en le voyant. Des fanaux de paille
furent mis en un instant au haut de milliers de perches, et quatre-vingt
mille hommes se presenterent au devant de l'empereur, en le saluant
par des acclamations; les uns, pour feter l'anniversaire de son
couronnement, les autres disant que l'armee donnerait le lendemain son
bouquet a l'empereur. Un des plus vieux grenadiers s'approcha de lui et
lui dit: "Sire, tu n'auras pas besoin de l'exposer. Je te promets, au
nom des grenadiers de l'armee, que tu n'auras a combattre que des yeux,
et que nous t'amenerons demain les drapeaux et l'artillerie de l'armee
russe pour celebrer l'anniversaire de ton couronnement.".

L'empereur dit en entrant dans son bivouac, qui consistait en une
mauvaise cabane de paille sans toit, que lui avaient faite les
grenadiers: "Voila la plus belle soiree de ma vie; mais je regrette de
penser que je perdrai bon nombre de ces braves gens. Je sens, au mal que
cela me fait, qu'ils sont veritablement mes enfans; et, en verite, je
me reproche quelquefois ce sentiment, car je crains qu'il ne me rende
inhabile a faire la guerre." Si l'ennemi eut pu voir ce spectacle, il
eut ete epouvante. Mais l'insense continuait toujours son mouvement, et
courait a grands pas a sa perte.

L'empereur fit sur-le-champ toutes ses dispositions de bataille. Il fit
partir le marechal Davoust en toute hate, pour se rendre au couvent
de Raygern; il devait, avec une de ses divisions et une division de
dragons, y contenir l'aile gauche de l'ennemi, afin qu'au moment donne
elle se trouvat enveloppee: il donna le commandement de la gauche au
marechal Lannes, de la droite au marechal Soult, du centre au marechal
Bernadotte, et de toute la cavalerie, qu'il reunit sur un seul point,
au prince Murat. La gauche du marechal Lannes etait appuyee au Santon,
position superbe que l'empereur avait fait fortifier, et ou il avait
fait placer dix-huit pieces de canon. Des la veille, il avait confie
la garde de cette belle position au dix-septieme regiment d'infanterie
legere, et certes elle ne pouvait etre gardee par de meilleures troupes.
La division du general Suchet formait la gauche du marechal Lannes;
celle du general Caffarelli formait sa droite, qui etait appuyee sur la
cavalerie du prince Murat. Celle-ci avait devant elle les hussards et
chasseurs sous les ordres du general Kellermann, et les divisions de
dragons Valther et Beaumont; et en reserve les divisions de cuirassiers
des generaux Nansouty et d'Hautpoult, avec vingt-quatre pieces
d'artillerie legere.

Le marechal Bernadotte, c'est-a-dire le centre, avait a sa gauche la
division du general Rivaud, appuyee a la droite du prince Murat, et a sa
droite la division du general Drouet.

Le marechal Soult, qui commandait la droite de l'armee, avait a sa
gauche la division du general Vandamme, au centre la division du general
Saint-Hilaire, a sa droite la division du general Legrand. Le marechal
Davoust etait detache sur la droite du general Legrand, qui gardait les
debouches des etangs, et des villages de Sokolnilz et de Celnitz. Il
avait avec lui la division Friant et les dragons de la division du
general Bourcier. La division du general Gudin devait se mettre de grand
matin en marche de Nicolsburg, pour contenir le corps ennemi qui aurait
pu deborder la droite.

L'empereur, avec son fidele compagnon de guerre, le marechal Berthier,
son premier aide-de-camp le colonel-general Junot, et tout son
etat-major, se trouvait en reserve avec les dix bataillons de sa garde
et les dix bataillons de grenadiers du general Oudinot, dont le general
Duroc commandait une partie.

Cette reserve etait rangee sur deux lignes, en colonnes par bataillons,
a distance de deploiement, ayant dans les intervalles quarante pieces de
canon servies par les canonniers de la garde. C'est avec cette reserve
que l'empereur avait le projet de se precipiter par tout ou il eut ete
necessaire. On peut dire que cette reserve valait une armee.

A une heure du matin, l'empereur monta a cheval pour parcourir ses
postes, reconnaitre les feux des bivouacs de l'ennemi, et se faire
rendre compte par les grand'gardes de ce qu'elles avaient pu entendre
des mouvemens des Russes. Il apprit qu'ils avaient passe la nuit dans
l'ivresse et des cris tumultueux, et qu'un corps d'infanterie russe
s'etait presente au village de Sokolnitz, occupe par un regiment de la
division du general Legrand, qui recut ordre de le renforcer.

Le 11 frimaire, le jour parut enfin. Le soleil se leva radieux; et cet
anniversaire du couronnement de l'empereur, ou allait se passer l'un des
plus beaux faits d'armes du siecle, fut une des plus belles journees de
l'automne.

Cette bataille, que les soldats s'obstinent a appeler _la journee des
trois empereurs_, que d'autres appellent _la journee de l'anniversaire_,
et que l'empereur a nommee _la journee d'Austerlitz_, sera a jamais
memorable dans les fastes de la grande nation.

L'empereur, entoure de tous les marechaux, attendait, pour donner les
derniers ordres, que l'horizon fut bien eclairci. Aux premiers rayons du
soleil, les ordres furent donnes, et chaque marechal rejoignit son corps
au grand galop.

L'empereur dit en passant sur le front de bandiere de plusieurs
regimens: Soldats, il faut finir cette campagne par un coup de tonnerre
qui confonde l'orgueil de nos ennemis. Aussitot les chapeaux au bout des
baionnettes et les cris de _vive l'empereur!_ furent le veritable signal
du combat. Un instant apres la canonnade se fit entendre a l'extremite
de la droite, que l'avant-garde ennemie avait deja debordee; mais la
rencontre imprevue du marechal Davoust arreta l'ennemi tout court, et le
combat s'engagea.

Le marechal Soult s'ebranle au meme instant, se dirige sur les hauteurs
du village de Pringen avec les divisions des generaux Vandamme et
Saint-Hilaire, et coupe entierement la droite de l'ennemi, dont tous les
mouvemens devinrent incertains. Surprise par une marche de flanc pendant
qu'elle fuyait, se croyant attaquante et se voyant attaquee, elle se
regarde a demi battue.

Le prince Murat s'ebranle avec sa cavalerie; la gauche, commandee par le
marechal Lannes, marche en echelons par regimens, comme a l'exercice.
Une canonnade epouvantable s'engage sur toute la ligne; deux cents
pieces de canon, et pres de deux cent mille hommes, faisaient un bruit
affreux: c'etait un veritable combat de geans. Il n'y avait pas une
heure qu'on se battait, et toute la gauche de l'ennemi etait coupee. Sa
droite se trouvait deja arrivee a Austerlitz, quartier-general des deux
empereurs, qui durent faire marcher sur-le-champ la garde de l'empereur
de Russie, pour tacher de retablir la communication du centre avec la
gauche. Un bataillon du quatrieme de ligne fut charge par la garde
imperiale russe a cheval, et culbute; usais l'empereur n'etait pas loin:
il s'apercut de ce mouvement; il ordonna au marechal Bessieres de se
porter au secours de sa droite avec ses invincibles, et bientot les deux
gardes furent aux mains. Le succes ne pouvait etre douteux: dans un
moment la garde russe fut en deroute. Colonel, artillerie, etendards,
tout fut enleve. Le regiment du grand-duc Constantin fut ecrase;
lui-meme ne dut son salut qu'a la vitesse de son Cheval.

Des hauteurs d'Austerliz, les deux empereurs virent la defaite de toute
la garde russe. Au meme moment le centre de l'armee, commande par le
marechal Bernadette, s'avanca; trois de ses regimens soutinrent une
tres-belle charge de cavalerie. La gauche, commandee par le marechal
Lannes, donna trois fois. Toutes les charges furent victorieuses. La
division du general Caffarelli s'est distinguee. Les divisions de
cuirassiers se sont emparees des batteries de l'ennemi. A une heure
apres midi la victoire etait decidee; elle n'avait pas ete un moment
douteuse. Pas un homme de la reserve n'avait ete necessaire et n'avait
donne nulle part. La canonnade ne se soutenait plus qu'a notre droite.
Le corps de l'ennemi, qui avait ete cerne et chasse de toutes ses
hauteurs, se trouvait dans un bas-fond et accule a un lac. L'empereur
s'y porta avec vingt pieces de canon. Ce corps fut chasse de position
en position, et l'on vit un spectacle horrible, tel qu'on l'avait vu a
Aboukir, vingt mille hommes se jetant dans l'eau et se noyant dans les
lacs.

Deux colonnes, chacune de quatre mille Russes, mettent bas les armes et
se rendent prisonniers; tout le parc de l'ennemi est pris. Les resultats
de cette journee sont quarante drapeaux russes, parmi lesquels sont les
etendards de la garde imperiale; un nombre considerable de prisonniers;
l'etat-major ne les connait pas encore tous, on avait deja la note de
vingt mille; douze ou quinze generaux; au moins quinze mille Russes
tues, restes sur le champ de bataille. Quoiqu'on n'ait pas encore les
rapports, on peut, au premier coup d'oeil, evaluer notre perte a huit
cents hommes tues et a quinze ou seize cents blesses. Cela n'etonnera
pas les militaires, qui savent que ce n'est que dans la deroute qu'on
perd des hommes, et nul autre corps que le bataillon du quatrieme n'a
ete rompu. Parmi les blesses sont le general Saint-Hilaire, qui, blesse
au commencement de l'action, est reste toute la journee sur le champ
de bataille; il s'est couvert de gloire; les generaux de division
Kellermann et Walther; les generaux de brigade Valhubert, Thiebaut,
Sebastiani, Compan et Rapp, aide-de-camp de l'empereur. C'est ce dernier
qui, en chargeant a la tete des grenadiers de la garde, a pris le prince
Repnin, commandant les chevaliers de la garde imperiale de Russie.
Quant aux hommes qui se sont distingues, c'est toute l'armee qui
s'est couverte de gloire. Elle a constamment charge aux cris de _vive
l'empereur!_ et l'idee de celebrer si glorieusement l'anniversaire du
couronnement animait encore le soldat.

L'armee francaise, quoique nombreuse et belle, etait moins nombreuse
que l'armee ennemie, qui etait forte de cent cinq mille hommes, dont
quatre-vingt mille Russes et vingt-cinq mille Autrichiens. La moitie de
cette armee est detruite; le reste a ete mis en deroute complette, et la
plus grande partie a jete ses armes.

Cette journee coutera des larmes de sang a Saint-Petersbourg.
Puisse-t-elle y faire rejeter avec indignation l'or de l'Angleterre! et
puisse ce jeune prince, que tant de vertus appelaient a etre le pere
de ses sujets, s'arracher a l'influence de ces trente freluquets que
l'Angleterre solde avec art, et dont les impertinences obscurcissent ses
intentions, lui font perdre l'amour de ses soldats, et le jettent dans
les operations les plus erronees! La nature, en le douant de si grandes
qualites, l'avait appele a etre le consolateur de l'Europe. Des conseils
perfides, en le rendant l'auxiliaire de l'Angleterre, le placeront
dans l'histoire au rang des hommes qui, en perpetuant la guerre sur le
continent, auront consolide la tyrannie britannique sur les mers et fait
le malheur de notre generation. Si la France ne peut arriver a la
paix qu'aux conditions que l'aide-de-camp Dolgorouki a proposees a
l'empereur, et que M. de Novozilzof avait ete charge de porter, la
Russie ne les obtiendrait pas, quand meme son armee serait campee sur
les hauteurs de Montmartre.

Dans une relation plus detaillee de cette bataille, l'etat-major fera
connaitre ce que chaque corps, chaque officier, chaque general, ont fait
pour illustrer le nom francais et donner un temoignage de leur amour a
leur empereur.

Le 12, a la pointe du jour, le prince Jean de Lichtenstein,
commandant l'armee autrichienne, est venu trouver l'empereur a son
quartier-general, etabli dans une grange. Il en a eu une longue
audience. Cependant nous poursuivons nos succes, L'ennemi s'est retire
sur le chemin d'Austerliz a Godding. Dans cette retraite il prete le
flanc; l'armee francaise est deja sur ses derrieres, et le suit l'epee
dans les reins.

Jamais champ de bataille ne fut plus horrible. Du milieu de lacs
immenses, on entend encore les cris de milliers d'hommes qu'on ne peut
secourir. Il faudra trois jours pour que tous les blesses ennemis soient
evacues sur Bruenn. Le coeur saigne. Puisse tant de sang verse, puissent
tant de malheurs retomber enfin sur les perfides insulaires qui en sont
la cause! puissent les laches oligarques de Londres porter la peine de
tant de maux!




Austerliz, le 12 frimaire an 14 (3 decembre 1805).

_Trentieme bulletin_ (bis) _de la grande armee._

En ce moment arrive au quartier-general la capitulation envoyee par le
marechal Augereau, du corps d'armee autrichien commande par le general
Jellachich. L'empereur eut prefere que l'on eut garde les prisonniers en
France, cela eut-il du occasionner quelques jours de blocus de plus; car
l'experience a prouve que, renvoyes en Autriche, les soldats servent
incontinent apres.

Le general de Wrede, commandant les Bavarois, a eu differentes affaires
en Boheme contre l'archiduc Ferdinand. Il a fait quelques centaines de
prisonniers.

Le prince de Rohan, a la tete d'un corps de six mille hommes qui avait
ete coupe par le marechal Ney et par le marechal Augereau, s'est jete
sur Trente, a passe la gorge de Bonacio, et tente de penetrer a Venise.
Il a ete battu par le general Saint-Cyr, qui l'a fait prisonnier avec
ses six mille hommes.




Austerlitz, le 14 frimaire an 14 (4 decembre 1805).

_Trente-unieme bulletin de la grande armee._

L'empereur est parti hier d'Austerlitz, et est alle a ses avant-postes
pres de Saruschitz, et s'est la place a son bivouac. L'empereur
d'Allemagne n'a pas tarde a arriver. Ces deux monarques ont eu une
entrevue qui a dure deux heures.

L'empereur d'Allemagne n'a pas dissimule, tant de sa part que de la part
de l'empereur de Russie, tout le mepris que leur inspirait la conduite
de l'Angleterre. "Ce sont des marchands, a-t-il repete, qui mettent en
feu le continent pour s'assurer le commerce du inonde."

Ces deux princes sont convenus d'un armistice et des principales
conditions de la paix, qui sera negociee et terminee sous peu de jours.

L'empereur d'Allemagne a fait egalement connaitre a l'empereur,
que l'empereur de Russie demandait a faire sa paix separee, qu'il
abandonnait entierement les affaires de l'Angleterre, et n'y prenait
plus aucun interet.

L'empereur d'Allemagne repeta plusieurs fois dans la conversation: "Il
n'y a point de doute; dans sa querelle avec l'Angleterre, la France a
raison." Il demanda aussi une treve pour les restes de l'armee russe.
L'empereur lui fit observer que l'armee russe etait cernee, que pas un
homme ne pouvait echapper: "Mais, ajouta-t-il, je desire faire une chose
agreable a l'empereur Alexandre; je laisserai passer l'armee russe,
j'arreterai la marche de mes colonnes; mais votre majeste me promet que
l'armee russe retournera en Russie, evacuera l'Allemagne et la Pologne
autrichienne et prussienne."--"C'est l'intention de l'empereur
Alexandre, a repondu l'empereur d'Allemagne; je puis vous l'assurer:
d'ailleurs, dans la nuit, vous pourrez vous en convaincre par vos
propres officiers."

On assure que l'empereur a dit a l'empereur d'Allemagne, en le faisant
approcher du feu de son bivouac: "Je vous recois dans le seul palais que
j'habite depuis deux mois." L'empereur d'Allemagne a repondu en riant:
"Vous tirez si bon parti de cette habitation qu'elle doit vous plaire."
C'est du moins ce que l'on croit avoir entendu. La nombreuse suite des
deux princes n'etait pas assez eloignee pour qu'elle ne put entendre
plusieurs choses.

L'empereur a accompagne l'empereur d'Allemagne a sa voiture, et s'est
fait presenter les deux princes de Lichtenstein et le general prince de
Schwartzenberg. Apres cela il est revenu coucher a Austerlitz.

On recueille tous les renseignemens pour faire une belle description de
la bataille d'Austerlitz. Un grand nombre d'ingenieurs levent le plan
du champ de bataille. La perte des Russes a ete immense: les generaux
Kutuzow et Buxhowden ont ete blesses; dix ou douze generaux ont ete
tues: plusieurs aides-de-camp de l'empereur de Russie et un grand nombre
d'officiers de distinction ont ete tues. Ce n'est pas cent vingt pieces
de canon qu'on a prises, mais cent cinquante. Les colonnes ennemies
qui se jeterent dans les lacs furent favorisees par la glace; mais la
canonnade la rompit, et des colonnes entieres se noyerent. Le soir de la
journee, et pendant plusieurs heures de la nuit, l'empereur a parcouru
le champ de bataille et a fait enlever les blesses: spectacle horrible
s'il en fut jamais! L'empereur, monte sur des chevaux tres-vites,
passait avec la rapidite de l'eclair, et rien n'etait plus touchant que
de voir ces braves gens le reconnaitre sur-le-champ; les uns oubliaient
leurs souffrances et disaient: Au moins la victoire est-elle bien
assuree? Les autres: Je souffre depuis huit heures, et depuis le
commencement de la bataille je suis abandonne, mais j'ai bien fait mon
devoir. D'autres: Vous devez etre content de vos soldats aujourd'hui.
A chaque soldat blesse l'empereur laissait une garde qui le faisait
transporter dans les ambulances. Il est horrible de le dire:
quarante-huit heures apres la bataille, il y avait encore un grand
nombre de Russes qu'on n'avait pu panser. Tous les Francais le furent
avant la nuit. Au lieu de quarante drapeaux, il y en a jusqu'a cette
heure quarante-cinq, et l'on trouve encore les debris de plusieurs.

Rien n'egale la gaite des soldats a leur bivouac. A peine
apercoivent-ils un officier de l'empereur, qu'ils lui crient: L'empereur
a-t-il ete content de nous?

En passant devant le vingt-huitieme de ligne, qui a beaucoup de
conscrits du Calvados et de la Seine-Inferieure, l'empereur lui dit:
"J'espere que les Normands se distingueront aujourd'hui." Ils ont tenu
parole; les Normands se sont distingues. L'empereur, qui connait la
composition de chaque regiment, a dit a chacun son mot; et ce mot
arrivait et parlait au coeur de ceux auxquels il etait adresse,
et devenait leur mot de ralliement au milieu du feu. Il dit au
cinquante-septieme: "Souvenez-vous qu'il y a bien des annees que je vous
ai surnomme _le Terrible._".I1 faudrait nommer tous les regimens de
l'armee; il n'en est aucun qui n'ait fait des prodiges de bravoure et
d'intrepidite. C'est la le cas de dire que la mort s'epouvantait et
fuyait devant nos rangs, pour s'elancer dans les rangs ennemis; pas un
corps n'a fait un mouvement retrograde. L'empereur disait: "J'ai livre
trente batailles comme celle-ci, mais je n'en ai vu aucune ou la
victoire ait ete si decidee, et les destins si peu balances." La garde a
pied de l'empereur n'a pu donner; elle en pleurait de rage. Comme elle
demandait absolument a faire quelque chose: "Rejouissez-vous de ne rien
faire, lui dit l'empereur: vous devez donner en reserve; tant mieux si
l'on n'a pas besoin de vous aujourd'hui."

Trois colonels de la garde imperiale russe sont pris, avec le general
qui la commandait. Les hussards de cette garde ont fait une charge sur
la division Caffarelli. Cette seule charge leur a coute trois cents
hommes qui resterent sur le champ de bataille. La cavalerie francaise
s'est montree superieure et a parfaitement fait. A la fin de la
bataille, l'empereur a envoye le colonel Dallemagne avec deux escadrons
de sa garde en partisans, pour parcourir a volonte les environs du champ
de bataille, et ramener les fuyards. Il a pris plusieurs drapeaux,
quinze pieces de canon, et fait quinze cents prisonniers. La garde
regrette beaucoup le colonel des chasseurs a cheval Morland, tue d'un
coup de mitraille, en chargeant l'artillerie de la garde imperiale
russe. Cette artillerie fut prise; mais ce brave colonel trouva la mort.
Nous n'avons eu aucun general tue. Le colonel Mazas, du quatorzieme de
ligne, brave homme, a ete tue. Beaucoup de chefs de bataillon ont
ete blesses. Les voltigeurs ont rivalise avec les grenadiers. Les
cinquante-cinquieme, quarante-troisieme, quatorzieme, trente-sixieme,
quarantieme et dix-septieme...; mais on n'ose nommer aucun corps, ce
serait une injustice pour les autres; ils ont tous fait l'impossible.
Il n'y avait pas un officier, pas un general, pas un soldat qui ne fut
decide a vaincre ou a perir.

Il ne faut point taire un trait qui honore l'ennemi: le commandant de
l'artillerie de la garde imperiale russe venait de perdre ses pieces; il
rencontra l'empereur: Sire, lui dit-il, faites-moi fusiller, je viens de
perdre mes pieces. "Jeune homme, lui repondit l'empereur, j'apprecie
vos larmes; mais on peut etre battu par mon armee, et avoir encore des
titres a la gloire."

Nos avant-postes sont arrives a Olmutz; l'imperatrice et toute sa cour
s'en sont sauvees en toute hate.

Le colonel Corbineau, ecuyer de l'empereur, commandant le cinquieme
regiment de chasseurs, a eu quatre chevaux tues; au cinquieme il a ete
blesse lui-meme, apres avoir enleve un drapeau. Le prince Murat se loue
beaucoup des belles manoeuvres du general Kellermann, des belles charges
des generaux Nansouty et d'Hautpoult, et enfin de tous les generaux;
mais il ne sait qui nommer, parce qu'il faudrait les nommer tous.

Les soldats du train ont merite les eloges de l'armee. L'artillerie
a fait un mal epouvantable a l'ennemi. Quand on en a rendu compte a
l'empereur, il a dit: "Ces succes me font plaisir, car je n'oublie pas
que c'est dans ce corps que j'ai commence ma carriere militaire."

L'aide-de-camp de l'empereur, le general Savary, avait accompagne
l'empereur d'Allemagne apres l'entrevue, pour savoir si l'empereur de
Russie adherait a la capitulation. Il a trouve les debris de l'armee
russe sans artillerie ni bagages et dans un epouvantable desordre; il
etait minuit; le general Meerfeld avait ete repousse de Godding par le
marechal Davoust; l'armee russe etait cernee; pas un homme ne pouvait
s'echapper. Le prince Czartorinski introduisit le general Savary pres de
l'empereur. Dites a votre maitre, lui cria ce prince, que je m'en vais;
qu'il a fait hier des miracles; que cette journee a accru mon admiration
pour lui; que c'est un predestine du ciel; qu'il faut a mon armee cent
ans pour egaler la sienne. Mais puis-je me retirer avec surete? Oui,
Sire, lui dit le general Savary, si V.M. ratifie ce que les deux
empereurs de France et d'Allemagne ont arrete dans leur entrevue.--Eh
qu'est-ce?--Que l'armee de V.M. se retirera chez elle par les journees
d'etape qui seront reglees par l'empereur, et qu'elle evacuera
l'Allemagne et la Pologne autrichienne. A cette condition, j'ai l'ordre
de l'empereur de me rendre a nos avant-postes qui vous ont deja tourne,
et d'y donner ses ordres pour proteger votre retraite, l'empereur
voulant respecter l'ami du premier consul.--Quelle garantie faut-il pour
cela?--Sire, votre parole.--Je vous la donne.--Cet aide-de-camp partit
sur-le-champ au grand galop, se rendit aupres du marechal Davoust,
auquel il donna l'ordre de cesser tout mouvement et de rester
tranquille. Puisse cette generosite de l'empereur des Francais ne pas
etre aussitot oubliee en Russie que le beau procede de l'empereur qui
renvoya six mille hommes a l'empereur Paul avec tant de grace et de
marques d'estime pour lui. Le general Savary avait cause une heure avec
l'empereur de Russie, et l'avait trouve tel que doit etre un homme de
coeur et de sens, quelques revers d'ailleurs qu'il ait eprouves. Ce
monarque lui demanda des details sur la journee. Vous etiez inferieurs a
moi, lui dit-il, et cependant vous etiez superieurs sur tous les points
d'attaque. Sire, repondit le general Savary, c'est l'art de la guerre
et le fruit de quinze ans de gloire; c'est la quarantieme bataille que
donne l'empereur.--Cela est vrai; c'est un grand homme de guerre. Pour
moi, c'est la premiere fois que je vois le feu. Je n'ai jamais eu
la pretention de me mesurer avec lui.--Sire, quand vous aurez de
l'experience, vous le surpasserez peut-etre.--Je m'en vais donc dans ma
capitale. J'etais venu au secours de l'empereur d'Allemagne; il m'a fait
dire qu'il est content. Je le suis aussi.

A son entrevue avec l'empereur d'Allemagne, l'empereur lui a dit: "M. et
Mme Colloredo, MM. Paget et Rasumowki ne font qu'un avec votre ministre
Cobentzel: voila les vraies, causes de la guerre, et si V.M. continue
a se livrer a ces intrigans, elle ruinera toutes les affaires et
s'alienera le coeur de ses sujets, elle cependant qui a tant de qualites
pour etre heureuse et aimee!"

Un major autrichien s'etant presente aux avant-postes; porteur de
depeches de M. Cobentzel pour M. de Stadion a Vienne, l'empereur a dit:
"Je ne veux rien de commun avec cet homme qui s'est vendu a l'Angleterre
pour payer ses dettes, et qui a ruine son maitre et sa nation, en
suivant les conseils de sa soeur et de Mme Colloredo."

L'empereur fait le plus grand cas du prince Jean de Lichtenstein; il
a dit plusieurs fois; "Comment, lorsqu'on a des hommes d'aussi grande
distinction, laisse-t-on mener ses affaires par des sots et des
intrigans?" Effectivement le prince de Lichtenstein est un des hommes
les plus distingues, non seulement par ses talens militaires, mais
encore par ses qualites et ses connaissances.

On assure que l'empereur a dit, apres sa conference avec l'empereur
d'Allemagne: "Cet homme me fait faire une faute, car j'aurais pu suivre
ma victoire, et prendre toute l'armee russe et autrichienne; mais enfin
quelques larmes de moins seront versees."

Austerlitz, le 15 frimaire an 14 (6 decembre 1805).




Trente-deuxieme bulletin de la grande armee.

Le general Friant, a la bataille d'Austerlitz, a eu quatre chevaux tues
sous lui. Les colonels Conroux et Demoustier se sont fait remarquer. Les
traits de courage sont si nombreux, qu'a mesure que le rapport en
est fait a l'empereur, il dit: "Il me faut toute ma puissance pour
recompenser dignement tous ces braves gens."

Les Russes, en combattant, ont l'habitude de mettre leurs havre-sacs
bas. Comme toute l'armee russe a ete mise en deroute, nos soldats ont
pris tous des havre-sacs. On a pris aussi une grande partie de ses
bagages, et les soldats y ont trouve beaucoup d'argent.

Le general Bertrand, qui avait ete detache apres la bataille avec un
escadron de la garde, a ramasse un grand nombre de prisonniers, dix-neuf
pieces de canon et beaucoup de voitures remplies d'effets. Le nombre
de pieces de canon prises jusqu'a cette heure, se monte a cent
soixante-dix.

L'empereur a temoigne quelque mecontentement de ce qu'on lui eut envoye
des plenipotentiaires la veille de la bataille, et qu'on eut ainsi
prostitue le caractere diplomatique. Cela est digne de M. de Cobentzel,
que toute la nation regarde comme un des principaux auteurs de tous ces
malheurs.

Le prince Jean de Lichtenstein est venu trouver l'empereur au chateau
d'Austerlitz. L'empereur lui a accorde une conference de plusieurs
heures. On remarque que l'empereur cause volontiers avec cet officier
general. Ce prince a conclu, avec le marechal Berthier, un armistice de
la teneur suivante:

M. Talleyrand se rend a Nicolsburg, ou les negociations vont s'ouvrir.




_Armistice conclu entre LL. MM. II. de France et d'Autriche._

S.M. l'empereur des Francais et S.M. l'empereur d'Allemagne voulant
arriver a des negociations definitives pour mettre fin a la guerre qui
desole les deux etats, sont convenus au prealable, de commencer par un
armistice, lequel aura lieu jusqu'a la conclusion de la pais definitive
ou jusqu'a la rupture des negociations; et dans ce cas, l'armistice ne
devra cesser que quinze jours apres cette rupture; et la cessation de
l'armistice sera notifiee aux plenipotentiaires des deux puissances et
au quartier-general des deux armees.

Les conditions de l'armistice sont:

Art. 1er. La ligne des deux armees sera en Moravie, le cercle d'Iglau,
le cercle de Znaim, le cercle de Bruenn, la partie du cercle d'Olmutz sur
la rive droite de la petite riviere de Trezeboska en avant de Prosnitz
jusqu'a l'endroit ou elle se jette dans la Marck, et la rive droite de
la Marck jusqu'a l'embouchure de cette riviere dans le Danube, y compris
cependant Presbourg.

Il ne sera mis neanmoins aucune troupe francaise ni autrichienne dans
un rayon de cinq a six lieues autour de Holitch, a la rive droite de la
Marck.

La ligne des deux armees comprendra en outre, dans le territoire a
occuper par l'armee francaise, toute la basse et haute Autriche, le
Tyrol, l'etat de Venise, la Carinthie, la Styrie, la Carniole, le comte
de Goritz et l'Istrie: enfin, dans la Boheme, le cercle de Montabor, et
tout ce qui est a l'est de la route de Tabor a Lintz.

2. L'armee russe evacuera les etats d'Autriche, ainsi que la Pologne
autrichienne; savoir: la Moravie et la Hongrie, dans l'espace de quinze
jours, et la Gallicie dans l'espace d'un mois. L'ordre de route de
l'armee russe sera trace, afin qu'on sache toujours ou elle se trouve,
ainsi que pour eviter tout malentendu.

3. Il ne sera fait en Hongrie aucune espece de levee en masse, ni
d'insurrections; et en Boheme, aucune espece de levee extraordinaire;
aucune armee etrangere ne pourra entrer sur le territoire de la maison
d'Autriche.

Des negociateurs se reuniront de part et d'autre a Nicolsburg, pour
proceder directement a l'ouverture des negociations, afin de parvenir
a retablir promptement la paix et la bonne harmonie entre les deux
empereurs.

Fait double entre nous soussignes, le marechal Berthier, ministre de la
guerre, major-general de la grande armee, charge des pleins pouvoirs
de S.M. l'empereur des Francais et roi d'Italie, et le prince Jean de
Lichtenstein, lieutenant-general, charge des pleins-pouvoirs de S.M.
l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie, etc.

A Austerlitz, le 15 frimaire an 14 (6 decembre 1805).

_Signe, marechal_ BERTHIER, _et Jean, prince_ DE LICHTENSTEIN,
_lieutenant-general_.




Austerlitz, le 16 frimaire an 14 (6 decembre 1805).

_Trente-troisieme bulletin de la grande armee._

Le general en chef Buxhowden a ete tue avec un grand nombre d'autres
generaux russes dont on ignore les noms. Nos soldats ont ramasse une
grande quantite de decorations; le general russe Kutusow a ete blesse,
et son beau-fils, jeune homme de grand merite, a ete tue.

On a fait compter les cadavres: il en resulte qu'il y a dix-huit mille
Russes tues, six cents Autrichiens et neuf cents Francais. Nous avons
sept mille blesses russes. Tout compte fait, nous avons trois mille
blesses Francais; le general Roger Valhubert est mort des suites de ses
blessures; il a ecrit a l'empereur une heure avant de mourir: "J'aurais
voulu faire plus pour vous; je meurs dans une heure: je ne regrette pas
la vie, puisque j'ai participe a une victoire qui vous assure un regne
heureux. Quand vous penserez aux braves qui vous etaient devoues, pensez
a ma memoire. Il me suffit de vous dire que j'ai une famille; je n'ai
pas besoin de vous la recommander".

Les generaux Kellermann, Sebastiani et Thiebaut sont hors de danger.

Les generaux Marisy et Demont sont blesses, mais beaucoup moins
grievement.

On sera sans doute bien aise de connaitre les differens decrets que
l'empereur a rendus successivement en faveur de l'armee; ils sont
ci-joints.

Le corps du general Buxhowden, qui etait a la gauche, etait de
vingt-sept mille hommes: pas un n'a rejoint l'armee russe. Il a ete
plusieurs heures sous la mitraille de quarante pieces de canon, dont
une partie servie par l'artillerie de la garde imperiale, et sous
la fusillade des divisions des generaux Saint-Hilaire et Friant. Le
massacre a ete horrible; la perte des Russes ne peut s'evaluer a
moins de quarante-cinq mille hommes, et l'empereur de Russie ne s'en
retournera pas chez lui avec plus de vingt-cinq mille hommes.

Puisse cette lecon profiter a ce jeune prince et lui faire abandonner le
conseil qu'a achete l'Angleterre! Puisse-t-il repondre le veritable role
qui convient a son pays et a son caractere, et secouer enfin le joug de
ces vils oligarques de Londres! Catherine-la-Grande connaissait bien le
genie et les ressources de la Russie, lorsque dans la premiere coalition
elle n'envoya point d'armee, et se contenta de secourir les coalises par
ses conseils et par ses voeux. Mais elle avait l'experience d'un long
regne et du caractere de sa nation. Elle avait reflechi sur les dangers
des coalitions. Cette experience ne peut etre acquise a vingt-quatre
ans.

Lorsque Paul, son fils, fit marcher des armees contre la France, il
sentit bientot que les erreurs les plus courtes sont les meilleures; et
apres une campagne, il retira ses troupes. Si Woronzow qui est a Londres
n'etait pas plus anglais que russe, il faudrait avoir une bien petite
idee de ses talens pour supposer qu'il eut pu penser que soixante,
quatre-vingt, cent mille Russes parviendraient a deshonorer la France,
a lui faire subir le joug de l'Angleterre, a lui faire abandonner la
Belgique, et a forcer l'empereur a livrer sa couronne de fer a la race
degeneree des rois de Sardaigne.

Les troupes russes sont braves, mais beaucoup moins braves que les
troupes francaises; leurs generaux sont d'une inexperience, et les
soldats d'une ignorance et d'une pesanteur qui rendent leurs armees, en
verite, peu redoutables. Et d'ailleurs, en supposant des victoires aux
Russes, il eut fallu depeupler la Russie pour arriver au but insense que
lui avaient prescrit les oligarques de Londres.

La bataille d'Austerlitz a ete donnee sur le tombeau du celebre Kauny.
Cette circonstance a fait la plus grande impression, sur la tete des
Viennois. A force de prudence et de bonne conduite, et en la maintenant
toujours en bonne harmonie avec la France, il avait porte l'Autriche a
un haut degre de prosperite.

Voici les noms des generaux russes faits prisonniers: beaucoup d'autres
sont morts sur le champ de bataille. Il y a en outre quatre ou cinq
cents officiers, dont vingt majors on lieutenans-colonels, et plus de
cent capitaines: Prebiszenski, Wimpfen, Muller Zakoumsky, Muller, Berg,
Selechow, Strysy, Szlerliskow, le prince Repnin, le prince Sibersky,
Adrian, Lagonon, Salima, Mezenkow, Woycikoff.

L'empereur a mande a Bruenn M. de Talleyrand qui etait a Vienne. Les
negociations vont s'ouvrir a Nicolsbourg.

M. Maret avait joint a Austerlitz S.M., qui y a signe le travail des
ministres et du conseil d'etat.

L'empereur a couche ce soir a Bruenn.




De notre camp imperial d'Austerlitz, le 16 frimaire an 14 (6 decembre
1805).

Napoleon, empereur des Francais, roi d'Italie, avons decrete et
decretons ce qui suit:

ART. 1er. Les veuves des generaux morts a la bataille d'Austerlitz
jouiront d'une pension de six mille francs leur vie durant; les veuves
des colonels et des majors, d'une pension de deux mille quatre cents
francs; les veuves des capitaines d'une pension de douze cents francs;
les veuves des lieutenans et sous-lieutenans, d'une pension de huit
cents francs; les veuves des soldats, d'une pension de deux cents
francs.

2. Notre ministre de la guerre est charge de l'execution du present
decret, qui sera mis a l'ordre du jour de l'armee et insere au bulletin
des lois.

NAPOLEON.




De notre camp imperial d'Austerlitz, le 16 frimaire an 14 (6 decembre
1805).

Napoleon, empereur des Francais, roi d'Italie, avons decrete et
decretons ce qui suit:

ART. 1er. Nous adoptons tous les enfans des generaux, officiers et
soldats francais morts a la bataille d'Austerlitz.

2. Ils seront tous entretenus et eleves a nos frais, les garcons dans
notre palais imperial de Rambouillet, et les filles dans notre palais
imperial de Saint-Germain. Les garcons seront ensuite places et les
filles mariees par nous.

3. Independamment de leurs noms de bapteme et de famille, ils auront le
droit d'y joindre celui de Napoleon. Notre grand-juge fera remplir a cet
egard toutes les formalites voulues par le Code civil.

4. Notre grand-marechal du palais et notre intendant-general de la
couronne sont charges, chacun en ce qui le concerne, de l'execution du
present decret, qui sera mis a l'ordre du jour de l'armee et insere au
bulletin des lois.

NAPOLEON.




Bruenn, le 19 frimaire an 14 (9 decembre 1805).

Trente-quatrieme bulletin de la grande armee.

L'empereur a recu aujourd'hui M. le prince Repnin fait prisonnier a la
bataille d'Austerlitz a la tete des chevaliers-gardes, dont il etait
le colonel. S.M. lui a dit qu'elle ne voulait pas priver l'empereur
Alexandre d'aussi braves gens, et qu'il pouvait reunir tous les
prisonniers de la garde imperiale russe et retourner avec eux en Russie.
S.M. a exprime le regret que l'empereur de Russie eut voulu livrer
bataille, et a dit que ce monarque, s'il l'avait cru la veille, aurait
epargne le sang et l'honneur de son armee.

M. le prince Jean de Lichtenstein est arrive hier avec de
pleins-pouvoirs. Les conferences entre lui et M. de Talleyrand sont en
pleine activite.

Le premier aide-de-camp Junot, que S.M. avait envoye aupres de
l'empereur d'Allemagne et de Russie, a vu a Holitz l'empereur
d'Allemagne, qui l'a recu avec beaucoup de grace et de distinction. Il
n'a pu continuer sa mission, parce que l'empereur Alexandre etait parti
en poste pour Saint-Petersbourg, ainsi que le general Kutuzow.

S.M. a recu a Bruenn M. d'Haugwitz, et a paru tres-satisfaite de tout ce
que lui a dit ce plenipotentiaire qu'elle a accueilli, d'une maniere
d'autant plus distinguee, qu'il s'est toujours defendu de la dependance
de l'Angleterre, et que c'est a ses conseils qu'on doit attribuer la
grande consideration et la prosperite dont jouit la Prusse. On ne
pourrait en dire autant d'un autre ministre qui, ne en Hanovre, n'a pas
ete inaccessible a la pluie d'or. Mais toutes les intrigues ont ete et
seront impuissantes contre le bon esprit et la haute sagesse du roi de
Prusse. Au reste, la nation francaise ne depend de personne, et cent
cinquante mille ennemis de plus n'auraient fait autre chose que
de rendre la guerre plus longue. La France et la Prusse, dans ces
circonstances, ont eu a se louer de M. le duc de Brunswick, de MM. de
Mollendorff, de Knobelsdorff, Lombard, et sur-tout du roi lui-meme. Les
intrigues anglaises ont souvent paru gagner du terrain; mais, comme, en
derniere analyse, on ne pouvait arriver a aucun parti sans aborder de
front la question, toutes les intrigues ont echoue devant la volonte du
roi. En verite, ceux qui les conduisaient abusaient etrangement de
sa confiance: la Prusse peut-elle avoir un ami plus solide et plus
desinteresse que la France?

La Russie est la seule puissance en Europe qui puisse faire une guerre
de fantaisie: apres une bataille perdue ou gagnee, les Russes s'en
vont: la France, l'Autriche, la Prusse, au contraire, doivent mediter
long-temps les resultats de la guerre: une ou deux batailles sont
insuffisantes pour en epuiser toutes les chances.

Les paysans de Moravie tuent les Russes partout ou ils les rencontrent
isoles. Ils en ont deja massacre une centaine. L'empereur des Francais
a donne des ordres pour que des patrouilles de cavalerie parcourent les
campagnes, et empechent ces exces. Puisque l'armee ennemie se retire,
les Russes qu'elle laisse apres elle sont sous la protection du
vainqueur. Il est vrai qu'ils ont commis tant de desordres, tant
de brigandages, qu'ou ne doit pas s'etonner de ces vengeances. Ils
maltraitaient les pauvres comme les riches: trois cents coups de baton
leur paraissaient une legere offense. Il n'est point d'attentats qu'ils
n'aient commis. Le pillage, l'incendie des villages, le massacre, tels
etaient leurs jeux. Ils ont meme tue des pretres jusque sur les autels!
Malheur au souverain qui attirera un tel fleau sur son territoire! La
bataille d'Austerlitz a ete une victoire europeenne, puisqu'elle a fait
tomber le prestige qui semblait s'attacher au nom de ces _barbares_. Ce
mot ne peut s'appliquer cependant ni a la cour ni au plus grand nombre
des officiers, ni aux habitans des villes qui sont au contraire
civilises jusqu'a la corruption.




Bruenn, le 20 frimaire an 14 (10 decembre 1805).

_Trente-cinquieme bulletin de la grande-armee_.

L'armee russe s'est mise en marche le 17 frimaire sur trois colonnes,
pour retourner en Russie. La premiere a pris le chemin de Cracovie
et Therespol: la seconde, celui de Kaschau, Lemberg et Brody, et la
troisieme, celui de Cizrnau, Wotrell et Hussiatin. A la tete de la
premiere, est parti l'empereur de Russie avec son frere le grand-duc
Constantin.

Independamment de l'artillerie de bataille, un parc entier de cent
pieces de canon a ete pris aux Russes avec tous leurs caissons.

L'empereur est alle voir ce parc; il a ordonne que toutes les pieces
prises fussent transportees en France. Il est sans exemple que, dans une
bataille, on ait pris cent cinquante a cent soixante pieces de canon,
toutes ayant fait feu et servi dans l'action.

Le chef d'escadron Chaloppin, aide-de-camp du general Bernadette, a ete
tue.

Les colonels Lacour du cinquieme regiment de dragons, Digeon du
vingt-sixieme de chasseurs, Bessieres du onzieme de chasseurs, frere
du marechal Bessieres; Gerard, colonel, aide-de-camp du marechal
Bernadotte; Mares, colonel, aide-de-camp du marechal Davoust, ont ete
blesses.

Les chefs de bataillon Perrier du trente-sixieme regiment d'infanterie
de ligne; Guye, du quatrieme de ligue; Schwiter, du cinquante-septieme
de ligne; les chefs d'escadron Grumblot, du deuxieme regiment de
carabiniers; Didelon, du neuvieme de dragons; Boudichon, du quatrieme de
hussards; le chef de bataillon du genie Abrissot, Rabier et Mobillard
du cinquante-cinquieme de ligne; Profit, du quarante-troisieme, et les
chefs d'escadron Treville, du vingt-sixieme de chasseurs, et David, du
deuxieme de hussards, ont ete blesses.

Les chefs d'escadron des chasseurs a cheval de la garde imperiale
Beyermann, Bohu et Thity, ont ete blesses.

Le capitaine Terve, des chasseurs a cheval de la garde, est mort des
suites de ses blessures.

Le capitaine Geist; les lieutenans Bureau, Barbanegre, Guyot, Fournier,
Adet, Bayeux et Renuo, des chasseurs a cheval de la garde, et les
lieutenans Menager et Rolles, des grenadiers a cheval de la garde, ont
ete blesses.




Lettre de S.M. l'Empereur et Roi a M. le cardinal archeveque de Paris.

Mon cousin, nous ayons pris quarante-cinq drapeaux sur nos ennemis,
le jour de l'anniversaire de notre couronnement, de ce jour ou le
Saint-Pere, ses cardinaux et tout le clerge de France firent des prieres
dans le sanctuaire de Notre-Dame, pour la prosperite de notre regne.
Nous avons resolu de deposer lesdits drapeaux dans l'eglise de
Notre-Dame, metropole de notre bonne ville de Paris. Nous avons ordonne,
en consequence, qu'ils vous soient adresses, pour la garde en etre
confiee a votre chapitre metropolitain. Notre intention est que,
tous les ans, audit jour, un office solennel soit chante dans ladite
metropole, en memoire des braves morts pour la patrie dans cette grande
journee, lequel office sera suivi d'actions de grace pour la victoire
qu'il a plu au Dieu des armees de nous accorder. Cette lettre n'etant
pas a une autre fin, nous prions Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa
sainte et digne garde.

NAPOLEON.




Schoenbruenn, le 23 frimaire an 14 (13 decembre 1805).

Trente-sixieme bulletin de la grande armee.

Ce sera un recueil d'un grand interet, que celui des traits de bravoure
qui ont illustre la Grande-Armee.

Un carabinier du 10e regiment d'infanterie legere a le bras gauche
emporte par un boulet de canon: _Aide-moi,_ dit-il a son camarade, _a
oter mon sac, et cours me venger: je n'ai pas besoin d'autres secours._
Il met ensuite son sac sur son bras droit, et marche seul vers
l'ambulance.

Le general Thiebaut, dangereusement blesse, etait transporte par quatre
prisonniers russes; six Francais blesses l'apercoivent, chassent les
Russes et saisissent le brancard, en disant: _C'est a nous seuls
qu'appartient l'honneur de porter un general francais blesse._

Le general Valhubert a la cuisse emportee d'un coup de canon, quatre
soldats se presentent pour l'enlever: "Souvenez-vous de l'ordre du jour,
leur dit-il d'une voix de tonnerre, et serrez vos rangs. Si vous revenez
vainqueurs, on me relevera apres la bataille; si vous etes vaincus, je
n'attache plus de prix a la vie."

Ce general est le seul dont on ait a regretter la perte; tous les autres
generaux blesses sont en pleine guerison.

Les bataillons des tirailleurs du Po et des tirailleurs corses se sont
bravement comportes dans la defense du village de Strolitz. Le colonel
Franceschi, avec le 8e de hussards, s'est fait remarquer par son courage
et sa bonne conduite.

On a fait ecouler l'eau du lac, sur lequel de nombreux corps russes
s'etaient enfuis le jour de la bataille d'Austerlitz, et l'on en a
retire quarante pieces de canon russes, et une grande quantite de
cadavres.

L'empereur est arrive ici avant hier 21 a dix heures du soir.

Il a recu hier la deputation des maires de Paris, qui lui ont ete
presentes par S.A.S. le prince Murat.

M. Dupont, maire du 7e arrondissement, a prononce un discours auquel
S.M. l'Empereur a repondu:

"Qu'il voyait avec plaisir la deputation des maires de Paris; que,
quoiqu'il les recut dans le Palais de Marie-Therese, le jour ou il se
retrouverait au milieu de son bon peuple de Paris, serait pour lui un
jour de fete; qu'ils avaient ete a portee de voir les malheurs de la
guerre et d'apprendre, par le triste spectacle dont leurs regards ont
ete frappes, que tous les Francais doivent considerer comme salutaire et
sacree la loi de la conscription, s'ils ne veulent pas que quelque jour
leurs habitations soient devastees et le beau territoire de la France
livre, ainsi que l'Autriche et la Moravie, aux ravages des barbares;
que, dans leurs rapports avec la bourgeoisie de Vienne, ils ont pu
s'assurer qu'elle-meme apprecie la justice de notre cause, et la funeste
influence de l'Angleterre et de quelques hommes corrompus." Il a ajoute
"qu'il veut la paix, mais une paix qui assure le bien-etre du peuple
francais, dont le bonheur, le commerce et l'industrie sont constamment
entraves par l'insatiable avidite de l'Angleterre."

S.M. a ensuite fait connaitre aux deputes qu'elle etait dans l'intention
de faire hommage a la cathedrale de Paris des drapeaux conquis sur les
Russes le jour anniversaire de son couronnement, et de leur confier ces
trophees pour les porter au cardinal archeveque.




Schoenbruenn, le 6 nivose an 14 (27 decembre 1805).

Proclamation a la grande armee.

Soldats,

"La paix entre moi et l'empereur d'Autriche est signee. Vous avez, dans
cette arriere-saison, fait deux campagnes; vous avez rempli tout ce que
j'attendais de vous. Je vais partir pour me rendre dans ma capitale;
j'ai accorde de l'avancement et des recompenses a ceux qui se sont le
plus distingues: je vous tiendrai tout ce que je vous ai promis. Vous
avez vu votre empereur partager avec vous vos perils et vos fatigues;
je veux aussi que vous veniez le voir entoure de la grandeur et de la
splendeur qui appartiennent au souverain du premier peuple de l'univers.
Je donnerai une grande fete, aux premiers jours de mai, a Paris; vous y
serez tous, et, apres, nous irons ou nous appelerent le bonheur de notre
patrie et les interets de notre gloire.

"Soldats, pendant ces trois mois qui vous seront necessaires pour
retourner en France, soyez le modele de toutes les armees: ce ne sont
plus des preuves de courage et d'intrepidite que vous etes appeles a
donner, mais d'une severe discipline. Que mes allies n'aient pas a se
plaindre de voire passage; et, en arrivant sur ce territoire sacre,
comportez-vous comme des enfans au milieu de leur famille: mon peuple
se comportera avec vous comme il le doit envers ses heros et ses
defenseurs.

"Soldats, l'idee que je vous verrai tous, avant six mois, ranges autour
de mon palais, sourit a mon coeur, et j'eprouve d'avance les plus
tendres emotions: nous celebrerons la memoire de ceux qui, dans ces deux
campagnes, sont morts au champ d'honneur, et le monde nous verra tout
prets a imiter leur exemple, et a faire encore plus que nous n'avons
fait, s'il le faut, contre ceux qui voudraient attaquer notre honneur ou
qui se laisseraient seduire par les corrupteurs des eternels ennemis du
continent".

NAPOLEON.




Schoenbruenn, le 6 nivose an 14 (27 decembre 1805).

_Proclamation aux habitans de Vienne._

Habitans de la ville de Vienne,

"J'ai signe la paix avec l'empereur d'Autriche. Pret a partir pour ma
capitale, je veux que vous sachiez l'estime que je vous porte, et le
contentement que j'ai de votre bonne conduite pendant le temps que
vous avez ete sous ma loi. Je vous ai donne un exemple inoui, jusqu'a
present, dans l'histoire des nations. Dix mille hommes de votre garde
nationale sont restes armes, ont gardes vos portes; votre arsenal tout
entier est reste en votre pouvoir; et, pendant ce temps-la, je courais
les chances les plus hazardeuses de la guerre. Je me suis, confie en vos
sentimens d'honneur, de bonne foi, de loyaute: vous avez justifie ma
confiance.

"Habitans de Vienne, je sais que vous avez tous blame la guerre que des
ministres vendus a l'Angleterre ont suscitee sur le continent. Votre
souverain est eclaire sur les menees de ces ministres corrompus; il
est livre tout entier aux grandes qualites qui le distinguent; et,
desormais, j'espere pour vous et pour le continent des jours plus
heureux.

"Habitans de Vienne, je me suis peu montre parmi vous, non par dedain ou
par un vain orgueil; mais je n'ai pas voulu distraire en vous aucun des
sentimens que vous deviez au prince avec qui j'etais dans l'intention de
faire une prompte paix. En vous quittant, recevez, comme un present qui
vous prouve mon estime, votre arsenal intact, que les lois de la guerre
ont rendu ma propriete; servez-vous en toujours pour le maintien de
l'ordre. Tous les maux que vous avez soufferts, attribuez-les aux
malheurs inseparables de la guerre; et tous les menagemens que mon armee
a apportes dans vos contrees, vous les devez a l'estime que vous avez
meritee".

NAPOLEON




De mon camp imperial de Schoenbruenn, le 6 nivose an 14 (27 decembre
1805).

_Proclamation a la grande armee._

Soldats,

"Depuis dix ans, j'ai tout fait pour sauver le roi de Naples; il a tout
fait pour se perdre.

"Apres la bataille de Dego, de Mondovi, de Lodi, il ne pouvait m'opposer
qu'une faible resistance. Je me fiai aux paroles de ce prince, et fus
genereux envers lui.

"Lorsque la seconde coalition fut dissoute a Marengo, le roi de Naples,
qui, le premier, avait commence cette injuste guerre, abandonne a
Luneville par ses allies, resta seul et sans defense. Il m'implora; je
lui pardonnai une seconde fois.

"Il y a peu de mois, vous etiez aux portes de Naples. J'avais d'assez
legitimes raisons, et de suspecter la trahison qui se meditait, et de
venger les outrages qui m'avaient ete faits. Je fus encore genereux. Je
reconnus la neutralite de Naples; je vous ordonnai d'evacuer ce royaume;
et, pour la troisieme fois, la maison de Naples fut raffermie et sauvee.

"Pardonnerons-nous une quatrieme fois? nous fierons-nous une quatrieme
fois a une cour, sans foi, sans honneur, et sans raison? Non! non. La
dynastie de Naples a cesse de regner; son existence est incompatible
avec le repos de l'Europe et l'honneur de ma couronne.

"Soldats, marchez; precipitez dans les flots, si tant est qu'ils vous
attendent, ces debiles bataillons des tyrans des mers. Montrez au
monde de quelle maniere nous punissons les parjures. Ne tardez pas a
m'apprendre que l'Italie est toute entiere soumise a mes lois ou a
celles de mes allies; que le plus beau pays de la terre est affranchi du
joug des hommes les plus perfides; que la saintete du traite est vengee,
et que les manes de mes braves soldats egorges dans les ports de Sicile
a leur retour d'Egypte, apres avoir echappe aux perils des naufrages,
des deserts, et de cent combats, sont enfin apaises.

"Soldats, mon frere marchera a votre tete; il connait mes projets;
il est le depositaire de mon autorite; il a toute ma confiance;
environnez-le de toute la votre".

NAPOLEON




FIN DU QUATRIEME VOLUME.







End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Napoleon Bonaparte, TOME
III., by Napoleon Bonaparte

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NAPOLEON, TOME III ***

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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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