The Project Gutenberg EBook of Aldo le rimeur, by George Sand

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Title: Aldo le rimeur

Author: George Sand

Release Date: July 9, 2004 [EBook #12862]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALDO LE RIMEUR ***




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ALDO LE RIMEUR



PRFACE

Comme cette bluette a paru longtemps avant le roman et le drame de
_Chatterton_, personne ne pensera que j'aie eu la prtention d'imiter ce
modle, bien qu'une scne d'_Aldo le rimeur _prsente quelques rapports
de situation avec le beau et dchirant monologue que M. de Vigny a mis
dans la bouche de son pote. Je ne me dfendrais pas d'avoir t inspir
par ce sujet, d'abord si le fait tait vrai, ensuite si ma pense et
t la mme. Mais elle tait autre, et je ne songeais  peindre la
misre du pote que comme un accident, un des malheurs passagers de
sa fantasque et douloureuse existence. Je voulais peindre le pote
en gnral; une me de pote quelconque, mobile, gnreuse, ardente,
susceptible, inquite, fire et jalouse. Le second acte de ce petit
pome dialogu montre le mme homme _non transform_ qu'on a vu lutter
contre la faim et l'abandon au premier acte. De mme qu'un nouvel amour
a t le dnoment de cette premire phase, l'amour de la science, ou
plutt une soudaine et vague rvlation de la science, arrache une
seconde fois l'me curieuse et _ondoyante_ du pote au dgot de la
vie,  la lassitude du coeur, au suicide. Je comptais, lorsque je fis
paratre ce fragment dans une Revue, complter la srie d'expriences et
de dceptions par lesquelles, aprs avoir plusieurs fois rempli et vid
la coupe des illusions, Aldo devait arriver  briser sa vie ou 
se rconcilier avec elle. De nouvelles proccupations d'esprit
m'emportrent ailleurs, et j'oubliai Aldo, comme Aldo oubliait la reine
Agandecca. Je n'ai jamais pens que l'interruption de cette esquisse
ft offensante ou prjudiciable pour aucun lecteur; mais, avant de la
remettre sous les yeux du public, je devais l'avertir que ce n'est l
qu'un fragment. Le finira qui voudra dans sa pense, et beaucoup mieux
sans doute que je ne l'ai commenc.




ALDO LE RIMEUR

    Il n'y a personne qui ne fasse son petit Faust, son
    petit Don Juan, son petit Manfred ou son petit Hamlet, le soir
    auprs de son feu, les pieds dans de trs-bonnes pantoufles.
    _(Esprit des journaux.)_



PERSONNAGES.

ALDO LE RIMEUR
MEG, sa mre.
JANE, jeune montagnarde.
LA REINE AGANDECCA.
TICKLE, nain de la reine.
MAITRE ACROCRONIUS, astrologue de la reine.

La scne est  Ithona.



ACTE PREMIER.

Dans le galetas du rimeur; un escalier au fond rendait  une soupente;
au milieu, une mauvaise table, un escabeau, quelques livres. Il fait
nuit.



SCNE PREMIRE.

ALDO, TICKLE.
_(Aldo est assis le tte dans ses mains, les coudes sur la table. Un
frappe  la porte.)_


ALDO.

Qui frappe?


TICKLE, en dehors.

Votre trs-humble serviteur.


ALDO.

Lequel?


TICKLE.

Votre ami.


ALDO.

Que le diable vous emporte! vous tes un escroc.


TICKLE.

Non, je suis votre ami et votre serviteur.


ALDO.

Il est vident que vous venez me dpouiller; mais je ne crains rien de
ce ct-l. Entrez.


TICKLE.

Souffrez que je vous embrasse.


ALDO.

Permettez-moi de vous mettre sur la table.


TICKLE, _sur la table._

Et comment vous portez-vous, mon excellent seigneur, depuis que nous ne
nous sommes vus?


ALDO.

Mais.... tantt bien, tantt mal. Il s'est pass beaucoup de choses
depuis que je n'ai eu l'honneur de vous voir.


TICKLE.

En vrit, mon cher monsieur?


ALDO.

Sur mon honneur! ce serait trop long  vous raconter. Il y a vingt ans
environ, car notre connaissance date de l'autre monde.


TICKLE.

Vraiment?


ALDO.

Sans doute, puisque je n'ai encore jamais eu l'honneur de vous
rencontrer dans celui-ci.


TICKLE.

Comment! vous ne me connaissez pas? Vous ne m'avez jamais vu?


ALDO.

Non, sur mon honneur, mon cher ami.


TICKLE.

Eh! mais, d'o sortez-vous? o vivez-vous?


ALDO.

Je vis dans une taupinire; mais vous, il est certain que, si j'en juge
par votre taille, vous sortez d'un trou de souris.


TICKLE

Et c'est pour cela que vous devriez connatre, ne ft-ce que de vue, le
clbre nain John Bucentor Tickle, bouffon de la reine.

ALDO.

Je suis parfaitement heureux de faire votre connaissance; vous passez
pour un homme d'esprit.


TICKLE.

Je n'en manque pas, et vous pouvez dj vous en apercevoir  ma
conversation.


ALDO.

Comment donc! j'en suis bloui, stupfait et renvers!


TICKLE.

Je vois que vous tes un homme de got pour un pote.


ALDO.

Et vous un homme hardi pour un nain.


TICKLE.

Monsieur, je me conduis comme un nain avec les rustres: ceux-l ne
causent qu'avec les poings; et moi, ce n'est pas ma profession. Je porte
des manchettes de dentelle, c'est mon got.


ALDO.

C'est un got fort innocent.


TICKLE.

Et qui a le suffrage des dames, gnralement. Avec les dames, Monsieur,
comme avec les gens d'esprit, j'ai six pieds de haut, parce que sur ce
terrain-l on se bat  armes gales.


ALDO.

Et les armes sont courtoises. Vous pouvez compter, je ne dis pas sur
mon esprit, mais sur ma courtoisie. Puis-je savoir ce qui me procure
l'honneur de votre visite?


TICKLE.

Me permettez-vous d'tre assis?


ALDO.

De tout mon coeur si vous ne me demandez pas de sige; car cet escabeau
est le seul que je possde, et mon habitude n'est pas d'couter debout
ce que l'on vient me prier d'entendre.


TICKLE.

Je resterai de grand coeur sur cette table; il ne m'en faut pas
davantage pour tre absolument  votre hauteur.


ALDO.

J'en suis intimement persuad. (_Il s'assied; le nain se met 
califourchon sur la table, vis--vis de lui.)_


TICKLE.

Mon cher monsieur, vous tes pote?


ALDO.

Pas le moins du monde, Monsieur.


TICKLE.

Ah! vraiment! Je vous demande pardon; je vous prenais pour un certain
Aldo... _le rimeur_, comme on dit dans la ville, et _le barde_, comme on
dit  la cour. Vous avez peut-tre entendu parler de lui? C'est un jeune
homme qui n'est pas sans talent.


ALDO.

Je vous demande pardon, Monsieur; c'est un homme qui n'a pas plus de
talent que vous et moi.


TICKLE.

Rellement? Eh bien, j'en suis fch pour lui. Je venais lui offrir mes
petits services.


ALDO.

Il vous offre les siens galement; vous savez en quoi ils peuvent
consister, puisque vous connaissez sa profession. Veuillez lui faire
connatre la vtre.


TICKLE.

Mais moi, vous voyez la mienne... je suis nain.


ALDO.

Et bouffon! Mais je ne vois pas jusqu'ici quels services Votre
Seigneurie peut daigner offrir  un misrable pote.


TICKLE.

Monsieur, tout petit que je suis, j'ai de trs-larges poches  mon
pourpoint; c'est une fantaisie que j'ai, et, par suite d'une fantaisie
analogue, les poches dont j'ai l'honneur de vous parler sont toujours
pleines d'or.


ALDO.

C'est une fantaisie comme une autre, et qui n'a rien de neuf.


TICKLE.

La vtre me parait plus use encore.


ALDO.

De quoi parlez-vous, Monsieur? de ma fantaisie ou de ma poche.


TICKLE.

Je parle de votre fantaisie, de votre poche, de votre bourse et de votre
crdit. Croyez-moi, c'est une habitude de mauvais genre que de n'avoir
pas le sou. Or donc, voulez-vous gagner de l'argent? vous en avez
besoin.


ALDO.

Pas le moindre besoin, Monsieur, je vous jure.


TICKLE.

Vous tes trop modeste. Je connais votre position, le dnment de
mistress Meg, votre mre, et son grand ge. Je connais votre activit,
votre dvouement, votre grandeur d'me. Je vous offre un gain
lgitime... Vous comprenez? Je ne viens pas faire ici le grand seigneur;
je viens vous proposer un change, un march qui ne peut qu'augmenter
votre gloire et vous mettra  mme de secourir mistress Meg.


ALDO.

Voyons ce que c'est, Monsieur; voudriez-vous que je fisse monter une
de vos jambes en flageolet, et me vendre l'autre pour en faire un
porte-crayon?


TICKLE.

Je demande de vous quelque chose d'une moindre valeur que la plus
chtive de mes jambes, je vous demande un petit drame de votre faon.


ALDO.

Pour qui, Monsieur? pour le thtre de la reine?


TICKLE.

Pour moi, Monsieur.


ALDO.

Pour vous! et qu'en ferez-vous? vous n'aurez jamais la force de
l'emporter!


TICKLE.

J'allgerai mes poches d'une partie de l'or qui les charge, et je
prendrai votre manuscrit  la place.


ALDO.

Trs-bien; et puis?


TICKLE.

Et puis l'ouvrage m'appartiendra. Je le publierai, je le ferai jouer sur
le thtre de la reine.


ALDO.

Sous quel nom, je vous prie?


TICKLE.

Sous le nom agrable de sir John Bucentor Tickle; c'est dans votre
intrt que j'agirai ainsi et pour donner de la confiance au public. Si
l'autorit de mon nom ne suffisait pas  nous assurer sa bienveillance,
en cas de chute, nous rclamerions contre son injuste arrt.


ALDO.

En lui livrant le nom du vritable auteur?


TICKLE.

C'est ainsi que cela se fait  la cour.


ALDO.

Et la cour fait bien! Monsieur, je vous prie maintenant de me laisser
travailler au drame que vous me faites l'honneur de me demander.


TICKLE.

Puis-je compter sur votre parole, Monsieur?


ALDO.

Je m'en flatte.


TICKLE.

Un mot de trait sera ncessaire.

ALDO.

De tout mon coeur, j'en sais la rdaction. (_Il crit._) Voulez-vous
signer maintenant? moi, je signe.

TICKLE.

Permettez-moi d'en prendre connaissance. (_Il lit._) Je m'engage, moi,
Aldo de Malmor, dit _le rimeur_  la ville et _le barde_  la cour, 
jeter par les fentres le trs-illustre seigneur John Bucentor Tickle,
nain et bouffon de la reine, la premire fois qu'il franchira le seuil
de ma maison. Fait double entre nous, etc. Bravo! bravo! c'est la
premire scne du drame!

ALDO.

Non, c'est un dnoment tout prt et que je vous offre gratis.

TICKLE.

J'en suis trop reconnaissant; je cours le porter  la reine, qui en sera
charme. (_Il saute en bas de la table et s'enfuit._) Tu me le paieras!

ALDO.

Tu me le paieras aussi, canaille, si tu retombes sous ma main.




SCNE II.


ALDO, _seul._

Un ennemi de plus! et c'est ainsi que je vis! Chaque jour m'amne un
assassin ou un voleur. Misrables! vous me rduisez  l'aumne, mais
vous n'aurez pas bon march de ma fiert. Allons! ce fat m'a fait perdre
une demi-heure, remettons-nous  l'ouvrage. La nuit s'avance; je ne
serai plus drang. Tout est silencieux dans la ville et autour de moi.
Dvorons cette nouvelle insulte; quand le brodequin est bon, le pied ne
craint pas de se souiller en traversant la boue. crivons.

[Illustration: Mon cher Monsieur, vous tes pote?... (Page 54 )]

Travailler!... chanter! faire des vers! amuser le public! lui donner mon
cerveau pour livre, mon coeur pour clavier, afin qu'il en joue  son
aise, et qu'il le jette aprs l'avoir puis en disant: Voici un mauvais
livre, voici un mauvais instrument. crire! crire!... penser pour les
autres... sentir pour les autres... abominable prostitution de
l'me! Oh! mtier, mtier, gagne-pain, servilit, humiliation!--Que
faire?--crire? sur quoi?--Je n'ai rien dans le cerveau, tout est dans
mon coeur!... et il faut que je te donne mon coeur  manger pour un
morceau de pain, public grossier, bte froce, amateur de tortures,
buveur d'encre et de larmes!--Je n'ai dans l'me que ma douleur; il faut
que je te repaisse de ma douleur. Et tu en riras peut-tre! Si mon luth
mouill et dtendu par mes pleurs rend quelque son faible, tu diras que
toutes mes cordes sont fausses, que je n'ai rien de vrai, que je ne sens
pas mon mal... quand je sens la faim dvorer mes entrailles! la faim, la
souffrance des loups! Et moi, homme d'intelligence et de rflexion, je
n'ai mme pas la gloire d'une plus noble souffrance!... Il faut que
toutes les voix de l'me se taisent devant le cri de l'estomac qui
faiblit et qui brle!--Si elles s'veillent dans le dlire de mes nuits
dplorables, ces souffrances plus poignantes, mais plus grandes, ces
souffrances dont je ne rougirais pas si je pouvais les garder pour moi
seul, il faut que je les recueille sur un album comme des curiosits qui
se peuvent mettre dans le commerce, et qu'un amateur peut acheter pour
son cabinet. Il y a des boutiques o l'on vend des singes, des tortues,
des squelettes d'homme et des peaux de serpent. L'me d'un pote est une
boutique o le public vient marchander toutes les formes du dsespoir:
celui-ci estime l'ambition due sous la forme d'une ode au dieu des
vers; celui-l s'affectionne pour l'amour tromp, rim en lgie; cet
autre rit aux clats d'une pigramme qui partit d'un sein rong par la
colre, d'une bouche amre de fiel. Pauvre pote! chacun prend une pice
de ton vtement, une fibre de ton corps, une goutte de ton sang; et
quand chacun a essay ton vtement  sa taille, prouv la force de tes
nerfs, analys la qualit de ton sang, il te jette  terre avec quelques
pices de monnaie pour ddommagement de ses insultes, et il s'en va,
se prfrant  toi dans la sincrit de ses penses insolentes et
stupides.--O gloire du pote, laurier, immortalit promise, sympathie
flatteuse, haillons de royaut, jouets d'enfants! que vous cachez mal
la nudit d'un mendiant couvert de plaies! Oh! mprisables! mprisables
entre tous les hommes, ceux qui, pouvant vivre d'un autre travail que
celui-l, se font potes pour le public! Misrables comdiens qui
pourriez jouer le rle d'hommes, et qui montez sur un trteau pour faire
rire et pleurer les dsoeuvrs! n'avez-vous pas la force de vivre en
vous-mmes, de souffrir sans qu'on vous plaigne, de prier sans qu'on
vous regarde? Il vous faut un auditoire pour admirer vos puriles
grandeurs, pour compatir  vos douleurs vulgaires! Celui qui est n
fils de roi, d'histrion ou de bourreau suit forcment la vocation
hrditaire; il accomplit sa triste et honteuse destine. S'il en
triomphe, s'il s'lve seulement au niveau des hommes ordinaires, qu'il
soit lou et encourag! Mais vous, grands seigneurs, hommes instruits,
hommes robustes, vous avez la fortune pour vous rendre libres, la
science pour vous occuper, des bras pour creuser la terre en cas de
ruine; et vous vous faites crivains! et vous nous livrez les facults
dbauches de votre intelligence, vous cherchez la puissance morale dans
l'panchement ignoble de la publicit! vous appelez la populace autour
de vous, et vous vous mettez nus devant elle pour qu'elle vous juge,
pour qu'elle vous examine et vous sache par coeur! Oh! lche! si vous
tes difforme, et si, pour obtenir la compassion, vous vous livrez au
mpris! lche encore plus si vous tes beau et si vous cherchez dans la
foule l'approbation que vous ne devriez demander qu' Dieu et  votre
matresse.... C'est ce que je disais l'autre jour au duc de Buckingham
qui me consultait sur ses vers.--Et il a tellement got mon avis qu'il
m'a mis  la porte de chez lui, et m'a fait retirer la faible pension
que m'accordait la reine en mmoire des services de mon pre dans
l'arme.... Aussi, maintenant plus que jamais, il faut rimer, pleurer,
chanter ... vendre mi pense, mon amour, ma haine, ma religion, ma
bravoure et jusqu' ma faim! Tout cela peut servir de matire au vers
alexandrin et de sujet au pome et au drame. Venez, venez, corbeaux
avides de mon sang! venez, vautours carnassiers! voici Aldo qui se meurt
de fatigue, d'ennui, de besoin et de honte. Venez fouiller dans ses
entrailles et savoir ce que l'homme peut souffrir: je vais vous
l'apprendre, afin que vous me donniez de quoi dner demain.... O misre!
c'est--dire infamie!--(_Il s'assied devant une table._) Ah! voici des
stances  ma matresse!.... J'ai vendu trois guines une romance sur la
reine Titania; ceci vaut mieux, le public ne s'en apercevra gure...
mais je puis le vendre trois guines!... Le duc d'York m'a promis sa
chane d'or si je lui faisais des vers pour sa matresse.... Oui, lady
Mathilde est brune, mince: ces vers-l pourraient avoir t faits pour
elle; elle a dix-huit ans, juste l'ge de Jane... Jane! je vais vendre
ton portrait, ton portrait crit de ma main; je vais trahir les mystres
de ta beaut, rvls  moi seul, confie  ma loyaut,  mon respect;
je vais raconter les volupts dont tu m'as enivr et vendre le beau
vtement d'amour et de posie que je t'avais fait, pour qu'il aille
couvrir le sein d'une autre! Ces loges donns  la sainte puret de
ton me monteront comme une vaine fume sur l'autel d'une divinit
trangre; et cette femme  qui j'aurai donn la rougeur de tes joues,
la blancheur de tes mains, cette vaine idole que j'aurai pare de ta
brune chevelure et d'un diadme d'or cisel par mon gnie, cette femme
qui lira sans pudeur  ses amants et  ses confidentes les stances qui
furent crites pour toi, c'est une effronte, c'est la femelle d'un
courtisan, c'est ce qu'on devrait appeler une courtisane!--Non, je ne
vendrai pas tes attraits et ta parure,  ma Jane! simple fille qui
m'aimas pour mon amour, et qui ne sais pas mme ce que c'est qu'on
pote. Tu me t'es pas enorgueillie de mes louanges, tu n'as pas compris
mes vers; eh bien, je te les garderai. Un jour peut-tre... dans le
ciel, tu parleras ta langue des dieux!... et tu me rpondras... ma
pauvre Jane!... (_L'horloge sonne minuit._) Dj minuit!... et je n'ai
rien fait encore, la fatigue m'accable dj! Cette nuit sera-t-elle
perdue comme les autres?.... non, il ne le faut pas... Je ne puis
diffrer davantage.... Il ne me reste pas une guine, et ma mre aura
faim et froid demain si je dors cette nuit... J'ai faim moi-mme...
et le froid me gagne... Ah! je sens  peine ma plume entre mes doigts
glacs... ma tte s'appesantit... Qu'ai-je donc?--Je n'ai rien fait
et je suis reint!... mes yeux sont troubls... Est-ce que j aurais
pleur?... ma barbe est humide... Oui, voici des larmes sur les stances,
 Jane... J'ai pleur tout  l'heure en songeant  elle... Je ne m'en
tais pas aperu. Ah! tu as pleur, misrable lche? tu t'es nerv  te
raconter ta douleur, quand tu pouvais l'crire et gagner le pain de ta
mre; et maintenant te voici puis comme une lampe vers le matin, te
voici ple comme la lune  son coucher... C'est la troisime nuit que tu
emploies  marcher dans ta chambre,  tailler ta plume et  te frapper
le front sur ces murs impitoyables! O rage! impuissance, agonie! (_Se
levant._) Mon courage, m'abandonnes-tu aussi, toi? Mes amis m'ont tourn
le dos, mon gnie s'est couch paresseux et insensible  l'aiguillon de
la volont, ma vie elle-mme a sembl me quitter, mon sang s'est arrt
dans mes veines, et la souffrance de mes nerfs contracts m'a arrach
des cris. Tout cela est arriv souvent, trop souvent! Mais toi, 
courage!  orgueil! fils de Dieu, pre du gnie, tu ne m'as jamais
manqu encore. Tu as lev d'aussi lourds fardeaux, tu as travers
d'aussi horribles nuits, tu m'as retir d'aussi noirs abmes... Tu sais
manier un fouet qui trouve encore du sang  faire couler de mes membres
desschs; prends ton arme et fustige mes os paresseux, enfonce ton
peron dans mon flanc appauvri...

J'ai entendu gmir l-haut! sur ma tte!... c'est ma mre!... Elle
souffre, elle a froid peut-tre. J'ai mis mon manteau sur elle pour
la rchauffer. Il ne me reste plus rien... Ah! mon pourpoint pour
envelopper ses pieds. (_Il monte dans la soupente et revient en chemise
et en grelottant._)

Froid maudit! ciel de glace!

Cela se passe, je m'engourdis... si je pouvais composer quelque
chose!.... Une bonne moquerie sur l'hiver et les frileux. (_Sa voix
s'affaiblit._) Une satire sur les nez rouges... (_Une pause._) Une
pigramme sur le nez de l'archevque qui est toujours violet aprs
souper... (_Une pause._) Unes chanson, cela me rveillera; si je viens 
bout de rire, je suis sauv... Ah! le damn manteau de glace que minuit
me colle sur les paules!... rimons... charmante bise de dcembre qui
  souffles sur mes tempes, inspire-moi... Monseigneur...Monseigneur de Cantorbery...

  (_Une pause_.)
  Est toujours vermeil aprs boire.,.

Vermeil ne me plat pas...

  Est toujours charmant...

Charmant... hum!

  Est toujours superbe..
  Est toujours superbe aprs boire...

(_Il s'endort et parle en dormant d'une voix confuse_.)

  Monseigneur de Cantorbery...

  (_Il s'endort tout , fait_.)

[Illustration: Vous le voyez, mon cher ami, je me tue.., (Page 63.)]

(_Meg entre dans la chambre en tremblotant; elle est enveloppe  demi
dans les couvertures de son lit, et se trane le long des murs._)


MEG.

Je crois qu'il y a enfin de la lumire ici... Je vois une lueur
faible... (_Elle se heurte contre la table._)


ALDO.

Qui va l?... vous ne rpondez pas?... bonsoir... Si vous tes un
voleur, l'ami, passez votre chemin, vous perdez votre temps ici... (_Il
se rendort._)


MEG.

Je crois que j'ai entendu quelque chose, mais je suis encore plus sourde
aujourd'hui qu' l'ordinaire... et je ne sais pas si le temps tait plus
sombre, mais il m'a sembl que je ne voyais pas bien... Mon fils n'est
pas rentr,  ce qu'il parat!... (_Elle-se heurte encore._)


ALDO.

Encore! Ami voleur, mon cher frre en diable, vous ne vous en rapportez
pas  moi?... Cherchez  votre aise... si vous pouviez trouver ma rime
dans un coin de la chambre, vous me feriez plaisir en me la rapportant.
Elle ne vaut pas la peine que vous vous en empariez...

  Monseigneur de Cantorbery
  Est, ma foi! superbe....

(Il se rendort.)


MEG, _qui s'est gare,  ttons dans la chambre._

Je ne sais plus ou je suis.... J'ai encore plus froid ici que dans mon
lit.... Dieu de bont, j'esprais trouver le pole ... mais y a-t-il
du bois seulement? Si mon pauvre enfant tait l, du moins il me
consolerait.... Mais il est all me chercher quelque chose sans
doute.... Je ne vois plus du tout. Je n'entends rien nulle part....
Froid, nuit, silence, solitude, vieillesse, que vous tes tristes! Je ne
me soutiens plus, une trange dfaillance me saisit....

(_Aldo rvant._)

Oui! oui! Monsieur de Cantorbery!...


MEG.

Mes genoux vont se casser si je marche encore: o m'asseoir dans ces
tnbres?... (_Elle se laisse tomber._)


ALDO.

Trust! mon pauvre chien, est-ce toi qui reviens? Je t'avais donn 
Oscar, mais il parait que tu veux jener avec ton matre ... o es-tu, 
le meilleur des hommes, je veux dire des caniches?...


MEG.

Ce carreau est froid ... je ... je.... Dieu tout-puissant, sainte Vierge
... je meurs catholique ... mon enfant! mon enf.... Aldo! (Elle meurt.)


ALDO, _se relevant  demi._

Pour le coup, on a parl.... Mon nom est parti de ce coin.... Je n'ai
pas rv peut-tre.... Voleur ou chien! qui que tu sois.... C'tait la
voix de ma mre.... Ma mre, allons donc! elle dort l-haut.... Je n'ai
pas la force d'y aller voir.... J'ai peur!... par le diable, j'ai peur!
Misre, tu m'as vaincu! J'ai cru voir un spectre passer prs de moi dans
mon sommeil. J'ai entendu une voix qui semblait sortir de la tombe.
Fantmes voqus par la faim, terreurs imbciles, laissez-moi!...
Murailles imprudentes qui m'entendez, gardez-moi bien le secret, car
s'il est en vous un cho bavard qui rpte les paroles de ma peur, je
vous dmolirai pierre  pierre jusqu' ce que je l'aie arrach de vos
entrailles, ft-il cach dans le ciment et scell dans le granit....
Ma mre, m'avez-vous appel? (_Il se lve tout  fait et se frotte
les yeux._) Meg, ma mre! Pardon! pardon! je me suis endormi!... Je
divague.... J'ai dormi une heure!... L'horloge moqueuse semble me
demander ce que j'ai fait du temps! Tu as dormi, bte stupide!... Tu
n'as pu lutter une heure ... comme les disciples du Christ, tu as mal
gard le jardin des Oliviers.--Jsus! tu bois en vain l'ternel calice
des douleurs humaines; ton pre est sourd, ton frre l'esprit saint a
perdu ses ailes de feu. Le cerveau du pote est aride comme la terre, et
le coeur des riches est insensible comme le ciel.... Voyons si ce canif
aura plus de vertu que ta parole pour conjurer le sommeil. (_Il se fait
une incision  la poitrine; touffe un cri et jette le canif._) Votre
leon est incisive, mon bon ami, elle creusera en moi.... Passez-moi le
calembour, mon esprit ne coupe pas comme votre acier, ma belle petite
lame!... Ah! me voici bien veill, Dieu merci! cette charmante plaie
me cuit passablement Je puis travailler maintenant.... Mais qui donc a
ainsi boulevers ma table?... Quelqu'un est entr ici.... Est-ce que
j'aurais encore peur?... Imbcile! tu es poltron, et pour te gurir,
tu rpands deux onces de ton sang comme si tu en avais de reste! et tu
gtes ta chemise comme si tu en avais une autre! Faquin! perdras-tu tes
habitudes de grand seigneur?... Je souffre ... le froid entre dans
cette plaie comme un fer rouge. N'importe, je crois que je vais pouvoir
travailler. (_Mettant ses deux bras sur se tte._) Mon courage, mon
Dieu! ma mre!... Il faut que j'aille embrasser ma mre sans la
rveiller, cela me portera bonheur. (_Il prend sa lumire et sort._)
(_Il redescend de la soupente d'un air effar._) Mais o est donc la
vieille femme? Ma mre! ma mre! Qu'est-ce qui a pu me voler ma mre?
Je n'avais qu'elle au monde pour causer mon dsespoir et conserver mon
hrosme. (_Il trouvera sa mre sous l'escalier._) Ah!... ma mre est
morte! Dieu me permet donc de mourir aussi,  la fin!--Comment! vous
tes morte, ma mre? (_Il la retire de dessous l'escalier et la
regarde._) Oui, bien morte! Froide comme la pierre et raide comme
une pe. Ah! ma mre est morte!... (_Il rit aux clats et tombe en
convulsion._) (_Aprs un silence._)

Mais pourquoi tes-vous dj morte? Vous tiez bien presse d'en finir
avec la misre! Est-ce que je ne vous soignais pas bien? tiez-vous
mcontente de moi? Trouviez-vous que j'pargnais ma peine et que je
mnageais mon cerveau? Trouviez-vous mes vers mauvais par hasard, et les
critiques de mes envieux vous faisaient-elles rougir d'tre la mre
d'un si mchant rimeur? Vous tiez un _bas-bleu_ autrefois dans votre
village!... Aujourd'hui vous n'tes plus qu'un pauvre squelette aux
jambes nues. Pauvres jambes, vieux os! Je vous avais envelopps encore
ce soir avec mon pourpoint!... Est-ce ma faute si la doublure tait use
et l'toffe mince? C'est comme l'toffe dont vous m'avez fait, 
vieille Meg! J'tais votre septime fils; tous taient beaux et grands,
musculeux et pleins d'ardeur, except moi le dernier venu. C'taient de
vigoureux montagnards, de hardis chasseurs de biches aux flancs bruns;
et pourtant, depuis Dougal le Noir jusqu' Ryno le Roux, tous sont
partis sans songer  vous conduire au cimetire. Il ne vous est rest
que le pauvre Aldo, le ple enfant de votre vieillesse, le fruit dbile
de vos dernires amours. Et que pouvait-il faire pour vous de plus qu'il
n'a fait? que ne lui donniez-vous comme  vos autres fils une large
poitrine et de mles paules! Cette petite main de femme que voici
pouvait-elle manier les armes du bandit ou la carabine du braconnier?
Pouvait-elle soulever la rame du pcheur et boxer avec l'esturgeon? Vous
n'aviez rien espr de moi, et, me voyant si chtif, vous n'aviez mme
pus daign me faire apprendre  lire!--Et quand tous vous ont manqu,
quand vous vous tes trouve seule avec votre avorton, n'avez-vous pas
t surprise de dcouvrir que je ne sais quel coin de son cerveau avait
retenu et comment les chants de nos bardes! Quand cette voix grle a su
faire entendre des mlodies sauvages qui ont mu les hommes blass
des villes, et qui leur ont rappel des ides perdues, des sentiments
oublis depuis longtemps, vous avez embrass votre fils sur le front,
sanctuaire d'un gnie que vous aviez enfant sans le savoir. Eh bien! ne
pouviez-vous attendre quelques jours encore? La richesse allait venir
peut-tre. Votre vieillesse allait s'asseoir dans un palais, et vous
tes partie pour un monde o je ne puis plus rien pour vous. Tchez, si
vous allez en purgatoire, que les bras de mes frres vous dlivrent et
vous ouvrent les portes du ciel.... Pour moi, je n'ai plus rien  faire,
ma tche est finie. Toutes les herbes de la verte Innisfail peuvent
pousser dans mon cerveau maintenant, je le mets en friche.... Il est
temps que je me repose; j'ai assez souffert pour toi, vieille femme,
spectre blme, dont le souvenir sacr m'a fait accomplir de si rudes
travaux, apprendre tant de choses ardues, passer tant de nuits glaces
sans sommeil et sans manteau! Sans toi, sans l'amour que j'avais pour
toi, je n'aurais jamais t rien. Pourquoi m'abandonnes-tu au moment o
j'allais tre quelque chose? Tu m'tes une rcompense que je mritais; c
tait de te voir heureuse, et tu meurs dans le plus odieux jour de notre
misre, dans la plus rude de mes fatigues! O mre ingrate, qu'ai-je fait
pour que tu m'tes dj mon unique dsir de gloire, ma seule esprance
dans la vie, l'honnte orgueil d'tre un bon fils!... Vieux sein
dessch qui as allait six hommes et demi, reois ce baiser de
reproche, de douleur et d'amour.... ( _Il se jette sur elle en
sanglotant._)--Hlas! ma mre est morte!




SCNE III.

JANE, ALDO.


JANE.

Est-ce que votre mre est morte! Hlas! quelle douleur!

ALDO.

Ah! tu viens pleurer avec moi, ma douce Jane; sois la bienvenue! Mon me
est brise, je n'espre plus qu'en toi.


JANE.

Qu'est-ce que je puis faire pour vous, Aldo? Je ne puis pas rendre la
vie  votre mre.


ALDO.

Tu peux me rendre sa tendresse, sa mlancolique et silencieuse
compagnie, et surtout le besoin qu'elle avait de moi, le devoir qui
m'attachait  elle et  la vie. Hlas! il y a eu des jours o, dans mon
dcouragement, j'ai souhait que la pauvre Meg arrivt au terme de ses
maux, afin de retrouver la libert de me soustraire aux miens! Tout
 l'heure, dans mon dlire, je me suis rjoui amrement d'tre enfin
dlivr de mon pieux fardeau. Je me suis assis en blasphmant au bord du
chemin. Et j'ai dit: Je n'irai pas plus loin.--Mais je suis bien jeune
encore pour mourir, n'est-ce pas, Jane? Tout n'est peut-tre pas fini
pour moi; l'avenir peut s'veiller plus beau que le pass. Je veux
devenir riche et puissant; si je trouve une douce compagne, tendre et
bonne comme ma mre, et en mme temps jeune et forte pour supporter les
mauvais jours, belle et caressante pour m'enivrer comme un doux breuvage
d'oubli au milieu de mes dtresses, je puis encore voir la verte
esprance s'panouir comme un bourgeon du printemps sur une branche
engourdie par l'hiver.


JANE.

J'aime beaucoup les choses que vous dites,  mon bien-aim! Quoique vos
paroles ne soient pas familires  mon oreille, vos compliments me font
toujours regretter de n'avoir pas un miroir devant moi, pour voir si je
suis belle autant que vous le dites.


ALDO.

Et que vous importe de l'tre ou de ne l'tre pas, pourvu que je vous
voie ainsi et que je vous aime telle que vous tes  mes yeux et dans
mon coeur!


JANE.

Vous avez toujours  la bouche des paroles qui plaisent quand on les
coute; mais quand on y songe aprs, on ne les comprend plus et on sent
de l'inquitude.


ALDO.

En vrit, Jane, vous raisonnez plus que je ne croyais. Eh quoi! vous
gardez un compte exact de mes paroles et vous les commentez en mon
absence? Il faut prendre garde  ce que l'on vous dit!


JANE.

N'est-ce pas mon orgueil et ma joie de m'en souvenir?


ALDO.

Aimable et bonne fille! pardonne-moi. Je suis injuste; je suis amer:
j'ai t si malheureux! Mais tu me consoleras, toi, n'est-ce pas?


JANE.

Oui, mon beau rveur, si vous consentez  tre consol.


ALDO.

Comment pourrais-je ne pas y consentir? Voil une parole trange dans
votre bouche!


JANE.

Vous vous tonnez de mon dsir de vous consoler? C'est vous, Aldo, qui
me semblez trange!


ALDO.

En effet, c'est peut-tre moi! Passez-moi ces boutades, c'est malgr moi
qu'elles me viennent. Je ne veux pas m'y livrer. Donnez-moi votre main,
Jane, et donnez-moi aussi votre foi. Jurez avec moi sur le cadavre de ma
pauvre vieille amie, qui n'est plus, que vous vivrez pour moi, pour moi
seul. J'ai besoin  l'heure qu'il est de trouver un appui ou de mourir.
Vous tes mon seul et dernier espoir; m'accueillerez-vous?


JANE.

Si je vous promets de vous aimer toujours, me promettez-vous de
m'pouser?


ALDO.

Vous en doutez?


JANE.

Non, je n'en doute pas.


ALDO.

Mais vous en avez dout..


JANE.

Pourquoi quittez-vous ma main? Pourquoi vous loignez-vous de moi d'un
air sombre? Est-ce que je vous ai offens?


ALDO.

Non.


JANE.

Vous ne vous voulez pas me regarder?


ALDO.

Je vous regarde; seulement ce n'est pas votre figure qui m'occupe, c'est
au fond de votre coeur que mon regard plonge.


JANE.

Voil que vous me dites des choses que je n'entends plus; et, comme vous
froncez le sourcil en me les disant, je dois croire que ce sont
des choses dures et affligeantes pour moi. Vous avez un malheureux
caractre, Aldo, un sombre esprit, en vrit!


ALDO.

Vous trouvez?


JANE.

Oui, et j'en souffre.


ALDO.

Oh!... en ce cas je ne veux pas vous faire souffrir.


JANE.

Je vous pardonne.


ALDO, _avec amertume_.

Vous tes bonne!


JANE.

C'est que je vous aime; tchez de m'aimer autant, et nous serons
heureux.


ALDO.

J'y compte. En attendant, voulez-vous avoir la bont d'appeler les
voisines pour qu'elles viennent ensevelir le corps de ma mre?


JANE.

J'y vais. Donnez-moi un baiser. (_Aldo la baise au front avec
froideur._)


ALDO, _seul_.

Cette jeune fille est d'une merveilleuse stupidit! elle me blesse et me
choque sans s'en douter, elle m'accorde mon pardon quand c'est elle qui
m'offense, et elle reoit mon baiser sans s'apercevoir au froid de mes
lvres que c'est le dernier! Mais la femme est donc un tre bien lche
et bien born! Je croyais celle-ci plus nave, plus abandonne  ce que
la nature leur inspire parfois de beau et de gnreux! Mais il y a dans
le coeur un fonds d'gosme plus dur que le diamant, et aucun grand
sentiment n'y peut germer. Toi qui te prtends descendue des cieux pour
nous consoler, tu ne t'oublies pas toi-mme dans le partage que tu veux
tablir entre nos destines et les tiennes! Tu promets ton dvouement,
tes caresses et ta fidlit,  la condition d'un change semblable.
Celle-ci me demande sans pudeur un serment qui tait sur mes lvres,
et que j'aurais voulu offrir et non cder. C'est ainsi que tu nous
sauveras, ange quitable et prudent. Tu tiens une balance comme la
justice, mais tu as soulev le bandeau de l'amour, et tu vois clairement
nos dfauts pour nous les reprocher sans piti. Rien pour rien, c'est ta
devise! O est ta misricorde, o est ton pardon, o donc tes ineffables
sacrifices? Femme! mensonge! tu n'es pas! tu n'es qu'un mot, une ombre,
un rve. Les potes t'ont cre, ton fantme est peut-tre au ciel. Il
m'a sembl parfois te voir passer dans mes nues. Insens que j'tais,
pourquoi suis-je descendu sur la terre pour te chercher?

Maintenant je sais ce qu'il me reste  faire. Ma mre, je ne te pleure
plus, nous ne serons pas longtemps spars. Je laisse  d'autres le soin
d'ensevelir ta dpouille, je vais rejoindre ton me... J'ai bien assez
tard, mon Dieu! il y a assez longtemps que j'hsite au bord du gouffre
sans fond de l'ternit! Pourquoi ai-je trembl?... trembl! Est-ce
que c'est la peur qui t'a retenu, Aldo?... Non, c'est le devoir.--Et
pourtant tout  l'heure que faisais-tu lorsque tu priais,  genoux,
cette jeune fille de conserver ta vie en te confiant la sienne? Tu ne
devais plus rien  personne, et tu voulais vivre pourtant! lche enfant!
tu demandais l'espoir, tu demandais l'avenir, tu demandais l'amour avec
des larmes! Tu les demandais  une paysanne imbcile, quand c'est dans
un monde inconnu que tu dois les chercher! Qui t'arrte? est-ce
le doute? le doute ne vaut-il pas mieux que le dsespoir? L-haut
l'incertitude, ici la ralit. Le choix peut-il tre douteux? Va donc,
Aldo! descends dans ces vagues profondeurs, ou monte dans ces espaces
insaisissables. Que Dieu te protge, si tu en vaux la peine; qu'il te
rende au nant, si ton me n'est qu'un souffle sorti du nant!...

Adieu, grabat o j'ai si mal dormi! adieu, table dure et froide o j'ai
trac des vers brlants! adieu, front livide de ma mre, o j'ai tant
de fois interrog avec anxit les ravages de la souffrance et les
dernires luttes de la vie prte  s'teindre! Adieu, esprances de
gloire; adieu, esprances d'amour, vous m'avez menti, je romps les
mailles du filet o vous m'avez tenu si longtemps captif et ridicule!
je vais me relever  mes propres yeux, je vais briser un joug dont je
rougis... Adieu. (_ Il ouvre la porte de sa maison qui donne sur
le fleuve et descend les degrs. Une barque pavoise passe au mme
moment._)


AGANDECCA, _sur la barque_.

Quel est ce jeune homme si ple et si beau qui descend vers le fleuve et
semble vouloir s'y prcipiter?


TICKLE, _sur la barque_.

C'est un homme de rien, un rveur, un fou, un misrable.


AGANDECCA.

Je veux savoir son nom.


TICKLE.

C'est Aldo le rimeur.


AGANDECCA.

Aldo le barde! ses chants sont inspirs, sa voix est celle d'un pote
des anciens jours. La beaut de son gnie ne le cde qu' celle de son
visage. Je veux lui parler.


TICKLE.

C'est un homme sans usage et sans courtoisie, qui rpondra fort mal aux
bonts de Votre Grce.


AGANDECCA.

N'importe, je veux voir ses traits et entendre sa voix. Faites aborder
la barque au bas de cet escalier. ( _Tickle donne des ordres en
grommelant. La barque vient aborder aux pieds d'Aldo._)


ALDO.

Qui tes-vous, et que demandez-vous  la porte de cette pauvre maison?


AGANDECCA.

Je suis la reine, et je viens te voir.


ALDO.

Votre Grce arrive une heure trop lard, la maison est dserte. Ma mre
est morte, et je ne repasserais pas le seuil que je viens de franchir,
fut-ce pour la reine Mab elle-mme.


AGANDECCA.

Comme tu voudras. J'aime ton audace. Viens sur ma barque.


ALDO.

Madame, o me menez-vous?


AGANDECCA.

A la promenade.


ALDO. Votre promenade sera-t-elle longue?


LA REINE.

Que sais-je?




ACTE SECOND.

Dans une galerie du palais de la reine.




SCNE PREMIRE.

LA REINE, TICKLE.


LA REINE.

Nain, c'est assez, ce que vous me dites me fche, et je ne veux pas
entendre de mal de lui.


TICKLE.

Comment Votre Grce peut-elle me supposer une si coupable intention! Le
seigneur Aldo est un si grand pote et un si noble cavalier!


LA REINE.

Oui, c'est le plus beau gnie et le plus grand coeur! Je ne lui reproche
qu'une chose, son invincible orgueil.


TICKLE.

Sous une apparence d'humilit, je sais qu'il cache une pouvantable
ambition...


LA REINE.

Oh! mon Dieu, non! tu te trompes. Lui? il n'a que l'ambition d'tre
aim.


TICKLE.

C'est une belle et touchante ambition!


LA REINE.

Mais aussi la sienne est insatiable et parfois fatigante. Un mot
l'irrite, un regard l'effraie; il est jaloux d'une ombre; il n'y a pas
de calme possible dans son amour.


TICKLE.

Cet amour-l est une tyrannie, une guerre  mort, un combat ternel!


LA REINE.

Tu ne sais ce que tu dis; c'est le plus doux et le meilleur des hommes.
Je lui reproche, au contraire, de trop renfermer au dedans de lui les
chagrins que je lui cause. Au lieu de s'en plaindre franchement, il les
concentre, il les surmonte, et, avec toute cette rsignation, tout ce
courage, toute cette douceur, il dvore sa vie, il use son coeur, il est
malheureux.


TICKLE.

Infortun jeune homme! Votre Grce devrait avoir plus de compassion, lui
pargner...


LA REINE.

Mais de quoi se plaint-il, aprs tout? Son coeur est injuste, son esprit
est plein de travers, d'inconsquences, de souffrances sans sujet et
sans remde. Que puis-je faire pour un cerveau malade? Je l'aime de
toute mon me et lui pargne la douleur tant que je puis; mais le mal
est en lui, et parfois, en le voyant marcher, ple et sombre,  mes
cts, je l'ai pris pour l'ange de la douleur.


TICKLE.

Le spectacle d'un homme toujours mcontent doit tre un grand supplice
pour une me gnreuse comme celle de Votre Grce.


LA REINE.

Oui, cela non-seulement m'afflige, mais encore me blesse et m'irrite.
Quoi de plus dcourageant que de vouloir consoler un inconsolable? C'est
se consumer jeune et pleine de sant auprs du lit d'un moribond qui ne
peut ni vivre ni mourir.


TICKLE.

Votre Grce a fait pourtant bien des sacrifices pour lui. De quoi
pourrait-il se plaindre? n'a-t-elle pas disgraci pour lui le duc de
Suffolk, l'astre le plus brillant de la cour?


LA REINE.

Oh! le grand sacrifice! je ne l'aimais plus!


TICKLE.

Il n'avait jamais d'ailleurs t bien aimable.


LA REINE.

Il ne faut pas dire cela; c'tait un homme d'esprit et plein de nobles
qualits.

TICKLE.

Oh! oui, gnreux, brave, dsintress!...


LA REINE.

Ceci est faux; il tait plus pris de mon rang que de ma personne.


TICKLE.

C'est le malheur des rois.


LA REINE.

Et c'est ce qui me fait chrir l'amour de mon pote: lui du moins m'aime
pour moi seule. Il sait  peine si je suis reine. Il n'en est point
bloui; mme il en souffre, et je crois qu'il me le pardonne.


TICKLE.

Votre Grce est-elle bien sre que dans son orgueil de pote il ne
prfre point sa condition  celle d un roi?


LA REINE.

S'il le fait, il fait bien. Le laurier du pote est la plus belle des
couronnes, la plume d'un grand crivain est un sceptre plus puissant que
les ntres. Moi, j'aime qu'un esprit suprieur sache ce qu'il est et ce
qu'il peut tre; c'est ainsi qu'on arrive aux grandes actions.


TICKLE.

Aussi je crois que le pote Aldo est rserv  de hautes destines. Il
est digne de commander aux hommes, et un mot de Voire Grce pourrait
l'lever au vritable rang qu'il est n pour occuper....


LA REINE.

Si je ne te savais profondment hypocrite,  mon cher Tickle, je le
dirais que tu es parfaitement imbcile. Qui? lui! tre mon poux!
rgner! D'abord le sceptre jusqu'ici ne m'a pas sembl trop lourd 
porter; ensuite Aldo est le dernier homme du monde que je pourrais
supposer capable de me seconder. Personne ne connat moins les
autres hommes, personne n'a d'ides plus creuses, de sentiments plus
exceptionnels, de rves plus inexcutables. Vraiment! mon peuple serait
un peuple bien gouvern! il pourrait chanter beaucoup et manger fort
peu, ce qui ne laisserait pas que d'tre fort agrable, le jour o
le pote-roi aurait dcouvert le moyen de placer l'estomac dans les
oreilles. Laisse-moi, Tickle; tu n'as pas le sens commun aujourd'hui.


TICKLE, _sortant_.

Fort bien, j'ai russi  la fcher; j'tais bien sur qu'en disant comme
elle, je l'amnerais  dire comme moi.



SCNE II.


LA REINE, seule.

Ce Tickle est un fcheux personnage; il a une manire d'entrer dans mes
ides qui m'en dgote sur-le-champ. Ces prtendus bouffons, que nous
ayons autour de nous, sont comme nos mauvais gnies, laids et mchants;
ils tiennent du diable. Ils ont l'art de nous dire la vrit qui nous
blesse,. et de nous taire celle qui nous serait utile. Quand ils ne
mentent pas, c'est que leur mensonge pourrait nous pargner une douleur
ou nous sauver d'un pril; c'est alors seulement qu'ils se refusent
Je plaisir de nous tromper. Il faut que je voie mon pote, je me sens
attriste et prte  douter de tout. L'homme aux illusions me consolera
peut-tre. (_Elle siffle dans un sifflet d'argent suspendu  son cou_.)
(_Tickle rentre_.) Nain, envoyez Aldo prs de moi, je l'attends ici.


TICKLE.

J'y cours avec joie.


LA REINE.

Aprs tout, Tickle a souvent raison, quand il me dit que cet amour nuit
 ma gloire. Le duc de Suffolk m'tait moins cher, je l'estimais moins,
j'tais moins touche de son amour; mais son esprit, moins lev, tait
plus positif; c'tait un ambitieux, mais un ambitieux qui secondait
toutes mes vues. J ai aim autrefois le brave Athol. Celui-l tait un
beau soldat, un bon serviteur, un vritable ami; du reste, un montagnard
stupide; mais il tait l'appui de ma royaut, il la rendait redoutable
au dehors, paisible au dedans; c'tait comme une bonne arme bien trempe
et bien brillante dans ma main. Ce pote est dans mon palais comme un
objet de luxe, comme un vain trophe qu'on admire et qui ne sert  rien.
Un vtement d'or vaut-il une cuirasse d'acier? On aime  respirer les
roses de la valle, mais on est  l'abri sous les sapins de la montagne.

Et pourtant que le parfum d'un pur amour est suave! Qu'il est doux de
se reposer des soucis de la vie active sur un coeur sincre et fidle!
Qu'ils sont rares, ceux qui savent, ceux qui peuvent aimer! holocaustes
toujours embrass, ils se consument en montant vers le ciel. Nous
pouvons  toute heure chercher sur leur autel la chaleur qui manque 
notre me puise, nous la trouvons toujours vive et brillante. Leur
sein est un mystrieux sanctuaire o le feu sacr ne s'teint jamais;
s'il s'teignait, le temple s'croulerait comme un monde sans soleil.
L'amour est en eux le principe de la vie. Ils plissent, ils souffrent,
ils meurent, si on froisse leur tendresse dlicate et timide. Dites un
mot, accordez un regard, ils renaissent, leur sein palpite de joie,
leur bouche a de douces paroles de reconnaissance pour bnir, et leurs
caresses sont ineffables. Aldo, il n'y a que toi qui saches aimer, et
pourtant il est des jours o tu m'ennuies mortellement.



SCNE III.

LA REINE, ALDO.


ALDO.

Que veux-tu de moi, ma bien-aime?


LA REINE.

Je voulais te voir et tre avec toi.


ALDO.

tes-vous triste, tes-vous fatigue? Voulez-vous que je chante? Que
puis-je faire pour vous?


LA REINE.

tes-vous heureux?


ALDO.

Je le suis, parce que vous m'aimez.


LA REINE.

Cela ne vous ennuie jamais? Eh bien! vous ne me rpondez pas? Dj votre
visage est chang, des larmes roulent dans vos yeux, ma question vous a
offens?


ALDO.

Offens?--Non.


LA REINE.

Afflig?


ALDO.

Oui.


LA REINE.

Si vous tes triste, vous allez me rendre triste.


ALDO.

J'essaierai de ne pas l'tre; mais, quand vous avez besoin de
distraction et de gaiet, pourquoi me faites-vous appeler? Ce n'est pas
ma socit qui vous convient dans ces moments-l. Votre nain Tickle a
plus d'esprit et de bons mots que moi.


LA REINE.

Mais il est mchant et laid. J'aime la gaiet, mais c'est un banquet o
je ne voudrais m'asseoir qu'avec des convives dignes de moi. Pourquoi
mprisez-vous le rire? Vous croyez-vous trop cleste pour vous amuser
comme les autres hommes?


ALDO.

Je me sens trop faible pour professer le caractre jovial. Quand je
semble gai, je suis navr ou malade; le bonheur est srieux, la douleur
est silencieuse. Je ne suis capable que de joie ou de tristesse. La
gaiet est un tat intermdiaire dont je n'ai pas la facult, j'y arrive
par une excitation factice. Si vous m'ordonnez de rire, commandez le
souper, faites danser sir John Tickle sur la table; en voyant ses
grimaces, en buvant du vin d'Espagne, il pourra m'arriver de tomber en
convulsion. Mais ici, prs de vous, de quoi puis-je me divertir? Je vous
regarde et vous trouve belle; je suis recueilli. Vous me regardez avec
bont, je suis heureux; vous me raillez, et je suis triste.

LA REINE.

Mais quoi? n'y a-t-il au monde que vous et moi? peut-on toujours vivre
repli sur soi-mme? L'amour est-il la seule passion digne de vous?


ALDO.

C'est, du moins, la seule passion dont je sois capable.


LA REINE, _impatiente_

Alors vous tes un pauvre sire; moi, je ne peux pas toujours parler
d'Apollo et de Cupido. J'ai d'autres sujets de joie ou de tristesse que
le nuage qui passe dans le ciel ou sur le front de mon amant; j'ai de
grands intrts dans la vie: je suis reine, je fais la guerre; je fais
des lois, je rcompense la valeur, je punis le crime; j'inspire la
crainte, le respect, l'amour, la haine peut-tre; tout cela m'occupe; je
vais d'une chose  une autre, je parcours tous les tons de cette belle
musique dont aucune note ne reste silencieuse sous mon archet; mais
votre lyre n'a qu'une corde et ne rend qu'un son. Vous tes beau et
monotone comme la lune  minuit, mon pauvre pote.


ALDO.

La lune est mlancolique. Il vous est bien facile de fermer les fentres
et d'allumer les flambeaux quand sa lueur blafarde vous importune.
Pourquoi allez-vous rver dans les bosquets la nuit! Restez au bal; la
brume et le froid rayon des toiles n'iront pas vous attrister dans vos
salles pleines de bruit et de lumire.


LA REINE.

J'entends: je puis m'tourdir dans de frivoles amusements et vous
laisser avec votre muse. C'est une socit plus digne de vous que celle
d'une femme capricieuse et purile. Restez donc avec votre gnie, mon
cher pote. Les toiles s'allument au ciel, et la brise du soir erre
doucement parmi les fleurs: rvez, chantez, soupires. La faade de mon
palais s'illumine, et le son des instruments m'annonce le repas du soir.
J'y vais porter votre sant  mes convives dans une coupe d'or,
et parler de vous avec des hommes qui vous admirent. Restez ici,
penchez-vous sur cette balustrade, et entretenez-vous avec les sylphes.
S'ils ne me trouvent pas indigne d'un souvenir, parlez-leur de moi; et
si, malgr cette nourriture cleste, il vous arrive de ressentir la
vulgaire ncessit de la faim, venez trouver votre reine et vos amis. Au
revoir.--Mais qu'est-ce donc? Vous avez bais bien tristement ma main,
et vous y avez laiss tomber une larme! Quoi! vous tes triste encore?
je vous ai encore bless? Oh! mais cela est insupportable. Allons, mon
cher amant, remettez-vous et soyez plus sage; je vous aime tendrement,
je vous prfre aux plus grands rois de la terre. Faut-il vous le
rpter  toute heure? ne le savez-vous pas? Venez, que je baise votre
beau front. Schez vos larmes et venez me rejoindre bientt.



SCNE IV.


ALDO, _seul_.

Elle a raison, cette femme! elle a raison devant Dieu et devant les
hommes! Moi, je n'ai raison que devant ma conscience. Je ne puis avoir
d'autre juge que moi-mme, et ne puis me plaindre qu' moi-mme.--Car,
enfin, il ne dpend pas de moi d'tre autrement. Tout m'accuse
d'affectation; mais on n'est pas affect, on n'est pas menteur avec
soi-mme. Je sais bien, moi, que je suis ce que je suis. Les autres sont
autres, et ne me comprenant pas, ils me nient; ils sont injustes, car
moi je ne nie pas leur sincrit; ils me disent qu'ils sont courageux,
je pourrais leur rpondre qu'ils sont insensibles. Mais j'accepte ce
qu'ils me disent, je consens  les reconnatre courageux. Mais s'ils le
sont, pourquoi me reprochent-ils impitoyablement de ne l'tre pas? Si
j'tais Hercule, au lieu de mpriser et de railler les faibles enfants
que je trouverais haletants et pleurants sur la route, je les prendrais
sur mes paules, je les porterais, une partie du chemin, dans ma peau de
lion. Que serait pour moi ce lger fardeau, si j'tais Hercule?--Voua
ne l'tes pas, vous qui vous indignez de la faiblesse d'autrui. Elle ne
vous rvolte pas, elle vous effraie. Vous craignez d'tre forcs de la
secourir, et, comme vous ne le pouvez pas, vous l'humiliez pour lui
apprendre  se passer de vous.

Eh bien, oui, je suis faible: faible de coeur, faible de corps, faible
d'esprit. Quand j'aime, je ne vis plus en moi; je prfre ce que j'aime
 moi-mme.--Quand je veux suivre la chasse, j'en suis vite dgot,
parce que je suis vite fatigu.--Quand on me raille, ou me blme, je
suis effray, parce que je crains de perdre les affections dont je ne
puis me passer, parce que je sens que je suis mconnu, et que j'ai
trop de candeur pour me rhabiliter en me vantant. Avec les hommes,
il faudrait tre insolent et menteur. Je ne puis pas. Je connais mes
faiblesses et n'en rougis pas, car je connais aussi les faiblesses des
autres et n'en suis pas rvolt. Je les supporte tels qu'ils sont. Je ne
repousse pas les plus mprisables, je les plains, et, tout faible que
je suis, j'essaie de soutenir et de relever ceux qui sont plus faibles
encore. Pourquoi ceux qui se disent forts ne me rendent-ils pas la
pareille?

--Dieu! je ne t'invoque pas! car tu es sourd. Je ne te nie pas;
peut-tre te manifesteras-tu  moi dans une autre vie. J'espre en la
mort.

Mais ici tu ne te rvles pas. Tu nous laisses souffrir et crier en
vain. Tu ne prends pas le parti de l'opprim, tu ne punis pas le
mchant. J'accepte tout, mon Dieu! et je dis que c'est bien, puisque
c'est ainsi. Suis-je impie, dis-moi?

Mais je t'interroge, toi, mon coeur; toi, divine partie de moi-mme.
Conscience, voix du ciel cache en moi, comme le son mlodieux dans les
entrailles de la harpe, je te prends  tmoin, je te somme de me rendre
justice. Ai-je t lche? ai-je lutt contre le malheur? ai-je support
la misre, la faim, le froid? ai-je abandonn ma mre lorsque tout
m'abandonnait, mme la force du corps? ai-je rsist  l'puisement et 
la maladie? ai-je rsist  la tentation de me tuer?--O est le mendiant
que j'aie repouss? o est le malheureux que j'aie refus de secourir?
o est l'humili que je n'aie pas exhort  la rsignation, rappel 
l'esprance? J'ai t nu et affam. J'ai partag mon dernier vtement
avec ma mre aveugle et sourde, mon dernier morceau de pain avec mon
chien efflanqu. J'ai toujours pris en sus de ma part de souffrances
une part des souffrances d'autrui; et ils disent que je suis lche, ils
rient de la sensibilit niaise du pote! et ils ont raison, car ils sont
tous d'accord, ils sont tous semblables. Ils sont forts les uns par les
autres.

Je suis seul, moi! et j'ai vcu seul jusqu'ici. Suis-je lche? J'ai eu
besoin d'amiti, et, ne l'ayant point trouve, j'ai su me passer d'elle.
J'ai eu besoin d'amour, et, n'en pouvant inspirer beaucoup, voil que
j'accepte le peu qu'on m'accorde. Je me soumets, et l'on me raille. Je
pleure tout bas, et l'on me mprise.

C'est donc une lchet que de souffrir? C'est comme si vous m'accusiez
d'tre lche parce qu'il y a du sang dans mes veines et qu'il coule  la
moindre blessure. C'est une lchet aussi que de mourir quand on vous
tue! Mais que m'importait cela? N'avais-je pas bien pris mon parti sur
les railleries de mes compagnons? N'avais-je pas consenti  montrer mon
front ple au milieu de leurs ftes et  passer pour le dernier des
buveurs? N'avais-je pas livr mes vers au public, sachant bien que deux
ou trois sympathiseraient avec moi, sur deux ou trois mille qui me
traiteraient de rveur et de fou? Aprs avoir souffert du mtier de
pote en lutte avec la misre et l'obscurit, j'avais souffert plus
encore du mtier de pote aux prises avec la clbrit et les envieux!
Et pourtant j'avais pris mon parti encore une fois. Ne trouvant pas le
bonheur dans la richesse et dans ce qu'on appelle la gloire, je
m'tais rfugi dans le coeur d'une femme, et j'esprais. Celle-l, me
disais-je, est venue me prendre par la main au bord du fleuve o je
voulais mourir. Elle m'a enlev sur sa banque magique, elle m'a conduit
dans un monde de prestiges qui m'a bloui et tromp, mais o, du moins,
elle m'a rvl quelque chose de vrai et de beau, son propre coeur. Si
les vains fantmes de mon rve se sont vite vanouis, c'est qu'elle
tait une fe, et que sa baguette savait voquer des mensonges et des
merveilles, mais elle est une divinit bienfaisante, cette fe qui me
promne sur son char. Elle m'a leurr de cent illusions pour m'prouver
ou pour m'clairer. Au bout du voyage, je trouverai derrire son nuage
de feu, la vrit, beaut nue et sublime que j'ai cherche, que j'ai
adore  travers tous les mensonges de la vie, et dont le rayon
clairait ma route au milieu des cueils o les autres brisent le
cristal pur de leur vertu. Fantmes qui nous garez, ombres clestes que
nous poursuivons toujours dans la nue, et qui nous faites courir aprs
vous sans regarder o nous mettons les pieds, pourquoi revtez-vous des
formes sensibles, pourquoi vous dguisez-vous en femmes? Appelez-vous la
vrit, appelez-vous la beaut, appelez-vous la posie; ne vous appelez
pas Jane, Agandecca, l'amour.

Tu te plains, malheureux! Et qu'as-tu fait pour tre mieux trait que
les autres? Pourquoi cette insolente ambition d'tre heureux? Pourquoi
n'es-tu pas fier de ton laurier de pote et de l'amour d'une reine? Et
si cela ne te suffit pas, pourquoi ne cherches-tu pas dans la ralit
d'autres biens que tu puisses atteindre? Suffolk tait aim de la reine;
il voulait plus que partager sa couche, il voulait partager son trne.
Athol fut aim de la reine; il s'ennuyait souvent prs d'elle, il
dsirait la gloire des combats, et le laurier teint de sang, qui lui
semblait prfrable  tout. Suffolk, Athol, vous tiez des ambitieux,
mais vous n'tiez pas des fous; vous dsiriez ce que vous pouviez
esprer; la puissance, la victoire, l'argent, l'honneur, tout cela est
dans la vie; l'homme tenace, l'homme brave doivent y atteindre, La reine
a chass Suffolk; mais il rgne sur une province, et il est content.
Athol a t disgraci; mais il commande une arme, et il est fier.

Moi, que puis-je aimer aprs elle? rien. O est le but de mes
insatiables dsirs? dans mon coeur, au ciel, nulle part peut-tre?
Qu'est-ce que je veux? un coeur semblable au mien, qui me rponde; ce
coeur n'existe pas. On me le promet, on m'en fait voir l'ombre, on me
le vante, et quand je le cherche, je ne le trouve pas. On s'amuse de ma
passion comme d'une chose singulire, on la regarde comme un spectacle,
et quelquefois l'on s'attendrit et l'on bat des mains; mais le plus
souvent on la trouve fausse, monotone et de mauvais got. On m'admire,
on me recherche et on m'coute, parce que je suis un pote; mais quand
j'ai dit mes vers, on me dfend d'prouver ce que j'ai racont, on me
raille d'esprer ce que j'ai conu et rv. Taisez-vous, me dit-on, et
gardez vos glogues pour les rciter devant le monde; soyez homme avec
les hommes, hissez donc le pote sur le bord du lac o vous le promenez,
au fond du cabinet o vous travaillez.--Mais le pote, c'est moi! Le
coeur brlant qui se rpand en vers brlants, je ne puis l'arracher de
mes entrailles. Je ne puis touffer dans mon sein l'ange mlodieux qui
chante et qui souffre. Quand vous l'coutez chanter, vous pleurez; puis
vous essuyez vos larmes, et tout est dit. Il faut que mon rle cesse
avec votre motion: aussitt que vous cessez d'tre attentifs, il faut
que je cesse d'tre inspir. Qu'est-ce donc que la posie? Croyez-vous
que ce soit seulement l'art d'assembler des mots?

Vous avez tous raison. Et vous surtout, femme, vous avez raison! vous
tes reine, vous tes belle, vous tes ambitieuse et forte. Votre me
est grande, votre esprit est vaste. Vous avez une belle vie; en bien!
vivez. Changez d'amusement, changez de caractre vingt fois par jour;
vous le devez, si vous le pouvez! je ne vous blme pas; et, si je vous
aime, c'est peut-tre parce que je vous sens plus forte et plus sage
que moi. Si je suis heureux d'un de vos sourires, si une de vos larmes
m'enivre de joie, c'est que vos larmes et vos sourires sont des
bienfaits, c'est que vous m'accordez ce que vous pourriez me refuser.
Moi, quel mrite ai-je  vous aimer? je ne puis faire autrement. De quel
prix est mon amour? l'amour est ma seule facult. A quels plaisirs, 
quels enivrements ai-je la gloire de tout prfrer? Rien ne m'enivre,
rien ne me plat, si ce n'est vous. La moindre de vos caresses est un
sacrifice que vous me faites, puisque c'est un instant que vous drobez
 d'autres intrts de votre vie. Moi, je ne vous sacrifie rien. Vous
tes mon autel et mon Dieu, et je suis moi-mme l'offrande dpose  vos
pieds.

Si je suis mcontent, j'ai donc tort! A qui puis-je m'en prendre de mes
souffrances? Si je pouvais me plaindre, m'indigner, exiger plus qu'on ne
me donne, j'esprerais. Mais je n'espre ni ne rclame; je souffre.

Eh bien, oui, je souffre et je sais mcontent. Pourquoi ai-je voulu
vivre? Quelle insigne lchet m'a pouss  tenter encore l'impossible?
Ne savais-je pas bien que j'tais seul de mon espce et que je serais
toujours ridicule et importun? Qu'y a-t-il de plus chtif et de plus
misrable que l'homme qui se plaint? Oui, l'homme qui souffre est un
flau! c'est un objet de tristesse et de dgot pour les autres! c'est
un cadavre qui encombre la voie publique, et dont les passants se
dtournent avec effroi. Etre malheureux, c'est tre l'ennemi du genre
humain, car tous les hommes veulent vivre pour leur compte, et celui
qui ne sait pas vivre pour lui-mme est un voleur qui dpouille ou un
mendiant qui assige.

Meurs donc, lche! il est bien temps d'en finir! tu t'es bien assez
cabr sous la ncessit! Tes flancs ont saign, et tu n'as pas fait un
pas en avant! Rsigne-toi donc  mourir sans avoir t heureux!...

Hlas! hlas! mourir, c'est horrible!... Si c'tait seulement saigner,
dfaillir, tomber!... mais ce n'est pas cela. Si c'tait porter sa tte
sous une hache, souffrir la torture, descendre vivant dans le froid
du tombeau! mais c'est bien pis: c'est renoncer  l'esprance, c'est
renoncer  l'amour; c'est prononcer l'arrt du nant sur tous ces rves
enivrants qui nous ont leurrs, c'est renoncer  ces rares instants de
volupt qui faisaient pressentir le bonheur, et qui l'taient peut-tre!

Au fait, un jour, une heure dans la vie, n'est-ce pas assez, n'est-ce
pas trop! Agandecca, vous m'avez dit des mots qui valaient une anne de
gloire, vous m'avez caus des transports qui valaient mieux qu'un sicle
de repos. Ce soir, demain, vous me donnerez un baiser qui effacera
toutes les tortures de ma vie, et qui fera de moi un instant le roi de
la terre et du ciel!

Mais pourquoi retomber toujours dans l'abme de douleur? pourquoi
chercher ces joies si elles doivent finir et si je ne sais pas y
renoncer? Les autres se lassent et se fatiguent de leurs jouissances:
moi, la jouissance m'chappe et le dsir ne meurt pas! O amour! ternel
tourment!... soif inextinguible!

Si je quittais la reine?... Mais je ne le pourrai pas; et, si je le
puis, j'aimerai une autre femme qui me rendra plus malheureux. Je ne
saurai pas vivre sans aimer. L'amour ou l'amiti ne me paieront pas ce
que je dpenserai de mon coeur pour les alimenter!... Comment ai-je pu
vivre jusqu'ici? Je ne le conois pas. Suis-je le plus courageux ou
le plus lche de tous les hommes?--Je ne sais pas; et comment le
savoir?--Celui qui souffre pour donner du bonheur aux autres... oui,
celui-l est brave... mais celui qui souffre et qui importune, celui qui
veut du bonheur et qui n'en sait pas donner!... Oh! dcidment je suis
un lche! comment ne m'en suis-je pas convaincu plus tt? (_Il tire son
pe_). Lune... brise du soir!... Tais-toi, pote, tu n'es qu'un sot.
Qu'est-ce qui mrite un adieu de toi? qu'est-ce qui t'accordera un
regret? (_Il va pour se tuer._)



SCNE V.


LE DOCTEUR ACROCERONIUS, _entrant_.

Que faites-vous, seigneur Aldo, dans cette attitude singulire?


ALDO.

Vous le voyez, mon cher ami, je me tue.


ACROCERONIUS.

En ce cas, je vous salue, et je vous prie de ne pas dranger pour moi.
Puis-je vous rendre quelque service aprs votre mort?


ALDO.

Je ne laisserai personne pour s'en apercevoir.


ACROCERONIUS

Je suis fch que vous preniez cette rsolution avant le coucher de la
lune.


ALDO.

Pourquoi?


ACROCERONIUS.

Parce que la nuit est fort belle, et que vous perdrez une des plus
belles clipses de lune que nous ayons eues depuis longtemps.


ALDO.

Il y a une clipse de lune?


ACROCERONIUS.

Totale. Il n'y a pas un nuage dans le ciel, et elle sera tellement
visible, que je m'tonne de rencontrer un homme aussi indiffrent que
vous  cet important phnomne.


ALDO.

En quoi cela peut-il m'intresser?


ACROCERONIUS.

Venez avec moi sur la montagne de Lego, et je vous le ferai comprendre.


ALDO.

Je vous remercie beaucoup. Je ne me sens pas dispos  marcher, et
j'aime mieux me passer mon pe au travers du corps.


ACROCERONIUS.

Faites ce qui vous convient, et ne vous gnez pas devant moi. Cependant
j'aurais t flatt d'avoir votre compagnie durant ma promenade.


ALDO.

En quoi pourrais-je vous tre utile! La solitude convient mieux  vos
savantes lucubrations. Je ne suis qu'un pauvre pote, peu capable de
raisonner avec vous sur d'aussi graves matires.


ACROCERONIUS.

La socit des potes m'a toujours t fort agrable. Les potes sont de
trs-intelligents observateurs de la nature. Ils sont faibles sur les
classifications, mais ils ont beaucoup de nettet dans l'observation.
Ils possdent l'apprciation juste de la couleur et de la forme, et
quelquefois ils remarquent des rapports qui nous chappent; des nuances
presque insaisissables leur sont rvles par je ne sais quel sens qui
nous manque. Je suis sr que vous me feriez voir des choses dont je sais
l'existence, et que pourtant je n'ai jamais pu observer  l'oeil nu.


ALDO.

Les savants sont potes aussi, n'en doutez pas; ils n'ont pas besoin,
comme nous, d'observer pour voir. Ils savent tant de choses, qu'ils
peuvent peindre la nature sans la regarder, comme on fait de mmoire le
portrait de sa matresse. Ils peuvent nous initier  plus d'un mystre
dont l'art fait son profit. L'art n'est qu'un riche vtement qui couvre
les beauts nues sous l'oeil de la science. Je suis fch, mon cher
matre, d'avoir vcu longtemps sous le mme toit que vous, sans avoir
song  profiter de votre entretien.


ACROCERONIUS.

Si vous n'tes pas forc absolument de vous tuer ce soir, vous pourriez
venir avec moi sur la montagne de Lego. Nous observerions l'clipse de
lune, nous causerions sur toutes les choses connues; vous pourriez tre
revenu et mort avant le lever de la reine.


ALDO.

Vous avez raison. Donnez-moi votre tlescope et faisons cette promenade
ensemble. Vous m'apprendrez beaucoup de choses que j'ignore. Je vous
interrogerai sur les amours des plantes, sur le sommeil des feuilles,
sur l'cume que la lune rpand  minuit dans les herbes, sur les bruits
qu'on entend la nuit... Avez-vous remarqu cette grande voix aigre qui
crie incessamment autour de l'horizon, et qui est si gale, si continue,
si monotone, qu'on la prend souvent pour le silence?


ACROCERONIUS.

J'ai crit prcisment un petit trait in-4 sur ce dont vous parlez;
mais, pour bien vous le faire comprendre, il faudrait sortir un peu du
monde visible, et nous aventurer dans des questions d'astrologie pour
lesquelles vous auriez peut-tre quelque rpugnance.


ALDO.

L'astrologie! oh! tout au contraire, mon cher matre. Je serais
trs-curieux d'avoir quelque notion sur cette science tonnante. J'y ai
song quelquefois, et si les proccupations de mon esprit m'en avaient
laiss le temps, j'aurais pris plaisir  soulever un coin du voile qui
me cache cette mystrieuse Isis. Qui sait si la faiblesse de l'homme ne
peut trouver dans ces profondeurs ignores le secret du bonheur qu'elle
cherche en vain ici-bas? On est bientt las et dgot d'analyser et
d'interroger les choses qui existent matriellement. Le monde invisible
n'est pas puis... et si je pouvais m'y lancer...


ACROCERONIUS.

Venez avec moi, mon cher fils, et nous tcherons de bien observer la
lune.


ALDO, _remettant son pe dans le fourreau_

Allons-nous bien loin sur la montagne?


ACROCERONIUS.

Aussi loin que nous pourrons aller. Vous me parliez de l'cume que
rpand la lune, voyez-vous, mon cher fils, le rgne vgtal d'aprs
toutes les classific.... (_ils sortent en causant_.)


GEORGE SAND




FIN D'ALDO LE RIMEUR.





End of the Project Gutenberg EBook of Aldo le rimeur, by George Sand

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because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
