Project Gutenberg's tudes Littraires - XVIIIe sicle., by mile Faguet

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Title: tudes Littraires - XVIIIe sicle.

Author: mile Faguet

Release Date: June 26, 2004 [EBook #12749]

Language: French

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EMILE FAGUET

DE L'ACADMIE FRANAISE



TUDES LITTRAIRES

DIX-HUITIME SICLE

  PIERRE BAYLE--FONTENELLE
  LE SAGE--MARIVAUX--MONTESQUIEU
  VOLTAIRE--DIDEROT--J.J. ROUSSEAU
  BUFFON--MIRABEAU--ANDR CHNIER.



AVANT-PROPOS

Ce volume, comme ceux que j'ai donns prcdemment, s'adresse
particulirement aux tudiants en littrature. Ils y trouveront les
principaux crivains du XVIIIe sicle analyss plutt en leurs ides
qu'en leurs procds d'art. C'tait un peu une ncessit de ce sujet,
puisque les principaux crivains du XVIIIe sicle sont plutt des hommes
qui ont prtendu penser que de purs artistes. L'exposition devient toute
diffrente, et a comme d'autres lois, selon que le critique s'occupe des
deux grands sicles littraires de la France, qui sont le XVIIe et le
XIXe, ou des temps o l'on s'est attach surtout  remuer des questions
et  poursuivre des controverses.

Du reste, quelque intressant qu'il soit  bien des gards, le XVIIIe
sicle paratra, par ma faute peut-tre, peut-tre par la nature des
choses, singulirement ple entre l'ge qui le prcde et celui qui le
suit. Il a vu un abaissement notable du sens moral, qui, sans doute, ne
pouvait gure aller sans un certain abaissement de l'esprit littraire
et de l'esprit philosophique; et, de fait, il semble aussi infrieur,
au point de vue philosophique, au sicle de Descartes, de Pascal et de
Malebranche, qu'il l'est, au point de vue littraire, d'une part
au sicle de Bossuet et de Corneille, d'autre part au sicle de
Chateaubriand, de Lamartine et de Hugo. Cette dcadence, trs relative
d'ailleurs, et dont on peut se consoler, puisqu'on s'en est relev, a
des causes multiples dont j'essaie de dmler quelques-unes.

Un homme n chrtien et franais, dit La Bruyre, se sent mal  l'aise
dans les grands sujets. Le XVIIIe sicle littraire, qui s'est trouv si
 l'aise dans les grands sujets et les a traits si lgrement, n'a
t ni chrtien ni franais. Ds le commencement du XVIIIe sicle
l'extinction brusque de l'ide chrtienne,  partir du commencement du
XVIIIe sicle la diminution progressive de l'ide de patrie, tels ont
t les deux signes caractristiques de l'ge qui va de 1700  1790.
L'une de ces disparitions a t brusque, dis-je, et comme soudaine;
l'autre s'est faite insensiblement, mais avec rapidit encore, et, en
1750 environ, tait consomme, heureusement non pas pour toujours.

J'attribue la diminution de l'ide de patrie, comme tout le monde, je
crois,  l'absence presque absolue de vie politique en France depuis
Louis XIV jusqu' la Rvolution. Deux tats sociaux ruinent l'ide ou
plutt le sentiment de la patrie: la vie politique trop violente, et la
vie politique nulle. Autant, dans la fureur des partis excits crant
une instabilit extrme dans la vie nationale et comme un tourdissement
dans les esprits, il se produit vite ce qu'on a spirituellement appel
une migration  l'intrieur, c'est--dire le ferme dessein chez
beaucoup d'hommes de rflexion et d'tude de ne plus s'occuper du pays
o ils sont ns, et en ralit de n'en plus tre;--autant, et pour les
mmes causes, dans un tat social o le citoyen ne participe en aucune
faon  la chose publique, et au lieu d'tre un citoyen, n'est,  vrai
dire, qu'un tributaire, l'ide de patrie s'efface, quitte  ne se
rveiller, plus tard, que sous la rude secousse de l'invasion. C'est ce
qui est arriv en France au XVIIIe sicle. Fnelon le prvoyait trs
bien, au seuil mme du sicle, quand il voulait faire revivre l'antique
constitution franaise, et, par les conseils de district, les conseils
de province, les Etats gnraux, ramener peuple, noblesse et clerg,
moins encore  participer  la chose nationale qu' s'y intresser[1].
Et on se rappellera qu' l'autre extrmit de la priode que nous
considrons, la Rvolution franaise a t tout d'abord cosmopolite, et
non franaise, a song  l'homme plus qu' la patrie, et n'est devenue
patriote que quand le territoire a t Envahi.

[Note 1: Voir notre _Dix-septime Sicle_, article Fnelon. (Socit
franaise d'Imprimerie et de Librairie.)]

Quoi qu'il en soit des causes, c'est un fait que la pense du
XVIIIe sicle n'a t aucunement tourne vers l'ide de patrie, que
l'indiffrence des penseurs et des lettrs  l'endroit de la grandeur
du pays est prodigieuse en ce temps-l, et que la langue seule qu'ils
crivent rappelle le pays dont ils sont. Cela, mme au point de
vue purement littraire, n'aura pas, nous le verrons, de petites
consquences.

La disparition de l'ide chrtienne a des causes plus multiples
peut-tre et plus confuses. La principale est trs probablement ce qu'on
appelle l'esprit scientifique, qui existait  peine au XVIIe sicle,
et qui date, dcidment, en France, de 1700. La philosophie du XVIIIe
sicle n'est pas autre chose, et quand les auteurs de ce temps disent
esprit philosophique, c'est toujours esprit scientifique qu'il
faut entendre. Le XVIIe sicle avait t peu favorable  l'esprit
scientifique, et mme l'avait ddaign. Il tait mathmaticien et
gomtre, non scientifique  proprement parler. Il tait mathmaticien
et gomtre, c'est--dire aimait la science purement _intellectuelle_
encore, et que l'esprit seul suffit  faire; il n'aimait point la
science raliste, qui a besoin des choses pour se constituer, et qui se
fait, avant tout, de l'observation des choses relles. _Les hommes ne
sont pas faits pour considrer des moucherons_, disait Malebranche, _et
l'on n'approuve point la peine que quelques personnes se sont donne
de nous apprendre comment sont faits certains insectes, et la
transformation des vers, etc... Il est permis de s'amuser  cela quand
on n'a rien  faire et pour se divertir_.--Pour les esprits les plus
philosophiques et les plus austres, de telles occupations n'taient
pas mme un divertissement permis. C'taient une forme de la
concupiscence, _libido sciendi, libido oculorum_, un vritable pch, et
une subtile et funeste tentation; c'tait, pour parler comme Jansnius,
une _curiosit toujours inquite, que l'on a pallie du nom de science.
De l est venue la recherche des secrets de la nature qui ne nous
regardent point, qu'il est inutile de connatre, et que les hommes ne
veulent savoir que pour les savoir seulement_.--Littrature, art,
philosophie, mtaphysique, thologie, science mathmatique et tout
intellectuelle, voil les diffrentes directions de l'esprit franais au
XVIIe sicle.

Mais, vers la fin de cet ge, par les rcits des voyageurs, par la
mdecine qui grandit et que le dveloppement de la vie urbaine invite
 grandir, par le _Jardin du roi_ qui sort de son obscurit, par
l'Acadmie des sciences fonde en 1666, par Bernier, Tournefort,
Plumier, Feuille, Fagon, Delanc, Duvernay, les sciences physiques et
naturelles deviennent la proccupation des esprits. Elles profitent,
pour devenir populaires, de la dcadence des lettres et de la
philosophie, de cette sorte de vide intellectuel qui n'est que trop
apparent de 1700  1720 environ; elles deviennent mme  la mode, et les
femmes savantes ont partout remplac les prcieuses, et les prsidents
 mortier en leurs acadmies de province ne ddaignent point de
considrer des moucherons et de dissquer des grenouilles. Elles ont
cause gagne en 1725 et ont dj donn son pli  l'esprit du sicle.
Comme il arrive toujours  l'intelligence humaine, trop faible pour voir
 la fois plus d'un ct des choses, la science nouvelle parat toute la
science, semble apporter avec elle le secret de l'univers, et relgue
dans l'ombre les explications thologiques, ou mtaphysiques ou
psychologiques qui en avaient t donnes. Tout sera expliqu dsormais
par les lois de la nature, le surnaturel n'existera plus, _l'humain_
mme disparatra; plus de mtaphysique, plus de religion; et jusqu' la
morale, qui n'est pas dans la nature, n'tant que dans l'homme, finira
elle-mme par tre considre comme le dernier des prjugs.

Ajoutez  cela des causes historiques dont la principale est la funeste
et  jamais dtestable rvocation de l'Edit de Nantes. Encore que le
protestantisme n'ait nullement t, en ses commencements et en son
principe, une doctrine de libre examen, une religion individuelle,
insensiblement et indfiniment ployable jusqu' se transformer par
degrs en pur rationalisme, encore est-il qu'il tait dans sa destine
de devenir tel. Il a t, chez les peuples qui l'ont adopt, un passage,
une transition lente d'une religion  un tat religieux, et d'un tat
religieux  une simple disposition spiritualiste. Ce passage progressif
et lent et pu avoir lieu en France comme ailleurs, sans la proscription
des protestants sous Louis XIV. La Rvocation a eu, comme toute mesure
intransigeante, des consquences radicales; elle a supprim les
transitions, et jet brusquement dans le libertinage tous ceux qui
auraient simplement inclin vers une forme de l'esprit religieux plus 
leur gr. Ce n'est pas en vain qu'on dclare qu'on prfre un athe  un
schismatique. A parler ainsi, on russit trop, et ce sont des athes que
l'on fait.

Pour ces raisons, pour d'autres encore, moins importantes, comme le
trouble moral qu'ont jet dans les esprits la Rgence et les scandales
financiers de 1718, le XVIIIe sicle a, ds son point de dpart,
absolument perdu tout esprit chrtien.

Ni chrtien, ni franais, il avait un caractre bien singulier pour un
ge qui venait aprs cinq ou six sicles de civilisation et de culture
nationales; il tait tout neuf, tout primitif et comme tout brut. La
tradition est l'exprience d'un peuple; il manquait de tradition, et
n'en voulait point. Aussi, et c'est en cela qu'il est d'un si grand
intrt, c'est un sicle enfant, ou, si l'on veut, adolescent. Il a
de cet ge la fougue, l'ardeur indiscrte, la curiosit, la malice,
l'intemprance, le verbiage, la prsomption, l'tourderie, le manque
de gravit et de tenue, les polissonneries, et aussi une certaine
gnrosit, bont de coeur, facilit aux larmes, besoin de s'attendrir,
et enfin cet optimisme instinctif qui sent toujours le bonheur
tout proche, se croit toujours tout prs de le saisir, et en a
perptuellement le besoin, la certitude et l'impatience.

Il vcut ainsi, dans une agitation incroyable, dans les recherches,
les essais, les thories, les visions, et, l'on ne peut pas dire les
incertitudes, mais les certitudes contradictoires. Il avait tout coup
et tout brl derrire lui: il avait tout  retrouver et  refaire. Il
touchait, du moins,  tous les matriaux avec une fivre de dcouverte
et une navet d'inexprience  la fois touchante et divertissante,
reprenant souvent comme choses nouvelles, et croyant inventer, des ides
que l'humanit avait cent fois tournes et retournes en tous sens,
et ne les renouvelant gure, parce qu'avant de les trancher il ne
commenait pas par les bien connatre. Il est peu d'poque o l'on ait
plus improvis; il en est peu o l'on ait invent plus de vieilleries
avec tout le plaisir de l'audace et tout le ragot du scandale.

Cherchant, discutant, imaginant et bavardant, le XVIIIe sicle est
arriv  ses conclusions, tout comme un autre. Il est tomb,  la fin, 
peu prs d'accord sur un certain nombre d'ides. Ces ides n'taient pas
prcisment les points d'aboutissement d'un systme bien li et bien
conduit; c'taient des protestations; elles avaient un caractre
presque strictement ngatif; ce n'tait que le XVIIIe sicle prenant
dfinitivement conscience nette de tout ce  quoi il ne croyait pas
et ne voulait pas croire. Rvlation, tradition, autorit, c'tait le
christianisme; raison personnelle, puissance de l'homme  trouver la
vrit, libert de croyance et de pense, mpris du pass sous le nom de
loi du progrs et de perfectibilit indfinie, ce fut le XVIIIe sicle,
et cela ne veut pas dire autre chose sinon: il n'y a pas de rvlation,
la tradition nous trompe, et il ne faut pas d'autorit.--Par suite,
grand respect (du moins en thorie) de l'individu, de la personne
humaine prise isolment: puisque ce n'est pas la suite de l'humanit qui
conserve le secret, mais chacun de nous, celui-ci ou celui-l, qui peut
le dcouvrir, l'individu devient sacr, et on lui reporte l'hommage
qu'on a retir  la tradition.--Par suite encore, tendance gnrale 
l'ide, un peu vague, d'galit, sans qu'on st exactement laquelle,
entre les hommes. A cette tendance bien des choses viennent contribuer:
l'galit _relle_ que le despotisme a fini par mettre dans la nation
mme, jadis hirarchise si minutieusement; l'galit financire
relative que l'appauvrissement des grands et l'accession des bourgeois 
la fortune commence  tablir; plus que tout l'horreur de _l'autorit_,
toute autorit, ou spirituelle ou matrielle, ne se constituant, ne se
conservant surtout, que par une hirarchie, ne pouvant descendre du
sommet  toutes les extrmits de la base que par une srie de pouvoirs
intermdiaires qui du ct du sommet obissent, du ct de la base
commandent, ne subsistant enfin que par l'organisation et le maintien
d'une ingalit systmatique entre les hommes.

Et ces diffrentes ides, aussi antichrtiennes qu'antifranaises, je
veux dire gales protestations contre le christianisme tel qu'il avait
pris et gard forme en France, et contre l'ancienne France elle-mme
telle qu'elle s'tait constitue et amnage, devinrent, peu  peu,
comme une nouvelle religion et une foi nouvelle; car le scepticisme
n'est pas humain, je dis le scepticisme mme dans le sens le plus lev
du mot,  savoir l'examen, la discussion et la recherche, et il faut
toujours qu'un peuple se serre et se ramasse autour d'une ide 
laquelle il croie, autour d'une conviction; et jure et espre par
quelque chose. Le XVIIIe sicle devait trouver au moins une religion
provisoire  son usage; et la vrit est qu'il en a trouv deux.

Il a fini par avoir la religion de la raison et la religion du
sentiment.

C'taient deux formes de cet _individualisme_ qui lui tait si cher.
Autorit, tradition, conscience collective et continue de l'humanit
sont sources d'erreur. Que reste-t-il? Que l'homme, isolment, se
consulte lui-mme; _que chacun, dans sa loi, cherche en paix la
lumire_; que chacun interroge l'oracle personnel, l'tre spirituel
qui parle en lui.--Mais lequel? Car il en a deux: l'un qui compare,
combine, coordonne, conclut, obit  une sorte de ncessit 
laquelle il se rend et qu'il appelle l'vidence, et celui-ci c'est la
raison;--l'autre, plus prompt en ses dmarches, qui frmit, s'chauffe,
a des transports, crie et pleure, obit  une sorte de ncessit qu'il
appelle l'motion; et celui-ci c'est le sentiment. Auquel croire? Le
XVIIIe sicle a rpondu:  tous les deux. Il s'est partag: les tendres
ont t pour le sentiment, les intellectuels pour la raison. Les hommes
ont t plutt de la religion de la raison, les femmes de la religion du
sentiment. Rationalisme et sensibilit ont rgn paralllement vers
la lin de cet ge, se reconnaissant bien pour frres, en ce qu'ils
drivaient de la mme source qui n'est autre qu'orgueil personnel et
grande estime de soi, mais frres ennemis, qui se dfiaient fort l'un de
l'autre en s'apercevant qu'ils menaient aux conclusions, aux rgles de
conduite, aux morales les plus diffrentes; et aussi, dans les esprits
communs et peu capables de discernement, dans la foule, frres ennemis
vivant cte  cte, prenant tour  tour la parole, mlant leurs voix
en des phrases obscures autant que solennelles; dieux invoqus en mme
temps d'une mme foi indiscrte et d'un mme enthousiasme confus.

N'importe, c'taient des enthousiasmes, des cultes, des lvations, des
manires de religions en un mot; car tout sentiment dsintress a dj
un caractre religieux. De l'instrument mme dont il s'tait servi pour
dtruire la religion traditionnelle, le XVIIIe sicle avait fini par
faire une religion nouvelle, et la pense humaine avait parcouru le
cercle qu'elle parcourt toujours.--De mme le sentiment, la passion,
svrement refouls, et tenus en suspicion comme dangereux par la
religion traditionnelle, aprs avoir protest contre elle et rclam
leurs droits (avec Vauvenargues, par exemple) de protestataires, puis
d'insurgs, taient devenus dogmes eux-mmes et religions, et le cercle,
de ce ct-l aussi, tait parcouru.

Entre ces deux divinits nouvelles et les deux groupes de leurs
croyants, restaient en grand nombre, et restrent toujours, ceux que
l'volution de pense que je viens d'indiquer n'avait pas entrans
jusqu' son terme, les hommes du pur XVIIIe sicle, les hommes  la
d'Holbach, qui s'en tenaient  la pure ngation, et qui se refusrent 
n'abandonner un culte que pour en embrasser un autre.--Plus tard et la
pure et simple ngation, comme trop sche et trop attristante; et le
sentiment et la raison, comme choses trop videmment individuelles, et
qui sont trop autres d'un homme  un autre, pour tre de vrais liens des
mes, _relligiones_, et souponnes de n'tre devenues des divinits
que par un effort singulier et un coup de force d'abstraction, devaient
cesser d'exercer un empire sur les esprits; et l'on s'essaya  revenir 
l'ancienne foi, ou  se mettre en marche vers d'autres solutions encore
ou expdients.

Mais il tait important de marquer la dernire borne du stade parcouru
par le XVIIIe sicle, et celle surtout o il a comme tourn. On a fait
remarquer, et avec grande raison[2], que le XVIIIe sicle,  le prendre
en gnral, et avec beaucoup de complaisance, avait eu une irrligion
plutt diste, tandis que l'irrligion du XVIIe sicle tait athe.
Cette vue est trs ingnieuse, et elle est presque vraie. La minorit
irrligieuse du XVIIe sicle nie Dieu; la majorit irrligieuse du
XVIIIe sicle, je n'oserais trop dire croit en Dieu, mais aime  y
croire.

[Note 2: Vinet, _Histoire de la littrature franaise au XVIIIe
sicle.--Appendice: Les moralistes franais au XVIIIe sicle_.]

La raison c'est prcisment qu'elle est majorit. Tout parti qui russit
devient conservateur, et toute doctrine qui a du succs se moralise et
s'pure et s'lve autant que sa nature et son essence le comportent. Le
succs est une responsabilit, et se fait sentir comme tel. Une doctrine
qui a des partisans,  mesure que le nombre en augmente, sent qu'elle a
charge d'mes, cherche  aboutir  une morale, et  prendre au moins un
air et une dignit thocratique. C'est pour cela que la philosophie du
XVIIIe sicle, et d'assez bonne heure, mnagea au moins le mot Dieu,
sous lequel on sait qu'on peut faire entendre tant de choses; et
toujours et de plus en plus transforma en vritables objets de culte,
sanctifia et divinisa les instruments mmes de sa critique, et les armes
mmes de sa rbellion.

Voil comme le fond commun et l'esprit gnral du sicle que nous
tudions. Quelle littrature en est sortie, c'est ce qui nous reste 
examiner.

Ce pouvait tre une admirable littrature philosophique; et c'est bien
ce que les hommes du temps ont cru avoir. Il n'en est rien, je crois
qu'on le reconnat unanimement  cette heure. Il n'y a point  cela de
raison gnrale que j'aperoive. La faute n'en est qu'aux personnes. Les
philosophes du XVIIIe sicle ont t tous et trop orgueilleux et trop
affairs pour tre trs srieux. Ils sont rests trs superficiels,
brillants du reste, assez informs mme, quoique d'une instruction trop
htive et qui procde comme par boutades, pntrants quelquefois,
et ayant, comme Diderot, quelques chappes de gnie, mais en somme
beaucoup plutt des polmistes que des philosophes. Leur instinct
batailleur leur a nui extrmement; car un grand systme, ou simplement
une hypothse satisfaisante pour l'esprit (et non seulement les
philosophes modernes, mais Pascal aussi le sait bien, et Malebranche) ne
se construit jamais dans l'esprit d'un penseur qu' la condition qu'il
envisage avec le mme intrt, et presque avec la mme complaisance, sa
pense et le contraire de sa pense, jusqu' ce qu'il trouve quelque
chose qui explique l'un et l'autre, en rende compte, et, sinon les
concilie, du moins les embrasse tous deux. Infiniment personnels, et un
peu lgers, les philosophes du XVIIIe sicle ne voient jamais  la fois
que leur ide actuelle  prouver et leur adversaire  confondre, ce
qui est une seule et mme chose; et quand ils se contredisent, ce qui
pourrait tre un commencement de voir les choses sous leurs divers
aspects, c'est, comme Voltaire, d'un volume  l'autre, ce qui est tre
limit dans l'affirmative et dans la ngative tour  tour, mais non pas
les voir ensemble.

Aussi sont-ils intressants et dcevants, de peu de largeur, de peu
d'haleine, de peu de course, et surtout de peu d'essor. Deux sicles
passs, ils ne compteront plus pour rien, je crois, dans l'histoire de
la philosophie.

Il tait difficile,  moins d'un grand et beau hasard, c'est--dire de
l'apparition d'un grand gnie, chose dont on n'a jamais su ce qui la
produit, que ce sicle ft un grand sicle potique. Il ne fut pour cela
ni assez novateur, ni assez traditionnel.

Il pouvait, avec du gnie, continuer l'oeuvre du XVIIe sicle, en
remontant  la source o le XVIIe sicle avait puis et qui tait loin
d'tre tarie; il pouvait continuer de se pntrer de l'esprit antique
_et mme s'en pntrer mieux que le XVIIe sicle_, qui, aprs tout,
s'est beaucoup plus inspir des Latins que des Grecs, maintenir ainsi et
prolonger l'esprit classique franais qui n'avait pas dit son dernier
mot, et le revivifier d'une nouvelle sve.

Et il pouvait, dcidment novateur, avec du gnie, crer,  ses risques
et prils, ce qui est toujours le mieux, une littrature toute nationale
et toute autonome.

Il n'a fait ni l'un ni l'autre. Il a commenc par tre novateur strile;
puis il a t traditionnel timide, cauteleux, servile, traditionnel par
_petite imitation_, traditionnel par contrefaon.

Il a commenc par tre novateur. Il tait naturel qu'il le ft en
littrature comme en tout le reste et qu'il repousst la tradition
littraire comme toutes les autres. C'est ce qu'il fit. Fontenelle,
Lamotte, Montesquieu, Marivaux sont en littrature les reprsentants
d'une raction presque violente contre l'esprit classique franais en
gnral, et le XVIIIe sicle en particulier. Ils sont modernes, et
irrespectueux autant de l'antiquit classique que de l'cole littraire
de 1660. Et cela est permis; ce qui ne l'tait point, c'tait d'tre
novateur par simple ngation, et sans avoir rien  mettre  la place de
ce qu'on prtendait proscrire. Les novateurs de 1715 ne sont gure que
des insurgs. Ils mprisent la posie classique, mais ils mprisent
toute la posie; ils mprisent la haute littrature classique, mais
ils mprisent  peu prs toute la haute littrature. Si, comme font
d'ordinaire les nouvelles coles littraires, ils songeaient  se
chercher des anctres par del leurs prdcesseurs immdiats qu'ils
attaquent, ils remonteraient  Benserade et  Furetire. Esprit prcieux
et ralisme superficiel, voil leurs deux caractres. Roman bourgeois
avec le _Gil Blas_, comdie romanesque et spirituellement entortille
avec les _Fausses Confidences_, croquis vifs et humoristiques de
la ville, sans la profondeur mme de La Bruyre, avec les _Lettres
Persanes_, glogues fades et prtentieuses, fables lgantes et
malicieuses sans un grain de posie, voil ce que font les plus grands
d'entre eux. Cette premire cole, malgr un bon roman de mauvaises
moeurs, deux ou trois jolies comdies et un brillant pamphlet, sent
singulirement l'impuissance, et n'est pas la promesse d'un grand
sicle.

Le sicle tourna, brusquement, fit volte-face, non pas tout entier, nous
le verrons, mais en majorit, sous l'impulsion vigoureuse et multiplie
de Voltaire. Celui-ci n'tait pas novateur le moins du monde.
Conservateur en toutes choses, et seulement forc, pour les intrts
de sa gloire,  feindre et  imiter une foule d'audaces qui n'taient
nullement conformes  son got intime, dans le domaine purement
littraire il tait libre d'tre conservateur dcid et obstin, et
il le fut de tout son coeur. Il ramena vivement  la tradition ses
contemporains qui s'en dtachaient. Il prcha Boileau et crut continuer
Racine. Il fut franchement traditionnel, et beaucoup le furent  sa
suite. Mais c'tait l la tradition prise par son petit ct. Ce
que, surtout au thtre, l'cole de Voltaire nous donna, ce fut une
imitation des modles du XVIIe sicle. Pour tre dans la grande
tradition et dans le vrai esprit classique, il ne s'agissait pas de les
imiter, il s'agissait de faire comme eux; il s'agissait de comprendre
l'antique et de s'en inspirer librement; et, au lieu de remonter  la
premire source, imiter ceux qui dj empruntent, c'est risquer de faire
des imitations d'imitations. La tradition telle que l'a comprise le
XVIIIe sicle est une sorte de conservation des procds, et c'est pour
cela que, plus qu'ailleurs, ce fut alors un mtier de faire une tragdie
ou une comdie. Une tragdie coule dans le moule de Racine, ou une
comdie _dveloppe_ sur un portrait de La Bruyre comme un devoir
d'colier sur une matire, voil bien souvent le grand art du XVIIIe
sicle. Elles viennent de l la sensation de vide et l'impression de
profonde lassitude que laissrent dans les esprits, vers 1810, les
derniers survivants de cette sorte d'atelier littraire. Le grand art
du XVIIIe sicle est une manire de mandarinat trs lettr, trs
circonspect, trs digne, et trs impuissant.

Le petit vaux mieux. L'cole de 1715, nonobstant Voltaire, avait laiss
quelque chose derrire elle. Les prcieux s'taient vanouis, ou
attnus, ou transforms en faiseurs de madrigaux et en potes du
_Mercure_; mais les ralistes taient rests. Partis d'assez bas, ils ne
s'levrent jamais, et mme au contraire; mais ils furent intressants;
ils contrent bien leurs vulgaires histoires, quelquefois vilaines, ils
crrent toute une cole de romanciers et de nouvellistes intelligents,
vifs de style, piquants, parfois mme, quoique trop peu, observateurs,
parfois mme et, comme par hasard, donnant un petit livre o il y a du
gnie. De Le Sage  Laclos c'est toute une srie, dont il faut bien
savoir que le roman franais moderne a fini par sortir. Seulement ce
n'est encore ici qu'une sorte d'essai et une promesse.

Deux choses, non pas toujours, mais trop souvent, manquent  ces
romanciers, le got du rel et l'motion. Ces romanciers ralistes sont
des romanciers qui ne sont pas touchants et des ralistes qui ne sont
pas ralistes. Ils n'ont pas le don d'attendrir et de s'attendrir. Une
certaine scheresse, ou, plus dsobligeante encore, une sensibilit
fausse, et d'effort et de commande, est rpandue dans toutes leurs
oeuvres, jusqu' ce que Rousseau retrouve, mais seulement pour lui, les
sources de la vraie et profonde sensibilit.--Et ils ne sont pas assez
ralistes, j'entends, non point qu'ils ne peignent pas d'assez basses
moeurs, ce n'est point un reproche  leur faire, mais qu'ils observent
vraiment trop peu, et trop superficiellement, le monde qui les entoure.
Ils ne sont pas assez de leur pays pour cela. Cette littrature,
celle-l mme, et non plus la haute et prtentieuse, n'est pas
nationale. Ni chrtien ni franais, c'est le caractre gnral; ceux-ci
ne sont pas plus franais que les autres, et, prcisment, si l'cole
de 1715, dont ils drivent, si cette cole novatrice n'a pas t plus
fconde, c'est que si l'on repoussait la tradition classique comme
insuffisamment autochtone, c'tait une littrature nationale, curieuse
de nos moeurs vraies, de nos sentiments particuliers, de notre tour
d'esprit spcial, de notre faon d'tre nous, qu'au moins il fallait
essayer de crer; et c'est  quoi l'on n'a pas song.

Une philosophie peu profonde, et, aussi, insuffisamment sincre; un
grand art sans inspiration et qui n'est souvent qu'une contrefaon
ingnieuse; une littrature secondaire habile, agrable et de peu de
fond, aucune posie, voila soixante annes, environ, de ce sicle.

Vers la fin un souffle passa, qui jeta les semences d'une nouvelle vie.

Un homme dou d'imagination et de sensibilit se rencontra, c'est--dire
un pote. Rousseau mut son sicle. Par del la Rvolution la secousse
qu'il avait donne aux mes devait se prolonger.--Un autre, de
sensibilit beaucoup moindre, et peut-tre peu loigne d'tre nulle,
mais de grandes vues, de haut regard, et d'imagination magnifique,
droula le grand spectacle des beauts naturelles, et crivit l'histoire
du monde. Non seulement dans la science, mais dans l'art, sa trace est
reste profonde.

Un troisime, beaucoup moins grand, travers du reste trop tt par la
mort, s'avisa d'tre un vrai classique parmi les pseudo-classiques qui
l'entouraient, retrouva les vrais anciens et la vraie beaut antique,
et donna au XVIIIe sicle ce que, sans lui, il n'aurait pas, un pote
crivant en vers.

Enfin, trs pntr des grandes leons de ces trois artistes, trs
digne d'eux, en mme temps profondment original, comprenant la nature,
comprenant l'art antique, capable d'attendrir et de troubler, et aussi
croyant que la littrature et l'art devaient redevenir franais et
chrtiens, apportant une potique nouvelle, et, ce qui vaut mieux, une
imagination  renouveler presque toutes les formes de l'art littraire,
un grand pote apparat vers 1800, ferme le XVIIIe sicle, quoique en
retenant quelque chose, et annonce et presque apporte avec lui tout le
dix-neuvime[3].

[Note 3: Voir dans nos _Etudes littraires sur le XIXe sicle_
l'article sur _Chateaubriand_. (Socit franaise d'Imprimerie et de
Librairie.)]

Le XVIIIe sicle, au regard de la postrit, s'obscurcira donc,
s'offusquera, et semblera peu  peu s'amincir entre les deux grands
sicles dont il est prcd et suivi.--Cependant n'oublions point, et
qu'il a sa vivacit, sa grce et son joli tour dans les menus objets
littraires, et qu'il a aussi ses nouveauts, ses inventions qui lui
sont propres. Il a cr des genres de littrature, ou, si l'on veut, et
c'est mieux dire, il a ressuscit des genres de littrature que l'on
avait,  trs peu prs, laiss dprir. Il a presque cr la littrature
politique; il a presque cr la littrature scientifique; il a presque
cr la littrature historique. Montesquieu n'est pas seulement un homme
de l'cole de 1715, et mme il n'en a pas t longtemps; et il a fond
une cole lui-mme. Voltaire a fait trop de tragdies; mais il a
_essay_ un Essai sur les moeurs, et, trop incapable d'impartialit pour
y russir, il a du moins,  qui aura plus de sang-froid, montr le vrai
chemin. Buffon enfin a fait entrer une si belle littrature dans la
science, qu'il a fait entrer la science dans la littrature, et que,
dsormais, il est comme interdit d'tre un grand naturaliste sans savoir
exposer avec clart, gravit et belle ordonnance. Ces agrandissements du
domaine littraire sont les vraies conqutes du XVIIIe sicle. Par elles
il est grand encore, et attirera les regards de l'humanit.

On remarquera peut-tre avec malice que les conqutes du XVIIIe sicle
se sont renverses contre lui, que les sciences qu'il a cres se sont
retournes contre les ides qui lui taient chres.

Le XVIIIe sicle a cr, ou plutt restitu la science politique; et
la science politique est peu  peu arrive  cette conclusion que la
politique est une science d'observation, ne se construit nullement par
abstractions et par syllogismes, et, tout compte fait, n'est pas autre
chose que la philosophie de l'histoire, ou mieux encore une sorte de
pathologie historique; conception modeste et raliste, qui, pour avoir
t celle de Montesquieu, n'a nullement t celle du XVIIIe sicle en
gnral, et tant s'en faut.

Le XVIIIe sicle a cr, ou dirig dans ses vritables voies l'histoire
civile; et l'histoire civile, constitue, fortifie, enrichie,
et semble-t-il, presque acheve par notre ge, condamne presque
compltement l'oeuvre et l'esprit du XVIIIe sicle, enseigne qu'au
contraire de ce qu'il a cru, la tradition est aussi essentielle  la vie
d'un peuple que la racine  l'arbre, estime qu'un peuple qui, pour se
dvelopper, se dracine, d'abord ne peut pas y russir, ensuite, pour
peu qu'il y tche, se fatigue et risque de se ruiner par ce seul effort;
qu'enfin les dveloppements d'une nation ne peuvent s'accomplir que
par mouvements continus et insensibles, et que le progrs n'est qu'une
accumulation et comme une stratification de petits progrs.

Le XVIIIe sicle a cr, ou admirablement lanc en avant les sciences
naturelles; et les sciences naturelles ont des opinions trs diffrentes
de celles du XVIIIe sicle. Elles ne croient ni au contrat social, ni
 l'galit parmi les hommes. Par les thories de l'hrdit et de la
slection elles rtablissent comme vrits scientifiques les prjugs de
la race et de l'aristocratie. Elles sont assez patriciennes, et un
peu contre-rvolutionnaires.

Mais il n'importe. C'est la destine des hommes de commencer des oeuvres
dont ils ne peuvent mesurer ni les proportions, ni les suites, ni les
retours; et ce que nous crons, par cela seul qu'il garde notre nom,
sinon notre esprit, dt-il tourner un peu  notre confusion, reste
encore  notre gloire. Celle du XVIIIe sicle, encore que faible par
certains cts, demeure grande et nous est chre. Que ce n'ait t ni un
sicle potique, ni un sicle philosophique, il nous le faut confesser;
mais c'est un sicle initiateur en choses de sciences, et l'annonce et
la promesse, dj trs brillante, de l'ge scientifique le plus grand et
le plus fcond qu'ait encore vu l'humanit.

Forc de l'tudier surtout au point de vue littraire, j'tais en
mauvaise situation pour bien servir ses intrts. Je l'ai considr avec
application, et retrac avec sincrit, sans plus de rigueur, je crois,
que de complaisance.

J'avertis, comme toujours, les jeunes gens qu'ils doivent lire les
auteurs plutt que les critiques, et ne voir dans les critiques que des
guides, des indicateurs, pour ainsi parler, des diffrents points de
vue o l'on peut se placer en lisant les textes. Les auteurs du XVIIIe
sicle ayant presque tous beaucoup crit, j'ai indiqu, suffisamment, je
crois, pour chacun d'eux, les oeuvres essentielles qui permettent  la
rigueur de laisser les autres, mais qu'il faut qu'un homme d'instruction
moyenne ait lues de ses yeux.

On consultera aussi, avec fruit, et  coup sr avec plus d'intrt que
le mien, les ouvrages de critique qu'il est de mon devoir de mentionner
ici. C'est d'abord le livre de Villemain, encore trs bon, trs nourri
et trs judicieux, et plein d'aperus sur les littratures trangres,
trs utiles  l'intelligence de la ntre. C'est ensuite le cours sur la
_Littrature franaise au XVIIIe sicle_, du sagace, profond et si
pur Vinet. C'est encore le _Diderot_ du regrett Edmond Scherer; le
_Marivaux_ si complet et si agrable en mme temps de M. Larroumet;
l'admirable _Montesquieu_ de M. Albert Sorel; sans prjudice du bon
livre, plus scolaire, de M. Edgard Zvort sur le mme sujet; les
diffrents articles de M. Ferdinand Brunetire, et particulirement
ses _Le Sage, Marivaux, Prvost, Voltaire et Rousseau_, dans le volume
intitul _Etudes critiques sur l'histoire de la littrature franaise_
(troisime srie).--J'ai profit de ces matres, dont je suis fier que
quelques-uns soient mes amis. Je ne souhaiterais que n'tre pas trop
indigne d'eux.

Janvier 1890.

E. F.



DIX-HUITIME SICLE



PIERRE BAYLE


I

BAYLE NOVATEUR

Il est convenu que le _Dictionnaire_ de Bayle est la Bible du XVIIIe
sicle, que Pierre Bayle est le capitaine d'avant-garde des philosophes,
et cela, encore que gnralement admis, n'est pas trop faux; cela est
mme vrai; seulement il faut savoir que jamais claireur n'a moins
ressembl  ceux de son arme, et que, s'il les et connus, il n'est
personne au monde, non pas mme les jsuites et les dragons de Villars,
qu'il et, j'en suis sr, plus cordialement dtest que ses successeurs.

Au premier regard il parat bien l'un d'eux, trs exactement. On
feuillette, et voici les principaux traits distinctifs du XVIIIe sicle,
tant littraire que philosophique et religieux, qui apparaissent.
Bayle est moderne, admire froidement Homre, le trouve souvent un peu
bas, et, du reste, est aussi ferm  la grande posie, et mme  toute
posie, qu'il soit possible. Voltaire aura le got plus large et plus
lev que lui.--Bayle a l'esprit d'examen minutieux, troit et ngateur;
il ne croit qu'au petit fait et aux grandes consquences du petit
fait, comme Voltaire; il a comme Voltaire, une sorte de positivisme
historique, et l o nous trouvons, sans nul doute, ce nous semble,
l'explosion d'un grand sentiment et le dploiement soudain de grandes
forces d'me, il ne voit qu'une intrigue habile et une supercherie bien
conduite. Savez-vous o est,  peu prs, le sommaire de la _Pucelle_ de
Voltaire? Dans un passage de Haillan, amoureusement transcrit et
encadr par Bayle dans son dictionnaire.--Bayle a l'esprit de raillerie
bouffonne et irrvrencieuse, et cette mthode du burlesque appliqu 
la mtaphysique et aux religions, qui est celle du XVIIIe sicle tout
entier, depuis Fontenelle jusqu' Branger. Les plaisanteries sur le
systme de Spinoza (Dieu modifi en Gros-Jean est un imbcile, et Dieu,
modifi en Leibniz est un grand gnie; Dieu modifi en trente mille
Autrichiens a assomm Dieu modifi en dix mille Prussiens), ces
plaisanteries de Voltaire ne sont pas de Voltaire; elles sont de Bayle,
ou plutt elles ont commenc par tre de Bayle.

--Les ides de l'Eglise gallicane touchant le concile et sur le Pape
parlant _ex cathedra_ peuvent tre compares  celles du paganisme
touchant les oracles de Jupiter et celui de Delphes. Le Jupiter olympien
rpondant  une question trouvait dans l'esprit des peuples beaucoup de
respect; mais enfin son jugement, quand mme il aurait t rendu _ex
cathedra_, ou plutt _ex tripode_, ne passait pas pour irrformable.
Voil le Pape de l'Eglise gallicane. L'Apollon de Delphes tait le juge
de dernier ressort: voil le concile.--Cela est-il assez voltairien?
C'est du Bayle.

Il a, non seulement l'esprit irrligieux, rebelle au sentiment du
surnaturel, mais le got de l'agression, et de la polmique, et de la
taquinerie irrligieuses. Non seulement il ne cesse pas... je ne dis
point de nier Dieu, la providence, et l'immortalit de l'me; car il
se garde bien de nier; je dis non seulement il ne cesse pas d'amener
subtilement et captieusement son lecteur  la ngation de Dieu,  la
mconnaissance de la providence, et  la persuasion que tout finit 
la tombe; mais encore il prend plaisir  bien montrer aux hommes,
patiemment, obstinment, avec la persistance tranquille de la goutte
d'eau perant la pierre, qu'ils n'ont aucune raison de croire  ces
choses sinon qu'ils y croient, qu'autant la foi y mne tout droit,
autant tout raisonnement, quel qu'il puisse tre, en loigne, et
qu'ainsi ils font bien de croire, ne peuvent mieux faire, sont
admirablement bien aviss en croyant. Ce dtour malicieux, tactique
absolument continuelle chez lui, sent le mpris et un peu d'intention
mchante; c'est un moyen d'intresser l'amour-propre dans la cause de la
ngation, et, si l'on n'y russit point, d'indiquer au rebelle qu'on le
tient doucement pour un sot, ce qu'on le flicite d'tre d'ailleurs, et
de vouloir rester, puisque aussi bien il ne pourrait tre autre chose.
C'est du plus pur XVIIIe sicle.

Et dix-huitime sicle encore le got trs marqu et aussi dsobligeant
que possible de l'obscnit. Les dtails scabreux recherchs avec soin
et tals avec complaisance, abondent dans ces volumes de forme austre.
Le cynisme cher au XVIe sicle, contenu et rprim au XVIIe, recommence
 couler de source et  dborder, et en voil pour un sicle; en voil
jusqu' ce que la raction de la satit et du dgot y mette, pour un
temps, une nouvelle digue.

La dfense de Bayle sur ce point est significative; c'est une accusation
trs grave, dans le plus grand air de bonhomie et d'innocence, 
l'adresse des contemporains. Bayle fait remarquer, avec le plus grand
sang-froid, qu'un livre, pour tre utile, doit tre achet, et pour
tre achet doit contenir de ces choses qui plaisent  tout le monde,
intressent tout le monde, veillent, entretiennent et satisfont toutes
les curiosits. Autrement dit, ce n'est point Bayle qui est cynique,
mais ses contemporains qui le sont trop pour ne pas l'obliger  l'tre
un peu, et mme normment, dans le seul but de ne point leur rester
tranger. Un savant mme est bien forc d'tre  peu prs  la mode.

Et voil bien toute la physionomie du XVIIIe sicle qui se dessine  nos
yeux, au moins de profil. Il n'y a pas jusqu' ce que j'appellerai, si
on me le permet, le _primitivisme_, je ne sais quel esprit de retour aux
origines de l'humanit, et je ne sais quel sentiment que l'humanit en
s'organisant s'est loigne du bonheur, en se civilisant s'est dnature
et pervertie, ide familire au XVIIIe sicle mme avant Rousseau, et
devenue populaire aprs lui, que l'on ne trouvt encore dans Bayle,  la
vrit en y mettant un peu de complaisance. Ne croyez pas, nous dit-il,
que l'effort, humain ou divin, pour loigner progressivement le monde de
l'tat primitif et naturel, soit un bien, et soit signe, ou de la bont
de l'homme, ou d'une bont cleste. C'est une ide singulire des
Platoniciens que, par exemple, Dieu ait cr le monde par bont. La
cration est plutt une premire dchance. Le chaos c'tait le bonheur.
Tout tait insensible dans cet tat: le chagrin, la douleur, le crime,
tout le mal physique, tout le mal moral y tait inconnu... La matire
contenait en son sein les semences de tous les crimes et de toutes les
misres que nous voyons; mais ces germes n'ont t fconds, pernicieux
et funestes qu'aprs la formation du monde. La matire tait une
Camarine[4] qu'il ne fallait pas remuer.--Bayle s'amuse, car il s'amuse
toujours; mais cette thorie de polmique n'est pas autre chose que
la doctrine de Rousseau pousse  l'extrme, en telle sorte qu'elle
pourrait tre ou page d'un disciple de Rousseau logique et naf, ou
parodie de Jean-Jacques dans la bouche d'un de ses adversaires.

[Note 4: Ville de Sicile, ruine par les Syracusains, qui la
surprirent en traversant un marais dessch par les habitants, malgr la
dfense de l'oracle.]

Ce got de critique ngative, ce got de faire douter, cette
impertinence savante et froide  l'adresse de toutes les croyances
communes de l'humanit, cet art de ne pas tre convaincu, et de ne pas
laisser quelque conviction que ce soit s'tablir dans l'esprit des
autres; cet art, dlicat, nonchalant et charmant dans Montaigne; rude,
pressant, imprieux et haletant, en tant que visant  un but plus lev
que lui-mme, dans Pascal; cauteleux, insidieux, tranquille et lentement
tournoyant et enveloppant dans Pierre Bayle; conduit  une sorte de
dsorganisation des forces humaines et  une manire de lassitude
sociale. Bayle le sait, et le dit fort agrablement: On peut comparer
la philosophie  ces poudres si corrosives qu'aprs avoir consum
les chairs baveuses d'une plaie, elles rongeraient la chair vive et
carieraient les os, et perceraient jusqu'aux moelles. La philosophie
rfute d'abord les erreurs; mais si on ne l'arrte point l, elle rfute
les vrits, et quand on la laisse  sa fantaisie, elle va si loin
qu'elle ne sait plus o elle est, ni ne trouve plus o s'asseoir.

Voil une belle porte d'entre au XVIIIe sicle, et o l'inscription ne
laisse rien ignorer de ce qu'on a chance de trouver dans l'enceinte.
Nous savons d'avance ce qui sera, du reste, la vrit, que
l'_Encyclopdie_ et le _Dictionnaire philosophique_ ne sont que des
ditions revues, corriges et peu augmentes du _Dictionnaire_ de Bayle,
que dans ce dictionnaire est l'arsenal de tout le philosophisme, et le
magasin d'ides de tous les penseurs, depuis Fontenelle jusqu' Volney.
Le XVIIIe sicle commence.



II

BAYLE ANNONCE LE XVIIIe SICLE SANS EN TRE

Et il n'en est pas moins vrai que rien ne ressemble si peu que Bayle 
un philosophe de 1750. Presque tout son caractre et presque toute sa
tournure d'esprit l'en distinguent absolument. Et d'abord c'est un homme
trs modeste, trs sage, trs honnte homme dans la grandeur de ce mot.
Laborieux, assidu, retir et silencieux, personne n'a moins aim le
fracas et le tapage, non pas mme celui de la gloire, non pas mme celui
qu'entrane une influence sur les autres hommes. De petite sant et
d'humeur tranquille, il a horreur de toute dissipation, mme de tout
divertissement. Ni visites, ni monde, ni promenades, ni,  proprement
parler, relations. La _vita umbratilis_ a t la sienne, exactement, et
il l'a tenue pour la _vita beata_. Il a lu, toute sa vie--une plume en
main, pour mieux lire, et pour relire en rsum--et voil toute son
existence. Il ne s'est souci d'aucune espce de rapport immdiat avec
ses semblables. L'ide n'est pas pour lui un commencement d'acte, et il
s'ensuit que ce n'est jamais l'action  faire qui lui dicte l'ide dont
elle a besoin; et c'est l une premire diffrence entre lui et ses
successeurs, qui est infinie. Il n'a pas de dessein; il n'a que des
penses.

Ajoutez, et voil que les diffrences se multiplient, qu'il n'a pour
ainsi dire pas de passions. Son trait tout  fait distinctif est mme
celui-l. Il n'est pas seulement un honnte homme et un sage--on l'est
avec des passions, quand on les dompte--il est un homme qui ne peut
pas comprendre ou qui comprend avec une peine extrme et un tonnement
profond qu'on ne soit pas un sage. Le pouvoir des passions sur les
hommes le confond. Ce qu'il y a de plus trange, dans le combat des
passions contre la conscience, est que la victoire se dclare le plus
souvent pour le parti qui choque tout  la fois et la conscience et
l'intrt. Il y a l quelque chose de si monstrueux que le bon sens en
est comme tourdi, et il ne faut pas s'tonner que les paens aient
rang tous ces gens-l au nombre des fanatiques, des enthousiastes, des
nergumnes et de tous ceux en gnral qu'on croyait agits d'une divine
fureur. Certes Bayle ne se fait aucune gloire, il ne se fait mme aucun
compliment d'tre un honnte homme: il croit simplement qu'il n'est pas
un fou. Entre les Diderot, les Rousseau et les Voltaire, il et t
comme effar, et se serait demand quelle divine fureur agitait tous ces
nvropathes.

Enfin il est homme de lettres, et rien autre chose qu'homme de lettres.
Les hommes du XVIIIe sicle ne l'taient gure. Ils taient gens qui
avaient des lettres, mais qui songeaient  bien autre chose, gens
persuads qu'ils taient faits pour l'action et pour une action
immdiate sur leurs semblables, gens qui avaient la prtention de mener
leur sicle quelque part, et ils ne savaient pas trop  quel endroit;
mais ils l'y menaient avec vhmence; gens qui taient capables d'tre
sceptiques tour  tour sur toutes choses, except sur leur propre
importance; gens qui faisaient leur mtier d'hommes de lettres,  la
condition, avec le privilge, et dans la perptuelle impatience d'en
sortir.

--Bayle n'en sort jamais. Il est homme de lettres sans rserve, sans
lassitude, sans dgot, sans arrire-pense, et sans autre ambition
que de continuer de l'tre. Rien au monde ne vaut pour lui la vie de
labeurs, de recherches dsintresses et de tranquille mpris du monde
qu'il a choisie. Il a ce signe, cette marque du vritable homme de
lettres qu'il songe  la postrit, c'est--dire aux deux ou trois
douzaines de curieux qui ouvriront son livre un sicle aprs sa mort.

Que craignez-vous? Pourquoi vous tourmentez-vous?.. Avez-vous peur que
les sicles  venir ne se fchent en apprenant que vos veilles ne vous
ont pas enrichi? Quel tort cela peut-il faire  votre mmoire? Dormez en
repos. Votre gloire n'en souffrira pas... Si l'on dit que vous vous tes
peu souci de la fortune, content de vos livres et de vos tudes, et de
consacrer votre temps  l'instruction du public, ne sera-ce pas un trs
bel loge?... Les gens du monde aimeraient autant tre condamns aux
galres qu' passer leur vie  l'entour des pupitres, sans goter aucun
plaisir ni de jeu, ni de bonne chre... Mais ils se trompent s'ils
croient que leur bonheur surpasse le sien; il (un savant, Franois
Junius) tait sans doute l'un des hommes du monde les plus heureux, 
moins qu'il n'ait eu la faiblesse, que d'autres ont eue, de se chagriner
pour des vtilles...

Voil Bayle au naturel. Considr  ces moments-l, il apparat aussi
peu moderne que possible, et tel que ces artistes anonymes de nos
cathdrales qui passaient leur vie, inconnus et ravis, dans le lent
accomplissement de la tche qu'ils avaient choisie, au recoin le plus
obscur du grand difice. Aussi bien, il ne voulait pas signer son
monument. Des exigences de publication l'y obligrent. A quoi bon?
disait-il. Une compilation! Un rpertoire! Et, en vrit, il semble
bien qu'il a cru n'avoir fait qu'un dictionnaire.

Et, par suite, ou si ce n'est pas par suite, du moins les choses
concordent, aussi bien que toutes les vanits des hommes du XVIIIe
sicle, tout de mme les orgueilleuses et ambitieuses ides gnrales
des philosophes de 1750 sont absolument trangres  Pierre Bayle. Il ne
croit ni  la bont de la nature humaine, ni au progrs indfini, ni 
la toute-puissance de la raison. Il n'est optimiste, ni progressiste,
ni rationaliste, ni rgnrateur. Le monde pour lui est trop
indisciplinable pour profiter des maladies des sicles passs, et
_chaque sicle se comporte comme s'il tait le premier venu_.
L'humanit ne doute point qu'elle n'avance, parce qu'elle sent qu'elle
est en mouvement. La vrit est qu'elle oscille, Si l'homme n'tait pas
un animal indisciplinable, il se serait corrig. Mais il n'en est
rien. D'ici deux mille ans, si le monde dure autant, les ritrations
continuelles de la bascule n'auront rien gagn sur le coeur humain.
Ce serait un bon livre  crire qu'on pourrait intituler _de centro
oscillationis moralis_, o l'on raisonnerait sur des principes  peu
prs aussi ncessaires que ceux _de centro oscillationis_ et des
vibrations des pendules.

On et tonn beaucoup cet aeul des Encyclopdistes en lui parlant du
rgne de la raison et de la toute-puissance  venir de la raison sur les
hommes. Personne n'est plus convaincu que lui de deux choses, dont l'une
est que la raison seule doit nous mener, et l'autre qu'elle ne nous mne
jamais. Elle est pour lui le seul souverain lgitime de l'homme, et le
seul qui ne gouverne pas. Il est trs enclin, sur ce point,  _soutenir
le droit et nier le fait_;  soutenir qu'il faut se conduire par la
voie de l'examen, et que personne ne va par cette voie. La raison en
est (dont Pascal s'tait fort bien avis) dans l'horreur des hommes pour
la vrit. Un instinct nous dit que la vrit est l'ennemie redoutable
de nos passions, et que si nous lui laissions un instant prendre
l'empire, d'un seul coup nous serions des tres si absolument
raisonnables et sages que nous pririons d'ennui. Plus de dsir, plus de
crainte, plus de haine, vaguement l'homme sent que la vrit, le simple
bon sens, s'il l'coutait une heure, lui donnerait sur-le-champ tous ces
biens, et c'est devant quoi il recule, comme devant je ne sais quel vide
affreux et dsert morne. Comment veut-on que jamais il s'abandonne 
celle qu'il devine qui est la source de tout repos et la fin de toute
agitation et tourment?

Remarquez, du reste, que l'homme, s'il a une horreur naturelle et
intresse de la vrit, n'en a pas une moindre de la clart. Il peut
approuver ce qui est clair, il n'aime passionnment que ce qui est
obscur, il ne s'enflamme que pour ce qu'il ne comprend pas. Certains
rformateurs fondent leur espoir sur ce qu'ils ont dtruit ou effac
de mystres. C'est une sottise. C'est ce qu'ils en ont laiss qui leur
assure des disciples, joint aux nouveaux sentiments de haine et de
mpris dont, en crant une secte, ils ont enrichi l'humanit. C'est
l'incomprhensible qui est un agrment. Quelqu'un qui inventerait une
doctrine o il n'y et plus d'obscurit, il faudrait qu'il renont 
la vanit de se faire suivre par la multitude.

Cela est ternel, parce que cela est constitutionnel de l'humanit.
L'homme est un animal mystique. Il aime ce qu'il ne comprend pas, parce
qu'il aime  ne pas comprendre. Ce qu'on appelle le besoin du rve,
c'est le got de l'inintelligible. L'humanit rvera toujours, et
d'instinct repoussera toujours toute doctrine qui se laissera trop
comprendre pour permettre qu'on la rve. La raison est donc comme une
sorte d'ennemie intime que l'homme porte en soi, et qu'il a le besoin
incessant de rprimer. C'est Cassandre, infaillible et importune. Je
sais que tu dis vrai; mais tais-toi.--Il est donc d'un esprit trs
troit de travailler  fonder le rationalisme dans le genre humain;
c'est une faute de psychologie et une _ignorantia elenchi_, comme Bayle
aime  dire, tout  fait surprenante.

Certes Bayle ne songe point  un tel dessein, et personne n'a cru plus
fort et n'a dit plus souvent que l'humanit vit de prjugs, qui,
seulement, se succdent les uns aux autres et se transforment, comme de
sa substance intellectuelle.

Bayle est encore d'une autre famille que les philosophes du XVIIIe
sicle en ce qu'il adore la vrit. J'ai dit qu'il n'a point de passion;
il a celle-l. Aucune rancune, aucune blessure ne peut gagner sur lui
qu'il croie vrai ce qu'il croit faux. Il a des sentiments trs vifs
contre le catholicisme, cela est certain; jamais cela ne le conduira 
faire l'loge du paganisme et du merveilleux esprit de tolrance qui
animait les religions antiques. Il laisse ce pangyrique  faire 
Voltaire. Il sait, lui, qu'il est difficile  une doctrine d'tre
tolrante quand elle a la force, et qu'en tout cas, si cela doit se voir
un jour, il est hasardeux d'affirmer que cela se soit jamais vu.--Il
penche trs sensiblement pour le protestantisme, et jamais il n'a
dissimul l'intolrance du protestantisme. Il insiste mme avec
complaisance sur celle de Jurieu, parce que, sans qu'on ait jamais trs
bien su pourquoi, il a contre Jurieu une petite inimiti personnelle;
mais d'une faon gnrale, et qu'il s'agisse ou de Luther ou de Calvin,
ou mme d'Erasme, la rectitude de sa loyaut intellectuelle et de son
bon sens fait qu'il signale l'esprit d'intolrance partout o il est. Il
l'et peut-tre trouv jusque dans l'_Encyclopdie_, et l'et dnonc.
Je dirai mme que j'en suis sr.

Il faut indiquer un trait tout spcial par o Bayle se distingue
des hritiers qui l'ont tant aim. L'intrpidit d'affirmation des
philosophes du XVIIIe sicle leur vient, pour la plupart, de leurs
connaissances scientifiques et de la confiance absolue qu'ils y ont
mise. Bayle ne s'est pas occup de sciences, presque aucunement, et
sa _Dissertation sur les comtes_ est un prtexte  philosopher, non
proprement un ouvrage scientifique. Dans son _Dictionnaire_, deux
catgories d'articles sont d'une regrettable et trs significative
scheresse: c'est  savoir ceux qui concernent les hommes de lettres et
ceux qui concernent les savants. Encore sur les hommes de lettres, si
sa critique est superficielle, hsitante, ou, pour mieux dire, assez
indiffrente, du moins est-il au courant. Pour ce qui est des savants,
il me semble bien qu'il n'y est pas. Il en est rest  Gassendi. Inutile
de dire que c'est l une lacune fcheuse. A un certain point de vue ce
lui a t un avantage. La certitude scientifique a comme enivr les
philosophes du XVIIIe sicle, la plupart du moins, et leur a donn le
dogmatisme intemprant le plus dsagrable, le plus dangereux aussi.
Nous y reviendrons assez. Je ne sais si c'est par peur du dogmatisme que
Bayle s'est tenu  l'cart des sciences, ou si c'est son incomptence
scientifique qui l'a maintenu dans une sage et scrupuleuse rserve; mais
toujours est-il qu'il n'a rien de l'infaillibilisme d'un nouveau genre
que le XVIIIe sicle a apport au monde, que le pontificat scientifique
lui est inconnu, et que, rebelle  l'ancienne rvlation, ou il n'a
pas assez vcu, ou il n'avait pas l'esprit assez prompt  croire pour
accepter la nouvelle.

Aussi toutes ses conclusions, ou plutt tous les points de repos de son
esprit, sont-ils toujours dans des sentiments et opinions infiniment
modrs. En gnral sa mthode, ou sa tendance, consiste  montrer
aux hommes que sans le savoir, ni le vouloir, ils sont extrmement
sceptiques, et beaucoup moins attachs qu'ils ne l'estiment aux
croyances qu'ils aiment le plus. Il excelle  extraire, avec une lente
dextrit, de la pense de chacun le principe d'incroyance qu'elle
renferme et cache, et non point  arracher, comme Pascal, mais  drober
doucement  chacun une confession d'infirmit dont il fait un aveu de
scepticisme. Il tire subtilement, pour ainsi dire, et mollement,
le catholicisme au jansnisme, le jansnisme au protestantisme, le
protestantisme au socinianisme et le socinianisme  la libre pense. Il
aimera, par exemple,  nous montrer combien la pense de saint Augustin
est voisine de celle de Luther, combien il tait ncessaire que le
calvinisme fint par se dissoudre dans le socinianisme, et comment,
aprs le socinianisme, il n'y a plus de mystres, c'est--dire plus de
religion.--Il n'y a pas jusqu' Nicole qu'il n'engage nonchalamment,
qu'il ne montre, sans en avoir l'air, comme s'engageant dans le chemin
de pyrrhonisme.

Non point qu'en fait, je l'ai indiqu, il ne voie d'infinies distances
entre les hommes; mais c'est entre les hommes que sont ces espaces, non
point du tout entre les doctrines. Ce sont abmes que creuse entre les
hommes leur passion matresse, qui est de n'tre point d'accord; mais,
en raison, il n'y a point de telles divergences, et leurs passions
dsarmant, leurs vanits disparues, ils s'apercevraient qu'ils pensent
 peu prs la mme chose. Il est vrai que jamais les passions ne
dsarmeront, ni ne s'vanouiront les vanits.

Ainsi Bayle circule entre les doctrines, les comprenant admirablement,
et merveilleusement apte, merveilleusement dispos aussi, et  les
distinguer nettement pour les bien faire entendre, et  les concilier,
ou plutt  les diluer les unes dans les autres, pour montrer  quel
point c'est vanit de croire qu'on appartient exclusivement  l'une
d'elles. On l'a appel l'assembleur de nuages, et voil une singulire
dfinition de l'esprit le plus exact et le plus clair qui ait t.
Personne ne sait mieux isoler une thorie pour la faire voir, et jeter
sur elle un rayon vif de blanche lumire; mais il aime ensuite, cessant
de l'isoler et de la circonscrire,  la montrer toute proche des autres
pour peu qu'on veuille voir les choses d'ensemble, et  mler et
confondre l'toile de tout  l'heure dans une nbuleuse.

Au fond il ne croit  rien, je ne songe pas  en disconvenir, mais
il n'y a jamais eu de ngation plus douce, moins insolente et moins
agressive. Son athisme, qui est incontestable, est en quelque manire
respectueux. Il consiste  affirmer qu'il ne faut pas s'adresser  la
raison pour croire en Dieu, et que c'est lui demander ce qui n'est pas
son affaire; que pour lui, Bayle, qui ne sait que raisonner, il ne peut,
en conscience, nous promettre de nous conduire  la croyance, niais que
d'autres chemins y conduisent, que, pour ne point les connatre, il
ne se permet pas de mpriser.--Il se tient l trs ferme, dans cette
position sre, et dans cette attitude, qui, tout compte fait, ne laisse
pas d'tre modeste. Ce genre d'athisme n'est point pour plaire  un
croyant; mais il ne le rvolte pas. Bien plus choquant est l'athisme
dogmatique, imprieux, insolent et scandaleux de Diderot; bien plus
aussi le disme administratif et policier de Voltaire, qui tient  Dieu
sans y croire, ou y croit sans le respecter, comme  un directeur de la
sret gnrale.

Quand Bayle laisse chapper une prfrence entre les systmes, et semble
incliner, c'est du ct du manichisme. Il n'y croit non plus qu' rien,
mais il y trouve, manifestement, beaucoup de bon sens. C'est qu'avec
sa sret ordinaire de critique, sret qu'il tient de sa rectitude
d'esprit, mais aussi qui est facile  un homme qui n'a ni prjug, ni
parti pris, ni parti, il a bien vu que tout le fond de la question du
disme, du spiritualisme, c'tait la question de l'origine du mal dans
le monde, que l tait le noeud de tout dbat, et le point o toute
discussion philosophique ramne. C'est parce qu'il y a du mal sur la
terre qu'on croit en Dieu, et c'est parce qu'il y a du mal sur la terre
qu'on en doute; c'est pour nous dlivrer du mal qu'on l'invoque,
et c'est comme bien crateur du mal qu'on se prend  ne le point
comprendre. Et il en est qui ont suppos qu'il y avait deux Dieux, dont
l'un voulait le mal et l'autre le bien, et qu'ils taient en lutte
ternellement, et qu'il fallait aider celui qui livre le bon combat.--
C'est une considration raisonnable, remarque Bayle. Elle rend compte,
 peu prs, de l'nigme de l'univers. Elle nous explique pourquoi la
nature est immorale, et l'homme capable de moralit; pourquoi l'homme
lui-mme, engag dans la nature et essayant de s'en dgager, secoue le
mal derrire lui, s'en dtache, y retombe, se dbat encore, et appelle 
l'aide; elle justifie Dieu, qui, ainsi compris, n'est point responsable
du mal, et en souffre, loin qu'il le veuille; elle rend compte des
faits, et de la nature de l'homme et de ses dsirs, et de ses espoirs,
et, prcisment, mme de ses incertitudes et de son impuissance  se
rendre compte.

--Je le crois bien, puisque cette doctrine n'est pas autre chose que les
faits eux-mmes dcors d'appellations thologiques. Ce n'est pas une
explication, c'est une constatation qui se donne l'air d'une thorie.
Il existe une immense contrarit qu'il s'agit de rsoudre, disent les
philosophes ou les thologiens. Le manichen rpond: Je la rsous en
disant: il existe une contrarit. Des deux termes de cette antinomie
j'appelle l'un Dieu et l'autre Ahriman. J'ai constat la difficult,
j'ai donn deux noms aux deux lments du conflit. Tout est expliqu.

Si Bayle penche un peu vers cette doctrine, c'est justement parce
qu'elle n'est qu'une constatation, un peu rsume. Ce qu'il aime, ce
sont des faits, clairs, vrifis et bien classs. Le dualisme manichen
lui plat, comme une bonne table des matires, sur deux colonnes. Du
reste, sa dmarche habituelle est de faire le tour des ides, de les
bien faire connatre, d'en faire un relev exact, et d'insinuer qu'elles
ne rsolvent pas grand'chose.

En politique Bayle ne se paie pas plus qu'en autre affaire de nouveauts
ambitieuses et de thories systmatiques. Il semble mme persuad qu'il
ne faut crire nullement sur la politique, tant les passions des hommes
rendront vite dfectueuses et funestes dans la pratique les plus
subtiles et les plus parfaites des combinaisons sociologiques [5]. Il
est  l'oppos mme des coles qui croient qu'un grand peuple peut
sortir d'une grande ide, et, l comme ailleurs, rien ne lui parat plus
faux que la prtendue souverainet de la raison. Il est trs franchement
monarchiste, conservateur et antidmocrate. Sans tudier  fond la
question, car la politique est au nombre des choses qui ne l'intressent
point, quand il rencontre la thorie de la souverainet du peuple, il
lui fait la suprme injure: il ne la tient pas pour une thorie. Il la
prend pour un appareil oratoire  l'usage de ceux qui veulent assassiner
les souverains, et complaisamment nous la montre reparaissant dans
les ouvrages des tyrannicides appartenant aux coles les plus
diverses.--Seulement son impartialit ordinaire est ici un peu en
dfaut. M. de Bonald, non sans bonnes raisons, attribuait le dogme de
la souverainet du peuple aux coles protestantes, et c'est surtout aux
jsuites que Bayle l'impute de prfrence. Il n'ignore pas, et connat
trop bien pour cela la _Justification du meurtre du duc de Bourgogne_
par Jean Petit en 1407, que la thorie est antrieure aux jsuites aussi
bien qu'aux luthriens, et il dclare mme que l'opinion que l'autorit
des rois est infrieure  celle du peuple et qu'ils peuvent tre punis
en certains cas, a t enseigne et mise en pratique dans tous 1es pays
du monde, dans tous les sicles et dans toutes les communions [6]; mais
il assure que si ce ne sont pas les jsuites qui ont invent ces deux
sentiments, ce sont eux qui en ont tir les consquences les plus
extrmes; et il s'tend longuement sur l'apologie du crime de
Jacques Clment et sur le _De Rege et regis institutione_ de
Mariana[7].--Evidemment, chose bien rare dans Bayle, notre auteur, ici,
s'intresse personnellement dans l'affaire. C'est un homme tranquille
et timide qui a besoin d'une autorit indiscute et inbranlable
pour protger la paix de son cabinet de travail, qui en affaires
philosophiques se contente de mpriser la foule illettre, brutale et
incapable de raisonner juste, mme sur ses intrts; mais qui en choses
politiques en a peur, n'aime point qu'on lui fournisse des thories 
exciter ses passions,  dcorer d'un beau nom ses violences et  excuser
d'un beau prtexte ses fureurs; et qui, sur ces matires, est tout
franchement de l'avis de Hobbes.

[Note 5: Article sur _Hobbes_.]

[Note 6: Article _Loyola_.]

[Note 7: Article _Mariana_.]

Enfin, en morale pratique, Bayle n'est pas un modr; il est la
modration mme. L'excs quel qu'il soit, sauf celui du travail, qu'il
ne considre pas comme un excs, le choque, le dsole et le dsespre.
Son idal n'est pas bien haut, et on peut dire qu'il n'a pas d'idal;
mais il semble avoir voulu prouver, et par ses paroles et par son
exemple, quelle bonne rgle morale ce serait dj que l'intrt bien
entendu, avec un peu de bont, qui serait encore de l'intrt bien
compris. Labeur, patience, galit d'me, contentement de peu,
tranquillit, absence d'ambition et d'envie, et conviction qu'ambition
et envie sont plus que des flaux, tant des ridicules du dernier
burlesque, respect des opinions des autres, sauf un peu de moquerie,
pour ne pas glisser  l'absolue indiffrence, c'est son caractre, et
c'est sa doctrine. La _mitis sapientia Lli_ revient  l'esprit en le
lisant, en y ajoutant _cum grano salis_.

Tout cela en fait bien un homme qui a fray la voie au XVIIIe sicle
et qui n'a rien de son esprit. Il et bien ha les philosophes, et les
aurait raills un peu. Un seul se rapproche de lui par beaucoup
de points: c'est Voltaire, parce que Voltaire, en son fond, est
ultra-conservateur, ultra-monarchiste et parfaitement aristocrate; aussi
parce que Voltaire, s'il est intolrant, est partisan de la tolrance,
et, s'il est assez dur, est partisan de la douceur. Ils ont des traits
communs. Quand on lit Voltaire, on se prend  dire souvent: Un Bayle
bilieux. Mais voil prcisment la diffrence. Aussi emport et pre
que Bayle tait tranquille et dbonnaire, Voltaire, avec tout le fond
d'ides de Bayle, a voulu remuer le monde, et a donn,  moiti, dans
une foule d'ides qui taient fort loignes de ses penchants propres,
si bien qu'il y a dans Voltaire une foule de courants parfaitement
contradictoires; et Voltaire, dans ses colres, ses haines et ses
reprsailles, a donn aux opinions mmes qu'il avait communes avec
Bayle, un ton de violence et un emportement qui les dnature.

Bayle reprsente un moment, trs court, trs curieux et intressant
aussi, qui n'est plus le XVIIe sicle et qui n'est pas encore le XVIIIe,
un moment de scepticisme entre deux croyances, et de demi-lassitude
intelligente et diligente entre deux efforts. L'effort religieux, tant
protestant que catholique, du XVIIe sicle s'puise dj; l'effort
rationaliste et scientifique du XVIIIe n'a pas prcisment commenc
encore. Bayle en est  un rationalisme tout ngateur, tout infcond,
et tout convaincu de sa strilit. Il est du temps de Fontenelle, et
Fontenelle a continu sa tradition. Trente ans plus tard, Fontenelle
dira: Je suis effray de la conviction qui rgne autour de moi. C'est
tout  fait un mot de Bayle. Il l'aurait dit avec plus de chagrin mme
que Fontenelle, et personne n'aurait pu lui persuader que gens si
convaincus fussent ses disciples, encore qu'il y et bien quelque chose
de cela.



III

LE DICTIONNAIRE LU DE NOS JOURS

A le lire maintenant pour notre plaisir, et sans chercher autrement
 marquer sa place et  dterminer son influence, il est agrable
et profitable. Il est trs savant, d'une science sre, et qui va
scrupuleusement aux sources, et d'une science qui n'est ni hautaine, ni
hrisse, ni outrageante. Figurez-vous qu'il n'injurie pas ceux qu'il
corrige. Trs modeste en son dessein, il n'avait, en commenant, que
l'intention de faire un dictionnaire rectificatif, un dictionnaire des
fautes des autres dictionnaires, et il a toujours poursuivi ce projet,
tout en l'agrandissant. Et, nonobstant ce rle, il es trs indulgent
et aimable. Il manque rarement de commencer ainsi son chapitre
rectificatif: 'ai peu de fautes  relever dans Morri... sur quoi il
en relve une vingtaine; mais voil au moins qui est poli.

Son livre est mal compos; il est minemment disproportionn. La
longueur des chapitres ne dpend pas de l'importance de l'homme ou de
la question qui en fait le sujet; elle dpend de la quantit de notes
qu'avait sur ce sujet M. Bayle. Des inconnus, dont tout ce que Bayle
crit sur eux ne sert qu' dmontrer qu'ils taient dignes de l'tre
et de rester tels, s'talent comme insolemment sur de nombreuses pages
normes. Des gloires sont touffes dans un paragraphe insignifiant.
D'Assouci tient dix fois plus de place que Dante. C'est que Bayle est
sceptique si  fond qu'il l'est jusque dans ses habitudes de travail.
Il est si indiffrent qu'il s'intresse galement  toutes choses; et
Aristote ou Perkins, c'est tout un pour lui. L'un n'est autre chose
qu'une curiosit  satisfaire et une rechercher  poursuivre--et l'autre
aussi. Personne n'a t comme Bayle amoureux de la vrit pour la
vrit, sans songer  voir ou  mettre entre les vrits des degrs
d'importance. Il en rsulte, sauf une petite rserve que nous ferons
plus tard, que son livre va un peu au hasard, comme il croyait qu'allait
le monde. Il ne semble pas qu'il y ait beaucoup de providence ni
beaucoup de finalit dans cet ouvrage.

Ce dictionnaire devrait s'intituler: ce que savait M. Bayle. Ce qu'il
savait, c'tait la mythologie, l'histoire et la gographie ancienne,
l'histoire des religions (trs bien, admirablement pour le temps), la
thologie proprement dite, la philosophie, l'histoire europenne du
XVIe et du XVIIe sicle.--Ce qu'il savait moins et ce qu'il aimait peu,
c'tait la littrature, la posie, l'histoire du moyen ge.--Ce qu'il
ne savait pas du tout, c'taient les sciences. Ce qu'on trouve dans ce
dictionnaire, c'est donc une histoire  peu prs complte, et souvent
d'un dtail infini et trs amusant, de l'Europe et surtout de la
France de 1500  1700, une mythologie intressante, des particularits
d'histoire ancienne, et presque une histoire complte du dveloppement
du christianisme, et presque une histoire complte des philosophies; et
ni Voltaire, quand il travaille  son _Dictionnaire philosophique_,
ni Diderot quand il travaille  la partie philosophique de
l'_Encyclopdie_, n'ignorent ces deux derniers points.

Le trsor est donc beau, si les lacunes sont considrables. Quelque
chose est plus dsobligeant que les lacunes: ce sont les commrages et
les obscnits. Le mpris bienveillant de Bayle pour les hommes et la
conviction o il est qu'ils ne liraient point un livre o il n'y aurait
ni polissonneries ni propos de concierge, ne suffit vraiment pas 
excuser l'auteur. Nous savons lire, et nous ne prenons pas le change sur
ces choses. Il est parfaitement clair que Bayle se plat personnellement
et bien pour son compte  ces rcits ridicules, ou scabreux. Il gote
ces plaisirs secrets de petite curiosit malsaine qui sont le pch
ordinaire, sauf exceptions, Dieu merci, des vieux savants solitaires et
confins. Il lui manque d'tre homme du monde. Il ne l'est ni par le bon
got, ni par la discrtion ou brivet ddaigneuse sur certains sujets,
ni par l'indiffrence a l'gard des choses qui sont la proccupation
des collgiens et des marchandes de fruits. Il devait bavarder avec sa
gouvernante en prenant son repas du soir. Son livre, comme souvent ceux
de Sainte-Beuve, sent quelquefois l'antichambre et un peu l'office. Et
voyez le trait de ressemblance, et voyez aussi qu'il faut s'attendre 
la pareille: la principale question qui a inquit Sainte-Beuve en son
article sur Bayle a t de savoir si M. Bayle a t l'amant de Madame
Jurieu.

Sans trop les lui reprocher, il faut signaler encore ses artifices et
ses petites roueries de faux bonhomme. Il use d'abord de la classique
ruse de guerre employe, ce me semble, dj avant Montaigne, et, depuis
Montaigne jusqu' nos jours, tellement pratique, qu'elle ne trompe
personne, et mme que personne n'y fait attention. Elle consiste, comme
vous savez bien,  prsenter l'impuissance de la raison  dmontrer Dieu
comme une preuve de la ncessit de la foi, et par consquent tout livre
rationnellement athistique comme une introduction  la vie dvote. A
ce compte, on est bien tranquille. Bayle a abus de ce dtour. Ce lui
devient une _clausula_ et comme un refrain. On est toujours sr 
l'avance que tout article sur le platonisme, le manichisme, le
socinianisme, la cration, le pch originel ou l'immortalit de l'me,
finira par l.

Il a d'autres stratagmes, j'ai presque envie de dire d'autres terriers.
C'est l o l'on cherche sa pense sur les questions graves et
prilleuses qu'on ne la trouve pas, le plus souvent. C'est dans un
article portant au titre le nom d'un inconnu, que Bayle, comme 
couvert, et protg par l'obscurit du sujet et l'inattention probable
du lecteur, ose davantage, et traite  fond un problme capital, au coin
d'une note qui s'enfle et sournoisement devient une brochure. Aussi
faut-il le lire tout entier, comme un livre mal fait; car son livre est
mal fait, moiti incurie (au point de vue artistique), moiti dessein,
et prudence, et malice. Sainte-Beuve dit que c'est un livre  consulter
plutt qu' lire. C'est le contraire. A le consulter on croit qu'il
n'y a presque rien;  le lire on fait  chaque pas des dcouvertes l
prcisment o l'on se prparait  tourner deux feuillets  la fois.
C'est le livre qu'il faut le moins lire quatre  quatre.

Et  lire jusqu'au bout on dcouvre une chose qui est bien  l'honneur
de Bayle: c'est que tous ces dfauts que je viens d'indiquer diminuent
et s'effacent presque  mesure que Bayle avance. Les histoires grasses
ou saugrenues deviennent plus rares, les questions philosophiques et
morales attirent de plus en plus l'attention de l'auteur, la commre
cde toute la place au philosophe, l'ouvrage devient proprement un
dictionnaire des problmes philosophiques. On le voit finir avec regret.

Tout compte fait, c'est une substantielle et agrable lecture. C'est le
livre d'un honnte homme trs intelligent avec un peu de vulgarit.
Son impartialit, relative, comme toute impartialit, mais relle,
sa modestie, sa loyaut de savant, nonobstant ses petites ruses et
malignits de bon aptre, surtout son solide, profond et plein esprit de
tolrance, le font aimer quoi qu'on en puisse avoir. La tolrance tait
son fond mme, et l'toffe de son me. Quand il s'anime, quand il
s'lve, quand il oublie sa nonchalance, quand il montre soudain de
l'ardeur, de la conviction, une manire d'onction mme, c'est qu'il
s'agit de tolrance, c'est qu'il a  exprimer son horreur des
perscutions, des guerres civiles, des guerres religieuses, du
fanatisme, de la stupidit de la foule tuant pour le service d'une ide
qu'elle ne comprend pas, et en l'honneur d'un contresens. Il n'a pas
dit: Aimez-vous les uns les autres: mais il a rpt toute sa vie,
avec une vritable angoisse et une vraie piti: Supportez-vous les uns
les autres. C'est l qu'est la diffrence, et pourquoi il ne faut pas
dire comme Voltaire: C'tait une me divine. Mais c'tait une me
honnte, droite et bonne.

Malgr sa prolixit, il est extrmement agrable  lire; car si ses
articles sont longs, son style est vif, ais, franc, et va quelquefois
jusqu' tre court. Il a deux manires, celle du haut des pages et celle
des notes. En grosses lettres il est sec, compact, tass et lourd; en
petit texte il s'abandonne, il cause, il laisse abonder le flot press
de ses souvenirs, il plaisante, avec sa bonhomie narquoise, malicieuse
et prudente, et trs souvent, presque toujours, il est charmant.
On dirait un de ces professeurs qui en chaire sont un peu gourms,
contraints et retenus, mais qui vous accompagnent aprs le cours tout
le long des quais, et alors sont extrmement instructifs, amusants,
profonds et puissants,  la rencontre, et se sentent tellement
intressants qu'ils ne peuvent plus vous quitter. C'est au sortir du
cours qu'il faut prendre Bayle; tout le suc de sa pense et toute
la fleur de son esprit sont dans ses notes, dont certaines sont des
chefs-d'oeuvre. Ici encore on retrouve la timidit un peu cauteleuse de
Bayle, qui ne se dcide  se livrer que dans un semblant de huis-clos,
dans un enseignement au moins apparemment confidentiel.

Il a beaucoup d'esprit, et un esprit trs particulier, une manire
d'_humour_ nave, de malice qui semble ingnue, avec toutes sortes
d'pigrammes qui ressemblent  des traits de candeur. C'est le
scepticisme joint  la bont qui produit de ces effets-l: Desmarets
avait raison contre Boileau[8], mais Boileau avait pour lui d'avoir
amus. Les raisons de Desmarets avaient beau tre solides; la saison ne
leur tait pas favorable. C'est  quoi un auteur ne doit pas moindre
garde qu'un jardinier. Voil sa manire. Elle est bien aimable.
Voyez-vous le geste arrondi et paternel et le demi-sourire dans une
demi-moue?--De mme: Nous regardons la stupidit comme un grand
malheur. Les pres qui ont les yeux assez bons pour s'apercevoir de la
btise de leurs fils s'affligent extrmement: ils leur voudraient voir
un grand gnie. C'est ignorer ce qu'on souhaite. Il et cent fois mieux
valu  Arminins d'tre un hbt que d'avoir tant d'esprit; car
la gloire de donner son nom  une secte est un bien chimrique en
comparaison des maux rels qui abrgrent ses jours, et qu'il n'aurait
point sentis s'il et t un thologien  la douzaine, un de ces hommes
dont on fait cette prdiction qu'ils ne feront point d'hrsie. Ce
ton de plaisanterie attnue, adoucie et fourre d'hermine, est
admirable.--Voyez encore cette remarque pleine de gravit, et le beau
srieux avec lequel elle est faite: La discipline du clibat parat
incommode  une infinit de gens: le mariage est pour eux celui de tous
les sacrements dont la participation parat la plus chre et prcieuse;
et qui voudrait faire sur ce sujet un livre semblable  celui de la
_Frquente communion_ se rendrait aussi odieux que M. Arnauld le devint
quand il publia, sur une autre matire, un ouvrage qui a fait beaucoup
de bruit.--Quelquefois la plaisanterie de Bayle est plus lourde;
quelquefois, trs rarement, elle devient plus mchante.

[Note 8: J'abrge le texte.]

Le scepticisme est dsenchantement, et le dsenchantement, de quelque
bont qu'il s'accompagne, ne peut pas aller toujours sans amertume.
M. Renan a une page, une seule, qui est du Swift. Bayle a la sienne,
peut-tre en a-t-il deux; mais je dois exagrer: Les disputes, les
confusions excites par des esprits ambitieux, hardis, tmraires, ne
sont jamais un mal tout pur... Il en rsulte des utilits par rapport
aux sciences et  la culture de l'esprit. Il n'est pas jusqu'aux guerres
civiles dont on n'ait pu quelquefois affirmer cela. Un fort honnte
homme l'a fait  l'gard de celles qui dsolrent la France au XVIe
sicle. Il prtend qu'elles raffinrent le gnie  quelques personnes,
qu'elles purrent le jugement  quelques autres, et qu'elles servirent
de bain aux uns, aux autres d'trille... A la vrit, le public se
passerait bien de telles trilles ou de telles limes. Voil,  peu
prs, jusqu'o va l'amertume de Bayle; elle n'est pas rude; il n'aurait
pas crit _Candide_. Mais on voit trs bien qu'il aurait t trs
capable de le concevoir.

Il suffit pour montrer combien la lecture de Bayle est non seulement
instructive et suggestive, mais combien agrable, attachante,
enveloppante et amicale. C'est un dlicieux causeur, savant,
intelligent, spirituel, un peu cancanier et un peu bavard. Il dit
souvent qu'il crit pour ceux qui n'ont pas de bibliothque et pour leur
en tenir lieu. Je le crois bien, et il a fort bien atteint son but. Il
tait lui-mme une bibliothque, une grande et savante bibliothque,
incomplte  la vrit, et un peu en dsordre, avec de mauvais livres
dans les petits coins.



IV

C'est l'homme dont les hommes du XVIIIe sicle ont fait comme leur
moelle et leur substance, et cela est amusant. Cela prouve (et j'ai trop
dit que Bayle s'en ft irrit, il s'en ft amus un peu lui-mme) que
le scepticisme est absolument inhabitable pour l'homme. L'homme est un
animal qui a besoin d'tre convaincu. Voil un auteur qui, d'un solide
bon sens et d'une rectitude d'esprit surprenante, dtruit tous les
prjugs, ne laisse debout que la raison, et ajoute, en le prouvant, que
la raison ne mne  rien, et n'est qu'un dernier prjug plus flatteur
et sduisant que les autres. Ses disciples font de la raison une
nouvelle foi, une nouvelle idole et un nouveau temple, et du scepticisme
de leur matre trouvent moyen de tirer un dogmatisme aussi imprieux,
aussi orgueilleux, aussi batailleur et aussi redoutable au repos public
que tout autre dogmatisme. De cet homme qui ne croyait  rien ils tirent
des raisons  dmontrer qu'il faut croire  eux; et de ce contempteur de
l'humanit ils tirent des raisons  prouver que l'humanit doit s'adorer
elle-mme, puisqu'elle n'a plus autre chose  adorer, ce qui est une
consquence un peu ridicule, mais parfaitement naturelle. Et Bayle, par
le plus singulier dtour, mais  prvoir, se trouve tre le promoteur
d'une croyance et le fondateur bien authentique, encore que bien
involontaire, d'une religion. Imaginez Montaigne--_currente rota,
cur urceus exit?_ car il faut citer du latin quand on parle de
Montaigne--devenant chef de secte. La roue aurait pu tourner ainsi;
personne n'est le potier de soi-mme.

Ce qui et consol Bayle, si tant est qu'il en et eu besoin, car
il tait peu inconsolable, c'est qu'il avait rfut  l'avance ses
disciples dvots jusqu' le travestir; c'est qu'il n'y a gure aucune de
leurs thories dont il n'ait, comme par provision, dnonc la tmrit
et raill la vanit prsomptueuse; et c'est qu'il est un prcurseur de
XVIIIe sicle qui en dgote.--Il et pu trs lgitimement se laver les
mains de ce qu'on tenait pour son ouvrage, et qui, tout compte fait,
l'tait un peu. Une dernire chose l'et fait sourire sur la terre, 
savoir son influence, et la direction, trs inattendue de lui, de son
propre prolongement parmi les hommes. Il aurait considr cette dernire
aventure comme une de ces bonnes folies de l'humanit dont il se
divertissait doucement, comme une des bonnes scnes de la grande
comdie du monde, comme un effet des maladies populaires de l'esprit
humain; et il n'est pas  croire que son scepticisme dsenchant et
malicieux en et t diminu.



FONTENELLE



Le XVIIIe sicle commence par un homme qui a t trs intelligent et qui
n'a t artiste  aucun degr. C'est la marque mme de cet homme, et ce
sera longtemps la marque de cette poque. Ce qui manque tout d'abord 
Fontenelle d'une manire clatante, c'est la vocation, et la vocation
c'est l'originalit, et l'originalit, si elle n'est point le fond de
l'artiste, du moins en est le signe. Il vient  Paris, de bonne heure,
non point, comme les talents vigoureux, avec le dessein d'tre ceci ou
cela, mais avec la volont d'tre quelque chose. Et ce que pourra tre
ce quelque chose, Dieu, table ou cuvette, il n'en sait rien. Prose,
vers, que voulez-vous? Il n'est pas pote dramatique, ou moraliste, ou
romancier. Il est homme de lettres. La chose est nouvelle, et le mot
n'existe mme pas encore. Il fait des tragdies puisqu'il est le neveu
des Corneille, des opras puisque l'opra est  la mode, des bergeries
en souvenir de Segrais, et des lettres galantes en souvenir de Voiture.
Il a en lui du Thomas Corneille, du Benserade, du Cladon et du
Trissotin.--Plusieurs disent: C'est un sot; mais il est prtentieux.
Il russira. Il tait prtentieux; mais il n'tait point sot. Ce
qui devait le sauver, et dj lui faisait un fond solide, c'tait sa
curiosit intelligente. Ce pote de ruelles, ce pdant le plus joli
du monde, faisait avant la trentaine (1686) des retraites savantes,
comme d'autres des retraites de pit. Il disparaissait pendant quelques
jours. O tait-il? Dans une petite maison du faubourg Saint-Jacques,
avec l'abb de Saint-Pierre, Varignon le mathmaticien, d'autres encore
qui tous se sont disperss de l dans toutes les Acadmies[9]. Tous
jeunes, fort unis, pleins de la premire ardeur de savoir, tudiaient
tout, discutaient de tout, parlaient,  eux quatre ou cinq, une bonne
partie des diffrentes langues de l'Empire des lettres, travaillaient
normment, se tenaient au courant de toutes choses.--C'est le berceau
du XVIIIe sicle, cette petite maison du faubourg Saint-Jacques. Un
savant, un publiciste idologue, un historien, un mondain curieux de
toutes choses, dj journaliste, d'un talent souple, et tout prt 
devenir un vulgarisateur spirituel de toutes les ides; ces gens sont
comme les prcurseurs de la grande poque qui remuera tout, d'une main
vive, laborieuse et lgre, avec ardeur, intemprance et tmrit.--De
tous Fontenelle est le mieux arm en guerre et par ce qu'il a, et par
ce qui lui manque. Il est de trs bonne sant, de temprament calme, de
travail facile et de coeur froid. Il n'a aucune espce de sensibilit.
Ses sentiments sont des ides justes: loyaut, droiture, fidlit  ses
amis, correction d'honnte homme. On se donne ces sentiments-l en se
disant qu'il est raisonnable, d'intrt bien compris et de bon got de
les avoir. Il n'est point amoureux, et rien ne le montre mieux que
ses posies amoureuses. Il a, avec tranquillit, des mots durs sur le
mariage: Mari, M. de Montmort continua sa vie simple et retire,
d'autant plus que, par un bonheur assez rare, le mariage lui rendit la
maison plus agrable. Il est ferme et malicieux dans la dispute, mais
non passionn. Il est de son avis, mais il n'est pas de son parti. Son
amour-propre mme n'est pas une passion. C'est dire que la passion
lui est inconnue. Il est n tranquille, curieux et avis. Il est n
clibataire, et il tait centenaire de naissance. Plusieurs dans le
XVIIIe sicle seront ainsi, mme maris, par accident, et mourant plus
tt, par aventure.

[Note 9: loge de Varignon.]



I

SES IDES LITTRAIRES ET SES OEUVRES LITTRAIRES

Ainsi constitu, il tait fait pour avoir toute l'intelligence qui n'a
pas besoin de sensibilit. Cela ne va pas si loin qu'on pense. Car
l'intelligence, mme des ides, a besoin de l'amour des ides pour se
soutenir. Fontenelle ne comprendra rien aux choses d'art, et, tout en
comprenant admirablement toutes les ides, il n'aura jamais pour elles
la passion qui fait qu'on en cre, qu'on les multiplie, qu'on les
poursuit, qu'on les unit, qu'on les coordonne, qu'on en fait des
systmes puissants, faux parfois, mais anims d'une certaine vie, parce
qu'on a jet en elles une me humaine. Nous verrons cela plus tard. Pour
le moment considrons-le dans les choses d'art. Vritablement, il
n'y entre pas du tout. On a remarqu que, si en avance et vraiment
prcurseur au point de vue philosophique, il est arrir en choses de
lettres. Cela est trs vrai. Sa posie et sa fantaisie sont du got de
Louis XIII. Ses tragdies sont d'un homme qui est neveu de Corneille,
mais qui a l'air d'tre son oncle. Elles ont des grces surannes et
de ces gestes de vieil acteur qui semblent non seulement appris, mais
appris depuis trs longtemps.--Ses opras, qui sont trs soigns, sont
d'un homme naturellement froid, qui s'est instruit  pousser le doux, le
tendre et le passionn. Ses _Bergeries_ sont bien curieuses. Elles ne
sont pas fausses, ce qui est, en fait de bergeries, une nouveaut bien
singulire. On sent que cela est crit par un homme avis qui sait trs
bien o est l'cueil, et qu'on a toujours fait parler les ptres comme
des potes. Les siens ne sont pas de beaux esprits ni des philosophes,
et il faut lui en tenir compte. Mais ce n'est l qu'un mrite ngatif,
et n'tre pas faux ne signifie point du tout tre rel. Les bergers de
Fontenelle ne sont point faux; ils n'existent pas. Ils n'ont aucune
espce de caractre. Il a voulu qu'ils ne fussent ni grossiers, ni
spirituels, ni dlicats, ni comiques, ni tragiques. Restait qu'ils ne
fussent rien. C'est ce qui est arriv. Il semble que Fontenelle voudrait
peindre simplement des hommes oisifs et voluptueux. Mais il faut encore
une certaine sensibilit, d'assez basse origine, mais relle, pour
composer des scnes voluptueuses, Fontenelle n'est pas assez sensible
pour tre un Gentil-Bernard. On sent qu'il ne s'intresse pas le moins
du monde au succs des tentatives galantes de ses hros et ne tiendrait
nullement  tre  leur place. On voit aisment ds lors combien ces
scnes sont laborieusement insignifiantes. C'est une chose d'une
tristesse morne que les _juvenilia_ d'un homme qui n'a jamais eu de
jeunesse.--Cette singulire destine d'un crivain qui, aprs Molire et
Racine, jouait le personnage d'un contemporain de Thophile, a d bien
surprendre, et, en effet, elle a tonn les hommes de l'cole de 1660,
les Boileau et La Bruyre. Ce Cydias, ce petit Fontenelle leur est
souverainement dsagrable, et leur parat trange. Le phnomne, de
soi, n'est pas surprenant. Fontenelle est l'_homme de lettres_ par
excellence, l'homme intelligent qui n'a en lui aucune force cratrice,
mais qui est dou d'une grande facilit d'assimilation et d'excution.
Ces gens-l ne devancent jamais, en choses d'art; ils imitent, et
non pas toujours la dernire manire, celle de leurs prdcesseurs
immdiats. N'ayant point d'inspiration personnelle, ils s'en sont fait
une avec les objets de leurs premires admirations et de leurs premires
tudes, et cette influence, chez eux, persiste longtemps. Fontenelle,
en littrature pure, est un homme qui adore l'_Astre_, comme fait La
Fontaine, mais qui ne sait pas, comme La Fontaine, la transformer en
lui. Il la rdite, et, n'tait une autre direction que son esprit
devait prendre, il aurait toujours crit l'opra de _Psych_, moins les
deux ou trois passages partis du coeur, c'est--dire une _Astre_ un peu
moins longue.--Sa critique est comme ses posies, et les explique
bien. Le sentiment du grand art y manque absolument.--Et il est trs
intelligent!--Sans aucun doute; mais c'est une erreur de croire qu'il ne
faille pour comprendre les choses d'art que de l'intelligence. Il y faut
un commencement de facult cratrice, un grain de gnie artistique,
juste la vertu d'imagination et de sensibilit qui, plus forte d'un
degr, ou de dix, au lieu de comprendre les oeuvres d'art, en ferait
une. On n'entend bien, en pareille affaire, que ce qu'on a song 
accomplir, et ce qu'on est  la fois impuissant  raliser et capable
d'baucher. Le critique est un artiste qui voit ralis par un autre
ce qu'il n'tait capable que de concevoir; mais pour qu'il le voie, il
fallait qu'il pt au moins le rver.--Fontenelle n'a pas mme eu le rve
du grand art. Il n'aime point l'antiquit. Il lui fait une petite guerre
indiscrte, ingnieuse et taquine, qui n'a point de trve.  chaque
instant, dans les ouvrages les plus divers, nous lisons: ... Et voil
les raisonnements de cette antiquit si vante[10].--Nous ne sommes
arrivs  aucune absurdit aussi considrable que les anciennes fables
des Grecs; mais c'est que nous ne sommes point partis d'abord d'un
point si absurde[11].--Il faut se dbarrasser du prjug grossier de
l'antiquit[12]. Il y a l pour lui comme une obsession. On dirait un
chrtien du IIIe sicle attaquant les paens, ou un homme de parti
de notre temps qui ne peut dire une parole, dans l'entretien le plus
indiffrent, sans exprimer son horreur pour le parti adverse.--Et, en
effet, sa critique, toute de dtail, a bien ce caractre. Dans son
_Discours sur la nature de l'glogue_, il fait son procs  Thocrite,
puis  Virgile, reprochant  l'un surtout d'tre trop bas, et  l'autre
surtout d'tre trop haut, mais trouvant moyen aussi de montrer qu'il
arrive  Thocrite d'tre trop haut et  Virgile d'tre trop bas. C'est
une srie de chicanes puriles.--Quand lui-mme s'lve un peu, et
laisse cette petite guerre pour des considrations plus srieuses, il
montre une inquitante infirmit. Il n'atteint pas la grande posie,
c'est--dire la posie. Le _Silne_ de Virgile lui parat une trange
absurdit,  lui, homme de science, et qui, ailleurs, comprend la
majest de la nature. C'est que _Silne_ est lyrique, et c'est le
lyrisme qui est la chose la plus trangre  ces beaux esprits du XVIIIe
sicle commenant, aux Lamotte, aux Terrasson, et tout aussi bien,
quoique anciens, aux Dacier. C'est ce sens de la grande posie qui
manquera aux plus grands hommes du XVIIIe sicle, et, s'ajoutant 
d'autres causes, les maintiendra dans le mpris de l'antiquit dont
prcisment le caractre est d'avoir converti en posie tout ce qu'elle
touchait.--Il ne faut pas croire qu'en cela le XVIIIe sicle soit la
suite du XVIIe. L'cole de 1660 a t peu lyrique, il est vrai, et il
est bien arriv  Boileau de dire que l'excellence des anciens consiste
 peindre lgamment les petites choses[13]; mais Racine comprenait la
posie des grandes passions tragiques autant que faisaient les anciens,
et trop mme pour tre bien entendu de son temps; et Fnelon avait le
sens de la grande mythologie, et d'Homre, autant que de Virgile; et
Boileau, moderne en cela au vrai sens du mot, dfend contre Perrault,
non seulement Homre et Pindare, mais le lyrisme des potes hbreux, et
donne  ce propos la dfinition de la posie lyrique en homme qui sait
ce que c'est.--C'est bien vers 1700 que les hommes de prose, ou de
posie prosaque, prennent le dessus, parce que quelque chose disparat
alors, qui, tout compte fait, et sauf trs rare exception, ne reparatra
qu'un sicle aprs, l'enthousiasme littraire, le got ardent du beau
pour le beau, ce qui fait les grands artistes en vers, les grands
orateurs, et mme les grands critiques.--Soit, et de grande posie, et
de lyrisme, et de Lucrce non plus que d'Homre, qu'il ne soit plus
question. Mais quand les enthousiastes s'loignent, les ralistes
arrivent. C'est une loi d'histoire littraire en effet, et nous verrons
qu'au XVIIIe sicle elle s'est vrifie. Mais rien ne montre 
quel point Fontenelle, en choses d'art, tait un arrir et non
un prcurseur, comme ceci qu'il a t encore moins raliste
qu'enthousiaste. Il a tout une thorie sur l'glogue[14]. C'est l qu'il
trouve Virgile tour  tour trop vulgaire et trop noble. Admettons. Que
faut-il donc tre dans les Bergeries? Il faut sans doute tre vrai, nous
montrer cette posie, plus humble, moins ambitieuse que l'autre, qui est
dans le travail de l'homme, dans son rude et patient effort, dans ses
joies simples et naves. L'inquitude du ptre pour ses chvres, du
laboureur pour ses boeufs ou ses bls qui poussent; et aussi
les vignerons attabls, les moissonneurs buvant  la dernire
gerbe...--Nullement. La posie pastorale n'a pas grand charme si elle
ne roule que sur les choses de la campagne. Entendre parler de brebis et
de chvres, cela n'a rien par soi-mme qui puisse plaire.--Qu'est-ce
donc qui plaira, et qu'est-ce qui fait la posie des hommes des champs?
--Pour Fontenelle c'est leur oisivet. Les hommes aiment  ne rien
faire; ils veulent tre heureux, et voudraient l'tre  peu de frais.
La tranquillit des campagnards, voil le fond du charme des glogues,
et c'est pour cela que les potes ont choisi pour hros de ces ouvrages,
non les laboureurs qui travaillent pniblement, ou les pcheurs qui
peinent si fort; mais les bergers, qui ne font rien.--C'est bien cela.
L'_Astre_, et non les _Gorgiques_. A dfaut de la posie qui est
l'expression des plus beaux rves de l'homme, Fontenelle ne comprend
pas mme celle qui est l'expression de sa vie relle dans la simplicit
touchante de ses douleurs et de ses joies, et plus que le Silne
de Virgile, il ne goterait les paysans de La Fontaine.--Que lui
reste-t-il? Rien, absolument rien. Et c'est bien pour cela qu'il ne sent
point l'antiquit, qui, prcisment, a, tour  tour, ouvert ces deux
sources ternelles de posie. A la vrit, s'il a persist dans cette
erreur de jugement, il ne s'est point entt dans l'erreur plus forte
qui consistait, n'entendant rien  la posie,  en faire. Il tait trs
souple, et quoique vain, trs avis. Il vit assez vite, non point qu'il
n'tait pas pote, mais qu'on ne gotait pas sa posie. Il y renona,
et, comme il a dit dans le plus mauvais vers de la littrature
franaise,

  Et son carquois oisif  son ct pendait.

Sur quoi il se contenta quelque temps d'tre homme d'esprit. Il l'tait
vritablement, et de la bonne sorte, et de la mauvaise, et de toutes les
faons dont on peut l'tre. Il y a en lui du Voiture, du Le Sage et du
Voltaire. L encore il est arrir et bel esprit de province, mais
de son temps aussi, frquemment, et mme du temps qui va venir. Ses
_Lettres Galantes_, que Voltaire ne peut pas souffrir, sont le plus
souvent, en effet, du pur Benserade, mais parfois aussi ont bien du
piquant et un joli tour. Le fond en est d'une cruelle insignifiance.
Figurez-vous des _chroniques_ comme nos journaux en publient  notre
poque. Un mariage, un procs, une dame qui change de soupirant, le tout
vrai ou suppos, et l-dessus des turlupinades. Il y en a d'excrables.
A une jeune personne protestante, qui, pour se marier avec un
catholique, changeait de religion: ... Nous regardons avec beaucoup de
piti nos pauvres frres errants; mais j'en avais une toute particulire
pour une aimable petite soeur errante comme vous. J'tais tout  fait
fch de croire que votre me, au sortir de votre corps, ne dt pas
trouver une aussi jolie demeure que celle qu'elle quittait...--Il y en
a de plaisantes, sinon comme ides, du moins comme grce de geste, pour
ainsi dire, et de mot jet: Il y a longtemps, Madame, que j'aurais pris
la libert de vous aimer, si vous aviez le loisir d'tre aime de moi...
Gardez-moi, si vous voulez, pour l'avenir; j'attendrai quinze ou vingt
ans, s'il le faut. Je me passerai  un peu moins d'clat que vous n'en
avez aujourd'hui... Aussi bien y a-t-il beaucoup de superflu dans votre
beaut. Je ne veux que le ncessaire, que vous aurez toujours... Je
ne vous demande que ce temps de votre vie que vous auriez donn aux
rflexions. Au lieu de rver creux, ou de ne rver  rien, vous pourrez
rver  moi. Adieu, Madame, jusqu' nos amours.--Sans doute, il y a
encore du Mascarille dans tout cela; mais comme l'allure est vive, la
phrase preste, et combien aise, en sa prcision rapide, la pirouette
sur le talon: Adieu, Madame, jusqu' nos amours.--On peut mesurer la
distance parcourue depuis Voiture, d'autant mieux que le fond est le
mme. Grce au travail des auteurs comiques et de La Rochefoucauld et de
La Bruyre, la grande phrase patiemment tresse du commencement du XVIIe
sicle s'est dnoue et assouplie, et dsormais on peut tre entortill
en phrases courtes. C'est l'instrument au moins qui est cr, la phrase
rapide et cinglante, qui va tre si redoutable aux mains d'un Voltaire.

[Note 10: Histoire des oracles.]

[Note 11: Origine des Fables.]

[Note 12: Digression sur les Anciens et les Modernes.]

[Note 13: Lettre  Maucroix, 29 avril 1695.]

[Note 14: Discours sur la nature de l'Eglogue]

Ailleurs c'est l'pigramme mousse, la malice sournoise, le coup de
patte lanc de ct et retir du mme mouvement, si familier  Le Sage,
et qui est une des grces de l'esprit que nous gotons le plus: Mes
souhaits sont accomplis, j'ai un successeur... Je vous assure que j'ai
dsir avec un gal empressement la tendresse, et l'indiffrence de
Madame de L. Enfin je les ai obtenues toutes deux l'une aprs l'autre,
et c'est sans doute tirer d'une personne tout ce qui s'en peut
tirer.--C'est ici mme le genre d'esprit particulirement propre 
Fontenelle, homme d'ironie couverte et qui sourit du coin des yeux. Nous
la retrouverons souvent dans les _loges_: M. Dodart tait laborieux.
Ses amusements taient des travaux moins pnibles. Il lisait beaucoup
sur les matires de religion; car sa pit tait claire, et il
accompagnait de toutes les lumires de la raison la respectable
obscurit de la foi. Le bon aptre! Nous voil bien au temps des
_Lettres Persanes_, et Cydias, avec cette adresse  manier la langue,
 lancer l'pigramme et surtout  la retenir, n'est plus ce je ne sais
quoi immdiatement au-dessous de rien qu'il tait au temps de La
Bruyre.



II

SES IDES ET SES OUVRAGES PHILOSOPHIQUES

Il avait en effet assez d'intelligence, d'esprit et de style pour
occuper une grande place dans le monde des lettres,  la condition de
trouver sa voie. Il tait de ceux qui ne la trouvent point tout de suite
parce qu'ils n'ont ni passion, ni facult dominante. Il tait de ceux
qui peuvent ne jamais la trouver, prcisment parce qu'ils ont l'esprit
souple, et s'accommodent du premier chemin qui s'ouvre  eux. Ils ont
besoin des circonstances. Les circonstances servirent admirablement
Fontenelle. Le moment o il parut dans le monde, celui surtout o il
commenait  tre connu sans tre encore illustre, tait le temps o les
dcouvertes scientifiques attiraient vivement les esprits curieux, comme
tait le sien. La science moderne date du XVIIe sicle. Descartes,
Leibniz, Newton, coup sur coup, presque en mme temps, font aux yeux de
l'intelligence un monde nouveau, renouvellent la matire des mditations
de l'esprit humain. Les littrateurs du XVIIe sicle sont trop de purs
artistes pour avoir tendu l'oreille de ce ct, et pourtant, comme ils
sont moralistes, trs prompts  observer les changements des gots, ils
n'ont pas t sans s'apercevoir de cet tat nouveau des esprits et de
son influence au moins sur les moeurs. Descartes inquite La Fontaine,
l'astrolabe de madame de la Sablire proccupe Boileau, et Molire fait
une place, d'avance,  madame du Chtelet ou  la marquise de
la _Pluralit des mondes_ dans son salon, agrandi dsormais, des
Prcieuses.--Au commencement du XVIIIe sicle, ce mouvement s'accuse de
plus en plus. Fontenelle y prit garde de trs bonne heure. Il n'tait
pas plus lettr, de vocation, que savant. Il tait intelligent et
curieux. Il s'occupa de sciences comme de pastorales. Seulement les
sciences avaient plus de raisons de l'attirer. Elles taient chose de
mode, et il tait homme  suivre la mode, comme tous ceux qui n'ont
pas une forte originalit. Surtout elles taient chose que l'antiquit
n'avait point connue, et c'tait le point sensible de Fontenelle. Les
sciences ont t d'abord pour lui un lment essentiel de la querelle
des anciens et des modernes. S'il est une ide  laquelle tient un peu
cet homme qui ne tenait  rien, c'est que l'on n'a pas dit grand'chose
de bon avant lui, ou, sinon avant lui (car il est de bon ton et, mme
en le pensant un peu, ne le dirait point), avant le temps o il a eu
l'honneur de natre. Il n'a pas le sens de l'admiration, ni le respect
de la tradition, et le prjug grossier de l'antiquit n'est point son
fait. Il est homme de progrs. Dans l'ide du progrs il y a de trs
bons sentiments, et toujours aussi une trs notable partie de fatuit.
Tout au fond du Fontenelle savant et ami des sciences, personnage trs
respectable, en cherchant bien, en cherchant trop, on trouverait encore
un peu de Cydias. Voyez-le dans ses premiers ouvrages, les _Dialogues
des morts_, par exemple. Sa malice, et elle est piquante, est toute en
paradoxes, et en adresses lgres  taquiner les opinions reues. Elle
consiste  prouver combien Phryn est incomparablement suprieure 
Alexandre, autant que les conqutes pacifiques l'emportent sur les
conqutes meurtrires;  montrer Socrate s'inclinant devant la sagesse
de Montaigne, etc. Ce n'est point seulement un jeu. Fontanelle n'aime
point les ides traditionnelles. Elles ont d'abord le tort de n'tre
plus spirituelles, ensuite celui de supposer que nos pres taient aussi
habiles que nous. Trs doucement, en homme du monde, il a continu
pendant quelque temps cette petite guerre, qui tait le prlude de la
guerre de Cent Ans du XVIIIe sicle. Le christianisme, par exemple, sans
le gner, car qu'est-ce qui pouvait gner cet homme si souple et qui
glissait dans toute treinte? l'importunait quelque peu. C'est que
le christianisme aussi est une antiquit, sans compter qu'il est
un sentiment. Il l'a attaqu obliquement, et, du premier coup, en
stratgiste consomm. Sous couleur d'attaquer les erreurs de l'antiquit
paenne, il fait deux petits traits, l'un sur _l'Origine des fables_,
l'autre sur _les Oracles_, qui sont de petits chefs-d'oeuvre de malice
tranquille et grave, et de scepticisme  la fois discret et contagieux.
Il y laisse tomber comme par mgarde quelques gouttes d'une essence
subtile qui, destines  dtruire les prjugs antiques, doivent
d'elles-mmes se rpandre dans les esprits  la perte de toute croyance.
Le procd est habile, l'adresse lgre, l'art trs dlicat. Les fables
ne sont point l'effet d'un artifice et d'une tromperie grossire. Il ne
serait pas bon qu'on le crt: on aurait confiance quand  l'origine des
croyances on ne verrait pas de thaumaturge. Elles sont des produits
naturels de l'ignorance aide de l'imagination. Tous les peuples,
en leur ge grossier, en ont eu, qui, peu  peu, se sont pares des
prestiges de l'art, et, parfois, recommandes de quelques considrations
morales. Il ne faut pas les dtester, il faut s'en dbarrasser doucement
par l'efficace de la raison. Car nous avons les ntres, moins ridicules
que celles des anciens, mais que le temps nous fait chrir comme eux les
leurs. Nous savons aussi bien qu'eux tendre et conserver nos erreurs,
mais heureusement elles ne sont pas si grandes, _parce que nous sommes
clairs des lumires de la vraie religion et,  ce que je crois, des
rayons de la vraie philosophie_.--Il n'a pas dit quelles taient ces
erreurs; il compte, pour en avoir raison, et sur la religion et sur la
philosophie, et il n'y a rien de plus innocent que ces remarques, ni
de plus orthodoxe.--Faites bien attention que l'histoire de tous les
peuples, grecs, romains, phniciens, gaulois, amricains et chinois
commence par des fables... Voil qui peut mener loin par voie de
consquences. Attendez! ... _except le peuple lu, chez qui un soin
particulier de la providence a conserv la vrit_. Restriction pieuse
et prcaution honnte,  laquelle ce n'est pourtant point la faute de
l'auteur si l'on trouve un air d'pigramme.--Et c'est ainsi, de l'air le
plus doux du monde, que Fontenelle nous amne  cette modeste conclusion
qui ne vise personne et n'est assurment qu'un conseil de haute
prudence: Tous les hommes se ressemblent si fort qu'il n'y a point de
peuple dont les sottises ne nous doivent faire Trembler.

Fontenelle excelle  ces insinuations qui ont besoin de la complicit du
lecteur, qui comptent sur elle et s'en assurent sans l'exciter. Il est
l'homme dont parle La Bruyre, qui ne mdit point, qui n'articule aucun
grief, qui se tait presque avant d'avoir parl. Et il a raison: il en
a assez dit.--Mme art, avec un peu plus d'insistance et une malice un
peu plus appuye dans les _Oracles_. On saura que ce livre est inspir
par le zle chrtien le plus pur, et par une horreur pour le paganisme
que certains chrtiens ont eu l'imprudence de ne pas pousser aussi loin
que Fontenelle. Ils ont cru qu'ils pouvaient tirer avantage de deux
choses: de ce que certains oracles paens avaient annonc l'avnement du
christianisme, et de ce que, le Christ venu, les oracles avaient cess.
De ces deux choses la seconde est fausse, les oracles ayant continu de
svir, quoique avec moins de vhmence, pendant quatre cents ans aprs
Jsus; et la premire blesse infiniment l'auteur qui n'aime pas que les
vrits de la foi aient un appui dans les instruments de l'idoltrie.
Les chrtiens, flatts d'tre annoncs par la bouche mme de leurs
ennemis, ont suppos que les oracles taient inspirs par les _dmons_,
c'est--dire par les anges dchus,  qui Dieu a permis de dire
quelquefois la vrit. C'est une erreur. Mille exemples prouvent que
les oracles n'taient qu'une jonglerie assez grossire, et Fontenelle
numre religieusement tous ces ridicules artifices, dans le dessein de
montrer, non pas tant, soyez-en srs, qu'une des preuves au moins dont
se soutient le christianisme est ruineuse, et que parmi les prophties,
celles qui sont d'origine paenne sont vaines et ridicules, que de
prouver combien le paganisme est abominable. 11 n'y a rien d'difiant au
monde comme ce petit livre.

Ainsi allait, dsormais prudent, modr et dlicieusement perfide,
l'ancien auteur de l'_le de Borno_, satire par allgorie du
catholicisme, dont Bayle avait fait un ornement de son journal[15], mais
qui avait eu un succs un peu trop bruyant pour les oreilles sensibles
de Fontenelle.--Aussi bien la science commenait  l'attirer pour
elle-mme, et sans cesser d'y voir une arme excellente contre le
christianisme et l'antiquit, instrument  les dtruire et prtexte
 les mpriser, il s'y donnait dj d'une ardeur vraie, certainement
sincre et presque dsintresse. Fontenelle a commenc par des opras
comiques et continu par des pamphlets. La _Pluralit des Mondes_ est un
ouvrage de savant, o il n'y a plus que des traces de pamphlet et des
souvenirs d'opra comique. On y sent encore une lgre dmangeaison
d'embarrasser les thologiens, et une certaine vanit  se montrer
recherch des belles. Il insiste complaisamment sur les hommes dans la
lune, ce dont peuvent s'alarmer les catholiques, et il nous fait de
tout son coeur les honneurs de la marquise qui est cense l'couter.
Pour les habitants de la lune, il n'y a rien  dire: il se dfend trop
bien d'en faire une arme  attaquer la foi. Il serait embarrassant en
thologie qu'il y et des hommes qui ne descendissent point d'Adam...;
mais je ne mets dans la Lune que des habitants qui ne sont point des
hommes... Je n'attends donc plus cette objection que des gens qui
parleront de ces Entretiens sans les avoir lus. Est-ce un sujet de me
rassurer? C'en est un au contraire de craindre que l'objection ne me
vienne de bien des endroits[16].--Pour sa marquise, il faut confesser
qu'elle est bien incommode. Elle a de l'esprit sans doute: ... Vous
voyez, Madame, que la Gomtrie est fille de l'intrt, la Posie de
l'amour, et l'Astronomie de l'oisivet.--En ce cas, je vois bien qu'il
faut que je m'en tienne  l'astronomie. Mais le rle que lui a mnag
Fontenelle est bien dsobligeant. Sous prtexte de donner une suite
naturelle aux raisonnements, elle ne sert qu' les interrompre  tout
moment, et  les faire languir. Elle comprend ou ne comprend pas, trop
visiblement, selon qu'il y a longtemps ou peu de temps qu'elle n'a
parl, et selon que Fontenelle sent ou ne sent point le besoin de nous
rappeler sa prsence. J'aimerais mieux les nafs [Grec: panu ge ] ou
[Grec: pos dhou] des interlocuteurs de Socrate, qui au moins ne sont
que des signes de ponctuation.--Et puis ce procd du dialogue, quand
l'crivain y est si scrupuleusement fidle, est impatientant. Je
souhaiterais que l'auteur s'adresst enfin  moi-mme; je suis fatigu
de l'couter ainsi comme de profil; je me sens en tiers dans une
conversation, et je crains d'tre gnant. Le plus simple, le plus
naturel et le plus poli dans un livre destin au public, est encore de
lui parler.

[Note 15: Nouvelles de la Rpublique des Lettres.]

[Note 16: _Pluralit_, Prface.]

Sauf ces rserves, qui sont lgres, ce livre est de grand mrite. Pour
la premire fois Fontenelle y montre un certain sens du grand. Il l'a
comme malgr lui, il est vrai; car  chaque moment il fait effort pour
abaisser le sujet ou en faire oublier la majest par les finesses et les
petites grces dont il l'accompagne. Mais le sujet prend sa revanche et
quelquefois l'entrane. La description de la Lune, de Vnus, surtout de
Saturne, ne sont pas sans une certaine posie contenue, et que l'auteur
s'obstine  contenir, mais qui clate. C'est un passage presque loquent
que celui o la rotation de la terre inspire  l'auteur ce tableau
mouvant, glissant devant nos yeux, des diffrents peuples humains. En
ce mme point de l'espace o Fontenelle cause avec une grande dame, au
milieu d'un parc, la Normandie va passer, puis une grande nappe d'eau,
puis des Anglais qui causent politique, puis une mer immense, puis des
Iroquois, puis la Terre de Jesso; et voil cent aspects divers: ici ce
sont des chapeaux, l des turbans, et puis des ttes chevelues, et puis
des ttes rases; et tantt des villes  clocher, tantt des villes 
longues aiguilles qui ont des croissants, et des villes  tours de
porcelaine, et de grands pays qui ne montrent que des cabanes... Elle
est charmante cette page. Elle le serait plus encore, si l'on ne sentait
que l'auteur se contient, s'observe, se prmunit contre l'loquence par
le soin de badiner. Mon Dieu! qu'il a peur d'tre pittoresque! Et il l'a
t, malgr lui: c'est sa punition.

Et prenez garde. Elle va trs loin, sans affectation, ou avec
l'affectation d'un enjouement inoffensif, cette petite leon de
cosmographie. Il est bon aptre encore avec sa prcaution de dire qu'il
met dans les mondes qui ne sont pas la terre des habitants qui ne sont
pas des hommes. C'est prcisment cela qui forme une difficult nouvelle
dont la philosophie libre penseuse va s'emparer. Des habitants
dans toutes les plantes?--Trs probablement.--Semblables 
nous?--Assurment non! qui ont une autre nature, une autre complexion,
d'autres sens.--Plus que nous?--Il est possible.--Et alors le monde est
pour eux tout diffrent, et l'me tout autre?--Sans doute.--Et notre
vrit  nous, vrit philosophique, vrit scientifique, vrit morale,
qu'est-elle donc?--Une vrit relative, une vrit de ver de terre, qui
ne vaut pas qu'on en soit fier...--Ni qu'on y tienne?--Que voulez-vous?

C'est le _vrit en de des Pyrnes_ de Montaigne et de Pascal, mais
renouvel et agrandi, plus frappant de cette norme diffrence qu'on
sent bien qui doit exister entre nous et Saturne; et tout le XVIIIe
sicle, et Diderot comme Voltaire, vont agiter avec vhmence cet
argument du sixime sens ou du quinzime, que Fontenelle introduit le
premier, en jouant, du bout des doigts, comme il fait toujours.

La science l'avait saisi; elle ne le lcha plus. Il s'y sentait
admirablement  l'aise. Il la comprenait trs bien; il en tait
l'interprte clair et lgant auprs des gens du monde: elle lui servait
de prtexte perptuel  faire entendre sans tumulte et sans scandale
qu'avant Descartes personne n'avait eu le sens commun; elle donnait 
son scepticisme l'apparence, la dignit, et peut-tre pour lui-mme
l'illusion d'une croyance. C'tait pour lui une sret, un agrment, une
arme, et presque une doctrine. Il s'y dlassait, s'en amusait et s'en
faisait honneur. Il en enveloppait ses pigrammes, et en habillait
dcemment sa frivolit. Du reste, il en avait le got; mais il n'en
avait pas la vertu. Le savant de coeur et d'me, selon sa tournure
d'esprit, ou se cantonne dans une troite province de la science
et l'agrandit, ou cherche  entendre les rapports qui unissent les
diffrentes sciences de son temps et en tire une doctrine: il fait une
dcouverte bien prcise ou un systme bien gnral. Fontenelle lit
tout, comprend tout, ne dcouvre rien, ne gnralise rien, et fait des
rapports qui sont excellents. Il est le secrtaire gnral du monde
scientifique.--Non pas tout--fait en dilettante. Il a son but qu'il ne
perd pas de vue: persuader au monde par mille exemples que dsormais
la vrit devra tre scientifique, et que la science est la source,
dsormais trouve, de toute opinion gnrale. Le mot lui chappe, qui
porte loin. Il appelle la science _Philosophie exprimentale_.

L'auteur des _loges_ est bien le mme homme que l'auteur de l'_'Origine
des Fables_ et des _Oracles_. Seulement il a trouv un terrain solide
o il tablit sa place d'armes, et le tirailleur prudent sent dsormais
derrire lui un corps de rserve.--Il y a infiniment gagn, mme au
point de vue littraire. Il a tant t dit que ces _Eloges_ sont des
chefs-d'oeuvre, qu'on voudrait qu'ils ne le fussent point tout  fait,
pour pouvoir dire quelque chose de nouveau. Il en faut prendre son
parti: ce sont des chefs-d'oeuvre. C'est le vrai ton convenable en une
acadmie des sciences, simple, net, tranquille, grave avec une sorte de
bonhomie, sans la moindre espce de recherche soit d'loquence, soit
d'esprit. Pour la premire fois de sa vie, Fontenelle est spirituel sans
paratre y songer. Le trait, qui est frquent, est naturel  ce point
qu'il n'est pas mme dissimul. Il vient de lui-mme et dans la mesure
juste, disant prcisment ce que l'on croit, aprs l'avoir entendu,
qu'on allait dire. Tout au plus, dans les _grands_ loges, dans celui
d'un Leibniz ou d'un Malebranche, voudrait-on un peu plus de largeur, un
ton qui impost davantage, et une admiration non plus vive, mais, sans
tre fastueuse, plus dclare. Mais toutes ces courtes biographies de
laborieux chercheurs maintenant inconnus, sont de petites merveilles
de vrit, de tact et de got. Le _portrait littraire_ n'y est jamais
fait, et la figure du personnage y est vivante, individuelle, trace
d'une manire ineffaable en quelques traits. Ce sont des loges, et
rien n'y est dissimul. Ces savants sont bien l avec leurs petits
dfauts caractristiques, leur simplicit, leur navet, parfois leur
ignorance des manires et des usages, leurs manies mme, et les aliments
pess de celui-ci, et le sommeil rgl au chronomtre de celui-l. Et
ces traits ne sont qu'un art de mieux faire revivre les personnages; et
ce qui domine, sans talage du reste, et sans rien surcharger, ce sont
bien les vertus charmantes de ces laborieux: leur probit, leur loyaut,
leur labeur immense et tranquille, leur modestie, leur pit, leur
dvotion mme nave et comme enfantine, et dlicieuse en sa bonhomie,
comme celle de ce mathmaticien[17] qui disait qu'il appartient  la
Sorbonne de disputer, au Pape de dcider, et au mathmaticien d'aller
au ciel en ligne perpendiculaire. Ils sont exquis ces savants de 1715,
vivant de leurs leons de gomtrie ou d'une petite pension de grand
seigneur, sans clat, presque sans journaux, inconnus du public, formant
en Europe comme une petite rpublique dont les citoyens ne sont connus
que les uns des autres, tranquilles et simples d'allures dans leur
rgularit de quinze heures de labeur par jour, et disant quelquefois du
Rgent: Je le connais. J'ai frquent dans son laboratoire. _Oh!
c'est un rude travailleur_.--Fontenelle en vient a les aimer,
personnellement. C'tait la passion dont il tait capable. Et quelque
chose se communique  lui,  sa manire,  son style, de leur candeur,
de leur simplicit, de leur solidit, de leur vrit.

[Note 17: Ozanam.]



III

Il avait trouv la place juste qui lui convenait, entre le monde, les
lettres et les sciences. Ce gnie moyen tait bien fait pour une sorte
de situation intermdiaire. Elle convenait  ses gots aussi,  son
besoin d'tre en vue sans tre jamais trop  dcouvert. Il allait des
salons  l'Acadmie des sciences, comme du Forum aux _templa serena_, et
l'un lui tait un divertissement, agrable et ncessaire de l'autre. De
cela il se composait un bonheur dlicat, lgant et discret, qui tait
bien celui qu'il avait dfini nagure[18], quand il indiquait que le
bonheur humain ne pouvait tre qu'une absence de peine, faite d'esprit
avis, de froideur de coeur et de mesure dans l'ambition. Il alla
longtemps ainsi, comme un homme qui avait assez mnag sa monture pour
la mener loin. Il mourut de la mort qu'il avait souhaite, c'est--dire
extrmement tardive, et comme il l'avait dit, avec complaisance,
puisqu'il le rptait[19]: d'une mort douce et paisible, et par la
seule ncessit de mourir. Il avait fait beaucoup de bruit avec des
querelles littraires qui n'aboutirent  rien, et sans bruit ni
clat, il avait soulev les plus graves questions que Voltaire et
l'_Encyclopdie_ devaient remuer plus tard. Il les avait, surtout,
poses, sans paratre y prendre garde, sur le terrain le plus favorable,
les prsentant comme la Science oppose  la Foi, le Progrs oppos 
la Tradition et l'Exprience au Prjug. C'tait le XVIIIe sicle qui
devait natre de l. Il en est le pre discret et prudent. Ce qui chez
lui ne va que de la taquinerie  une demi-conviction, deviendra chez
d'autres une doctrine, et chez d'autres un enttement, et chez d'autres
encore une fureur. Il a sem, d'une main nonchalante et d'un geste
lgant, les dents du dragon.

[Note 18: _Du bonheur_.]

[Note 19: A propos de _Du Hamel_, et aussi de _Cassini_.]



LE SAGE



I

TRANSITION ENTRE LE XVIIe SICLE ET LE XVIIIe AU POINT DE VUE PUREMENT
LITTRAIRE

Il ne faut point se piquer de nouveaut quand on n'a rien trouv de
nouveau. Il a t dit un peu partout que Le Sage est le crateur du
roman raliste en France, et il a t dit, peut-tre encore plus, qu'il
formait une transition entre le XVIIe sicle et le XVIIIe sicle; et
je ne hasarderai dans cet article rien de plus que ces deux banalits,
ayant pour raison que je les crois vraies; et pour ce qui est de
donner au lecteur de l'inattendu, il faudra que ce soit pour une autre
fois.--Homme de transition entre les deux sicles, Le Sage l'est
excellemment. Tout un ct du XVIIIe sicle, Le Sage l'a ignor,
mconnu, repouss, tant il appartient  l'autre ge, et tout un ct
du XVIIIe sicle Le Sage l'a prpar, amen, press d'tre, tant il
appartient au temps o il crit. Il ne manque gure d'exprimer son
admiration et son culte pour l'ge prcdent. Lope de Vega et Calderon,
c'est--dire Corneille et Racine; car il n'y a pas  s'y tromper, malgr
ce que ces pseudonymes peuvent, avoir de surprenant; voil les dieux
qu'il ne cesse d'opposer au hros du jour. Il est classique et il est
ancien. Il est pour ceux qui parlaient comme le commun des hommes,
et il approuve Socrate, c'est--dire Malherbe, d'avoir dit que le
peuple est un excellent matre de langue[20]. Il y a de son temps cinq
ou six Fabrice qu'il ne dsigne pas autrement, mais o l'on peut
reconnatre, sans tre trs mchant, Lamotte, Fontenelle, un peu
Voltaire, et certainement Marivaux, qu'il poursuit de ses pigrammes,
dont il trouve insupportables les expressions trop recherches,
les phrases entortilles, pour ainsi dire, le langage mignon et
prcieux, les attraits plus brillants que solides, les penses
souvent trs obscures, les vers mal rims, etc.[21].--C'est
presque une affectation chez lui que de ne point vouloir tre de cette
littrature-l, ni, pour ainsi dire, de son temps. Aussi bien les
compliments que les pigrammes que reoit son cher Gil Blas comme
crivain vont  montrer  quel point Gil Blas a un style naturel et
simple, peu en usage autour de lui: Tu n'cris pas seulement avec la
nettet et la prcision que je dsirais, je trouve encore ton style
lger et enjou, lui dit le duc de Lerne. Ton style est concis et mme
lgant, lui dit le comte d'Olivars; mais je le trouve un peu trop
naturel... Sur quoi Gil Blas fait un second mmoire plein d'emphase,
qu'Olivars, homme  la mode, trouve marqu au bon coin.--Evidemment,
pour Le Sage la littrature et surtout la langue, au commencement du
XVIIIe sicle, sont sur la pente d'une rapide dcadence. Il est homme de
1660. Il n'est pas sr qu'il et crit les _Prcieuses ridicules_ et les
_Femmes savantes_; mais il les refait, discrtement,  sa manire, 
plusieurs reprises. De Fontenelle et de Marivaux le bon lui chappe, et
le mauvais l'exaspre; et de la _Henriade,_ en son _Temple de mmoire_,
malgr l'engouement d'alentour, il se moque cruellement. C'est tout 
fait un retardataire.

[Note 20: _Gil Blas_, VII, 13.]

[Note 21: _Ibid._, et X, 5.]

Notez que du sicle prcdent il en est aussi par la tournure
d'esprit, du moins par un certain tour de l'esprit. Il a l'instinct
gnralisateur. Il n'est point contestable, bien que je ne me lasse
point de protester contre l'excs o l'on a pouss cette considration,
que les hommes du XVIIe sicle aiment fort les ides gnrales, les
conceptions qui s'tendent loin et embrassent un trs grand nombre
d'objets. Dieu sait si Le Sage est philosophe; mais,  sa manire, il
aime aussi gnraliser, et sinon avoir des ides universelles, du moins
tracer des tableaux d'ensemble. Ce n'est rien moins que toute la vie
humaine qu'il encadre dans chacun de ses romans. C'est tous les toits
des maisons d'une ville, et ceux des bourgeois, et ceux des nobles, et
ceux des princes, et ceux des prisonniers, et ceux des fous, que soulve
le _Diable boiteux_; c'est toutes les conditions humaines, de dupe,
de fripon, d'colier, de bandit, de valet, de gentilhomme, d'homme de
lettres, d'homme d'tat, de mdecin, d'homme  bonne fortune, de mari
tranquille et campagnard, et la pudeur m'avertit d'en passer, que
traverse successivement _Gil Blas_. Le got du XVIIe sicle est l.
Les hommes de ce temps, ou simplement de cet esprit, aiment les grands
aspects, les perspectives vastes; il ne leur dplat pas de faire le
tour du monde en un volume; et quand ce n'est pas le monde de la pense
humaine, ou celui de l'histoire, que ce soit celui de la socit, avec
tous ses vices, tous ses ridicules et tous ses travers.

Et voyez encore de qui Le Sage procde directement, o sont ses origines
et comme ses racines littraires. Il est tout autre que La Bruyre;
mais il est n de lui. Avant d'avoir pris possession de sa pleine
originalit, il crit un livre qui est le _Chapitre de la Ville_ arrang
en petit roman fantaisiste. Aprs l'immense succs des _Caractres_,
cent imitations ou contrefaons du livre  la mode se succdrent. La
centime, et la meilleure, c'est le _Diable boiteux_. Autre style, et un
cadre, mais mme procd. Quel est celui-ci?... Et celui-l?... C'est un
homme qui... et des portraits; et, pour varier, entre les portraits,
des anecdotes, des actualits, des _nouvelles  la main_. Comparez aux
_Lettres Persanes_. Dans celles-ci, des portraits encore, sans doute,
mais, plus souvent, des ides, des discussions, des vues, des paradoxes,
des espigleries, et, tout compte fait, plus de pamphlet que de tableau
de moeurs; et dans Duclos il en sera de mme, et aussi dans les romans
de Voltaire, et c'est bien l qu'est la diffrence entre les
deux sicles, celui des moralistes et celui des penseurs. Trs
naturellement, quand on lit Le Sage, c'est plutt  ce qui prcde qu'on
songe, qu' ce qui suit.

Et s'il n'en tait que cela, Le Sage ne serait pas une transition entre
les deux ges, mais appartiendrait tout simplement au prcdent. Il
est vrai; mais  ct de ces inclinations d'esprit qui en font un
contemporain de La Bruyre, et comme derrire elles et plus au fond, Le
Sage en a d'autres, par o il tend vers une toute autre date, un peu
trop mme peut-tre, et c'est ce qu'on verra par la suite.



II

LE RALISME DANS LE SAGE

Ce n'est pas encore indiquer par o Le Sage est de son temps que le
considrer comme raliste. Presque au contraire. Le ralisme en effet a
son germe dans l'Ecole de 1660, en ce que cette cole a t un retour au
naturel,  l'observation exacte, au got du rel, et une raction trs
violente contre le genre romanesque. Le ralisme remplit les satires de
Boileau, les comdies de Molire, le _Roman bourgeois_ de Furetire,
aim de Boileau, et les _Caractres_ de La Bruyre. En 1715, le ralisme
n'est point une nouveaut, c'est une tradition, et bien plus novateurs
seront ceux qui de la sphre des faits se jetteront dans celles
des ides et des systmes, ce qui souvent sera encore un retour au
romanesque par une autre voie.--Le Sage, homme trs peu prtentieux du
reste, et modeste dans ses ambitions littraires, ne fait donc, ou ne
croit faire, que ce qu'on faisait avant lui. Il regarde, il observe, il
collectionne, et il crit des caractres avec l'assaisonnement d'un
roman comique. Seulement, si,  proprement parler, il n'invente rien,
il apporte dans l'art raliste sa nature propre, et il se trouve que
cette nature est comme merveilleusement approprie  cet art, ne le
dpasse pas, ne reste point en de, s'y accommode et le remplit
exactement. Le Sage est n raliste par got de l'tre, par capacit
de le devenir, et par impuissance d'tre autre chose. Il l'est plus
qu'minemment; il l'est exclusivement.

Le ralisme est d'abord curiosit et bonne vue. Personne n'a t plus
curieux que Le Sage, et n'a vu plus juste dans le monde o il lui tait
permis de regarder.--Mais ce monde n'tait pas le trs grand monde,
et ce n'tait pas un gentilhomme de lettres que Le Sage. Trs honnte
homme, et mme presque hroque dans sa probit, encore est-il qu'il n'a
gure frquent que dans les thtres, dans les cafs et chez les petits
bourgeois.--Prcisment! Je ne dirai pas tout  fait: C'est ce qu'il
faut, mais je dirai, presque: ce n'est pas une mauvaise condition ni un
mauvais point de vue pour le raliste. Le plus haut monde et le plus bas
sont tout aussi rels que le moyen; je le sais sans doute, et il n'est
pas mauvais de le rpter; et, pourtant l'art raliste a deux cueils
dont le premier est de trop s'enfoncer dans la sentine humaine, et
l'autre de vouloir peindre les sommets brillants. Tel grand raliste
moderne, Balzac, a chou piteusement  vouloir faire des portraits de
duchesses, et tel autre moins grand, trs bien dou encore, Zola, a
dnatur le ralisme  s'obstiner dans la peinture cruelle de tous les
bas-fonds. C'est que l'art est toujours un choix, et par consquent une
exclusion. C'est sa raison d'tre. S'il tait la reproduction exacte de
la nature tout entire, il ne s'en distinguerait pas. Il s'en distingue,
avant tout, en ce qu'il est moins complet qu'elle. Il consiste, avant
tout,  la voir d'un certain point de vue, bien choisi, ce qui est n'en
voir qu'une portion. Or l'art raliste, comme tout autre, est un point
de vue, et comme tout autre, dcoupe dans l'ensemble des choses la
circonscription qui lui est propre. Mais laquelle, puisque ce dont il se
pique, de par son nom mme, est de nous donner la vrit mme des moeurs
humaines?

La vrit des moeurs humaines, pour l'art raliste, ne pourra tre que
la _moyenne_ des moeurs humaines, et son point de vue devra tre pris
 mi-cte. Pour le sens commun, qui se marque  l'usage courant de
la langue, la ralit c'est ce qui frappe le plus souvent et comme
assidment nos regards. Un grand homme, comme Napolon, est parfaitement
rel; seulement il ne semble pas l'tre. Du seul fait de sa grandeur il
est lgendaire, relgu, mme en un entretien populaire, dans le domaine
du pome pique.--Et il en est tout de mme d'un sclrat hors de la
commune mesure: il est vrai, et parat tre imaginaire. Remarquez que
vous l'appelez un _monstre_: vous le mettez, quoiqu'il en soit aussi
bien qu'un autre, en dehors de la nature. Par une sorte de ncessit
rationnelle, qui pour l'artiste devient une loi de son art, qui dit
ralit--chose singulire mais incontestable--ne dit donc pas toute la
ralit, mais ce qui, dans le rel, parat plus rel, parce qu'il est
plus ordinaire. L'art raliste, comme un autre art, et prcisment parce
qu'il est un art, aura donc ses limites, en haut et en bas, et devra
s'interdire la peinture des caractres trop particuliers soit par
leur lvation, soit par leur bassesse, soit, simplement, par
leur singularit. Or Le Sage tait, par sa situation dans la vie,
admirablement plac pour observer, sans effort et naturellement, les
limites de cet art. Il ne le crait point; et souvent il en semble le
crateur; moins parce qu'il l'inventait, que parce que cet art semblait
invent pour lui. Il ne devait gure songer  peindre les cratures
d'exception, ou seulement les hommes d'un monde lev et raffin; car,
petit bourgeois modeste, timide mme,  ce qu'il me semble, et un peu
farouche, il ne faisait gure que passer dans les salons, parfois mme
un peu plus vite qu'on n'et dsir. Il ne devait pas se plaire dans la
peinture des trop vils coquins; car il tait trs honnte homme, et,
notez ce point, trs rassis d'imagination et trs simple d'attitudes,
n'ayant point, par consquent, ou ce got du vice qui est un travers de
fantaisie dprave chez certains artistes d'ailleurs bonnes gens, ou
cette affectation de tenir les sclrats pour personnages potiques, qui
est dmangeaison purile de scandaliser le lecteur naf chez certains
artistes d'ailleurs trs rguliers et trs bourgeois.--Restait qu'il ft
un bon raliste en toute sincrit et franchise, sans cart ni invasion
d'un autre domaine, et bien chez lui dans celui-l.

Voil pourquoi il semble avoir invent le genre. Ses prdcesseurs,
en effet, ne le sont pas si purement. D'abord ils le sont moins
_essentiellement_ qu'ils ne le sont par raction contre les romanesques
qui les prcdaient eux-mmes. Et puis ils le sont avec quelque mlange.
Les uns, comme Boileau, le sont avec une intention satirique, et c'est
cela, sans doute, mais ce n'est pas tout  fait cela. Le ralisme est
une peinture dont le lecteur peut tirer une satire, mais dont il ne faut
pas trop que l'auteur fasse une satire lui-mme, auquel cas nous serions
dj dans un autre genre, tenant un peu du genre oratoire, lequel est
prcisment un des contraires du ralisme. L'intention satirique n'est
pas moins marque dans La Bruyre, dans Furetire. Ai-je besoin de dire
que quand nous donnons Racine pour un raliste, nous ne cdons point
 un got de paradoxe ou de taquinerie, et croyons avoir raison; mais
qu'encore ce n'est qu'en son fond que Racine est raliste, par son got
du vrai, du prcis, et du naturel, et de la nature; et que sur ce fond,
qui du reste est un de ses mrites, il a mis et sa posie, qui est d'une
espce si dlicate et prcieuse, et son got d'une certaine noblesse de
sentiments, de moeurs et de langage, une sorte d'air aristocratique qui
se rpand sur son oeuvre entire. Racine est un raliste qui est pote
et qui est homme de cour.--Le Sage est raliste sans aucun de ces
mlanges. Il l'est comme un homme qui non seulement a le got de la
ralit, mais l'habitude de ces moeurs, moyennes qui sont la matire
mme du ralisme.

Pour tre un bon raliste, il ne faut pas seulement l'habitude et le
got des moeurs moyennes, il faut presque une moralit moyenne
aussi, dans le sens exact de ce mot, et sans qu'on entende par l un
commencement d'immoralit. Il faut n'avoir ni ce lger got du vice,
vrai ou affect, dont nous avions l'occasion de parler plus haut, ni
un trop grand mpris, ou du moins trop ardent, des bassesses et des
vulgarits humaines. Philinte et t bon raliste, lui qui voit ces
dfauts, dont d'autres murmurent, comme vices unis  l'humaine nature,
et qui estime les honntes gens sans surprise, et dsapprouve les autres
sans tonnement.--Il faut remarquer qu'une certaine lvation morale
donne de l'imagination, tant probablement elle-mme une forme de
l'imagination. Un Alceste qui crit fait les hommes plus mauvais qu'ils
ne sont, par horreur de les voir mauvais. Tels La Rochefoucauld, ou mme
La Bruyre, et encore Honor de Balzac. Ils prennent un plaisir amer 
montrer les sclratesses des hommes pour se prouver  eux-mmes, avec
insistance et obstination chagrine,  quel point ils ont raison de les
mpriser. Et nous voil dans un genre d'ouvrage qui s'loigne de la
ralit, qui donne dans les conceptions imaginaires.--L'inverse peut se
produire, et tel esprit dlicat, par got d'lvation morale, fermera
les yeux aux petitesses humaines, s'habituera  ne les point voir,
et peindra les hommes plus beaux qu'ils ne sont. Une partie de
l'imagination de Corneille est dans sa haute moralit, ou sa moralit
tient  son tour d'imagination; car que la morale rentre dans
l'esthtique ou que l'esthtique tienne  la morale, je ne sais, et ici
il n'importe.

Eh bien, le bon Le Sage nest ni un Corneille ni un La Rochefoucauld. Il
est tranquille dans une conception de la nature humaine o il entre du
bien et du mal, qui, certes, se distinguent l'un de l'autre, mais ne
s'opposent point l'un  l'autre violemment, et n'ont point entre eux
un abme. Vous le voyez trs bien crivant une bonne partie des
_Caractres_, avec moins de finesse et de force; mais vous ne le voyez
point du tout y ajoutant le chapitre des _Esprits forts_, essayant de
se faire une philosophie, d'affermir en lui une croyance religieuse,
mettant trs haut et prenant trs srieusement sa fonction et sa mission
de moraliste. Non, sans tre un simple baladin, comme Scarron, il
n'a pas une vive proccupation morale qui circule au travers de ses
imaginations et qui les dirige, comme La Bruyre ou comme Rabelais.
C'est pour cela qu'il est si vrai. Point de cette amertume qui force le
trait et noircit les peintures. Il n'en a gure que contre certaines
classes de gens qui apparemment l'ont maltrait, les financiers, les
comdiens et comdiennes. Ailleurs il est tranquille. Il peint les
coquins sans complicit, certes, mais sans horreur, et, pour cela, les
peint trs juste. Il ne se refuse point du tout  voir des honntes gens
dans le monde, des hommes bons et charitables, mme de bonnes femmes,
dvoues et simples, et il les peint sans plus de complaisance, ni
d'ardeur, ni d'tonnement, trs juste ici encore, et du mme ton
placide. Mais o il excelle, c'est  voir et  bien montrer des hommes
qui sont du bon et du mauvais en un constant mlange, et qu'il ne
faudrait que trs peu de chose pour jeter sans retour dans le mal, ou
sans dfaillance prvue, dans le bien. C'est en cela qu'il est plus
capable de vrit que personne. La ralit ne se dforme point en
passant  travers sa conception gnrale de la vie; parce que de
conception gnrale de la vie, je crois fort qu'il n'en a cure. Est-il
pessimiste ou optimiste? Soyez sr que je n'en sais rien, ni lui non
plus. Croit-il l'homme n bon, ou n mauvais? Il n'en sait rien, et
comme, au point de vue de son art, il a raison de n'en rien savoir! Il
voit passer l'homme, et il a l'oeil bon, et cela lui suffit trs bien.
Il nous le renvoie, comme ferait un miroir qui, seulement, saurait
concentrer les images, aviver les contours, et rafrachir les couleurs.
--Mais cela revient presque  dire, ou mne  croire que le bon
raliste ne doit pas avoir de personnalit.--Ce ne serait point une
ide si fausse. L'art raliste est la forme la plus impersonnelle de
l'art, celle o l'artiste met le moins de lui-mme, et se soumet le plus
 l'objet. On est toujours quelqu'un, sans doute; mais la personnalit
de l'un peut tre dans ses passions, et alors, comme artiste, il sera
lyrique, ou lgiaque, ou orateur; et la personnalit de l'autre peut
tre dans ses apptits, et alors il ne sera pas artiste du tout;--c'est
le cas du plus grand nombre;--et la personnalit de celui-ci peut tre
dans sa curiosit, dans son intelligence, et dans son got de voir
juste, et alors, comme artiste, il sera raliste. Et c'est le cas de Le
Sage, qui n'a pas une personnalit trs marque, qui semble n'avoir eu
ni passion forte, ni got dcid, ni systme, ni ide fixe, ni manie,
ni vif amour-propre, ni grande vanit, et qui pour toutes ces raisons
n'tait quelqu'un que par les yeux, que par l'habitude d'observer et
par le got (aid du besoin de vivre) de consigner ses observations.



III

L'ART LITTRAIRE DE LE SAGE

Tout cela est tout ngatif. C'est de quoi viter les cueils de l'art
raliste: ce n'est pas de quoi y bien faire. Le Sage avait mieux pour
lui qu'une absence de dfauts. Il avait d'abord, ce qui me parat le
mrite fondamental en ce genre d'ouvrages, un trs grand bon sens.

Quand les hommes--car ds qu'il s'agit d'art raliste il ne faut gure
songer  avoir des lectrices--quand les hommes s'prennent d'art
raliste, c'est par un dsir assez rare, mais qui leur vient
quelquefois, par raction, dgot d'autre chose, ou seulement caprice,
de trouver le vrai dans un ouvrage d'imagination. Le cas se prsente.
Nous aimons successivement toutes choses, en art, et mme la vrit.
Mais voyez comme pour l'auteur il est malais de contenter ce got
particulier. Les termes de son programme sont apparemment, et mme plus
qu'en apparence, contradictoires. Il doit imaginer des choses relles.
Et ceci n'est pas jeu d'antithse de ma part. Il est bien exact que nous
demandons au romancier raliste des inventions et non absolument des
choses vues, des crations de son esprit, et non des faits divers; mais
inventions et crations qui donnent, plus que choses vues et faits
divers, la sensation du rel. Et je crois que pour aboutir, ce qu'il
faut  notre artiste, c'est un peu d'imagination dans beaucoup de bon
sens; un peu d'imagination, une sorte d'imagination lgre et facile,
qui est surtout une facult d'arrangement,--et beaucoup de bon sens,
c'est--dire de cette facult qui voit comme instinctivement les limites
du possible, du vraisemblable, et celles de l'extraordinaire et du
chimrique,

Nous appelons homme de bon sens dans la vie celui qui sait prvoir et
qui se trompe rarement dans ses prvisions, et nous disons que cet homme
a le sens du rel. Qu'est-ce  dire sinon qu'il a une ide nette de
la moyenne des choses? Car l'inattendu et l'extraordinaire aussi sont
rels, et le trompent quand ils surviennent; seulement il nous semble
qu'ils ont tort contre lui, parce qu'ils sont en dehors des coups
habituels, et qu'on aurait tort de parier pour eux. L'homme de bon sens
est celui qui ne met pas  la loterie. De mme en art l'homme de bon
sens est celui qui aura le sens du rel, c'est--dire de cette moyenne
des moeurs humaines que nous avons vu qui est la matire du ralisme. Ce
bon sens en art est fait de tranquillit d'me, d'absence de parti pris,
de modration, d'une sorte d'esprit de justice aussi, a ce qu'il me
semble, et d'une certaine rpugnance  trancher net,  dclarer un homme
tout coquin, ce qui est toujours lui faire tort, ou impeccable, ce
qui est toujours exagrer. Cet art n'est point fait d'observations et
d'enqute; ne nous y trompons pas. Il s'en aide, mais il n'en dpend
point. Car on peut tre observateur trs injuste, et voir avec iniquit.
Personne n'a plus observ que notre Balzac, et ses observations taient
soumises  une imagination, et  une passion qui les dformaient 
mesure qu'il les faisait. C'est ce qui me fait dire que le bon sens est
le fond mme du vrai raliste.

Le Sage avait cette qualit pleinement. Balzac est comme effray devant
ses personnages; Le Sage est familier avec les siens. Il semble leur
dire: Je vous connais trs bien; car je sais la vie. Vous ne dpasserez
gure telle et telle limite; car vous tes des hommes, et les hommes ne
vont pas bien loin dans aucun excs. Vous serez des friponneaux; car il
n'y a gure de bandits; et vertueux avec sobrit; car il n'y a gure
de saints dans le monde. Et vous ne serez pas trs btes; car la btise
absolue n'est point si commune; et vous n'aurez pas de gnie; car il est
trs rare. Et vous ne serez point maniaques; car c'est encore l une
exception, et les tres exceptionnels ne me semblent pas vrais. Si vous
le deveniez, je serais trs tonn, et je ne m'occuperais plus de vous.

Et c'est ainsi qu'il procde, ds le principe. Son _Turcaret_ est bien
remarquable  cet gard. Le sujet est d'une audace inoue pour le temps,
et la modration est extrme dans la manire dont il est trait. Pour la
premire fois dans une grande comdie, le public verra en scne un gros
financier voleur, et pour la premire fois une fille entretenue, et
pour la premire fois un favori de fille. Les trois tmrits de notre
thtre contemporain sont hasardes, toutes trois ensemble, du premier
coup, en 1709, tant il est vrai que c'est bien de Le Sage (en y
ajoutant, si l'on veut, Dancourt) que date la littrature raliste et
moderne.--Mais ces trois tmrits, il n'y avait gure que Le Sage qui
les pt faire passer. Ce n'est point qu'il attnue, qu'il tourne les
difficults; non, mais il les sauve  force de naturel,  force de n'en
tre ni effray lui-mme, ni chauff. On ne s'aperoit pas qu'il est
hardi, parce qu'il est hardi sans dclamation. Tout y est bien qui doit
y tre, dans ce drame: braves gens ruins par le financier, financier
pill par une coquette, coquette plume par qui de droit; c'est
un monde abominable. Voyez-vous l'auteur du XIXe sicle, qui, cent
cinquante ans aprs Le Sage du reste, dcouvre ce monde-l, et ose
l'exposer au jour. Il sera comme tourdi de son audace et, dans son
motion, il la forcera; chaque trait sera d'une amertume atroce;
l'oeuvre sera d'un bout  l'autre brutale et cruelle et navrante;
il n'y aura pas une ligne qui ne nous crie: quels tres puissamment
abjects, et quelle puissante audace il y a  les peindre!--et de tout
cela il rsultera une grande fatigue pour nous, comme de tout ce qui est
guind et tendu.--Tout naturellement, et non point par timidit, car
s'il et t timide, c'est devant le sujet qu'il et recul, Le Sage
borne sa peinture  la ralit,  l'aspect ordinaire des choses. Ces
monstres sont des monstres trs bourgeois, parce que c'est bien ainsi
qu'ils sont dans la vie relle.--Cette coquette est d'une inconscience
nave qui n'a rien de noir, rien surtout de calcul pour l'effet et
pour le frisson; elle est abjecte et bonne femme; elle a perdu tout
scrupule et n'a point perdu toute honntet; car, notez ce point, elle
est capable encore d'tre blesse de la perversit des autres: Ah!
chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un tel procd. C'est la
vrit mme.--Et ce Turcaret! Comme cela est de bon sens de n'avoir pas
dissimul sa sclratesse, de l'avoir montr voleur et cruel, mais de
n'avoir pas insist sur ce point, et de l'avoir montr beaucoup plus
ridicule que mprisable. C'est connatre les limites de la comdie,
dit-on. Oui, et c'est surtout connatre le train du monde. Sclrat,
un tel homme l'est de temps on temps, quand l'occasion s'en prsente;
burlesque, il l'est sans cesse, dans toute parole et dans tout geste, et
de toute sa personne et de toute la suite naturelle de sa vie. C'est
ce que nous voyons de lui  tout moment; c'est en quoi il est rel,
c'est--dire dans le continuel dveloppement et non dans l'accident de
non tre.--Tous ces personnages ont comme une vie facile et simple. Ils
n'ont pas une vie intense, ce qui, je crois, est chose assez rare. Ils
vivent comme vous et moi. Ils posent aussi peu que possible; ils n'ont
pas d'attitudes. C'est au point que _Turcaret_ est comme un drame qui
n'est point thtral. S'il plat mieux (de nos jours surtout)  la
lecture qu'aux chandelles, c'est probablement pour cela.

_Gil Blas_ est tout de mme. C'est le chef-d'oeuvre du roman raliste,
parce que c'est l'oeuvre du bon sens, du sens juste et naf des choses
comme elles sont. Petits filous, petits dbauchs, petites coquines,
petits hommes d'Etat, petits grands hommes, petits hommes de bien
aussi, et capables de petites bonnes actions, il n'y a pas un genre de
mdiocrit dans un sens ou dans un autre, qui ne soit vivement marqu
ici, et pas un genre de grandeur qui n'en soit absent. L'impression est
celle d'un tour que l'on fait dans la rue.

--Et par consquent cela ne vaut gure la peine d'tre
rapport.--Pardon, mais fermez les yeux, et, un instant, regardant dans
le pass, retracez-vous  vous-mme votre propre vie. C'est prcisment
cette impression de mdiocrit trs varie que vous allez avoir. Cent
personnages trs ordinaires, dont aucun n'est un hros, ni aucun un
gredin, tous avec de petits vices, de petites qualits et beaucoup de
ridicules; cent aventures peu extraordinaires o vous avez t un peu
tromp, un peu froiss, un peu ennuy, o parfois vous avez fait assez
bonne figure, dont quelques-unes ne sont pas tout  fait  votre
honneur, et sans la bourreler, inquitent un peu votre conscience: voil
ce que vous apercevez.--Rendre cela, en tout naturel, sans rien forcer,
vous donner dans un livre cette mme sensation, avec le plaisir de la
trouver dans un livre et non dans vos souvenirs personnels, que vous
aimez assez  laisser tranquilles, voil le talent de Le Sage. Son hros
c'est vous-mme; mettons que c'est moi, pour ne blesser personne, ou
plutt pour ne pas me dsobliger moi non plus, c'est tout ce que je sens
bien que j'aurais pu devenir, lanc  dix-sept ans  travers le monde,
sur la mule de mon oncle.

Gil Blas a un bon fond; il est confiant et obligeant. Il s'aime fort et
il aime les hommes. Il compte faire son chemin par ses talents, sans
lser personne. Nous avons tous pass par l. Et le monde qu'il traverse
se charge de son ducation pratique, trs nglige. C'est l'ducation
d'un coquin qui commence. On va lui apprendre  se dlier, et  se
battre, par la force s'il peut, par la ruse plutt. Une dizaine de
msaventures l'avertiront suffisamment de ces ncessits sociales. Mais
remarquez que ces leons, Le Sage ne leur donne nullement un caractre
amer et dsolant. Le pessimisme, la misanthropie, ou simplement l'humeur
chagrine consisteraient  montrer Gil Blas tombant dans le malheur du
fait de ses bonnes qualits Il y tombe du fait de ses petits dfauts. Il
est vol, dup et mystifi parce qu'il est vaniteux, imprudent, tourdi;
parce qu'il parle trop, ce qui est tourderie et vanit encore; et ainsi
de suite, jusqu'au jour o il est guri de ces sottises, et un peu trop
guri, je le sais bien, mais non pas jusqu' tre jamais profondment
dprav.--Car ici encore la mesure que le bon sens impose serait
dpasse. Il faut que l'ducation du coquin soit complte, mais ne
donne pas tous ses fruits, parce que c'est ainsi que vont les choses 
l'ordinaire. Ce serait ou dclamation ou conception lugubre de la vie
que de faire commettre  Gil Blas, dsormais instruit, de vritables
forfaits. Ce serait dire d'un air tragique: Voil l'homme tel que la
vie et la socit le font. Eh! non! sur un caractre de moyen ordre
elles ne produisent pas de si grands effets, nous le savons bien. Elles
peuvent pervertir, elles ne dpravent point. C'est merveille de vrit
que d'avoir laiss  Gil Blas, une fois pass du ct des loups, un
reste de navet et de candeur. Disgraci, mais sa disgrce ignore
encore, il rencontre une de ses cratures, qui se rpand en actions de
grces et en protestations de dvouement. Et le bon Gil Blas confie
son chagrin  cet ami si cher, lequel aussitt prend un air froid et
rveur et le quitte brusquement. Et Gil Blas a un moment de surprise,
comme s'il ne connaissait point encore les choses. Toujours le mot de
la Comtesse: Ah! chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un tel
procd. Il reoit encore des leons d'immoralit; il peut en recevoir
encore. Les plus mauvais d'entre nous en recevront jusqu'au dernier
jour, et Dieu merci!

Et si l'exprience durcit peu  peu son coeur et dtruit ses scrupules,
elle affine son intelligence, et par l, tout compte fait, le ramne aux
voies de la raison. Tant d'aventures lui font dsirer le repos, et tant
de batailles et de ruses, une vie simple et calme.--Mais voyez encore
ce dernier trait. N'est-ce point une ide trs heureuse que d'avoir
ramen Gil Blas de sa retraite sur le thtre des affaires? Il est
tranquille, il a vu le fond des choses; et il s'est dit: cultivons
notre jardin; et il le cultive. Il se croit sage; mais dans cette
sagesse la ncessit entrait pour beaucoup, sans qu'il s'en doutt. Le
prince qu'il a servi monte sur le trne. Notre homme revient  Madrid,
sans prcipitation  la vrit, sans ardeur, et comme retenu par ce
qu'il quitte. Mais une fois  la cour, une fois post sur le passage du
Roi dont il attend un regard, il confesse honteusement qu'il ne peut
repartir: _Afin que Scipion n'et rien  me reprocher_, j'eus la
_complaisance_ de continuer le mme mange _pendant trois semaines_. On
sent ce que c'est que cette complaisance. Il reviendra plus tard 
son jardin, sans doute; mais il tait naturel qu'il et au moins une
rechute. La conversion d'un ambitieux est-elle vraisemblable, qu'il
n'ait t relaps au moins une fois?

Tout cela est bien juste et bien pntrant, sans la moindre affectation
de profondeur. Il y a, je l'ai dit, une certaine imagination qui se
mle  ce bon sens,  cette vue juste de la condition humaine. C'est
l'imagination du pote comique. Elle est trs difficile  dfinir,
n'tant, pour ainsi dire, qu'une demi-facult d'invention. Elle
consiste, ce me semble,  _vivifier l'observation--et  lier entre elles
les observations_, ce qui n'est encore rien dire, mais nous met sur la
voie. Le pote comique observe les hommes, qui se prsentent toujours 
nous en leur complexit, c'est--dire dans une certaine confusion. Pour
les mieux voir, il dbrouille, il distingue, il analyse; il essaye de
saisir la qualit ou le dfaut principal de chacun d'eux, de l'isoler
de tout le reste, et de le considrer  part. Cela fait, s'il a de
bons yeux, il peut tracer _le portrait d'une facult abstraite_,
de l'avarice, de l'ambition, de la jalousie, ou de l'avare, de
l'ambitieux , du jaloux, ce qui est absolument la mme chose.--S'il
s'arrte l, il n'est qu'un moraliste, une manire de critique des
caractres, nullement un artiste. S'il va plus loin, si ce produit
de son analyse, sec et dcharn, s'entoure comme de lui-mme, en son
esprit, d'une foule de particularits, de dtails, qui s'y accommodent,
le compltent, l'largissent, qu'est-il arriv? C'est que l'imagination
est intervenue; c'est que cette complexit de l'tre humain, notre
pote, aprs l'avoir dtruite par l'analyse, l'a rtablie par une sorte
de facult cratrice qui est le don de la vie; l'a rtablie moins riche
 coup sr qu'elle n'est dans la ralit; l'a rtablie dans les limites
de l'art, qui tant toujours choix est toujours exclusion; l'a rtablie
juste assez incomplte encore pour qu'elle soit claire; mais enfin l'a
reconstitue.--C'est ce que j'appelle vivifier l'observation.--C'est
ce que le pote comique doit savoir faire. C'est ce que Le Sage fait
excellemment.

Ses personnages vivent. Ils se meuvent devant ses yeux; il les voit
circuler et se promener par le monde. Voit-il bien le fond de leur me?
Il faut reconnatre, et on l'a dit avec raison, que sa psychologie n'est
point bien profonde. Mais, sans vouloir prtendre que c'est un mrite,
je crois pouvoir dire que dans le genre qu'il a adopt c'est un air de
vrit de plus. Il ne voit pas le fond de ces mes, parce que les
mes de ces hros n'ont aucune profondeur. Il n'y a pas  faire la
psychologie d'un intrigant, d'une roue et de son associ, d'un garon
de lettres moiti valet, moiti truand, d'un archevque beau diseur,
d'un ministre qui n'est qu'un politicien et un faiseur d'affaires. Les
mes moyennes, voil, encore un coup, ce qu'tudie Le Sage; et les mes
moyennes sont, de toutes les mes, celles qui sont le moins des mes.
Celles des grands passionns, celles des hommes suprieurs, celles des
solitaires, qui au moins sont originales, celles des hommes du bas
peuple, o l'on peut tudier les profondeurs secrtes, et les singuliers
aspects et les forces inattendues de l'instinct, demandent un art
psychologique bien plus pntrant.

--Autant dire que l'art qui veut donner la sensation du rel ne donne
que la sensation de la mdiocrit.--Sans aucun doute; seulement la
mdiocrit vraie, bien vivante, parlante, et o chacun de nous reconnat
son voisin est infiniment difficile  attraper, et Le Sage, autant,
si l'on veut, par ce qui lui manquait, que par ses qualits, tait
merveilleusement habile  la saisir: et je ne dis pas qu'il n'y ait un
art suprieur au sien, je dis seulement que ce qu'il a entrepris de
faire, il l'a fait  merveille. En quelque affaire que ce soit, ce n'est
pas peu.

Je dis encore qu'il avait l'art, non seulement de vivifier les
observations, mais de lier entre elles les observations. C'est d'abord
la mme chose, et ensuite quelque chose de plus. C'est d'abord avoir ce
don de la vie qui, de mille observations de dtail, cre un personnage
vivant, c'est ensuite inventer des circonstances, des incidents, vrais
eux-mmes, et qui, de plus, servent  montrer le personnage dans la
suite et la succession des diffrents aspects de sa nature vraie. On
peut dire que c'est ici que Le Sage est inimitable. Les aventures de
Gil Blas sont innombrables; toutes nous le montrent, et semblable
 lui-mme, et sous un aspect nouveau. Il y a l et un don de
renouvellement et une sret dans l'art de maintenir l'unit du type qui
sont merveilleux. De ces histoires si nombreuses, si diverses, aucune ne
dpasse le personnage, ne l'absorbe, ne le noie dans son ombre. Il
en est le lien naturel, et aussi il est comme port par elles, comme
prsent par elles  nos yeux tantt dans une attitude, tantt dans une
autre; elles le font comme tourner sous nos regards, sans que jamais
l'attention se dtache de lui, et de telle sorte, au contraire, qu'elle
y soit sans cesse ramene d'un intrt nouveau.--Et avec quel sentiment
juste de la ralit, encore, pour ce qui est du train naturel des
choses! Elles ne se succdent, ces aventures, ni trop lentement, ni trop
vite. Par un art qui tient  l'arrangement du dtail et qui est rpandu
partout sans tre particulirement saisissable nulle part, elles
semblent aller du mouvement dont va le monde lui-mme. On ne trouve
l ni la prcipitation amusante, mais comme essouffle, et qu'on sent
factice, du roman de Ptrone, ni cette lenteur, amusante aussi, et ce
divertissement perptuel des digressions, qui est un charme dans Sterne,
mais qui nous fait perdre pied, pour ainsi dire, nous loigne dcidment
du rel, et nous donne bien un peu cette ide, qui ne va pas sans
inquitude, que l'auteur se moque de nous. Le Sage a tellement le sens
du rel que jusqu' la succession des faits et le mouvement dont ils
vont a l'air, chez lui, de la dmarche mme de la vie.

Les pisodes mme, les aventures intercales, qui sont une mode du temps
dont il n'est aucun roman de cette poque qui ne tmoigne, ont un air de
vrit dans le _Gil Blas_. Ils suspendent l'action et la reposent, juste
au moment o il est utile. Au milieu de toutes ses tribulations, le
hros picaresque s'arrte un instant, avec complaisance,  couter un
roman d'amour et d'estocades, et s'y dlasse un peu. On sent qu'il en
avait besoin. On sent que ce sont l comme les rves de Gil Blas entre
deux affaires ou deux msaventures. Il a pris plaisir  se raconter 
lui-mme une histoire fantastique et consolante de beaux cavaliers et
de belles dames, au bord du chemin, en trempant des crotes dans une
fontaine, pour ne pas manger son pain sec. Il a fait trve ainsi au
rel. Nous lui en savons gr.

Et notez que Le Sage, avec un got trs sr, et pour bien marquer
l'intention, ne met ces histoires-l que dans les pisodes. Ce sont
choses qui se disent dans les conversations, que ses personnages se
racontent pour s'merveiller et se dtendre. L'auteur n'en est pas
responsable. Lui se rserve la ralit.--Notez encore qu' mesure que
le roman avance, ces pisodes sont moins nombreux. L'action, sans se
prcipiter, domine, prend le roman tout entier. Cela veut dire qu'
mesure qu'il arrive aux grandes affaires, et aussi  la maturit, Gil
Blas rve moins, ou rencontre moins de rveurs sur sa route; et c'est la
mme chose; et sa pense est moins souvent traverse de Dons Alphonse et
d'Isabelle. Adieu les belles quipes d'amour, mme en conversation ou
en songes; et c'est encore le train vritable de la vie: car il faut
toujours en revenir  cette remarque; et le roman se termine par la plus
bourgeoise et la plus tranquille des conclusions.

C'est en quoi il est bien compos,  tout prendre, ce roman, quoi qu'on
en ait pu dire. Qu'on observe qu'il semble quelquefois recommencer
(comme la vie aussi a des retours), qu'il n'y a pas de raison ncessaire
pour qu'il ne soit pas plus court ou plus long d'une partie, je le veux
bien; mais il est bien li, et il est en progression, et il s'arrte sur
un dnouement naturel, logique, et qui satisfait l'esprit. Il est d'une
ordonnance non rigoureuse, mais sre, facile et o l'on se retrouve
aisment. Dans quelle partie du livre se trouve telle scne
caractristique? D'aprs l'ge de Gil Blas, et la tournure d'esprit
particulire chez lui qu'elle suppose, vous le savez, sans rouvrir le
livre. Voil la marque.--Et surtout, ce qui est art de composition
suprieure encore, l'impression gnrale est d'une grande unit.
Ignorez-vous que les _Penses_ de Pascal et les _Maximes_ de La
Rochefoucauld sont livres mieux composs, tels qu'ils sont par la
volont ou contrairement au dessein de leurs auteurs, que tel livre
bien dispos, bien _arrang_, bien symtrique et o l'unit et la
concentration de pense font dfaut; parce que toutes les ides des
_Maximes_ et des _Penses_ se rapportent et se ramnent  une grande
pense centrale, gravitent autour d'elle, et parce qu'elles y tendent,
la montrant toujours?-- un degr infrieur il en est de mme de _Gil
Blas_. Il y a dans ce livre une conception de la vie, que chaque page
suggre, rappelle, dessine de plus en plus vivement en notre esprit, et
que la dernire complte. Cette conception n'est point sublime; elle
consiste  penser que l'homme est moyen et que la vie est mdiocre, et
qu'il faut peindre l'un et raconter l'autre avec une grande tranquillit
de ton et d'un style trs naturel et trs uni, ce qui revient  dire que
dans la pratique il faut prendre l'un et l'autre avec une grande galit
d'humeur et une grande simplicit d'attitude. La vie (c'est Le Sage
qui me semble parler ainsi) est une plaisanterie mdiocre, et, aux
plaisanteries de ce genre, il y a ridicule  le prendre trop bien ou
trop mal; il ne faut tre ni assez sot pour en trop rire, ni assez
sot pour s'en fcher.--Voil une belle philosophie!--Je n'ai pas dit
qu'elle ft belle, je dis que c'en est une, et que ce livre l'exprime
fort bien, d'o je conclus qu'il est bien fait.



IV

LE SAGE PLUS VULGAIRE

Et,  y regarder de trs prs, Le Sage a-t-il bien song  tout cela, et
est-il bien le philosophe mme de moyen ordre que nous disons? Il l'est
dans _Gil Blas_, et c'est un loge encore  lui faire, que donnant
_Gil Blas_ partie par partie,  des intervalles trs loigns, il
ait toujours retrouv cette mme direction de pense et ce mme tat
d'humeur, et ce mme ton.--Mais il y a tout un Le Sage qui n'a pas mme
cette demi-valeur morale que nous cherchions tout a l'heure  mesurer au
plus juste. On dirait qu'il est dans la destine du ralisme de tendre
au bas, qui n'est pas moins son contraire que le sublime. Je comprends
trs bien les critiques, comme Joubert par exemple, qui n'admettent pas
ces peintures de l'humanit moyenne, et ne trouvent jamais assez de
dlicatesse et de distinction dans la littrature. Si on les pressait,
ils nous diraient: Oh! c'est que je vous connais! Ds que vous n'tes
plus au-dessus de la commune mesure, vous tes infiniment au-dessous.
L'tude de la ralit n'est jamais qu'un acheminement ou un prtexte
a explorer les bas-fonds, et la rgion moyenne entre l'exception
distingue et l'exception honteuse, c'est o vous ne vous tenez
jamais.--Il y a du vrai en vrit, je ne sais pourquoi. Voil un homme
qui a crit le _Gil Blas_, qui a montr un sens tonnant du rel, qui
s'est tenu, comme la vie, galement loign des extrmes, qui n'est pas
distingu, mais qui est de bonne compagnie bourgeoise, qui n'est pas
trs moral, mais qui n'a pas le got de l'immoralit, et qui, du reste,
est honnte homme. Quand il recommence, c'est de coquins purs et simples
qu'il nous entretient, avec complaisance peut-tre, en tout cas avec
une remarquable impuissance  nous entretenir d'autre chose, _Guzman
d'Alfarache, le Bachelier de Salamanque_, traductions ou adaptations de
la littrature picaresque, sont du picaresque tout cru. Voil des gens
qui n'ont pas besoin de recevoir de la vie des leons d'immoralit. Ils
naissent gradins de parents voleurs, vivent en brigands, meurent en
bandits, aprs avoir fait souche de canaille.

Le premier effet de la chose, c'est qu'ils sont cruellement
ennuyeux.--Quel intrt voulez-vous en effet qu'il y ait, et quelle
varit, et quel veil de curiosit, et o se prendre, dans une srie
de fourberies se continuant par des vols auxquels succdent des
espigleries de Cartouche? Je remarque qu' la page 50 c'est Guzman
qui est le voleur, et qu' la page 55 c'est Guzman qui est le vol; le
divertissement est mince; et cela dure, et les volumes sont gros.--Et
je remarque aussi, sans oublier que le Sage est honnte homme, que
l'indiffrence entre le mal et le bien, que j'acceptais chez un peintre
raliste, il ne la garde plus tout  fait. Il penche vers les coquins,
il faut l'avouer. O est mon bon archevque de Grenade qui n'tait
qu'un honnte sot? Je vois dans _Guzman_ tel vque qui est absolument
enchant de l'habilet de son laquais  lui voler ses confitures. Quel
adroit coquin! Quel gnie inventif! Mais voyez comme il me vole bien!
Est-il assez gentil! Et toute l'assistance est en extase. On cherche des
compliments  ajouter  ceux de Monseigneur. On envie le voleur. Que
ne sait-on aussi spirituellement piller la maison pour mriter
l'applaudissement du matre et entrer en faveur! Voil le got pour les
coquins qui commence.--Oh! chez Le Sage, ce n'est pas encore bien grave.
Mais c'est un commencement, c'est un signe. Au XVIIe sicle l'idal
moral est toujours prsent aux esprits, du moins dans le domaine des
lettres. Les comiques mmes ne l'oublient pas; et c'est La Bruyre qui
marque son mpris des malhonntes gens  chaque page, et ne veut pas
qu'un livre de portraits satiriques sign de lui s'en aille  la
postrit sans un chapitre o se montre le grand honnte homme et le
chrtien; et c'est Molire qui crit _Scapin_, mais qui crit _Alceste_
aussi et _Tartuffe_. Ils ont au moins la proccupation des choses
morales; ils l'ont, ou leur public la leur impose, et cela revient
presque au mme.

Le Sage est leur lve, moins cette proccupation, moins ce souci, du
moins la plume en main. Et dans _Gil Blas_ il n'est qu'insoucieux des
choses de la conscience, et voil qu'un peu plus tard, il descend d'un
degr, d'un seul; mais la chute commence. D'autres iront jusqu'au bas de
l'chelle. Nous aurons deux phnomnes littraires trs curieux: le
got du bas, et le got du mal, les amateurs de mauvaises moeurs et les
amateurs de mchancet. Et ce sera la _Pucelle_, et Crbillon fils et
Laclos, et il y a pire que Laclos. Plus on avance dans l'tude du XVIIIe
sicle, plus on s'aperoit de cette brusque rupture qui s'est faite, ds
son commencement, dans les traditions intellectuelles. Une lumire s'est
teinte. L'affaiblissement des ides religieuses a eu pour effet une
diminution morale. Les hommes se plairont un peu, pendant quelque temps,
dans cet tat, et puis, s'en fatiguant, chercheront  reconstruire la
conscience. Pour le moment il ne faut pas se dissimuler qu'ils s'en
passent. Et voil comment le bon Le Sage, avec tout ce qu'il tient du
XVIIe sicle, est de son temps, nonobstant, et annonce un peu celui
qui va suivre, et comment on a bien eu raison de voir dans son oeuvre
modeste une transition d'un ge  l'autre.



V

Excellent homme, au demeurant, qui n'y a pas mis malice, et bon auteur
qui a laiss un chef-d'oeuvre de bon sens, d'observation juste, de
narration facile et vive, de satire douce et fine; auteur dont il faut
se dfier, tant il a l'art de dguiser l'art, tant on est expos 
ne pas s'aviser assez des qualits incomparables qu'il cache sous sa
bonhomie et l'aisance modeste de son petit train: auteur aussi qui fait
le dsespoir des critiques, parce qu'il ne fournit pas la matire d'un
bon article n'offrant gure prise  l'attaque, ni aux grands loges
oratoires, ni aux grandes thories.--Il en est ainsi pour tous ceux qui
ont excell dans un genre moyen. Cela leur fait un peu de tort: ils
n'ont pas de belles oraisons funbres, ni, ce qui est plus flatteur
encore pour une ombre, de batailles sur leurs tombeaux. Leur
compensation c'est qu'ils sont toujours lus. Et ils sont lus
_personnellement_, ce qui vaut beaucoup mieux que de l'tre par
fragments bien choisis, dans les livres des autres.



MARIVAUX



Ce sera un divertissement de la critique rudite dans quatre on cinq
sicles: on se demandera si Marivaux n'tait point une femme d'esprit du
XVIIIe sicle, et si les renseignements biographiques, peu nombreux ds
 prsent, font alors totalement dfaut, il est  croire qu'on mettra
son nom, avec honneur, dans la liste des femmes clbres.--Si on se
bornait  le lire, on n'aurait aucun doute  cet gard. Il n'y eut
jamais d'esprit plus fminin, et par ses dfauts et par ses dons. Il est
femme, de coeur, d'intelligence, de manire et de style. Il l'tait,
dit-on, de caractre, par sa sensibilit, sa susceptibilit trs vive,
une certaine timidit, l'absence d'nergie et de persvrance, une
grande bont et une grande douceur dans une sorte de nonchalance, et
aprs des caprices d'ambition, des retours vers l'ombre et le repos.
Ses sentiments religieux, des mouvements de tendresse pour ceux qui
souffrent, son got pour les salons et les relations mondaines,
compltent, si l'on veut, l'analogie.--Mais c'est par sa tournure
d'esprit qu'il semble, surtout, appartenir  ce sexe, qu'il a, souvent,
peint avec tant de bonheur. Son nom est fragilit, et coquetterie, et
grce un peu manire. Je n'ai pas dit frivolit, je dis fragilit,
pense fine, brillante et lgre, incapable des grands objets, et se
brisant  les saisir. Je n'ai pas dit mauvais got, je dis coquetterie,
dmangeaison de toujours plaire, avec dtours, manoeuvres et ressources
un peu empruntes pour y atteindre. Faut-il ajouter encore un certain
manque de suite dans les dmarches de son esprit? Il quitte, reprend,
et quitte encore les plus chers objets de son tude; il a comme de
l'inconstance dans le talent.--Faut-il dire encore qu'un certain degr
d'originalit lui manque, ou plutt, car ici il y a lieu  de grandes
rserves, qu'il ne sait pas bien se rendre compte de sa vraie
originalit, et une fois qu'il l'a trouve, s'y bien tenir?--Il y a
toujours du je ne sais quoi dans Marivaux, et un trs piquant mystre.
Il inquite. Il chappe. Il entre trs difficilement dans les
dfinitions toutes faites, et non moins dans celles qu'on fait pour
lui. Il impatiente par une ingalit de talent qui semble une ingalit
d'humeur. On le trouve quelquefois absurde, quelquefois ennuyeux,
quelquefois exquis; et tout compte fait, on est amoureux de lui.
Dcidment c'est l'rudit du vingt-cinquime sicle qui a raison.



I

MARIVAUX PHILOSOPHE

Il tait absolument incapable d'une ide abstraite. Comme le got de
son temps tait  la philosophie, il a philosoph de tout son coeur, en
plusieurs volumes; car il avait cela aussi de fminin qu'il obissait
 la mode. Il semble mme avoir eu une grande inclination pour cette
mode-l. A plusieurs reprises il a voulu courir la carrire de
publiciste. Aprs le _Spectateur franais_, l'_Indigent philosophe_;
aprs l'_Indigent philosophe_, le _Cabinet du philosophe_, et les
_Lettre de Madame de M***_, et le _Miroir_. C'taient feuilles volantes,
sorte de journal intermittent o il prtendait exprimer, au hasard des
circonstances, ses ides sur toutes choses. La lecture en est cruelle.
On prfrerait l'abb de Saint-Pierre, qui, du moins, provoque la
discussion. Dans le Marivaux publiciste, il n'y a pas mme une ide
fausse. Quand ce ne sont point des anecdotes et petites histoires
sentimentales, sur quoi nous reviendrons, ce sont des lieux communs
entortills dans des phrases difficiles, ou des banalits de sentiment
dlayes dans du babillage. Il n'y a rien au monde qui soit plus vide.
On saisit l le fond de la pense de Marivaux, qui tait qu'il ne
pensait point. On s'est efforc de trouver dans ces volumes au moins des
_tendances_ philosophiques, intressantes  relever, comme indication
du tour d'esprit gnral de l'aimable crivain. On le montre ennemi du
prjug nobiliaire, trs touch de l'ingalit des conditions sociales,
etc. A le lire sans parti pris ni pour ni contre lui, et mme avec la
complaisance qu'il mrite, on reconnatra qu'il ne nous donne sur ces
sujets, faiblement exprimes, que les ides courantes, et qui couraient
depuis bien longtemps. Ses dissertations sont dmocratiques comme la
satire de Boileau sur la Noblesse, et socialistes comme un sermon de
Massillon. C'taient l propos de salon,  remplir les heures, et rien
de plus. Quand il ne raconte pas quelque chose, on ne saurait dire 
quel point Marivaux, dans le _Spectateur_ et ouvrages analogues, nous
tient les discours d'un homme qui n'a rien  dire.--Du moment qu'il se
fait journaliste..., me rpondra-t-on.--Sans doute; mais ce journaliste
est Marivaux, et dans tout le fatras ordinaire des feuilles volantes, on
s'attendrait  trouver,  et l, quelque passage rvlant un homme qui
rflchit, ou qui a, d'avance, certaines ides arrtes sur les choses.
C'est ce qui manque. L'absence d'ides gnrales, et probablement
l'incapacit d'en avoir, est un trait important du personnage que nous
considrons.  lire les autres oeuvres de Marivaux, on souponne cette
lacune;  lire le _Spectateur_, on s'en assure.

La chose est peut-tre plus sensible, quand on s'enquiert des ides
littraires de Marivaux. On sait que Marivaux est un moderne, ce que
je ne songe nullement  lui reprocher; car non seulement il est permis
d'tre moderne, mais il n'est pas mauvais de l'tre, quand on est
artiste, pour avoir le courage d'tre original. Marivaux est donc contre
les anciens; mais rien ne montre mieux son impuissance  exprimer une
ide, c'est--dire  en avoir une, que la manire dont il plaide sa
cause. Tout  l'heure, il tait diffus et vide, maintenant il est
inintelligible et inextricable:

Nous avons des auteurs admirables pour nous, et pour tous ceux qui
pourront se mettre au vrai point de vue de notre sicle. Eh bien, un
jeune homme doit-il tre le copiste de la faon de faire de ces auteurs?
Non! cette faon a je ne sais quel caractre ingnieux et fin dont
l'imitation littrale ne fera de lui qu'un singe, et l'obligera de
courir vraiment aprs l'esprit, l'empchera d'tre naturel. Ainsi, que
ce jeune homme n'imite ni l'ingnieux, ni le fin, ni le noble d'aucun
auteur ancien ou moderne, parce que ou ses organes s'assujettissent
 une autre sorte de fin, d'ingnieux et de noble, ou qu'enfin cet
ingnieux et ce fin qu'il voudrait imiter, ne l'est dans ces auteurs
qu'en supposant le caractre des moeurs qu'ils ont peintes. Qu'il se
nourrisse seulement l'esprit de tout ce qu'ils ont de bon (il faudrait
indiquer  quoi ce bon se reconnat) et qu'il abandonne aprs cet esprit
 son geste naturel.

Toutes les fois qu'il touche  cette question, c'est ainsi qu'il parle.
Ce qui prcde est  l fin de la septime feuille du _Spectateur_; le
galimatias est plus terrible au commencement de la huitime.

--Voici de son style quand il se fait critique. Sur _Ines de Castro_:

... Et certainement c'est ce qu'on peut regarder comme le trait du plus
grand matre: on aurait beau chercher l'art d'en faire autant, il n'y
a point d'autre secret pour cela que d'avoir une me capable de se
pntrer jusqu' un certain point des sujets qu'elle envisage. C'est
cette profonde capacit de sentiment qui met un homme sur la voie de ces
ides si convenables, si significatives; c'est elle qui lui indique
ces tours si familiers, si relatifs  nos coeurs; qui lui enseigne ces
mouvements faits pour aller les uns avec les autres, pour entraner
avec eux l'image de tout ce qui s'est dj pass, et pour prter aux
situations qu'on traite ce caractre sduisant qui sauve tout, qui
justifie tout, et qui mme, exposant les choses qu'on ne croirait pas
rgulires, les met dans un biais qui nous assujettit toujours  bon
compte; parce qu'en effet le biais est dans la nature, quoiqu'il cesst
d'y tre si on ne savait pas le tourner: car en fait de mouvement la
nature a le pour et le contre; et il ne s'agit que de bien ajuster.

Marivaux tait de ceux, ou de celles, a qui l'ide pure, mme trs peu
abstraite, chappe compltement, qui n'ont ni prise pour la saisir,
ni force pour la suivre, ni langage pour l'exprimer. Il n'tait un
penseur  aucun degr, et le peu de cas qu'en ont fait les philosophes
du XVIIIe sicle tient en partie  cette raison.

--Il tait mieux qu'un penseur; il tait un moraliste.--Ce n'est pas
encore tout  fait le vrai mot, et c'est chose curieuse mme, comme
ce romancier si agrable, et cet auteur dramatique si rare, est peu
moraliste  proprement parler. Il me semble qu'il observe assez peu, et
qu'on ne trouverait gure dans Marivaux de vritables tudes de moeurs
ni de copieux renseignements sur la socit de son temps. Dans ses
journaux, pour commencer par eux, on ne rencontre que trs peu de
dtails de moeurs. Il trouve le moyen de faire des chroniques non
politiques, rarement littraires, et o la socit qu'il a sous les yeux
n'apparat point. Il n'a pas mme cette vue superficielle des choses
environnantes qui rend lisible Duclos. Ses causeries, pour ce qui est du
fond, et dans une forme abandonne et languissante qui, malheureusement,
n'est qu' lui, annoncent beaucoup moins Duclos qu'elles ne rappellent
les _Lettres galantes_ de Fontenelle. Ce sont des mmoires pour ne
pas servir  l'histoire de son temps. Il est juste de faire quelques
exceptions. On a relev avec raison ce passage o nous apparat un
pauvre jeune homme, distingu, aimable, causeur spirituel, et qui
devient absolument muet, stupide et paralys de terreur devant son pre.
Voil qui est vu, et voil un renseignement. Mais dirais-je qu'il me
semble que cela a bien l'air d'un cas trs particulier et exceptionnel,
et forme un renseignement plutt sur l'poque antrieure que sur celle
dont est Marivaux?--J'aime mieux citer la jolie page sur l'admiration
des Franais pour les trangers, parce que c'est l un travers qui
parat bien s'introduire en France prcisment dans le temps que
Marivaux l'observe et le dnonce. Le passage, du reste, est charmant:

C'est une plaisante nation que la ntre: sa vanit n'est pas faite
comme celle des autres peuples; ceux-ci sont vains tout naturellement,
ils n'y cherchent point de subtilit; ils estiment tout ce qui se fait
chez eux cent fois plus que ce qui se fait ailleurs... voil ce qu'on
appelle une vanit franche. Mais nous autres, Franais, il faut que nous
touchions  tout et nous avons chang tout cela. Nous y entendons bien
plus de finesse, et nous sommes autrement dlis sur l'amour-propre.
Estimer ce qui se fait chez nous! Eh! o en serait-on s'il fallait louer
ses compatriotes?... On ne saurait croire le plaisir qu'un Franais sent
 dnigrer nos meilleurs ouvrages, et  leur prfrer les fariboles
venues de loin. Ces gens-l _pensent plus que nous_, dit-il; et, dans le
fond, il ne le croit pas... C'est qu'il faut que l'amour-propre de tout
le monde vive. _Primo_ il parle des habiles gens de son pays, et, tout
habiles qu'ils sont, il les juge; cela lui fait passer un petit moment
assez flatteur. Il les humilie, autre irrvrence qui lui tourne en
profondeur de jugement: qu'ils viennent, qu'ils paraissent, ils ne
l'tonneront point, ils ne dferreront pas Monsieur; ce sera puissance
contre puissance. Enfin, quand il met les trangers au-dessus de son
pays, Monsieur n'a plus du paysan au moins: c'est l'homme de toute
nation, de tout caractre d'esprit; et, somme totale, il en sait plus
que les trangers eux-mmes.

 la bonne heure! voil surprendre en ses commencements une manie qui
n'existait point  l'ge prcdent, qui est un caractre assez important
de tout le XVIIIe sicle, qui aura ses suites, bonnes, mauvaises,
parfois heureuses, souvent ridicules, dans l'avenir, et dont le principe
psychologique est trs finement dml.

Cela est rare. Le plus souvent Marivaux n'observe point, ou fait
des observations dj faites, par exemple sur les financiers et les
directeurs, sans les renouveler par le dtail ou par la forme. Dans ses
romans mme, je ne le trouve point si profond connaisseur en choses
humaines. Ce que je dis ici sera redress par ce qui va suivre; mais je
fais une remarque gnrale qui m'inquite un peu: voici deux romans de
moeurs, formellement et de profession romans de moeurs, qui se passent
dans le temps o l'auteur crit, dans le pays et dans la socit o il
vit, des romans o le petit dtail des actions humaines a sa place, des
romans o l'on mange, comme on a dit spirituellement, enfin des
romans de moeurs. Eh bien, j'en vois un o il n'y a gure que des gens
parfaits, et un autre o il n'y a gure que de plats gueux et des femmes
perdues. Je ne sais pas lequel ( les considrer en leur ensemble) est
le plus faux. Dans _Marianne_, jusqu'aux loups sont tendres, sensibles
et vertueux. Marianne est exquise de dlicatesse; voici une dame qui a
la passion du dsintressement, en voici une autre qui est l'idal mme.
Le Tartuffe de l'affaire, M. de Climal, a une fin si difiante et dans
tout le cours de son histoire une attitude si piteuse dans le mal, qu'on
en vient  se dire que ce n'est point du tout un Tartuffe, mais un homme
bon et vraiment pieux, qui a eu une faiblesse, ou plutt une tentation
de quinquagnaire, trs pardonnable quand on connat Marianne.
Savez-vous ce qu'aurait fait M. de Climal, s'il et vcu, en prsence de
la rsistance de la jeune fille? Je suis sr qu'il l'et pouse.

Voil l'aspect gnral de _Marianne_; on y voit comme un parti pris
d'optimisme et une indiscrtion de vertu. Et voici le _Paysan parvenu_
o je ne trouve ni un honnte homme ni une femme sage, o tout roule,
je ne dis pas sur les plus bas sentiments, mais sur le plus bas des
instincts, sur l'apptit sexuel, sans que rien, absolument, s'y mle, de
ce qui, d'ordinaire, le relve, le dguise, ou au moins l'habille.
Lui, rien que lui. Par lui les intrieurs sont troubls, les familles
dsunies, robe, finances et ministres en moi; par lui on meurt, on
pouse, on s'enrichit, on entre en place, on parvient  tout.

Je reviendrai plus tard sur ces choses; pour le moment, je ne montre que
l'ensemble et le contraste entre ces deux oeuvres d'imagination, et je
crois voir que ce sont bien des oeuvres, en effet, o l'imagination
domine. La ralit n'est point si tranche que cela, ni dans le bien
ni dans le mal. Ces romans renferment, nous le verrons, des parties
d'observation trs distingus, qu'il faut connatre; mais, en leur fond,
ils ne procdent pas de l'observation; ils n'ont point t conus dans
le rel; un peu de rel s'y est seulement ajout. Ils procdent chacun
d'une ide, et un peu d'une ide en l'air, d'une fantaisie sduisante,
qui a amus l'esprit de l'auteur. Ce n'est point un vrai moraliste qui a
crit cela.

C'est qu'en effet il l'tait peu, et seulement comme par boutades. La
preuve en est encore dans ce tour d'esprit singulier, dans cette humeur
fantasque d'imagination, dans cette excentricit laborieuse qui le guide
plus souvent qu'on ne l'a remarqu dans le choix de ses sujets. Il s'en
ira crire des comdies mythologiques o figurent Minerve, Cupidon et
Plutus, changeant des discours sophistiqus et des raisonnements
quintessencis. C'est ce que disait La Bruyre de Cydias; et ce que ces
singulires productions dramatiques rappellent le plus, c'est bien en
effet les _Dialogues des morts_ de Fontenelle, et leur banalit attife
de paradoxes. Voyez plutt: Cupidon fait l'loge de la Pudeur, ce qui
est le fin du fin, le plus piquant ragot, et il dit: Moi! je l'adore,
et mes sujets aussi! Ils la trouvent si charmante qu'ils la poursuivent
partout o ils la trouvent. Mais je m'appelle Amour; mon mtier n'est
point d'avoir soin d'elle. Il y a le Respect, la Sagesse, l'Honneur qui
sont commis  sa garde; voil ses officiers...--Que tout cela est joli,
et que voil un rien bien travaill!

Sur cette pente, il va jusqu'au bout, et quel est l'extrme en cela?
Rien autre que la Moralit  allgories du moyen ge. Ne doutez point
qu'il n'en ait crit. Nous voici sur le _Chemin de Fortune_. Deux
gentilshommes se rencontrent non loin du palais de _Fortune_. Ils voient
de petits mausoles, avec des pitaphes: Ci gt _la fidlit d'un
ami!_--Ci gt _la parole d'un Normand!_--Ci gt _l'innocence d'une
jeune fille!_--Ci gt _le soin que sa mre avait de la garder_, ce
qui est bien plus finement imagin encore, car il faut renchrir.--Et
les deux gentilshommes avancent. Un seigneur qui s'appelle _Scrupule_
sort d'un petit bois et les arrte; une dame qui se nomme _Cupidit_ les
soutient et les encourage, et le drame continue ainsi...

N'est-ce pas curieux ce retour au XVe sicle par-dessus toute la
littrature classique, et qu'est-ce  dire, sinon, d'abord que Marivaux
a une naturelle contorsion dans l'esprit, et ensuite qu'un esprit
s'abandonne  ces singulires dmarches parce qu'il n'est pas nourri
et soutenu de connaissances solides et de vrit?--Il y a autre chose,
certes, dans Marivaux; qu'il y ait cela, c'est un signe, non seulement
de mauvais got, mais d'un certain manque de fond. Le fond, ce sont les
ides et les observations morales, et les grands sicles littraires
sont riches, avant tout, de cette double matire. Quand elle fait un
peu dfaut, il arrive qu'un homme de beaucoup d'esprit, et novateur sur
certains points, recule tout  coup, par del les grandes gnrations
littraires dont il sort, jusqu'au temps o les hommes de lettres
pensaient peu, observaient moins encore, et o la littrature tait une
frivolit pnible, et une charade trs soigne.



II

MARIVAUX ROMANCIER

Faible penseur et mdiocre moraliste, qu'tait-il donc?--Il avait de
trs grands dons de romancier et de psychologue. Car il ne faut pas
confondre le psychologue et le moraliste. Ils sont trs diffrents.
Pascal dirait que le moraliste a l'esprit de finesse et le psychologue
l'esprit de gomtrie. Le moraliste a la passion de regarder et le don
de voir juste. Il se pntre de ralit de toutes parts. Il voit une
multitude de dtails, du menus faits, principes tnus et innombrables
de sa connaissance, et c'est de la lente accumulation de ces multiples
impressions du rel que se fait l'toffe du son esprit. Il peut n'tre
pas psychologue: ces faits qu'il saisit si bien, et en si grand nombre,
et qu'il garde srement, il peut ne pas les analyser, n'en pas voir
les sources ou les racines, les causes prochaines ou loignes,
l'enchanement, l'volution, la secrte conomie. Personne n'est plus
sr moraliste que Le Sage, personne n'est moins psychologue.--Le
psychologue ne voit, ou peut ne voir que quelques faits moraux, assez
sensibles, assez gros mme, principes peu nombreux et facilement
saisissables de son art. Il peut n'tre pas plus inform que chacun de
nous. Mais, ces principes, il sait en tirer tout ce qu'ils contiennent;
ces faits moraux, il sait les creuser, les analyser, voir ce qu'ils
supposent, ce qu'ils comportent, et d'o ils doivent venir, et o ils
mnent, et pntrer comme leur constitution, comme leur physiologie.

Le moraliste se prolongeant en un psychologue sera un romancier
admirable. Le moraliste qui n'est que moraliste, le psychologue qui
n'est que psychologue, pourra tre un romancier de grand mrite, mais
incomplet.--Tout romancier est l'un et l'autre, mais il tient plus de
l'un que de l'autre, selon sa complexion naturelle. Marivaux est surtout
psychologue, et il l'est presque exclusivement. Voil pourquoi ses
romans semblent faux dans leur ensemble: il n'a pas assez vu;--et ont
des parties clatantes de vrit: certaines choses qu'il a vues, il les
a trs profondment pntres.

Quant  tre attir vers le roman, et n pour cela, il l'tait
absolument. Le psychologue a toujours au moins la tentation d'tre
romancier. Le moraliste l'a souvent aussi, mais beaucoup moins. Runir
beaucoup de documents sur l'espce humaine, c'est l son plaisir, et
le plus souvent il se borne  crire les _Caractres_. Coordonner ses
documents dans un tableau d'ensemble et faire mouvoir ce tableau sous
les yeux du lecteur par la machine simple et lgre d'un rcit un peu
lent, l'ide peut lui en plaire, et il crira le _Gil Blas_; mais il
faut dj qu'il ait d'autres dons, et partant d'autres sollicitations
que ceux du simple moraliste.

Le psychologue, lui, va droit au roman, de son mouvement naturel, et
sans se douter qu'il n'a pas tout ce qu'il faut pour l'achever; d'o,
peut-tre, vient que Marivaux a toujours commenc les siens et ne les a
jamais finis. Il va droit au roman, parce que sa manire d'tudier est
dj une faon de se raconter quelque chose. Il n'est pas l'homme qui
jette de tous cts avec promptitude des regards exercs et puissants;
il est l'homme qui, frapp d'un certain fait, le creuse et le scrute
avec patience pour remonter  ses origines, quitte  redescendre ensuite
 ses consquences. Il suit l'volution d'un sentiment, d'une passion,
soutenant tel point de la chane d'une observation ou d'un souvenir,
et comblant discrtement les lacunes avec quelques hypothses. Il va,
vient, induit, dduit, raccorde, et tout compte fait, c'est un petit
rcit de la naissance, du dveloppement, de la grandeur et de la
dcadence d'un fait moral, qu'il s'expose  lui-mme.--Que le roman
sorte naturellement de l, c'est tout simple; qu'il en sorte complet,
avec tous ses organes, et dou d'une vie, c'est une autre affaire. Quant
 la tentation de l'crire, elle est sre.

Et c'est bien ce qui arrive  Marivaux. J'ai assez dit, et un peu trop,
qu'il n'y a rien dans le _Spectateur_, et suites. Il n'y a presque rien
dont le moraliste ou l'historien des ides puisse faire son profit. Mais
il y a  chaque instant des commencements de roman, des nouvelles, des
romans rudimentaires. A chaque instant Marivaux glisse au rcit. Et quel
est le caractre de ce rcit? Ce sont toujours, non prcisment des
observations morales, mais des _situations psychologiques_. Une jeune
fille lui crit: J'ai t sduite, et je suis bien malheureuse, et
voici ce que j'ai senti, et ce que je sens pour le coupable...--Un
mari lui crit: Je n'ai pas de chance. Ma femme a telle conduite  mon
gard. Je suis jaloux, et je suis perplexe. D'un ct... de l'autre...
etc.--L'_Indigent philosophe_ devrait tre, comme le _Spectateur_, un
recueil de rflexions diverses: trs vite il se tourne de lui-mme en
rcit picaresque.

Ainsi partout. Quoi qu'crive Marivaux, il ne va pas loin sans qu'on
voie poindre le roman, et sans qu'on voie aussi, peut-tre, que c'est
roman trs mince d'toffe et qui ne comportera gure que l'histoire
d'un seul sentiment traversant deux ou trois situations lgrement
diffrentes, et entour, pour qu'il y ait cadre,  peu prs de n'importe
quoi.

_Marianne_ et le _Paysan parvenu_ sont conus ainsi, avec plus de
prtentions, plus de suite, plus de succs aussi; mais au fond tout de
mme.

Marivaux a t frapp d'un trait du caractre fminin, l'amour-propre
dans le dsir de plaire. Il a vu une jeune fille franaise, assez froide
de coeur et de sens, intelligente, avise et fine, sans aucune passion,
et mme sans aucun sentiment fort, ni pour le bien ni pour le mal,
incapable d'exaltation,  peu prs ferme aux ardeurs religieuses et
parfaitement  l'abri des emportements de l'amour, ne dsirant
que plaire et inspirer aux autres le culte trs dlicat qu'elle a
d'elle-mme, et puisant dans cette complaisance qu'elle a pour soi une
foule de vertus moyennes qui la rendent trs aimable et trs recherche.
Elle est ne avec des instincts de dlicatesse, de prcaution  ne point
se salir, de propret morale, et la coquetterie est chez elle comme une
forme de son amour-propre: quel que soit le miroir o elle se regarde,
que ce soit sa petite glace d'ouvrire, sa conscience ou le coeur des
autres, elle veut s'y voir  son avantage.

En butte  la poursuite d'un vieux libertin, elle n'aura point le
mouvement de dgot violent d'un coeur orgueilleux, la nause d'une
patricienne. Elle feindra de ne pas comprendre le dsir qui la poursuit,
elle se persuadera  elle-mme qu'elle ne s'en aperoit pas. Tant
qu'elle peut dire, ou se dire, qu'elle ne sait pas ce qu'on lui veut,
l'amour-propre est sauf. Cet argent qu'on lui donne, ce trousseau qu'on
lui achte, tant qu'on n'a rien demand en change, cela peut passer
pour charits paternelles; qui sait si ce n'est pas cela? L'orgueil
refuserait, l'amour-propre accepte, parce que l'amour-propre est un
sophiste. Ce baiser sur l'oreille en descendant de voiture mritait un
soufflet. Mais s'il peut passer pour un heurt involontaire? Il faut
qu'il passe pour cela, qu'il soit cela: Ah! Monsieur! vous ai-je
fait mal? Le sophisme est un peu fort; mais encore pour cette fois
l'amour-propre s'est tir d'affaire.

Mais quand M. de Climal en est venu aux dclarations franches, et aux
propositions sans priphrases?--Cette fois, il n'est sophisme qui
tienne. Il faut renvoyer l'argent. On le renvoie. Il faut renvoyer la
robe. Ah! la robe, c'est plus difficile, et c'est ici que le coeur se
gonfle. Marianne se sent si bien ne pour porter cette robe-l, offerte
autrement! Est-ce qu'elle ne devrait pas venir d'elle-mme sur ses
paules? Enfin on la renvoie aussi; le sacrifice est fait, et l'on peut
se regarder dans son miroir.

Voil la conscience de Marianne. Elle est relle, puisqu'elle ne
capitule point; mais elle ngocie. Elle ne fait point de sortie; elle
s'assure, au plus juste, et sans sacrifices inutiles, les honneurs de
la guerre. Elle est faite d'un fond de dignit o s'ajoute beaucoup
d'adresse et de prudence: il n'est pas dfendu d'tre habile. Marianne
la dfinit elle-mme bien finement: On croit souvent avoir la
conscience dlicate, non pas  cause des sacrifices qu'on lui fait, mais
 cause de la peine qu'on prend avec elle pour s'exempter de lui en
faire.

Ses coquetteries auront le mme caractre que ses dfenses; et comme ses
rsistances taient mesures juste  ce que l'amour-propre exige, ses
demi-provocations se tiendront dans les limites d'une dignit qui est
ferme, sans se croire oblige d'tre barbare. On est  l'glise. On se
place parmi le beau monde. Et pourquoi non? On s'y place, on ne s'y
tale point. La modestie, c'est la dignit, et l'on est modeste; mais
l'humilit ce n'est plus de la conscience; cela dpasse les bornes;
c'est du christianisme.--On regarde les vitraux, non point parce que ce
mouvement fait valoir les yeux et l'attache du cou, mais parce que ces
vitraux sont de belles choses; et si les yeux et le cou en profitent, ce
n'est pas de notre faute.--Il n'est pas bien de montrer la naissance de
son bras; mais il n'est pas dfendu de redresser sa cornette, et si,
dans ce geste, le bras attire quelque regard approbateur, ce n'est point
qu'il se montre, ce n'est point qu'il se laisse voir; c'est la faute
de la cornette. Ce sont coquetteries innocentes, parce qu'elles sont
involontaires, ou du moins qu'elles pourraient l'tre.

Et en prsence d'un amour srieux qu'elle a fait natre, comment se
comportera notre Marianne? Remarquez d'abord que les amours qu'elle
inspire sont vifs mais non point ardents ni profonds. Les grandes
passions ne vont point  des femmes comme Marianne; elles vont plus
haut, ou plus bas. Trois hommes aiment Marianne: un libertin qui n'a
vu que ses quinze ans; un Dorante qui a vu sa grce; un homme mr
et srieux qui a vu l'quilibre, l'assiette ferme de son esprit. Le
libertin est repouss; l'homme srieux a le sort ordinaire des hommes
srieux: il a un grand succs d'estime; le Dorante, M. de Valville, est
accueilli, svrement puni d'un instant d'infidlit, et, en dfinitive,
serait pous, si Marianne avait termin son oeuvre[23].

[Note 23: Il pouse dans le dnouement que le continuateur de
Marivaux a ajout.]

Marianne aime donc, mais comme elle fait toute chose: elle aime sur la
dfensive. Elle ne s'abandonne ni  l'amour, ni mme au plaisir d'tre
aime, parce qu'elle ne s'oublie jamais. L'amour-propre dfend d'tre
dupe. Tant que Valville se montre empress, elle se montre attentive, et
rien de plus. Et comme elle a bien raison! Car voil que Valville est
infidle, et o en serions-nous maintenant, si nous avions laiss voir
que nous aimions? Mais nous n'avons point fait cette faute, et nous
confondons le perfide par une petite scne de gnrosit ddaigneuse
trs bien conduite: Allez! Monsieur, il vous est tout loisible...--Et
alors, comme nous sommes, sinon heureuse, du moins contente de nous,
ce qui est la petite monnaie du bonheur! Comme nous puisons dans notre
vanit satisfaite, dans notre amour-propre chatouill, dans notre
dignit qui se sent intacte et qui se rengorge un peu, une consolation
que d'autres trouveraient amre, mais que nous trouvons trs suffisante!

Pour moi, je revenais tout mue de ma petite expdition; mais je dis
agrablement mue: cette dignit de sentiments que je venais de montrer
 mon infidle; cette honte et cette humiliation que je laissais dans
son coeur; cet tonnement o il devait tre de la noblesse de mon
procd; enfin cette supriorit que mon me venait de prendre sur la
sienne, supriorit plus attendrissante que fcheuse... tout cela me
chatouillait intrieurement d'un sentiment doux et flatteur... Voil
qui tait fait: il ne lui tait plus possible,  mon avis, d'aimer Mlle
Walthon d'aussi bon coeur qu'il l'aurait fait; je le dfiais d'avoir
la paix avec lui-mme... et c'taient l les petites penses qui
m'occupaient... et je ne saurais vous dire le charme qu'elles avaient
pour moi, ni combien elles tempraient ma douleur.

Fort bien, Marianne, vous n'aimez point, voil qui est clair; mais,
d'abord, vous prenez le vrai chemin pour tre aime, et du reste, vous
tes une petite personne clairvoyante, trs ferme, trs sre de soi,
trs forte, et qui le sait, et qui s'en flicite trs complaisamment,
et qui trouve dans ce sentiment tous les rconforts du monde; et c'est
plaisir de voir avec quelle gratitude envers vous-mme vous vous
regardez dans votre miroir.

Voil Marianne. Ce n'est gure qu'un portrait; ce n'est gure que
l'tude minutieuse d'un seul sentiment, ou d'un groupe de sentiments qui
ont ensemble troit parentage, et qui s'entrelacent les uns dans les
autres. Mais c'est une tude psychologique trs pousse, et souvent trs
finement juste. Quelquefois on dirait du La Rochefoucauld un peu dlay.
Marivaux connat bien les femmes. Je crois qu'il ne connat qu'elles;
mais il s'y entend. Il dmle trs heureusement les ressorts dlis
et frles d'un caractre fminin.  ne considrer dans _Marianne_ que
Marianne seule, la lecture de ce livre est d'un trs grand charme. Sur
le reste je reviendrai, et j'aurai bien  dire; mais ce que je
crois voir pour le moment, c'est combien Marivaux a de pntration
psychologique pour aller jusqu'au fond intime d'un sentiment surprendre
la structure secrte, compter les contractions, isoler les fibres.

Le _Paysan parvenu_,  ne regarder encore que le personnage principal,
est beaucoup moins distingu. Ne crions pas trop vite  la pure
convention. Il y a de la vrit dans M. Jacob. L'homme qui arrive par
les femmes est un caractre saisi sur le vif, qui est particulirement
contemporain de Marivaux; mais qui est de tous les temps; et Marivaux
en a bien saisi le trait principal, la confiance tranquille et presque
bate, le laisser-aller, l'aimable abandon. Un tel homme se sent trs
vite une force naturelle, une puissance sereine et invitable du
monde physique, une sve. Il a la placidit d'un lment. Il en a
l'inconscience. Les succs lui sont dus, comme au fleuve les valles
profondes; il s'y laisse aller d'un mouvement lent et sr.

 cela s'ajoute, chez M. Jacob, un peu de finesse rustique, un
patelinage de paysan madr, qui est un bon dtail, et met un peu de
varit dans la monotonie force, et comme essentielle, d'un tel
personnage.

La progression mme, dans le dveloppement du caractre, est bien
observe. Au commencement quelques scrupules, et aussi quelques
timidits. Le propre d'une force comme celle qui fait le fond de
l'honorable M. Jacob est de s'ignorer d'abord, et, tant qu'elle
s'ignore, d'tre contenue par les prjugs de l'ducation en usage chez
les honntes gens. M. Jacob commence par n'accepter que quelques cus
de la dame et de la femme de chambre; il refuse une forte somme, parce
qu'elle est trop forte, et d'origine suspecte. Il refuse d'pouser
la suivante,  certaines conditions que le matre de la maison veut
imposer. On a son honneur, un honneur de valet, point trop dlicat, mais
qui ne s'accommode pas encore de tout.

Mais ensuite M. Jacob apprend peu a peu ce qu'il est, et il s'abandonne
 son toile; et il est admirable d'assurance sur le domaine qu'il sait
qui est  lui. Distinction trs fine: il est  l'aise, et trs vite,
beau parleur avec les femmes; mais les hommes l'intimident longtemps.
 l'opera, au milieu des beaux marquis, il se sent gn, voudrait se
cacher; il rencontre le regard d'une marquise, et le voil rtabli dans
ses avantages.--Il y a des dtails excellents. On lui offre une place;
il est chez celui qui en dispose; il l'a accepte. La pauvre femme de
celui  qui on la retire arrive en larmes et supplie. Voyez-vous Gil
Blas  la place de Jacob? Je crois l'entendre: Je m'en allai trs
confus et faisant rflexion que le bonheur des uns est toujours form
du malheur des autres. Mais elle tait arrive un instant trop tard;
j'avais accept, el il et t dsobligeant de rendre. M. Jacob, lui,
rend la place. Ce n'est point un ambitieux ou batailleur dans le combat
de la vie. Il ne se pousse pas, il arrive. Il fait cent fois pis que Gil
Blas; mais point les mmes choses. Leurs empires sont diffrents. Cette
place, il a le sentiment qu'il n'en a pas besoin; il la retrouvera,
ou mieux. Sa carrire est ailleurs que dans les antichambres
ministrielles, et plus sre. Chacun n'a d'assurance, d'nergie, et mme
d'effronterie que dans son mtier.

Il est donc bon ce Jacob; mais il n'est pas conduit, ce me semble,
jusqu'au terme logique et naturel de son dveloppement (ce qui tient
peut-tre  ce que Marivaux n'a pas termin lui-mme le _Paysan
parvenu_, non plus que _Marianne_). J'ai soupon que l'assurance de
l'homme dou de la puissance naturelle qui fait la fortune de M. Jacob,
doit se tourner assez promptement, en une sorte de brutalit. Se sentir
sr de l'amour de toutes les femmes dveloppe trangement le fond
de frocit qui est en l'homme. Si les mortels ordinaires ont tant
d'aversion pour les Jacob, c'est un peu jalousie; un peu sentiment de
dignit; surtout certitude que ces gens-l ne se bornent pas  tre des
misrables et deviennent trs vite des coquins. Molire n'a pas manqu
de faire son Don Juan mchant. Il faut un peu l'tre pour tre Don
Juan, et surtout  faire comme Don Juan, on est sr de le devenir. Le
_Leone-Leoni_ de George Sand, encore qu'un peu pouss au noir, est trs
bien vu  cet gard[24]. Marivaux ne l'a pas entendu ainsi et s'est
peut-tre tromp.

[Note 24: Je n'ai pas besoin de rappeler le _Bel Ami_ de Maupassant,
qui pourrait tre intitul le _Sous-officier parvenu_, et o ce trait
est trs bien marqu, peut-tre mme avec excs.]

Ainsi M. Jacob s'est mari. Il tait dans son caractre de rendre sa
femme horriblement malheureuse, la rencontrant comme un obstacle aprs
l'avoir saisie comme un premier chelon. Marivaux est doux; il lui a
pargn cette cruaut, en tuant sa femme  propos. C'est peut-tre
reculer devant le point dlicat, difficile et intressant.--Passons, et
aprs tout, Mme Jacob a pu mourir. Mais M. Jacob ne montre nulle part le
plus petit trait de cette duret si naturelle  ses semblables, et dont
il fallait au moins qu'il et comme un germe. Il est bnin, et tout
passif. Il est choy, dorlot, engraiss et doucement papelard. Souvent
on le prendrait plutt pour un directeur que pour ce qu'il est, et il
n'y a rien de plus diffrent. C'est que Marivaux est un gnie fminin,
et s'entend a peindre surtout les femmes et les personnages qui leur
ressemblent. Il a fait un Jacob un peu adouci, un peu fminis, sans
songer que les Jacob russissent auprs des femmes prcisment parce
qu'ils ne leur ressemblent pas; un Jacob qui n'est point faux, car le
trait principal est bien saisi; mais qui s'arrte comme  mi-chemin de
son volution naturelle, qui bnite  s'accomplir, qui reste indcis
parce qu'il resta inachev, et qui devrait, ce me semble, ne pas
russir, du moins entirement.

Jolie esquisse du reste, tude psychologique dessine d'un trait dli
et fin,  laquelle il manque, comme toujours, la vigueur, la plnitude,
les dons, pour tout dire, du grand moraliste.

Et, enfin, sont-ce l des romans? Mon Dieu, non, et l'on voit bien que
c'est  cette conclusion que je suis forc de venir. Marivaux est
un psychologue; il fait un bon portrait ou un bon caractre; il
l'expose bien, dans un bon jour, il le fait deux ou trois fois pour
montrer son modle dans deux ou trois attitudes et dans le jeu nouveau
de lumire et d'ombres que de nouveaux entours font sur lui, et il croit
avoir crit un grand roman. Mais il n'a pas assez de matire, une assez
grande richesse d'observations pour que ce qui environne sa figure
centrale ait autant de ralit qu'elle en a. Il s'ensuit que dans ses
romans le personnage principal est vrai, et tout le reste conventionnel.

J'exagre un peu. Dans _Marianne_, aprs Marianne, il y a M. de Climal.
Dans le _Paysan_, aprs Jacob, il y a Mlle Habert cadette. Je le veux
bien. Et encore M. de Climal est-il d'une si puissante ralit? Deux ou
trois discours de lui sont de petits chefs-d'oeuvre, mlanges infiniment
heureux de fausse dvotion qui ronronne et de libertinage honteux qui
balbutie. Mais il y a bien quelque incertitude dans le trait gnral,
et je ne sais pas si c'est moi que je dois accuser quand j'hsite 
son gard entre le dgot, la piti et presque l'estime, selon les
circonstances. La complexit, dans la composition d'un personnage, est,
suivant les cas, trait de gnie ou signe d'impuissance. Le mal est que,
pour M. de Climal, le doute au moins reste dans l'esprit.

Mlle Habert n'est point complexe; et elle a de la vrit; mais elle est
ple, elle est sans relief. Elle ne laisse presque rien dans la mmoire.
Une figure pleine et grasse, des yeux qui luisent sous des paupires
discrtes, les lignes arrondies d'une chatte gourmande, voil ce que je
me rappelle, et c'est quelque chose, mais c'est tout.

Je suis sr que cette impuissance relative  fournir de matire ses
personnages secondaires, Marivaux en a conscience, et que c'est pour
cela qu'il les tue  mi-chemin, M. de Climal au tiers de _Marianne_,
Mlle Habert  la moiti du _Paysan_. Sans doute il ne pouvait point les
soutenir, et il s'en est dbarrass, et le vice de composition n'est
peut-tre qu'une indigence d'invention.

Quant  ce qui reste, quand on en parle, savez-vous ce qui arrive? C'est
que ce n'est plus de Marivaux qu'on s'entretient. Ce n'est plus lui qui
crit, c'est son temps. Marivaux, dans ses romans, se trace un cadre
assez vaste, y dessine, avec sa psychologie adroite, mais peu puissante,
et son observation juste, mais peu riche, une, deux, trois figures, et
surtout une, qui ont de la vrit; et il remplit les espaces vides avec
ce que lui donnent le tour d'esprit, le tour d'imagination, le bel air,
le got gnral, les lieux communs et les manies intellectuelles de
son poque. Or dans l'poque dont il est, il y a surtout deux gots
dominants en littrature d'imagination: c'est  savoir la vertu et le
dvergondage.

Je dis le dvergondage, et c'est chose bien connue dj du lecteur: il
sait que Crbillon fils commence de trs bonne heure au XVIIIe sicle,
avec les _Lettres Persanes_ et le _Temple de Gnide_. Ce qu'on oublie
quelquefois, c'est que la vertu, la vertu  la mode de Jean-Jacques,
l'me vertueuse et sensible n'est point ne sous les auspices de
Diderot et de Rousseau. Elle vient au jour, elle aussi, presque au
commencement du sicle. On la trouve dans ces mmes _Lettres Persanes_
 l'pisode des _Troglodytes_; on la trouve dans tout le thtre
sentimental de La Chausse, et ne perdons pas de vue que le thtre de
La Chausse est exactement contemporain des deux romans de Marivaux.

Il faut bien se persuader, et que Diderot n'a invent ni le libertinage,
ni la sensibilit, et que l'un et l'autre sont venus  peu prs
ensemble, ds que l'influence du XVIIe sicle s'est affaiblie, comme
frre et soeur, qu'ils sont en effet. Car ils sont de mme famille, et
se soutiennent l'un et l'autre, et mme se supposent. Ds que la gravit
chrtienne a cess de remplir, ou de soutenir, ou, au moins, de rprimer
les esprits, le libertinage s'y est insinu; et ds que le libertinage
s'y est introduit, le respect humain, pour en temprer la crudit, y
a ml le got de la vertu et le don de l'attendrissement. On est
licencieux, on est lubrique; mais on a bon coeur, on est pitoyable, le
spectacle du malheur vous arrache de gnreuses larmes, et, sous ce
couvert, on continue d'tre libertin en toute dcence. Et le lecteur
peut lire sans rougir l'oeuvre o tant de vertu enveloppe un peu de
cynisme; et l'auteur se sauve de ses carts par la beaut morale de
ses conclusions; et tout le monde trouve son compte; et vertu et
dvergondage s'en vont de concert tout le long du sicle, jusqu'
Diderot et Rousseau, si enclins  l'un comme  l'autre, et qui ont 
l'un et  l'autre, unis et enlacs jusqu' se confondre, fait de si
grandes fortunes, qu'ils passent pour les avoir invents.

Le fait est constant; quant  la thorie, elle n'est pas de moi; elle
est de Marivaux. C'est lui qui tablit cette rgle de l'union ncessaire
de la licence et de l'honntet. Il gronde Crbillon fils: Vous tes
trop cru, lui dit-il. Il faut des dbauches dans un bon ouvrage, mais
tempres par des tendances vertueuses; nous sommes naturellement
libertins, ou, pour mieux dire, corrompus; mais il ne faut pas nous
traiter d'emble sur ce pied-l. Voulez-vous mettre la corruption dans
vos intrts? Allez-y doucement, apprivoisez-la, ne la poussez point
 bout. Le lecteur aime les licences, mais non point les licences
extrmes, excessives... Le lecteur est homme; mais c'est un bomme en
repos, qui a du got, qui est dlicat, qui s'attend qu'on fera rire son
esprit; qui veut pourtant bien qu'on le dbauche, mais honntement, avec
des faons, avec de la dcence.--Que disais-je?

Ces deux gots dominants, ces deux lieux communs de l'esprit public au
XVIIIe sicle, ils n'taient gure,  la vrit, dans Marivaux. L o
Marivaux est suprieur, ils sont absents; mais c'est avec quoi il a
combl les vides et fait l'toffe courante et commune de ses romans;
c'est ce qu'on trouve dans son oeuvre quand il n'y intervient pas
directement, et qu'il la laisse aller d'elle-mme.

Sensibilit conventionnelle, toute la partie de _Marianne_ (le second
tiers) o la jeune fille est mene dans le monde, conduite chez le
ministre, etc. Il y a l une scne dans le cabinet ministriel, avec
larmes, gnuflexions, genoux embrasss, et ministre la main sur son
coeur, qui mriterait d'tre peinte par Greuze. Il n'y manque qu'un
huissier au second plan ouvrant les bras  demi tendus dans un geste
qui veut dire: Spectacle divin pour une me sensible!

Libertinage concert et appuy, toutes les dames qui veulent du bien
 M. Jacob; dtails scabreux, peintures lascives qui se rptent
 satit; une certaine gorge de madame de Fcourt qui reparat
rgulirement, toutes les dix pages... Et tout cela aussi trs
conventionnel, sans relief, sans individualit des personnes:
mademoiselle Habert  part, je confesse que je confonds toutes les
autres, et que j'attribue peut-tre  madame de Fcourt la gorge de
madame de Ferval ou de madame de Vambures.--Il y a mme un peu de
libertinage dans _Marianne_, et le, pied, dchauss par accident, de
Marianne est bien le pendant du pied, volontairement sans pantoufle, de
madame de Ferval.

En vrit tout cela n'est pas de Marivaux; c'est de tout le monde qui
est autour du lui; cela n'a pas d'originalit parce que ce n'est pas
conception de l'auteur, substance de son esprit, mais matire commune
dont il entoure et gonfle ses conceptions pour faire volume. Il a un
bien joli mot quelque part: ... moins  la honte de mon coeur qu' la
honte du coeur humain; car chacun a d'abord le sien, et puis un peu
celui de tout le monde...--Et chacun aussi a d'abord son esprit, et
puis un peu celui des autres, qu'on ajoute au sien pour tendre un peu
son domaine; mais  ces biens d'emprunt on ne laisse pas sa marque et
les traces d'une possession vritable.

Ce qui est bien de lui, ce sont des longueurs d'une autre espce,
d'interminables rflexions. Je suis naturellement babillard, dit-il en
une prface. Il l'est doublement, tant de complexion un peu fminine,
et faisant tat de psychologue. Il faut qu'il explique tout par le menu,
et, quand il a tout expliqu, qu'il recommence. Il peint deux dvotes
engloutissant des plats normes avec des mines dgotes qui doivent
donner le change, et convaincre le spectateur, et elles-mmes, qu'elles
n'y mettent point de concupiscence. Il suffisait de dire cela. Il le
dit, dj longuement, et ensuite:

... Je vis  la fin de quoi j'avais t dupe. C'tait de ces airs de
dgot que marquaient mes matresses, et qui m'avaient cach la
sourde activit de leurs dents. Et le plus plaisant, c'est qu'elles
s'imaginaient elles-mmes tre de trs petites, de trs sobres
mangeuses. Et comme il n'tait pas dcent que des dvotes fussent
gourmandes (_sans doute, passons_); qu'il faut se nourrir pour vivre
et non pas vivre pour manger; que, malgr cette maxime raisonnable et
chrtienne, leur apptit glouton ne voulait rien perdre, elles avaient
trouv le secret de la gloutonnerie...

Ah! c'est fini!--Non!

... et c'tait par le moyen de ces apparences de ddain pour les
viandes; c'tait par l'indolence avec laquelle elles y touchaient
qu'elles se persuadaient tre sobres, en se conservant le plaisir de ne
pas l'tre; c'tait (_allez! allez!_)  la faveur de cette singerie que
leur dvotion laissait innocemment le champ libre  l'intemprance.

Voil trop souvent sa manire. Il semble croire que son lecteur est trs
inintelligent et n'a jamais compris. Marianne ne veut pas avouer au
jeune Valville qu'elle est fille de magasin chez Mme Dutour. Elle refuse
de donner son adresse; elle retournera  pied, quoique blesse. Elle
vite de prononcer le nom de la lingre. Puis,  un moment donn,
perdant la tte: Il faudra donc envoyer chez Mme Dutour. Quel malheur!
elle s'est trahie! --Ah! cette marchande de linge...., rpond Valville;
c'est donc elle qui aura soin d'aller chez vous dire o vous tes.
Quelle bonne fortune! Valville n'a pas compris!--Le revirement est joli,
il est trs clair, et le lecteur n'a pas besoin de commentaire. Mais
Marivaux en a besoin; il est explicateur fieff:

... Y avait-il rien de si piquant que ce qui m'arrivait? Je viens de
nommer Mme Dutour; je crois par l avoir tout dit, et que Valville est
 peu prs au fait. Point du tout. Il se trouve qu'il faut recommencer;
que je n'en suis pas quitte; que je ne lui ai rien appris; et qu'au lieu
de comprendre (_le voil parti!_) que je n'envoie chez elle que parce
que j'y demeure, il entend seulement que mon dessein est de la charger
d'aller dire  mes parents o je suis; _c'est--dire qu'il_ la prend
pour ma commissionnaire: c'est l toute la relation qu'il imagine entre
elle et moi.

Cela est continuel. Il le sait lui-mme, s'en accuse, s'en excuse,
s'en amuse, et recommence. C'est la marque de la manie psychologique.
Vauvenargues a de ce travers; Massillon aussi; Le Sage n'en a pas
l'ombre. On voit les pentes diffrentes. Le roman, de Le Sage 
Marivaux, d'oeuvre de moraliste, devient oeuvre de psychologue, avec
les dfauts et les qualits aussi que comporte ce genre. Il est fait
de l'lude trs minutieuse de quelques sentiments, avec beaucoup de
rflexions et de considrations; et cela fait un fond un peu dnu, et,
pour l'toffer, l'auteur y ajoute des choses qui ne sont pas de lui,
mais de ses voisins: un peu de ce ralisme des vulgarits qui avait
commenc  poindre avec Le Sage, et qui devait tre vite  la mode en
France, o le ralisme n'a le plus souvent t qu'un certain got de
s'encanailler; un peu de sensibilit et de vertu larmoyante; un peu de
polissonnerie.

Et voil, ce me semble, les romans de Marivaux. Ils ont des disparates
extraordinaires, et sont, selon les pages, excellents ou assommants.
C'est qu'ils ont t crits comme par deux hommes, l'un psychologue,
contemporain de La Rochefoucauld et de Mme de La Fayette, qui est
exquis, encore qu'un peu long, l'autre par un homme du XVIIIe sicle
qui connaissait le got du jour et qui expdiait, comme  la tche, des
pages de grivoiseries ou de sensibleries pour aider l'autre. Et il n'y
a personne qui ressemble moins au premier que le second, d'o suit dans
l'ouvrage commun quelque incohrence.

Trouve-t-on en quelque ouvrage Marivaux  peu prs tout seul, et sans
collaborateur trop apparent? Oui, et c'est l que nous allons le
considrer pour achever de le bien connatre.



III

MARIVAUX DRAMATISTE

Il tait n pour le thtre, et plutt le thtre tait l'endroit o
ses qualits devaient se trouver dans tout leur jour,--o ce qui lui
manquait n'est point ncessaire,--o, enfin, il se pouvait qu'il ft
contraint de renoncer  ses dfauts, justement parce qu'ils y sont plus
graves qu'ailleurs.

Cet art psychologique o il tait fin ouvrier, le thtre en vit;
c'est sa ressource propre. Ce ne sont point les grands moralistes qui
russissent  la scne, ce sont les grands psychologues. Ce ne sont
point des tableaux trs riches et abondants des moeurs humaines que le
thtre peut nous prsenter, c'est l'analyse trs nette, trs diligente
et bien conduite, d'une ou deux passions dans chaque pice, et c'en est
assez; c'est l'volution, bien suivie en ces phases successives, d'un
ou de deux sentiments, qu'on saura prsenter et opposer d'une manire
dramatique. Et tant s'en faut qu'il soit besoin d'une foule de
personnages, tous bien saisis, c'est--dire d'une multitude de
renseignements sur les moeurs des hommes, qu'il ne faut pas mme de
personnages trop complexes, sous peine de n'tre plus clair. Au thtre
l'homme est comme dpouill de tous les accessoires de son caractre, il
est rduit  ses passions dominantes; et puis, en revanche, ces
passions sont tudies dans tout leur dtail et tales dans tout leur
dveloppement.

Essayez de mettre _Gil Blas_ au thtre. Vous vous apercevrez d'abord
que tant de personnages si varis, tous si prcieux pourtant, deviennent
inutiles et gnants, fondent et s'effacent, et que Gil Blas seulement et
ses amis intimes peuvent rester, et que Gil Blas prend une importance
norme; et que ds lors, en revanche, lui n'a plus assez de fond, est
trop en surface pour les proportions que vous tes contraint de lui
donner; et qu'en fin de compte c'est tout le tableau de moeurs qu'il
faut laisser tomber, et un caractre qu'il faut creuser davantage.

Eh bien, Marivaux tait  son aise au thtre prcisment parce qu'il
savait creuser un caractre, et parce que le grand tableau de moeurs,
qu'il n'et pas su remplir, ne lui tait pas demand l.

Il n'tait qu' demi raliste, et comme par caprice. Ceci encore, au
thtre, n'tait point mauvais. Le thtre n'admet le ralisme qu'
lgres doses, parce que le ralisme est tout fait de menus dtails, et
que le thtre procde par grandes lignes. Une scne pisodique raliste
a de la saveur au thtre; mais les grandes passions ternelles (sous
de nouvelles couleurs et regardes d'un nouveau point de vue, tous
les cinquante ans), voil toujours le fond o il ne faut pas tarder 
revenir, et o le spectateur vous ramne.

Ses complaisances pour le got du temps, sensiblerie fade ou manie de
libertinage, n'avaient gure leur place sur la scne, o la gauloiserie
est bien reue, mais o l'art de provoquer des mouvements honteux est
absolument proscrit; o les sentiments dlicats sont bien accueillis,
mais o la comdie larmoyante n'avait pas encore pu s'tablir en
faveur. Si Marivaux avait eu, de son fond, ce got de pleurnicherie
sentimentale, il l'aurait apport l, comme fit La Chausse; mais j'ai
cru voir qu'il n'est chez lui que ressource d'emprunt pour allonger ses
volumes, et aussi n'y a-t-il pas song en un genre d'ouvrages o la mode
ne l'imposait point, et qui, du reste, doivent tre courts.--Enfin
ses dfauts, bien personnels ceux-l, d'abstracteur de quintessence
et d'explicateur  perte d'haleine, minutieux commentaires, analyses
confuses  force d'tre multiplies, et galimatias dans la finesse,
pouvaient le perdre absolument au thtre,-- moins que le thtre ne
l'en dtournt. C'tait partie de va-tout. Subsistant, ces dfauts
eussent t l odieux; mais prcisment parce qu'ils devenaient odieux,
ils pouvaient, l, lui sembler tels, et le dgoter, et,  force
d'apparatre extrmes, tre amens  disparatre. Dans une circonstance
o une sottise serait norme, ou bien on la fait, ou bien son normit
vous avertit de ne point la faire. C'est ce dernier qui est arriv, ou 
peu prs; car les dfauts intimes ne s'abolissent point, mais il arrive
qu'ils se contiennent.

Rien ne montre mieux que cet exemple combien le thtre est une bonne
discipline, en ses rigueurs salutaires, pour les hommes de lettres. Le
thtre a ramen les dfauts de Marivaux  la mesure de demi-qualits,
de dons aimables et un peu suspects, de grces lgrement inquitantes.
Comme il faut tre court au thtre, ses longueurs se sont restreintes 
de simples nonchalances;--comme il faut tre vif, ses analyses se sont
ramasses en traits rapides et pntrants, et les coups de sonde ont
remplac les longues galeries souterraines;--comme il faut tre clair,
son galimatias est rest dans les honntes limites du prcieux; et de
tout cela s'est form le _marivaudage_, dont on n'a jamais su s'il est
le plus joli des dfauts, ou la plus prilleuse des qualits, ou une
bonne grce qui s'mancipe, ou un mauvais got qui se modre.

Le thtre lui tait donc un lieu favorable en somme, o ses dons
avaient leur emploi, ses lacunes leur excuse, ses mauvais penchants leur
correctif; et o il pouvait donner une note toute nouvelle, ce qu'il a
d'original s'accommodant bien  la scne, et ce qu'il a de commun ne
pouvant gure y trouver place.

Aussi ce thtre de Marivaux est-il d'une qualit rare et prcieuse. La
premire impression en est ravissante. Il est joli d'abord de tout ce
qui n'y est point. On sent, au premier regard, un homme qui n'a point de
mtier (plus tard on s'apercevra que c'est un homme qui a un mtier 
lui). On ouvre le volume, on parcourt, et c'est une surprise aimable.
Quoi! point d'intrigue; point de quiproquo; point d'obstacle extrieur
au bonheur des amants, point de circonstance accidentelle qui les
spare, corrige par une circonstance accidentelle qui les runit;--et
point de tuteur barbare, de pre terrible, d'oncle sauvage et
stupide;--et pas davantage de _peinture de la socit_ (oh! non!);
point de traitants, d'agioteurs, de femmes d'intrigue, de chevaliers
d'industrie, de chevaliers  la mode, de valets flibustiers, de
parvenus, de femmes galantes, de dvotes, de directeurs;--et point
non plus de _comdies de caractre_: point de pice qui s'intitule le
distrait, l'inconstant, le maniaque, le disputeur, le dcisionnaire, le
grondeur, le grave, le triste, le gai, le sombre, le morne, l'acaritre,
le tranquille, l'amateur de prunes, et qui nous offre le divertissement
de dix lignes de La Bruyre en cinq actes!--Quel singulier thtre!
Voil qui ne ressemble  rien! Mais dj c'est quelque chose que cela,
et l'on en est comme tout repos et rafrachi.

On lit de plus prs, et l'on s'aperoit qu'il y a l un genre nouveau,
une sorte de _comdie romanesque_, des ouvrages dramatiques qui sont des
nouvelles, ou bien plutt, de petits romans traits dans la manire
dramatique, du reste avec le moins de procds dramatiques qu'il se
puisse. Cette comdie n'emprunte presque rien--ayons le courage de dire
rien du tout-- la vie courante; elle n'a la prtention ni de corriger
les moeurs ni de les peindre; elle n'est ni une thse ni un miroir; elle
est faite d'une douce et lgre aventure de coeurs entre gens qu'on n'a
jamais rencontrs dans la rue. Les critiques qui veulent voir dans ce
thtre la comdie traditionnelle, et y chercher des renseignements sur
les hommes du temps, ont le double malheur de n'y trouver rien, et
de nous amener, par leurs analyses les plus laborieuses,  cette
conclusion, trs fausse, qu'il est nul. Les personnages y sont d'un pays
qui n'est nullement gographique. Les suivantes sont des dames trs
bien leves, et qui ne sont pas seulement spirituelles, qui sont
ingnieuses. Et faites bien attention, souvent les grandes dames ont
des navets, de petites impatiences, de lgers et adorables manques de
rflexion ou de tenue qui en font de charmantes grisettes. Il n'y a pas
une grande distance, non seulement d'allures, mais mme de race, entre
matres et valets. Au thtre les acteurs jouent ces rles chacun selon
son emploi et rtablissent la diffrence; mais examinez, et vous
verrez qu'elle est factice.--Et, pareillement, les mres (le plus
souvent) sont aussi jeunes de coeur que leurs filles; les pres dressent
des piges joyeux o se prendront leurs enfants, d'une humeur aussi gaie
et alerte que de jeunes valets.--Et tout cela est lger, capricieux,
arien, fait de rien, ou d'un rve bleu, qui nous emmne bien loin, loin
des pays qui ont un nom, dans une contre o l'on n'a jamais pos le
pied, et que pourtant nous connaissons tous pour savoir qu'on y a
les moeurs les plus douces, les caractres les plus aimables, des
imperfections qui sont des grces, et que c'est un dlice d'y habiter.

--Autrement dit, cette comdie est ultra-romanesque, et diffre de
toutes les autres en ce qu'elle est plus conventionnelle qu'aucune
d'elles.--Il faut voir. Relisons un peu. Ces gens-l ne sont que des
mes, cela est clair; mais des mes peuvent avoir une certaine ralit,
qui consiste  ressembler aux ntres tout en tant beaucoup plus belles;
elles peuvent avoir une certaine vie qui consiste  aimer,  dsirer, 
sentir,  se chercher,  se fuir,  se contracter douloureusement dans
la tristesse,  s'panouir dlicieusement dans la joie,  hsiter dans
l'incertitude,  se mouvoir enfin librement dans l'atmosphre lgre et
pure qu'elles habitent; et si le moraliste proprement dit, ou pour mieux
parler l'historien de moeurs, n'a gure que faire ici, il me semble
que le psychologue peut s'y trouver bien.--Marivaux n'a pas compris
autrement la comdie. Il a considr des mes humaines parfaitement en
dehors de quelque temps et de quelque lieu que ce ft, mais qui taient
bien des mes humaines, et qu'il regardait de trs prs. Il n'est
fantaisiste que de premire apparence, et parce qu'il supprime  peu
prs le support matriel et l'habitacle ordinaire des esprits humains;
mais avec les ressorts mmes de ces esprits, il ne badine point; il
n'invente pas, il est trs inform et trs diligent, et il arrive ainsi
que ce thtre, qui contient si peu de _ralit_, contient plus de
_vrit_ que beaucoup d'autres.--Il est trs libre, trs dgag, trs
affranchi de toute imitation des choses de la rue ou de la maison; il
parat trs imaginaire, et tout  coup on s'aperoit qu'il est trs
profond. Figurez-vous qu'on dt  Racine: Vos Grecs ne sont pas des
Grecs. Ils sont du temps d'Homre et ils n'ont rien d'homrique. Il et
rpondu sans doute: Ce ne sont gure des Franais davantage. Ce
sont des hommes. J'ai un got pour l'tude des sentiments humains en
eux-mmes, et ce got ne s'accommode gure du souci de la couleur des
temps et des lieux. S'il me conduit  tracer des dveloppements de
passion qui ne soient ni d'un sicle ni d'un autre, mais qui soient
vrais, il suffit peut-tre. A un degr infrieur, et dans un autre
ordre, Marivaux procde de mme. La couleur locale de la comdie,
c'est le ralisme. Il n'en a souci, et d'autant plus peut-tre, tant
connaisseur en choses de l'me, il nous donne l'impression de la vrit
pure. Veut-on voir comment une ide de comdie lui vient en l'esprit, et
d'o il part pour en faire une? Allons chercher une comdie qu'il n'a
point faite, et dont il n'a jet sur le papier que la matire:

J'ai eu autrefois une matresse qui tait savante. Sa folie tait de
philosopher sur les passions quand je lui parlais de la mienne. Cela
m'impatienta... J'avais remarqu quelle tait glorieuse de savoir si
bien jaser; je pris le parti de la louer beaucoup et de faire le surpris
de sa pntration. Elle m'en croyait enchant. Savez-vous ce qui arriva?
C'est que pendant qu'elle dfinissait les passions, je lui en donnai en
tapinois une pour moi, que sa vanit lui fit prendre par reconnaissance,
et qui m'ennuya  la fin, parce que j'en mprisais l'origine. Elle fut
fche de la retraite que je fis: mais elle ne perdit pas tout; car,
comme elle aimait  philosopher, je lui laissai de la besogne pour cela
en me retirant. Elle ne parlait des passions que par thorie. Il n'y
avait que son esprit qui les connt, et je les lui avais mises dans le
coeur... ds lors je crois qu'elle s'occupa plus  les sentir qu' les
examiner.

Ceci est une page de l'_Indigent philosophe_, et 'aurait pu devenir
une comdie de Marivaux. C'est une analyse d'une faon d'aimer. La
Rochefoucauld a dit qu'il y a bien des gens qui n'auraient jamais connu
l'amour s'ils n'en avaient pas entendu parler, et l'on a dit depuis que
parler d'amour c'est dj le foire. Voil justement le sujet de cette
comdie que Marivaux n'a pas crite.

La Comtesse, le Marquis, le Chevalier. La Comtesse discute sur l'amour
avec une profondeur extraordinaire, en femme qui affecte d'tre sre de
ne point le ressentir, quand on cause en thoricien, avec une froide
raison, de ces choses, c'est qu'on est bien loin d'aimer... En effet,
il n'y a aucun danger, dit le marquis. Mais comme vous en parlez bien!
quelle intelligence, quelle finesse, que d'esprit! C'est plaisir de
s'entretenir avec une femme suprieure.

LA COMTESSE.--Lisette, je sais trop la vanit de l'amour pour trouver
un homme aimable; mais je sais connatre le mrite. Le marquis est fort
bien. Voil un homme qui m'apprcie.

LA COMTESSE.--Lisette, le marquis vient moins souvent. Cela est fcheux.
Il a dit la conversation. Il sait les choses. Dans cette campagne, on ne
sait avec qui causer. Il me manque...

Ah! vous voil, marquis! on ne vous voit plus. L'entretien d'une pauvre
femme est sans doute languissant...

LE MARQUIS.--Non, l'entretien d'une femme suprieure est intimidant. Les
femmes qui sentent encouragent, et les femmes qui savent effrayent.

LA COMTESSE.--Qui vous dit que savoir empche de sentir?

LE MARQUIS.--Il y est au moins un retardement, ou une distraction.

LA COMTESSE.--Ou un acheminement peut-tre.

LE MARQUIS.--Ce n'est vrai que de celles qui ne savent qu' moiti. Mais
il n'est point de secret pour vous; et connatre le fond de la passion,
c'est s'en garantir. Ah! c'est dommage!

LA COMTESSE.--Pour qui?

LE MARQUIS.--Pour... mettons pour le chevalier qui vous aime, et qui
ne vous le dira jamais. Il sait trop bien qu'on n'aime point les
philosophes; on les admire.

LA COMTESSE.--L'admiration n'est-elle point une forme dguise de
l'amour?

LE MARQUIS.--Pas plus que parler amour n'est une faon de le ressentir.
 ce compte, vous m'aimeriez infiniment. Vous voyez bien!

LA COMTESSE.--Je vois que vous voulez me faire dire que je vous aime!

LE MARQUIS.--Vous pourriez le dire; car vous aimez  badiner. Mais ce
serait pour faire une tude sur la fatuit des hommes en ma pauvre
personne.

LA COMTESSE.--Lisette, ce marquis est un sot. Quand je songe que j'tais
sur le point de lui dire que je l'aimais, et peut-tre de le croire! Il
est trs born, avec toutes ses finesses. J'aime les gens plus unis. Ce
pauvre chevalier, si simple, doit savoir aimer... Mais il est timide. Si
on l'aimait, ne ft-ce que pour punir le marquis, il ne faudrait pas le
dcourager en l'blouissant...

Voil la mthode de Marivaux. Dcomposer un sentiment, en saisir les
lments, dmler les parties dont il se compose, et de ces lgers
mouvements du coeur, de leur suite, de leurs dmarches, de leurs chocs
et de leurs conflits faire le drame lui-mme avec ses pripties
couvertes, secrtes, intimes, caches mme aux yeux des personnages, et
surtout aux leurs.

Il n'y a pas beaucoup de sentiments sur lesquels il soit capable de
faire ce travail menu et dlicat d'analyse.  vrai dire, il n'y en a
qu'un. Les femmes,  l'ordinaire, ne se connaissent bien qu'en amour.
Il ressemble aux femmes extrmement. Sa petite dcouverte est tout
simplement d'avoir introduit l'amour dans la comdie franaise; et cette
petite dcouverte tait une trs grande nouveaut,

Je ne crois pas exagrer aucunement. Avant Marivaux il y avait eu des
amoureux sur notre thtre comique; seulement il n'y avait pas eu de
peintures de l'amour. L'amour tait un des ressorts de toutes les
comdies; il n'en tait jamais le fond et la matire. L'auteur comique
nous prsentait une Anglique qui tait amoureuse de Valre, et un
Valre qui tait le soupirant dclar d'Anglique. Leur amour tait
chose acquise, fait authentique, antrieur  l'ouverture des dbats;
et ce qui s'opposait  cette passion, et comment elle finissait par
triompher des obstacles, l tait la matire de la comdie. Il semblait
que l'amour ft un fait tout simple, qu'on ne dcompose point,
irrductible  l'analyse; qu'on est amoureux ou qu'on ne l'est pas. On
nous disait: Ceux-ci le sont. Ils le seront toujours. Il n'y a pas  y
revenir, et nous ne nous en occuperons plus. La comdie part de l, et
elle porte sur autre chose.--C'est pour cela que vous voyez tant de
titres de comdies qui annoncent des analyses de caractre: _Avare,
Imposteur, Glorieux, Grondeur_; et que vous ne voyez pas une comdie qui
s'intitule l'_Amoureux_; car l'_Homme  bonnes fortunes_, je n'ai pas
besoin de dire que c'est autre chose.  voir de prs, on s'aperoit bien
que chez nos comiques l'amour est mme  peine un _ressort_; il est une
manire de signalement: il est un moyen d'indiquer au spectateur ceux
des personnages auxquels il doit s'intresser. Comme il est entendu,
au thtre, que c'est les amoureux qui ont raison,  condition qu'ils
soient aims, l'auteur nous dit en commenant: Amoureux: Anglique et
Valre. Vous tes prvenus que c'est des autres que je vais me moquer.
Quant  eux, je ne m'en occuperai qu'au dnouement; et c'est bien
naturel, puisqu'il n'y a qu'eux qui ne soient pas comiques. Mesurez
l'importance qu'a l'amour dans toutes nos comdies classiques, et
jugez si nos auteurs comiques ont pris autrement les choses. A peine
pourrez-vous citer comme sortant de cette rgle le _Dpit amoureux_, qui
n'est qu'une comdie d'intrigue, et le _Misanthrope_, qui est en partie
une tude sur une manire comique d'aimer, et en grande partie autre
chose. Un ouvrage portant sur l'amour lui-mme et ses dmarches et paru
moins du domaine de la comdie que du roman.

Marivaux a cru que l'amour n'tait pas un fait simple, qui ne pt servir
que d'un point de dpart. Il a vu qu'il tait compos de beaucoup
d'lments divers, qu'il avait ses raisons d'tre, et ses
dveloppements, et ses marches et contre-marches, son _mouvement_
par consquent; et, par suite, qu'il pouvait _contenir sa comdie en
lui-mme_, sans avoir besoin, pour entrer dans une comdie, d'avoir des
obstacles extrieurs  lui.

Il a vu cela parce qu'il tait bon psychologue, et surtout parce qu'il
avait une admirable psychologie fminine, j'entends une psychologie de
la femme comme il semblerait qu'une femme seule pt l'avoir. On est
quelquefois tonn de sa pntration sur ce point. Par exemple, c'tait,
c'est peut-tre encore une banalit que d'estimer que les femmes sont
fausses. Marivaux sait parfaitement qu'il n'en est rien. Ce n'est vrai
que pour ceux qui ne font que les couter, et qui s'en tiennent 
leurs paroles.  ce compte, on peut, en effet, les accuser quelquefois
d'artifice. Mais c'est une injustice vritable. Comment un tre qui est
tout de sentiment et de passion pourrait-il tromper? Il ne peut que
mentir. Prcisment parce qu'il a conscience que la vivacit de ses
sentiments et son incapacit de rflexion livre  tout venant ses
secrets, il essaye peut-tre d'abuser par ses discours. Mais ce
n'est que la preuve qu'il est et qu'il se sent incapable de tromper
autrement.--Et, de fait, vous n'avez qu' ne pas l'couter: la vrit
sort et clate de tous ses gestes, de tous ses airs, de tous ses
regards, de toutes ses attitudes, et se prcipite de tout son tre. Ce
qu'il pense, il vous l'apprend toujours par une impatience, par une
froideur, par une imprudence, par une distraction, en baissant les yeux,
en les relevant, en sortant de sa place, en y restant; enfin c'est de la
jalousie, du calme, de l'inquitude, de la joie, du babil, et du silence
de toutes les couleurs... Une femme ne veut tre ni tendre, ni dlicate,
ni fche, ni bien aise; elle est tout cela sans le savoir, et cela est
charmant. Regardez-la quand elle aime et qu'elle ne veut pas le dire.
Morbleu! nos tendresses les plus babillardes approchent-elles de l'amour
qui perce  travers son silence[25]?

[Note 25: _Surprises de l'amour_, I, 2.]

Avec cette connaissance qu'il avait des femmes, des sentiments qu'elles
prouvent et de ceux qu'elles inspirent, il avait tout un thtre tout
nouveau dans la tte. La comdie de l'amour, voil ce qu'il a crit, et
que personne n'avait crit avant lui. Racine en avait fait le drame, et
prcisment Marivaux est un Racine  mi-chemin, un Racine qui ne pousse
pas le conflit des passions de l'amour jusqu' leurs consquences
funestes, et qui, par cela, reste auteur comique, un Racine qui n'crit
que le second acte d'_Andromaque_.

On a dit qu'il n'avait jamais peint que l'aube de l'amour, que l'amour
en ses commencements incertains et indcis, et qui s'ignore encore.
C'est que c'est l, et non ailleurs, qu'est la comdie de l'amour.
L'amour dclar, connu de celui qui l'prouve et de celui  qui il
s'adresse, n'est point matire de comdie  lui tout seul. Car de deux
choses l'une: ou il est malheureux, et c'est un drame qui commence, ou
il est heureux, et il n'y a rien  en tirer du tout. L'amour commenant,
au contraire, peut tre comique, parce qu'il s'ignore pendant que le
spectateur s'en aperoit; parce qu'il se trompe d'objet; parce qu'il
hsite, recule, louvoie, se prend aux piges des prcautions dont il se
dfend; par tout ce qui s'y mle de dpit, de honte, de fausse honte,
de fiert qui finit par capituler, d'amour-propre qui finit par tre
confondu, de mille autres choses, et l est le drame gai et divertissant
de l'amour.--Dans une comdie o l'amour n'est pas un ressort, mais le
fond mme, c'est le moment o les amoureux s'aperoivent clairement
qu'ils aiment, _qui est celui du dnouement_, et, au contraire des
autres, c'est par la dclaration d'amour que ce genre de drame doit
finir.--Et c'est ainsi que finissent d'ordinaire les comdies de
Marivaux.--On conoit combien cette manire d'entendre la comdie rend
le travail de l'auteur difficile. Il doit suivre avec sret le travail
insaisissable d'un sentiment  peine form au fond d'un coeur, et le
rendre trs visible au public, sans qu'il le soit aux personnages. Il
doit tudier des passions si indcises encore que ceux qui ont le
plus d'intrt  s'en rendre compte ne s'en doutent point, et que le
spectateur qui n'a que l'intrt de son plaisir doit les voir pleinement
et les suivre sans peine. Il doit mettre le public dans la confidence,
sans y mettre aucun des acteurs; et dans la confidence, non d'un fait,
facile  faire connatre une fois pour toutes, mais des lueurs fugitives
d'une passion secrte, des vellits de l'amour. Il y a de la gageure
dans cette conception de l'art et le dsir malicieux, la prtention
piquante de vouloir tre compris sans presque rien dire. Marivaux a de
la femme jusqu' la coquetterie.

Il russit du reste pleinement  ce jeu aimable. C'est que, d'abord,
cette science si sre qu'il faut avoir, en pareil dessein, de la
complexion, pour ainsi dire, et de la nature intime de l'amour, il l'a
pleinement. Personne, depuis La Rochefoucauld, mais en matire d'amour
seulement, n'a su dmler si finement ce qui entre dans la composition
d'un sentiment ou d'une passion. De quoi l'amour est fait, dans telle
circonstance ou dans telle autre, c'est ce qu'il voit d'abord; ce qui
l'amne  prendre peu  peu conscience de lui-mme, c'est ce qu'il voit
et montre ensuite.--Ici, il est fait de dpit amoureux (_Surprises_):
que deux personnes qui ont jur de ne plus aimer se rencontrent et
se confient leurs rsolutions, il y a de grandes chances qu'elles en
arrivent  la sympathie, et de l  l'amour: Comme celui-ci sait me
comprendre!--L il est fait d'impatience de ce qu'on possde et du
dsir de ce qu'on vous dfend (_Double inconstance_).--Ailleurs il est
fait de la honte mme d'aimer: Quoi! l'on me souponne d'aimer! J'ai
bonne opinion de cet homme! Quelle insolence! cartons cette ide... Il
ne faut pas l'carter avec violence, parce que la combattre c'est
s'en proccuper, et dj voil qu'on aime (_Jeu de l'amour et du
hasard_).--Ailleurs il est fait du bonheur naf d'tre aim, de bont,
de douceur, d'esprit de contradiction aussi, quand tout le monde vous
rpte que l'objet de votre amour en est indigne, et qu' force de se
dire: C'est vrai, je serais folle! on finit par penser: Serait-ce si
fou? (_Fausses confidences_.)--Tout cela avec une science des nuances,
une connaissance de nos petits secrets, qui ne nous accable pas, comme
Molire, lequel connat les grands, mais qui nous surprend et nous
inquite un peu.--La _Double inconstance_ est un ouvrage un peu
languissant; mais c'est plaisir comme Marivaux a bien marqu chaque
inconstance, celle de l'homme et celle de la femme, de son trait
vritable et distinctif. Le bon Arlequin est inconstant sans oublier ses
premires amours. On sent que le prsent n'efface qu' moiti le pass,
que le dsir ne fait qu'un peu tort  la gratitude. Au fond il les aime
toutes deux, la nouvelle seulement plus vivement que l'ancienne, comme
il est juste. Le petit fond de polygamie, instinctif au moins, sinon de
fait, qui est dans l'homme, est indiqu, avec mesure du reste, d'une
manire trs heureuse.--Silvia, au contraire, ds qu'elle aime ailleurs,
n'aime plus o elle aimait. L'ancien sentiment est ruin absolument par
le nouveau. Elle n'est plus retenue mme par un regret; elle ne se sent
plus attache que par le devoir, ce dont il est facile de venir  bout.

Et tout cela, dira-t-on, est bien frle, bien tnu, et, qui sait? bien
superficiel peut-tre. Dans ces analyses de l'amour qui s'ignore, ne
serait-ce point l'amour vrai que l'auteur oublie, et  force de nous
montrer de quels lments l'amour se compose, amour-propre, dpit, et
autres menus suffrages, ne nous le montrerait-il point fait prcisment
de tout ce qui n'est pas lui?--Il y a du vrai dans cette objection;
mais il y a aussi beaucoup  dire. Et d'abord nous sommes ici dans la
comdie. L'amour qui est parce qu'il est, le coup de foudre de Juliette
et de Phdre, est affaire de tragdie ou de drame. L'amour-got, pour
parler comme Stendhal, qui, fortifi par l'accoutumance, l'estime, les
bons rapports, peut aller trs loin et peut-tre plus loin que l'autre,
est essentiellement du domaine de la comdie, parce qu'il est dans les
conditions moyennes de l'existence. Et lui seul peut servir  la comdie
de l'amour; lui seul est piquant, tandis que l'autre, force simple, est
redoutable comme les armes qui marchent en bataille, ainsi qu'il est
dit aux Livres saints.--Lui seul, par le conflit et le va-et-vient des
sentiments dont il se mle, ou dont il nat, ou qu'il fait natre, car
tout cela s'entrelace, et est plaisant pour cette raison mme, forme
un petit drame  lui tout seul, et c'est le point; et un petit drame
divertissant et tendre parce qu'il a pour dnouement, aprs beaucoup de
mystre, comme dit La Rochefoucauld, l'closion de l'amour mme.

Notez ceci encore. S'il est bien vrai qu'un sentiment profond est parce
qu'il est, et qu' le dcomposer, on risque tout simplement de passer 
ct; il est vrai aussi qu'il est bien rare que nos sentiments aient ce
sublime et cet absolu. Ce que j'aime en vous... disait une dame, qu'a
connue Chamfort  celui qui lui plaisait.--Arrtez, rpondit le galant;
si vous le savez, je suis perdu. Le galant avait de l'esprit et mme de
la profondeur; mais il y avait  rpondre: Sans doute, le grand amour
romanesque est aveugle, et je n'aime point follement, si j'ai des yeux,
mme pour voir vos mrites. Mais si ce n'est pas tre aim pour soi-mme
qu'tre aim pour ses qualits, au moins est-ce tre aim pour quelque
chose qui nous touche d'assez prs. L'amour ml d'estime, par exemple,
s'il n'est pas pur, est du moins d'un alliage assez agrable. L'amour,
n peut-tre du ressentiment contre quelqu'un qui ne vous vaut pas, est
tout au moins une prfrence. Ainsi de suite; et de tels sentiments
on peut encore s'accommoder.--Eh! oui! et c'est de ce train que
vont d'ordinaire les choses, et c'est de ce petit mange de l'amour
susceptible d'analyse parce qu'il n'est pas absolument pur, et de degr
et de gradation parce qu'il n'est pas absolu, que se fait une comdie.

Et encore! Savez-vous bien que La Rochefoucauld a dit que s'il existe
un amour pur et exempt du mlange des autres passions, c'est celui qui
est cach au fond du coeur et que nous ignorons nous-mmes. Eh bien,
c'est cet amour qui s'ignore, prcisment, que peint Marivaux, ou, du
moins, c'est par lui qu'il commence. Puis il le montre ml de ces
autres passions dans lesquelles il prend conscience de lui-mme, dont il
a besoin pour se connatre et en quelque sorte pour revtir un corps;
mais c'est encore de l'amour, et le vrai, celui qui a t longtemps
cach au fond du coeur.--C'est pour cela que cette comdie de l'amour
est divertissante et touchante. Elle est divertissante parce que c'est
un malin plaisir, un des plus vifs au thtre, de voir plus clair dans
les sentiments des personnages qu'eux-mmes, et de savoir mieux qu'eux
ce qu'ils vont faire; elle est touchante parce que cet amour qui
s'ignore longtemps c'est bien l'amour mme, et qu'on s'intresse 
l'amour bien plus quand il a son obstacle en lui, dans son impuissance
 se connatre ou  se faire entendre, que quand il se heurte  un
obstacle extrieur: on voudrait l'aider  natre. Et quand ces autres
passions, dpit, amour-propre, capables de le faire clater, commencent
 poindre, on les aime pour ce qu'elles vont faire; on les donnerait
aux personnages pour les exciter un peu: Sois donc jaloux! Tu vas
t'apercevoir que tu aimes!

Elle est touchante encore, cette comdie de l'amour, parce que l'auteur
y a rpandu une exquise bont. C'est notre Trence, un Trence un peu
attif. Ses personnages sont d'une bont charmante. Il n'y a rien de
plus difficile que de mettre la bont au thtre, parce qu'elle y prend
trs vite l'air fade de la sensiblerie. Marivaux se sauve du danger
parce que ses bonnes gens ont de l'esprit. On veut ter Silvia 
Arlequin. Laissez Silvia au prince. Il l'aime. Il sera malheureux s'il
ne l'pouse pas.--A la vrit, il sera d'abord un peu triste; mais il
aura fait le devoir d'un brave homme, et cela console; au lieu que s'il
l'pouse, il la fera pleurer; je pleurerai aussi; il n'y aura que lui
qui rira, et il n'y a point plaisir  rire tout seul.--Voil leur
manire; ils ont de l'esprit jusqu'au fond du coeur.

O l'on voit bien et toute la finesse de psychologie de Marivaux, et
cette bont qu'il mle  toute sa finesse, c'est dans le _Legs_. Le
_Legs_ est une tude d'homme boudeur, grognon, injuste, et qui, pour un
peu plus, va devenir insupportable. Il est trs aim. Rien de mieux vu;
les hommes de ce genre ont trs souvent beaucoup de succs, des succs
srieux et durables. C'est que d'abord l'esprit de contradiction est un
de ces lments de l'amour que Marivaux a si bien dmls; on met son
amour-propre, et Dieu sait  quel degr d'enttement va
l'amour-propre chez une femme,  apprivoiser un ours; c'est une belle
victoire,--Ensuite c'est que notre boudeur est rbarbatif par timidit,
et que la femme qui l'aime s'en est aperu; mais il fallait plus que la
finesse fminine, il fallait de la bont pour s'en apercevoir.

Tel est le fond de la comdie dans Marivaux. C'est quelque chose de tout
nouveau, d'inattendu, de parfaitement original, et de trs profond sous
les apparences d'un jeu de socit. Marivaux, en mettant l'analyse de
l'amour dans la comdie, a conquis  la comdie des terres nouvelles.
Il a trac des chemins. Ce sont petits chemins, je le sais bien, il
connat tous les sentiers du coeur et il en ignore la grande route;
Voltaire a raison; mais on pouvait rpondre: L o personne n'est all,
il n'y a pas mme de sentiers.

La manire dont il dispose ses lgres fictions dramatiques est
bien intressante  suivre de prs. Il n'y a chez lui aucun art de
composition, j'entends de composition factice, il n'y a pas l'ombre de
mtier. Cela tient d'abord  ce qu'il n'en a point, et ensuite  ce
qu'il n'en a pas besoin. Son petit drame n'est pas compos de faits
matriels qu'il faudrait distribuer en un certain ordre pour en faire
une suite enchane et logique aboutissant  une conclusion contenue
dans les prmisses: il est compos de faits moraux se succdant
d'eux-mmes, sans la moindre circonstance extrieure qui les suscite ou
les pousse.--En pareil cas l'art de la composition se confond avec l'art
mme de lire dans les coeurs, et le drame n'a pas d'autre marche que le
progrs mme des sentiments. L'intrigue n'est point ncessaire l o le
mouvement dramatique est intime en quelque sorte et vient de l'volution
mme des mouvements du coeur. L'intrigue est la part d'invention
proprement dite que l'auteur apporte dans le drame. A qui voit
parfaitement la succession des sentiments dans les mes, inventer n'est
point ncessaire; voir suffit. Celui-ci restreindra tout naturellement
son invention  trouver une _situation_, et, la situation trouve,
laissera ses personnages aller tout seuls. Ce sera mme une tendance
commune  tous les grands psychologues au thtre de rduire l'intrigue
 rien. Racine glisse, d'un penchant naturel,  _Brnice_; et quand il
a trouv ce chef-d'oeuvre de la suppression de l'intrigue, et qu'on
lui reproche de n'avoir pas d'invention, il rpond: Prcisment! J'ai
l'invention par excellence. L'invention _consiste  crer quelque chose
de rien_.

A la vrit, dans un grand drame, une situation et l'volution naturelle
des sentiments qu'elle a mis en prsence ne suffit pas. Les sentiments,
d'eux-mmes, ont un mouvement trop lent, et restent trop longtemps
pareils  ce qu'ils sont d'abord pour qu'il ne soit pas ncessaire
que quelques circonstances habilement mnages les renouvellent, les
pressent, et les fassent comme tourner pour prsenter leurs divers
aspects. Pour que nous ne voyions point Phdre toujours pleurer et
mourir, il faut que Thse soit cru mort, puis que Thse revienne, puis
que les amours d'Aricie soient connus de Phdre, et c'est l l'intrigue,
que, nonobstant ses ddains, Racine est pass matre  disposer. D'un
psychologue pur psychologue, comme Marivaux, on peut donc dire et qu'il
n'a pas besoin d'intrigue et que l'intrigue est sa borne. Autrement dit,
il sera  l'aise dans les ouvrages de courte tendue o l'intrigue lui
est inutile, et il ne pourra aborder les oeuvres de longue haleine o le
secours de l'intrigue lui serait indispensable.

C'est ce qui est arriv  Marivaux. Ses chefs-d'oeuvre sont de petites
pices qui sont des drames en raccourci. Du drame ils ont l'essence,
qui est la vie morale, ils ont le mouvement et la distribution aise du
mouvement. Ils n'ont pas l'ampleur et la varit, parce qu'ils n'ont
pas l'invention des incidents, des incidents chose vile en soi, simples
machines, mais machines qui servent, l'volution d'un sentiment tant
accomplie,  en faire paratre un autre, lequel,  son tour, fait son
chemin, marque son trait, et complte la peinture du caractre.

De l le seul dfaut srieux des petits drames de Marivaux: ils ont une
certaine uniformit, et ils sont un peu prvus. Ils ne nous trompent
point; nous savons un peu trop o ils vont. Rien n'est sot, dans le
thtre aussi bien que dans le roman, comme l'inattendu qui n'est qu'un
caprice de l'auteur; mais l'inattendu naturel, l'inattendu dont on
se dit aprs coup qu'on s'y devait attendre, savoir donner cet
inattendu-l, c'est connatre le fond des choses; et savoir ne pas
le montrer tout d'abord, c'est avoir des rserves de renseignements
psychologiques et tre habile  les dissimuler, c'est la science mnage
par l'art.

Dira-t-on aussi qu'une certaine indigence (trs relative, et qu'on ne
peut qualifier ainsi que quand on songe aux grands matres du thtre),
qu'une certaine indigence de fond se marque dans le raffinement mme de
ces sentiments si dlis? Ces gens qui ont des commencements de passion
si impalpables, des lueurs d'motion si fugitives, des aubes d'amour si
dlicieusement indistinctes, ils sont souponns d'tre ainsi pour
tre agrables  l'auteur; ils mettent un peu de bonne volont  se
comprendre si tard; c'est peut-tre avec complaisance qu'ils passent si
lentement du crpuscule de l'inconscient  la lumire de la conscience.
On est tent de leur dire, quand ils s'aperoivent qu'ils aiment ou
qu'ils n'aiment plus: Ne vous en doutiez-vous pas un peu depuis quelque
temps?

Et ils rpondraient: Peut-tre; et peut-tre aussi n'est-ce point pour
le profit de l'auteur, mais pour notre plaisir, et point pour votre
amusement, mais pour le ntre, que nous ne nous pressions point
d'aboutir, et n'avions point hte d'clore. C'est un grand dlice que de
ne point savoir o l'on en est en pareille chose, et le chatouillement
que des raffins plus vulgaires que nous prouvent  ne pas dire tout de
suite qu'ils aiment, nous le sentons, nous,  ne pas mme le penser, et
 ne pas trop le sentir.

Car ce sont de fins artistes en sensations suaves et lgres, et il n'y
eut jamais hommes aussi habiles qu'eux  manier leur coeur comme un
instrument de musique trs dlicat, trs susceptible et infiniment
compliqu.



IV

Marivaux, qui mritait d'tre commensal de M. de La Rochefoucauld et ami
de Mme de La Fayette, et qui, du reste, et caus finement avec Joubert
ou avec Henri Heine, est un peu dplac au XVIIIe sicle.--Il en tient,
certes, et il a des parties de La Motte, et des parties de Crbillon
fils; mais son pays d'origine est ailleurs. Il est psychologue en un
temps o la psychologie est infiniment courte et pauvre. Il est fin et
dli en un temps o ce n'est pas exagrer que de dire que tout le monde
a vu un peu gros en toute chose. Malgr son Jacob, il a la connaissance,
le sentiment et le got de l'amour trs dlicat, trs pur, trs
timide et un peu inquiet de lui-mme, en un temps o l'amour est, 
l'ordinaire, une grossiret exprime en tours spirituels.--Il est un de
ces hommes du XVIIe sicle que le XIXe sicle comprend et prend plaisir
 comprendre. Plac entre les deux par la destine, il n'a pas russi
pleinement. Il lui fallait l'un ou l'autre, non seulement pour que son
mrite ft estim, mais pour qu'il remplit tout son mrite. En l'un ou
en l'autre, il et t plus got, et mme il ft devenu plus digne de
l'tre. Il et fait des romans moins gros, et o certaines banalits de
sensiblerie ou de libertinage n'eussent point trouv place. Il et, au
thtre, fait ce qu'il a fait, mis l'amour dans la comdie, ce qui avait
 peine t essay jusqu' lui, et le public, un peu guid par Racine
ou par Musset, s'en ft aperu davantage.--Tel qu'il est, il n'est pas
grand, mais il est considrable, parce qu'il a invent quelque chose
dont on ne s'tait point avis, et qu'il est assez difficile mme
d'imiter. Il est le plus original de nos auteurs comiques depuis Molire
jusqu' Beaumarchais et peut-tre au del. Il fait beaucoup songer 
Racine,  un Racine qui aurait pass par l'cole de Fontenelle. Il a
beaucoup bavard, un peu coquet, et dit deux ou trois choses exquises,
qui, quand on y regarde d'un peu prs, se trouvent tre des choses
profondes.--La conversation des femmes a de ces surprises; et c'est pour
cela que la postrit s'est engoue, sans avoir lieu d'en rougir, de
cette coquette, de cette caillette, de cette petite baronne de Marivaux,
qui en savait bien long sur certaines choses, sans en avoir l'air.



MONTESQUIEU



La plupart des tudes qui ont t publies sur Montesquieu ont un
caractre commun: elles sont comme fragmentaires. On y voit un ct du
grand publiciste, puis un autre, et il semble que cet autre n'a aucun
rapport avec le premier. Ce n'est point de la faute des commentateurs;
et si je fais de mme, comme je ferai certainement, peut-tre ne sera-ce
qu' moiti de la mienne. C'est que Montesquieu lui-mme, sans tre
prcisment ni mobile, ni fuyant,  la faon d'un Montaigne, a comme un
caractre d'ubiquit. Il y a dans sa complexion plusieurs hommes, qui ne
font pas socit trs troite, et dans son esprit plusieurs systmes,
qui se rencontrent quelquefois, mais qu'il ne s'est pas donn la peine,
ou qu'il n'a pas eu le souci, de lier. Il est complexe sans tre
enchan. Il est partout; et la continuit, l'embrassement, la vaste
treinte lui manquent pour tre, ou pour paratre, universel.

Il y a en lui un ancien, un homme de son temps, un homme du notre, un
homme des temps  venir, un conservateur, un aristocrate, un dmocrate,
un philosophe naturaliste, un philosophe rationaliste, autre chose
encore; et tout cela non point confus et fumeux, comme chez d'autres,
admirablement clair et lumineux au contraire, mais  l'tat d'toiles
brillantes, point coordonn par quelque chose qui ramasse, ou, seulement
qui nous guide. C'est un monde immense et brillant o manque une loi de
gravitation.

Il faudrait, pour l'exposer sous forme de systme, avoir plus de gnie
qu'il n'en a eu, ce qui est peut-tre difficile; ou plutt faire entrer
ces diverses conceptions dans un systme plus troit que chacune
d'elles, ce qui serait le trahir.--Peut-tre ce qu'il y a de mieux 
faire est de le dcrire par parties, patiemment et fidlement, quitte
ensuite  indiquer,  nos risques, non point la pense qui nous semblera
envelopper toutes ses penses--il n'y en a point d'assez vaste, et s'il
y en avait une, il l'aurait eue,--mais les tendances plus accuses parmi
ses tendances; les ides qui, chez un homme qui les a eues toutes, ont
au moins pour elles qu'elles lui sont plus chres; la doctrine, qui,
sans tre plus,  le bien prendre, qu'une de ses doctrines, semble du
moins celle o il prfrerait vivre si elle devenait une ralit.



I

MONTESQUIEU JEUNE

Je vois d'abord dans Montesquieu l'homme de son temps, d'un temps trs
spirituel, trs curieux; trs intelligent, trs frivole, et qui semble,
dans tous les sens de ce mot, ne tenir  rien. Ce monde n'a plus
d'assiette. C'est pour cela qu'il est si amusant. Il semble danser.
Il ne s'appuie  quoi que ce soit. Il a perdu ses bases, qui taient
religion, morale, et patriotisme sous forme de dvouement  une
royaut patriote; qui taient encore,  un moindre degr, enthousiasme
littraire, amour du beau, conscience d'artistes. Il a perdu une
certitude, et il ne s'en est point fait encore une nouvelle, pas mme
celle qui consiste  croire que, s'il n'y en a pas encore, il y eu aura
une un jour, certitude sous forme d'esprance qui sera celle du XVIIIe
sicle, et au del.--En attendant, ou plutt sans rien attendre, il
s'amuse de lui-mme, se dcrit dans de jolis romans satiriques, dans
des comdies sans profondeur et sans porte, et s'occupe, sans s'en
inquiter, de sciences, ou plutt de curiosits scientifiques. Avec
cela, frondeur, parce qu'il est frivole, et trs irrespectueux des
autres, comme de lui-mme; se moquant de l'antiquit autant au moins que
du christianisme, et un peu pour les mmes raisons, l'antiquit tant
une des religions du sicle qui le prcde; mettant en question l'art
lui-mme, et trs ddaigneux de la posie, comme de tout ce dont il
a perdu le sens; sceptique, fin curieux, un peu mdiocre et un peu
impertinent.

Montesquieu, dans sa jeunesse, est l'homme de ce temps-l, el il lui en
restera toujours quelque chose (comme aussi ds sa jeunesse, il ne tient
pas tout entier dans ce caractre). Au premier regard on dirait un
Fontenelle. Il est sec, malin, curieux et prcieux. Il n'a ni conviction
forte, ni sensibilit profonde. Il est homme du monde aimable, et mme
charmant, la galanterie mme auprs des femmes, dit un contemporain;
mais sans attachement durable ni profonde motion; Je me suis attach
dans ma jeunesse  des femmes que j'ai cru qui m'aimaient. Ds que j'ai
cess de le croire, je m'en suis dtach soudain[26]. Il a l'me la
moins religieuse qui soit. Les athes sont plus religieux que lui; car
l'athisme est souvent haine de Dieu, et la haine est une forme de
la crainte, un signe de la croyance, en tout cas une proccupation 
l'endroit de l'objet ha. Montesquieu ne songe pas  Dieu. Il n'en
parlera gure qu'une fois dans sa vie, et en pur rationaliste, non comme
d'un tre, mais comme d'une loi, comme d'une formule. Il ne le sent
aucunement.

[Note 26: Cf. Usbeck dans les _Lettres Persanes_ (Lettre vi). Dans
le nombreux srail o j'ai vcu, j'ai prvenu l'amour et l'ai dtruit
par l'amour mme. (L'ensemble des _Persanes_ donne l'ide que c'est
dans le personnage d'Usbeck que Montesquieu s'est peint lui-mme, et
l'on s'accorde  l'y reconnatre.)]

Il n'est pas chrtien. Les _Persanes_ sont avant tout un pamphlet contre
le christianisme, non plus  la Fontenelle, indirect et voil, mais
acr et rude,  la Voltaire: Il y a un autre magicien plus fort...
c'est le Pape: tantt il fait croire que trois ne sont qu'un; que le
pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas
du vin; et mille autres choses de cette espce. Voil le ton gnral
des _Lettres_ qui touchent aux choses de religion, et elles sont
nombreuses. Plus tard le ton sera tout diffrent, mais non la pense.
En cela, comme en toutes choses, remarquons-le bien tout d'abord, des
_Persanes_ aux _Lois_, Montesquieu a chang de caractre, il n'a pas
chang d'esprit, et il n'y a de diffrence que du ton plaisant au ton
grave. Il pourra ne plus traiter lgrement le christianisme, il pourra
le considrer comme une force sociale, et non plus comme un objet de
railleries; mais il n'en aura jamais la pleine intelligence, et moins
encore le sentiment.

Il est de son temps encore par l'inintelligence du grand art. Il mprise
les potes, piques, lyriques, lgiaques, ple-mle, surtout les
lyriques[27], ne faisant grce qu'aux potes dramatiques, ces matres
des passions parce que nos potes dramatiques sont surtout des
moralistes et des orateurs.--Les quatre plus grands potes sont pour
lui Platon, Malebranche, Montaigne et Shaftesbury, opinion o il y a du
vrai, et beaucoup d'inattendu. Il faut entendre sans doute que les
plus grands potes,  ses yeux, sont les philosophes, les crateurs
et vocateurs d'ides. Mais il n'a que des mpris pour l'harmonieuse
extravagance des lyriques, pour ces espces de potes qu'on appelle
les romanciers qui outrent le langage de l'esprit et celui du coeur,
pour tous ces hommes dont le mtier est de mettre des entraves au bon
sens, et d'accabler la raison sous les agrments. On sent l l'homme de
raison froide qui n'aura de passion que pour les ides. Quoi qu'il en
soit de Montaigne et de Shaftesbury, et mme de Racine, ce matre des
ides n'a pas aim les matres des passions; cet homme qui a vu si peu
de sentiments dans le monde n'a pas aim ceux qui en vivent et qui les
peignent.

[Note 27: _Persanes_, lettre CXXXVII.]

Il y a une preuve indirecte, et comme  rebours, de ce peu de got de
Montesquieu pour les choses d'art. Le paradoxe de Rousseau sur les
effets funestes des arts et des lettres parmi les hommes, il l'a fait
d'avance, et, d'avance aussi, rfut; et c'est sa rfutation mme qui
montre qu'il ne les aime point d'une vraie tendresse[28]. Elle est d'un
conomiste, et non pas d'un artiste. A quoi bon ces dcouvertes, demande
_Rhdi_, dont les suites salutaires ont toujours leur compensation, et
au del, dans des malheurs, inconnus avant elles, qu'elles versent sur
l'humanit?--_Usbeck_ va-t-il rpondre par les arguments de Goethe:
Qu'importe? plus de vrit, plus de lumire, plus d'horizon, plus
d'espace; puisons toute la facult humaine, pour remplir toute l'ide
de l'homme?--Non, mais par les arguments du _Mondain_ et par _l'homme 
quatre pattes_ de Voltaire: Les arts engendrent le luxe, qui alimente
le travail des hommes. La toilette d'une mondaine occupe mille ouvriers,
et voil l'argent qui circule, et la progression des revenus. Cela ne
vaut-il pas mieux que d'tre un de ces peuples barbares o un singe
pourrait vivre avec honneur, passerait tout comme un autre, et serait
mme distingu par sa gentillesse?--Il est possible; mais de l'art
pour l'art, c'est--dire de l'art pour le beau, pas un mot dans les
raisonnements d'Usbeck.

[Note 28: _Persanes_, lettre CVI.]

De son temps, il en est encore par un certain souci de choses
scientifiques, et, comme disait Fontenelle, de _philosophie
exprimentale_. Le philosophe puise sa vie  tudier les hommes...,
disait La Bruyre. Le philosophe de 1715 puise ses yeux  dissquer un
insecte. Ce n'est point du tout que je l'en blme, ni le tienne pour
infrieur  l'autre. J'indique le nouveau sens du mot, et, du mme coup,
le nouveau tour des ides. Montesquieu dissque donc, et observe, et use
du microscope, et fait des rapports  l'Acadmie de Bordeaux sur ses
tudes d'histoire naturelle. Est-il en route, lui aussi, pour l'Acadmie
des sciences? Non. Il est seulement de sa gnration, et c'est un point
 ne pas oublier que le premier des grands _philosophes_ du XVIIIe
sicle a, lui aussi, le signe qui leur est commun, la marque
encyclopdique, la curiosit des choses de sciences, l'ide plus ou
moins arrte que l est la clef d'un monde nouveau.

Mais l'esprit de sa gnration, il le montre surtout dans la manire
dont il observe les hommes, et dont il les peint. Ces _Lettres Persanes_
sont significatives. Voltaire a raison, cela est facile  faire,
j'entends pour un homme comme Voltaire. Sauf quelques-unes, dont nous
reparlerons, il est bien vrai qu'il n'y fallait que beaucoup d'esprit.
Elles sont d'une frivolit charmante. En voulez-vous une preuve qui
saute aux yeux? Elles font paratre La Bruyre profond. Oui, veut-on,
de parti pris, trouver La Bruyre, non seulement trs srieux, trs
convaincu et trs pntrant, ce qu'il est, mais grand philosophe,
donnant le dernier mot de la misre humaine et encore d'une sensibilit
dchirante, et d'une imposante grandeur? Veut-on faire de La Bruyre un
Pascal? Il n'y a qu' commencer par les _Lettres Persanes_.

Du reste, elles sont charmantes. Un tour vif, une allure cavalire, un
sourire qui mord, un clin d'oeil qui perce, un geste rapide qui trace
toute une silhouette. De petits chefs-d'oeuvre de style sec, net et
cassant, infiniment difficile  attraper, du moins  un pareil degr
d'aisance. Mais comme observations, des observations de journaliste. Que
voyons-nous passer dans ces pages si vives? Un nouvelliste, un inventeur
de pierre philosophale, une coquette, un pdant, un petit-matre, un
directeur...--C'est quelque chose!--Eh! non! pas mme cela, le front
pliss d'un nouvelliste, l'effarement d'un inventeur, l'attifement d'une
coquette, le geste fat d'un petit-matre, le dos arrondi d'un directeur.
Ce sont des croquis, des crayons rapides d'actualits bien saisies au
vol. Dans La Bruyre il y a, comme dit Voltaire, des choses qui sont de
tous les temps et de tous les lieux; c'est--dire que, ne peignant que
ce qu'il voyait, La Bruyre a pntr assez avant pour trouver le fond
commun, la nature humaine permanente, et pour nous la montrer dans une
vive lumire. Montesquieu se tient au dehors. Un geste caractristique
ne lui chappe point; l'homme lui chappe.

Je ne voudrais pas lui reprocher de n'avoir pas t pdant; mais enfin
sur l'homme, rvl par une poque aussi singulire que la Rgence, il
me semble bien qu'il y avait quelque chose de plus intime  surprendre
et  nous dire. Le sicle sera ainsi, bon peintre satirique, faible
moraliste, ayant de bons yeux, et trs aigus, mais ne voyant bien
que les choses du moment, _actualiste_, et incapable de soutenir
l'observation au jour le jour de la science pleine et solide de l'homme
ternel. Une partie de sa faiblesse, une partie aussi de son charme
tiendra  cela.

Et voyez encore comme Montesquieu, en ces annes de jeunesse, est homme
de sa date par d'autres penchants, que je ne relve que parce qu'il
lui en restera toujours quelque chose. Il a du libertinage dans
l'imagination et de la prciosit dans le style. Nous sommes au temps
des salons littraires et scientifiques. Faites bien attention
 l'poque de Catulle, disait mchamment Mrime  une de ses
correspondantes. C'est l'poque o les femmes ont commenc  faire faire
des btises aux hommes. Le commencement du XVIIIe sicle est l'poque
o les salons commencent  faire dire des sottises aux crivains. Tout
homme de lettres a dans son coeur un Trissotin qui sommeille, ou tout au
moins un Cydias qui germe. tre lu des femmes du monde qui se piquent
de lettres est chez les auteurs une forme du dsir d'tre aim, parce
qu'ils sentent que chez les femmes l'admiration littraire est une forme
vague de l'amour. Selon les temps cette dmangeaison les mne  tre
libertins, cavaliers ou mystiques, et parfois le tout ensemble. Au temps
de Fontenelle et de Montesquieu, elle les poussait  un libertinage
prcieux,  un mlange de mignardise et de grossiret,  une
gauloiserie coquette, qui tient du courtisan et aussi de la courtisane,
et qui est la pire des gauloiseries et des coquetteries.

Mme avant le _Temple de Gnide_, Montesquieu donne un peu dans ce
travers. Il y donne plus que Fontenelle. Dans la _Pluralit des Mondes_
il n'y avait qu'une marquise; dans les _Persanes_, il parat que ce
n'est pas trop de tout un srail. Dans les _Mondes_ on voyait un savant
s'excusant de tracer des figures de gomtrie sur le sable d'un parc o
il ne devrait y avoir que chiffres entrelacs sur l'corce des arbres.
Dans les _Persanes_, nous aurons des histoires de harem et les mmoires
d'un eunuque. Cela est plus dsobligeant qu'on ne saurait dire. Toute
une lettre (la CXLIe), voluptueuse de sang froid, avec ses grces
manires, semble tre crite par un vieillard. Ce qui est grave, c'est
que c'est un jeune homme, et de gnie, qui en est l'auteur.

Je ne sais quel air de corruption lgante commence  se rpandre ds
les premires annes de ce sicle. Nous verrons pire, mais non point
diffrent. La marque du sicle apparat, une certaine impudeur froide et
raffine, qui ne se fait point excuser par sa navet, qui n'a point
le rire large et franc, mais le sourire oblique, qui ne brave pas le
scandale, qui le sollicite, et qui fait qu'on estime Rabelais, et qu'on
le regrette.

Tel tait Montesquieu... Nullement, tel tait un des hommes que
Montesquieu, dj trs complexe, portait en lui, et promenait dans
le monde. A la vrit, en 1721, il faisait surtout les honneurs de
celui-l.



II

MONTESQUIEU AMATEUR DE L'ANTIQUIT

Il en avait d'autres comme en rserve. Et d'abord un homme
extraordinaire pour cette date, un homme qui n'tait point du tout
de son temps, et qui semblait appartenir  l'poque prcdente, un
adorateur de l'antiquit. Ils adoraient les anciens, dit La Fontaine
de la petite cole littraire de 1660. J'adore les anciens... cette
antiquit m'enchante..., dit Montesquieu. D'un coup nous voil bien
loin de Fontenelle. Montesquieu dpasse la Rgence. Sous le sceptique
aimable et lger, curieux d'observation mondaine, d'histoire naturelle,
de peintures scabreuses et de malices irrligieuses, il y a un homme qui
est attir vers quelque chose de solide et de grave. Du mpris que
les hommes de son temps affectent pour tout ce qui est antique,
christianisme et civilisation ancienne, Montesquieu ne prend pour lui
que la moiti. Il n'est pas tout entier un homme  la mode.

Entendons-nous bien cependant. Ce qu'aime Montesquieu dans l'antiquit,
ce n'est pas prcisment ce que l'antiquit a de plus grand; ce n'est
pas l'art antique. A-t-il lu Homre? Je n'en sais rien. Le sentirait-il?
Je le crois; mais je ne rponds de rien. Ce qui l'enchante, ce n'est
pas ce que l'antiquit a d'enchanteur, c'est ce qu'elle a d'imposant.
Il aime le grand, lui, homme de 1720, contemporain de Le Sage et de
Massillon, marque singulire d'une forte originalit, qui le sauvera. Il
aime l'histoire grecque et surtout l'histoire romaine. Il aime Tite-Live
et Tacite. Le dveloppement d'un grand peuple, fort par ses vertus,
sa patience et son courage, les grands consuls, les durs tribuns, les
censeurs rigides, et ce Snat, qui, vu d'un peu loin, semble un seul
homme, une seule pense traversant les ges, toute pleine d'une force
inbranlable et d'un dessein ternel, voil ce qui le ravit. Il a le
sens et le got de l'ternit. Un grand monument fond sur une grande
force, l'empire romain tabli sur la vertu romaine, le Capitole clatant
riv  son rocher indracinable, cela plat  ce mridional,  ce
gallo-romain,  ce juriste, n en terre latine, au pays des Ausone et
des Girondins.

Il y a une antiquit d'une certaine espce, non point fausse, mle
seulement d'un peu de convention, et vraie d'une vrit dramatique et
oratoire, une antiquit faite de la navet de Plutarque, de la noblesse
de Tite-Live, et des regrets de Tacite, et des colres de Juvnal, et
des grands airs des Stociens, qui met dans l'esprit des lettrs un
idal excellent et prcieux de vertu austre, de simplicit hautaine, de
frugalit un peu fastueuse, d'nergie et de constance infatigable; qui,
par l'image rpte qu'elle place sous nos yeux du dsintressement en
vue d'une fin suprieure, tend  devenir une manire de religion. Les
Franais ont t trs sensibles  cet ascendant. Bossuet, si bien
dfendu par une autre religion, a senti celle-l, assez pour la
comprendre. Montesquieu en est trs pntr, en un temps o on l'a
compltement mise en oubli. Est-il arrir, est-il prcurseur? Il est,
en cela, l'un et l'autre. Ce culte fait partie de notre patrimoine
classique. Il est parmi nos _sacra_. Notre XVIe sicle l'a mis en
honneur, notre XVIIe sicle l'a soutenu. Au commencement du XVIIIe on en
perdait le sens; mais vers la fin de ce mme sicle il revivait avec une
force singulire, avait son contrecoup, et ridicule, et terrible aussi,
sur les moeurs et sur l'histoire. Montesquieu, en 1720, gardait, comme
une superstition domestique, ce qui avait t un culte national et
devait devenir un fanatisme.



III

SON GOUT POUR LES RCITS DE VOYAGES

Ajoutez un nouveau personnage, un Montesquieu qui ressemble  Montaigne,
qui est curieux de moeurs singulires, de coutumes locales, de relations
de voyage, et de voyages. Il lit Chardin de trs bonne heure, avec
passion, avec une grande application de rflexion aussi; car si les
_Persanes_ en sont sorties, une partie de l'_Esprit des Lois_ y a sa
source. Il est original par ce ct encore. De son temps on est curieux
de sciences, comme aussi bien il l'est lui-mme; on ne l'est point
d'exotisme. Au XVIe sicle les savants voyageaient beaucoup, mais
surtout pour courir  la recherche de manuscrits prcieux et de savants.
Au XVIIe sicle, les Franais voyagent moins: la France est si grande,
son influence est si loin rpandue! C'est  elle qu'on vient. Au XVIIIe
sicle on voyagera moins encore. La grande illusion des philosophes de
ce temps a t de croire que Paris pensait pour le monde. L'ide de
lgifrer  Paris pour l'humanit toute entire en devait sortir.

Montesquieu s'est infiniment inquit des diffrentes manires qu'on
avait de penser et de sentir au del des Pyrnes et des Alpes. Il
a voyag d'abord, et avec soin, dans les livres. Chardin; _Lettres
difiantes et curieuses des missions trangres; Description des Indes
occidentales_ de Thomas Gage; _Recueil des voyages qui ont servi 
l'tablissement de la Compagnie des Indes_, etc., voil ses excursions
de bibliothque.--Il a pouss plus loin. Il a voulu se donner le sens de
l'tranger, non plus la science par ou-dire de ce qui se passe loin
de nous, mais le tour d'esprit qu'on se donne  vivre en dehors de
la sphre natale, cette souplesse particulire d'intelligence que la
transplantation donne aux esprits vigoureux, comme, du reste, elle rpe
et use les esprits vulgaires. Il visita l'Angleterre, l'Allemagne, la
Hongrie, l'Autriche, Venise, l'Italie, la Suisse, la Hollande, curieux,
attentif, lisant, regardant, coutant, conversant avec les hommes les
plus clbres de toute l'Europe.

Voyage tout intellectuel, remarquez-le, tout de savant, de moraliste,
d'conomiste et d'homme d'tat, o le mditatif n'est nullement diverti
par l'artiste, o la rflexion n'est nullement interrompue par le
spectacle d'un monument ou d'un paysage; car Montesquieu n'est pas
artiste, n'a de pittoresque, ni dans l'esprit ni, presque, dans le
style. Son gnie s'est agrandi ainsi, et enrichi, je ne dirai pas
fortifi. Sans ce got de l'exotisme, Montesquieu ft rest enferm dans
sa vision, haute et puissante, de l'antiquit hroque; et son esprit,
rest plus troit, et probablement sembl plus fort. C'est de la
_Grandeur et dcadence_ que ft sorti _l'Esprit des Lois_; et, son beau
rve antique, il l'et ordonn en un systme. Le Montesquieu voyageur
a contribu  nous faire un Montesquieu plus instructif, de plus de
porte, de fonds plus riche; moins imposant et moins matrisant.



IV

IDES GNRALES DE MONTESQUIEU

En effet,  mesure que l'esprit critique s'aiguisait en Montesquieu
par ce soin de chercher tant d'aspects divers des choses, la force
systmatique s'affaiblissait d'autant, et de mme qu'il y a en
Montesquieu plusieurs hommes, de mme il y a aussi plusieurs penses
dominantes. Ce que, sans doute, il ne sera jamais, nous le savons: ni
idaliste, ni religieux, ni port au mystrieux, ni trs sensible  la
beaut. C'est un philosophe. Mais que de personnages encore il peut
prendre, et que de chemins ouverts! Philosophe exprimental, comme dit
Fontenelle, positiviste, il peut l'tre. Il l'est dj, de trs bonne
heure. Je vois dans les _Lettres Persanes_[29] telle thorie sur les
peuples protestants et les peuples catholiques, qui est toute positive,
tout appuye sur de simples faits, qui ne veut tenir compte que des
ralits palpables et tombant sous la statistique: tant d'enfants ici,
tant de clibataires l, terres laboures, terres en friches, rendement
des impts. Le sociologue positif apparat.--Le voici encore, plus
accus (lettre CXXXI). Une sorte de fatalisme scientifique semble
s'emparer de son esprit. L'action invitable du climat sur les hommes
une premire fois se prsente  sa pense: Il semble que la libert
soit faite pour le gnie des peuples d'Europe, et la servitude pour
celui des peuples d'Asie. Rappelez vous les Romains offrant la libert
 la Cappadoce, et la Cappadoce ne sachant qu'en faire--Soit; nous
allons avoir un politique naturaliste comprenant et expliquant les
dveloppements des nations, les grands mouvements des peuples, les
accroissements et les dcadences, les conqutes, les soumissions, par
d'normes et ternelles causes naturelles pesant sur les hommes et les
poussant sur la surface de la terre comme les gouttes d'eau d'une grande
mare; et cela, dans un autre genre, et comme en contre-partie, sera
aussi beau, si le gnie s'en mle, que ce _Discours_ immortel o nous
voyions nagure empires et peuples mens d'en haut, par une invisible
main,  travers des rvolutions qu'ils ne comprennent pas, vers une fin
mystrieuse.

[Note 29: Lettre CXVII.]

--Eh bien, non! Montesquieu ne sera pas un pur fataliste. Rappelez-vous
l'adorateur de l'antiquit, l'homme qui admire chez le Romain deux
forces personnelles, individuelles, supposant et prouvant la libert
humaine, haute raison et pure vertu, puissances parlant d'elles-mmes,
ressorts sans appui, causes en soi, qui faonnent et dressent un peuple,
soumettent et organisent un monde. Voil un autre homme, qui s'appelle
encore Montesquieu, un rationaliste, un philosophe qui croit que la
raison humaine est la reine de cette terre, qu'un grand dessein est une
cause, qu'une grande intelligence a des effets dans l'histoire, qu'une
loi bien faite peut faire une poque.--N'en doutez point, il le croit.
C'est peut-tre mme ce qu'il croit le plus. Les socits, qui lui
apparaissaient tout  l'heure comme les combinaisons de forces
naturelles et aveugles, se prsentent  ses yeux maintenant comme des
systmes d'ides. Des principes deviennent fconds: L'amour de
la libert, la haine des rois conserva longtemps la Grce dans
l'indpendance et tendit au loin le gouvernement rpublicain[30]. Une
loi n'est pas un fait qui se rpte, c'est une ide juste. L'ide est
au-dessus des faits. Elle est, malgr eux et par elle-mme. La justice
est ternelle et ne dpend point des conventions humaines. Elle oblige
les hommes de par soi, et ils doivent se dfendre de croire qu'elle
rsulte de leurs contrats. Si elle en dpendait, ce serait une vrit
terrible qu'il faudrait se drober  soi-mme. Elle oblige Dieu. S'il
y a un Dieu, il faut _ncessairement_ qu'il soit juste... il _n'est pas
possible_ que Dieu fasse jamais rien d'injuste. Ds qu'on suppose qu'il
voit la justice il tant _ncessairement_ qu'il la suive...

[Note 30: _Persanes_, CXXXI.]

Voil comme un nouveau fatalisme, un fatalisme rationnel qui s'impose 
la pense de Montesquieu et qu'il impose  la ntre. Libres que nous
serions du joug de la religion, nous ne devrions pas l'tre de celui de
l'quit. Supposons que Dieu n'existe pas, l'ide de justice existe,
et nous devrons l'aimer, faire nos efforts pour ressembler  un
tre hypothtique suprieur  nous, qui, s'il existait, serait
ncessairement juste[31]. Qu'est-ce  dire, sinon que voil Montesquieu
rationaliste pur, mettant la plus haute pense humaine (car il y en a
une plus leve, qui est la charit; mais c'est un sentiment) au centre
et au sommet du monde, comme une force indpendante des fois naturelles,
crant puisqu'elle oblige, dominant hommes et dieux, reine et guide de
l'univers?

[Note 31: _Persanes_, LXXXIII.]

Cela dans les _Lettres Persanes_, dans ce livre frivole dont je disais
un peu de mal tout  l'heure. C'est que la fin n'en ressemble gure
au commencement. A mesure que le livre avance, le ton s'lve, les
questions graves sont touches, l'_Esprit des lois_ s'annonce. Origine
des socits (lettre XCIV), monarchie, et comment elle dgnre soit en
rpublique, soit en despotisme (lettre CII); prils des gouvernements
sans pouvoirs intermdiaires entre le roi et le peuple (lettre CIII);
ces grandes affaires sont indiques d'un trait rapide, mais qui frappe
et fait rflchir. L'observateur mondain s'efface peu  peu devant le
sociologue. Des hommes divers qui composent Montesquieu, on voit
qu'il en est un qui crira l'_Esprit des Lois._ Il ne serait mme pas
impossible que tous y missent la main.



V

L'ESPRIT DES LOIS, LIVRE DE CRITIQUE POLITIQUE

Et, en effet, il en a t ainsi. L'_Esprit des Lois_ nous montrera,
agrandies, toutes les faces diffrentes de l'esprit de Montesquieu. Ce
grand livre est moins un livre qu'une existence. C'est ainsi qu'il faut
le prendre pour le bien juger. Il y a l, non seulement vingt ans de
travail, mais vritablement une vie intellectuelle tout entire, avec
ses grandes conceptions, ses petites curiosits, ses lectures, son
savoir, ses imaginations, ses gats, ses malices, sa diversit,
ses contradictions.--Imaginez un de nos contemporains, trs souple
d'esprit, juriste, mondain, politicien, voyageur et savant, qui runit
des notes et crit des articles pour la _Revue des Deux-Mondes_, les
_Annales de Jurisprudence_, le _Tour du Monde_ et la _Romania_; qui
s'occupe de politique spculative, de science religieuse, de science
juridique, de curiosits ethnographiques, d'histoire et d'institutions
du moyen ge. Au bout de sa vie il a cinq ou six volumes, sur des sujets
trs diffrents, qui n'ont pour lien commun qu'un mme esprit gnral.
Montesquieu a fait ainsi; mais de ces cinq ou six volumes il a form un
livre unique auquel il a donn un seul titre.

Ce livre s'appelle l'_Esprit des Lois_; il devrait s'appeler tout
simplement _Montesquieu_. Il est comme une vie, il n'a pas de plan, mais
seulement une direction gnrale; il est comme un esprit, il n'a pas de
systme, mais seulement une tendance constante; et tendance constante et
direction gnrale suffisent comme ligne centrale d'un esprit bien fait
et d'une vie bien faite. Dirai-je que, comme une vie humaine,  la
prendre  partir de la jeunesse, il a, en ses commencements, le ton
ferme et dcid, les vues d'ensemble un peu imprieuses, les mots
hautains qui sentent la force[32], les gnralisations ambitieuses; plus
tard, les tudes de dtail, les investigations minutieuses: plus tard
encore certaines traces d'affaiblissement, d'insuffisante clart
dans beaucoup de science, de dessein gnral perdu, oubli, ou moins
passionnment poursuivi?

[Note 32: Tout cde  mes principes.--J'ai pos les principes et
j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mmes.]

Nous y retrouverons tout Montesquieu, tous les Montesquieu que nous
connaissons. D'abord, et disons-le vite pour n'y pas revenir, le bel
esprit de la Rgence, l'homme de la philosophie en madrigaux et des
grands sujets en style de ruelle. Celui-ci peu marqu, mais reparaissant
de temps  autre. S'il y a dj de l'_Esprit des Lois_ dans les _Lettres
Persanes_, il y a encore des _Lettres Persanes_ dans l'_Esprit
des Lois_. Tel chapitre se termine par une pointe galante, telle
considration sur les moeurs d'Orient par un compliment pigrammatique
aux dames d'Occident qui, rservs aux plaisirs d'un seul, servent
encore  l'amusement de tous.--L'homme du bel air n'a pas disparu.

Nous retrouvons encore, et plus accus, se surveillant moins, le
voyageur curieux, le grand collectionneur d'anecdotes des deux mondes.
Il est fureteur. Souvent on dsirerait qu'il ne quittt point une grande
vrit encore mal claircie  nos faibles yeux, pour rapporter une
particularit sur le roi Aribas, ou tel cas trange de polygamie  la
cte de Malabar. Il y a beaucoup trop de rois Aribas dans ce livre
compos de notes patiemment accumules. Montesquieu, si bien fait pour
les grands sujets, nous apparat souvent comme un savant de La Bruyre.
Il devait savoir si c'tait la main droite d'Artaxerce qui tait la plus
longue.

Et voici venir le _Romain_, l'adorateur de l'antiquit latine. Tout ce
qui se rapporte au gouvernement rpublicain, dans son livre, est tir de
l'tude qu'il a faite et de la vision qu'il a garde de la vieille Rome.
Grandes vertus civiques, lgislation forte, amour de la patrie, respect
de la loi, un grand courage et un grand dessein; lorsque l'un et l'autre
faiblissent, dcadence et dcomposition, substitution de la Monarchie 
la Rpublique: pour Montesquieu voil toute l'histoire romaine, et voil
l'essence de toute rpublique. La Rpublique est: _soyez vertueux_. Il
s'ingnie, pour ne dsobliger personne,  restreindre le sens de ce
mot de _vertu_. Qu'on ne s'y trompe point: il ne s'agit que de vertu
_politique_, c'est--dire d'amour de la patrie, de l'galit, de
la frugalit. Le lecteur s'est toujours obstin  prendre, en lisant
Montesquieu, le mot vertu dans tout son sens; et, en vrit, il a
raison. L'auteur l'emploie  chaque instant dans sa signification la
plus tendue; et quand mme il ne le ferait point, l'amour de la patrie
pouss jusqu' lui sacrifier tout et soi-mme n'est pas autre chose que
la vertu tout entire, parce qu'elle la suppose toute.

Montesquieu apporte donc comme un lment, au moins, de sociologie
moderne, l'idal un peu convenu, un peu _livresque_, de simplicit
voulue, de puret et d'innocence dans les moeurs, qui lui est rest de
son commerce avec Plutarque, avec Valre Maxime, et, remarquez-le, aussi
avec les _Moeurs des Germains_, qu'il prend un peu trop au srieux, et
dont, vraiment, il abuse. Son fond d'optimisme, sa confiance dans les
forces morales de l'homme, que lui a si durement reproch Joseph de
Maistre, et que nous retrouverons ailleurs, vient de l. Il a eu sur sa
pense, et sur la pense de beaucoup d'autres en son sicle, une grande
influence.

Et si l'rudit ancien a sa part dans l'_Esprit des Lois_, l'observateur
moderne a la sienne aussi. S'il prend l'ide de l'essence de la
Rpublique dans ses livres latins, il prend l'ide de l'essence de la
Monarchie dans le spectacle qu'il a sous les yeux. L'_honneur_ est pour
lui le principe des monarchies. Il faut entendre par l, non point le
sentiment exalt de la dignit personnelle, ce serait tat d'esprit que
les anciens ont connu et qui se confond avec l'instinct du devoir; non
point l'orgueil fodal, le respect d'un nom longtemps port haut par
une race fire, ce qui est l'essence plutt des aristocraties; mais
l'aptitude  se contenter pour sa rcompense d'un titre d'honneur
accord par un souverain gnreux et noble en ses grces, le dsir
d'tre distingu dans une cour brillante, l'amour-propre se satisfaisant
dans un rang, un grade, un titre, une dignit. C'est dans ce sens que
Montesquieu emploie toujours ce mot d'honneur toutes les fois qu'il en
use en parlant monarchie. C'est l'impression laisse en son esprit par
le sicle de Louis XIV qui lui a donn cette ide. Dans les _Persanes_
il voyait surtout en France des sentiments lgers et dlicats de valeur
brillante et un peu tourdie, des airs, du _paratre,_ de la vanit.
La vanit franaise leve presque au degr d'une vertu, voil cet
_honneur_ dont il fait le fondement, un peu fragile, de la monarchie
tempre. Il suppose un prince magnanime, une noblesse qui ne rve que
cour, une bourgeoisie qui n'aspire qu' devenir noblesse; et il faut
confesser qu'un Franais n sous Louis XIV a quelques raisons de se
faire de la monarchie cette ide-l.

Et nous tournons la page; et voici que nous nous trouvons en prsence
d'un autre homme, d'un savant qui a mdit sur la physiologie et qui se
dit que la sociologie pourrait bien n'tre que l'histoire naturelle
des peuples. Il avait dj, nous l'avons vu, ce pressentiment dans les
_Persanes_; il arrive, dans les _Lois_,  en faire toute une thorie.
Les peuples sont des fourmilires  qui le sol qu'elles habitent donne
leur temprament, leur complexion, leur allure, leurs dmarches, leurs
lois; car les lois sont les rapports ncessaires qui rsultent de la
nature des choses. Les climats font ici les fibres plus molles, et l
les nerfs plus solides. Ils donnent ici la volont, et l l'esprit de
soumission. Ce n'est pas tel homme qui est monarchiste, c'est telle
rgion. Ce n'est pas tel homme qui est rpublicain, c'est telle zone. La
famille n'est pas la mme dans les pays chauds et les pays froids[33].
L o le climat fait la femme nubile de bonne heure, il la met dans un
tat de dpendance plus grande qu'ailleurs. L'galit des sexes n'est
pas une conception de la raison, c'est un effet des climats temprs.
Et, l'tat politique se modelant sur l'tat domestique, voil, avec la
famille, la constitution, le gouvernement, la lgislation, la cit,
forcs de changer d'une latitude  l'autre, ou seulement de la valle 
la montagne[34].

[Note 33: Livre XVI, ch. 2.]

[Note 34: XVI, 9.]

Plantes, un peu plus mobiles, nourries par la mre commune, les hommes
varient comme les vgtaux d'un point  un autre de cet univers. Forts,
un peu plus agites, les peuples, des tropiques aux zones tides,
offrent aux yeux des aspects diffrents dont la raison est dans le sol
qui les alimente, l'air qui les secoue ou qui les berce, le soleil qui
les soutient ou qui les accable.

--Mais qu'il poursuive, dira quelqu'un: toute la thorie physiologique
applique aux races humaines est dans ces principes! Ajoutez-y ce qu'ils
comportent naturellement. Considrez, ainsi qu'il fait, un peuple
comme un organisme: voyez en ce peuple sa sve se former, s'accrotre,
fleurir, produire, s'puiser; les sentiments, ides, prjugs,
religions, arts, propres  l'essence de cette race, se former lentement,
clore en une civilisation particulire, dcliner, s'effacer,
disparatre...

--Permettez! Montesquieu n'ira pas loin dans le chemin qu'il vient
d'ouvrir, parce qu'il rencontrera un autre Montesquieu qui ne
s'accommoderait pas de ce systme. Si l'histoire des peuples est
fatale comme une vgtation, il n'y a qu' la laisser aller. Il sera
intressant de la dcrire, il serait inutile d'essayer de peser sur
elle. Il ne faudra pas donner des lois aux peuples; il faudra observer
les lois selon lesquelles les peuples se dveloppent. Le mot mme de
lgislateur, si cette thorie est juste, est un non-sens. Or Montesquieu
est n lgislateur. Il aime  croire aux causes intelligentes; il aime 
croire  la raison humaine modelant les peuples, formulant des maximes
de conduite qui sont des morales, des principes de statique sociale qui
sont des constitutions, des axiomes de justice qui sont des codes; et
s'il a dit que les lois sont des rapports ncessaires qui rsultent de
la nature des choses et s'il le croit, il ne croit pas moins que
les lois sont des rapports justes entre les ides.--Et par suite il
arrivera, consquence assez piquante, que l'inventeur mme, en France,
de la sociologie fataliste, sera le plus dtermin et le plus minutieux
des lgislateurs, sera l'homme qui dira le plus souvent: les
lgislateurs doivent faire ceci; comme s'il n'tait pas contradictoire
qu'ils eussent quelque chose  faire.

--N'aperoit-il point la contrarit?--Si vraiment Montesquieu n'a point
remarqu, je crois,  quel point il tait complexe, divers, fleuve o
se jettent et se mlent les eaux les plus diffrentes; mais quand la
varit des ides va jusqu'au conflit, il n'est pas homme  ne s'en
point aviser. La manire dont il s'est dgag ici montre, de ses
diffrents sentiments, quel est enfin celui qui l'emporte. Cette thorie
des climats il ne la pousse pas jusqu' l'exclusion de la raison
lgislative; il l'y subordonne. Ces puissances naturelles il y croit;
mais il croit que le lgislateur peut et doit les combattre (Livre
XVI).--Loin que la loi soit la dernire consquence fatale du climat,
elle est faite pour lutter contre lui, bonne  proportion qu'elle lui
est contraire. Les bons lgislateurs sont ceux qui se sont opposs aux
vices du climat, et les mauvais ceux qui les ont favoris. Il faut
opposer les _causes morales_ aux _causes physiques_ (XIV, 5),
combattre la paresse, par exemple, par l'honneur (XIV, 9), l'inertie
fataliste des pays chauds par une doctrine d'initiative et d'nergie
(XIV, 5); etc.

Ce n'est pas tout: si les moeurs sont des effets du climat, que le
lgislateur doit temprer, les constitutions, de plus loin, le sont
aussi. Ce sera aux lois particulires de temprer les constitutions,
comme c'tait aux constitutions de redresser les mauvaises influences
des climats. L o la forme du gouvernement comportera une certaine
rapidit d'excution, les lois devront y mettre une certaine lenteur (V,
10). Elles ne devraient pas seulement favoriser la nature de chaque
constitution, mais encore remdier aux abus qui pourraient rsulter de
cette mme nature.

Et nous voil aussi loin que possible du point o nous tions tout
 l'heure; nous voil, non plus avec un philosophe exprimental, un
naturaliste politique; mais avec une sorte de fabricateur souverain, un
dmiurge, une sorte de mcanicien qui monte et dmonte les rouages des
institutions humaines, non seulement explique le jeu des ressorts, mais
croit qu'on en peut fabriquer, en fabrique, met ici plus de poids, l
plus de liant, ralentit ou prcipite par l'addition d'une roue ou d'un
balancier, a le secret de l'quilibre, et croit avoir la puissance de
l'tablir.

C'est ceci qu'il est surtout. Ses penchants sont trs divers, comme
chez un homme qui a beaucoup d'intelligence et peu de passions. Mais
l'intelligence,  s'exercer, devient une passion aussi, et si, souvent,
il lui suffit de comprendre, qu'elle aime bien mieux se satisfaire du
plaisir ou de l'illusion de crer! Montesquieu y cde avec ravissement.
En prsence des peuples il est d'abord un spectateur attentif; puis un
peintre, un interprte, un historien; puis enfin, un savant qui, 
force de connatre et de comprendre, croit pouvoir redresser, corriger,
amliorer, gurir, qui croit que les lumires peuvent tre cratrices,
que les ides, quand elles sont si belles, doivent tre fcondes;--et
qui peut-tre ne se trompe pas.

Mais ceci est le dernier trait, le plus important, je crois, mais
seulement le dernier. N'oublions pas les autres. Rappelons-nous bien qne
Montesquieu, de par son intelligence mme, qui est infiniment souple et
admirablement pntrante, entre partout et ne s'enferme nulle part, et
de par son temprament qui est tranquille, aurait bien de la peine 
tre systmatique.--Car un systme est, selon les cas, une ide, une
passion ou une table des matires.--C'est une ide chez ceux qui ne sont
pas trs capables d'en avoir deux, et qui, en ayant conu ou emprunt
une, y accommodent toutes les observations de dtail qu'ils font sur les
routes.--C'est une passion chez ceux qui, incapables de penser autre
chose que ce qu'ils sentent, d'un penchant de leur temprament font une
ide, optimisme, pessimisme, scepticisme, fatalisme, et y font comme
inconsciemment rentrer tout ce que l'exprience ou la rflexion leur
prsente.--C'est un simple _memento_, une mthode de classement, pour
les intelligences vulgaires qui ont besoin d'un cadre  compartiments,
d'un casier commode  ranger leurs penses et dcouvertes dans un bon
ordre et  les retrouver aisment.

Montesquieu n'a de casier ni dans le temprament ni dans l'intelligence.
Il est si peu homme  systme qu'il est capable d'en avoir plusieurs.
Comme il a en lui plusieurs hommes, il a en lui plusieurs ides
gnrales des choses. Sa facilit est incroyable pour se placer
successivement  plusieurs points de vue trs divers. Ce serait
faiblesse chez un homme mdiocre; chez lui, chaque livre de l'_Esprit
des lois_ suggrant tout un systme historique ou politique qui ferait
la fortune intellectuelle de l'un de nous, on est bien for de croire
que c'est supriorit.

De cette nature d'esprit quel genre de livre pouvait sortir? Rien autre
chose qu'un livre de critique. Le critique est prcisment celui qui a
une aptitude naturelle  entrer successivement dans les ides et les
tats d'esprit les plus diffrents, et mme contraires: c'est sa marque
propre. Et quand cette aptitude ne lui permet que de bien saisir et
traduire les ides des autres, il est dans la hirarchie intellectuelle,
mais au plus bas degr; et quand elle va jusqu' lui permettre de
comprendre des ides et des systmes diffrents et contraires qui
n'ont pas mme t encore invents, il est prcisment au sommet de
l'intelligence humaine. Un gnie si puissant qu'il est inventeur, et
si vari et pntrant dans divers sens qu'il est critique, voil
Montesquieu; un livre de critique divinatrice, voil l'_Esprit des
lois_.

C'est ainsi qu'il le faut prendre pour en saisir toute la porte. Cet
homme se place au centre de l'histoire, puis, successivement, envisage
toutes les faons dont les hommes ont organis leur association, et de
chaque institution il voit la vertu, le vice, le germe vital et le germe
mortel, et dans quelles conditions elle peut devenir grande, ou languir,
ou durer sans accroissement, ou s'lancer pour tomber vite, ou se
transformer en son contraire mme. Il est tour  tour: monarchiste, pour
savoir que la monarchie se soutient par le sentiment de l'_honneur_
dans une classe privilgie qui entoure le prince et qu'elle tombe par
l'avilissement de cette classe;--aristocrate, pour comprendre qu'une
aristocratie subsiste par la _modration_, c'est--dire par la prudence
et la sagesse d'un ordre de l'tat, et se transforme en ploutocratie
et de l en despotisme, ds que l'esprit de modration
l'abandonne;--dmocrate, pour sentir que tout un peuple devant, dans ce
cas, avoir la sagesse d'un bon prince ou d'un excellent snat, il faut
un prodige (qui s'est vu du reste), la _vertu_ mme, pour gagner une
pareille gageure;--despotiste mme (et pourquoi non?) pour nous peindre
le bonheur d'un peuple qui a su rencontrer (cela s'est vu aussi) un
despotisme intelligent[35]; mais pour nous montrer aussi combien un
pareil tat est instable et comme monstrueux, effet d'un heureux hasard
qui ne se renouvelle point.

[Note 35: _Arsace et Ismnie histoire orientale_.]

Et encore il se fera chrtien, lui qui, de nature, l'est si peu, pour
nous faire voir non seulement l'esprit du christianisme, mais jusqu'
ses transformations et son volution historique. Qu'un lecteur
superficiel ouvre ce livre  telle page, il y verra que le christianisme
est antisocial (XXIII, 22): Le christianisme a favoris le clibat,
diminu la puissance paternelle, dtach les citoyens de la patrie
terrestre au profit d'une autre. Que le mme lecteur regarde le livre
suivant, il verra (XXIX, 6) que le christianisme fait les meilleurs
citoyens, les plus clairs sur leurs devoirs, les plus capables
de comprendre la patrie, tant les plus habitus au renoncement 
eux-mmes. C'est que Montesquieu ne borne point sa vue  un temps, et
sait qu'une religion ne peut natre qu'en s'isolant de la cit; ne peut
subsister qu'en s'y rattachant; ne peut commencer que comme une secte,
ne peut s'assurer qu'en devenant un organe social; a par consquent dans
sa maturit des dmarches contraires  l'esprit de son origine, jusqu'au
jour o, perdant son influence sur la cit, elle revient  son point de
dpart.

C'est ainsi que certains tonnements qu'il provoque tournent  la gloire
de son sens critique. On trouve une petite tude sur le Paraguay dans
son chapitre sur les institutions des Grecs[36]. Quel rapport, et que
signifie cet loge de l'_tat-couvent_ tabli par les Jsuites au
nouveau monde? Qu'on lise tout le chapitre, et l'on verra combien
Montesquieu a l'intelligence de l'tat antique: comme il a bien vu que
Sparte tait une sorte de couvent, un ordre de moines guerriers, sans
ide de la libert et de la proprit individuelle, rapportant tout 
la maison commune,  la grandeur et  la richesse de l'Ordre; qu'il y
a quelque chose de cet esprit dans toutes les rpubliques antiques, et
dans la Rome primitive comme dans la Grce ancienne; que ces rpubliques
de l'ancien monde taient des associations de religieux ayant pour
glise la patrie, et faisant voeu pour elle d'galit, de frugalit, de
pauvret et de bonnes moeurs[37]; qu'ainsi s'expliquent cette ide de la
_vertu_ tenue pour principe des tats rpublicains et cette autre ide
que l'tat rpublicain convient aux pays limits et concentrs; et toute
cette admirable critique de la constitution rpublicaine, crite par
un philosophe solitaire, et qui n'tait pas rpublicain, au milieu de
l'Europe monarchique.

[Note 36: Livre IV, ch. 6.]

[Note 37: Cf. Livre V, ch. 6.]

Et, je l'ai dit, cette critique est tellement puissante, elle va si
srement, au fond des organismes sociaux, saisir le secret ressort qui
dans telles conditions doit produire tels effets, qu'elle peut devenir
prophtique. Montesquieu comprend l'histoire jusqu' la prdire. Il a vu
que la Rvolution franaise serait conqurante; cela sans songer  la
Rvolution franaise; mais la prophtie sort, sans qu'il y pense, de la
thorie gnrale: Il n'y a point d'tat qui menace si fort les autres
d'une conqute que celui qui est dans les horreurs de la guerre
civile... On croirait  un paradoxe. Il faut se dfier des paradoxes
de Montesquieu. Le plus souvent il est en dehors de la croyance commune
parce qu'il la dpasse. Continuons: _Tout le monde, noble, bourgeois,
artisan, laboureur, y devient soldat_, et cet Etat a de grands avantages
sur les autres, qui n'ont gure que des citoyens. D'ailleurs, dans les
guerres civiles _il se forme sauvent des grands hommes_, parce que, dans
la confusion, ceux qui ont du mrite se font jour, chacun se place et se
met  son rang; au lieu que dans les autres temps on est plac presque
toujours tout de travers[38].

[Note 38: _Grandeur et Dcadence_, XI.--_La Grandeur et Dcadence_
est un chapitre dtach de l'_Esprit des Lois_ et publi  l'avance]

Il a prdit Napolon, rien qu'en indiquant les suites ncessaires
du passage d'une monarchie tempre  une monarchie militaire:
L'inconvnient n'est pas lorsque l'tat passe d'un gouvernement modr
 un gouvernement modr, mais quand il tombe et se prcipite du
gouvernement modr au despotisme. La plupart des peuples d'Europe sont
encore gouverns par les moeurs. Mais _si par un long abus du pouvoir,
si, par une grande conqute_, le despotisme s'tablissait  un certain
point, il _n'y aurait pas de moeurs ni de climats qui tinssent_; et dans
cette belle partie du monde, la nature humaine souffrirait, au moins
pour un temps, les insultes qu'on lui fait dans les trois autres.--
Avec la prdiction de 1793 faite en 1789 dans le _Courrier de Provence_
par Mirabeau[39], je ne vois pas d'exemple de gnie politique plus
habile  pntrer l'avenir; et Mirabeau prvoit de moins loin.

[Note 39: _Nouveau coup d'oeil sur la Sanction royale]

A le prendre comme un livre de critique, voil cet ouvrage tonnant, n
d'un esprit incroyablement propre  se transformer pour comprendre,  se
faire tour  tour ancien, moderne, tranger, non seulement  entrer
dans une me loigne de lui, mais  s'y rpandre,  la pntrer tout
entire,  s'y mler et  vivre d'elle; non moins apte encore  la
quitter, et  recommencer avec une autre. Il y a peu d'exemples d'une
libert plus souveraine, d'une intelligence, d'une comprhension plus
prompte, plus facile, plus sre et plus complte. J'ai dit que ce livre
tait une existence; c'est l'existence d'un homme qui aurait vcu de
la vie de milliers d'hommes.--La haute critique, aussi bien, n'est pas
autre chose. C'est le don de vivre d'une infinit de vies trangres,
quelquefois d'une manire plus pleine et plus intense que ceux qui les
ont vcues, et avec cette clart de conscience, que ne peut avoir que
celui qui est assez fort pour se dtacher et s'abstraire, et regarder en
tranger sa propre me; ou assez fort, en sens inverse, pour entrer
dans une me trangre et la contempler de prs, comme chose  la fois
familire et dont on sait ne pas dpendre.

Et comme c'est une vie de penseur qui est dans ce livre, aussi faut-il
le lire comme il a t crit, le quitter, y revenir, y sjourner,
le laisser pour le reprendre, le rpandre par fragments dans sa vie
intellectuelle. Chaque page laisse un germe l o elle tombe. Il s'est
peu souci de donner, d'un coup, une de ces fortes impressions comme en
donnent les livres qui sont construits comme des monuments. Il a sem
prodigalement et vivement des milliers d'ides, toutes fcondes en ides
nouvelles. C'est dans le foisonnement des penses qu'il a fait natre
chez les autres qu'il pourrait s'admirer. La beaut est dans la moisson
qui ondoie et luit au soleil; la force, l'me, le Dieu cach tait dans
le grain.



VI

SYSTME POLITIQUE QU'ON PEUT TIRER DE L'ESPRIT DES LOIS.

Mais encore n'a-t-il t que critique, que le contemporain, l'hte
et l'interprte de tous les peuples, indiffrent du reste,  force
d'indpendance, et impartial jusqu' tre sans opinion? Quoi! rien de
didactique dans un livre de philosophie sociale! Montesquieu n'a jamais
enseign? Il a donn des explications de tout et n'a point donn de
leons?--Il faut s'entendre. A le prendre comme professeur de science
politique, on le restreint, mais on ne le trahit pas. Le critique
explique toutes choses, mais au plaisir qu'il prend  en expliquer
quelques-unes, sa secrte inclination se rvle. On peut comprendre
toutes choses et en prfrer une. De tout grand critique on peut tirer
un corps de doctrine, en surprenant les moments o, sans qu'il y songe,
sa faon de rendre compte est une manire de recommander. Lorsque
Montesquieu nous dit: Dans tel cas... tout est perdu! on peut croire
que ce qu'il dsigne comme tant tout, est ce qu'il aime.

Supposons donc un lve de Montesquieu, trs pntr de toute sa pense,
et soucieux d'en faire un systme, qui serait pour Montesquieu ce que
Charron fut pour Montaigne, et qui voudrait crire le livre de la
_Sagesse_ politique, exprimer la leon que l'_Esprit des Lois_ contient,
et, aussi, enveloppe. Il diminuera Montesquieu, en donnant pour tout ce
qu'il pense seulement ce qu'il souhaite. Mais il l'claircira aussi en
montrant, parmi tout ce qu'il explique, ce qu'il approuve.--Et voici, ce
me semble,  peu prs, ce qu'il dira.

Montesquieu tait un modr. Il l'tait de naissance, d'hrdit et
comme de climat, tant n de famille au-dessus de la moyenne, sans tre
grande, et dans un pays tempr et doux. Il dtestait tout ce qui est
violent et brutal. Ayant eu vingt-cinq ans en 1715, la premire grande
violence et frappante brutalit qu'il ait vue a t le despotisme de
Louis XIV, la monarchie franaise se rapprochant du despotisme oriental.
L'horreur de cette contrainte est le premier sentiment dominant qu'il
ait prouv. Les _Lettres Persanes_ le prouvent assez. La haine du
despotisme est reste le fond mme de Montesquieu.

Homme modr, il dteste le despotisme, parce qu'il est un tat violent
qui tend tous les ressorts de la machine sociale. Homme intelligent, il
le dteste parce qu'il est bte: Pour former un gouvernement modr,
il faut combiner les puissances, les rgler, les temprer, les faire
agir... c'est un chef-d'oeuvre... Le gouvernement despotique saute pour
ainsi dire aux yeux. Il est uniforme partout. Comme il ne faut que des
passions pour l'tablir, _tout le monde est bon pour cela_[40].--Voyez
cette pense si profonde: L'extrme obissance suppose de l'ignorance
dans celui qui obit; _elle en suppose mme chez celui qui commande_. Il
n'a point  raisonner, il n'a qu' vouloir.--Voyez ce qu'il reprochait
dans sa jeunesse, et injustement, je crois,  Louis XIV; c'est surtout
d'avoir t un sot[41]. Ce qui n'est pas calcul, prudence, prvoyance,
mnagements dlicats, exercice de l'intelligence ordonnatrice, le
rvolte; et le despotisme n'est rien de cela. Gouverner, c'est prvoir.
Le gouvernement c'est le laboureur qui sme et rcolte; le despotisme
c'est le sauvage qui coupe l'arbre pour avoir les fruits[42].

[Note 40: _Esprit_ (v. 14).]

[Note 41: _Persanes_, XXXVII. J'ai tudi son caractre....]

[Note 42: _Esprit_, v. 13]

Cette haine du despotisme, il l'applique  tout ce qui en porte la
marque. Il l'appliquait  son roi; remarquez qu'il l'applique  Dieu.
L'ide de Dieu-providence lui rpugne. Un Dieu qui intervient dans les
affaires particulires des hommes lui parat un gouvernement arbitraire;
c'est un tyran bon. Il rsiste a cette conception. Il soumet Dieu  la
justice, et pour l'y mieux soumettre il l'y confond. S'il y a un Dieu,
il faut ncessairement qu'il soit juste.... [43]. Il ne veut pas de
la fatalit, qui est un despotisme bte; il ne voudrait pas d'un Dieu
arbitraire, qui lui semblerait un despotisme capricieux: Ceux qui
ont dit qu'une fatalit aveugle gouverne le monde ont dit une grande
absurdit[44]; mais ceux-l aussi lui sont insupportables qui
reprsentent Dieu comme un tre qui fait un exercice tyrannique de
sa puissance[45]. Reste qu'il croit  un Dieu trs abstrait, qui ne
diffre pas sensiblement de la loi suprme ne de lui[46]. Il s'amuse,
dans une des _Persanes_,  dire que si les triangles avaient un Dieu, il
aurait trois cts. Il fait un peu comme les triangles. Par horreur
du despotisme, il voudrait mettre  la place de la Divinit une
constitution. Il ne la voit gure que comme l'essence des rgles
ternelles. Pour Montesquieu, Dieu, c'est l'Esprit des Lois.

[Note 43: _Persanes_, LXXXIII. ]

[Note 44: _Esprit_, L 1.]

[Note 45: _Esprit_, ibid.]

[Note 46: _Esprit_, ibid.]

Haine du despotisme encore, sa mfiance  l'endroit de la dmocratie
pure. Personne n'a parl plus magnifiquement que lui des dmocraties
anciennes. C'est qu'elles taient mixtes; ds qu'elles ont t le
gouvernement du peuple seul par le peuple seul, elles ont pench vers la
ruine. Le peuple men par lui-mme porte toujours les choses aussi
loin qu'elles peuvent aller; et tous les dsordres qu'il commet sont
extrmes[47]. Aussi toute dmocratie est sur la pente ou du despotisme
ou de l'anarchie. L'esprit d'galit extrme la porte  considrer
comme des matres les chefs qu'elle se donne, et  tout niveler au plus
bas. Dans ce dsert l'espace est libre et l'obstacle nul pour un tyran,
 moins que l'ide de despotisme ne soit tout  fait insupportable,
auquel cas l'anarchie, au lieu de se changer en tyrannie, dgnre en
anantissement[48].

[Note 47: _Esprit_, v, ii.]

[Note 48: _Esprit_, viii.]

Si la crainte du despotisme est tout le fond de Montesquieu, la
recherche des moyens pour l'viter sera toute sa mthode. Dans tout son
ouvrage on le voit qui guette en chaque tat politique le vice secret
par ou la nation pourra s'y laisser surprendre. Le despotisme est pour
Montesquieu comme le gouffre commun, le chaos primitif d'o toutes les
nations se dgagent pniblement par un grand effort d'intelligence, de
raison et de vertu, pour se hausser vers la lumire, d'un mouvement
trs nergique et dans un quilibre infiniment laborieux et infiniment
instable, et pour y retomber comme de leur poids naturel; les raisons
d'y rester, ou d'y revenir, tant multiples, le point o il faut
atteindre pour y chapper tant unique, subtil, presque imperceptible,
et la libert tant comme une sorte de russite.

Comme l'homme, engag dans le monde fatal, dans le tissu matriel et
grossier des ncessits, sent qu'il est une chose parmi les choses et
dpendant de la monstrueuse pousse des phnomnes qui l'entourent, le
pntrent, le submergent et le noient; et s'lve pourtant, ou croit
s'lever, au moins parfois,  un tat fugitif et prcaire d'autonomie et
de gouvernement de soi-mme o il lui semble qu'il respire un moment;
--de mme les peuples sont embourbs naturellement dans le despotisme,
et quelques-uns seulement, les plus raffins  la fois et les plus
forts, par une combinaison excellente et prcieuse de raffinement et de
force, peuvent en sortir, et peut-tre pour un sicle, une minute dans
la dure de l'histoire; et cette minute vaut tout l'effort, et le
rcompense et le glorifie; car ce peuple, un cette minute, a accompli
l'humanit.

Montesquieu la cherche donc, cette combinaison dlicate. Il en a trouv
tout  l'heure des lments dans la dmocratie et il ne les oubliera
pas. Mais, nous l'avons vu aussi, la dmocratie ne suffit pas  raliser
son rve; elle a des pentes trop glissantes encore vers le despotisme,
et seule, sans mlange, tant le caprice, elle est le despotisme
lui-mme.--Nous tournerons-nous vers l'aristocratie, qui pour
Montesquieu, et il a raison, n'est qu'une autre forme de la Rpublique?
Montesquieu est profondment aristocrate. Il a donn comme tant le
principe du gouvernement aristocratique la qualit qui tait le fond de
son propre caractre, la modration. C'tait trahir son secret penchant.
Ce qu'il entend par aristocratie, c'est une sorte de dmocratie
restreinte, condense et pure. Un certain nombre--et il le veut assez
considrable--de citoyens distingus par la naissance, prpars par
l'hrdit, affins par l'ducation (notez ce point, il y tient), et se
sentant, et se voulant gaux entre eux, gouvernent l'Etat du droit
de leur intelligence, de leurs aptitudes et de leur savoir.--Ides
singulires, qui montrent assez combien Montesquieu reste de son temps
et de sa caste. Il en est tellement qu'il semble ne pas souponner
l'ide, vulgaire cinquante ans plus tard, de l'admissibilit de tous
aux fonctions publiques. Il est pour la vnalit des charges de
magistrature, ce qui arrache  Voltaire, si peu dmocrate pourtant, un
cri d'indignation[49]. Ses ides sur ce point sont trs arrtes. Il
sait bien que la vnalit c'est le hasard; mais il estime qu'en
cette affaire mieux vaut s'en remettre un hasard qu'au choix du
gouvernement[50]. Comme il veut une sparation absolue entre le pouvoir
excutif et le pouvoir judiciaire[51], pour que ce dernier soit
absolument indpendant,  la nomination des juges par le gouvernement
il prfre le hasard comme origine, et la fortune comme garantie
d'indpendance. Il n'y a pas d'ide plus aristocratique que celle-l.
Sous prtexte que les citoyens peuvent avoir des diffrends avec le
gouvernement, elle tablit, pour les trancher, un pouvoir aussi fort
que celui-ci. Tandis que le principe dmocratique veut que les intrts
particuliers du citoyen soient sacrifis  l'intrt du gouvernement,
Montesquieu, pour les sauver, cre un pouvoir aussi indpendant, aussi
solide, et aussi absolu que le Pouvoir. Et il a raison.

[Note 49: Cette vnalit est bonne dans les Etats monarchiques,
parce qu'elle fait faire comme un mtier de famille ce qu'on ne voudrait
pas entreprendre pour la vertu.... (vi.1). Voltaire s'crie: La
fonction divine de rendre la justice, de disposer de la fortune ou de la
vie des hommes, un mtier de famille!]

[Note 50: vi. 1.]

[Note 51: xi, 6.]

Une aristocratie nobiliaire, une aristocratie judiciaire, il dsire
l'une et l'autre. Il veut un corps des nobles hrditaire[52],
l'aristocratie tant hrditaire par sa nature, puisqu'elle n'est
pas autre chose que slection, traditions, ducation. Il y voit trois
garanties, modration, stabilit et comptence.

[Note: 52: XI, 6.]

Il reste donc aristocrate?--Non pas exclusivement. L'aristocratie a
autant de raisons de glisser au despotisme que la dmocratie. Sans aller
plus loin, sa raison d'tre est raison de sa ruine. Elle doit tre
hrditaire (XI,6) et l'extrme corruption est quand elle le devient
(VIII, 5). Ceci n'est pas une contradiction de Montesquieu, c'est une
contrarit des choses mmes. L'hrdit fonde l'aristocratie parce
qu'elle fait une classe comptente; elle ruine l'aristocratie parce
qu'elle fait une classe d'o les comptences isoles sont exclues. Elle
fait du corps aristocratique un gouvernement trs intelligent qui arrive
vite  n'appliquer son intelligence qu' son intrt. Dans la dmocratie
manque l'intelligence des intrts gnraux: dans l'aristocratie manque
le souci des intrts gnraux. Et obissant  sa nature, qui est
concentration du pouvoir, l'aristocratie tend  se faire de plus en plus
restreinte, jusqu' n'tre plus qu'aux mains de quelques-uns, dont le
plus fort l'emporte: nous voil encore au despotisme.

Nous retournerons-nous du ct de la monarchie?--Mais c'est le
despotisme!--Non! Non! et Montesquieu tient  cette distinction. Pour
lui la monarchie mme non parlementaire, mme sans Chambres dlibrantes
 ct d'elle, n'est point le despotisme.

Les critiques qui depuis 1789 ont tudi Montesquieu ont t surpris
de cette assertion, et l'ont considre comme une singularit de son
imagination. L'ide peut tre une erreur; mais elle n'est pas une
nouveaut. Quand elle ne daterait pas de Rodin, elle daterait de
Bossuet[53]; c'est une ide commune aux publicistes de l'ancien rgime
qu'une monarchie sans dpt des lois n'est pas pour cela une monarchie
sans lois. Elle est absolue, elle n'est pas arbitraire. Elle n'est
contenue par rien, mais elle doit se contenir; elle n'est force d'obir
 rien, mais elle _doit_ obir  quelque chose. Elle a devant elle
vieilles lois nationales, vieilles coutumes, antiques religions, qu'elle
ne doit pas enfreindre. Elle est une volont qui doit tenir compte des
coutumes. Il n'y a despotisme que dans les pays o il n'y a ni lois, ni
religion, ni honneur, ni conscience.

[Note 53: C'est autre chose que le gouvernement soit absolu, autre
chose qu'il soit arbitraire.... Outre que tout est soumis au jugement de
Dieu... il y a des lois dans les Empires contre lesquelles tout ce qui
se fait est nul de droit, et il y a toujours ouverture  revenir contre,
ou dans d'autres occasions ou dans d'autres temps (_Politique_, viii, 2,
1)]

Mais l o la garantie de tout cela n'existe pas?--Il y a pente
au despotisme et trop grande facilit  l'tablir, mais non point
despotisme. Pour Montesquieu, la monarchie de Louis XIV, par exemple,
n'est point despotisme; il est vrai qu'elle y tend.

La monarchie ne doit donc pas tre repousse _a priori_. Elle est trs
acceptable. Elle a mme pour elle un singulier avantage: elle fait faire
par _honneur_, par besoin d'tre distingu du prince, ce qu'on fait
ailleurs par vertu. Elle supple au civisme. Elle arrive  crer des
sentiments, et des sentiments qui sont trs bons: fidlit personnelle,
amour pour un homme ou une famille, dont c'est la patrie qui
profite.--Autant dire (ce que Montesquieu n'a pas assez dit) qu'elle
fait une sorte de dviation du patriotisme, de dviation et de
concentration. Cette patrie, qu'on aimerait peut-tre languissamment, on
l'aime ardemment, et on la sert, dans cet homme qu'on voit et qui vous
voit, et peut vous remarquer, dans cet enfant qui vous sourit, qui vous
plait par sa faiblesse, qui, homme, sera l certainement, dans vingt
ans, avec une mmoire que la grande patrie n'a gure.--Mais le
despotisme est la pire des choses, et il est bien vrai que la monarchie
y tend trs directement. Il suffit, pour qu'elle y glisse, que le roi
soit fort et ne soit pas trs intelligent[54], qu'il soit si capricieux
qu'il croie mieux montrer sa puissance en changeant l'ordre des choses
qu'en le suivant... et qu'il soit plus amoureux de ses fantaisies que de
ses volonts. Cela se rencontre bien vite et est bien vite imit.

[Note 52: vii, 7.]

Que faire donc? Montesquieu n'a pas invent ce qui suit. Aristote
savait le secret, et Cicron avait trs bien lu Aristote. Il faut un
gouvernement mixte, qui, par une combinaison trs dlicate des avantages
des diffrents gouvernements, s'arrte dans un juste quilibre, et soit
aux tats ce que la vie est au corps, l'ensemble organis des forces qui
luttent contre la mort toujours menaante: la mort des tats, c'est le
despotisme.

Les anciens ont eu de ces sortes de gouvernements, et ce furent les
meilleurs qui aient t. Ils ont su mler et unir,  certains moments,
aristocratie et dmocratie, dans des proportions trs heureusement
rencontres. Nous avons une force de plus, une institution particulire
apportant, elle aussi, ses avantages propres, la monarchie: faisons-la
entrer dans notre systme. Montesquieu s'arrte  la _monarchie
aristocratique entoure de quelques institutions dmocratiques_.

La monarchie, en effet, est excellente  la condition d'tre  la fois
soutenue et contenue par quelque chose qui soit entre elle et la foule.
Le despotisme n'est pas autre chose qu'une foule d'gaux et un chef.
C'est pour cela que despotisme oriental ou dmocratie pure sont
despotisme au mme degr. Une nation n'est pas poussire humaine, avec
un trne au milieu. Elle est un organisme, o tout doit tre poids et
contrepoids, rsistances concertes et quilibre. Egalit absolue avec
chefs temporaires, c'est despotisme capricieux. Egalit absolue avec
chef immuable, c'est, selon le caractre du chef, despotisme capricieux
encore, ou despotisme dans la torpeur. Le fondement mme de la libert,
c'est l'ingalit.

Ce qu'il faut, c'est quelqu'un qui commande, quelqu'un qui contrle,
et quelqu'un qui obisse; et entre ces personnes diverses de l'unit
nationale des rapports, fixs par des lois, dont quelqu'un encore ait
le dpt. Entre le roi et la foule des _Corps intermdiaires_, qui
limitent, redressent et purent la volont de celui-l et prparent
l'obissance de celle-ci. Une noblesse hrditaire est un bon corps
intermdiaire[55] Elle a la tradition de l'honneur national, et
hrditaire comme le roi, mais collective elle est l'obstacle naturel
 la volont du trne quand celle-ci est capricieuse. Elle est un
excellent corps de _veto_; c'est la facult d'empcher qui est son
office propre[56].--Le clerg est un corps intermdiaire assez utile.
Bon surtout o il n'y en a point d'autre[57], il est salutaire dans une
monarchie comme obstacle mou et insensible, pour ainsi dire, infiniment
fort encore par son ubiquit, sa tnacit, algue qui amortit, nerve
le flot.

[Note 55: II, 4.]

[Note 56: **, 6.]

[Note 57: *, 1]

Il faut encore un ordre intermdiaire qui ait le dpt des lois. Sauf
en Orient, toutes les monarchies ont des lois, puissances idales,
limitatives du prince, protectrices du citoyen. Ecrites ou non, simples
prcdents et coutumes, ou textes et chartes, elles existent partout o
il y a organisme social. Elles ne sont que les dfinitions du jeu de cet
organisme. Mais il est des pays o on les sent plutt qu'on ne les voit.
Elles en sont plus redoutables, tant plus mystrieuses. Mais elles sont
plus faciles  tudier. Elles sont plus redoutes que contraignantes. Il
est bon qu'on puisse les voir, les lire quelque part. Un corps en aura
la garde, les retiendra, les transcrira, les rappellera, et, de ce chef,
aura des privilges (indpendance, inviolabilit, autonomie) parce qu'il
aura un office social[58].

[Note 58: L'indpendance du pouvoir judiciaire est la plus forte
garantie de la libert. Si la monarchie franaise n'est pas encore un
pur despotisme, c'est que la magistrature franaise existe. Dans la
plupart des royaumes d'Europe, le gouvernement est modr parce que le
prince, qui a les deux premiers pouvoirs, laisse  ses sujets l'exercice
du troisime. (_Esprit_, XI, 6, alina 7.)]

Enfin, au bas degr, il y a tout le monde. Le peuple doit obir, mais
non pas tre tout passif. Incapable de conduire une affaire, de
connatre les lieux, les occasions, les moments, d'en profiter, en un
mot incapable de gouverner[59], il est essentiel pourtant qu'on sache
ce qu'il dsire et surtout ce dont il souffre, parce qu'au bout de ses
souffrances il y a la rvolte qui ruine les lois, ou l'inertie et la
dsesprance qui distendent et brisent les muscles mmes de l'Etat. Le
peuple aura donc ses reprsentants, qu'il choisira trs bien, car il
est admirable pour cela, qui interviendront dans la direction gnrale
des affaires publiques. Il aura mme sa part dans le pouvoir judiciaire,
non pas en ce qui regarde le dpt des lois, mais en ce qui concerne
la distribution de la justice. Des jurys, de pouvoirs essentiellement
temporaires, seront tirs du corps du peuple, chargs d'appliquer la
loi, sans avoir droit ni de l'interprter ni de s'y soustraire, jugeant
non en quit, mais sur le texte[60].

[Note 59: II, 2.]

[Note 60: XI, 6.]

--Voil la royaut, les institutions aristocratiques, et les
institutions dmocratiques mises en prsence.

Et comment tout cela s'organisera-t-il?--Trois puissances: excutive,
lgislative, judiciaire.

Le lgislateur fait la loi, le prince gouverne en s'y conformant,
le magistrat en a le dpt, et juge d'aprs elle. Ces pouvoirs sont
scrupuleusement spars. Le lgislateur ne jugera pas; car, alors, il
ferait des lois en vue des jugements qu'il voudrait porter. Une loi
serait dirige  l'avance contre un homme qu'on voudrait proscrire. Plus
de libert.

Le lgislateur ne gouvernera pas, car alors il ferait des lois en vue
des ordres qu'il voudrait donner. Une loi serait la prparation d'un
caprice. Plus de libert.

Le pouvoir excutif ne lgifrera point; car il aurait les mmes
tentations que tout  l'heure le lgislateur. Il ne jugera point; car
il jugerait pour gouverner. Ses arrts seraient des services, qu'il se
rendrait. Plus de libert.--Il ne nommera mme pas les juges, car
il ferait des juges des instruments, et de la justice un systme de
rcompenses ou de vengeances personnelles. Plus de libert.

Chacun doit faire un office qu'il n'ait aucun intrt  faire, si ce
n'est honneur, et souci du bien gnral. La libert c'est chaque pouvoir
public s'exerant, sans profit pour lui, au profit de tous.--L'excution
doit tre prompte: le pouvoir excutif sera aux mains d'un homme.--La
dlibration doit tre lente: le pouvoir lgislatif sera aux mains
de deux assembles, de nature diffrente, dont l'une aura toutes les
chances de ne pas obir aux prjugs ou cder aux entranements de
l'autre.--Le dpt des lois et la justice sont choses de nature
permanente: ils seront aux mains d'un grand corps de magistrats, qui,
par l'effet d'un renouvellement insensible, aura comme un caractre
d'ternit. Voil la constitution fondamentale du gouvernement dont
nous parlons. Le Corps lgislatif y tant compos de deux parties, l'une
enchanera l'autre par sa facult mutuelle d'empcher. Toutes les deux
seront lies par la puissance excutrice, qui le sera elle-mme par la
lgislatrice.

Et rien ne marchera!--Pardon! ces diffrents ressorts, forment en effet
un quilibre, et il semble qu'ils devraient former une inaction. Mais
les choses agissent autour d'eux; les affaires psent sur eux; il faut
qu'ils aillent; seulement ils ne pourront qu'aller lentement et
qu'aller de concert, et c'est prcisment ce qu'il nous faut[61].

[Note 61: XI, 6. alinas 55, 56.]

Mais tout cela, ou du moins de tout cela les germes et les premiers
linaments ne se trouvaient-ils point dans l'ancienne monarchie
franaise? Royaut et vieilles lois n'est-ce point la monarchie?
Clerg, Noblesse, Parlement ne sont-ce point les pouvoirs
intermdiaires? Communes et Etats gnraux, n'est-ce point la part
ncessaire et dsirable d'institutions dmocratiques?--Sans aucun doute;
et Montesquieu n'est point un novateur, ce n'est point non plus un
conservateur; c'est un rtrograde clair. Ce serait, s'il faisait une
constitution, un restaurateur ingnieux des plus anciens rgimes. Il
n'aime pas ce qui est de son temps, il aime ce qui a t. C'tait un
trs bon gouvernement que le gouvernement gothique, ou du moins qui
avait en soi la capacit de devenir meilleur: La libert civile du
peuple (_communes_), les prrogatives de la noblesse et du clerg, la
puissance des rois, se trouvrent dans un tel concert que je ne crois
pas qu'il y ait eu sur la terre de gouvernement si bien tempr.
Tirer du gouvernement gothique toute l'excellente constitution qu'il
contenait en germe, voil quel aurait d tre le travail du temps et des
hommes. Les circonstances et l'esprit despotique de certains hommes ont
amen le rsultat contraire. Des guerres civiles, et des efforts
de Richelieu, Louis XIV, Louvois, les trois mauvais gnies de la
France[62], une monarchie est sortie, qui n'est point l'apoge de la
monarchie franaise, qui en est la dcadence, une monarchie mle de
despotisme, qui y tend et qui le prpare, d'o peut sortir le despotisme
sous forme de tyrannie ou sous forme de dmocratie. Il est temps de
revenir aux principes et en mme temps aux prcdents, aux principes
rationnels et aux prcdents historiques, qui justement ici se
rencontrent; et l'on sauvera deux choses, la monarchie et la libert.

[Note 62: _Esprit_, III, 53; v.11.--_Penses_.]

Un retour en arrire clair par la connaissance de l'esprit des
constitutions, voil la sagesse. Montesquieu ne raisonne pas d'une autre
faon qu'un Saint-Simon qui serait intelligent. Ce qui, dans Monsieur
le Duc, est rve confus et enttement fodal, est chez Montesquieu  la
fois sens historique, sens sociologique, et sens commun. Il sait que
les nations se dveloppent selon le mouvement naturel des puissances
qu'elles portent en elles, et ces puissances, il montre ce qu'elles
taient en France, et ce qu'il importe qu'elles restent. Il sait que
certain jeu et certains tempraments d'lments dissemblables sont
ncessaires  tout gouvernement humain, et cette mcanique, il
l'applique  la constitution franaise. Mais l'historien et le
mcanicien politique ne s'oublient point l'un l'autre; ils se
rencontrent et conspirent. Les principes du gouvernement idal, c'est 
la France telle qu'elle a t, telle qu'il ne serait pas si difficile
qu'elle ft encore, que le sociologue les rapporte; les forces relles
et vives de la France historique, l'historien les place aux mains du
mcanicien politique, seulement pour qu'il les mette en ordre et en jeu.



VII

MONTESQUIEU MORALISTE POLITIQUE

Qu'on le considre comme critique ou comme thoricien, Montesquieu
parat trs grand. Il a vu infiniment de choses, et il a compris tout
ce qu'il a vu. Il tait capable de se dtacher de son temps et d'y
revenir,--de comprendre l'essence et le principe des Etats antiques,
et d'esquisser pour son pays une constitution toute moderne et toute
historique, tire du fond mme de l'organisation sociale qu'il avait
sous les yeux;--et encore sa vue d'ensemble tait assez forte pour
prdire ce que deviendrait ce pays mme quand les anciennes forces dont
tait compos son organisme auraient disparu.--Son livre est un tonnant
amas d'ides, toutes intressantes, et dont la plupart sont profondes.
Il n'y a aucune oeuvre qui fasse plus rflchir. C'est son merveilleux
dfaut qu' chaque instant il donne au lecteur l'ide de faire une
constitution puis une autre, puis une troisime, sans compter qu'il
persuade ailleurs qu'il est inutile d'en faire une. De quelque biais
qu'on le prenne, il parat extraordinaire. Tantt on comprend son oeuvre
comme une promenade  la fois trs assure et trs inquitante  travers
toutes les conceptions humaines dont sont pntrs comme d'un seul
regard les grandeurs, les faiblesses, le ressort puissant, le vice
secret. Tantt on la voit comme un monument trs ordonn et trs
rgulier, construit d'aprs les lois d'une logique dogmatique
imprieuse, construction solide et immense, qui, encore, a laiss autour
d'elle d'normes matriaux  construire des difices tout diffrents.

C'est un livre si vaste et si fourni qu'il forme systme, se suffit 
lui-mme, et aussi qu'il se rfute, ce qui est une faon de dire qu'il
se complte. Ne le prenez pas pour l'ouvrage d'un thoricien uniquement
pris d'ides pures, agenant la machine sociale comme par donnes
mathmatiques. Montesquieu est cela, et cela surtout, soit; mais il est
autre chose. Il est l'homme qui sait que ces subtiles combinaisons ne
sont rien si elles ne sont soutenues et comme remplies de forces vives,
vertus ici, honneur l, bon sens et modration ailleurs, nergie morale
partout. Il est trange qu'on ait cru[63] qu' ce livre il manque une
morale. L'erreur vient de ce qu'il est trs vite dit que le fonds des
socits est fait de vertus sociales, et un peu plus long de tracer
le cadre savamment ajust o ces vertus s'accommoderont le mieux pour
produire leurs meilleurs effets. La partie morale de l'ouvrage peut
disparatre, matriellement,  travers la multitude des minutieuses
considrations politiques. Mais la morale sociale est le fond mme de ce
livre et si l'on y peut dcouvrir comment les meilleures volonts sont
au risque de demeurer impuissantes dans une constitution politique mal
conue, ce qui est vrai, et bien important; encore plus y trouvera-t-on
comment les meilleurs agencements sociaux restent, faute de grandes
forces morales, des ressorts sans moteur et des cadres vides.

[Note 63: Nisard.]

Je veux bien qu'on dise que Montesquieu est peut-tre un peu trop
optimiste. Il l'est de deux manires: par trop croire aux hommes, et par
trop croire  lui-mme, Il a trop confiance dans la bont humaine. En
plusieurs endroits de l'_Esprit_ et de la _Dfense de l'Esprit des
Lois_, on le voit trs proccup de combattre Hobbes et la thorie du
_Bellum omnium contra omnes_. L'homme naturel, sorti des mains de la
nature, comme on dira plus tard, n'est point pour lui un loup en guerre
contre d'autres loups pour un quartier de mouton; c'est un tre timide
et doux, et c'est l'tat de socit qui a cr la guerre. Il y a dans
Montesquieu un commencement de Jean-Jacques Rousseau, ce qui tient, du
reste,  ce que toutes les grandes ides modernes ont leur commencement
dans Montesquieu.

Encore n'est-ce point tant de n'avoir point fait assez grande la part
de frocit dans l'homme que je reprocherai  Montesquieu, tant trs
enclin  penser comme lui sur cette affaire. Je lui reprocherai plutt
de n'avoir pas fait assez grande la part de dmence. L'homme n'est point
un fauve; mais c'est un tre trs incohrent, en qui rien n'est plus
rare que l'quilibre des forces mentales, et en un mot la raison.
Montesquieu croit un peu trop que l'homme est capable de se gouverner
raisonnablement, et que, parce qu'un systme politique raisonnable, par
exemple, peut tre connu par un homme, il peut et doit tre pratiqu par
les hommes. Il y a beaucoup  parier que c'est une noble erreur. Avec un
esprit comme celui de Montesquieu il ne faut point se hasarder, et vous
pouvez tre sr qu'il connat votre objection mieux que vous. Je sais
trs bien que ce gouvernement raisonnable qu'il construit et qu'il
enseigne, il le tient lui-mme pour une russite extraordinaire, pour
un merveilleux accident dans l'histoire humaine, qui est l'histoire du
despotisme. Encore est-il qu'il semble trop croire, comme  des ralits
et non pas seulement comme  des thories,  la vertu des dmocraties,
 la modration des aristocraties, surtout  la capacit politique des
foules. Il _a affirm_ trs nergiquement que le peuple ne se trompe
point dans le choix de ses reprsentants, et il en donne comme exemple
Athnes et Rome, ce qui est bien un peu trange. Pour Athnes, cela
ne peut pas se soutenir, et figurez-vous Rome sans le Snat. J'ai
parfaitement peur de ne pas comprendre et de faire une critique qui
ne prouve que ma sottise; mais enfin je le vois rclamer le jury avec
insistance (xi, 6, alinas 13, 14, 15, 18) et vouloir en mme temps
(alina 17) que le verdict ne soit que l'application stricte et comme
aveugle d'un texte prcis, sans tre jamais une opinion particulire
du juge. Croit-il donc qu'un jury sera assez philosophe pour juger
sur texte sans passions et sans prjug? Ne voit-il pas que c'est
prcisment avec le jury que les jugements seront toujours des opinions
particulires, et que c'est avec lui, fatalement, qu'on sera toujours
jug en quit? Qu'on prfre cette manire de juger, je le veux bien;
mais que ce soit l'homme qui n'en veut point qui recommande des juges
incapables d'en avoir une autre, cela m'tonne.

Il y a certainement un peu de chimrique dans Montesquieu, un peu de
l'homme qui n'est pas moraliste trs inform ni trs sr. Je serais
tent de dire que ses admirables qualits d'esprit et de caractre
lui sont source d'erreur, en ce qu' les voir en lui, il se persuade
qu'elles sont communes. Il est souverainement intelligent et
merveilleusement  l'abri des passions: il est un peu port  en
conclure que les hommes sont assez intelligents et peu passionns. Cher
grand homme, c'est faire trop petite la distance qui vous spare de
nous. L'erreur est bien naturelle  l'homme; puisque possder la vrit
intellectuelle et la vrit morale, cela mne encore  une illusion, qui
est de croire que la vrit est commune. Faudrait-il aux hommes parfaits
un peu d'orgueil et de mpris, c'est--dire un dfaut, pour tre tout 
fait dans le vrai? Peut-tre bien.

J'ai dit que Montesquieu est trop optimiste en ce qu'il croit trop aux
hommes, ce aussi en ce qu'il croit trop en lui. J'entends par ceci qu'il
croit peut-tre trop  l'efficace de son systme, quand il en est 
faire un systme. Encore une fois, avec lui, il faut bien prendre ses
prcautions, et retirer  moiti sa critique au moment qu'on l'aventure.
Je sais qu'il a un fond ou plutt un coin de scepticisme, et qu'il dit
tout d'abord que le meilleur gouvernement est celui qui convient le
mieux  tel peuple. Et cependant il est si bon thoricien qu'il lui est
difficile de ne pas avoir confiance dans l'excellence de sa thorie, de
ne pas croire, au moins  demi, qu'elle peut suffire et se suffire, et
qu'un Etat bien organis par lui serait, par cela seul, un trs bon
Etat. Il lui chappera de dire que dans une nation libre il est trs
souvent indiffrent que les citoyens raisonnent bien ou mal; il suffit
qu'ils raisonnent: _de l sort la libert qui garantit des effets de ces
mmes raisonnements_--De l sort la libert, ou plutt c'est la
libert mme, d'accord; mais qui garantit des effets des mauvais
raisonnements, je n'en suis pas bien sr. Voil bien le _point
dogmatique_, car il faut toujours qu'on en ait un, voil bien le point
dogmatique de Montesquieu. Il dteste tant le despotisme qu'il finit par
croire presque que la libert est un bien en soi, par consquent un but,
et que pourvu qu'on l'atteigne tout est gagn. Je ne sais trop. Il me
semble que la libert n'est point prcisment un but, mais un tat, un
milieu, comme on dit maintenant, o la raison peut s'exercer mieux
qu'ailleurs, pourvu qu'elle existe; mais que, cet tat favorable une
fois obtenu, il n'est point indiffrent qu'on y raisonne mal ou bien.

Sa conception mme de la libert a quelque chose de formel; et, comme
tout  l'heure il prenait pour la perfection sociale la condition qui
peut y conduire, de mme il prend pour la libert ce qui n'est que la
formule de son exercice. Elle est selon lui le droit de faire ce que
la loi ne dfend pas. Il est vrai, et c'est l le _signe_  quoi l'on
connat un despotisme d'un tat libre; mais si toute la libert tait
l, il ne pourrait donc pas y avoir de lois despotiques? On sent bien
qu'il peut en tre.--C'est que la libert n'est pas seulement le droit
de n'obir qu' la loi, elle est la capacit de faire des lois qui ne
ressemblent pas  un despote. Elle est un sentiment d'quit et de
justice partant de la majorit des citoyens, se dversant et se fixant
dans la loi, et revenant aux citoyens sous forme de lois justes, sous
lesquelles ils se sentent libres et organiss selon l'quit.--Elle
n'est pas une forme de constitution, elle est une vertu civique. Un
peuple despotique dans l'me peut renverser le despotisme; aprs quoi,
il fera immdiatement des lois despotiques. Aussitt qu'il ne subira
plus la tyrannie, il l'exercera, et contre lui-mme; car la majorit est
solidaire de la minorit, les oppresseurs sont solidaires des opprims;
la loi tyrannique que vous faites vous met, avec celui-l mme que
vous liez, dans un tat violent dont est gn le peuple entier o une
violence existe, dans une sorte d'tat de guerre o l'on souffre autant
de la guerre qu'on fait que de celle qui vous est faite.

Cette ide, il ne me semble point que Montesquieu l'ait eue. Ce domaine
rserv des droits individuels devant lequel doit s'arrter mme la loi,
il ne me parat pas qu'il le connaisse. Cette ide que la libert est
avant tout mon droit _senti par un autre_, c'est--dire un respect et un
amour rciproques de la dignit de la personne humaine, c'est--dire
une solidarit, c'est--dire une charit, il l'a eue peut-tre; car il
dteste trop le despotisme pour ne l'avoir pas au moins confusment
sentie; mais il ne l'a pas exprime.

Et, aprs tout, c'est encore un grand libral; car cette forme et ce
mcanisme social o la libert vraie s'exerce, ces conditions les
meilleures pour que l'ide librale puisse se dgager et venir remplir
et animer la loi, il les a si bien comprises, si bien mnages, si
dlicatement et prudemment et fortement tablies, qu'il suffirait d'un
minimum de libralisme dans l'me de la nation, pour qu'en un pareil
systme il et tout son effet, et part presque plus grand dans ses
effets qu'il n'tait en soi. C'est la forme de la libert, qu'il nomme
libert; mais ici la forme sollicite le fond, et semble presque le
contraindre  tre.

Voil ce que j'appelais une trop grande confiance dans les systmes
politiques qu'il prconise, de mme que je le trouvais un peu trop
optimiste aussi dans l'ide qu'il a de la capacit politique des
peuples. Remarquez que ces deux optimismes se confondent, l'un supposant
l'autre. Quand il nous dit qu'un peuple est capable de la libert, c'est
qu'il le voit dans l'organisation sociale, rve par lui, qui est la
plus propre  maintenir un peuple dans l'tat libre; quand il trace le
cadre d'une constitution libre, c'est qu'il croit qu'il suffit presque
de l'offrir  un peuple pour que demain il en soit digne. Donnez
aux hommes, semble-t-il dire, les procds pratiques pour n'tre ni
tyranniss ni tyrans, ils ne seront ni l'un ni l'autre; car ils en ont
en eux les moyens. C'est dans ces derniers mots qu'est l'optimisme,
peut-tre aventureux.

Mais disons-nous bien que Montesquieu est ici comme dans la ncessit
de son office. On ne peut pas tre sociologue sans un peu d'optimisme.
C'est pour cela que Voltaire n'a pas t sociologue. On ne saurait
crire une _politique_, c'est--dire un code sans sanction, une
lgislation suprieure ne pouvant s'imposer aux hommes que par l'clat
de la vrit qu'elle porte en elle, sans croire que les hommes sont
sduits  la vrit rien qu' la voir. Si l'on croit  la fatalit des
instincts humains, on sera peut-tre historien, non sociologue. On ne
dira point aux hommes ce qu'ils doivent faire; on les regardera faire;
et, tout au plus, on indiquera les lois habituelles de leurs errements,
les chemins ordinaires par o ils passent. Cela est si vrai que c'est
souvent ce que fait Montesquieu, n'tant sociologue qu'une partie du
temps et comme dans ses moments de confiance, de haute bonne humeur.
L'optimisme est comme une condition, non seulement du novateur, cela est
vident, mais de tout sociologue dogmatique. Bossuet est optimiste au
plus haut point. Il croit que tout, mme le mal, est rgl et voulu par
une parfaite intelligence en vue d'une fin suprieure; et par consquent
que tout est bien. Montesquieu qui semble croire en Dieu, mais non pas
 la Providence, ne peut pas mettre son optimisme dans le ciel; et il
reste qu'il le mette sur la terre.



VIII

Encore une fois, je le trouve grand, comme disait Fnelon d'un autre,
et c'est bien la dernire impression. L'ide de grandeur est surtout
inspire par la noble empreinte de l'intelligence, et ce que Montesquieu
a t, c'est surtout un homme souverainement intelligent. Il est
impossible de trouver quelqu'un qui ait mieux compris ce qu'il
comprenait, et pour ainsi dire ce qu'il ne comprenait pas. Sa pense et
le contraire de sa pense, son systme, et ce qui est le plus oppos 
son systme et ceci, et son contraire et, ce qui est le plus difficile,
_l'entre-deux_, il pntre en tous ces mystres, et s'y meut avec une
pleine libert, comme entour d'un air lumineux, qui mane de lui.

On sent qu'il n'y a pas eu de vie intellectuelle plus forte, plus
intense, et, avec cela, plus libre ni plus sereine. Personne n'a plus
dlicieusement que lui,  l'abri des passions, joui des ides. Voir les
ides sourdre, jaillir, abonder, s'associer, se concerter, conspirer,
former des groupes et des systmes, et comme des mondes; voir tout
cder  ses principes, poser les principes et voir tout le reste
suivre sans effort; et aussi n'tre point esclave de ses principes, et
savoir s'y soustraire, et en aborder d'autres, et dans un ordre d'ides
qui n'est point celui qu'il prfre, ouvrir des voies que ce sera une
gloire  ses successeurs seulement de suivre; ce jeu agile et sr de
l'intelligence est pour lui comme une sorte de dlice, une ivresse calme
et subtile. Le seul transport lyrique qu'il ait connu lui est inspir
par cette manire de ravissement de l'intelligence jouissant d'elle-mme
comme d'un sens aiguis et affin. Il s'arrte au milieu de son long
travail pour s'crier: Vierges du mont Pirie, entendez-vous le nom
dont je vous nomme? Je cours une longue carrire, je suis accabl de
tristesse et d'ennui. Mettez, dans mon esprit ce charme et cette douceur
que je sentais autrefois et qui fuient loin de moi. Vous n'tes jamais
si divines que quand vous menez  la sagesse et  la vrit par le
plaisir... Divines muses, je sens que vous m'inspirez... Vous voulez que
je parle  la raison: _elle est le plus parfait, le plus noble et le
plus exquis de tous les sens_.

Il a parl  la raison; pendant vingt annes il a eu avec elle un
entretien continu, plein de sincrit, d'abondance de coeur, d'infinis
et renaissants plaisirs. Il s'veillait avec une joie secrte de voir
la lumire, et son me aussi voyait avec une joie pleine et une sorte
d'largissement se lever en elle  chaque jour la lumire pure d'une
ide nouvelle. Il s'est pntr d'ides et en a fait comme sa substance.
Il a cru qu'elles devaient gouverner le monde, ce qui est peut-tre
vrai, et qu'elles pouvaient facilement le gouverner, parce qu'il tait
tout entier gouvern par elles. Il a voulu mettre dans l'organisation du
monde beaucoup de raison, et mme beaucoup de raisonnement, parce que,
si le raisonnement n'est pas la raison, il en est la marque, ou, du
moins, le signe qu'on la cherche.

Il est si prodigieux pour son temps qu'avant lui on ne se doutait mme
pas de la science o il reste le matre. Il inspire le temps qui le
suit, tout en le dpassant,  ce point que Rousseau ne fait que pousser
 l'extrme et mettre en systme _une_ des ides de Montesquieu, presque
ddaigne par lui parmi tant d'autres. Aprs avoir cherch loin de lui
sa lumire, la France revint  lui, et longtemps chercha  s'organiser
selon sa pense; et maintenant qu'elle l'a dfinitivement abandonn,
quelques-uns se demandent si elle a raison, si notre histoire mme a
raison contre lui. Et  mesure que sa pense devient moins applicable,
que ce soit par sa faute ou par la ntre, elle n'en parat que plus
belle, devenant purement artistique, et comme l'esquisse lumineuse d'un
idal.

On ne peut lui reprocher d'avoir embrass trop de choses pour avoir pu
tout approfondir. Il court trop vite au travers de la multitude d'objets
qu'il rencontre. Il annonce plus qu'il ne dveloppe, dit admirablement
Voltaire. Et encore on sent bien qu'il y a l insuffisance de nos yeux
et non des siens. Tout ce qu'il a vu, il l'a pntr; il a seulement
trop compt que nous le pntrerions aussi vite et aussi  fond que
lui. Je suis, dit-il lui-mme, avec son esprit charmant, comme cet
antiquaire qui partit de son pays, arriva en Egypte, jeta un coup d'oeil
sur les Pyramides, et s'en retourna.--Je n'aime pas  le contredire, et
je veux bien qu'il soit comme cet antiquaire; seulement il a t dans
tous les pays, et il a vu toutes les Pyramides, et il les a mesures
toutes, et surtout les plus hautes.



VOLTAIRE



I

L'HOMME

Je suppose en 1817 un vieil migr sortant d'une reprsentation du
_Bourgeois gentilhomme_, et je l'entends dire: C'est une trs jolie
satire. Elle me rappelle M. de Voltaire, comte de Tournay.--Le propos
est injurieux; mais il y a du vrai. Voltaire est avant tout un bourgeois
gentilhomme franais du temps de la Rgence, devenu trs riche, un peu
audacieux, trs impertinent, et gardant tous ses dfauts d'origine et
d'ducation.--Seulement c'est un bourgeois gentilhomme trs spirituel,
ce qui fait qu'il n'a pas eu tous les ridicules, et trs intelligent,
ce qui fait qu'il a mis un grand talent au service de ses prjugs et a
tenu par l une trs grande place dans le monde intellectuel.

Ce que j'aime dans les artistes, c'est qu'ils ne sont pas des
bourgeois, dit la bourgeoise Michaud dans _Le Buste_ d'Edmond About. Ce
qui distingue d'abord le bourgeois, c'est qu'il n'est pas un artiste.
Voltaire n'a pas t artiste pour une obole. Ce qui distingue encore le
bourgeois, c'est qu'il n'est pas philosophe. Les hautes spculations le
rebutent. Voltaire n'a aucune profondeur ni lvation philosophique,
et la synthse lui est interdite. Il est vident qu'il ressemble peu 
Platon, et nullement  Malebranche.--Ce qui marque encore, sans doute,
le bourgeois, c'est qu'il est peu militaire. Voltaire a une peur
naturelle des coups, et n'a rien d'un chevalier d'Assas, ni mme d'aucun
chevalier.

Ce qui achve de peindre le bourgeois, c'est qu'il est minemment
pratique. Voltaire est un homme d'affaires de gnie, et le sens du rel
est son sens le plus dvelopp et le plus sr, en quoi est une partie de
sa valeur, qui est grande. Voltaire est un bourgeois qui a vingt ans en
1715, qui est trs ambitieux, trs actif, fait sa fortune en quelques
annes, n'a plus besoin que de considration, la cherche dans la
littrature parce qu'il sait qu'il crit bien, n'a point d'ides 
lui, ni de conception artistique personnelle, ni mme de temprament
artistique distinct et tranch  exprimer dans ses crits; mais qui se
sait assez habile pour mettre en belle lumire pendant soixante ans,
s'il le faut, les ides courantes, et produire des oeuvres d'art
distingues selon les formules connues. Ce n'est pas un monument 
lever; c'est une fortune littraire  faire. Il la fera, comme il a
fait l'autre, avec beaucoup de suite, d'ardeur et de dcision.

Et il aura toute sa vie les dfauts du bourgeois franais. Sans tre
prcisment cruel, et mme tout en ne dtestant point donner quand on
le regarde, il sera bien dur pour les petits, et bien mprisant pour
la canaille; perscuteur, quand il pourra perscuter avec une suite
enrage, comme disait de Saint-Simon le duc d'Orlans. On le verra
poursuivre un Rousseau, qui ne lui a rien fait, que lui dire une
sottise, avec un acharnement incroyable, le dnoncer comme ennemi de la
religion, et,  ce titre, au moment o le malheureux est dj proscrit
et traqu partout, crier qu'il faut punir capitalement un vil
sditieux[64], ce qui est un peu fort peut-tre dans la bouche d'un
adversaire de la peine de mort.

[Note 64: Sentiment des citoyens (1764).]

On le verra, incapable de pardon, dnoncer de Brosses comme un voleur 
toute l'Acadmie franaise, dans vingt lettres furibondes, parce qu'il
a eu un procs de marchand de bois avec de Brosses; tempter contre
Maupertuis par del le tombeau, vingt ans aprs la mort du pauvre
savant, dans toutes les lettres qu'il crit  Frdric; ne jamais
manquer de rclamer les galres, la Bastille et le Fort-l'vque contre
tous les Frron, Coger, Desfontaines ou La Beaumelle qui le gnent. La
prison pour qui l'attaque sera toujours tenue par lui comme son droit
strict. Jamais l'ide de la libert de penser contre lui n'a pu entrer
dans son esprit. Ses amis, sur tous les tons, lui disent: Laissez cela;
ddaignez. Si vous croyez que cela vaille la peine.... Il ne veut rien
entendre. Il n'a ni le dtachement du philosophe, ni l'lvation du vrai
artiste. Il ne songe qu' craser ce qui, tant au-dessous de lui, ne
l'adule pas.

En revanche, il ne songe qu' aduler ce qui,  quelque titre que
ce soit, est au-dessus. Empereurs, impratrices, rois, princes,
grands-ducs, ducs, matresses des rois, et que ce soit Catherine II,
Pompadour, Frdric ou Du Barry, pour ceux-l les apothoses sont
toujours prtes, et de ceux-l les familiarits, mme meurtrissantes,
toujours bien reues. Frdric l'a trait comme un valet; mais 
celui-ci on pardonne, et la moindre faveur d'un coup d'oeil caressant
nous rengage de plus belle.--Il fut donn  celui-ci de tromper les
peuples; mais non point de prvaloir contre les rois.--Richelieu ne
lui paye point les intrts de son argent, et lui joue d'assez mauvais
tours. Mais que voulez-vous qu'on dise  un homme qui parle de vous
dans la chambre du roi, si ce n'est merci?--Mme du Deffand lit Frron
avec dlices et daube Voltaire avec complaisance. Mais une marquise, et
qui reoit si bonne compagnie, et qui a si grande influence! On n'en
sera que plus galant avec elle. Nul homme n'a reu de meilleure grce
les petits coups de pied familiers des puissances. C'est mme alors
qu'il est tout  fait charmant, et spirituel. Car l'esprit est une
dignit,--qui supple  l'autre.

C'est mme alors qu'il devient meilleur. Il ne veut pas recevoir la
souscription de Rousseau  sa statue. Dix fois Dalembert lui crit:
Mais si! cela fait honneur  Rousseau de souscrire. Cela vous fera
honneur de pardonner, et d'accepter. La raison de sentiment le touchant
peu; il redouble de colre. Mais Dalembert s'avise de lui crire:
Rousseau, quoique exil, se promne dans Paris la tte haute. Jugez
s'il est protg! Voltaire n'insiste plus. Il n'a point pardonn Mais
il s'adoucit. Il est des cas o il sait se vaincre. Il a le mpris pour
le vaincu devant le vainqueur. Rien ne lui a plus agr que le partage
de la Pologne, parce que c'est une belle manifestation de la force, et
il en flicite Catherine de tout son coeur. La prise de la Silsie
est une chose aussi qui a son charme; il prmunit Frdric contre les
remords qu'il en pourrait avoir: Qu'avez-vous donc  vous reprocher?...
Vous vous sacrifiez un peu trop dans cette belle prface de vos
_Mmoires_... N'aviez-vous pas des droits trs rels?.... Je trouve
Votre Majest trop bonne...--Sire, dit le renardt vous tes trop bon
roi.

Avec cela, la prudence tant une vertu bourgeoise, il est trs prudent.
Il l'est jusqu' l'anonymat perptuel et le pseudonymat obstin. Tous
ses ouvrages sont des lettres anonymes,  moins qu'ils ne soient signs
de noms qui ne sont pas le sien. Du reste, sauf, je crois, la _Henriade_
et sauf, j'en suis sr, _le pome de Fontenoy_, il les a tous dmentis.
Cela ne lui cote pas, parce que le contraire pourrait lui coter. Se
dmentir et mentir, c'est  quoi une bien grande partie de sa vie est
occupe. Combler Maffei de compliments sur sa _Mrope_, et cribler la
_Mrope_ de Maffei d'pigrammes dans un ouvrage pseudonyme; dire  Mme
de Luxembourg qu'il n'a jamais dnonc Rousseau;  l'Acadmie franaise
qu'il a pass sa vie  chanter la religion chrtienne, et  l'univers
entier qu'il n'a jamais crit le _Dictionnaire philosophique_;
conseiller le mensonge aux autres comme une chose qui va de soi, et
crire  Duclos: Diderot n'a qu' rpondre qu'il n'a pas crit les
_Lettres philosophiques_ et qu'il est bon catholique; il est si facile
d'tre catholique!; ce sont l des jeux pour Voltaire.--Ce ne lui sont
pas mme des jeux. C'est sans effort. Voltaire ment comme l'eau coule.
Il est menteur  ce point que la notion du mensonge lui est trangre.
Il est tout  fait stupfait qu'on lui reproche ses pasquinades et ses
tartuferies, comme, par exemple, d'offrir le pain bnit et de communier
solennellement dans son glise. Puisque c'est utile; puisqu'il y aurait
danger  ne pas le faire; puisqu'on le chasserait (car il a toujours
peur) lui, pauvre vieillard ruin et sans asile dans toute l'Europe! Ce
n'est qu'un acte de haute philosophie pratique.

Et il s'admire dans sa sagesse, dans cette vie si bien conduite,
trouble quelquefois par le noble souci de plaire au Trajan de
Versailles ou au Salomon de Potsdam, et le dsagrment de n'y pas
russir; mais habile en somme et avise et qui finit bien, et qui finit
tard.

Il a t doux envers la mort des autres; il a crit le 27 janvier 1733:
J'ai perdu Mme de Fontaine-Martel: c'est--dire que j'ai perdu une
bonne maison dont j'tais le matre et quarante mille livres de rente
qu'on dpensait  me divertir.... Figurez-vous que ce fut moi qui
annonai  la pauvre femme qu'il fallait partir.... J'tais oblig
d'honneur  la faire mourir dans les rgles.... Je lui amenai un
prtre.... Quand il lui demanda si elle tait bien persuade que Dieu
tait dans l'Eucharistie, elle rpondit: Ah! oui! d'un ton qui m'et
fait pouffer de rire dans des circonstances moins lugubres.--Il voit
arriver sa propre mort avec une gat moindre; mais il lui fait encore
bonne figure. Il regarde ce peuple de laboureurs et d'artisans qu'il
a cr autour de lui, ces beaux domaines, ces fabriques, cette ville
florissante qui est son oeuvre, et son rempart. Il fait du bien en
s'enrichissant et en criant qu'il se ruine. Ce sont trois jouissances.
Il crit pour deux ou trois innocents condamns, ce qui restitue sa
popularit, satisfait ses rancunes contre la magistrature, lui sera
compt par la postrit comme s'il n'avait fait autre chose de toute sa
vie, et ce qui, du reste, est trs bien. C'est une conscience qu'il
se fait sur le tard, et une estime de soi qu'il se mnage au dernier
moment, et certes, c'est la seule chose qui lui manqut encore. Il est
complet dsormais; le bourgeois s'est panoui en gentilhomme terrien, en
grand seigneur attach au sol, bienfaisant et protecteur, ce qui vaut
mieux, il le fait remarquer, et il a raison, que de courre la pension et
le cordon  Versailles.

Il joue ce rle, comme tous les rles, en excellent acteur, mais un
peu en acteur, avec une insuffisante simplicit. Quand il communie  son
glise, c'est par intrt, c'est par malice et pour faire une niche 
l'vque d'Annecy; c'est aussi pour s'tablir dans le personnage de
seigneur, et pour haranguer avec dignit, comme c'est son privilge,
ses vassaux,  l'issue de l'office.

C'est une belle vie et une belle fin. Il ne lui a manqu qu'une solide
estime publique: Je n'ai jamais eu de _popularit_, s'il vous plat,
disait Royer-Collard, dites un peu de _considration_. Pour Voltaire,
'a t l'inverse. Ne nous y trompons point. Il a occup et charm
le monde, il ne s'en est pas fait respecter. Cette royaut
intellectuelle, de Voltaire, n'est qu'une jolie phrase. Ses
contemporains l'admirent beaucoup et le mprisent un peu. Diderot le
mprise mme beaucoup, et vite de lui crire. Duclos se tient sur
la rserve et le tient  distance. Dalembert le rudoie durement, 
l'occasion, et les occasions sont frquentes, et d'un ton qui va jusqu'
surprendre. Quant  Frdric, il ne semble tenir  crire  Voltaire et
lui dire des douceurs, que pour en prendre le droit de le fouetter, de
temps  autre, du plus cruel et lourd et injurieux persiflage qui se
puisse imaginer. M. Jourdain a eu de durs moments; Roscius a t bien
vertement siffl dans la coulisse; mais qu'importe quand on est applaudi
sur le thtre?--Des rois, des princes lui crivent amicalement, sans
doute. Je ferai simplement remarquer qu'autant en advint  l'Artin, et
si l'on examine d'un peu prs, on verra que c'est pour les mmes motifs,
et qu'entre l'Artin  Venise et Voltaire  Ferney il y a des analogies.

C'tait un homme trs primitif en son genre: il ignorait la distinction
du bien et du mal profondment. C'tait le coeur le plus sec qu'on
ait jamais vu, et la conscience la plus voisine du non-tre qu'on ait
constate. Il se relve par d'autres cts, et nous finirons par
le trouver moins noir que je ne le fais en ce moment; parce que
l'intelligence sert  quelque chose. Mais le fond du caractre est bien
l. Il est peu sympathique et singulirement inquitant.



II

SON TOUR D'ESPRIT

Un parfait gosme, beaucoup d'intelligence et beaucoup d'esprit se
trouvent runis dans un homme. Que va-t-il sortir de l? Un grand
ambitieux ou un grand curieux, ou les deux ensemble. Voltaire a t l'un
et l'autre.--De l'ambitieux qui voulut tre ministre, diplomate, et mme
homme de guerre, du moins par ses inventions de ses chars assyriens,
nous ne parlerons pas. Pour curieux, ternel et universel curieux, c'est
la dfinition mme de Voltaire. D'autres ont un gnie de persuasion,
un gnie d'motion, un gnie de peinture, un gnie d'exaltation ou
de mlancolie, ou de vrit ou de logique. Voltaire a un gnie de
curiosit. Ce qu'il veut, aprs tout avoir, peut-tre avant, c'est tout
savoir. Je ne fais pas l'numration; il faudrait aller de l'agronomie 
la mtaphysique en passant par la musique et l'algbre, et remplir des
pages. Il a touch absolument  toutes choses. Faire le tour de son
temps, savoir o en est le monde, tout entier,  l'heure o l'on y
passe, 'a t le rve de quelques hommes d'audaces, trs rares, et 'a
t son effort, et presque son succs.--Seulement, d'abord il tait
press; ensuite il vivait en un temps o, dj, ces tentatives taient
condamnes  tre vaines; et enfin il n'aimait pas.--Il n'aimait pas;
il tait goste, et voil pourquoi ce gnie universel a t troit;
universel par dispersion, troit, born et sans profondeur sur chaque
objet. Pour comprendre  fond quelque chose,--que vais-je dire l, et
qui peut rien comprendre  fond?--pour pntrer seulement assez
loin dans une tude, la premire condition est le dtachement, le
renoncement, l'oubli de soi. Voltaire est superficiel parce qu'il est
incapable de dvouement. Il y a un dvouement intellectuel, un amour
passionn pour les ides, une joie profonde  sentir qu'on n'est plus
soi-mme, mais l'ide qu'on a eue, et qui  son tour vous possde, une
abolition de l'gosme dans l'ivresse d'embrasser ce que l'on croit
tre le vrai. Songez au bonheur sensuel (ce sont ses expressions) que
Montesquieu prouve  chrir les thories qui enchantent son esprit, 
jouir pleinement et infiniment de sa raison, le plus noble, le plus
parfait, le plus exquis de tous les sens. Certes, en de pareils
moments, les plus voluptueux qui soient ici-bas, le dtachement, pour
un homme comme lui, est absolu, le renoncement parfait et facile, la
personnalit dlicieusement oublie et dtruite;--et ce sont ces moments
que Voltaire n'a jamais connus.

La curiosit n'y suffit point, quoique, dj, ce soit une trs haute
distinction. Il y faut davantage; et c'est  ce degr que Voltaire
ne s'est pas lev. Il s'prend des ides avec avidit, non avec
enthousiasme; il a du plaisir  penser, non du bonheur; et toutes les
ides l'attirent et aucune ne le retient, et, partant, il sera tour
 tour, trs vivement et courtement sduit par l'une, et, sans s'en
apercevoir, par la contraire; et de chacune il aura saisi vite et un
instant connu, non le fond et l'intimit, mais les brillants dehors, les
abords attrayants, presque l'apparence seule, et les contours lgers qui
la dessinent.--Superficiel parce qu'il est troit, troit parce qu'il
est goste, c'est bien l'homme; avec quelle lgret gracieuse, quel
lan preste et prcis, quel investissement rapide et vif,  la franaise
et en conqurant qui ne fonde pas de colonies, mais laisse partout son
nom clatant et sonore, je le sais; mais enfin  la course, et avec des
oublis, des contradictions, des efforts inutiles, des distractions, et
peu de rsultats.

Car enfin il a tout regard, tout examin, et rien approfondi, ce
semble; et qu'est-il?

Est-il optimiste? Est-il pessimiste?--Croit-il au libre arbitre humain
ou  la fatalit? Croit-il  l'immortalit de l'me, ou  l'me purement
matrielle et mortelle?--Croit-il  Dieu? Nie-t-il toute mtaphysique
et est-il un pur agnostique, ou ne l'est-il que jusqu' un certain
point, c'est--dire est-il encore mtaphysicien?--En histoire est-il
fataliste, ou croit-il  l'action de la volont individuelle sur le
cours des destines?--En politique est-il libral ou despotiste?--En
religion, oui, mme en religion, est-il abolitioniste radical, ou
abolitioniste modr, c'est--dire encore, non pas certes religieux,
mais conservateur du culte?--Je dfie qu'on rponde par un oui ou par un
non bien tranch sur aucune de ces affaires, et, selon la question, on
sera plus rapproch du non que du oui, ou du oui que du non, et sur
certaines  gale distance de l'un et l'autre; mais jamais, si l'on est
sincre, on ne pourra adopter la ngative certaine ou l'affirmative
absolue, et, si on le relit, s'y tenir.

Non pas qu'il soit sceptique, ou qu'il soit dilettante. Il aime 
croire, et il prend les ides au srieux; il est convaincu, et il est
pratique. Ce qu'il dit, il le croit toujours, et ce menteur effront
dans la vie sociale est un sincre dans la vie intellectuelle. Et ce
qu'il croit, il le croit jusqu'aux rsultats, inclusivement; il dsire
qu'il passe dans l'opinion des hommes, et de leurs opinions dans
leurs actes; il _veut_ ce qu'il pense, ce qui en fait le contraire du
dilettante, qui pense ce qu'il veut. Tout  l'oppos du sceptique il a
conviction facile; et tout  l'oppos du dilettante il a la conviction
imprieuse et visant  l'acte. Seulement ses convictions sont multiples,
fugaces, contradictoires et aussi inconsistantes qu'elles sont sres
d'elles-mmes. Il est de ceux dont on a dit qu'ils changent souvent
d'ide fixe. Reprenons, en effet, et examinons dans le dtail.

Est-il optimiste? J'ai deux lecteurs: l'un certainement va me rpondre
oui, l'autre non, selon le livre de Voltaire, _Mondain_ ou _Candide_,
qui l'aura le plus frapp. Voltaire trouve le monde mauvais (_Candide_),
et la socit bonne (_Mondain_); ou le monde bon (_Histoire de Jenni_),
et la socit mauvaise (_Dictionnaire philosophique_, _Mchants_).
Il veut que l'homme se trouve heureux (_Mondain_) et il veut qu'il se
mprise (_Marseillais et Lion_). Trs souvent vous le prenez pour un
pur Condorcet, optimiste bat qui touche de la main le progrs et la
ralisation prochaine de toutes les promesses du progrs. Il vous dira:
J'ose prendre le parti de l'humanit contre ce misanthrope sublime
(Pascal); j'ose assurer que nous ne sommes ni si mchants ni si
malheureux qu'il le dit... Et ceci est la tradition de Vauvenargues et
le pressentiment de Condorcet, et la transition de l'un  l'autre.--Il
vous dira: C'est une trange rage que celle de quelques messieurs
qui veulent absolument que nous soyons misrables. Je n'aime point un
charlatan qui veut me faire accroire que je suis malade pour me
vendre ses pilules. Garde la drogue, mon ami... Et ceci est contre
Jean-Jacques, ou Pascal, et dit dans la crainte que le pessimisme ne
conduise  la religion, comme  ce qui le justifie  la fois, et le
rpare.--Il vous dira: L'homme n'est point n mchant; il le devient,
comme il devient malade... Assemblez tous les enfants de l'univers; vous
ne verrez en eux que l'innocence, la douceur et la crainte... L'homme
n'est pas n mauvais: pourquoi plusieurs sont-ils infects de cette
maladie, c'est que ceux qui sont  leur tte tant pris de cette
maladie, la communiquent au reste des hommes... Et voil du pur
Rousseau, l'homme n bon et perverti par l'tat de socit, et corrompu
par ses gouvernements, et Voltaire va crire l'_Ingalit parmi les
hommes_.

--Et c'est _Candide_ qu'il a crit, et il vous dira, ailleurs mme que
dans _Candide_: L'homme est fou; historien, je m'amuse  parcourir les
petites maisons de l'univers. Le monde est un gouffre: _Ubicumque
calculum ponas, ibi naufragium invenies_. Le monde est un grand
naufrage. La devise des hommes est _sauve qui peut!_ Et dans ses
moments de pessimisme il est le plus dsespr et le plus dsesprant
des pessimistes; et si dans le pome sur le _Tremblement de terre de
Lisbonne_ il laisse une place encore, restreinte et prcaire,  l'espoir
(_Tout est bien aujourd'hui, voil l'illusion; tout sera bien un
jour, voil notre esprance_), dans _Candide_ clate et largement
et longuement se dploie le pessimisme absolu, celui qui n'admet ni
exception, ni espoir, ni plainte mme et blasphme, forme encore, sans
le vouloir, de la prire, et partant de l'esprance; ni recours 
l'avenir humain, ni recours  l'avenir cleste, ni recours  rien, sinon
 la rsignation muette, qui n'est que le dsespoir, bien plus, qui est
comme la lassitude du dsespoir.

Est-il dterministe, ou croit-il au libre arbitre humain? J'en suis
aux questions o chez lui les plateaux de la balance sont dans le plus
parfait quilibre. Il est impossible de savoir ici de quel ct je
ne dis pas il penche, mais il serait dispos  pencher. Tout au plus
pourrait-on dire, et nous le verrons plus tard, qu'en avanant dans la
vie il semble avoir plus inclin du ct du dterminisme. En attendant,
pendant cinquante ans, il vous dira, trs pratique, et trs proccup du
danger qu'il y aurait pour l'homme  se croire esclave de la force des
choses: Nier la libert c'est dtruire tous les liens de la socit
humaine.--Je vous demande comment vous pouvez raisonner et agir d'une
manire si contradictoire, et _ce qu'il y a  gagner_  se regarder
comme des tourne-broches lorsqu'on agit comme un tre libre.--Le bien
de la socit exige que l'homme se croie libre; je commence  faire plus
de cas du bonheur de la vie que d'une vrit.--Et il vous dira,
bon logicien: une seule action libre drangerait tout l'ordre de
l'univers.... Si un homme pouvait diriger  son gr sa volont, il
pourrait dranger les lois immuables du monde. Par quel privilge
l'homme ne serait-il pas soumis  la morne ncessit que tout le reste
de la nature? La libert n'est prcisment que l'illusion que nous en
avons, illusion qui nous est ncessaire, comme d'autres, et qui nous
maintient dans l'tat o nous devons tre pour ne pas mourir: La
libert dans l'homme est la sant de l'me.

Mais l'me, elle-mme, qu'est-elle donc? Une _entit_, un tre en nous
qui nous dirige, nous abandonne, et nous survit? Non, et dans cette
ngation il n'a pas vari. L'me pour lui est matire pensante, facult
donne  la matire humaine pour se conduire, comme elle en a d'autres
pour se dvelopper et se soutenir.--Mais survit-elle  la matire
qui se dissout? Est-elle immortelle? Eh non, puisqu'elle n'est qu'une
facult d'une matire essentiellement prissable. Et il insiste cent
fois sur cette considration.

--Mais si l'me n'est pas immortelle, il n'y a ni peine ni rcompense
par del le tombeau? Qu'importe, reprend Voltaire: On chantait
publiquement sur le thtre de Rome: _Post mortem nihil est_.... et
ces sentiments ne rendaient les hommes ni meilleurs ni pires. Tout se
gouvernait, tout allait  l'ordinaire....--Il importe infiniment,
rplique Voltaire, et dans le mme ouvrage (_Dictionnaire
philosophique_); je tiens essentiellement  l'me immortelle parce qu'il
n'est rien  quoi je tiens plus qu' l'_Enfer_: Nous avons affaire 
force fripons qui ont peu rflchi;  une foule de petites gens, brutaux
et ivrognes, voleurs. Prchez-leur, si vous voulez, qu'il n'y a pas
d'enfer, et que l'me est mortelle. Pour moi je leur crierai dans les
oreilles qu'ils sont damns s'ils me volent.--Et, donc, en style lev:
Oui, Platon, tu dis vrai, notre me est immortelle!

Dieu est-il? Dieu n'est-il point? Ici c'est l'affirmative qui saute aux
yeux d'abord, dans Voltaire, et, tout compte fait, c'est  elle qu'il
a toujours aim  revenir. Mais son ide de Dieu est telle que, sans
interprtation abusive et sans chicane, elle ne suggre que l'athisme.
Sa conception de Dieu conduit, d'un seul pas,  le nier, et il est
tonnant qu' croire ainsi en Dieu, il n'ait pas lui-mme conclu qu'il
n'y en avait point.--Son ide de Dieu est d'une part un expdient, et
d'autre part, elle est toute disciplinaire, et d'autre part tout en
l'air et ne tenant  rien qui la soutienne. Il voit Dieu comme un
architecte qui a fait le monde, comme un horloger dont l'horloge o
nous sommes prouve l'existence. _Quand il veut prouver Dieu_, il jette
un regard rapide sur le monde, y trouve de l'art, dit que tout est
art dans l'univers (_Histoire de Jenni_), et dclare qu'il y a un grand
artiste.--Mais son raisonnement repose sur des prmisses qu'il a mis
tous ses soins  ruiner d'avance. Passer sa vie, ou  bien peu prs, 
montrer que l'horloge est drange et n'a jamais t rgle; et d'autre
part, quand l'ide de l'horloger lui vient  l'esprit, vite s'appliquer
 admirer l'horloge, c'est  la fois dmontrer Dieu, et dmontrer qu'on
n'y croit point. C'est plaider pour Dieu en prenant  l'inverse les
arguments mmes dont on s'est servi pour lui faire procs. Ce serait
perfide si ce n'tait lger, et cela va contre le but, puisque cela va
par le chemin qu'on prend d'ordinaire pour s'en carter. C'est dire: Je
crois en Dieu. Voir ma conception du monde.--Vous vous y reportez et
vous la trouvez athistique.

Cela revient  dire que Voltaire n'a pas l'ide de Dieu prsente 
son esprit d'une manire constante. Il n'y croit que quand il veut
le prouver. Un pessimiste qui croit en Dieu tire l'ide de Dieu du
pessimisme mme. Le pessimiste qui, quand il songe  enseigner Dieu,
reconstruit rapidement un systme optimiste, c'est un homme qui ne croit
en Dieu que tant qu'il l'enseigne.

L'ide de Dieu, d'autre part, dans Voltaire, est toute disciplinaire. Il
tient  un Dieu rmunrateur et vengeur. Dieu est pour lui un service
auxiliaire et suprieur de la police: Il ne faut point branler
une opinion si utile au genre humain. _Je vous abandonne tout le
reste_....--Mon opinion est utile au genre humain, la vtre lui est
funeste....--Ah! laissons aux humains la crainte et l'esprance!--Si
Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer. Dalembert et Condorcet
tiennent des propos irrligieux  sa table. Il renvoie les domestiques:
Maintenant, Messieurs, vous pouvez continuer. Je craignais seulement
d'tre gorg cette nuit....[65].--Mille autres traits; car c'est 
cette ide qu'il s'attache de toutes ses forces. Or il n'y en a pas de
plus athistique; car si elle prouvait quelque chose, elle prouverait
que Dieu est une invention de la peur, un artifice humain, un expdient
social, un instrument de gouvernement, une mesure de salubrit, bref
un mensonge utile. Mille athes ont pris immdiatement l'argument de
Voltaire pour prouver _l'absence relle_ de Dieu; et il est bien vrai
que dire que si Dieu n'existait pas on l'inventerait, c'est dire qu'on
l'invente.

[Note 65: Mallet-Dupan tmoin oculaire (_Mercure Britannique_).]

C'est dire qu'on l'invente, surtout quand, comme Voltaire, on crit cent
volumes o rien ne mne  lui, ni ne l'inspire, ni ne le suppose, et o
au contraire tout, sauf strictement les pages o il est question de
lui, l'limine; o ce qui frappe le plus c'est l'effort incessant pour
carter le surnaturel de l'histoire, du monde et de l'me.--C'est ce qui
me faisait dire que chez Voltaire l'ide de Dieu est en l'air et ne
tient  rien. Elle est une exception  son positivisme habituel. Elle
est, aux regards du pur logicien, comme un repentir, une timidit, ou
une tourderie.--Et prcisment l'ide de Dieu est la seule qui ne soit
rien si elle n'est pas tout, et celui-l prouve mieux qu'il la possde
qui n'en parle jamais, mais dont les ides gnrales, toutes et chacune,
s'y rapportent, et seraient inintelligibles s'il ne l'avait pas.--Par o
on revient bien  dire que, comme presque toutes les ides de Voltaire,
l'ide de Dieu est une ide qu'il croit avoir, et non une ide dont il
a pris la pleine possession. C'est un des besoins de ses passions qu'il
prend pour une conception de son esprit. Il est thiste comme nous
verrons qu'il sera monarchiste, et exactement pour les mmes causes. Sa
religion est une suggestion de ses terreurs et une forme de sa timidit.

Et tout cela se tiendrait encore, satisferait  peu prs l'esprit,
aurait l'air du moins d'tre raisonn, si Voltaire se donnait pour
un homme qui connat son impuissance mtaphysique, s'il s'avouait
agnostique et dclarait modestement ne point pouvoir pntrer le
secret des choses. Il le fait souvent, reconnaissons-le, pour
l'en louer. Mais son agnosticisme, comme le reste, est vacillant,
intermittent et contradictoire. Souvent il proclame qu'il y a un
inconnaissable qui nous dpasse et que nous tchons en vain  atteindre.
Plus souvent il s'y lance avec une audace tourdie, et bcle une
mtaphysique comme une tragdie contre Crbillon. Son esprit, vulgaire
en cela, il n'y a pas d'autre mot, et semblable aux ntres, n'avait pas
besoin de certitude permanente et soutenue et qui se soutint; et avait
besoin de certitudes d'un jour et d'une heure, d'une foule de certitudes
successives, qui au bout d'un demi-sicle formaient un monceau de
contradictions. Nous en sommes tous l, je le sais bien; et c'est ce que
je dis, et qu'on est un homme comme nous quand on en est l.

Il en va parfaitement de mme pour lui en histoire, en politique,
en morale, en questions religieuses proprement dites. Est-il un pur
positiviste en morale? Il semble que oui; il semble que non. Il semble
que oui: il repousse de toutes ses forces les ides innes. L'homme,
animal plus compliqu que les autres, mais seulement plus compliqu, est
guid par les instincts divers dont le jeu assure sa conservation, et il
n'y a en lui rien de plus. Donc point de lumire spciale, surnaturelle,
qui nous distingue des autres tres anims. Donc point de loi morale, ce
semble; car la loi morale nous distinguerait du monde, nous donnerait un
but en dehors du but commun, qui n'est que persvrer dans l'tre. Point
de loi morale; car ce but autre que celui de persvrer dans l'tre, ce
n'est pas le monde (qui n'a pas d'autre but que le vouloir vivre) qui
pourrait nous l'enseigner;--et il faudrait supposer qu'il nous est
enseign par une ide inne, par une _rvlation_,  nous particulire,
choses que nous nions qui existent.--Point de loi morale.

--Si! il y en a une, et Voltaire fait une exception en sa faveur. Pour
elle, il supposera une ide inne, une manire de rvlation. Dieu a
parl. Il a donn sa loi; il jeta dans tous les coeurs une mme
semence; il a mis la conscience en l'homme comme un flambeau. _Qu'on
ne dise point_ que la conscience est un effet de l'hrdit, de
l'ducation, de l'habitude et de l'exemple, elle est bien un _ordre_
de Dieu  notre me, non une invention humaine. Et voil la loi morale
tablie, et une ide thologique, un minimum, si l'on veut, d'ide
thologique admis par Voltaire[66].

[Note 66: _Pome sur la loi naturelle_]

--Mais cette loi morale, quelle est-elle? La mme  Rome qu' Athnes,
comme dit Cicron, universelle et constante dans l'humanit. Montrez-moi
un peuple o le meurtre, le vol et l'injustice soient honors!--Fort
bien, et Voltaire rpte cela mille fois; mais jamais il ne va plus
loin. La loi morale, pour lui, c'est ne pas commettre l'injustice. Or
dfinir la loi morale ainsi, c'est la restreindre; et la restreindre
ainsi, voil que c'est encore la nier. Car si la morale n'est que l'ide
qu'il ne faut pas vivre  l'tat barbare, il n'est pas besoin d'une
loi pour la fonder; elle n'est que l'instinct social, l'instinct de
conservation chez un tre fait pour vivre en socit; l'instinct de
persvrance dans l'tre, chez un animal qui, s'il ne vivait pas en
socit, ne vivrait plus. Dire: les hommes n'ont jamais cru qu'ils
dussent se dtruire les uns les autres, ce n'est donc pas dire autre
chose que: les hommes ont toujours vcu en socit; ce qui ne signifie
pas autre chose que: l'homme existe.--Ce n'est pas en tant que rsistant
 la mort sociale que la morale est une morale, c'est  partir du moment
o, le trpas social conjur, elle va plus loin. Ce n'est pas quand elle
dit: ne tue point! qu'elle est une morale; car _ne tue point_ indique
seulement que l'homme a envie de vivre; c'est quand elle dit: donne,
dvoue-toi, sacrifie-toi. Alors, seulement alors, elle est autre chose
qu'un instinct, n'est pas enseigne par la ncessit d'tre, ne drive
point de nos besoins mmes, et semble tre une vritable rvlation.
L'instinct social embrasse et comprend toute la justice, la morale
commence  la charit.--Or c'est o elle commence que Voltaire n'atteint
pas; et voil qu'aprs l'avoir nie par ses principes gnraux, puis
avoir un instant cru l'apercevoir et la proclamer, il se trouve enfin
qu'il ne l'a pas connue.

En histoire Voltaire est-il fataliste, providentialiste ou
spiritualiste; je veux dire croit-il  une simple srie de chocs et
de rpercussions de faits les uns sur les autres sans qu'aucune
intelligence se mle  leur jeu et sans qu'ils aient aucun but?--ou
croit-il qu'il s'y mle, ou plutt que les embrasse une intelligence
universelle, les guidant vers un but connu d'elle, inconnu d'eux?--ou
croit-il qu' cette mle des vnements se surajoutent et s'appliquent,
les ployant, les redressant, les dirigeant, en partie au moins,
_l'esprit humain_, l'intelligence indpendante, la volont claire?

Pour ce qui est du providentialisme, la rponse est aise: Voltaire le
repousse absolument. C'est contre l'homme s'agite, Dieu le mne; c'est
contre le _Discours sur l'histoire universelle_, c'est contre toute
l'ide chrtienne sur l'histoire qu'a t crit l'_Essai sur les
moeurs_, plus les vingt ou trente petits livres o Voltaire a
indfiniment et cruellement rdit l'_Essai sur les moeurs_. Ecarter le
surnaturel de l'histoire, c'est l'effort tellement incessant de Voltaire
qu'on peut quelquefois le prendre pour toute son oeuvre et y trouver
l'ide matresse de sa vie intellectuelle, qui en ralit n'en a pas eu.
S'il croit en Dieu (et il croit qu'il y croit),  coup sr l'ide de la
Providence lui est trangre absolument, et radicalement odieuse. Il
l'a combattue en tous ses livres, et particulirement, en ses livres
d'histoire, avec la dernire nergie.

Et remarquez ce dtail. Tout le monde a observ le got qu'il a pour
montrer les grands vnements comme des effets de petites causes. Ce
got n'est pas autre chose qu'une forme de ce penchant plus gnral 
carter le surnaturel de l'histoire. Vous qui aimez  voir dans la srie
des faits historiques l'effet et le dveloppement de grandes causes trs
gnrales, ne voyez-vous point que vous mettez, sans y prendre garde
peut-tre, des desseins, des plans, ce qui revient  dire des ides,
quelque chose d'intellectuel enfin, dans la marche de l'humanit? Vous
y voyez des _lois_. Mais une loi est une ide, et une ide suppose un
esprit. Un esprit pensant l'histoire, avant qu'elle commence, pour lui
donner sa loi de direction, c'est un Dieu. Vous tes, sans y songer, au
mme point de vue, ou de quoi s'en faut-il? que Bossuet crivant son
_Histoire universelle_.--Direz-vous que cette loi que vous voyez dans
l'histoire suppose un esprit en effet, mais ne suppose que le vtre; que
c'est vous qui la faites aprs coup? Alors elle n'est qu'un expdient,
elle n'a pas de ralit objective, elle n'est pas en effet _dans_
l'histoire, et vous n'y croyez pas. Mieux vaudrait ne pas l'noncer,
puisqu'elle n'est qu'un mensonge d'art. Ou vous croyez  des lois
relles, c'est--dire  intention, plan, direction, but que vous
n'inventez pas, que vous retrouvez et dmlez  travers les faits; et
alors vous tes encore, bon gr mal gr, dans un reste de conception
thologique;--ou vous devez ne voir dans l'histoire qu'une mle confuse
de chocs et de contre-chocs sans but, sans plans, sans lois, sans
signification, et comme un tourbillon d'atomes dans le hasard.

Le meilleur moyen, en matire d'histoire, de combattre et d'extirper le
surnaturel, c'est donc de montrer qu'elle est absurde, qu'elle ne porte
la marque d'aucune intelligence, que les rvolutions des empires y
dpendent d'un verre d'eau qui tombe, d'un nez trop court, d'un grain
de sable,--et c'est ce que Voltaire a aim  faire. Il se rencontre ici
avec Pascal, parce que l'athisme se rencontre toujours avec Pascal, l
o Pascal n'en est qu' la premire partie de son argumentation.

Voltaire est donc radicalement hostile  toute ide de providence dans
l'histoire. Est-il donc pur positiviste, pur fataliste? Il devrait
l'tre. S'il n'y a pas de lois historiques, ne voyons dans l'histoire
que le hasard, agglomrations fortuites, dissolutions sans causes, ou
ayant pour causes des riens, grands souffles, sautes de vent, remous.
Mais il aime trouver l'intelligence dans les objets de son tude, et si
d'intelligence gnrale il n'en voit pas dans l'histoire, il se plat 
y contempler des intelligences particulires. Il est, du moins il veut
tre, spiritualiste en histoire. Il attribue une immense importance aux
hommes d'action, aux rois, aux grands ministres, aux gouvernements. Nous
avons vu de lui cette ide curieuse, par o il rejoignait Rousseau, que
l'homme est n bon et que de mchants gouvernements l'ont perverti.
Les gouvernements ont cette force. Ils ptrissent les hommes. Ils les
corrompent parfois, souvent ils les rendent excellents. L'histoire est
le domaine et la matire de la volont de quelques-uns. Ide importante
dans Voltaire. Nous la retrouverons dans ses gots politiques. Voil
pourquoi il a tant aim les grands princes et a aim  les voir plus
grands qu'ils n'taient. Csar, Louis XIV, Pierre le Grand, Frdric,
Catherine, ce sont les hros de sa pense. C'est que ce sont eux qui
ont fait l'histoire, ou qui la font, les dmiurges de l'humanit. Il le
croit ainsi, et aussi que lui-mme en est un. C'est mme un peu pour
ceci qu'il croit cela.

Seulement voici l'intelligence qui reparat dans l'univers. Elle
reparat au pluriel. Elle n'est pas universelle; elle est fragmentaire;
elle clate ici et l dans une tte lue; mais elle existe; et dsormais
elle va embarrasser Voltaire presque autant que l'autre. Son fond
d'aristocratisme et de monarchisme va gner son fond de positivisme et
de fatalisme. Il s'arrte donc, le hasard, va-t-on lui dire; son empire
est donc suspendu par une grande intelligence unie  une grande volont,
par un grand esprit qui s'lve, fixe le chaos flottant, a un plan,
commence un dessein? L'histoire est donc le hasard travers de temps
en temps par le gnie? Voil la providence gnrale remplace par des
providences particulires, le monothisme historique remplac par
un polythisme historique.--Voltaire a t, j'avais tort de dire
embarrass, il ne l'est jamais. Il a t partag sur cette affaire,
comme il l'est toujours. Il a beaucoup donn au hasard, il a donn
beaucoup au gnie. Il est fataliste; et il est spiritualiste, dans
le sens que j'ai donn  ce mot. Il parcourt les petites maisons de
l'humanit; puis tout  coup salue un grand aliniste, qui quelquefois
n'est qu'un chirurgien. Cela, un peu arbitrairement, et attribuant  un
petit fait un grand vnement dont il pourrait faire remonter la cause
 un grand homme. Il passe d'un systme  l'autre. Son histoire en
devient comme bariole. Tantt elle n'est, comme il y tient, qu'un tat
de moeurs, coutumes, usages, croyances, superstitions, manies d'un
peuple en un temps; tantt elle est, comme il y tient aussi, ramasse
autour d'un grand prince, et, pour ainsi dire, en lui.--Curieux esprit,
souple et fuyant, insaisissable, clair  chaque page, et, les cent
volumes lus, laissant l'impression la plus confuse!

En politique que nous enseigne-t-il? Libralisme ou despotisme? Plus
celui-ci que celui-l, sans doute, mais encore les deux. Il n'a pas
laiss de donner dans l'optimisme (nous l'avons vu) et par consquent
dans le libralisme de son temps. Il n'a pas laiss de croire l'homme
bon, capable de progrs par l'intelligence et le lumires. Il le dit,
quelquefois: Non, Monsieur, tout n'est pas perdu quand on met le peuple
en tat de s'apercevoir qu'il a un esprit. Tout est perdu au contraire
quand on le traite comme une troupe de taureaux. Croyez-vous que le
peuple ait lu et raisonn dans les guerres civiles de la Rose rouge et
de la Rose blanche, dans les horreurs des Armagnacs et des Bourguignons,
dans celles de la Ligue?... On pourrait trouver quelques passages de ce
genre dans ses ouvrages. Il aimait mme  prononcer le mot de libert.
On ne combat point une autorit, sans se persuader  soi-mme qu'on est
libral. Or il combattait nergiquement l'autorit religieuse.--Mais il
est difficile de savoir ce qu'il entendait par ce mot de libert. Toutes
les formes du libralisme, c'est--dire, sans doute, de quelque chose
s'opposant  l'omnipotence de l'Etat, lui sont odieuses. Il a dtest
les Parlements, les Etats gnraux et la libert de la presse. On
peut citer, de la _Henriade_, une jolie dfinition, et logieuse, du
gouvernement parlementaire anglais; mais s'il faut prendre la _Henriade_
pour autorit en matire politique, on y trouve aussi cette jolie
pigramme contre le gouvernement par les assembles:

  De mille dputs l'loquence strile
  Y fit de nos abus un dtail inutile:
  Car de tant de conseils l'effet le plus commun,
  Est de voir tous nos maux sans en soulager un.

Pour dire tout un peu courtement, mais assez juste, Voltaire ne s'est
pas appliqu  la politique. Il y entrait peu, et ne la gotait pas.
Il n'en a pas les premires notions. Il n'a exactement rien compris 
l'_Esprit des lois_, et il fallut lui faire remarquer que le _Contrat
social_ tait quelque chose. Quand il prtend rfuter, en passant,
Montesquieu, il est un peu ridicule. Il observe que le gouvernement turc
n'est point si despotique qu'on le veut bien dire, puisqu'il est tempr
par les janissaires. Il le dit srieusement; c'est  ces hauteurs qu'il
s'lve. Incertitude, ici comme partout, mais surtout moiti ignorance,
moiti mpris. Voltaire en science politique n'a absolument rien  nous
apprendre.

En questions religieuses, enfin, il sait ce qu'il veut, sans doute. Il
faut reconnatre que la guerre au surnaturel a t sa grande tche, et
prfre. Sa conception de l'histoire intellectuelle de l'humanit est
celle-ci:

Antiquit: point de surnaturel; un merveilleux d'imagination invent par
les potes, utile aux beaux-arts, et parfaitement inoffensif; tolrance
absolue; libert de conscience indiscute; sauf les guerres de conqute,
paix profonde; bonheur.--Christianisme: apparition de la croyance au
surnaturel dans le monde. Ds lors les deux puissances, la spirituelle
et la temporelle; monde dchir, guerres pour des ides, et pour des
ides qu'on ne comprend pas, perscutions, oppressions, assassinats,
bchers, barbarie, enfer sur la terre.--Temps modernes: expulsion du
surnaturel, crasement d'une des puissances, omnipotence de l'autre,
retour  l'antiquit, paix, bonheur.

Voil, certes, qui est faux, sans doute, mais qui est net. C'est une
conception d'ensemble qui est claire, c'est une ide gnrale qui est
prcise, chose si rare dans Voltaire. Cela se tient, cela fait corps;
Victor Hugo en fera de beaux pomes toute sa vie; cela enfin peut
se soutenir.--Eh bien! il ne l'a pas soutenu. La conclusion c'est:
crasons l'infme! et il a dit mille fois Ecrasons l'infme!; mais
il a dit assez souvent de ne pas l'craser. Il veut le maintien, non pas
seulement de l'ide de Dieu, comme nous l'avons vu, mais de la religion
pour la foule. Il faut une religion pour le peuple, le mot fameux est
de lui. Il faut une religion pour la canaille, qui sera toujours la
canaille, et qui ne sera jamais claire, etc.--Ici la contradiction
est norme en raison mme de la hardiesse de l'affirmation de tout
 l'heure, maintenant dmentie. S'il est vrai, non d'une vrit de
thorie, de spculation et de souper, mais vrai historiquement et dans
le rel, que les hommes, les hommes en chair, les hommes qui vivent et
souffrent, ont reu un accroissement de souffrance du christianisme
et des notions trop subtiles et dangereuses pour eux  manier qu'il
apportait--ce que j'admets qu'on peut prtendre--si cela est vrai, ou si
l'on en est convaincu, il ne s'agit pas de rserver cette vrit  une
aristocratie de beaux esprits, et d'en crire des _Ingnus_; il faut
sauver ces hommes qui ptissent et les arracher  leur torture.--Dire:
il faut un Dieu... pour le peuple, ce n'est pas trop loyal; mais
j'admets cela. Dieu consolateur vague, Dieu rmunrateur et punisseur
lointain, que vous n'y croyiez gure et que vous vouliez que les simples
y croient, c'est un ddain, peut-tre une piti: ce n'est pas une
cruaut.--Mais dire: l'histoire, la ralit terrestre, est atroce 
partir du Christ; il convient qu'elle cesse pour nous; et il nous est
utile que pour les humbles elle continue; c'est cela qui est monstrueux.

Et ce n'est pas monstrueux, parce que c'est de Voltaire. Il est trop
lger pour tre cruel. Il dit des choses normes en pirouettant sur son
talon. Mais il est admirable pour se contredire; pour aller d'un bond
jusqu'au bout d'une ide et d'un autre lan jusqu'au bout de l'ide
contraire; pour tre inconsquent avec une souveraine intrpidit de
certitude; pour tre athe, diste, optimiste, pessimiste, audacieux
novateur, ractionnaire enrag, toujours avec la mme nettet de pense
et de dcision d'argument, toujours comme s'il ne pensait jamais
autre chose, ce qui fait que chaque livre de lui est une merveille de
limpidit, et son oeuvre un prodige d'incertitude. Ce grand esprit,
c'est un chaos d'ides claires.



III

SES IDES GNRALES

Ce qu'il y a au fond de tout cela, c'est l'gosme, comme je l'ai dit,
l'gosme vigoureux, et exigeant, devenant toute une philosophie. A se
placer  ce point de vue les contradictions disparaissent. Les besoins
ou les gots de M. de Voltaire sont la mesure de toutes ses ides, les
crent, les dterminent, et font qu'elles concordent. C'est un grand
bourgeois; il est riche, il aime le monde, le luxe, les arts, les
conversations libres entre honntes gens, le thtre, et la paix sous
ses fentres. Tout ce qui contribuera  ces gots ou concordera avec
eux sera vrai, tout ce qui les contrariera sera faux.--Comme il n'a pas
d'imagination, il n'a pas beson de merveilleux, et de surnaturel; donc
_il n'y a pas_ de religion.--Comme il a de la curiosit, qu'il aime le
thtre, et qu'il n'est pas trs rigoureux sur la rgle des moeurs, il
n'aime gure une religion hostile  la curiosit, au spectacle et au
libertinage; donc _il ne faut pas_ de religion.--Comme il aime que
le peuple le laisse tranquille, il aime tous les freins qui peuvent
contenir le peuple; donc _il faut_ une religion.--Comme il dteste
les guerres civiles, il a horreur de ce qui en a excit et qui peut en
dchaner encore; donc _il ne faut pas_ de religion, etc.--Le
principe est constant, ce n'est pas sa faute si les consquences sont
contradictoires.

Comme il est grant bourgeois,  demi gentilhomme et n dans un sicle
o cette classe peut parvenir  tout, il n'est nullement adversaire de
l'aristocratie dont il sent qu'il est; de la monarchie qui ne laisse pas
de s'tre faite  demi bourgeoise. Remarquez que Louis XIV est son Dieu,
pour les mmes raisons qui empchaient Saint-Simon d'aimer Louis XIV. Ce
qu'il aime, c'est ce long rgne de vile bourgeoisie (Saint-Simon),
o Colbert, Louvois et Chamillart sont ministres, Molire, Boileau et
Racine favoris. Remarquez que Louis XV et Louis XVI sont rois de la
noblesse beaucoup plus que Louis XIV, et que c'est pour cela qu'il les
aime moins. Remarquez qu'il se prparait  crire une rfutation de
Saint-Simon, alors rcemment connu, quand il est mort.

Quant  la dmocratie, pourquoi l'aimerait-il? Il la prvoit niveleuse,
et il est riche; peu littraire, ou ayant tendresse pour la littrature
mdiocre, et il est un fin lettr; bruyante, et il chrit la paix;
aimant mieux les phrases que l'esprit, et il est spirituel et n'a pas
fait une phrase de sa vie.--Et certes, mieux vaut entrer dans une
aristocratie de gouvernement despotique, c'est--dire ouverte au talent,
 la richesse et aussi  la flatterie, qu'tre englouti dans une
dmocratie peu clairvoyante sur ces divers genres de mrite.--Donc Louis
XIV, Catherine, Frdric s'il avait bon caractre, Louis XV s'il voulait
ressembler  Louis XIV. Donc il faut une aristocratie sous un despote,
une aristocratie dont un despote ouvre les rangs pour qui lui
plat.--Mais point de corps privilgis, point de parlements, point
de clerg autonome, ni deux puissances, ni trois pouvoirs. A quoi
serviraient-ils qu' tre des obstacles au gouvernement personnel, sans
profit apprciable pour un homme comme M. de Voltaire; et ds lors que
signifient-ils? Point d'aristocratie indpendante, sous aucune forme.
Montesquieu est  peu prs inintelligible.

Cette inaptitude radicale  sortir de soi est tout Voltaire. Elle fait
son caractre, elle fait sa conduite, elle fait sa politique; mais,
vraiment, elle fait aussi son histoire et sa philosophie. Elle devient,
en considrations historiques, en philosophie, bref en ides gnrales,
une manire d'anthropomorphisme un peu naf, un peu troit et  courtes
vues, qui est bien curieux  considrer. L'homme est anthropomorphiste
naturellement, fatalement, par dfinition, et presque par tautologie,
parce qu'il est homme. Il ne peut s'empcher, ni de se regarder comme le
centre de l'univers, et son but et sa cause finale;--ni de se tenir pour
le modle de l'univers, ne russissant jamais  rien voir dans le
monde qu'il ne suppose constitu comme lui.--Voltaire lui-mme a bien
spirituellement indiqu cette tendance primitive et invitable de
l'esprit humain. Une taupe et un hanneton causent amicalement dans le
coin d'un kiosque: Voil une belle fabrique, disait la taupe. Il faut
que ce soit une taupe bien puissante qui ait fait cet ouvrage.--Vous
vous moquez, dit le hanneton; c'est un hanneton tout plein de gnie qui
est l'architecte de ce btiment. Nous sommes tous hannetons et taupes
en cette affaire. Seulement nous le sommes plus ou moins selon, je
le rpte, que nous avons une plus grande ou moindre puissance de
dtachement. Le lien entre le caractre et l'intelligence est l plus,
intimement plus, qu'ailleurs. Voltaire, extrmement personnel, est
anthropomorphiste essentiellement. Il n'a pas assez rflchi sur les
propos de son hanneton.

L'anthropomorphisme, en question d'histoire, consiste principalement 
croire que les hommes ont toujours t tout pareils  ce que nous
les voyons, et  ce que nous sommes nous-mmes. Voltaire a dans
son personnalisme cette source d'erreurs. Toutes les fois que dans
l'histoire quelque chose s'carte de la faon de penser et de sentir
d'un Franais de 1740, et particulirement de la faon de penser et de
sentir de M. de Voltaire, il crie; c'est faux! tout de suite.--A qui
fera-t-on croire?..., Comment admettre?..., Il n'y a pas lieu de
croire?... sont les formules favorites de son _Essai sur les moeurs_.
A qui fera-t-on croire que le ftichisme ait exist sur la terre? A
qui fera-t-on croire qu'il y ait eu souvent des immoralits mles aux
cultes religieux? A qui fera-t-on croire que le polythisme ait t
perscuteur? A qui fera-t-on croire que Diocltien ait fait couler
le sang des chrtiens? Il n'est pas vraisemblable qu'un homme assez
philosophe pour renoncer  l'Empire l'ait t assez peu pour tre un
perscuteur fanatique.--C'est surtout ce grand fait de gens qui ne sont
pas des chrtiens perscutant ceux qui ne pensent pas comme eux qui
est pour Voltaire un scandale de la raison, et par consquent une
impossibilit, et par consquent un mensonge. Ce qu'il voit dans
l'histoire moderne, c'est des guerres religieuses entre chrtiens;
donc il n'y a jamais eu de guerres religieuses qu'entre chrtiens; la
perscution est de l'essence du christianisme, a t invente par
lui, et avant lui n'existait pas, et aprs lui n'existera plus. Le
polythisme a t tolrant, le christianisme oppresseur, la philosophie
sera bienfaisante, et voil l'histoire universelle. Le polythisme a t
tolrant et doux. Qu'on ne parle  Voltaire ni des sacrifices humains
de Salamine, ni de la loi d'_asbeia_ comportant peine de mort, ni
d'Anaxagoras, ni de Diogne d'Apollonie, ni de Diagoras de Mlos, ni de
Prodicus, ni de Protagoras, ni de Socrate. Il ignore, ou il attnue.
Dans sa chaleur indiscrte  attnuer les choses, il en arrive mme 
manquer d'esprit. Sans doute Socrate a bu la cigu. Mais Jean Huss,
Monsieur! Jean Huss a t brl. Quelle diffrence entre la coupe d'un
poison doux, qui, loin de tout appareil infme et horrible, _laisse_
expirer tranquillement un citoyen au milieu de ses amis, et le supplice
pouvantable du feu...! Entendez-vous l'accent de M. Homais?--Qu'on ne
parle pas  Voltaire des perscutions subies par les chrtiens pendant
quatre sicles, _parfois sous les meilleurs empereurs_. Ceci prcisment
devait l'avertir que c'est chose naturelle aux hommes de tuer ceux qui
ne pensent pas comme eux; il n'en tire que cette conclusion que les
perscutions n'ont pas exist. Il les nie, ou les rduit  bien peu de
chose, ou les explique par des motifs politiques, ou, le plus souvent,
les passe absolument sous silence. Que des hommes qui ne sont ni
jansnistes ni jsuites aient fait couler le sang de leurs adversaires,
n'est-il pas vrai que cela ne s'est jamais vu? C'est impossible!
Evidemment. Donc c'est l'histoire qui se trompe.

A ne voir ainsi que l'homme de son temps, c'est sur l'homme que Voltaire
se trompe. Il ne peut atteindre jusqu' cette ide que les hommes ont
toujours eu et auront toujours le besoin d'assommer ceux qui pensent
autrement qu'eux, et que pour eux les plus grands crimes ont toujours
t et seront toujours les crimes d'opinion. Chaque grande ide gnrale
qui traverse le monde donne seulement matire  ce besoin imprieux
de l'espce. Aucune ne le cre, chacune le renouvelle. Avant le
christianisme, le polythisme a proscrit cruellement, meurtrirement
le monothisme sous forme philosophique d'abord, sous forme chrtienne
ensuite; et le christianisme vainqueur a perscut le paganisme; et les
sectes chrtiennes se sont proscrites les unes les autres; et voil que
le christianisme dtruit par vous, vous croyez l'intolrance extermine
du monde, ne sachant pas prvoir, comme vous ne savez pas voir
juste dans le pass, et ne vous doutant point qu'aprs vous l'on va
s'assassiner pour des ides comme auparavant; que, seulement, les
thologiens seront remplacs par des thoriciens politiques, et le crime
d'tre hrtique par celui d'tre aristocrate.

Cette troitesse d'esprit va plus loin. Elle s'applique  l'histoire
naturelle comme  l'histoire. Comme Voltaire est incapable de sortir des
ides de son temps pour comprendre le pass historique, tout de mme il
est incapable de dpasser l'horizon de son sicle pour comprendre ou
imaginer le pass prhistorique. Les thories de Buffon paraissent
extravagantes. Quoi! La mer couvrant la terre tout entire, les Alpes
sous les eaux; il en reste des coquillages dans les montagnes! Quelle
plaisanterie!--On lui montre les fossiles. Il ne veut pas les voir.
Laissez donc: ce sont des coquilles de saint Jacques jetes l par des
plerins revenant de Terre Sainte.--Et cet autre, avec sa gnration
spontane et ses anguilles nes sans procrateurs! Ce n'est pas mme 
examiner.--Et cet autre qui croit  la variabilit des espces, et que
les nageoires des marsouins pourraient bien tre devenues avec le
temps des mains d'hommes de lettres et des bras de marquise. Quels
fous!--Investigations curieuses pourtant, hypothses fcondes dont un
renouvellement de la science, et un peu de l'esprit humain, pourra
sortir, et que, l-bas, un Diderot accueille avec attention, examine
avec ardeur, homme nouveau, lui, vraiment moderne, donnant le branle 
la curiosit publique, et, ce que vous n'tes en rien, prcurseur.

C'est encore  ce penchant anthropomorphiste, infirmit essentielle de
tout homme, je l'ai accord, mais chez Voltaire plus grave que chez
d'autres, que se rattache toute sa philosophie. Ne croyez pas que, quand
il passe de l'optimisme au pessimisme, il devienne si diffrent de
lui-mme. Il reste au fond identique  soi. Optimiste il l'est  la
faon d'un homme du XVIIe sicle, et avec, les arguments de Fnelon.
Voyez-vous ces montagnes comme elles sont bien disposes pour la
rpartition des eaux en vue de la plus grande commodit l'homme[67]...
(Voir dans Fnelon la premire partie du _Trait sur l'existence de
Dieu_.) Un monde cr pour l'homme, un Dieu pour crer et organiser le
monde au profit de l'homme, l'homme centre du monde et but de Dieu,
donc sa cause finale, donc sa raison d'tre, voil l'univers. Pour un
contempteur de la Bible, en n'est pas de beaucoup dpasser la Bible.

[Note 67: _Dissertation sur les changements arrivs dans notre
globe_.]

Et quand il est pessimiste, c'est le mme systme  l'inverse, mais le
mme systme. C'est un pessimisme d'opposition dynastique. Il consiste
 accuser Dieu de n'avoir pas atteint son but. Vous avez cre l'homme,
comme c'tait votre devoir. Mais vous n'avez pas assez fait pour
l'homme. Il se trouve insuffisamment bien. Il n'a pas lieu d'tre
content de vous. Au moins il faudra rparer. Vous lui devez quelque
chose.--Double aspect de la mme ide, optimisme ou pessimisme
anthropomorphique, dans les deux cas proclamation des droits de l'homme
sur le crateur; croyance  Dieu, si vous voulez; crance sur Dieu
serait, je crois, mieux dit.

Tout son cause-finalisme, auquel il tient tant, se ramne  cela.
Il est le sentiment nergique qu'un immense effort des choses a t
accompli pour nous contenter ou pour nous plaire; qu'il a atteint
quelquefois ce but si considrable; que le monde est  peu prs digne de
nous; que pour cette raison nous devons le trouver intelligent, que le
monde reconnu intelligent s'appelle Dieu.--Mais aussi cet universel
effort n'a pas laiss d'tre maladroit; nous mesurons ses maladresses 
nos souffrances et les lacunes du monde  nos dceptions; nous trouvons
l'univers habitable, mais dfectueux, donc intelligent mais capricieux
ou tourdi, et sans refuser notre approbation, nous retenons quelque
chose de notre respect.--Comme le paganisme est bien le fond ancien et
toujours prt  reparatre de la thologie humaine, et comme c'est bien
la religion vraie des hommes, mme trs intelligents, quand on creuse un
peu, qu'un commerce familier avec la divinit, dans lequel on la craint,
on l'admire, on la querelle, et l'on doute un peu qu'elle nous vaille!

Voil donc,  ce qu'il parat, un esprit assez troit, dispers et
curieux, mais superficiel et contradictoire, quand on le presse et
qu'on le ramne, sans le trahir, il me semble, aux deux ou trois ides
fondamentales qui forment son centre; trs peu nouveau, assez arrir
mme, rptant en bon style de trs anciennes choses, sensiblement
infrieur aux philosophes, chrtiens ou non, qui l'ont prcd, et ne
dpassant nullement la sphre intellectuelle de Bayle, par exemple;
surtout incapable de progrs personnel, d'largissement successif de
l'esprit, et redisant  soixante-dix ans son _credo_ philosophique,
politique et moral de la trentime anne.

Prenons garde pourtant. Il est rare qu'on soit intelligent sans qu'il
advienne,  un moment donn, qu'on sorte un peu de soi-mme, de son
systme, de sa conception familire, du cercle o notre caractre et
notre premire ducation nous ont tablis et installs. Cette sorte
d'volution que ne connaissent pas les mdiocres, les habiles, mme trs
entts, s'y laissent surprendre, et ce sont les plus clairs encore
de leurs profits. Je vois deux volutions de ce genre dans Voltaire.
Voltaire est un picurien brillant du temps de la Rgence, et l'on peut
n'attendre de lui que de jolis vers, des improvisations soi-disant
philosophiques  la Fontenelle, et d'amusants pamphlets. C'est en effet
ce qu'il donne longtemps. Mais son sicle marche autour de lui, et d'une
part, curieux, il le suit: d'autre part, trs attentif  la popularit,
il ne demandera pas mieux que de se pntrer, autant qu'il pourra, de
son esprit, pour l'exprimer  son tour et le rpandre. Et de l viendra
un premier dveloppement de la pense de Voltaire. Ce sicle est
antireligieux, curieux de sciences, et curieux de rformes politiques et
administratives. De tout cela c'est l'impit qui s'ajuste le mieux au
tour d'esprit de Voltaire, et c'est ce que,  partir de 1750 environ, il
exploitera avec le plus de complaisance, jusqu' en devenir cruellement
monotone. Quant  la politique proprement dite, il n'y entend rien,
ne l'aime pas, en parlera peu et ne donnera rien qui vaille en cette
matire. Restent les sciences ef les rformes administratives. Il s'y
est appliqu, et avec succs. Il a fait connatre Newton, trs contest
alors en France et que la gloire de Descartes offusquait. Il aimait
Newton, et n'aimait point Descartes. Le gnie de Newton est un
gnie d'analyse et de pntration; celui de Descartes est un gnie
d'imagination. Descartes cre _son_ monde, Newton dmle _le_ monde, le
pse, le calcule et l'explique. Voltaire, qui a plus de pntration que
d'imagination, est trs attir par Newton. Il a pris  ce commerce un
got de prcision, de prudence, de sang-froid, de critique scientifique
qu'il a contribu  donner  ses contemporains et qui est prcieux.
Sa sympathie pour Dalembert et son antipathie  l'gard de Buffon, sa
rserve  l'gard de Diderot viennent de l. Et s'il n'est pas inventeur
en sciences gomtriques, ce qui n'est donn qu' ceux qui y consacrent
leur vie, son influence y fut trs bonne, son exemple honorable, son
encouragement prcieux. Comme Fontenelle, comme Dalembert, il maintenait
le lien utile et ncessaire qui doit unir l'Acadmie des sciences 
l'Acadmie franaise.

En matire de rformes administratives il a fait mieux. Il a montr
l'impt mal rparti, iniquement peru, le commerce gn par des douanes
intrieures absurdes et oppressives, la justice trop chre, trop
ignorante, trop frivole et capable trop souvent d'pouvantables erreurs.
Je crains de me tromper en choses que je connais trop peu; mais il me
semble bien que je ne suis pas dans l'illusion en croyant voir qu'il a
deux lves, dont l'un s'appelle Beccaria et l'autre Turgot. Cela doit
compter. J'insiste, et quelque admiration que j'aie pour un Montesquieu,
quelque cas que je fasse d'un Rousseau, et quelque estime infiniment
faible que je fasse de la politique de Voltaire, je le remercie presque
d'avoir t un thoricien politique trs mdiocre, en considrant que
ngliger la haute sociologie et s'appliquer aux rformes de dtail 
faire dans l'administration, la police et la justice, tait donner un
excellent exemple, presque une admirable mthode dont il et t
 souhaiter que le XVIIIe sicle se pntrt. Ici Voltaire est
inattaquable et vnrable. C'est le bon sens mme, aid d'une trs
bonne, trs tendue, trs vigilante information. Ici il n'a dit que des
choses justes, dans tous les sens du mot, et tel de ses petits
livres, prose, vers, conte ou mmoire, en cet ordre d'ides, est un
chef-d'oeuvre.

Je vois une autre volution de Voltaire, celle-l intrieure (ou  peu
prs), intime, et qu'il doit  lui-mme, au dveloppement naturel de ses
instincts. C'est un picurien, c'est un homme qui veut jouir de toutes
les manires dlicates, mesures, judicieuses, ordonnes et commodes,
qu'on peut avoir de jouir. Donc il est assez dur, nous l'avons vu,
assez avare (l'avarice vous poignarde, lui crivait une nice), et la
charit n'est gure son fait. Cependant le dveloppement complet d'un
instinct, dans une nature riche, intelligente et souple, peut aboutir
 son contraire, comme une ide longtemps suivie contient dans ses
conclusions le contraire de ses prmisses. L'picurien aime  jouir, et
il sacrifie volontiers les autres  ses jouissances; mais il arrive 
reconnatre ou  sentir que le bonheur des autres est ncessaire
au sien, tout au moins que les souffrances des autres sont un trs
dsagrable concert  entendre sous son balcon. Pour un homme ordinaire
cela se rduit  ne pas vouloir qu'il y ait des pauvres dans sa commune.
Pour un homme qui a pris l'habitude d'tendre sa pense au moins
jusqu'aux frontires, cela devient une vive impatience, une
insupportable douleur  savoir qu'il y a des malheureux dans le pays et
qu'il serait facile qu'il n'y en et pas. Voltaire, l'ge aidant, du
reste, en est certainement arriv  cet tat d'esprit, et je dirai
de coeur, si l'on veut, sans me faire prier. Les pauvres gens fouls
d'impts, tracasss de procs, travaills en finances horriblement,
lui sont prsents par la pense, et le gnent, et lui donnent la fivre
de la Saint-Barthelemy, cette fivre dont il parle un peu trop, mais
qui n'est pas, j'en suis sr, une simple phrase.--Et l'on se doute que
je vais parler des Calas, des Sirven et des La Barre. Je ne m'en dfends
nullement. Oui, sans doute, on en a fait trop de fracas. On dirait
parfois que Voltaire a consacr ses soixante-dix ans d'activit
intellectuelle a la dfense des accuss et  la rhabilitation des
condamns innocents. On dirait qu'il y a couru quelque danger pour sa
vie, sa fortune ou sa popularit. On sent trop,  la place que prennent
ces trois campagnes de Voltaire dans certaines biographies, que le
biographe est trop heureux d'y arriver et de s'y arrter; et l'effet est
contraire  l'intention, et l'on ne peut s'empcher de rpter le mot de
Gilbert:

  Vous ne lisez donc pas le _Mercure de France_?
  Il cite au moins par mois un trait de bienfaisance.

Oui sans doute, encore, cette piti se concilie chez Voltaire, et au
mme moment, et dans la mme phrase, avec une duret assez dplaisante
pour des infortunes identiques: J'ai fait pleurer Genevois et
Genevoises pendant cinq actes... On venait de pendre un de leurs
prdicants  Toulouse; cela les rendait plus doux; mais on vient de
rouer un de leurs frres[68]... Oui, sans doute, encore, il y a, dans
ces belles batailles pour Calas, Sirven, La Barre et Lally, beaucoup de
cet esprit processif qui tait chez Voltaire et tradition de famille et
forme de sa combativit. Il a t en procs toute sa vie et contre tel
juif d'Allemagne, ce qui exaspre Frdric, et contre de Brosses, et
contre le cur de Mons; et s'il y a dix mmoires pour Calas, il y en a
bien une vingtaine pour M. de Morangis, lequel n'tait nullement une
victime du fanatisme.--N'importe, c'est encore un bon et vif sentiment
de piti qui le pousse dans ces affaires des protestants, des maladroits
ou des tourdis. Pour Calas surtout, le parti qu'il prend lui fait un
singulier honneur; car, remarquez-le, il sacrifie plutt sa passion
qu'il ne lui cde. Ses rancunes auraient intrt  croire plutt  un
crime du fanatisme qu' une erreur judiciaire, sa haine tant plus
grande contre les fanatiques que contre la magistrature. Il hsite,
aussi, un instant; on le voit par ses lettres; puis il se dcide pour le
bon sens, la justice et la piti. Ce petit drame est intressant.

[Note 68: A Dalembert, 29 mars 1762.]

On le voit, d'une part sous l'influence de son temps, d'autre part
moiti influence de son temps, qui fut clment et pitoyable, moiti
propre impulsion et dveloppement, dans une heureuse direction, de ses
instincts intimes, Voltaire, par certaines chappes, s'est dpass, ce
qui veut dire s'est complt. Une partie de son oeuvre de penseur est
srieuse, c'est la partie pratique et _actuelle_; une partie (trop
restreinte) de son action sur le monde est bonne, ce sont des dmarches
d'humanit et de bon secours. _J'ai fait un peu de bien, c'est mon
meilleur ouvrage_, est un joli vers, et ce n'est pas une gasconnade.

Mais quand on en revient  l'ensemble, il n'inspire pas une grande
vnration, ni une admiration bien profonde. Un esprit lger et peu
puissant qui ne pntre en leur fond ni les grandes questions ni les
grandes doctrines ni les grands hommes, qui n'entend rien  l'antiquit,
au moyen ge, au christianisme ni  aucune religion,  la politique
moderne,  la science moderne naissante, ni  Pascal, ni  Montesquieu,
ni  Buffon, ni  Rousseau, et dont le grand homme est John Locke, peut
bien tre une vive et amusante pluie d'tincelles, ce n'est pas un grand
flambeau sur le chemin de l'humanit.

Quand, tout rempli depuis bien longtemps de ses penses et s'assurant
sur une dernire lecture, rcente, attentive et complte de ses
ouvrages, on essaye de se le reprsenter  un de ces moments o l'homme
le plus sautillant et rpandu en tous sens, et _rimarum plenissimus_,
s'arrte, se ramne en soi et se ramasse, fixe et ordonne sa pense
gnrale et s'en rend un compte prcis, voici, ce me semble, comme il
apparat.--Positiviste born et sec, impntrable, non seulement  la
pense et au sentiment du mystre, mais mme  l'ide qu'il peut y avoir
quelque chose de mystrieux, il voit le monde comme une machine trs
simple, bien faite et imparfaite, combin par un ouvrier adroit et
indiffrent, qui n'inspire ni amour ni inquitude et qui est digne d'une
admiration rserve et superficielle.--Conservateur ardent et inquiet,
il a horreur de toute grande rvolution dans l'artifice social et mme
de toute thorie politique gnrale et profonde ayant pour mrite et
pour danger de pntrer et partant d'branler, en pareille matire, le
fond des choses.--Monarchiste ou plutt despotiste, il ne trouve jamais
le pouvoir central assez arm, ni aussi assez solitaire, ne le veut ni
limit, ni contrl, ni couvert ni appuy d'aucun corps,
aristocratie, magistrature ou clerg, qui ait  lui une existence
propre.--Antidmocrate et anti populaire plus que tout, il ne veut
rien pour la foule, pas mme (il le rpte cent fois), pas mme
l'instruction; et, par ce chemin, il en revient  tre conservateur
acharn, _mme en religion_, voyant dans Dieu tel qu'il le comprend,
et dans le culte, et dans l'enfer, d'excellents moyens, insuffisants
peut-tre encore, d'intimidation.--Et ce qu'il rve, c'est une socit
monarchique dans le sens le plus violent du mot, et jusqu' l'extrme,
o le roi paye les juges, les soldats et les prtres, au mme titre;
ait tout dans sa main; ne soit pas gn ni par Etats gnraux ni par
Parlement; fasse rgner l'ordre, la bonne police pour tous, la religion
pour le peuple, sans y croire; soit humain du reste, fasse jouer les
tragdies de M. de Voltaire et mette en prison ses critiques. Il se
fche contre les philosophes de 1770 quand ils mettent ensemble les
rois et les prtres. Pour les rois, non, s'il vous plat! Il ne s'agit
pas de faire une rvolution comme du temps de Luther ou de Calvin, mais
d'en faire une dans l'esprit de ceux qui sont faits pour gouverner.
Son idal, c'est Frdric II; non pas encore: Frdric accueille et
recueille les Jsuites; son vrai idal, c'est Catherine II. La socit
qu'il a rve c'est celle de Napolon Ier.

Et ce systme est un systme. C'est celui de Hobbes. Seulement Voltaire
est trop lger pour avoir en soi, ou pour atteindre, du systme qu'il
conoit ou qu'il caresse, la substance et le fond. Il n'appuie sur
rien les constructions lgres de sa pense. Positiviste, il n'a pas
l'essence du positiviste; monarchiste, il n'a pas la raison d'tre du
monarchiste; antidmocrate, sans tre srieusement aristocrate, il n'a
pas les qualits patriciennes; et, conservateur, il n'a pas les vertus
conservatrices.

Positiviste, il ne sait pas que l'essence du positivisme c'est une
qualit, trs religieuse, quoi qu'elle en ait et trs grave, qui est
l'humilit; que le positiviste sincre est surtout frapp des bornes
troites et des votes affreusement basses et lourdes qui limitent
et rpriment notre misrable connaissance; qu'il dit: Bornons-nous,
puisque nous sommes borns; sachons ne pas savoir, puisqu'il est si
probable que nous ne saurons jamais;  l'_ama nesciri_ de l'_Imitation_
ajoutons _aude nescire_;--et que c'est l une disposition d'esprit
plus respectueuse du grand mystre que toute tmraire affirmation,
puisqu'elle le proclame.--Voltaire, lui, ne s'humilie point, croit
savoir (le plus souvent du moins) et tranche lestement. Il est
positiviste assur et audacieux, avec un petit disme trs positif
aussi, sans aucun mystre, dont on fait le tour en trois pas, dont il
est fcheux aussi qu'il ait besoin comme instrument de terreur, et qui
au dfaut d'tre un peu navement positif, joint celui d'tre trop
pratique. Il n'a pas le positivisme srieux et rflchi qui s'arrte au
seuil du mystre, mais prcisment parce qu'il y est arriv.

Monarchiste, il n'a pas la raison d'tre du monarchiste, qui n'est autre
chose que le patriotisme. Le monarchisme, quand il est profond, est un
sacrifice. Il est l'immolation du droit de l'homme au droit de l'Etat
pour la patrie. Il part de cette conviction que la patrie n'est pas un
lieu, mais un tre, qu'elle vit, qu'elle se ramasse autour d'un coeur;
et que ce coeur, s'il n'est pas un Snat ternel, doit tre une famille
ternelle, une maison royale, une dynastie; que cette maison est le
point vital du pays, languissant parfois (et alors malheur dans le pays,
mais respect encore et fidlit au trne: ce ne sera qu'une gnration
sacrifie  la perptuit du pays); puissant parfois et vigoureux et
alors gloire dans la nation et lan nouveau vers l'avenir; mais toujours
conservateur du pays, en ce qu'il en est la perptuit, et parce qu'un
pays n'est autre chose qu'un tre perptuel et fidle  sa propre
ternit.--Cette conception est absolument inconnue de Voltaire; il est
monarchiste sans tre dynastique, il est monarchiste sans tre patriote,
d'o il suit qu'il n'est monarchiste que par instinct banal de
conservation. Il est si peu monarchiste dans le sens profond du mot
qu'il change de roi; il est si peu patriote qu'il change de patrie. Son
indiffrence pour le pays dont il est, est telle qu'elle a tonn mme
ses contemporains. Elle est telle qu'elle le rend inintelligent mme
au point de vue pratique, ce qui peut surprendre. Agrandissement de la
Prusse, dbordement de la Russie, suppression de la Pologne, les Russes
 Constantinople, voil sa politique extrieure, cent fois expose.
C'est toujours la France amoindrie qu'il semble rver.--Ce n'est
pas qu'il lui en veuille prcisment. Il n'en tient pas compte. Que
d'normes monarchies, qui ne risquent pas d'tre catholiques et qu'il
espre navement qui seront philosophiques, se forment dans le
monde, il lui suffit. C'est le plus remarquable cas, non de colre
blasphmatrice contre la patrie, ce qui serait plus dcent, mais
d'indiffrence  l'endroit du pays, qui se soit vu.

Antidmocrate, il l'est, sans tre patricien. Ce n'est pas le mpris du
peuple qui fait le vrai aristocrate, c'est la certitude que le peuple
est incapable de gouverner ses affaires, et que, par consquent, il faut
se dvouer  lui. Voltaire a le mpris sans avoir le dvouement. Il n'a
que la plus mauvaise moiti de l'aristocrate. Il veut tenir la foule
dans l'ignorance et l'impuissance, et c'est un systme qui peut se
dfendre; mais il ne tient  aucune aristocratie claire, organise et
pouvant quelque chose dans l'Etat, de quoi tant adversaire, il devrait
tre dmocrate; et Rousseau est plus logique que lui. Mais tout ce qui
n'est pas monarchie pure, et que ce soit dmocratie, ou aristocratie, ou
gouvernement mixte, lui est antipathique. On s'attendrait, puisqu'il est
si personnel, et puisque c'est notre ridicule  tous de tenir pour le
meilleur l'tat o nous serions les personnages les plus considrables,
qu'il rvt une aristocratie philosophique et un gouvernement des
hautes capacits et des lumires. Nullement. Diderot y songe plus
que lui. C'est mme une chose monstrueuse pour lui que l'glise ait pu
tre jadis un ordre de l'Etat. Cela drange sa conception de l'Etat.
Cependant, si l'Eglise a t un ordre. C'est qu'elle tait en
ces temps-l la corporation des capacits.--Mais la vraie ide
aristocratique est totalement trangre  ce contempteur du peuple. Il
n'est aristocrate que par ngation.

Et il n'est conservateur que par timidit. Le conservatisme srieux et
fcond n'est pas la peur de l'avenir; c'est le respect du pass. C'est
une sorte de pit filiale. C'est le sentiment que le pass a une vertu
propre, que les institutions du pass sont bonnes, mme quand elles
sont un peu mauvaises, comme maintenant dans la nation l'ide de la
continuit des efforts, de la longueur de la tche, et de la patience
commune. La tradition, c'est la solidarit des hommes d'aujourd'hui avec
les anctres, et par l c'est la patrie agrandie, dans le temps, de tout
ce qu'elle retient et vnre du pass.--Et cela est vrai que le pass a
une vertu, sans avoir t si vertueux quand il tait le prsent! Comme
d'un pre mort un fils ne garde en mmoire, trs naturellement et sans
effort, que ce qu'il avait d'excellent, et comme ce souvenir devient en
lui un viatique et un principe d'nergie morale; de mme un peuple dans
les institutions qu'il garde de ses anctres ne trouve, naturellement,
qu'une image pure de ce qu'ils taient, qui lui devient un rconfort
et un idal. Montaigne gardait dans son cabinet les longues gaules
dont son pre avait accoutum de s'appuyer en marchant, et certes,
je voudrais qu'il les et gardes mme si son pre s'en ft servi
quelquefois pour le fustiger.--Voltaire n'a point ce genre de pit. Il
est _homme nouveau_ essentiellement; et il n'a aucune espce de respect.
Il n'est conservateur que parce qu'il se trouve  peu prs  l'aise
dans la socit telle qu'elle est. Il est conservateur par apprhension
beaucoup plus que par respect. Il est conservateur beaucoup moins des
souvenirs que des dfiances, et beaucoup plus des remparts que du
Palladium.--Il n'y a pas  s'y tromper: l'humanit qu'il a rve serait
l'humanit ancienne, seulement un peu, je ne veux pas dire dgrade, un
peu _dclasse_; et la socit qu'il a rve serait la socit ancienne
un peu nivele, aussi comprime. Ce serait quelque chose comme l'Empire
sans gloire. Ce serait un tat social parfaitement ordonn et odieux.

On ne le voit pas si dplaisant que cela,  le lire de temps en temps.
Non certes, d'abord parce qu'il est plaisant, et spirituel et causeur
aimable, ce qui sauve tout, surtout en France; ensuite parce qu'il a
beaucoup de bon sens, et que ses ides de dtail sont trs justes, trs
vraies, trs pratiques, et excellentes  suivre. Le Voltaire ngatif, le
Voltaire prohibitif, le Voltaire qui dit: Ne faites donc pas cela, est
admirable. S'il s'tait born  rpter: Ne brlez pas les sorciers; ne
pendez pas les protestants; n'enterrez pas les morts dans les glises;
ne rouez pas les blasphmateurs; ne _questionnez_ pas par la torture;
n'ayez pas de douanes intrieures; n'ayez pas vingt lgislations dans
un seul royaume; ne donnez pas les charges de magistrature  la _seule_
fortune sans mrite; n'ayez pas une instruction criminelle secrte, 
chausse-trapes et  parti pris[69]; ne pratiquez pas la confiscation qui
ruine les enfants pour les crimes des pres; ne prodiguez pas la peine
de mort (il a mme plaid une ou deux fois pour l'abolition); ne tuez
pas un dserteur en temps de paix, une fille sduite qui a laiss mourir
son enfant, une servante qui vole douze serviettes; soyez trs
propres; faites des bains pour le peuple; n'ayez pas la petite vrole;
inoculez-vous;--s'il s'tait born  rpter cela toute sa vie avec
sa verve et son esprit et son feu d'artifice perptuel, et  faire une
centaine de jolis contes, je l'aimerais mieux. Mais le fond des ides
est bien pauvre et le fond du coeur est bien froid. Ce qu'il parat
concevoir comme idal de civilisation est peu engageant. Le monde, s'il
avait t cr par Voltaire, serait glac et triste. Il lui manquerait
une me. C'est bien un peu ce qui manquait  notre homme.

[Note 69: Une fois mme, il a demand le jury (ce qui est trange de
la part d'un homme qui n'a jamais manqu, dans les affaires d'Abbeville
et de Toulouse, d'accuser _surtout_ la population, responsable des
dcisions que ses cris imposaient aux juges); mais ce n'est qu'une de
ses humeurs et boutades.]



IV

SES IDES LITTRAIRES

Il en est des ides de Voltaire sur l'art comme de ses autres ides.
Elles paraissent contradictoires et incertaines au premier regard:
elles le sont en effet; et elles se ramnent  une certaine unit en ce
qu'elles sont uniformment assez justes, trs troites et peu profondes.
--Au premier abord il parat tout classique. Il arrive  la vie
littraire au moment d'une grande croisade des modernes, et il prend
parti contre les modernes avec dcision. Il dfend, contre Lamotte,
Homre, la tragdie en vers et les trois units; il dfend, contre
Montesquieu, la posie elle-mme qu'il sent mprise par le
raisonnement, la didactique, la science sociale et le jeu des ides
pures. Nul doute n'est possible sur ses intentions. On est en raction,
autour de lui, contre tout le XVIIe sicle; il veut, lui, que l'on
continue le XVIIe sicle, que l'on rime plus que jamais, et que, plus
que jamais, on fasse des tragdies, des odes et des pomes piques. Il
en fait, pour donner l'exemple, et ramne vivement son sicle, qui sans
lui, certainement, s'en cartait,  la littrature d'imagination.

Et, sur cela, vous croyez qu'il est _ancien_,  la faon d'un Racine,
d'un Boileau, d'un Fnelon et d'un La Bruyre, ou, ce qui est mieux
encore, un ancien avec de vives clarts et trs heureux reflets des
littratures modernes, comme un La Fontaine. Nullement. Il n'a gure
perdu une occasion de mettre le Tasse et l'Arioste au-dessus d'Homre,
de profiter malignement des maladresses d'Euripide et de taquiner Homre
sur ce qu'il a parfois de primitif et d'enfantin. Pindare pour lui
n'existe pas,  quoi l'on peut mesurer le chemin parcouru en arrire
depuis Boileau. La tragdie franaise est incomparablement suprieure
 la tragdie grecque. Aristophane n'est qu'un plat bouffon, indigne
d'intresser un moment les honntes gens; Virgile, trs suprieur
 Homre du reste, a surtout des qualits de belle composition et
d'ordonnance. Bref, Voltaire est un classique qui ne comprend  peu
prs rien  l'antiquit. Il est curieux, quand on lit Chateaubriand,
de reconnatre  chaque page que, du rvolutionnaire et du classique
conservateur, c'est le rvolutionnaire qui a le plus vivement, le plus
puissamment, le plus compltement, le sens de l'antiquit.

C'est que Voltaire, en cela comme en toute chose, n'a pas le fond. C'est
comme son originalit. Il est classique en littrature comme il est
conservateur ou monarchiste en politique, sans savoir ce que c'est qu'un
classique, non plus que ce que c'est qu'un conservateur. En cela, comme
en autre affaire, c'est aux formes et  l'extrieur des choses qu'il
s'attache. Le got classique, pour lui, ce n'est pas forte connaissance
de l'homme, passion du vrai et ardeur  le rendre, imagination nergique
et mle associant l'univers  la pense de l'homme et peuplant le monde
de grandes ides humaines devenant des dieux et des cieux, sensibilit
vraie et forte ne de la conscience profonde des misres et des
grandeurs de notre me--et, _parce que_ tout cela est bien compris et
possd pleinement, et, pour que tout cela soit bien compris des autres,
clart, ordre, harmonie, proportions justes, marche droit au but,
ampleur, largeur, noblesse. Non; l'art classique n'est pour lui que
clart, ordre, nettet, ampleur et noblesse, sans le reste; et c'est ce
qui est saisir la forme, la bien voir mme, avec justesse et sret,
mais ne pas souponner le fond; et c'est tout Voltaire critique.

Un certain modle de bon ton, de justesse d'ides et de justesse de
proportions dans les oeuvres, d'lgance, de distinction et de noblesse,
voil ce qu'il a vu, et certes il n'a pas eu tort de le voir, dans le
sicle de Louis XIV. Avec son manque de profondeur, et d'imagination, et
de sensibilit, c'est tout ce qu'il pouvait voir, et il s'en est fait
une potique, qui est bonne, qui est saine, qui est incomplte et qui
est tout ce qu'il y a au monde de plus strile. C'est, si l'on veut, un
assez bon acheminement. Il faut avoir pass par l, ou plutt on peut
avoir pass par l. Ceux qui y restent n'ont rien compris au fond des
choses.

Il y est presque rest. Aussi, appliquant ce cadre troit aux grandes
oeuvres de la grande littrature classique pour les mesurer, on peut
juger ce qu'il en laisse de ct ou en proscrit. De la Bible il ne reste
rien (Boileau la comprenait); de l'antiquit grecque les deux tiers, au
moins, tombent; et Homre lui est,  l'ordinaire, un prtexte  parler
de l'Arioste. Sophocle reste: il est noble, il est mesur, il est
harmonieux; mais il est religieux, il est philosophe, il est grand
crateur d'mes, il est grand pote lyrique, et Voltaire s'en est peu
aperu. De l'antiquit latine ne restent gure que Virgile et Horace,
Horace surtout.

Appliqu mme au XVIIe sicle, le cadre est troit. Pascal n'est pas
compris, du moins celui des _Penses_. C'est que Pascal, sans qu'on
s'occupe ici ni du philosophe ni du thologien, est le plus grand pote,
peut-tre, du XVIIe sicle.

O le critrium adopt par Voltaire a des effets bien curieux, c'est
dans les questions de bon got proprement dit et de biensance. Le
grand dfaut des auteurs du XVIIe sicle, pour Voltaire, est d'avoir
trop souvent _manqu de noblesse_. Bossuet est quelquefois bien familier
dans ses Oraisons funbres, et la sublimit de ces beaux ouvrages en
est dpare[70]. Comparez le portrait si correct et bien compass de
la reine d'Egypte dans le _Sthos_ de l'abb Terrasson et le portrait de
Marie-Thrse dans Bossuet: vous serez tonn de voir combien le grand
matre de l'loquence est alors au-dessous de l'abb Terrasson[71]. La
Fontaine est charmant; il a un instinct heureux et singulier et
fait ses fables comme l'abeille la cire; mais que de trivialits
quelquefois, que de bassesses, que de ngligences et que
d'improprits! Surtout il est regrettable qu'il n'ait ni rime ni
_mesure_.--Il n'y a pas jusqu' ce bon Rollin qui n'ait donn dans
le familier. Dans un passage sur les jeux scolaires, il ose nommer
la balle, le ballon et le sabot; et ce sabot ne saurait se
souffrir.--Sait-on bien que Racine lui-mme n'est pas constamment
lgant? Il y a dans le second acte d'_Andromaque_ des traits de
comique qui sont absolument insupportables dans une tragdie. Ah! quel
dommage!

[Note 70: _Temple du got_.]

[Note 71: _Connaissance des beauts et des dfauts de la posie et
de l'loquence dans la Langue franaise.--Caractres et portraits_.]

Voltaire n'a pas cess d'avoir de ces singulires dlicatesses et de ces
tranges dgots. En littrature aussi c'est un gentilhomme, certes,
mais trop rcemment anobli, et il est plus intraitable qu'un autre sur
la noblesse.

Avec sa vive sensibilit, je voudrais pouvoir dire nervosit d'homme
de thtre, il a reu comme le coup et la secousse de Shakspeare,
pendant son sjour en Angleterre, et il a cri en France la gloire du
grand tragique.--Pourquoi cette croisade furieuse, tout  la fin de
sa carrire, contre l'auteur d'_Othello_? C'est qu'on est l'auteur de
_Zare_, sans doute; c'est aussi que le got intime reprend le dessus;
et que le got intime consiste dans les qualits de forme infiniment
prfres au fond. Le got de Voltaire c'est le got de Boileau devenu
beaucoup plus troit et beaucoup plus timide et beaucoup plus superbe.
Prenez ce qui est comme l'enveloppe de la potique du XVIIe sicle:
trois units, distinction rigoureuse des genres, noblesse de ton,
merveilleux, loquence continue, toutes choses qui sont des _effets_ de
la conception artistique du grand sicle, et non cette conception mme;
et cette sorte d'enveloppe et d'corce, dsormais sans substance et sans
sve, prenez-la pour l'art lui-mme; ayez cette illusion; vous aurez
celle de Voltaire, et l'explication, du mme coup, de ce qu'il y a,
manifestement, d'artificiel, de sec, d'inconsistant et de creux dans
l'art de Voltaire et de son groupe.

Et aussi ce soutien et cet appui dont s'aidaient les hommes du XVIIe
sicle, l'imitation de l'antiquit, destituez-le de sa force de sa vertu
premire, rduisez-le  n'tre plus un art de penser comme les anciens,
et un commerce perptuel avec eux, et une puissance de renouvellement
par leur exemple; rduisez-le  n'tre plus qu'un instinct et une
habitude d'imitation, et un procd d'ouvrier avis et habile; et un
procd s'appliquant aux modles les plus diffrents,  Virgile comme 
Camons,  Arioste ainsi qu' Shakspeare: et s'appliquant, encore,  des
modles qui sont dj en partie des imitations, c'est--dire aux oeuvres
du XVIIe sicle: vous avez un autre aspect de l'art potique et un autre
secret de la faon de travailler de Voltaire; et vous arrivez, par tout
chemin,  vous convaincre que cet art est l'art, moins le fond de l'art.

Est-ce l tout ce qui constitue le got littraire de Voltaire? Non pas!
N'oublions jamais, en parlant d'un homme, la qualit matresse, petite
ou grande, qui fait son originalit. L'originalit de Voltaire, c'est
son instinct de _curiosit_. C'est par l que, de tous cts, il chappe
 ses faiblesses. Une partie du rle littraire de Voltaire, c'est
d'avoir rsist  la raction contre le XVIIe sicle, et d'avoir soutenu
que le XVIIe sicle tait grand; mais une autre partie de son rle,
c'est d'avoir furet partout. Si troit d'esprit qu'on puisse tre
accus d'tre, on ne va point partout sans en rapporter quelque chose.
Il sait beaucoup d'histoire, de littrature, d'histoire de moeurs. Cela
fait que son got, troit pour nous, est quelquefois plus large que
celui de ses contemporains. Il les redresse,  la rencontre, fort
heureusement. S'il trouve des enfantillages dans Homre, tel des hommes
de son temps y trouvait des grossirets qu'il ne tient pas pour telles.
Peut-on supporter, disait-on autour de lui, Patrocle mettant trois
gigots de mouton dans une marmite?...--Eh! mon Dieu, rpond Voltaire,
c'est que vous n'avez rien vu. Charles XII a fait six mois sa cuisine 
Demir-Tocca, sans perdre rien de son hrosme.--Pourquoi tant louer la
force physique de ses hros? Cela n'est pas du ton de la cour.--Non,
mais avant l'invention de la poudre, la force du corps dcidait de tout
dans les batailles. Cette force est l'origine de tout pouvoir chez les
hommes; par cette supriorit seule les nations du Nord ont conquis
notre hmisphre depuis la Chine jusqu' l'Atlas.

Voil  quoi sert de savoir quelque chose. De ses excursions  travers
toutes les littratures  peu prs, et toutes les histoires, Voltaire
a rapport de quoi temprer quelquefois ce que son esprit avait
naturellement d'imprieux dans la soumission. D'Angleterre il tient un
demi-shakspearianisme, qui, au moins, nous le verrons, doit diversifier
ses procds d'imitation. De ses Italiens il tient un certain got de
fantaisie folle qui l'cartera par moments (mais beaucoup trop) de son
ferme propos de noblesse acadmique dans l'art. De ses Espagnols, qui
n'ont que de l'imagination, comme il n'en a pas, il ne tire rien. Mais,
tout compte fait, sa critique, quoique en son fond plus troite que
celle de Boileau, a quelques chappes, pour ne pas dire hardiesses, et
quelques saillies, assez heureuses. Il a lou ternellement Quinault, il
est vrai, et c'est un crime, et sans excuse, car tout ce qu'il en cite
 l'appui de sa louange est d'une platitude incomparable; mais il a
invent _Athalie_, et c'est une gloire. C'est qu'il tait homme de
thtre, grand premier rle de naissance, et que la grandeur du
spectacle le ravissait. Il a, plus tard, vingt fois, dmenti cet
enthousiasme, en faisant remarquer combien _Athalie_ est d'un mauvais
exemple. C'est qu'il est monarchiste et anticlrical; mais ces vingt
passages, on ne veut pas les lire, et on a raison.

En somme, il aimait passionnment la littrature, ce qui est trs bien,
sans la bien comprendre, ce qui est trange. Cela tient  ce qu'il
n'tait pas pote et  ce qu'il se sentait trs bon crivain. Cette
complexion mne  tre un ouvrier infiniment adroit et prestigieux, qui,
sans bien sentir l'art, se donne, et mme aux autres, l'illusion qu'il
est un artiste.



V

SON ART LITTRAIRE

J'ai commenc l'tude de Voltaire artiste par l'tude de Voltaire
critique. Ce n'est pas sans raison. Je crois en effet que l'art dans
Voltaire n'est gure que de la critique qui se dveloppe, et qui se
donne  elle-mme des raisons par des exemples. Il y a des hommes de
gnie qui se transforment en critiques, pour leurs besoins, et alors
ils donnent comme rgle de l'art la confidence de leurs procds.
Tels Corneille et Buffon. Il y a des hommes de got, de finesse,
d'intelligence qui sont critiques de naissance, qui disent: ce n'est
pas comme cela qu'on fait un ouvrage; c'est comme ceci; et qui
ajoutent, le moment d'aprs, ou l'anne suivante: et je vais le
montrer, en en faisant un. On reconnat gnralement les premiers  ce
qu'ils ne s'adonnent qu' un genre d'ouvrages, et ensuite prescrivent
des rgles d'art qui ne s'appliquent bien qu' ce genre-l. Tels Buffon
et Corneille. On reconnat gnralement les autres  ce qu'ils ont des
ides de critique sur tous les genres d'ouvrage, et s'aventurent 
composer des oeuvres  peu prs de tous les genres. Tels Marmontel,
Laharpe,  cent degrs plus haut tel Voltaire.--Seulement Voltaire,
outre ce talent ou plutt cette souplesse  transformer sa critique en
exemples agrables, qu'il prend et donne pour des modles, a un talent
original, et peut-tre deux. Il a un gnie de curiosit, et c'est ce qui
en fera un bon historien; il a un gnie de coquetterie, de bonne grce,
d'habilet  bien faire les honneurs de lui-mme, et c'est ce qui en
fera un conteur, un rimeur de petits vers charmants, et un pistolier
des plus aimables.

Commenons par ceux de ses ouvrages o l'inspiration n'est que de la
critique qui s'chauffe.

Ce sont ses posies, ses tragdies, ses comdies. Ils ont deux dfauts,
dont le premier est prcisment d'tre ns d'une ide et non d'un
transport de l'me tout entire, de l'intelligence et non de tout
l'tre, et par consquent de rester froids; dont le second, consquence
du premier, est d'tre presque toujours des oeuvres d'imitation; car
la critique qui invente ne peut gure tre que de l'imitation qui se
surveille, et qui surveille son modle, de l'imitation avise qui
corrige ce qui redresse, mais de l'imitation encore.

C'est l les caractres essentiels de tous les _grands_ ouvrages
artistiques de Voltaire. De quoi est ne la _Henriade?_ Du trait sur
le pome pique qui l'accompagne, soyez-en srs. Le trait a t fait
aprs; mais il a t pens avant. Voltaire s'est dit: Homre brillant,
mais diffus et enfantin; Virgile lgant, mais souvent froid, avec un
hros qu'on n'aime point; Lucain dclamateur, mais vigoureux, penseur,
loquent, bon historien. Ce qu'il faut dans un pome pique, c'est
un hros sympathique une histoire vraie et grande, des penses
philosophiques, des discours brillants, un peu de merveilleux, car
vraiment Lucain est trop sec, mais un merveilleux civilis, moderne et
philosophique, et des vers d'une prose solide et serre, comme:
_Nil actum reputans si quid superesset agendum_, et je songe  une
_Henriade_.--Et la _Henriade_ a vu le jour. C'est un pome trs
intelligent.

Non pas, sans doute, d'une intelligence trs profonde et trs pntrante
des vraies conditions de l'art, lesquelles se sentent, plus qu'elles ne
se comprennent. Ici la cration est la mesure juste du sens critique, et
l'invention juge la thorie. Voltaire se trompe, encore ici, sur le fond
des choses, qu'il n'atteint pas. Il prend la galanterie pour l'amour,
l'allgorie pour le merveilleux et l'histoire pour l'pope. Mais dans
les limites d'une intelligence qui fut toujours ferme aux trois ou
quatre conceptions suprieures de l'me humaine, la _Henriade_ est
un pome trs intelligent.--Je comprends qu'elle laisse froid, je ne
comprends pas qu'elle ennuie. C'est de l'histoire anecdotique trs
amusante. Le sens critique que l'a conue; mais le gnie de curiosit
l'a excute. Il y a l des portraits bien faits, des scnes bien
racontes, et des Etats de l'Europe en 1600 rdigs en prose
admirable, prcis, ramasss et clairs, qui feraient trs grand honneur
 des manuels d'histoire pour homme du monde.--Comment il faut lire la
_Henriade_? Posment, sans anxit et sans transport (elle le permet),
en saisissant bien ce qu'il y a dans chaque vers d'allusion  une foule
d'vnements, et en lisant surtout les notes de Voltaire, qui clairent
les allusions et compltent le cours. Et lue ainsi, elle est un vif
plaisir de l'esprit dans une grande tranquillit du coeur et un grand
calme de l'imagination. On y voit presque toute l'histoire de France,
surtout ce que Voltaire en aime, dans la belle lumire d'un jour clair
et un peu frais: Saint Louis, Franois Ier, les Valois, Henri IV et ce
cher sicle de Louis XIV prolong quelque peu jusqu' Voltaire lui-mme.
La curiosit a dict ces pages, a dict ces notes, et elle se satisfait
 les lire. C'est le pome le plus distingu, le plus judicieux et le
plus utile qu'on ait crit en France depuis Mzeray.

La _Pucelle_ est moins amusante. On peut mme dire qu'elle est
illisible. C'est un pome plaisant,  qui il manque d'tre comique. Ces
personnages burlesques font des sottises qui ne font point rire. Faut-il
crire un trs grand mot en parlant de la _Pucelle_? N'importe; je dirai
que c'est parce que Voltaire manque de psychologie. Ce ne sont point
les aventures o des hommes sont engags qui sont bouffonnes par
elles-mmes; ce sont les travers par o les hommes se jettent dans des
aventures dsagrables, ou par o ils les subissent de mauvaise grce,
ou par o ils les rendent plus humiliantes encore et les prolongent;
ce sont ces travers qui piquent notre malignit et la chatouillent. Ne
comparez pas  Don Quichotte, mais seulement  Ragotin, pour sentir tout
de suite o est le fond vrai d'un roman comique ou d'un pome burlesque.
Ce fond n'existe aucunement dans la _Pucelle_. Ce ne sont qu'inventions
de _petits faits_ grotesques; on dirait les imaginations d'un collgien
vicieux. Pour comprendre que cet norme amas d'ordures ait plu aux
contemporains, il faut avoir lu tous les romans froidement lubriques
du temps; et pour ce qui est de comprendre que Voltaire ait pu les
entasser, par poignes, pendant  peu prs toute sa vie, il faut y
renoncer absolument. Cela confond.

Ce qu'on en pourrait distraire, ce serait quelques-uns de ces
avant-propos ou billets au lecteur qui sont placs en tte de chaque
chant. Il y en a de trs jolis. Le Voltaire des petits vers et des
petites lettres s'y retrouve. Il a bien fait d'emprunter ce procd a
l'Arioste.

Son got pour l'histoire se retrouve encore dans cet ouvrage pour
laquais. Il a trouv le moyen d'y drouler toute l'histoire de France
depuis Charles VII jusqu'au systme de Law inclusivement. Ce n'est pas
le plus mauvais endroit. Cela rappelle un peu la _Mnippe_. Mais c'est
sans doute assez parl de la _Pucelle_.

C'est dans ses tragdies qu'on voit le mieux  quel point l'art de
Voltaire est une critique qui cherche  se transformer en invention.
La tragdie de Voltaire est sortie de la thorie de Voltaire sur
la tragdie. C'est une date importante pour l'tude de la critique
dramatique en France. Voltaire admire les Grecs, leur prfre Corneille,
lui prfre Racine, et croit qu'aprs Racine, il n'y a qu' imiter
Racine en le corrigeant. Que manque-t-il  Racine? C'est de cette
question et de la rponse qu'il y croit pouvoir faire, que toute la
tragdie de Voltaire est ne,  bien peu prs. Il manque  Racine de
l'_action_. Il manque  Racine du _spectacle_. Deux pices hantent
sans cesse la pense de Voltaire: _Rodogune_ et _Athalie_. L'action
de _Rodogune_ ajoute au thtre de Racine, voil la perfection; et
Voltaire l'atteindra, et il l'a atteinte, comme tous ses contemporains,
on peut le voir par les lettres de Dalembert et de Bernis, en sont
persuads.

Au fond, cela voulait dire que Voltaire ne comprenait pas le thtre de
Racine. Malgr son adoration pour Racine et ses superbes mpris pour
Corneille, Voltaire, qui se croit novateur, est beaucoup plus rapproch
de Corneille que de Racine. Le thtre franais pour lui est un recueil
d'lgies amoureuse; c'est un _riassunto di elegie e epitalami_.
Qu'est-ce  dire? Que, comme tous les critiques depuis 1700 jusqu'
1850 environ, il trouve Racine tendre, ce qui est la plus incroyable
mprise littraire qui se soit vue depuis Hsiode. Ces propos amoureux
des hros de Racine, o, sous les politesses et les grces du langage,
il ne s'agit que d'assassinat, de suicide, de mort, de fureur et de
folie, et au bout desquels, invariablement, et comme consquences
fatales, arrivent en effet, en ralit, assassinats, suicides et
grandes tueries et folies furieuses; ces propos, Voltaire les prend
pour des madrigaux et de langoureuses fadeurs. Donc il faut... les
supprimer, et les remplacer par des incidents. Remplacer la psychologie
tragique de Racine, qui fait longueur, par des incidents, parce que
toutes les tragdies franaises sont trop longues: voil le dessein et
l'effort de Voltaire.

Or remplacer le dtail psychologique, qui est tout Racine, par un dtail
matriel, on a dit que c'tait crer le mlodrame; mais on a oubli que
Corneille l'avait cr. Il y a un Corneille, vraiment grand tragique et
vrai prcurseur de Racine, qui est un psychologue un peu gauche, mais
puissant; c'est celui que les coliers connaissent; c'est celui qui
a cr les mes d'Auguste, de Polyeucte, de Pauline, de Camille, de
Chimne et de Viriate; mais il y a un Corneille moins connu, qui a
crit quarante mille vers peu lus de nos jours et qui a bti trente
mlodrames, dont quelques-uns, comme _Attila_, sont inintelligibles,
dont quelques-uns, comme _Nicomde, Rodogune, Don Sanche d'Aragon_,
sont trs amusants, pleins d'_action_, d'incidents, d'entreprises, de
mprises, de surprises et de reconnaissances. C'est ce thtre-l que
Voltaire a invent. Sauf vers la fin de sa vie, et dans sa dcadence
lamentable, il n'a pas invent autre chose.

Et ce n'tait pas maladroit, Racine tant trs prsent aux mmoires,
Corneille, le Corneille mlodramatiste du moins, beaucoup moins familier
aux esprits, Racine n'tant pas trs imitable, et Corneille, quand il
n'est qu'habile, pouvant tre vaincu en habilet.--Tant y a que c'est l
ce que Voltaire a fait, avec une application soutenue et une honorable
dextrit. Prendre un sujet de Racine, ou un sujet de Corneille aussi,
quelquefois de Shakspeare, et le traiter en mlodrame, sans psychologie,
sans peinture des variations et des dmarches compliques des
sentiments, avec beaucoup de petits faits formant intrigue, c'est o
il s'est montr ouvrier habile et souvent heureux. C'tait dpasser
Racine en marchant  reculons; ce n'tait peut-tre pas donner un
thtre nouveau  la France: il est vrai que c'tait lui en rendre un.

Il a repris deux fois le sujet d'_Athalie_, et deux fois il a comme noy
la tragdie dans un mlodrame. _Smiramis_ c'est _Athalie_ sans Joad, et
sans Athalie (avec un peu d'_Hamlet_ rudimentaire). Joad y est rduit 
rien. Voltaire n'a pas compris que Joad est le caractre le plus profond
et le plus intressant du thtre de Racine, et qu'une _Athalie_ sans
Joad est bien amoindrie; et c'est une _Athalie_ moins Joad qu'il crit.
Ajoutez que sa reine Smiramis est une Athalie singulirement obscure, 
peu prs indfinissable et presque inintelligible. Mais en revanche que
de spectres, que d'incestes, que de parricides, que de fratricides, et
quelle mprise!

_Mahomet_, c'est _Athalie_, et cette fois avec Joad comme personnage
principal. Mais Mahomet est un Joad sans profondeur, et comme sans
ressort intime. Ce n'est pas plus Mahomet qu'un ennemi quelconque de
Zopire. C'est un sclrat; ce n'est pas un fanatique. C'est un ambitieux
qui sait faire tuer son rival, ce n'est pas un sducteur d'mes qui
cre autour de lui des dvouements aveugles et forcens.--Il n'y a
qu'une chose qu'on ne comprenne pas, c'est son influence sur Side.
Figurez-vous un Joad dont on ne pourrait pas comprendre l'ascendant sur
Abner. C'est le fond des choses qui manque. Mais l'aventure, sauf une
maladresse ou deux, est bien mene, et l'intrt de curiosit bien
mnag.

_Mrope_ c'est _Andromaque_; mais le procd est le mme que ci-dessus.
Dans Racine, ds le premier acte, _Andromaque_ est place entre Pyrrhus
et Astyanax  sauver. Qu'elle se dcide! Et la dcision doit ne se
produire qu'au dnouement. Racine ne craint pas de laisser Andromaque
pendant cinq actes en cet tat d'incertitude, parce qu'il sait que
cette incertitude est toute la pice, parce qu'il sait aussi que, des
mouvements divers d'une me presse entre deux devoirs, il saura faire
toute une pice, et que c'est son art mme.--Que Voltaire est plus
prudent! Ce n'est qu'aprs trois actes qu'il mettra Mrope dans
cette situation. Le reste sera incidents, mprises invraisemblables,
complication trange, bizarre (et intressante du reste) de menus faits,
de pripties et de coups de thtre qui supposent une combinaison bien
extraordinaire de circonstances et une bonne volont un peu forte du
parterre.--La _convention_ propre au mlodrame, c'est la navet du
spectateur.

_Zare_, c'est _Othello_ avec beaucoup de _Mithridate_; mais tirer de
la jalousie seule cinq actes de tragdie, pour Voltaire ce n'est pas du
thtre. Que Zare ait perdu son frre, ait perdu son pre, et retrouve
son pre et retrouve son frre et qu'il y ait reconnaissance et qu'il
y ait mprise; voil du thtre! Pendant le temps que prennent ces
choses, on n'est pas forc d'avoir du gnie.

_Alzire_ c'est _Polyeucte_, un Polyeucte d'Ambigu. Que Polyeucte ait
pous une fille recherche autrefois par Svre, et que Svre revienne
tout-puissant, voil une situation piquante, comme dit Voltaire. Mais
elle n'est pas assez piquante. Il y faut plus de complication. Supposez
que Polyeucte ait un pre qui a t sauv jadis par Svre. Supposez que
Svre ait t perscut par Polyeucte. Supposez que Polyeucte ignore
que son pre a t sauv jadis par Svre. Supposez que Svre ignore
que Polyeucte est le fils de l'homme qu'il a sauv. Vous avez le point
de dpart d'_Alzire_ et vous voyez combien de mprises et de brusques
rvlations et de beaux coups de thtre vous pouvez attendre.--Quant 
Pauline entre Polyeucte et Svre, c'est chose moins importante et qui
pourra tre considrablement abrge, et qui le sera; n'en faites aucun
doute. Par exemple, Alzire demandera  Guzman la grce de Zamore,
c'est--dire  l'homme qui l'aime la grce de l'homme qu'elle aime. Main
elle n'osera pas le faire longuement. Trois phrases, une rticence, et
c'est fini. Et quand elle se retrouve avec sa confidente, elle dira:
J'assassinais Zamore en demandant sa vie! Mais voil prcisment la
scne qu'il fallait faire! Elle est contenue dans ce vers. Il fallait
tout un long combat o Alzire, s'avanant, reculant, revenant par
dtours, tirant parti de l'amour qu'elle inspire en tremblant de rvler
celui qu'elle ressent, compromettant Zamore en le dfendant trop, et
vite, quand elle s'en aperoit, se faisant douce  Guzman pour regagner
le terrain perdu; laissant voir au spectateur ses sentiments vrais sous
les volutions tantt habiles, tantt moins adroites de sa stratgie
pieuse, nous donnt tout un tableau riche et vari des agitations de
son coeur.--Seulement, cela, c'et t du Racine. Voltaire ne peut
qu'indiquer d'un mot ce dont Racine fait tout un acte. Ce vers de tout
 l'heure, c'est une note de critique intelligent au bas d'une page de
Racine.

_Irne_ c'est le _Cid_; mais, comme dans _Mrope_, Voltaire n'aborde la
vritable tragdie qu'au troisime acte. Figurez-vous un _Cid_ qui, au
lieu d'un acte de prologue, en aurait deux et demi. Les deux amants
spars par un crime ne sont spars par ce crime qu' la fin du
troisime acte. Et ces deux amants, Corneille, navement, les fait se
parier sans cesse, sachant que le drame est dans ce qu'ils pourront se
dire, et se taire; Voltaire, prudemment, les empche le plus possible
de se parler. Le spectateur ne demande qu' les voir l'un en face de
l'autre, et il ne les voit jamais que sparment.

L'impuissance psychologique clate, en ce thtre, dans la composition
et la contexture de tous les ouvrages. Les plus brillants, comme
_Tancrde,_ sont fonds, non sur l'analyse des sentiments de l'me
humaine, mais sur une mprise initiale que tous les personnages font des
efforts inous pour prolonger. Les hros de Voltaire sont des hommes
chargs par lui de ne se point connatre contre toute apparence, et de
retarder de toutes leurs forces pendant quatre ou cinq actes le moment
de la reconnaissance. Ils y mettent un zle admirable.--Ces tragdies
sont tellement des mlodrames qu'elles commencent dj  tre des
vaudevilles. On sait qu'entre le mlodrame moderne et le vaudeville, il
n'y a aucune diffrence de fond. L'un ont fond sur une ou plusieurs
mprises, l'autre sur un ou plusieurs quiproquos. Et la mprise n'est
qu'un quiproquo triste et le quiproquo qu'une mprise gaie, et les
personnages du mlodrame doivent se prter complaisamment  la mprise,
et les personnages du vaudeville s'ajuster de leur mieux au quiproquo.
Les tragdies de Voltaire ont dj trs nettement ce caractre. Combien
le chemin est troit en mme temps que sinueux, que doit suivre
docilement Mrope, sans faire un pas  droite ou  gauche, pour en
arriver  lever le poignard sur la tte de son fils avec un reste de
vraisemblance; on ne l'imagine pas si l'on n'a point le texte sous les
yeux. C'est ce que les auteurs de petits thtres appellent filer le
quiproquo. Il y avait dj quelque chose de cela dans _don Sanche
d'Aragon_. Voltaire est un lve de ce Corneille infrieur  lui-mme
qui a mis beaucoup de comdie d'intrigue dans un grand nombre de ses
tragdies.

L'esprit qui rgne dans ces ouvrages d'imitation, et qui en a fait en
partie le mrite aux yeux des contemporains et qui, pour nous, est au
moins important  considrer en ce qu'il marque fortement la distance
entre le XVIIIe sicle et le XVIIe, c'est un esprit de compassion, de
mnagement pour les nerfs et la sensibilit des spectateurs. C'est un
esprit, et je ne dis que la mme chose en d'autres termes, d'optimisme
relatif, qui porte Voltaire  ne pas prsenter les hros tragiques ni
comme trop pouvantables, ni comme trop malheureux. Il adoucit trs
philosophiquement, et comme il convient en un sicle de lumires,
l'pre et rude tragdie antique, accepte le plus souvent par Corneille,
et que Racine, quoi qu'en pense Voltaire, n'a nullement (ce serait
peut-tre le contraire) amollie et nerve.--La tragdie tait un
spectacle de terreur et de piti fait pour intresser, avant tout; mais
aussi, un peu, pour faire rflchir l'homme sur l'affreuse misre de sa
condition, sur tous les crimes et malheurs que, soit l'immense hasard
o il est jet, soit les redoutables forces aveugles, dsordonnes et
folles qu'il porte en son coeur, peuvent lui faire commettre, ou
subir. A ce compte on sait si Eschyle, Sophocle, Euripide, Shakspeare,
Corneille souvent, Racine toujours, entendent bien ce que c'est qu'une,
tragdie.--Voltaire l'entend aussi; mais il aime  adoucir les choses.
L'picurien reparat ici. Voltaire n'a rien de froce. Il n'est pas
Crbillon le barbare. Il veut que les grands crimes soient commis,
puisqu'il en faut dans les tragdies; mais il aime qu'ils soient commis
par mgarde. Il a pleur bien des fois (on le voit par une dizaine
de passages de ses dissertations et de ses lettres) sur cette pauvre
Athalie si mchamment mise  mort par Joad. Il s'tonne que Joad ne
laisse pas Eliacin s'en aller avec Athalie et devenir son fils adoptif;
ce qui arrangerait tout. Voyez-vous l'homme qui ne se reprsente pas les
grandes passions furieuses et absorbantes, ambition ou fanatisme, et
qui, partant, ne se fait pas une ide vraie de la tragdie.

Aussi, quand il en fait une, il tempre et il biaise. Smiramis sera
tue par son fils, mais par mprise, et  cause de l'obscurit qui rgne
dans ce maudit caveau. C'est Assur qu'Arsace croyait tuer. Il pourra se
consoler.--Clytemnestre sera tue par Oreste, mais dans la confusion
d'une mle; c'est Egisthe qu'Oreste cherchait de son poignard. Il
pourra s'excuser auprs des Furies. Notez qu'il n'a tu Egisthe lui-mme
que parce qu'Egisthe voulait le faire mourir. Il tait dans son droit;
il faut qu'il soit dans son droit. Voil la tragdie philosophique.

Cela est curieux en soi, et ensuite en ce qu'il contribue  expliquer la
dernire manire de Voltaire tragique, ou plutt une manire que, sans
abandonner l'autre, Voltaire a prise souvent vers la fin de sa carrire.
--Reconnaissons que, vers la fin, assez souvent, Voltaire n'imite plus.
Il invente. Il imagine des romans philosophiques vertueux, auxquels
il donne le nom de tragdie. Ce sont l'_Orphelin de la Chine_, les
_Scythes_, et les _Gubres_, et les _Lois de Mnos_. Ce sont des
histoires attendrissantes, destines  faire aimer la justice,
l'humanit et la tolrance, racontes trs lentement, sous forme de
dialogue, en vers. Au fond, ce sont des _Blisares_. Le mlodrame s'est
dgag peu  peu de la tragdie et maintenant se prsente  l'tat pur.
Il s'insinuait prcdemment, dans une carapace de tragdie classique;
en gardait les formes extrieures; sous cette enveloppe multipliait
les complications et les rouages, et faisait du tout une tragdie 
quiproquos. Maintenant il se montre  nu, simple histoire difiante et
un peu fade, propre  inspirer  ceux qui la liront un peu de vertu
bourgeoise, et n'est plus qu'un roman-feuilleton. L'alexandrin seul
reste encore comme marque traditionnelle d'une vieille maison.

Cette transformation de la manire dramatique de Voltaire est due 
deux causes. D'abord elle est, comme je viens de dire, une volution
naturelle: le mlodrame a pris conscience de lui-mme, a grandi, et a
bris sa chrysalide; ensuite Voltaire a suivi son temps. Autour du lui
le mlodrame, tout franc, et sans mlange de vieille tragdie, s'est
produit et dvelopp, avec La Chausse, plus tard avec Diderot et avec
Sedaine. Voltaire a d'abord raill ce genre de tout son coeur; puis,
aprs deux ou trois variations successives, n'aimant pas  tre en
minorit, il s'est habitu  ce genre et a fait des comdies sur ce
modle; et enfin il en arrive  y plier sa tragdie elle-mme. Remarquez
que dans sa correspondance,  deux ou trois reprises, il finit par
donner  ses _Scythes_ leur vritable nom; guri de ses vieilles
rpugnances, il les appelle _un drame_; et il a raison. Au fond sa
tragdie n'avait jamais t autre chose; seulement il a mis cinquante
ans  s'en apercevoir.

Ces pices, comme tous les ouvrages d'imitation, sont crites dans une
langue qui n'est ni mauvaise ni bonne, qui est indiffrente. C'est une
langue de convention. Elle n'est pas plus de Voltaire que de Du Belloy;
elle est de ceux qui font des tragdies en 1750.--Il est tonnant,
mme,  quel point elle ne rappelle aucunement la langue de Voltaire.
Elle n'est pas vive, elle n'est pas alerte, elle n'est pas serre, elle
n'est pas varie de ton. Elle est extrmement uniforme. Une noblesse
banale continue, et une lgance facile, implacable, voil ce qu'elle
nous prsente. L'ennui qu'inspirent les tragdies de Voltaire vient
surtout de l. On souhaite passionnment, en les lisant, de rencontrer
une de ces ngligences involontaires de Corneille, ou un de ces
prosasmes voulus de Racine, que Voltaire lui reproche. On souhaite un
cart au moins, ou une faute de got. On ne trouve, pour se divertir un
peu, que quelques rimes faibles, nombre de chevilles, et quelquefois la
fausse noblesse ordinaire tournant dcidment  l'emphase, ce qui amuse
un instant.--Disons aussi qu'on peut rencontrer deux ou trois tirades
vritablement loquentes. Celle de Luzignan dans _Zare_ est clbre.
Elle est justement clbre. Voltaire est incapable de posie; il n'est
pas incapable d'loquence. Il y en a quelquefois dans la _Henriade_; il
y en a quelquefois dans les _Discours sur l'homme_, qui sont dcidment
ce que Voltaire a fait de mieux en vers. Voltaire est capable de
s'prendre d'une ide gnrale jusqu' l'exprimer avec vigueur, avec
ardeur, ce qui donne le mouvement  son style, et avec clat. Les
tragdies de Voltaire sont des mlodrames entrecoups de Discours sur
l'homme; on en peut dtacher d'assez belles dissertations, comme celle
d'_Alzire_ sur la tolrance. C'est butin tout prt pour les _morceaux
choisis_; et c'est bien le pch de Voltaire, d'avoir, dans ses oeuvres
d'art, travaill pour les morceaux choisis, et peut-tre avec intention.

On a flicit Voltaire d'avoir agrandi la gographie thtrale,
c'est--dire d'avoir pris ses sujets en dehors de l'antiquit, et,
indistinctement, dans tous les temps et tous les lieux, moyen ge, temps
modernes, Europe, Asie, Afrique, Amrique, Extrme Orient, etc.--Puis on
le lui a reproch, en faisant remarquer combien ses Assyriens, Scythes,
Gubres, Chinois et chevaliers du moyen ge ressemblent  des Franais
du XVIIIe sicle, et que, par consquent, ce grand progrs est bien
illusoire. C'est la couleur locale qu'il fallait donner au thtre
si l'on faisait tant que d'y introduire tantt des turcs et tantt des
mandarins.--Le reproche fait  Voltaire d'avoir manqu de couleur locale
me touche infiniment peu. Il n'y aura jamais au thtre de couleur
locale. On appelle couleur locale ce qui distingue tellement une nation
de celle dont je suis, que je ne le comprends pas, que je n'arrive 
le comprendre qu'aprs mille patients efforts. Par dfinition cela est
impossible  mettre au thtre,--ou, si on l'y met, sera perdu, ne
pouvant pas tre compris vite,--ou, si on l'explique longuement, fera
du drame la plus ennuyeuse des confrences. En d'autres termes, 
quelque point de vue qu'on se place, il n'en faut point. S'il est vrai
qu'un Japonais insult s'ouvre le ventre pour venger son injure,  voir
cela en scne je ne serai point touch, n'y comprenant rien; ou si on me
renseigne par un cours sur les moeurs japonaises, je m'ennuierai.--Si
Joad m'intresse, au contraire, c'est que (sauf quelques dtails trs
rapidement jets, et qui, dans cette mesure, piquent ma curiosit, et
me dpaysent juste assez pour m'amuser) Joad n'est pas un prtre juif,
formellement, exclusivement; c'est un prtre chef de parti, comme moi,
homme du XVIIe sicle, sortant du XVIe, j'en connais vingt. Voil la
mesure.

Il n'y a donc pas  en vouloir  Voltaire de n'avoir point fait des
Assyriens vraiment Assyriens et des Chinois vraiment Chinois.

Mais,  ce compte, a-t-il donc en tort de sortir du domaine consacr de
l'antiquit?--Je dis encore non. La vraie couleur locale n'est pas chose
de thtre; mais dpayser un peu le spectateur, sans prtendre  plus,
je l'ai dit, cela n'est point mauvais. Cela le rveille, le dispose
bien, fait qu'il ouvre les yeux, condition ncessaire pour bien couter,
_localise_ son attention; rien de plus; mais c'est la fixer. Racine sait
bien ce qu'il fait en nous parlant du labyrinthe au dbut de _Phdre_,
du srail au dbut de _Bajazet_, de l'Euripe au dbut d'_Iphignie_,
et du Temple au dbut d'_Athalie_. Pass le premier acte, sa tragdie
pourrait,  bien peu prs, se passer  Paris: c'est l'histoire d'une
femme amoureuse ou d'un prtre conspirateur; on n'a pas besoin de savoir
l'histoire ou la gographie pour la suivre; mais l'impression premire
tait utile.--Voltaire, avec moins de talent, a fait de mme, et il a
eu raison. De vraie couleur locale il n'en a point mis; le minimum, je
dirai presque la petite illusion ncessaire, ou agrable, de couleur
locale, il l'a donne.

Il l'a rendue plutt, et c'est l son mrite. Rappelez-vous que, de son
temps, on tait, sur ce point, en arrire de _Bajazet_, et de Corneille.
On n'osait plus s'carter de l'antiquit grecque et latine: C'est au
thtre anglais que je dois la hardiesse que j'ai eue de mettre sur
la scne les noms de nos rois et des anciennes familles du
royaume.--L'auteur de _Manlius_ prit son sujet de la _Venise sauve_,
d'Otway. Remarquez le prjug qui a forc l'auteur franais  dguiser
sous des noms romains une aventure connue, que l'Anglais a traite
naturellement sous des noms vritables... Cela seul en France et fait
tomber sa pice.--Voltaire n'a point largi le domaine tragique, il a
tout simplement vari les sujets; il n'a point, et pour bonne cause,
invent la couleur locale, mais il a affranchi le thtre de la
routine grco-romaine. C'tait un progrs, en ce sens que c'tait une
excitation. Ce n'tait point ouvrir une source; mais c'tait stimuler
l'attention du public, l'imagination des auteurs. De l, bien plus que
de Shakspeare, est venu plus tard le thtre romantique. Les drames
romantiques de 1830 sont des tragdies de Voltaire enlumines de
mtaphores. Et si ce n'est pas un trs grand service rendu  la
littrature franaise d'avoir, en revenant  _Don Sanche_, conduit 
_Hernani_, c'en est un de n'en tre pas rest a _Manlius_.

Les comdies de Voltaire ressemblent  ses tragdies de la dernire
manire, et peuvent tre un des chemins qui l'y ont amen. Ce sont de
petits contes moraux, ou de petites nouvelles sentimentales. Un roman
cont lentement et solennellement, en dialogue, en alexandrins, c'est,
le plus souvent, une tragdie de Voltaire; un conte dduit lentement, en
dialogue, en vers de dix syllabes, une comdie du Voltaire n'est jamais
autre chose. Pour faire lire et un peu goter les tragdies de Voltaire,
je dis quelquefois: Sachez les lire en prose. Abstraction faite du
vers, elles intressent. Je dirai des comdies: Lisez-les comme
des contes, prises ainsi, elles sont intressantes. Il n'y a nulle
psychologie, nulle peinture des caractres, et presque (et cela tonne)
nulle observation mme des petits travers et ridicules courants. Mais ce
sont de jolies petites histoires. La _Prude_ est un _conte_ charmant. La
suite et l'enchanement des scnes, les entres et les sorties, la forme
dialogue elle-mme, ce semble, sont un peu des gnes pour Voltaire, et
il court moins lestement que dans un conte proprement dit; mais le conte
est fait cependant, et il est agrable. La verve, l'invention facile de
petites aventures amusantes est l, comme par-dessous, un peu offusque
et refroidie; mais on la retrouve. On voudrait que cela ft racont,
tout simplement.

L'_Enfant prodigue_ est de mme, et aussi _Nanine_. Ce n'est jamais
dramatique, et ce n'est jamais _en scne_. On ne voit jamais les
forces diverses du petit drame former rouage, peser l'une sur l'autre,
s'engrener, et se froisser de plein contact. Dans un _Tartufe_ crit
par Voltaire, Tartufe serait hypocrite de son ct, et Orgon crdule
du sien. Ils ne se rencontreraient point. Dans un _Avare_ crit par
Voltaire, Harpagon srait avare en _a parte_, et _Frosine_ intrigante en
monologue. Ils ne se heurteraient gure.

Et, d'autre part, le relief manque; ce qui fait qu'une scne, mme  la
lire, s'arrange d'elle-mme pour le thtre et s'y ajuste, y est vue s'y
posant et s'y mouvant, a la vie scnique, en un mot, chose plus facile
 sentir qu' dfinir; cela fait dfaut  Voltaire bien plus dans ses
comdies que dans ses tragdies. Des contes, rien de plus; un conte
moiti sentimental, moiti satirique comme l'_Ecossaise_; un conte
sentimental et moral comme _Nanine_, sorte d'_Ami Fritz_ plus
romanesque; un conte vertueux et attendrissant, dans le got de La
Chausse, comme l'_Enfant prodigue_, mais toujours des contes, o le
_fait_, d'une part, l'_intention morale_, de l'autre, font l'intrt.
Mais en matire de comdie ce sont justement ces deux choses-l qui sont
d'un intrt mdiocre.--C'est dans son thtre comique que l'impuissance
psychologique de Voltaire et son impuissance  crer des tres vivants
clatent le plus, sans doute parce que c'est dans le thtre comique que
les qualits ou de crateur ou d'observateur pntrant sont le fond de
l'art.

Toutes les grandes formes de l'art, Voltaire s'y est donc essay,
toujours avec un demi-succs, pour les mmes causes pour lesquelles il a
touch a toutes les grandes ides sans les approfondir. Il n'tait pas
capable de _dtachement_; et c'est l'honneur des grands artistes que la
mme vertu leur soit essentielle et ncessaire qu'aux grands penseurs,
et c'est l'honneur des grands penseurs que la mme vertu leur soit
essentielle et ncessaire qu'aux grands artistes. Aux uns comme aux
autres, avec une personnalit puissante et exceptionnelle, il faut la
facult de sortir de soi. Aux grands penseurs il faut la puissance de
s'prendre des ides et de les aimer pour elles-mmes sans considration
de ce qu'elles peuvent avoir d'utile ou de nuisible  notre parti ou
notre fortune;--aux grands artistes il faut la connaissance de l'homme,
qui ne s'acquiert qu'en observant les autres avec impartialit,
dtachement trs difficile; ou en s'observant soi-mme sans
complaisance, dtachement plus rare encore;--et il leur faut
la sensibilit vraie qui est piti de frre et non d'picurien
aristocrate;--et il leur faut l'imagination ardente qui est plein oubli
de soi-mme et ravissement  la poursuite du beau. C'est cette puissance
de s'arracher  soi qui a toujours manqu  Voltaire, soit comme
penseur, soit comme pote, et c'est pour cela qu'il n'a atteint les
sommets d'aucun art, comme il n'a touch le fond de rien.--Et comme nous
avons vu qu'il a t conservateur sans les vertus conservatrices, diste
sans comprendre l'ide de Dieu, monarchiste sans entendre le principe
monarchique, et ainsi de suite; il a t pote, aussi, sans le fond et
la source vive de la posie. Du reste, priv de ces hautes facults
qui font l'homme suprieur, n'y ayant d'homme suprieur que celui qui
d'abord est suprieur  lui-mme, on peut encore tre un homme curieux,
intelligent et spirituel, ce qui suffit aux genres dits secondaires, et
c'est ce que Voltaire a t, et c'est dans ces genres qu'il a excell.



VI

SON ART DANS LES GENRES SECONDAIRES

Voltaire est agilit d'esprit, par soif et vritable besoin de
connatre. Parmi toutes ses petitesses, c'est sa noblesse et sa
distinction. Sans avoir le plein dvouement au vrai, il en a le got.
Quand ses passions ordinaires ne traversent et ne contrarient pas
celle-l, il est trs beau d'ardeur et d'imptuosit, et de patience
mme,  la recherche. Ses livres d'histoire lui font grand honneur. Ce
qu'ils ont qui les recommande le plus, c'est d'avoir t refaits chacun
dix fois. Les nouveaux renseignements, sans relche cherchs, sans
humeur accueillis, sans impatience enregistrs, trouvent indfiniment
leur place dans ces volumes. Voltaire aime cette enqute sur le monde,
qu'il s'est propose de trs bonne heure, comme sr d'une longue
existence et d'une inpuisable puissance du travail. Il la poursuit
toujours,  travers ses erreurs, ses colres et ses dsespoirs. C'est la
partie vraiment glorieuse de sa vie. On aime  croire qu'il s'y reposait
et s'y purait. A coup sr il s'y plaisait. Si l'_Essai sur les moeurs_
sent trop le pamphlet, et souvent inquite et parfois irrite, le _Sicle
de Louis XIV_ et _Charles XII_ et _Pierre le Grand_ sont des oeuvres de
conscience, d'exactitude et de grand talent.

Et sans doute, reprenant mes considrations gnrales, je pourrais bien
dire qu'ici encore la pntration de Voltaire a ses limites ordinaires;
que, si bien inform des choses de l'Europe moderne, le mouvement
gnral de l'histoire de l'Europe moderne lui chappe; que sa politique
est borne comme elle est peu gnreuse; que l'crasement des petits par
les colosses ayant pour rsultat dans l'avenir la pese, redoutable et
ruineuse pour tous, des colosses les uns sur les autres, il ne l'a pas
vu venir, ou s'y est rsign bien complaisamment, ou l'a souhait; que,
comme le pressentiment de l'avenir, le sentiment du pass parfois lui
fait dfaut; que l'me du XVIIe sicle franais, si prs de lui, 
savoir la grandeur morale, le haut idal et l'ardent patriotisme, est
chose dont il ne s'aperoit gure.--Mais j'aime mieux voir de quel soin
minutieux il poursuit le menu dtail instructif, le trait de moeurs
caractristique et curieux, de quel art aussi il fait revivre avec une
sympathie vraie ce sicle de ses prdcesseurs qu'il admire au moins
pour sa gloire littraire et artistique. Il n'y a de patriotisme, en
tout Voltaire, que dans le _Sicle de Louis XIV_; mais vraiment, ici, il
y en a.--Et, peut-tre on me dira que Voltaire est bien adroit, et
que le _Sicle de Louis XIV_ crit  Berlin tait une jolie parade 
l'adresse de ceux qui l'appelaient le Prussien, une rentre ventuelle
bien mnage, et un bon passeport de retour; mais j'aime mieux me
figurer l'homme qui a t Franais au moins en ceci que personne ne fut
jamais plus Parisien, sentant, une fois en sa vie, l'amour du pays lui
venir au coeur au moment o le sol natal lui manque; et, par le soin
qu'il prend de dresser un monument  l'honneur de sa patrie, se
consolant, ou se chtiant, de l'avoir quitte.

On lira toujours les livres d'histoire de Voltaire, parce que la qualit
matresse de l'historien, comme l'a dit Thiers, c'est l'intelligence, et
que--sauf cette intelligence gnrale, tendue, pntrante, qui saisit
les lois d'existence et de dveloppement de l'humanit, qui est celle
d'un Montesquieu, et qui suppose l'esprit philosophique--Voltaire a
toutes les lumires, toutes les agilits, toutes les adresses, et toutes
les prudences et tous les scrupules de l'intelligence.--On les lira
toujours, parce que le mrite essentiel de l'histoire est la clart, et
que Voltaire est souverainement clair et limpide.--On saura toujours
que le tableau de l'Europe depuis le XVe sicle dans l'_Essai sur les
moeurs_ est un chef-d'oeuvre, et que les _rcits_ du _Sicle de Louis
XIV_ et de _Charles XII_ sont incomparables de vivacit, de verve et de
lumire.

On reprochera toujours  ces livres d'tre insuffisamment composs. Sauf
_Charles XII_, parce que _Charles XII_ est un pur rcit, ces ouvrages ne
sont jamais construits, amnags et ramasss autour d'une ide centrale
qui les commande et les soutienne. Ils commencent, finissent, et
recommencent. On l'a dit du _Sicle_; on ne l'a pas dit assez
de l'_Essai_, si admirable par endroits. L'_Essai_ est souvent
indfinissable. Est-ce de la philosophie de l'histoire? Est-ce
de l'histoire anecdotique? C'est de la philosophie de l'histoire
intermittente, et de l'histoire sautillante et saccade. C'est une tude
sur l'esprit et les moeurs qui s'oublie elle-mme  chaque instant, et
laisse la place  l'histoire proprement dite, incomplte du reste, ou
au dsordre tumultueux des petits faits amusants et des anecdotes
satiriques. A tout prendre, c'est un joli chaos. Le livre ferm,
cherchez  en retrouver ou rtablir la ligne gnrale et le dessin.

C'est le dfaut suprme de Voltaire, comme aussi de tout son sicle.
Jusqu' Rousseau et Buffon, ce qu'on voit qui a t perdu dans les
choses de lettres, c'est le sentiment du rythme. Les ouvrages ne sont
plus harmonieux. L'_Esprit des Lois_ ne l'est pas. Les ouvrages de
Diderot ne le sont jamais. Les romans du XVIIIe sicle sont invertbrs.
Les livres de ces hommes sont sans rythme, leur art est sans loi
secrte, leurs oeuvres ne sont pas des concerts, parce que leurs penses
sont toujours un peu des aventures. Ils n'ont pas de juste ordonnance
dans leurs crits, parce que, si intelligents qu'ils soient, ils sont
toujours un peu dsquilibrs.

La curiosit est une muse, la coquetterie en est une autre. On devrait
les grouper toutes deux autour du mdaillon de Voltaire. Voltaire est un
ternel dsir de plaire parce qu'il est un insatiable besoin de jouir;
et au souci de plaire il a donn tout ce qu'il ne donnait pas  la
curiosit, et la coquetterie a fait la moiti de son talent, a fait mme
son talent le plus original, le plus pur et le plus sincre. Ici les
choses sont  l'inverse de ce que nous avons vu jusqu'ici: son gosme,
la tyrannie que le _moi_ exerce sur lui ne limite plus son talent; elle
le sert. Car si le dtachement est une condition du grand art, la forte
attache  soi-mme est une condition du petit; ou plutt les hommes
ont eu l'instinct et ont pris l'habitude d'appeler grand art celui
qui suppose et qui exige le dtachement, et art infrieur, ou genres
secondaires, ceux qui permettent  l'auteur de ne pas cesser de songer
 soi. C'est dans ces genres que Voltaire a eu tout son jeu et tout son
succs. Il a t excellent et charmant en tout ouvrage o il faisait
les honneurs de sa propre personne, divinement accommode. Le conte en
prose, la nouvelle en vers, le billet en vers, la lettre en prose, ou en
prose et vers, sont vraiment son domaine, son domaine au sens prcis
du mot, sa maison pare et brillante, o il vous reoit avec mille
grces.--Qu'est-ce qu'un conte pour Voltaire? Une causerie o le
principal personnage est l'auteur, une anecdote bien dite par le matre
de maison accoud  sa chemine, et o ce qui intresse ce n'est ni
le hros ni l'aventure, mais les rflexions, les digressions, les
intentions et les malices. On sait que Voltaire n'aime pas les romans
anglais, ni en gnral les romans. Cela est bien naturel. Un vrai
romancier est un tre assez singulier qui rencontre un homme dans la
rue, s'intresse  sa faon de marcher et le suit toute sa vie, pour
raconter aux autres ce qu'tait cet homme et quelle tait sa manire de
penser et de sentir. Voltaire n'a point un tel got d'observateur. Ce
qu'il aime c'est le conte ou la nouvelle servant d'un cadre agrable 
une pense satirique ou malicieuse de M. de Voltaire.

Ainsi ne lui ferai-je point ce reproche que les personnages de ses
petites histoires n'existent pas plus, existent moins encore, que ceux
de ses tragdies ou comdies. Il le sait bien, et qu'il n'a pas fait de
vrais romans, ni cr de caractres, non pas mme mitoyens, comme
celui d'un Gil Blas. Un roman de Voltaire est une ide de Voltaire se
promenant  travers des aventures divertissantes destines  lui servir
et d'illustrations et de preuves. C'est un article du _Dictionnaire
philosophique_ cont, au lieu d'tre dduit, par Voltaire.--Et c'est
pour cela qu'il est exquis; c'est Voltaire lui-mme, mais moins pre et
moins irascible, au moins dans la forme, qui s'arrange et s'attife, et
se compose une physionomie et un sourire, et glisse ses pigrammes,
au lieu d'assner ses violences, avec un joli geste, adroitement,
nonchalant, de la main. Quand on ferme un de ces petits livres, on
n'a vcu ni avec Zadig, ni avec Candide, mais avec Voltaire, dans une
demi-intimit trs piquante, qui a quelque chose d'accueillant, de
gracieux et d'inquitant.

Ses billets et ses lettres sont de mme. Voyez comme c'est bien la
coquetterie qui est la rgion moyenne o Voltaire se trouve le plus 
l'aise. Dans l'attaque il est grossier, et ses pigrammes sont bien
loin de valoir ses madrigaux. Rien ne dgote plus que ses factums
de poissarde contre les Desfontaines, les Frron, les Nonotte, les
Pompignan mme et les Maupertuis. On a beaucoup trop dit que la haine
l'a bien servi; et je plains un peu ceux qui prennent dans celle partie
des papiers de Voltaire l'ide qu'ils se font de l'esprit.--Et d'autre
part l'amour, l'amiti l'inspirent assez mal. Il y est froid, bref,
ou hyperbolique. Il n'a pas le ton.--Et encore la louange dcide,
dchane et  corps perdu lui sied trs peu. Frdric et Catherine ne
peuvent s'empcher de lui dire: Laissez-nous donc tranquilles avec vos
ternels Salomon et Smiramis.--Mais ses simples amabilits sont
ravissantes. Quand il a  faire sa cour  une grande dame,  un grand
seigneur, ou  Dalembert; quand il a  obtenir quelque chose, ou 
rappeler quelqu'un au souvenir de lui, ou  se faire pardonner, ou  se
faire aimer un peu et un peu craindre, ou  mnager et circonvenir une
jeune gloire qui perce, il a des ressources infinies de sduction, de
finesse, de dlicatesse mme, de bonne humeur, de malice qui se montre
juste assez pour qu'on voie qu'elle se cache. C'est l qu'il a mis tout
son esprit, qui fut le plus prompt, le plus clatant, le plus souple
aussi et le plus sr de lui qui ft jamais. C'est un dlice que la
premire lettre  Rousseau (avant toute brouille) sur le discours des
_Lettres et des arts_. Jamais on n'a contredit avec tant de bonne grce,
lou avec plus de malignit badine, et salu avec plus de correction
 la fois digne, sympathique et impertinente. On sent l, qui se
dissimule, rentre au moment qu'elle sort, et ne laisse luire qu'un
clair, une pe souple, tincelante et effile,  poigne de nacre.--
Sa lettre  l'abb Trublet entrant  l'Acadmie est une petite merveille
de gentillesse narquoise, d'espiglerie lgante et fine, qui n'oublie
rien, pardonne tout et force, quoi qu'on en ait,  pardonner et oublier.
On croit voir des mains de fe lgres, adroites et fortes, roulant un
enfant dans un rseau de soies chatoyantes et solides, en le caressant.

Ce sont l ses prestiges et ses merveilles. Il a enchant bien des
hommes qui ne l'estimaient gure. Il a t miraculeux dans l'usage des
dons secondaires de l'esprit. Une suprme adresse lui a manqu, qui et
t de se restreindre  ces genres qui ne demandent que le talent
adroit et spirituel. Les _Discours sur l'homme_; un _Dictionnaire
philosophique_ moins prtentieux, et ne touchant point aux grandes
questions; les _Contes et nouvelles_; de petits vers inimitables; cinq
ou six bons livres d'histoire sans prtendue philosophie de l'histoire;
un peu de science intelligemment vulgarise; des conseils de bon sens 
des contemporains sur l'quit, l'humanit et la tolrance: il aurait
pu se borner  cela, et il et t ce qu'il est, le plus grand des
Fontenelle, sans prter  la critique, parfois au ridicule, parfois  un
peu de mpris.--Il s'est un peu tromp sur lui-mme. Il faut bien, sans
doute, que l'intelligence elle-mme nous soit un instrument d'erreur
parmi tous les autres; elle nous trompe en se trompant sur elle: parce
qu'elle comprend tout, elle se croit cratrice en toutes choses. Il n'y
a gure de critique qui n'ait un moment, si court qu'on voudra, o il se
croit capable de faire, et mieux, les oeuvres dont il voit si net les
qualits et les dfauts. Il n'y a gure d'explicateur de la pense des
autres, qui ne s'estime lui-mme, l'espace d'un instant, un trs grand
penseur. C'est l'erreur, prcisment, de Voltaire, je dis la plus noble,
la plus gnreuse, et fort honorable, de ses erreurs, celle ou ses
passions n'ont point eu de part.



VII

Voltaire a eu la plus grande fortune littraire, avant et aprs sa mort,
qu'on ait jamais vue. De son temps il a t pris pour le plus grand
pote de toute l'Europe, ce qui, chose tonnante, trs heureuse pour
lui, tait vrai. Sans tre tenu, ce me semble, pour le plus grand
philosophe, il a t trouv trs profond et trs hardi par la plupart.
Il a t assez habile pour tre mme populaire, un peu grce  ses
mfaits, un peu grce  ses bienfaits. Il est mort charg de gloire, ce
qui laisse dans l'indcision, puisqu'il l'a assez mrite pour qu'on
sache gr au dieux de la lui avoir donne, et assez surprise pour qu'on
les en accuse. Il a eu un rare bonheur, qui est que le rve qu'il a
conu pour l'humanit a t ralis pour lui. Il a rv pour les hommes
une flicit toute matrielle, longue vie, bonne sant, aisance,
lectures amusantes, bon thtre et gouvernements tyranniques et
fastueux. Il a joui  peu prs de tout cela; et s'en est all  propos
pour lui, comme il tait venu.--Il a eu plus qu'il ne souhaitait  ses
semblables: il a t heureux aprs sa mort. Une rvolution faite en
opposition absolue avec celles de ses ides qui lui taient les plus
chres n'a pas nui  sa gloire, et, je ne sais trop pourquoi, l'a
augmente. Il s'est trouv que de toute cette rvolution, dmocratique,
antilittraire, antiartistique et antifinancire, qu'ils ont plus subie
que faite, ce que les Franais, en dfinitive, ont le plus aim, c'est
qu'elle tait irrligieuse, et Voltaire tait irrligieux, et il est
sorti triomphant d'une rvolution qu'il et dteste.--Une rvolution
littraire faite, non plus seulement en dehors de lui, mais contre lui,
l'a servi encore. Les Romantiques, en leur ardeur inconsidre et un peu
ignorante, ont attaqu la littrature classique franaise, et Voltaire,
qui en tait l'hritier un peu indigne, s'en est trouv le reprsentant
le plus soutenu, le plus rappel, le plus acclam, parce qu'il en tait
le plus rcent; et les excs du Romantisme se sont, pendant longtemps,
tourns au profit de Voltaire, plus que de Racine. Et ainsi Voltaire
a travers toute la priode de la Restauration et du gouvernement de
Juillet, et mme du second Empire, comme au milieu d'une conspiration
en sa faveur. Certaines petites causes ne sont pas sans une grande
importance en cette affaire. Voltaire n'avait qu' moiti raison quand
il disait spirituellement, songeant  tout son fatras:

  ..... on ne va pas sur Pgase mont
  Avec si gros bagage  la postrit.

Toutes les masses sont imposantes, et combien de critiques, en un
pays o l'on se dispense souvent de lire par admirer, se sont cris,
quelques volumes lus: Et il y en a encore cinquante! Il y en a toujours
encore cinquante! Que d'ides remues! Que de savoir! Que de recherches!
Que de questions souleves, et rsolues!--Il en faut rabattre. Quand
on a lu vraiment tout Voltaire, on sait qu'il y a relativement peu
d'ides et peu de questions dans cette encyclopdie. Il y en a plus dans
Diderot et beaucoup dans Sainte-Beuve. Voltaire est l'homme qui s'est
le plus rpt. Il n'est gure de livre de philosophie, de critique
religieuse, d'histoire religieuse surtout, de critique littraire mme,
qu'il n'ait fait dix fois, sous diffrents titres,--et on les retrouve
ensuite dans sa Correspondance. Il a mme certaines plaisanteries qui
lui sont chres, qu'on retrouverait chacune une centaine de fois dans
ses oeuvres en faisant un bon index. C'tait simplement un homme trs
instruit, se tenant au courant, bien renseign, qui rflchissait trs
vite, qui a vcu longtemps, et qui crivait deux pages par jour, ce qui
est trs considrable, non pas stupfiant. Mais toute cette bibliothque
en impose.

Bien des critiques, aussi, sans s'en rendre compte, lui ont su gr
d'avoir t un si grand personnage. Il est rare qu'un homme de lettres
devienne riche, grand propritaire, grand chtelain et un peu prince.
Qu'un sans plus, o  bien peu prs, soit devenu tout cela, cela ne
laisse pas de flatter l'esprit de corps, et dans ce beau mot de royaut
intellectuelle de Voltaire il n'est pas impossible que le souvenir de
ses trois ou quatre chteaux et de ses quatre ou cinq millions soit
entr pour quelque chose.

Voil de petites explications d'une immense gloire. Il y en a de plus
grandes. Il est beaucoup plus rare qu'on ne croit que les grands hommes
de lettres soient l'expression du pays dont ils sont, et reprsentent
brillamment l'esprit de leur nation. Ni Corneille, ni Bossuet, ni
Pascal, ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni Lamartine, ne me
donnent l'ide, mme agrandie, embellie, pure, du Franais, tel que je
le vois et le connais. Ce qu'ils reprsentent, c'est chacun un ct de
l'esprit franais, une des qualits intellectuelles de cette race,
comme choisie, et porte par eux  son point d'excellence, ce qui
fait prcisment que, tant  cause du choix exclusif qu' cause de
la supriorit, ils ne nous ressemblent gure. Voltaire, lui, nous
ressemble. L'esprit moyen de la France est en lui. Un homme plus
spirituel qu'intelligent et beaucoup plus intelligent qu'artiste, c'est
un Franais. Un homme de grand bon sens pratique, de grande promptitude
de repartie, de jeu de plume brillant et vif, et qui se contredit
abominablement quand il se hausse aux grandes questions, c'est un
Franais. Un homme impatient des jougs lgers et s'accommodant des
plus lourds, c'est un Franais. Un homme qui se croit pote, qui est
conservateur de toute son me, et qui en littrature et en art, est
troitement attach  la tradition, pourvu qu'il ait le plaisir d'tre
irrespectueux, c'est un Franais.--Voltaire est lger, dcisif et
batailleur: c'est un Franais. Il est sincre, d'esprit du moins,
et parmi tous ses dfauts n'a ni celui de la pdanterie ni celui du
charlatanisme: c'est un Franais. Il est  peu prs incapable de
mtaphysique et de posie: c'est un Franais. Il est gracieux et
charmant en vers et en prose, et loquent quelquefois: c'est un
Franais. Il est radicalement incapable de comprendre l'ide de libert,
et ne sait qu'tre opprim avec malice, ou oppresseur avec dlices:
c'est un Franais. Il est despotiste dans l'me et attend tout progrs
de l'Etat, d'un sauveur intelligent: c'est un Franais. Il n'est pas
trs brave; et ceci n'est plus Franais, mais les Franais se sont
tellement reconnus en lui par ailleurs qu'ils lui ont pardonn ce
dfaut, en faveur des autres.

Ils lui ont tout pardonn, et s'en dtachent, maintenant encore, avec
peine. Que dis-je? Tel qu'il est, le monde l'aime encore. Ce qui avait
fini par lui faire tort, c'taient ses disciples. A force de ne pas lire
Voltaire et de l'adorer, certains en taient tellement devenus  ne
retenir de lui que les plus aveugles de ses colres, et les plus
troites de ses rancunes, et les plus grossires de ses facties, que le
prince des hommes d'esprit tait devenu le Dieu des imbciles. Mais ces
lves compromettants disparaissent. La gloire de Voltaire a longtemps,
mme aprs sa mort, ressembl  une popularit. Il sort,  prsent, de
la popularit pour entrer dans la gloire. Il n'est plus nomm que
par les hommes instruits. Ceux-ci savent qu'il est trs grand par
sa curiosit ardente, insatiable et souvent heureuse, par la langue
excellente de clart, de vivacit et de joli tour qu'il a parle, par sa
grce inimitable  conter sobrement et spirituellement. Ils savent qu'il
n'a pas cr un grand mouvement d'ides, qu'il n'a pas non plus une bien
grande influence sur l'histoire des lettres, n'ayant gure inspir que
la tragdie de Victor Hugo, moins le style, et la conception historique
de Victor Hugo, laquelle passe pour un peu troite. Mais ils savent
qu'on lira toujours un Voltaire en dix volumes qui est une merveille de
bonne humeur franaise, de fine satire franaise et d'esprit franais;
et que, chose abominable, mais vraie, parmi ceux mmes qui ne l'aiment
pas, il en est bien peu qui ne fissent le pacte de donner les qualits,
mme suprieures, de leur caractre, pour les qualits mme secondaires,
de son esprit.



DIDEROT



I

L'HOMME

Il arrive quelquefois que la littrature est l'expression de la socit.
Celle de Diderot est l'expression qui me semble la plus exacte de
la petite socit du XVIIIe sicle. Ce qu'on a dit de cette tte
allemande de Diderot m'tonne fort. Que Rousseau l'est bien davantage!
Diderot est minemment Franais, et Franais du centre, Franais de
Champagne ou de Bourgogne, Franais de la Seine ou de la Marne. Et
il est Franais de classe moyenne, excellemment. Montesquieu est le
parlementaire, Rousseau le plbien, Voltaire le grand bourgeois, riche,
somptueux et orgueilleux. Diderot est le petit bourgeois, le fils
d'artisan ais, qui a fait ses tudes en province, qui s'est mari
pauvrement, se pousse dans le monde par le travail, vit toute sa vie
 un cinquime tage, toujours demi-ouvrier demi-monsieur, entre une
grande dame, impratrice parfois, qui le rend fou de joie en le traitant
bien, et sa femme, petite ouvrire, qui l'ennuie, et qu'il soigne trs,
affectueusement, cependant, quand elle est malade. Et il a tous les
caractres communs de cette classe intermdiaire. Il est vigoureux,
sanguin et un peu vulgaire. Il mange et boit largement, se crve
de mangeaille, comme lui dit une contemporaine, vide goulment des
bouteilles de champagne, a des indigestions terribles, et, trait 
noter, raconte ces choses avec complaisance.

Et il est laborieux comme un paysan, fournit sans interruption pendant
trente ans un travail  rendre idiot, a comme une fureur de labeur, ne
trouve jamais que sa tche soit assez lourde, crit pour lui, pour ses
amis, pour ses adversaires, pour les indiffrents, pour n'importe qui,
bcheron fier de sa force qui, l'arbre pliant, donne par jactance trois
coups de cogne de trop. Et il a une vulgarit ineffaable, qu'il
ne songe jamais mme  dissimuler. Il est bavard jusqu' l'extrme
ridicule, indiscret jusqu' la manie, parlant de lui sans cesse, se
mettant en avant, se faisant centre constamment, intervenant dans les
affaires des autres, arrangeant et examinant les querelles avec candeur,
conseiller implacable et mme sottement imprieux. Il ne faut pas que
Rousseau vive  la campagne: Il n'y a que le mchant qui vive seul.
Il ne faut pas que Rousseau fasse vivre sa belle-mre dans une maison
humide: Ah! Rousseau! une femme de quatre-vingts ans! Il ne faut pas
que Rousseau prive les mendiants de Paris des vingt sous par jour qu'il
leur donnait. Il faut que Rousseau accompagne Mme d'Epinay  Genve,
sinon il est un ingrat, et peut-tre pis. Qu'il l'accompagne  pied s'il
ne peut supporter la chaise! Il faut que Falconnet soit de l'avis de
Diderot sur Pline, l'Ancien, sur Polignotte et sur M. de la Rivire;
sinon les grands mots arrivent, les gros mots aussi. Il a l'amiti bien
encombrante et bien contraignante. C'est celle de nos hommes du peuple.
Leurs bons sentiments manquent de dlicatesse. Indlicat, Diderot l'est
 souhait. Le tact lui fait absolument dfaut. Certaine espiglerie
de jeunesse avec un moine  qui il extorque de l'argent sous promesse
d'entrer dans son ordre pourrait tre qualifie svrement. Il se
plat  la campagne, en ce Grand-Val qu'il aime tant,  des farces et
drleries de charretiers ivres; c'est dans cette mauvaise socit qu'il
s'panouit de tout son coeur; il lche devant des enfants des normits
de propos qui font pitiner la mre de famille, et il les rpte dans
sa correspondance; il donne  sa fille des leons de morale,  bonne
fin, mais d'une crudit extraordinaire, et, un peu inquiet, demande
ensuite  tous ses amis s'il n'a pas t un peu loin.

Avec cela, excellent homme, serviable, charitable, gnreux, probe et
large en affaires, homme de famille malgr ses matresses, aimant son
pre, sa mre, sa soeur, sa fille, sa femme mme, je ne puis pas dire
de tout son coeur, mais d'une forte et chaude affection, parlant, en
particulier, de son pre, en des termes qui font qu'on adore, un bon
moment, son pre et lui.--Moralit faible, dlicatesse nulle, penchants
grossiers, vulgarit, bon premier mouvement du coeur, bons instincts,
plutt que vraies qualits domestiques, acharnement dans le travail,
honntet, rectitude et sincrit, mais lourdeur de main dans les
relations sociales, voil bien notre petit bourgeois franais, quand, du
reste, il est d'un temprament robuste et nergique; le voil avec ses
qualits et ses dfauts; et voil Denis Diderot.

Nos indulgences pour lui viennent de l. Il est un de nous, trs
nettement. Nous le reconnaissons. Nous avons tous un cousin qui lui
ressemble. Nous ne songeons gure  le respecter; mais cela nous aide 
l'aimer,  le goter familirement. Il nous semble toujours que, comme
il faisait  Catherine II, il nous frappe amicalement sur le genou.
C'est un bon compre.

Et comme il a bien, je ne dis pas arrang, et pour cause, mais fait sa
vie, en partie double, avec ses dfauts et ses qualits! D'une part
il fait l'_Encyclopdie_. C'est son bureau. C'est l qu'il est bon
employ. Ponctuel, attentif, dvou absolument au devoir professionnel,
travailleur admirable, crivain lucide, sachant, du reste, faire
travailler les autres, et excellent chef de division; il est l'honneur
et le modle de la corporation. Dcent, aussi, et trs correct en ce
lieu-l. Point d'imagination, et point de liberts, du moins point
d'audaces. Au bureau il faut de la tenue. L'histoire de la philosophie
qu'il y a crite, article par article, est fort convenable, nullement
alarmante, trs orthodoxe. Ce pauvre Naigeon en est effar et
s'essouffle  nous prvenir que ce n'est point sa vraie pense que
Diderot crit l. Il s'y montre mme plein de respect pour la religion
du gouvernement. Un bon employ sait entendre avec dignit la messe
officielle.

D'autre part, il fait ses ouvrages personnels, et il s'y dtend. Ce sont
ses dbauches d'esprit. Ce sont ses ivresses. Ils semblent tous crits
en sortant d'une trs bonne table. Ce sont propos de bourgeois franais
qui ont bien dn. C'est pour cela qu'il y a tant de mtaphysique. Ils
sont une dizaine, tous de classe moyenne et de forte race. L'un est
philosophe, l'autre naturaliste, l'autre amateur de tableaux, l'autre
amateur de thtre, l'autre s'attendrit au souvenir de sa famille,
l'autre aspire aux fracheurs des brises dans les bois, l'autre est
ordurier, tous sont libertins, aucun n'a d'esprit, aucun, en ce moment,
n'a de mthode ni de clart; tous ont une verve magnifique et une
abondance puissante; et on a rdig leurs conversations, et ce sont les
oeuvres de Diderot.



II

SA PHILOSOPHIE

Les ides gnrales de Diderot, infiniment incertaines et
contradictoires, car Diderot n'est pas assez rflchi pour tre
systmatique, sont cependant ce qu'il y a en lui de plus considrable
et digne d'attention. Ce sont des intuitions, mais quelquefois, assez
souvent, les intuitions d'un homme suprieur. Vous savez, du reste,
qu'avec toute sa fougue, il est informe. Il est trs savant, plus
que Voltaire, qui l'est beaucoup, infiniment plus que Rousseau, plus
peut-tre, plus diversement au moins, que Buffon. Il sait toute
l'histoire de la philosophie, d'aprs Brucker, sans doute, mais par
lui-mme aussi, il me semble; et il la sait bien. On peut le considrer
comme l'initiateur de cette science chez les Franais, qui avant lui,
j'excepte Bayle, ne s'en doutaient pas. Ses articles de l'Encyclopdie
sur _Aristote, Platon, Pythagore, Leibniz, Spinoza_, le _Manichisme_,
sont tout  fait remarquables, et  lire encore de prs. Il est tout
plein de Bayle, cette bible du XVIIIe sicle, et connat les sources de
Bayle. Cela est beaucoup; ce n'est rien pour lui. Il sait la physique,
la chimie de son temps, la physiologie, l'anatomie, l'histoire
naturelle, trs bien. Il a compris que les ides gnrales des hommes se
font avec tout ce qu'ils savent, et qu'une philosophie est une synthse
de tout le savoir humain. En cette affaire, comme en presque toutes,
Voltaire suit la mme voie, mais est en retard. Il en est aux
mathmatiques, presque exclusivement, ne s'inquite pas assez,
encore qu'il s'inquite de tout, des sciences d'observation, et nie,
lgrement, les aperus nouveaux, trop inattendus, o elles commencent
 mener. Diderot est au courant de toutes choses. Il n'y a oreille plus
ouverte, ni oeil plus curieux. Dans tous les sens il pousse avec ardeur
des reconnaissances hardies et imptueuses.

Ses premiers ouvrages, _Essai sur le mrite et la vertu, Penses
philosophiques_, sont d'un colier qui a, de temps en temps seulement,
d'heureuses trouvailles. Mais dj la _Lettre sur les aveugles_ et la
_Lettre sur les sourds-muets_ contiennent une philosophie, qui sera
celle o Diderot se tiendra plus ou moins toute sa vie. _L'essai sur
le mrite et la vertu_ tait religieux et diste; les _Penses
philosophiques_ taient irrligieuses et thistes, et peuvent tre
considres comme une esquisse de morale indpendante; les _Lettres_
sur les aveugles et sur les muets sont un programme de philosophie
athistique et matrialiste. Pour la premire fois Diderot y hasarde
 nouveau, avec beaucoup de verve et mme d'ampleur, cette ancienne
hypothse que la matire, doue d'une force ternelle, a pu se
dbrouiller d'elle-mme, en une srie de tentatives et d'essais
successifs, les tres informes prissant, quelques autres, parce qu'ils
se trouvaient bien organiss, devenant plus fconds, les espces
s'tablissant ainsi, devenant durables, et le monde tel qu'il est se
faisant peu  peu  travers les ges. Epicure, Lucrce, Gassendi et
toute la petite cole matrialiste du XVIIe sicle, obscure et timide en
son temps, reparaissait, et allait user des ressources nouvelles que des
recherches scientifiques plus tendues lui fournissaient.

En effet, les tudes de Charles Bonnet, de Robinet et de Maillet
paraissaient coup sur coup, de 1748  1768[72], et toutes sous
l'influence de la grande _loi de continuit_ de Leibniz, voyant entre
tous les tres une chane ininterrompue, tendaient obscurment  la
doctrine du transformisme; supposaient plus ou moins formellement que
les espces, puisque les limites qui les sparent sont flottantes et
comme indistinctes, pourraient bien, elles-mmes, n'avoir rien de fixe,
s'tre transformes les unes dans les autres et tre doues d'une force
de transformation et d'accommodement aux circonstances qui n'aurait pas
encore  prsent donn ses derniers rsultats. Ces hypothses, qui
du reste, encore aujourd'hui, ne sont que des hypothses, mais
considrables, fcondes, et de nature  aider autant qu'exciter le
savant dans ses recherches, faisaient rire Voltaire. Elles faisaient
rflchir Diderot, branlaient fortement son imagination; et dans
l'_Interprtation de la Nature_ (1754), non seulement bien avant Charles
Darwin, mais bien avant Bonnet et Robinet, prenaient en son esprit
nergique et audacieux une forme si arrte et prcise qu'il traait
dj tout le programme, en quelque sorte, de la doctrine volutionniste:
De mme que dans les rgnes animal et vgtal un individu commence pour
ainsi dire, s'accrot, dure, dprit et passe, _n'en serait-il pas de
mme des espces entires?..._ Ne pourrait-on souponner que l'animalit
avait de toute ternit ses lments particuliers pars et confondus
dans la matire; qu'il est arriv  ces lments de se runir, parce
qu'il tait possible que cela ft; que l'embryon form de ces lments a
pass par une infinit d'organisations et de dveloppements; qu'il s'est
coul des millions d'annes entre chacun de ces dveloppements, qu'il a
peut-tre d'autres dveloppements  prendre et d'autres accroissements 
subir qui nous sont inconnus...?

[Note 72: De Maillet: _Entretien d'un philosophe indien_ (1748).--
Charles Bonnet: _Contemplation de la nature_ (1764).--Robinet: _De
la nature_ (1766); _Considrations philosophiques sur la gradation
naturelle des formes de l'tre_ (1768).]

Et plus tard, dans le _Rve de d'Alembert_, il mettait en vive lumire,
par une image ingnieuse et frappante, cette supposition de Charles
Bonnet, devenue aujourd'hui une doctrine, que l'tre vivant n'est qu'une
collection, une tribu, une cit d'tres vivants. Voyez cet arbre, avait
dit Bonnet. C'est une fort. Il est compos d'autant d'arbres et
d'arbrisseaux qu'il a de branches et de ramilles... Voyez cet essaim
d'abeilles, dit Diderot, cette grappe d'abeilles suspendue  cette
branche. Un corps d'animal, notre corps, est cette grappe. Il est
compos d'une multitude de petits animaux accrochs les uns aux autres
et vivant pour un temps ensemble. Un animal est on tourbillon d'animaux
entrans pour un temps dans une existence commune qui se spareront
plus tard, se disperseront, iront s'agrger l'un  un autre tourbillon,
l'autre  un autre encore. Les cellules vivantes passent ainsi
indfiniment d'une cit que nous appelons animal ou plante en une autre
cit que nous appelons plante ou animal; et cette circulation ternelle,
c'est l'univers.

Enfin, dans le _Rve de d'Alembert_ encore, il donnait, avant le
transformisme constitu, la formule dfinitive du transformisme:
_Les organes produisent les besoins, et, rciproquement, les besoins
produisent les organes._ Ceci, quarante ans avant Lamarck, et soixante
ans avant Charles Darwin, est presque aussi tourdissant que le mot
de Pascal sur l'hrdit[73]. Il arrive souvent que les hommes
d'imagination devancent ainsi les sciences qui naissent, ou mme encore
 natre. Leur synthse rapide passe par-dessus les observations qui
commencent et les preuves encore  venir, et leur gnie d'expression
trouve le mot auquel la lente accumulation des notions de dtail
ramnera.

[Note 73: L'habitude est une seconde nature; et aussi, la nature
est premire habitude.]

Chez Diderot c'tait l plus qu'une imagination d'un moment. La matire
vivante, ternelle et ternellement doue de force, et, sans plan
prconu, sans but, sans cause finale, sans intelligence ordonnatrice,
voluant indfiniment, soulev d'une sorte de perptuel bouillonnement,
crant des tres, puis d'autres tres, des espces, puis d'autres
espces; versant l'lment nutritif dans l'animal, et en faisant de la
sensation et des passions; dans l'homme, et en faisant de la sensation,
de la passion et de la pense; rejetant l'animal et l'homme dans
l'ternel creuset, et, de ces fibres qui pensrent, faisant des
vgtaux, qui deviendront plus tard, sous forme d'animal ou d'homme, des
choses sentantes et pensantes  leur tour: c'est le systme qui sduit
son esprit et la vision o son imagination se complat.--Il est
matrialiste comme un Lucrce, en pote, et autant par exaltation
que par raisonnement. La nature l'enivre et le transporte hors de
lui-mme. Il en reoit l'enthousiasme comme d'autres croient le
recevoir du ciel. Relisez cette page si curieuse, belle du reste, qui
est gare, comme presque toutes les belles pages de Diderot, dans un
endroit o elle n'a que faire[74]:

[Note 74: Dbut du _Second entretien sur le fils naturel_.]

Il m'entendit et me rpondt d'une voix altre:

Il est vrai. C'est ici qu'on voit la nature. Voici le sjour sacr de
l'enthousiasme. Un homme a-t-il reu du gnie? Il quitte la ville et ses
habitants. Il aime, selon l'attrait de son coeur,  mler ses pleurs au
cristal d'une fontaine;  porter des fleurs sur un tombeau;  fouler
d'un pied lger l'herbe tendre de la prairie;  traverser  pas lents
des campagnes fertiles;  contempler les travaux des hommes,  fuir au
fond des forts. Il aime leur horreur sacre... Qui est-ce qui s'coute
dans le silence de la solitude? C'est lui... C'est l qu'il est saisi de
cet esprit, tantt tranquille et tantt violent, qui soulve son me et
qui l'apaise  son gr.

Oh! nature! tout ce qui est bien est renferm dans ton sein. Tu es la
source fconde de toutes les vrits!... L'enthousiasme nat d'un objet
de la nature. Si l'esprit l'a vu sous des aspects frappants et divers,
il en est occup, agit, tourment. L'imagination s'chauffe, la passion
s'meut... l'enthousiasme s'annonce au pote par un frmissement qui
part de sa poitrine et qui passe d'une manire dlicieuse et rapide
jusqu'aux extrmits de son corps. Bientt c'est une chaleur forte et
permanente qui l'embrase, qui le fait haleter, qui le consume, qui le
tue, mais qui donne l'me, la vie  tout ce qu'il touche. Si cette
chaleur s'accroissait encore, les spectres se multiplieraient devant
lui. Sa passion s'lverait presque au degr de la fureur.

Voil l'extase, voil le grain de folie, voil le mysticisme, car
l'homme est toujours mystique par quelque endroit, de Diderot.
L'adoration de la nature a t son genre de pit. Il trouve la nature
auguste, douce, bonne, et bonne conseillre. Tout est bon dans la
nature. Ce n'est pas elle qui pervertit l'homme; c'est l'homme qui se
pervertit malgr elle; ce sont les misrables conventions et non la
nature qu'il faut accuser[75]. Ecoutez-la: elle ne vous donnera que de
bonnes et salutaires instructions. Elle vous dira: O vous qui, d'aprs
l'impulsion que je vous donne, tendez vers le bonheur  chaque instant
de votre dure, ne rsistez pas  ma loi souveraine. Travaillez 
votre flicit; jouissez sans crainte; soyez heureux. Vainement, 
superstitieux, cherches-tu ton bien-tre au del des bornes de l'univers
o ma main t'a plac.... Ose t'affranchir du joug de cette religion,
ma superbe rivale, qui mconnat nos droits; renonce  ces dieux
usurpateurs de mon pouvoir, pour revenir sous mes lois. Reviens donc,
enfant transfuge, reviens  la nature! Elle te consolera, elle chassera
de ton coeur ces craintes qui t'accablent, ces inquitudes qui te
dchirent, ces haines qui te sparent de l'homme que tu dois aimer.
Rendu  la nature,  l'humanit,  toi-mme, rpands des fleurs sur la
route de ta vie....

[Note 75: _De la posie dramatique_.--Du drame moral.]

--C'est le retour  l'tat sauvage que prche l ce singulier
philosophe!--N'en doutez pas un instant; et son dernier mot sur ce point
est le _Supplment au voyage de Bougainville_, qu'il m'est difficile
d'analyser ici, mais que je prie qu'on croie que je ne calomnie pas en
l'appelant une priape sentimentale. Plus de religion, cela va sans
dire; mais aussi plus de morale, et plus de pudeur! La nature (ceci est
parfaitement vrai) ne connat ni l'une, ni l'autre, ni la troisime.
Toutes ces choses sont des inventions humaines, imagines par des
tyrans pour nous gner et nous rendre misrables. Il existait un homme
naturel: on a introduit au dedans de cet homme un homme artificiel, et
il s'est lev dans la caverne une guerre civile qui dure toute la vie.
Tantt l'homme naturel est le plus fort; tantt il est terrass par
_l'homme moral et artificiel_.... Cependant il est des circonstances
extrmes qui ramnent l'homme  sa premire simplicit: dans la
misre l'homme est sans remords, dans la maladie la femme est sans
pudeur[76].--Et  la bonne heure!

[Note 76: _Supplment au voyage de Bougainville_.]

Que faire donc: Faut-il civiliser l'homme ou l'abandonner  son
instinct? Press de rpondre net, Diderot ne se fera pas prier: Si
vous vous proposez d'en tre le tyran, civilisez-le, empoisonnez-le de
votre mieux d'une morale contraire  la nature, ternisez la guerre dans
la caverne, c'est ce qu'ont fait tous les tyrans pars du beau titre
de civilisateurs: J'en appelle  toutes les institutions politiques,
civiles et religieuses: examinez-les profondment; et je me trompe fort,
ou vous verrez l'espce humaine plie de sicle en sicle au joug qu'une
poigne de fripons se promettait de lui imposer.--Voulez-vous,
au contraire, l'homme heureux et libre? Ne vous mlez pas de ses
affaires.... Mfiez-vous de celui qui veut mettre l'ordre[77].

[Note 77: _Supplment au voyage de Bougainville_.]

On voit assez que Diderot a t l'ami et le premier inspirateur de
Rousseau. Le retour  l'tat de nature leur a t longtemps une chimre
et une impatience communes. Tous les deux ont cru fermement qu'tat
social, tat religieux, tat moral taient des inventions humaines, des
supercheries ingnieuses et malignes imagines un jour, et non par tous
les hommes pour vivre et durer, mais par quelques hommes pour opprimer
les autres, ce qui, comme on sait, est si agrable! Tous deux ont eu
cette ide; seulement, gns tous les deux par l'tat social, chacun en
a repouss plus spcialement et avec plus de force ce qui l'y gnait
davantage: Rousseau insociable, la sociabilit; Diderot intemprant, la
morale.--Et, du reste, Rousseau, rflchi et concentr, a recul
devant le scandale d'une attaque directe  la morale commune; Diderot,
dbraill, scandaleux avec dlices, et fanfaron de cynisme, a pouss
droit de ce ct-l, avec insolence et bravade.

Et quoi qu'il en soit, c'tait bien l le dernier terme de l'volution
des ides ou des tendances dissolvantes du XVIIIe sicle. Entendez bien
que toute doctrine philosophique est le rsultat, d'une part, de l'tat
d'esprit d'une gnration, d'autre part, de son tat de passions; rsume
plus ou moins bien d'un ct ce qu'elle sait, de l'autre ce qu'elle
dsire. Le XVIIIe sicle franais a t une lassitude et une impatience
de toutes les rgles, de tout le joug social, jug trop lourd, trop
troit et trop inflexible. Richelieu, Louis XIV, Louvois, Bossuet,
Villars et la morale jansniste, tout cela se tient parfaitement dans
l'esprit des hommes de 1750, et c'est  leurs yeux autant de formes
diverses d'une tyrannie lentement labore et machine par les ennemis
de l'humanit. C'est l'invention sociale avec ses lments divers,
lgislation dure, rpression implacable, religion austre, morale,
luttant contre la nature. C'est toute cette invention sociale qu'il
faut, les modrs disent adoucir, les fougueux disent supprimer. On
commence par lui contester ses titres. On la reprsente proprement comme
une invention, comme quelque chose qui pourrait ne pas tre, qui a
commenc, qui peut finir, et qui ne doit pas se dire lgitime, parce
qu'elle n'est pas ncessaire. Et de cette invention on ruine, les unes
aprs les autres, toutes les parties essentielles. On s'attache
 montrer, pour ce qui est de la lgislation, qu'elle n'est pas
raisonnable, pour ce qui est de l'autorit, qu'elle est despotique, pour
ce qui est de la religion, qu'elle n'est pas divine.--Et il reste
la morale,  laquelle on n'ose point toucher d'abord. Cependant
Vauvenargues rclame dj en faveur de la nature, qu'il lui semble qu'on
rprime trop, et des passions, dont il lui parat que certaines sont
belles et nobles. Et Rousseau hsite, cherchant d'abord  mettre le
sentiment  la place de la morale artificielle, revenant plus tard 
une sorte de morale rattache  la croyance en Dieu et en l'immortalit
de l'me, c'est--dire  une morale religieuse, qui n'exclut que le
culte.

Et Diderot plus audacieux, non seulement, dans la destruction de
l'invention sociale, va jusqu' la ruine de la morale, mais surtout, et
presque exclusivement, insiste sur ce point, et y porte tout son effort.
Ce qu'il y a de plus artificiel pour lui dans toutes ces inventions
mchantes et funestes, c'est la moralit. C'est elle (et en ceci il a
raison) qui loigne le plus l'homme de l'tat de nature o vivent les
animaux et les plantes. La nature est immorale. D'autres en concluent
que l'homme doit mettre toute son nergie  s'en distinguer. Il en
conclut qu'il doit la suivre, sans vouloir s'apercevoir que si la nature
est immorale, ce qui peut sduire, elle est froce aussi, et par suite,
ce qui peut faire rflchir. Mais le besoin d'affranchissement l'emporte
dans son esprit, et le dernier fondement de la forteresse sociale,
respect encore, ou indirectement et mollement attaqu, c'est o il se
porte avec colre et vhmence. Avec lui le cercle entier, maintenant,
est parcouru, et la dernire extrmit o la raction violente contre
l'tat social, trop gnant et pnible, pouvait atteindre, c'est lui qui
y est all.

N'en concluez pas que ce soit un coquin. C'est un homme qui s'amuse. Il
n'attache pas lui-mme grande importance  ces ouvrages pouvantables o
il y a de l'ingnieux, de l'loquent et du criminel. Il en parle comme
d'impertinences, d'extravagances et de bonnes folies. Ce sont
gaiets et propos de table. C'est  cela qu'il se dlasse de
l'_Encyclopdie._ Considrez toujours Diderot comme un homme qui
s'enivre facilement. C'est son temprament propre. Il se grisait de sa
parole, et il parlait sans cesse; il se grisait de ses lectures, de
ses penses et de son criture; il se grisait d'attendrissement, de
sensibilit, de contemplation et d'loquence, devant une pense de
Snque, une page de Richardson, la Marne, parce qu'elle venait de
son pays, ou un tableau de Greuze; et ensuite venait le verbiage
intarissable, l'panchement indiscret et indfini, allant au hasard,
plein de rptitions, encombr de digressions, coup a et l de penses
profondes, de mots loquents, de grossirets et de niaiseries.--Et
ses ouvrages de philosophe et de moraliste sont propos d'homme trs
intelligent, trs tourdi et trs inconscient qui s'est gris d'histoire
naturelle.

Notez, de plus, que, comme le coeur n'tait pas mauvais, et tant s'en
faut, Diderot a je ne dis pas sa morale, la morale tant, sans doute,
une _rgle_ des moeurs, mais sa source,  lui, de bonnes intentions et
d'actions louables. Ses dclamations, exclamations et proclamations
sur la vertu, ne sont pas des hypocrisies. La vertu pour lui c'est le
mouvement naturel et facile d'un bon coeur, le penchant _altruiste_,
la sympathie pour le semblable, qui chez lui, en effet, est trs vive;
et il croit que l'homme n'a vraiment pas besoin d'autre chose.

A la vrit, il varie un peu sur ce point, comme sur tous. Je le vois
dire quelque part: C'est  la volont gnrale que l'individu doit
s'adresser pour savoir jusqu'o il doit tre homme, citoyen, sujet,
pre, enfant, et quand il lui convient de vivre et de mourir. C'est 
elle  fixer les limites de tous les devoirs, et cela, s'il s'y tenait,
ce serait une _rgle_, une loi du devoir, assez variable, vraiment, et
dangereuse, cependant une loi.--Mais d'autre part, et plus frquemment,
il a cette ide, un peu confuse, mais dont on voit bien qu'il est
souvent comme tent, que c'est dans le fond de son coeur que l'individu,
isol, sans s'inquiter de la pense et de la volont gnrale, et mme
s'y drobant et luttant contre elles, trouve l'inspiration bonne et
vertueuse. L'homme de bien _cre le devoir_, fait la loi morale. Il ne
la reoit point: elle coule de lui. Deux fois, dans _l'Entretien d'un
pre avec ses enfants_ et dans _Est-il bon? Est-il mchant?_ il
a, sinon conclu, du moins fortement pench en ce sens. Un homme en
possession d'un testament qui dpossde des malheureux et qui gonfle
inutilement l'avoir de gens riches, dsintress du reste absolument
dans l'affaire, peut-il brler le testament? Diderot ne cache point
qu'il a le plus vif dsir de rpondre par l'affirmative.--Un homme,
pour rpandre les plus grands bienfaits sur des hommes qui du reste en
ont le plus grand besoin, et en sont trs dignes, peut-il mettre de ct
tout scrupule dans l'emploi des moyens, mentir, tromper, ruser, inventer
des fables, et des machines et des fourberies de Scapin? Diderot semble
tout prs de le croire. Il a ce sentiment, confus je l'ai dit, et
qui hsite, mais assez fort, que la morale commune est au-dessus et
au-dessous des morales particulires, qu'elle est une moyenne; que,
partant, tel homme peut se sentir meilleur qu'elle, et du droit que lui
fait cette conscience, agir d'aprs sa loi personnelle.

C'est  peu prs cela que l'on peut, si l'on y tient, appeler la morale
de Diderot. Je n'ai mme pas besoin de dire que, quoique plus aimable,
et nous rconciliant un peu avec lui, elle procde du mme fond que son
immoralit. C'est toujours l'homme naturel oppos  l'homme artificiel
et moral; c'est toujours la socit, la communaut, le _consensus_ qui
est dpossd du droit, abusivement et frauduleusement pris, de nous
faire penser et agir, de diriger nos doctrines et nos volonts. Plus de
loi que je n'ai point faite! Plus de devoir que je ne sais quel anctre,
peut-tre, probablement, fourbe et fripon, a trac pour moi. En thse
gnrale, point de morale aucunement. La morale est une invention
d'anciens tyrans subtils; c'est une des pices de l'homme artificiel
qu'on a introduit en nous. Si cependant vous voulez une rgle, ou
quelque chose qui s'en rapproche, fiez-vous  vous-mme scrupuleusement
interrog; quelque chose de bon parlera en vous, qui vous dirigera bien,
mme contre le gr de la loi civile.

Voil bien comme le dernier terme de l'individualisme orgueilleux et
intransigeant. Au fond, et certes sans qu'il s'en doute, ce que le
XVIIIe sicle nie le plus nergiquement, c'est le progrs. Le progrs,
s'il y a progrs, c'est sans doute le rsultat de l'effort commun de
l'humanit  travers les ges, c'est ce que les hommes, peu  peu, et
les fils profitant des travaux et hritant de la pense des pres, ont
fini par tablir et par accepter comme vrits au moins provisoires,
lumires pour se guider, et forces pour se soutenir. Cet homme
artificiel, en admettant mme qu'il soit artificiel, cet homme social,
religieux et moral, ce n'est pas un enchanteur qui l'a imagin un jour,
ce sont les hommes, les gnrations successives qui l'ont fait peu 
peu; et si rien n'est plus naturel et ne semble plus lgitime que le
modifier  notre tour, c'est--dire continuer de le faire; le repousser
tout entier, le dclarer tout entier une erreur et un monstre, vouloir
le supprimer purement et simplement, c'est une sorte de nihilisme
sociologique; c'est proclamer que les hommes, pensant ensemble pendant
mille sicles, n'aboutissent qu' une cruelle et mprisable absurdit,
ce qui est possible, mais, s'il tait vrai, devrait, non vous donner
tant d'audace  penser  votre tour et tant de confiance en vos
dcisions individuelles, mais vous dcourager  tout jamais de toute
pense et de toute recherche, et vous dissuader de recommencer, en la
reprenant  son point de dpart, une exprience qui a si malheureusement
russi.--A moins que vous ne soyez convaincu que vous seul, abstraction
et destruction faite de tout ce que la pense de vos prdcesseurs
amends les uns par les autres vous a appris, tes capable d'une pense
saine et d'un regard juste; et c'est bien l l'immense et puril orgueil
des radicaux du XVIIIe sicle.

Mais ce mot d'orgueil m'avertit que je m'carte de Diderot et que je
pense beaucoup plus  Jean-Jacques. Le bon Diderot n'est pas orgueilleux
tant que cela. Il a eu des audaces plus radicales encore que
Jean-Jacques; mais ce sont les audaces de la lgret, de l'tourderie,
d'un temprament sanguin et d'une pointe d'ivresse joyeuse. Hobbes
disait que le mchant est un enfant robuste. L'enfant robuste est
plutt inconsidr, fantasque, impertinent et scandaleux, avec de bons
mouvements et d'tranges carts. Et c'est Diderot; c'est l'homme dont on
a pu dire et qui a dit de lui-mme: Est-il bon? Est-il mchant?



III

SES OEUVRES LITTRAIRES

On a tout dit sur l'imagination de Diderot, except qu'il n'en avait
pas; et, je m'en excuse, c'est  peu prs ce que je vais dire. J'en ai
le droit, parce que je ne rsiste jamais  rpter un lieu commun quand
je le crois juste.

Diderot n'a pour ainsi dire pas d'imagination littraire. Il a, nous
l'avons vu, une certaine imagination dans les ides, une certaine
imagination philosophique. Le _Rve de d'Alembert_ est une sorte
de pome matrialiste, non sans beaut, non sans beauts surtout.
L'imagination littraire est autre chose. Elle consiste  crer des
mes, ou  inventer des vnements. Elle est faite d'une puissance
singulire  sortir de soi, pour devenir une me qui n'est pas notre
me, ou pour vivre des existences qui ne sont pas la ntre. C'est une
aptitude particulire et inne que rien ne remplace. L'observation y
aide, mais ne la constitue pas; la sympathie, le dtachement facile
y aide, mais ne la donne pas ncessairement. Or Diderot n'avait
pas l'imagination proprement dite, et il n'avait pas l'observation
pntrante et patiente. Il avait le dtachement et la sympathie; mais
cela ne suffisait point. Il n'a jamais ni trac un caractre, tout un
caractre, fait vivre un homme qui ne ft pas lui; ni il n'a jamais
racont une existence, fait, ou, ce qui est plus beau, suggr 
l'esprit du lecteur toute une biographie. Il a trac des silhouettes, et
racont des anecdotes. Cela merveilleusement, en admirable peintre de
genre.

Qu'est-ce  dire? Qu'il savait raconter, d'abord. Il le savait comme
personne au monde, mieux que Le Sage, mieux que Voltaire, aussi vivement
et fortement que Mrime, avec plus de verve. Ensuite, qu'il savait
voir, qu'il voyait avec une tonnante vigueur. Cet oeil de Diderot, vous
le connaissez, rond,  fleur de tte, interrogateur, tout en dehors,
tout jet en avant, curieux, avide et qui semble se prcipiter sur
les choses. C'est l'organe essentiel de Diderot. Il a surtout aim 
regarder, et  voir. Il regardait; puis, dans son cabinet, ou dans le
fiacre o il roulait la moiti de sa journe, il revoyait la figure,
l'attitude, le geste, la scne; puis, devant son papier, il revoyait
encore, avec plus de nettet et dans un plus haut relief, en crivant.

Aussi tout ce qu'il nous a racont, ce sont des anecdotes vraies, des
historiettes de son temps. Il les combine les unes avec les autres, les
fait entrer dans un rcit quelconque qui leur sert de reliure; mais ce
sont les petits mmoires de son sicle. Il n'a jamais cr, il a bien
vu, bien retenu, bien reconstitu et bien racont. Et dans chacune de
ses histoires, aprs des prparations quelquefois longues, qui sont des
hors-d'oeuvre, qu'est-ce qui frappe, retient, s'imprime vivement dans
nos mmoires? La scne, le tableau, la vignette; cette femme suppliante
aux pieds de cet homme immobile dans son fauteuil[78]; cet homme qui
part, tordant ses bras, les yeux en larmes, la tte tourne vers cette
femme imprieuse et implacable[79].--Ces choses Diderot les a vues.
Le dessin, les lignes, les oppositions, les ombres, les traits de
physionomie, les dtails curieux, tout cela s'est profondment grav
dans sa mmoire de peintre, et il nous le rend. C'est le plus clair de
son talent, qui est trs grand et trs Original.

[Note 78: Anecdote de Mme La Pommeraye dans _Jacques le Fataliste_.]

[Note 79: Anecdote de Mme Reymer dans _Ceci n'est pas un conte_.]

Mais quand il s'essaye  l'oeuvre d'imagination pure, il crit la
_Religieuse_, o l'ennui le dispute au dgot; il crit les parties
d'invention de _Jacques le Fataliste_,  savoir l'histoire proprement
dite de Jacques et de son matre, qui est de mdiocre intrt. Il n'a
plus alors (mais dans _Jacques le Fataliste_ il les a  un haut degr)
que ces qualits de conteur, l'entrain, la verve, le rapide courant du
style, la cascade sautillante et brillante du dialogue. Mais le fond
est singulirement faible, je ne dis pas seulement comme peinture de
caractres, mais comme invention d'incidents et d'aventures. A la
vrit, et c'est toujours  _Jacques le Fataliste_ que je songe, il
produit une illusion agrable, ce qui est encore du talent: il mle,
suspend, ramne, entrecroise et entrelace cinq ou six rcits diffrents,
chacun peu intressant en lui-mme, de manire  toujours faire croire
que celui qu'il a laiss en train et qu'il doit reprendre est plus
intressant que celui qu'il fait; et il y a l comme un chatouillement
de curiosit, et, aussi, comme une sensation de fourmillement et de
foisonnement copieux. On croit voir les rcits sourdre, s'chapper,
jaillir et courir en babillant, avec des fuites et de soudains retours,
en se mlant, se quittant et courant les uns aprs les autres. Il y a l
un peu de diversit d'accent; car Diderot tait l'homme des digressions,
des chappes, et des parenthses plus longues que les phrases; mais il
y a un peu de procd aussi et d'attitude; et surtout il y a plus
de verve de conteur que d'imagination de crateur, ou, pour parler
simplement, de romancier.

Notez aussi que ce manque de composition dont nous voyions tout 
l'heure qu'il russit  peu prs  faire une grce, n'en rvle pas
moins une singulire pauvret de fond. O la composition est absente,
mais je dis absolument, tenez pour certain que c'est l'invention mme
qui manque. Si l'on ne compose point, c'est qu'on n'a point trouv
ou une forte ide  vous soutenir, ou un personnage vrai, profond et
puissant, qui vous obsde. _Gil Blas_ est compos, quoi qu'on puisse
dire. Le personnage de Gil Blas lui fait un centre et lui donne son
unit. _Candide_ est compos. Il gravite autour d'une _ide_ dont on
sent toujours la prsence, et qui de temps  autre, frquemment, ramne
 elle le regard, haut sur l'horizon. Ni _Jacques_ ni la _Religieuse_
ni les _Bijoux_ ne sont composs, parce que Diderot, demi-artiste,
demi-penseur, artiste par saillies, penseur par belles rencontres, n'est
ni grand penseur, ni grand artiste, et ne sait rassembler son oeuvre,
souvent si brillante, ni autour d'un caractre vigoureux, complet et
vraiment vivant, ni autour d'une ide importante et considrable.

Je ne vois qu'une oeuvre vraiment forte, serre, qui descende
profondment dans la mmoire, parmi toutes les improvisations
prestigieuses de Diderot: c'est le _Neveu de Rameau_. L encore c'est
l'oeil qui a guid la main. Le neveu de Rameau est un personnage rel
que Diderot a vu et contempl avec un immense plaisir de curiosit. Il
l'a aim du regard avec passion. Mais cette fois le personnage tait
si attachant, si curieux, et pour bien des raisons (pour celle-ci en
particulier qu'il tait comme l'exagration fabuleuse, l'excs inou
et la caricature norme de Diderot lui-mme) Diderot a tant aim  le
regarder, qu'il en a oubli d'tre distrait, qu'il en a oubli
les digressions, les bavardages, les _a parte_, les questions 
l'interlocuteur imaginaire, et les rponses de celui-ci et les rpliques
 ces rponses; qu'il a concentr toute son attention sur son hros;
qu'il a eu, non seulement son oeil de peintre, comme toujours, mais, ce
qu'il n'a jamais, la soumission absolue  l'objet, et que l'objet s'est
enlev sur la toile avec une vigueur incomparable. Qu'on se figure un
personnage de La Bruyre trac avec la largeur de touche et la plnitude
de Saint-Simon.--Et l encore il n'y a pas d'imagination proprement
dite; ce n'est qu'un portrait, mais un portrait fait de gnie.--Sauf
cette rencontre, Diderot n'est qu'une sorte de chroniqueur spirituel et
diffus, ou un _novelliste_  qui manque ce qui est le charme mme de la
nouvelle, le concentr et le ramass vigoureux. Il est, sauf ce _Neveu
de Rameau_, un romancier qu'on se rappelle avoir lu avec amusement,
mais qui ne fait ni penser ni se souvenir. Ni on ne vit au cours de son
existence, avec aucun de ses personnages, ni on ne rflchit, le livre
ferm, sur une pense gnrale de quelque grandeur ou porte. Reste
qu'il est un narrateur amusant et un metteur en scne presque
inimitable, parce qu'il avait de la vie, et des yeux qui ne lchaient
point leur proie; et c'est ce que je me plais  rpter.

Diderot s'est essay  l'art dramatique, et c'est o il a le moins
russi. Tout lui manquait,  bien peu prs, pour y entrer, pour s'y
reconnatre, pour y avoir l'emploi de ses qualits. Et d'abord remarquez
qu'il a beaucoup rflchi sur l'art dramatique et que c'est un grand
raisonneur en questions thtrales. Mauvais signe. Il peut exister, et
la chose s'est vue, un homme assez complet et assez bien dou pour
tre d'une part un thoricien d'art dramatique, d'autre part pour tre
capable d'oublier toute thorie quand il prend sa plume de thtre,
condition ncessaire pour s'en bien servir. Mais la rencontre est rare.
D'ordinaire, des thories familires et chres au critique, les unes
s'vanouissent et lui chappent, dont il faut le fliciter, quand
il conoit une pice de thtre; mais quelques-unes restent, celles
auxquelles il tient le plus, et c'est encore trop, et son imagination de
crateur en est refroidie et paralyse, quand ce n'est pas chose plus
grave, que la thorie reste parce que l'imagination n'est pas venue.
Ceci est le cas de Diderot.

Il avait une foule d'ides vagues sur le thtre; d'ides vagues,
obscurcies encore par ce verbiage incohrent et fumeux, qui lui est
naturel quand il dogmatise, et qui est cruel pour le lecteur. De ce
chaos, o je crains qu'il n'y ait beaucoup de vide, je tire du mieux que
je peux les trois ou quatre doctrines les plus saisissables.

Il voulait plus de naturel au thtre, comme tout le monde; car, d'ge
en ge, le naturel de l'poque prcdente parat le pire conventionnel
 celle qui vient; et cela est ncessaire, parce que, seulement pour
se maintenir au mme degr de conventionnel, il faut ragir contre le
conventionnel tous les cinquante ans, sans quoi l'on tomberait dans le
pur procd en deux gnrations.--Il voulait donc plus de naturel, ce
qui, pour lui, voulait dire: point de vers, moins de discours, et moins
de paroles,--de la prose, plus de cris et plus de gestes. Un sauvage
entre  la Comdie franaise; il ne comprend rien  des gens qui parlent
un langage rythm, qui  une question de vingt lignes rpliquent par une
rponse de trente, et qui se tiennent bien en s'insultant, et se donnent
crmonieusement la mort.--Remarquez que le sauvage regardant une statue
ne comprendrait rien, non plus,  une femme toute blanche d'un blanc de
cruse, qui garde une immobilit absolue et qui ne cligne pas des
yeux; qu'un sauvage regardant un tableau ne comprendrait rien  des
personnages dont on ne peut pas faire le tour, et qu'on ne peut voir
que d'un ct et mme  une certaine place prcise; que l'art est
prcisment l'art, et reste l'art, en se sparant franchement de la
nature, et en n'essayant point d'en donner l'illusion, mais seulement
_une certaine ressemblance_,  l'exclusion des autres, et qu'on frmit
 imaginer ce que serait une statue de cire qui ferait la rvrence et
qui, par un mcanisme ingnieux, vous rciterait le sonnet d'Anvers;
que, prcisment parce que le thtre, le plus complexe des arts, donne,
non pas une ou deux, mais huit ou dix ressemblances et imitations de
la vie, il _faut d'autant plus_, pour qu'il ne tombe pas dans le
trompe-l'oeil, l'illusion purile et le contraire mme de l'art,
qu'il conserve avec soin un certain nombre de contre-vrits ou de
contre-ralits salutaires, prservatrices, artistiques pour tout dire;
et que le vers, par exemple, ou le discours soutenu, ou l'attitude
noble, ou des Romains, des Grecs, des Cid, des Paladins ou des Dieux
parlant et marchant devant les Franais de 1750, sont justement de
ces contre-ralits qui ne constituent point l'art, mais en sont les
_conditions_ ncessaires.

Et qu'il faille,  chaque gnration, s'inquiter, cependant,
d'introduire un peu de ralit nouvelle, c'est--dire, pour beaucoup
mieux parler, de modifier par un souci de la ralit le conventionnel de
l'ge prcdent pour ne pas tomber dans un pire,  savoir dans le mme
se continuant, s'imitant et se rptant; j'en suis d'avis, et j'ai pris
soin de le dire, et je flicite Diderot, sinon de sa thorie, du moins
de sa proccupation[80]. Nous verrons ce que, dans la pratique, il en a
gard.

[Note 80: Par exemple, il insiste sur l'abrogation ncessaire des
valets et des servantes qui mnent l'action, ou des scnes entre valets
et servantes rptant les scnes entre matres et matresses, et c'est
bien l ce conventionnel surann et puis qu'il faut savoir rajeunir.]

Il voulait, de plus, que le thtre ft moralisateur. En cela il
tait dans la tradition du thtre franais et surtout de la critique
dramatique franaise. Sur ce point, l'indpendant Diderot est d'accord
avec Scaliger, avec Dacier, avec l'abb d'Aubignac, avec Marmontel et
avec Voltaire. Il n'est gure, du XVIe sicle au XIXe, de thoricien
dramatique qui n'ait vivement insist sur la ncessit de moraliser le
thtre, et de moraliser du haut du thtre. Seulement au XVIIIe sicle
ce penchant fut plus fort que jamais. Et il tait ml de bon et
de mauvais, comme la plupart des penchants.--D'un ct, l'ide de
remplacer les prdicateurs chatouillait l'amour-propre des philosophes;
d'autre part, ils sentaient bien, ce qui leur fait honneur, que la
direction morale, qui autrefois venait de la religion, commenant 
languir, il en fallait sans doute une autre, et qu'il n'y avait gure
que la littrature qui pt recueillir ou essayer de prendre cette
succession.--Quoi qu'il en soit, Diderot est sur ce point de l'avis
de tout son temps. Il ne s'en distingue qu'en allant plus loin, ayant
accoutum d'aller toujours plus loin que tout le monde. Il voudrait que
le drame ft non seulement un sermon; mais, comment dirai-je? une sorte
de soutenance de thse. J'ai toujours pens qu'on discuterait un jour
au thtre les points de morale les plus importants, et cela sans nuire
 la marche violente et rapide de l'action dramatique.... Quel moyen
(le thtre) si le gouvernement en savait user et qu'il ft question de
prparer le changement d'une loi ou l'abrogation d'un usage!

Enfin Diderot estime qu'on pourrait renouveler le thtre en substituant
la peinture des _conditions_  la peinture des _caractres._ Entendez
par condition l'tat o est un homme dans la famille: on est un
pre, un fils, un gendre; ou dans la socit: on est magistrat, on
est soldat, etc.

La critique s'est trop exerce sur cette vue de Diderot. Elle n'est pas
mprisable. Ce qu'il y avait de surann dans l'ancienne conception des
caractres au thtre, c'est que les caractres taient devenus
des abstractions. On tudiait _le_ distrait, _le_ constant, _le_
contradicteur et _le_ glorieux, comme s'il y avait un homme au monde qui
strictement ne ft que glorieux, que contradicteur ou distrait. L'homme
en soi, et encore rduit  sa passion matresse, et sans le moindre
compte tenu des impressions que ses entours ont d faire sur lui et de
l'empreinte qu'elles y ont d laisser, voil ce que les dramatistes
prtendaient avoir devant les yeux; ce qui conduit  croire qu'ils
n'avaient en effet sous le regard qu'un mot de la langue franaise dont
ils faisaient mthodiquement l'analyse.--Diderot se disait qu'un homme
peut tre n contradicteur, et, partant, tre cela; mais qu'il est bien
plus ce que la pression longue et continue de l'habitude, des fonctions
exerces, des prjugs de classe reus et conservs, a fait de lui. Pre
depuis trente ans, un homme n'est plus qu'un pre; magistrat depuis dix
ans, un homme n'est plus que magistrat; et ainsi de suite. En d'autres
termes, le caractre acquis remplace le caractre inn.--J'ai la
prtention, dont je m'excuse, d'exposer la thorie de Diderot beaucoup
plus clairement qu'il n'a fait; mais je ne crois pas le trahir.

Elle ne manque pas de justesse; surtout elle ouvre  la comdie de
caractres un chemin nouveau que ce sera  elle d'prouver. Mais
Diderot a peut-tre tort de croire qu'il faille _substituer_ purement
et simplement les conditions aux caractres, comme si les conditions
taient tout, et les caractres si peu que rien. Notez d'abord que les
conditions sont: ou des effets du caractre,--ou des forces en lutte
contre le caractre,--et autant que dans les deux cas il faut
s'inquiter du caractre autant que de la condition. Je suis poux et
pre parce que j'tais _n_ homme de famille, et dans ce cas, quand vous
croyez et prtendez tudier ma condition, c'est mon caractre que
vous tudiez, et la substitution est nulle, et il n'y a aucun
renouvellement de l'art.--Ou bien je suis poux et pre, par suite de
circonstances, et _quoique_ je ne fusse pas n pour cela; et alors
le drame sera trs probablement la lutte entre mon caractre et ma
condition, entre mon caractre inn et mon caractre acquis, dont
les forces commencent  se montrer; auquel cas il faut bien que vous
connaissiez mon caractre autant que ma condition; et la pire erreur
serait de ne vouloir connatre et peindre que cette dernire, puisque
par cette omission ou ngligence, c'est le drame mme qui disparatrait.

De plus,  considrer les conditions comme de vritables caractres,
tant on suppose qu'elles ont ptri, model et sculpt l'homme qu'elles
ont saisi, encore est-il que les conditions sont des caractres
d'emprunt qui n'ont pas la profondeur et la plnitude de caractres
inns. Elles sont les attitudes et les gestes appris de la personne
humaine plutt que des ressorts intimes et permanents. Ce sont des
modifications de caractre, et non des caractres.--Ds lors, autant
elles sont intressantes, montres avec le caractre qu'elles ont
modifi, autant elles sont comme vides et comme sans support, prsentes
sans ce caractre et abstraites de lui.--Et de l cette consquence
curieuse: loin que Diderot corrige ce dfaut de nos pres qui consistait
 donner des abstractions pour des caractres, voil qu'il y tombe plus
qu'eux. Tout au moins, en un autre sens, il procde exactement de mme.
Eux nous donnaient pour tout un homme un dfaut. Lui nous donne pour
tout un homme, une habitude prise, ou un prjug, ou une mine. Peindre
l'_inconstant_ c'est faire une abstraction; mais peindre le _juge
d'instruction_, c'est en faire une autre. Ecrire l'_Avare_ c'est
abstraire; mais crire le _Pre de famille_ c'est abstraire encore. Ce
qu'il nous faut mettre devant les yeux, c'est un homme avec sa facult
matresse, modifie, ou aide et exagre, ou combattue par sa
condition, c'est--dire l'homme avec son fond, et avec la pression que
font sur lui ses entours, et le pli qu'ils laissent sur lui.--Et, par
exemple, ce n'est ni _l'avare_ ni le _pre de famille_ qu'il faut
crire, mais l'avare pre de famille, et c'est prcisment ce qu'a fait
Molire quand il a cr Harpagon.--D'o il suit qu'au lieu de faire un
pas en avant, Diderot en faisait un en arrire sur ceux qui, tout en
procdant par caractre, d'instinct n'en montraient pas moins l'homme
concret et complet, en prsentant ce caractre dans le cadre que la
condition lui faisait, avec l'appoint que la condition y ajoutait,
dans le jeu, enfin, et le branle o la condition ne pouvait manquer de
le mettre.

Voil ce que Diderot n'a point vu. Il n'en reste pas moins qu'apercevoir
une partie de la vrit, et celle justement que les contemporains
n'aperoivent pas, c'est contribuer  la vrit, et qu'abstraction pour
abstraction, il valait mieux pencher vers celles o l'on ne songeait
pas, que rester dans celles o l'on s'obstinait. La thorie de Diderot
avait donc et de la justesse et surtout de la porte.

Elle n'tait point, du reste, une rencontre et comme un accident dans la
pense de Diderot. Il me semble qu'elle se rattachait  l'ensemble de sa
doctrine, ou, si l'on veut, de ses penchants. Mdiocre et mme mauvais
moraliste, mdiocre et mme  peu prs nul comme psychologue, il
ne devait gure voir dans l'homme que des instincts inns qui se
dveloppent, grandissent, et se font leur voie; naturaliste et grand
adorateur des forces matrielles, il devait voir l'homme plutt comme
engag dans l'immense, rude et lourd mouvement des choses, et absolument
asservi par elles; il devait le voir bien plutt comme un effet que
comme une cause, et comme une rsultante que comme une force, et ds
lors c'tait l'homme dtermin et conditionn, c'tait l'homme
tellement modifi par sa fonction qu'il ft comme cr par elle, et en
dernire analyse exactement dfini par elle, qu'il devait s'imaginer, et
par consquent croire qu'il fallait peindre.

De toutes ces thories, Diderot, lorsqu'il a pass de la thorie 
la pratique, n'en a gure retenu qu'une, c'est  savoir l'ide qu'il
fallait moraliser sur la scne. Il a peu rencontr et mme peu cherch
ce naturel qu'il recommandait, et s'il n'a gure peint des caractres,
il n'a pas davantage peint vritablement des conditions. Le _naturel_
de Diderot s'est rduit  viter le discours suivi et  mettre souvent
_plusieurs points_ dans le texte de ses dialogues. Encore n'en met-il
pas plus que La Chausse. Mais le vrai naturel lui est aussi inconnu
que possible, et ses couplets sont des harangues ampoules comme, dans
Balzac, taient les lettres _ad familiares_. On a tout dit sur ces
dclamations qui dpassent les limites lgitimes et traditionnelles du
ridicule, et je n'y insisterai pas davantage.

Quant  la manie moralisante, elle s'tale dans ce thtre de Diderot de
la faon la plus indiscrte et aussi la plus dsobligeante. On voit bien
pourquoi et en quoi Diderot se croyait nouveau quand il insistait sur
cette doctrine de la moralisation par le thtre. Elle n'tait pas
nouvelle; mais par la manire dont Diderot prtendait l'appliquer elle
avait quelque chose de nouveau. Dans le drame, Diderot moralise et
dogmatise de deux faons, par la _maxime_, comme au XVIe sicle, et par
les conclusions, par les tendances que comportent et que suggrent les
dnouements. Il est plus rare, quoiqu'il y ait encore dans _Alzire_ de
belles leons sur la tolrance, que la morale procde dans le thtre
de Voltaire par tirade. C'est sa mthode perptuelle dans le thtre de
Diderot. Son drame n'est absolument qu'un prtexte  sermons laques, et
tout son thtre n'est que sermons relis en drames. Sa comdie nouvelle
n'est qu'une comdie ancienne o il n'y aurait que des parabases.

Cela est ennuyeux d'abord: ensuite cela manque absolument le but
poursuivi. Le propos dlibr de mettre une doctrine morale en lumire
est, d'exprience faite, le moyen (un des moyens, car, hlas! il y en a
d'autres) de ne point russir en une oeuvre littraire. On n'a jamais
vraiment bien su pourquoi il en est ainsi; mais toutes les preuves sont
concluantes.--Peut-tre cela tient-il tout simplement  ce qu'il en est
tout de mme dans la vie relle. L'acte moral est toujours chose louable
et qu'on respecte; mais pour qu'il ait sa chaleur communicative, sa
vertu pntrante et vivifiante, pour qu'il soit aimable et, partant,
pour qu'il ait tout son effet, il faut qu'il ne soit pas concert, qu'il
n'ait pas trop l'air de se rendre compte de lui-mme, qu'il ait un
certain abandon et oubli de soi. Sinon, il a l'air moins d'un acte que
d'une leon qui se dguise en acte. Il reste vnrable bien plutt
qu'il n'est sympathique et contagieux.--L'effet est tout pareil en
littrature. Nous aimons tirer la leon morale des faits qu'on nous met
sous les yeux; nous n'aimons pas qu'on nous la fasse.

Voil une des raisons pour lesquelles le _Pre de Famille_ et le _Fils
naturel_ sont des oeuvres si ennuyeuses. Il y a malheureusement d'autres
raisons. Deux choses manquent essentiellement  Diderot, qui ne laissent
pas d'tre importantes pour l'auteur dramatique, la connaissance des
hommes et l'art du dialogue. Il n'avait aucune facult de psychologue.
Jamais un homme n'a t pour lui un sujet d'tudes, parce que chaque
homme lui tait une cible d'loquence. Toute personne qui entrait
chez lui tait immdiatement roule dans le flot bouillonnant de son
discours. Un torrent est mdiocre observateur et mauvais miroir.--Et il
ignorait l'art du dialogue pour la mme cause. Sur quoi l'on m'arrte.
Les dialogues sems dans les romans et les salons de Diderot sont pleins
de verve. Il est vrai. Mais ce ne sont pas des dialogues, ce sont
des monologues anims. C'est toujours Diderot qui s'entretient avec
lui-mme. Il se multiplie avec beaucoup d'agilit et de fougue; mais
il ne se quitte point. Il est de ceux qui font  eux seuls toute une
discussion. Vous me direz que.... J'entends bien qu'on me rpond....
Tout beau! dira quelqu'un; mais qui, du reste, ne discutent jamais. Ces
gens-l,  force de se faire l'objection  eux-mmes, n'ont jamais eu
ni la patience ni le temps d'en entendre une.--Ainsi Diderot dans ses
dialogues. Il dit quelque part: Entendre les hommes, et s'entretenir
souvent avec soi: voil les moyens de se former au dialogue. Le second
ne vaut rien, et Diderot l'a pratiqu toute sa vie; le premier est le
vrai, et Diderot ne l'a jamais employ, pour avoir consacr tout son
temps au second. Aussi, dans ses drames, c'est toujours le seul Diderot
qu'on entend. A peine dguise-t-il sa voix. C'est un soliloque coup par
des noms d'interlocuteurs. Comme Diderot a cru que le naturel consistait
 mettre des _points de suspension_ au milieu des phrases, il a cru
que le dialogue consistait  mettre beaucoup de _tirets_ dans une
dissertation.

Une seule de ses comdies offre un certain intrt. C'est celle o il
ne s'est souvenu d'aucune de ses thories, et o il a peint le seul
caractre qu'il connt un peu,  savoir le sien. C'est _Est-il bon?
Est-il mchant?_--Dans _Est-il bon?_ point de prtention moralisante;
point de condition, et au contraire, un caractre qui n'est modifi
par aucune condition particulire; et enfin le dfaut ordinaire de
Diderot devient ici presque une qualit, puisque ce dfaut consistait 
ne pouvoir sortir de soi, et qu'ici c'est au centre de lui-mme qu'il
s'tablit. On dira tout ce que l'on voudra, et il y a  dire, sur
la composition bizarre de cet ouvrage, sur les inutilits, sur les
longueurs; et que cette comdie ne peut tre mise  la scne, et je le
crois; mais le personnage central est singulirement vivant et d'un bien
puissant relief. Ce Scapin honnte homme, ce neveu de Rameau gnreux
et bienfaisant, ce Sbrigani  manteau bleu, cet homme de moralit
douteuse et de gnrosit toujours en veil, qui poursuit et atteint des
buts excellents par des moyens  mriter d'tre pendu, et dont la bont
s'amuse du but o elle tend, et dont la perversit, naturelle  tout
homme, se divertit sous cape du moyen employ; cela est original,
piquant, inquitant et hardi, et ambigu et quivoque comme le titre, qui
rsume trs bien la chose; et l'on sent que cela est vrai, et qu'il y
a bien en chacun de nous tous un tre qui voudrait avoir la joie de
conscience des bienfaits rpandus, avec le ragot de la mystification
bien combine et de la demi-escroquerie bien conduite.--Trop spirituel,
cet homme-l; mais il est si bon! Trop bon; mais par des stratgies si
suspectes qu'il ne risque pas d'tre fade.

L'tranget mme de la composition de cette comdie n'est pas pour me
dplaire, au moins  la lire. C'est une comdie faite comme _Jacques le
Fataliste_. Cinq ou six histoires s'y coupent et s'y entre-croisent.
Cela est d'un frtillement dlicieux, et qui serait vite dconcertant
et dsesprant, si le principal personnage ne formait centre, et ne
ramenait assez clairement tout  lui. Il est l; il a, pour sauver cinq
ou six personnes, amorc cinq ou six intrigues diverses. Elles lui
reviennent et lui retombent sur les bras tour  tour: Ah! voici
l'histoire de Paul! Eh bien, elle est en bon train. Ceci, cela, pour la
pousser o il faut.... Qu'est-ce? l'affaire Jacques. Elle va mal. Ceci,
cela, pour la redresser.... Qu'est-ce encore? Et pourquoi diable me
ml-je de tout cela? Pour des gens qui ne me sont de rien, et qui
jugeront, en fin de compte, que j'ai agi en vrai fripon! Tout coup
vaille! Et  l'affaire Bertrand!...--Autant de dextrit qu'il y a, du
reste, de mouvement, de verve et d'entrain, la main de Beaumarchais,
discrtement, en tel et tel endroit, et _Est-il bon? Est-il mchant?_
serait une chose trs distingue. Tel qu'il est, c'est une chose trs
originale.



IV

DIDEROT CRITIQUE D'ART.

Le chef-d'oeuvre de Diderot c'tait trs probablement sa conversation,
et voil pourquoi les chefs-d'oeuvre qui restent de lui sont, avec le
_Neveu de Rameau_, les _Salons_ et la _Correspondance familire_.
Il n'avait pas la vraie imagination littraire; mais il avait cette
demi-imagination, je l'ai dit, qui consiste  tre transport de ce
qu'on voit,  dcrire avec ravissement ce qu'on a vu et  y ajouter
quelque chose. Diderot est incapable de crer, mais il est trs capable
de refaire. L'oeuvre d'art ou la chose vue, aprs avoir saisi ses yeux,
saisit son esprit et le met en un mouvement extraordinaire. Sans l'une
ou l'autre il n'inventerait rien, ou fort peu de chose; branl par un
spectacle, il s'anime, raconte, dcrit, dplace et replace, imagine
des dtails, reconstitue. Il a cette demi-imagination, secondaire,
infrieure, mais prcieuse encore, et que tant s'en faut que tout
le monde ait, qui retient, achve, et recompose. Les _Lettres 
mademoiselle Volland_ sont pleines et fourmillantes d'anecdotes vivement
contes, de scnes joliment dcrites, de croquis, de silhouettes et
d'eaux-fortes. Et ces petits tableaux ont ce qu'on ne connaissait gure
au XVIIe sicle, la couleur. Non seulement on les voit; mais on les voit
dans une sorte de lumire chaude et dans une atmosphre qui vibre et
parat vivante. Il n'y a pas de vide, d'espace mort entre les figures;
le tableau entier baigne dans l'air rel et frmissant; la sensation
de plnitude est parfaite. Comparez rapidement avec une anecdote de
Crbillon fils ou de Voltaire: vous sentirez ce que je veux dire mieux
que je ne pourrais l'exprimer.

Avec cet oeil, cette mmoire rchauffante, et cette imagination _ la
suite_, et qui a besoin que quelque chose fasse la moiti de son office,
mais vive encore et alerte, il et t un critique dramatique, ou plutt
un chroniqueur thtral de premier ordre. Ce sont des tableaux qu'il
a regards; c'tait encore mieux son affaire. Les _Salons_ sont trs
souvent admirables. Il dcrit d'abord, puis il refait; c'est son procd
ordinaire. C'est la part de l'oeil et celle de l'imagination spciale
que j'ai dite. Quand l'oeil, si voluptueusement rempli des formes et des
couleurs, s'est comme vid, l'imagination excite se donne carrire.
Elle reprend la matire que le peintre lui a fournie et la dispose d'une
autre faon. Elle se joue dans ces limites bornes avec infiniment de
souplesse, de vivacit et de bonne grce: puis elle s'mancipe encore,
dpasse un peu le cadre et du tableau du peintre et du tableau refait
par elle-mme, et se livre  une rverie, un peu contenue encore, qui
est charmante. Ces chappes de fantaisie sont plus agrables ici, et
moins inquitantes qu'ailleurs, parce qu'on sait qu'elles n'iront
pas trop loin, seront un peu surveilles par le critique qui ne peut
s'endormir tout  fait, seront domines, du reste, toujours un peu,
et, partant, un peu matrises par le souvenir de l'oeuvre qui les a
inspires. Dans ces conditions la verve de Diderot a tout charme, sans
ses prils. Comme son imagination a besoin qu'on lui donne le branle, sa
verve aussi a toujours besoin qu'on lui donne le ton.

Et je sais tout ce qu'on a reproch  cette critique artistique de
Diderot. Cette critique artistique, a-t-on dit, est une critique toute
littraire. Variations d'un lettr  propos de tableaux.--Il est un peu
vrai. Et c'est ici qu'il est  propos de faire remarquer quel est le
fond mme de la critique et de toute l'entente de l'art chez Diderot. Ce
n'est autre chose que la confusion des genres. Il a eu sur le thtre
des ides de peintre, et sur la peinture des ides de littrateur. Il
a voulu au thtre des _tableaux_ et sur les toiles des scnes de
cinquime acte. Il a t pour un thtre qui parlt aux yeux et pour une
peinture qui parlt aux coeurs; et quand on est mchant, on dit qu'il a
t bon critique dramatique au Salon, et bon critique d'art au Thtre.
Cela certes est un dfaut, mais qui ne va pas sans sa revanche. Il ne
faut pas confondre les genres, mais il ne faut pas les sparer jusqu'
mettre entre eux des lois de proscription. Les arts sont frres. A les
confondre, il est vrai qu'on leur fait parler  tous une langue de
Babel; mais aussi quand on cultive l'un, tre, de nature ou par effort,
entirement tranger et insensible aux autres, c'est risquer de ne
connatre que le mtier et de s'y confiner. Le pote dramatique ne doit
pas _viser_ au tableau, mais qu'il se connaisse en peinture, mme pour
son art je ne crois pas que ce soit inutile. Le peintre ne doit pas
faire propos d'attendrir; mais qu'il sache ce qu'est la personne humaine
dans l'attendrissement et la douleur, ce n'est point de trop. Et le
critique ne doit pas se tromper d'motion, et transporter devant les
toiles l'tat d'esprit qu'il a eu parterre, et c'est un travers o
Diderot tombe parfois; mais s'il ne connaissait qu'un genre d'motion,
peut-tre risquerait-il de n'en connatre aucun, peut-tre en
arriverait-il vite,  moins que mme il ne partit de l,  ne savoir
d'une pice que si elle est bien faite, et d'une toile rien, sinon que
tel ton est juste et tel douteux.

Un critique artiste plutt que technique c'est ce qu'a t Diderot, et
c'est le mtier aussi bien au thtre qu'au salon qu'il a peu connu;
mais ses impressions gnrales sont justes, et il ne s'est tromp ni sur
Greuze ni sur Sedaine.--Remarquons de plus que si sa critique est si
littraire, c'est que la peinture de son temps est bien littraire
aussi. Il a affaire  des tableaux qui s'appellent quelquefois, et mme
souvent: _Le Clerg, ou la Religion qui converse avec la Vrit_;
--_Le Tiers Etat, ou l'Agriculture et le Commerce qui amnent
l'Abondance_;--_Le Sentiment de l'amour et de la nature cdant pour
un temps  la Ncessit_;--_L'Etude qui veut arrter le Temps_;--_La
Justice que l'Innocence dsarme et  qui la Prudence applaudit_. Je
dfie un peintre avec son pinceau.... disait Molire....; les peintres
du temps de Diderot avaient l'intrpidit de traiter ces sujets-l
avec leur pinceau. Ils taient extrmement littrateurs. Ils taient
pathtiques, comme Greuze, et spirituels, comme Boucher. Quand on y
songe bien, ce qui doit tonner ce n'est point du tout que Diderot
ait t littraire dans sa critique d'art, c'est combien il l'a t
modrment. Et c'est bien plutt un retour au vrai sens artistique que
je serais tent de voir dans les _Salons_ de Diderot qu'une influence
prdominante et funeste du point de vue littraire.

Car, on ne le dit vraiment pas assez, il a le sens infiniment sr,
d'abord de la couleur, et ensuite de la lumire, et voil deux points
qui ne sont pas si peu de chose. Partout o nous pouvons contrler la
critique de Diderot par l'examen des toiles mmes qu'il a critiques,
nous voyons, ce me semble, que son sentiment du ton et des colorations
est entirement juste, et affin; et que pour savoir d'o vient la
lumire, o elle doit aller, dans quelle mesure juste les objets en
doivent tre avivs, ou baigns mollement, ou effleurs, il est peu
d'oeil plus savant et plus exerc que le sien.

Et pour ces qualits qui sont moiti du peintre, moiti du littrateur
(et qui sont ncessaires au peintre), savez-vous bien qu'il est pass
matre? J'entends parler de l'instinct de la composition et du juste
choix du _moment_. Cet homme qui compose si mal un crit, compose, ou
recompose, admirablement un tableau. L o il dit: bien compos, on peut
l'en croire. L'heureuse conspiration en vue d'un effet d'ensemble lui
saute aux yeux d'abord. Et quand il dfait un tableau pour le refaire,
on sent bien le plus souvent, sinon que son tableau serait meilleur, du
moins que celui qu'il critique a bien les dfauts de composition qu'il
relve.

Et de mme, le moment prcis de l'action qui est celui que le peintre
doit saisir comme comportant le plus de clart, le plus de beaut des
figures, le plus d'harmonie des lignes, et le plus d'intrt, il est
souvent admirable comme Diderot l'entend bien et l'indique juste. Tout
le _Laocoon_ de Lessing est sorti de cette notion sre du moment du
peintre ou du sculpteur. Diderot avait tout  fait ce don, celui de voir
une action se grouper pour l'effet esthtique, et celui de l'arrter
juste  la minute o elle sera le mieux groupe pour indiquer le
commencement d'o elle vient et suggrer la fin o elle va, et pour tre
belle en soi, et pour tre pleine de sens dans la plus grande clart.
Chardin, La Grene, Greuze et d'autres (et les artistes ne flattent
point les littrateurs) m'ont assur que j'tais presque le seul de
ceux-ci dont les images pouvaient passer sur la toile presque comme
elles taient ordonnes dans ma tte.--Je le crois fort, et cela va
beaucoup plus loin qu'on ne pense. C'est la marque mme du littrateur
n pour sentir l'art. Un critique d'art doit tre un peintre  qui ne
manque que le mtier. C'est  bien peu prs ce qu'a t Diderot.

--Mais le mtier lui-mme, la technique, pour parler plus noblement, est
partie essentielle de l'art  ce point que n'en pas rendre compte c'est
causer sur l'oeuvre d'art et non point en faire la vraie critique.--Il
faut s'entendre, et ne point trop demander. Chaque art a sa beaut
propre que ne peut comprendre, je dis comprendre, et pleinement et
minutieusement goter, par consquent, que l'homme qui connat  fond la
technique de cet art. Par exemple il faut avoir fait beaucoup de vers
pour savoir quel est le secret de la beaut d'un vers de Lamartine
ou d'une strophe d'Hugo. Mais d'autre part les arts ont une beaut
d'_expression_ qui leur est commune, c'est--dire sont faits pour
veiller dans les mes certaines sensations gnrales, un peu confuses,
il est vrai, mais fortes, dont la foule est susceptible, et dont,
aussi, elle est juge. Pour me servir du spirituel apologue de M.
Sully-Prudhomme[81], peinture, sculpture et musique, par exemple, sont
un Anglais, un Allemand et un Italien qui racontent le mme fait chacun
en sa langue devant un homme qui ne sait que le franais. Le Franais ne
les comprend pas; mais  leur mimique il entend trs bien que la chose
raconte est triste ou gaie, dramatique ou bouffonne ou gracieuse, et il
ne perd nullement son temps  les entendre et regarder. Trs sensible
mme, femme, enfant, ou mridional, il pourra mme rire, pleurer ou
sourire  leur rcit. Voil ce que la foule entend aux choses des arts.
Chaque art a sa _langue_ particulire, tous ont un _langage_ commun.

[Note 81: _L'Expression dans les Beaux-Arts_, I, 2.]

Eh bien, supposez maintenant un interprte. Quel service pourra-t-il
rendre au Franais qui coute? Prtendre le faire entrer dans le talent
de narrateur de l'Anglais ou de l'Italien qui est l, il n'y doit point
songer. C'est toute la langue anglaise ou italienne qu'il faudrait
qu'il comment par enseigner, dans toutes ses nuances. Mais appeler
l'attention sur tel geste et telle intonation, traduire en passant tel
mot plus ncessaire qu'un autre  un commencement d'intelligence du
rcit, donner une ide gnrale, confuse encore, sans doute, mais dj
plus saisissable du fait racont, voil ce qu'il peut faire. Et voil ce
que le critique d'art doit se proposer. Il entre, de quelques pas, dans
la technique, sans cesser de se tenir,  l'ordinaire, dans le domaine de
l'expression, et il donne, par quelques vues discrtes sur la technique,
un peu plus de prcision  la sensation d'ensemble,  l'impression
gnrale qui affectait la foule.

Et ceci est affaire de mesure. A un Fromentin qui crit au XIXe sicle
pour un public plus familier dj aux choses de peinture, un peu plus
d'interprtation technique, quelques leons de langue pousses un peu
plus loin sont dj permises. A Diderot une traduction brillante du
sentiment gnral du tableau suffit le plus souvent, et doit suffire; et
nos critiques modernes les plus savants sont bien forcs,  l'ordinaire,
de se tenir eux-mmes  peu prs dans ces limites.--Un critique d'art
sera toujours surtout un homme qui a assez de talent, en dcrivant
un tableau, pour donner au public le dsir de l'aller voir; et si la
critique d'art, qui consiste surtout en cela, ne consistait strictement
qu'en cela, Diderot serait certainement le grand matre incontest de
la critique d'art. Il en reste, en tous cas, le brillant, sduisant et
loquent initiateur.



V

L'CRIVAIN.

Diderot est grand crivain par rencontre et comme par boutade, et il
trouve une belle page comme il trouve une grande ide, avec je ne sais
quelle complicit du hasard. C'est un homme d'humeur, et par consquent
un crivain ingal. Un homme ingal n'est pas un homme, dit La Bruyre;
ce sont plusieurs. Et il y a plusieurs crivains dans Diderot.--Il y
a l'crivain lucide, froid et lourd qui crit les articles de
l'Encyclopdie.--Il y a l'crivain dur et obscur qui expose une thorie
philosophique qu'il n'entend pas bien.--Il y a le rhteur fieff qui a
donn  Rousseau le got des points d'exclamation, qu'il a,  son
tour, reu de lui, et qui, brusquement, sans prvenir, au cours d'une
exposition trs calme ou d'une lettre trs tranquille, s'chappe en
apostrophes et prosopopes qu'on sent parfaitement factices. Le voil
qui crit  Falconet: Que vous dirai-je encore? Que j'ai une amie....
Tenez, Falconet, je pourrais voir ma maison tomber en cendres sans en
tre mu, ma libert menace, ma vie compromise, pourvu que mon amie me
restt. Si elle me disait: Donne-moi de ton sang, j'en veux boire; je
m'en puiserais pour l'en rassasier.--Ceci pour s'excuser auprs de
Falconet de ne point l'aller rejoindre en Russie. Or,  cette amie mme,
 Mme Volland, il parle de la perspective et de l'approche de ce voyage
en Russie,  la mme date, avec la plus parfaite tranquillit. Et il y
a aussi en Diderot l'crivain ardent, imptueux, d'une prompte et vive
saillie, qui jette une scne sous nos yeux ou qui enlve un rcit d'un
tel mouvement, d'un tel lan, et, notez le, avec une telle perfection
de forme, qu'on ne songe plus  la forme, qu'on ne s'en aperoit plus,
qu'on croit voir, sentir et penser soi-mme, que l'intermdiaire entre
vous et la chose, que l'interprte, que l'crivain, en un mot, a
disparu; et c'est l le triomphe mme de l'crivain. C'est en cela que
Trence, et Racine, et ce pauvre Prevost une fois par hasard, et Mrime
souvent, sont des crivains suprieurs. Diderot a une centaine de pages
o l'on est tout tonn de le trouver de cette famille.

Et quelquefois encore, quoique bien rarement, Diderot est mme pote.
Il trouve le mot puissant et sobre, court et magnifique, si plein qu'il
descend comme d'une seule coule dans l'me, et la remplit et l'habite
immdiatement tout entire: Tout s'anantit, tout prit: il n'y a que
le monde qui reste, il n'y a que le temps qui dure.--Il trouve le
symbole exact et en mme temps riche, ample, s'imposant  l'imagination,
et il sait l'enfermer dans une priode harmonieuse dont le
retentissement prolonge longtemps dans notre mmoire ses ondes sonores:
Mfiez-vous de ces gens qui ont leurs poches pleines d'esprit et qui
le sment  tout propos. Ils n'ont pas le dmon; ils ne sont jamais ni
gauches ni btes. Le pinson, l'alouette, la linotte, le serin jasent et
babillent tant que le jour dure. Le soleil couch, ils fourrent leur
tte sous l'aile, et les voil endormis. C'est alors que le gnie
prend sa lampe et l'allume, et que l'oiseau solitaire, sauvage,
inapprivoisable, brun et triste de plumage, ouvre son gosier, commence
son chant, fait retentir le bocage et rompt mlodieusement le silence et
les tnbres de la nuit.--Et voil, certes, qui est trange, de trouver
dans l'auteur des _Bijoux indiscrets_ une pense, un sentiment et une
strophe de Chateaubriand.--C'est que le style c'est l'homme, _quoi
qu'en_ ait dit Buffon: le style est la mlodie intrieure de notre
pense, et la pense de Diderot a ce caractre entre tous qu'elle est
inattendue, mme de lui-mme. Ingal, inconstant, multiple, versatile,
girouette sur le clocher de Langres, comme il a dit, il est, selon le
quart d'heure, vulgaire, plat, ordurier, tendre, aimable, charmant,
quelquefois sublime; et son style, non appris, non acquis, non
surveill, non chti, non corrig, son style d'improvisateur, comme
sa pense, est capable de bassesses, d'obscurits, d'incorrections,
de gaucheries, de grces, de vivacits aises et brillantes, parfois
d'chappes subites vers les hauteurs, et mme de srnits imposantes.



VI

Quelques intuitions de gnie, quelques rcits plein de verve, quelques
silhouettes bien enleves, quelques thories neuves trop mles
d'obscurits, beaucoup de polissonneries, beaucoup de niaiseries,
normment de verbiage et de fatras fumeux, voil ce qu'a laiss
Diderot. Rien de complet, rien d'achev, ni comme systme philosophique,
ni comme oeuvre d'art. Son rle a t plus grand que son oeuvre. Par
son infatigable activit, par ses qualits estimables, et presque
inestimables, de caractre et de bon coeur, il a tenu une trs grande
place en son temps; il a t le lien entre les esprits et les caractres
les plus difficiles et quelquefois les moins faits pour s'entendre,
et personne plus que lui n'tait n directeur de journal. Il ne lui a
manqu qu'un vrai et grand gnie, ou peut-tre seulement de la suite
dans les ides, pour mener son sicle, que personne n'a men, comme il
est arriv d'ailleurs  presque tous les sicles.--Il l'a rempli d'un
grand bruit d'audaces, de scandales et de papier remu. Il a vcu dans
cette fournaise et ces bruits de forge comme dans son lment naturel.
Il a fort agrandi le calme atelier de son pre, et fabriqu beaucoup
plus de couteaux que lui, moins inoffensifs. C'tait un rude ouvrier
que le travail grisait, et aussi la rcration, et aussi les histoires
racontes, les discussions et la rhtorique. De pense calme, de
rflexions, de mditation, de contemplation, au milieu de tout cela,
aussi peu que rien. Vrai Franais des classes moyennes, sans esprit,
sans distinction, plein d'intelligence, de facults d'assimilation, de
facilit au travail et  la parole, avec un idal peu lev, peu de
scrupules de moralit, et un trs bon coeur. Il s'est laiss aller 
cette nature, si mle de mal et de bien, de tout son mouvement et
de tout son lan, incapable de raction contre lui-mme, comme de
rflexion. Cette nature, il la croyait bonne; le souci, le sentiment
seulement, de notre infirmit, de notre misre, et de notre puissance 
nous amliorer, lui tait inconnu. Quand cela manque, on ne peut tre
qu'une force de la nature trs intressante. Il l'a t. Ce n'est pas
peu.

Sa fortune littraire a t curieuse. Trs connu dans son temps et trs
en lumire comme remueur d'ides et philosophe, beaucoup moins comme
artiste, il a eu cette chance, pour prolonger sa gloire, que ses crits
les plus heureux, les plus piquants, les plus vivants, sont sortis
les uns aprs les autres,  de longs intervalles, quelques-uns tout
rcemment, des bibliothques particulires ou des armoires  manuscrits
les plus loignes et les mieux closes. A chaque rvlation 'a t un
tonnement et une joie littraire. On le croyait toujours la veille
beaucoup moins grand. L'attention sur lui et l'admiration  son gard
ont t renouveles et rajeunies priodiquement comme par son bon ami le
hasard, qui se montrait aussi intelligent que bienveillant; et une sorte
de dvotion littraire en a t comme confirme et rafrachie avec soin
autour de son monument.

Une autre sorte de dvotion, qui n'avait rien absolument de littraire,
s'est fort chauffe aussi sur son nom. Vers le milieu de ce sicle,
beaucoup lui ont t infiniment reconnaissants d'tre irrligieux plus
scandaleusement qu'un autre, de mettre la grossiret la plus dtermine
au service de la saine philosophie. Cela n'a pas laiss de grossir sa
cour.

Aujourd'hui nous le connaissons, ce semble, tout entier, et nous sommes
trop loin des querelles religieuses, relgues dans les basses classes
de la nation, pour ne pas le juger avec une pleine tranquillit
d'esprit. Nous le trouvons grand par le travail; curieux, intelligent,
et pntrant parfois, mais trouble et emptr souvent, comme philosophe;
romancier plein de verve, sans imagination vritable, critique d'art
d'un grand got et d'une sensibilit artistique tout  fait rare
et suprieure; crivain ingal, dont quelques pages sont des
chefs-d'oeuvre, et dont la manire la plus ordinaire est un bavardage
intarissable ml de galimatias.--Il faut savoir dire qu'il est
dcidment de second ordre. Mais, plus qu'un autre, il reprsente
quelque chose: l'individualisme du XVIIIe sicle s'appliquant enfin
franchement et insolemment  tout, pour tout dtruire, peut tre sans le
vouloir;  la socit,  la religion,  la morale; ne laissant debout
que l'homme avec ses instincts, tenus pour bons; dissolvant la
communaut humaine, sous forme de pense commune dans l'espace, sous
forme de pense traditionnelle dans le temps. Il reprsente plus qu'un
autre, plus que Rabelais et Montaigne, infiniment plus que Voltaire,
plus que Rousseau, la revanche de la nature contre ce que les hommes
ont cru devoir faire, depuis qu'ils existent, pour s'en distinguer.
L'obissance et l'adhsion complaisante  l'instinct naturel, c'est son
fond mme. Cela veut dire peut-tre que cet instinct naturel, il ne le
comprend nullement. Car il est aussi de la nature _humaine_, et c'en
est peut-tre la vrit et le caractre propre, de sacrifier l'instinct
individuel  une rgle et  une loi commune, pour que nous puissions
vivre et durer, ce qui est encore, ce semble, le besoin le plus
imprieux de notre nature.



JEAN-JACQUES ROUSSEAU



I

SON CARACTRE

Jean-Jacques Rousseau, romancier franais, naquit  Genve le 28 juin
1712. Sa vie jusqu' la quarantime anne, et mme toute sa vie, fut un
roman. Dclass ds l'enfance, vagabond, homme de tous mtiers, depuis
les plus honorables jusqu'aux pires, graveur et laquais, musicien et
industriel forain, presque secrtaire d'ambassade et, plusieurs fois,
favori soudoy de grandes dames, point mendiant, mais quelquefois un peu
voleur,  travers tout cela rveur, artiste, infiniment sensible aux
beauts naturelles et aux plaisirs simples, sans un grain d'ambition,
n'crivant point, ne rimant point, de temps en temps lisant avec fureur,
toujours regardant avec dlices le ciel, les verdures et les eaux,
ou caressant avec extase un rve intrieur; c'est ainsi qu'il arriva
jusqu' l'ge mr.--C'est la vie de jeunesse et l'ducation d'un _Gil
Blas_ sensible, imaginatif et passionn. Il pouvait en sortir un neveu
de Rameau de la pire espce. Il en sortit un dsquilibr, mais non
point un homme vil. Le fond tait bon, non le fond moral, qui n'existait
pas, mais le fond sensible. Rousseau avait trs bon coeur. Faible,
et sans aucune espce d'nergie morale, il tait bon, compatissant,
charitable, et, trs rellement et non pas seulement en phrases,
fraternel.--Il ne faut jamais perdre cela de vue; c'est le premier
trait. Rousseau est un candide. Son cynisme mme, quand il n'est pas
une forme de son orgueil, est une forme de son ingnuit. Le premier
mouvement dans Rousseau est un geste naturel et spontan d'lan vers
autrui, de confiance, et de bras ouverts. Il a toujours commenc par
adorer qui lui faisait accueil. Il y montre une navet lamentable,
honorable et touchante. Les grandes amitis qu'il a fait natre,
et qu'il n'a pas toujours russi  lasser, lui vinrent de l; les
affections posthumes qu'il a excites tout de mme. Mille lecteurs se
sont dit comme Mme de Stal: J'aurais russi  l'apprivoiser,  le
ramener,  le garder. Il a donn, il donnera toujours cette illusion,
parce que naturellement on va au fond, et que le fond chez lui est bien
douceur et nave tendresse.

Seulement, s'il tait bon, il se sentait bon, ce qui est trs dangereux,
lorsque manque le correctif de l'humilit. Sans vraie religion, sans
instinct moral primitif, et aprs une vie de jeunesse si dmoralisante,
d'o aurait pu lui venir l'humilit? La modestie vient du bon sens trs
puissamment aid par l'ducation religieuse ou au moins morale. Rousseau
n'avait pas l'ombre de modestie, et, se sentant bon, il se jugeait le
meilleur des hommes, et s'il tait bont de tout son coeur, il tait
orgueil des pieds  la tte. Il l'tait avec candeur, avec passion, et
avec exaltation, comme il tait tout ce qu'il tait. Dans ses rveries
de jeunesse, il songeait au chant des oiseaux,  presser l'humanit
entire sur son coeur, et, aussi, il songeait  lui, avec des transports
de complaisance,  sa bont,  sa douceur,  ses facults d'panchement
et de tendresse, et, insensiblement, se btissait un pidestal, que
plus tard il sentira toujours sous lui, et sur lequel, innocemment, il
prendra des attitudes.

Ajoutez enfin l'absence complte de sens du rel et une imagination
romanesque que tout a contribu  entretenir et que rien n'a contenu. Le
roman, vulgaire et picaresque, mais enfin le roman qu'il a vcu jusqu'
quarante ans, et au del, a pass dans son esprit et dans tout son tre,
l'a marqu profondment, et pour toujours. Il n'a jamais vu aucune
chose telle qu'elle est. Il a vu chaque chose plus belle qu'elle n'est,
jusqu' quarante ans, plus laide qu'elle n'est  partir de l'ge mr, et
de plus en plus jusqu' la vieillesse. Et, comme dans l'ge mr il y a
toujours en nous des retours de l'tre antrieur, souvent, mme en sa
maturit, il commenait par voir une chose nouvelle en jeune homme,
et en tait ravi; puis, trs vite et brusquement, il la voyait en
vieillard, et en frmissait d'horreur. Mais toujours, noir ou bleu
tendre, le rve s'est interpos entre lui et le rel, et a dform le
contour et chang la couleur des choses.

Bon, candide, orgueilleux et romanesque, tel il tait quand il rencontra
la socit humaine. Jusqu' quarante ans, il ne l'avait pas habite. Le
vagabondage produit les mmes effets que la solitude. Le voyageur voit
plus d'hommes que les autres, et, moins que les autres, connat l'homme;
car  changer sans cesse on ne pntre rien. A quarante ans Rousseau
avait eu des aventures diverses, et des preuves, sans pour cela avoir
acquis l'exprience. Le monde avait gliss devant ses yeux, et l'avait
infiniment amus; mais il ne le connaissait point. Du contact du
Rousseau que nous connaissons avec la socit, et du froissement
terrible qui s'ensuivit, naquit le Rousseau d'aprs quarante ans, celui
qui a pens et qui a crit.

Rousseau arrivait  Paris avec l'ducation des champs, des bois, des
marches  pied, des rveries, des amours faciles, et d'une imagination
puissante et charmante. C'tait La Fontaine, plus sombre dj, parce
qu'il tait malade, et parce qu'il s'tait charg d'une compagne
stupide, tyrannique et tratresse, dont je ne dirai qu'un mot, mais
avec certitude, c'est que c'est  elle que toutes les fautes graves de
Rousseau doivent tre imputes;--c'tait La Fontaine moins lger et dj
hant de soucis; mais c'tait La Fontaine. Mme ge, mme ducation
provinciale et champtre, mme candeur, mme tendresse caressante,
mme imagination romanesque, mmes lectures libres et vagabondes, et,
remarquez-le, mme absence de manuscrits jusqu' quarante ans.--Il fut
accueilli comme La Fontaine, avec empressement, avec engouement. Et
il se livra avec candeur, et avec passion. Il n'tait pas averti. Ces
grandes dames et grands seigneurs qui l'accueillaient, sa navet, et sa
bont, et son orgueil aussi, lui montrrent en eux des amis, de purs
et simples amis. Il accepta leur hospitalit sans se douter qu'elle ne
pouvait pas aller sans servitude. Les servitudes vinrent, ou au moins
les exigences.--Habiter une petite maison de Mme d'Epinay, quoi de
plus simple? Mais courir au chteau de Mme d'Epinay quand Mme d'Epinay
s'ennuie, c'est--dire toujours, il n'avait pas song  cette
contre-partie, et la trouva rude.--Recevoir,  peu prs, l'ordre de
suivre Mme d'Epinay, en hiver, dans un voyage fatigant, triste et
onreux, toute affaire cessante et toute tude laisse, il n'avait pas
prvu que cela ft dans le contrat. Stupfait et dsorient, maladroit
par consquent, tergiversant, non sans une certaine duplicit, comme il
arrive presque toujours dans les situations fausses, il en vient  se
faire dtester et chasser; et voil un de ses premiers contacts avec le
monde.--Aimer une comtesse, charmante du reste, et qui ne le hait pas,
mais qui est une dilettante du sentiment, nullement une hrone de
l'amour, et qui le laissera se tirer d'affaire comme il pourra, quand
une trahison domestique, ou simplement les propos du monde, les auront
compromis tous deux; s'en tirer trs mal, par des dmarches et des
lettres assez humiliantes: voil une de ses premires coles.--Serrer
sur son coeur toute la troupe encyclopdique, et croire que ces gens
de lettres, si pleins de beaux sentiments, ne veulent de lui que son
affection; s'apercevoir trop tard qu'ils exigent la soumission dans
l'cole et la discipline dans le rang, et qu'ils sont trs durs pour
qui vit et pense d'une faon indpendante: voil une de ses premires
expriences.

L'orgueil aidant, et l'imagination romanesque, il en vint trs vite
 dtester cette socit humaine pour laquelle, je ne dirai point il
n'tait pas fait, mais, ce qui est bien pis, pour laquelle il tait
fait, au contraire, de par ses sentiments tendres, et  laquelle
quarante ans de vie vagabonde ne l'avaient point prpar. Un misanthrope
de naissance n'et pas souffert des petites misres sociales; un homme
candide, et tendre, et orgueilleux, souffrait autant de l'amour naturel
qu'il avait pour le monde que des blessures qu'il en recevait, et de
l'un et l'autre runis, jusqu'au dsespoir.--Ajoutez sa maladie, qui
tait de celles qui dveloppent l'irritabilit et la mlancolie; ajoutez
son intrieur dont il souffrait sans que son orgueil lui permit d'en
convenir, ni sa bont de s'en plaindre, ni sa faiblesse de s'en
dlivrer; et vous comprendrez ce trouble mental qui n'tait un mystre
pour aucun des amis de Rousseau, et qui n'est pour les mdecins rien
autre chose que la manie des perscutions et la folie des grandeurs,
affections qui vont presque toujours ensemble et s'entretenant l'une
l'autre; et voil le dernier tat moral de Rousseau.

N'oubliez point d'ailleurs que la complexion premire,  travers toutes
les vicissitudes de la vie, est chez nous si forte que le got de
Rousseau pour les amitis mondaines, et les protecteurs et les
bienfaiteurs, persistait encore et malgr tout, jusqu'au terme; que,
jusqu' la fin de sa vie, il rechercha ces dpendances affreuses et
adores dont il fut toujours dgot et toujours pris; que le passage
continuel d'un transport de confiance  un accs de dsenchantement et
de colre secouait jusqu' la briser sa frle machine, et l'inclinait
de plus en plus aux humeurs noires et aux chagrins profonds; et tout ce
qu'il y a d'amertume mle d'illusions douces dans les ouvrages de ce
singulier philosophe n'aura plus rien qui vous tonne.

Ses ouvrages en effet sont lui-mme, et, ce qui est plus rare, ne
sont rien que lui. Il est avant tout un homme d'imagination: tous ses
ouvrages sont des romans. Il a fait le roman de l'humanit, et c'est
l'_Ingalit_; le roman de la sociologie, et c'est le _Contrat_; le
roman de l'ducation, et c'est l'_Emile_; un roman de sentiment, et
c'est la _Nouvelle Hlose_; le roman de sa propre vie, et c'est les
_Confessions_.--Et dans chacun de ces romans il s'est mis tout entier,
tendresse et orgueil, illusions de tendresse et illusions d'orgueil, sa
tendresse lui traant un idal de bonheur simple, de vertu facile et
d'panchement et d'embrassement fraternel; son orgueil le mettant en
guerre violente et implacable contre la socit relle qui l'a mal
accueilli,  son gr, et lui persuadant d'en faire la satire ardente,
d'en prendre toujours le contre-pied, et de la dmolir pour la
refaire;--d'o rsulte un optimiste misanthrope, un Sedaine satirique,
un Franois de Sales qui est un Juvnal, et un rvolutionnaire plein
d'esprit de paix et d'amour, le tout dans un romancier de gnie.



II

LE DISCOURS SUR L'INGALITɻ.

Tout Rousseau est dans le discours sur _l'Ingalit parmi les hommes_.
Ceci est un lieu commun. Je m'y rsigne, parce que je le crois vrai. On
en a contest la vrit. J'y reviens parce que, contrle fait, je le
crois vrai. Rousseau trouve la socit mauvaise. J'ai dit pourquoi.
C'est un plbien qui a voulu tre du monde, qui en a t, qui a cru
n'en pouvoir pas tre, qui s'en est cru mpris, et qui s'en venge par
en mdire, tout en l'adorant encore. (Remarquez que, plus tard, dans
la _Nouvelle Hlose_, c'est un plbien pris d'une patricienne, aim
d'elle, trahi par elle, regrett par elle et toujours rest dans son
coeur, que Rousseau mettra en scne. La _Nouvelle Hlose_ est le rve
d'une nuit d't d'un matre d'tudes.) Pour le moment il n'en est qu'
regarder la socit en son ensemble, et  la trouver horrible. _Et
pourtant l'homme est bon!_ Rousseau le sent,  se sentir, sans se bien
connatre. L'homme bon, la socit inique; l'homme bon, les hommes
mchants; l'homme n bon, devenu infme: cette double ide, sous quelque
forme qu'on l'exprime, et qu'il l'exprime, c'est la pense ternelle
de Rousseau. Et il est ais de le croire, puisque c'est son me mme.
L'homme bon, c'est sa tendresse qui parle; les hommes mauvais, c'est
son orgueil. Il a rpt cela toute sa vie, parce que, toute sa vie, son
orgueil et sa tendresse n'ont cess de parler.

Mais encore comment cela est-il arriv? Comment l'homme bon est-il
devenu mchant? Qui rsoudra cette contrarit?--Ici intervient la
rflexion, et se forme peu  peu, assez vite d'ailleurs, le systme.
Raisonnant sur lui-mme, sans s'en rendre compte, Rousseau raisonne
ainsi: Et moi aussi j'ai t bon. J'ai eu quarante ans de bont facile
et charmante. Mes mouvements de haine et de malice, depuis quand les
trouv-je en moi? Depuis que je suis entr dans la socit des hommes.
Si tant est que je le sois, c'est eux qui m'ont gt. L'humanit tout
entire a d subir la mme transformation. L'homme est n bon (car j'en
suis sr); il s'est rendu mchant en se faisant social. Le mal moral est
le rsultat d'une erreur. L'humanit s'est trompe sur ses destines;
elle s'est abuse sur sa vocation. Elle s'est crue faite pour vivre en
tat social. C'est en tat de nature qu'elle devait rester. Cet tat
de nature a d exister.--Il a exist.--Il faut le retrouver, et y
retourner. Des sicles nous en sparent. Qu'importe? Et, du reste, ce
n'est pas vrai. Dans le temps infini, qu'est-ce que six ou sept mille
ans peut-tre? Trs probablement un court instant. C'est d'hier, par une
erreur d'un jour, que nous nous sommes mis nous-mmes aux bras la chane
qui nous froisse et qui en nous irritant nous rend mauvais. Revenons 
l'tat de nature. Effaons l'histoire, cette courte mprise, ce mauvais
rve d'une nuit de l'humanit.

C'tait une ide toute nouvelle,--trs vieille aussi; nouvelle forme
d'une pense trs ancienne parmi les hommes. C'tait l'ide du paradis
primitif, et de la _chute_. L'homme est n bon et heureux. La nature ne
pouvait que le faire tel. Il a voulu _inventer quelque chose_, sortir
de son tat. Il s'est perdu, il est _tomb_. Son effort, dsormais,
est ternellement  se relever et  revenir.--Cette ide, presque
instinctive chez l'homme, est fonde en raison et en sentiment. Le
sentiment qui l'entretient chez chacun est sans doute le souvenir de
l'enfance heureuse, insouciante et innocente (sans qu'on fasse rflexion
que l'enfance heureuse est un bienfait, et le plus grand, de la socit,
le rsultat chrement acquis de centaines de sicles qui ont cr un peu
de scurit pour la faiblesse).--L'ide rationnelle qui est au fond de
cette conception, c'est celle de l'inquitude ternelle de l'homme.
Chacun de nous sent les malheurs que le dsir de changement lui a
attirs, sans pouvoir comprendre quel serait le malheur effroyable d'une
ternelle immobilit. Nous concluons que le meilleur et t, pour
chacun de nous, de rester tranquille, et, gnralisant, nous voyons
l'humanit souffrant et peinant parce qu'elle a boug, un jour, a tendu
au mieux, s'est dplace, s'est mise en route. Que ne se tenait-elle
coi?

Cette ide, quoi qu'on en puisse penser, est bien celle de Rousseau. Il
rencontrait,--ou il retrouvait dans quelque rminiscence obscure, ce que
je serais trs port  croire--l'ide thologique de la chute. Il voyait
l'homme d'abord innocent au sortir des mains de Dieu, s'engageant par
une faute... non, car dans ce cas il n'aurait pas t tout bon...
s'engageant par une erreur de son esprit dans une voie mauvaise o il
reste longtemps, et ayant besoin d'un sauveur. Et ce sauveur ce sera
Rousseau lui-mme.

Remarquez qu'il est beaucoup plus prs de l'ide thologique qu'il ne le
croit sans doute. Car, dans son systme, la chute de l'homme, c'est sa
transformation en animal social; mais c'est aussi la conqute qu'il a
faite de la science, et qu'il a eu tort de faire. Le _Discours sur
les lettres, les sciences et les arts_, bien moins important que le
_Discours sur l'Ingalit_, et presque enfantin, n'en est pas moins
un chapitre de celui ci. Le tort des hommes a t de vouloir vivre en
socit; il n'a pas t moins de _vouloir savoir_ et de vouloir penser.
L'homme qui rflchit est un animal dprav. Simplicit, ignorance,
innocence, et insociabilit: voil les conditions vritables du bonheur
humain.

L'homme a t dans cet tat trs longtemps; il en est sorti, par erreur
comme j'ai dit, par une demi-faute aussi, si l'on veut, entendez par une
sorte de paresse et d'abandonnement bien mal entendus. L'homme a cru que
l'tat social lui donnerait des moments de loisir et de repos. La vie
naturelle est dure: chacun y doit pourvoir  sa subsistance et  celle
de ses enfants. L'tat social c'est la division du travail, qui permet
 chacun, son office rempli, de se reposer sur la communaut et de
reprendre haleine.--Il est trs vrai; mais l'tat social dveloppe, ou
plutt cre dans l'homme, des passions qu'il n'avait pas prvues et qui
lui tent en effet tout ce repos. L'ambition, l'avidit, la jalousie, la
simple mulation, l'amour-propre, qui n'existaient point tout  l'heure
et qui existent  prsent, demandent  l'homme plus d'efforts que la
scurit sociale et la bonne ordonnance sociale ne lui en pargnent.--De
mme, sciences, lettres et arts sont des inventions de la paresse
humaine, qui la frustrent, et se tournent contre elle. On a invent les
premires sciences pour prvoir, mesurer, compter, s'accommoder mieux
sur la terre et avoir ainsi des moments de rpit; les premiers arts,
locomotion, navigation, mtallurgie, agriculture, pour avoir quelque
chose au grenier et  la grange, et ne pas chasser tous les jours; les
lettres et les arts d'agrment pour charmer les heures de trve ainsi
conquises. Mais on ne se doutait pas que ces moyens d'affranchissement
deviendraient puissances oppressives et absorbantes, vritables
tyrans, par l'attrait qu'elles devaient exciter; qu'elles seraient
_la civilisation_, sorte de course furieuse  la poursuite d'un idal
reculant toujours, exigeant de l'homme, seulement pour la suivre, des
efforts normes et une contention qui est un tat morbide continu, et
toujours aspirant  tre plus complte et acheve, et tranant l'homme
perdument  sa suite dans un labeur toujours plus rude et un lan
toujours plus disproportionn  ses forces.--Il y a l une immense
mprise de l'humanit. Il faut que l'humanit revienne en arrire.

Mais pourra-t-elle recouvrer l'tat primitif? En un certain sens,
non; en un autre oui, et mieux que cet tat. Elle tait vertueuse par
ignorance, et heureuse sans le savoir. Sa longue erreur, dont il ne
faudrait point qu'elle perdt le souvenir, lui aura servi  revenir 
l'tat primitif par choix, par prfrence et par juste estime faite de
lui. Elle ne le subira plus, elle y adhrera, et elle ne le vivra point
seulement, elle le pensera en le vivant; et il ne sera plus un tat
seulement, mais  la fois un tat, une ide et une volont. Et tous les
prcieux biens du premier ge seront retrouvs, aussi prcieux, mais
plus nobles, en ce qu'on en sentira le prix. La simplicit sera mpris
de l'orgueil, l'ignorance mpris du savoir, l'insociabilit mpris
des vanits et des ambitions,--et l'innocence sera vertu. C'est  ce
troisime tat qu'il faut parvenir, qui est un progrs, et sur le
second, et mme sur le premier.

C'est ainsi que Rousseau, tout en paraissant tourner le dos  son
sicle, est de son sicle plus que personne; car sa rgression est un
progrs, et le plus grand que l'humanit puisse faire, et il l'en croit
capable; car sa raction est un violent effort pour rebrousser, mais
dans le dessein de revenir en avant, une fois le vrai chemin retrouv,
et il croit le voyage possible; car son horreur pour la prtendue
perfectibilit n'est que l'amour de celle qu'il croit vraie; et non pas,
comme les autres, il croit l'homme bon et devenant meilleur; mais il
croit l'homme bon, dprav, et corrigible; bon, dchu et capable
de relvement, ce qui est croire  la perfectibilit comme avec
redoublement de foi et un raffinement de certitude.

Et maintenant que la misanthropie de Rousseau et son esprit de
dnigrement  l'gard de son sicle trouvent leur compte dans ce dtour,
et mme qu'ils ne soient pas sans inspirer un peu ce systme, il est
bien possible. Mais c'est l'ide fondamentale, originale et profonde
de Rousseau; c'est tout Rousseau; et je m'tonne qu'on en doute. Passe
encore si vraiment elle n'tait que dans le _Discours sur les lettres
et les sciences_ et dans le discours sur l'_Ingalit_. Mais elle est
reprise et rsume magistralement (aprs l'_Emile_) dans la _Lettre
 Monseigneur de Beaumont_ et, en la reprenant, Rousseau renvoie
formellement le lecteur au discours sur l'_Ingalit_, dont il affirme
que l'_Emile_ n'est que la suite; et du reste elle est dans tous les
ouvrages de Rousseau (sauf le _Contrat social_), et de tous elle forme
comme le fondement et le centre.

Elle est une pure hypothse et un roman. Elle suppose tout ce qui est 
prouver. Elle ne tient compte des faits que pour nier tous ceux qu'on
connat. Rousseau le dit en propres termes: J'carte tous les faits.
Ds lors que reste-t-il? Une antinomie dont un des termes est une pure
invention de l'imagination. Rousseau dit: L'homme est n bon, et
partout il est mchant. Rsolvons cette contrarit; comme il dira plus
tard: L'homme est n libre, et partout il est dans les fers. Dire: le
mouton est n carnivore; et partout il mange de l'herbe; expliquons ce
prodigieux changement, serait aussi juste. Ce qu'il faut avouer, c'est
que nous n'avons aucune notion historique de l'homme dans l'tat de
nature, et que ds lors, sans nier cet tat, nous n'avons qu' ne pas
nous en occuper. Il n'existe pas comme lment de raisonnement. Y
pousser comme  un idal dans l'avenir serait permis; y pousser comme
 un retour et  une restauration est mettre au principe de
l'argumentation un vice qui la ruine d'avance. Tout ce que nous savons
des fourmis, c'est qu'elles ne vivent qu'en fourmilires; des abeilles,
c'est qu'elles ne vivent qu'en ruches, et des hommes qu'ils ne vivent
qu'en socit. Comme a dit Rossi, l'homme vit en socit comme le
poisson dans l'eau. Le supposer vivant autrement est une ide, du
reste trs intressante, de romancier. Le _Discours sur l'Ingalit_,
l'oeuvre, d'ailleurs, de Rousseau o il y a le plus d'imagination, de
verve, d'originalit neuve encore et frache et naturelle, n'est qu'une
histoire de Swift  laquelle l'auteur croirait. C'est l'Astre de la
sociologie.

Aussi j'engage  le lire et ne l'analyserai point. L'histoire de
l'humanit qui y est trace est d'un grand pote qui ne serait pas trs
bon psychologue. Des ides trs justes,  et l, sur la nature humaine
y traversent la rverie continue, puis disparaissent sans aboutir.
L'auteur n'en tire rien. Par exemple, il nous dit que tout l'homme
primitif est gosme et altruisme, et rien de plus; et de cette vue tout
un systme pourrait sortir. Mais, ensuite, il abandonne l'altruisme
compltement et attribue uniquement l'invention sociale  l'gosme mal
entendu des foules et  la tromperie de quelques habiles. Tout cela est
peu li, peu suivi et mal fondu. Reste la tendance gnrale. Elle est
celle que j'ai dite: conviction que l'homme est, au moins, _trop_
social: qu'il faudrait, au moins, restreindre l'tat social  son
minimum, revenir, sinon  la famille isole, du moins  la tribu, au
clan,  la petite cit; qu'ainsi diminueraient et la lourdeur de la
tche et l'intensit de l'effort, et l'normit des ingalits entre les
hommes; qu'ainsi seraient attnus les besoins factices, gloire, luxe,
vie mondaine, jouissances d'art; qu'ainsi l'homme serait ramen  une
demi-animalit intelligente encore, mais surtout saine, paisible,
repose et affectueuse, qui est son tat de nature, en tout cas son
tat de bonheur.--Et vous pouvez ne pas lire ce qui suit. Sauf dans le
_Contrat social_ (et encore!) Rousseau, de toute sa vie, n'a pas dit
autre chose que ce qu'il vient de dire.



III

LA LETTRE SUR LES SPECTACLES.

Il l'a profess et proclam dans sa _Lettre sur les spectacles_ avec une
loquence spcieuse et entranante qui est d'un grand matre. D'un coup
d'oeil sr de polmiste, qui ne lui a jamais manqu, il a bien vu la
place particulirement sensible o il fallait frapper. Si la littrature
est l'expression suprme de la civilisation, le thtre est l'expression
extrme et comme aigu de la littrature et de l'tat littraire. L le
dernier terme de l'artificiel est atteint. L'homme ne se contente pas
d'y tre artiste, il s'y fait moyen d'expression lui-mme. Il fait une
oeuvre d'art, et il la joue. Il conoit une statue, il la cre; et cette
statue c'est lui-mme, sur un pidestal qui s'appelle la scne. Il
conoit un pome, il l'crit, et ce pome il le vit, artificiellement,
il fait semblant de le vivre, entre deux dcors.--Arriv l, l'homme est
aussi loin de l'tat de nature, si l'tat de nature existe, qu'il est
possible. Il est tout art, tout artifice, tout jeu. C'est l'extrme
amusement et raffinement du civilis; pour Rousseau ce doit tre
l'extrme dgradation.

De fait, il le croit, et il le crie de tout son coeur. Pour lui le
thtre est une cole de mauvaises moeurs, et il corrompt les moeurs
en riant, ou en pleurant. Il montre les hommes toujours dans un tat
violent et monstrueux, soit de passion, soit de ridicule, et il incline
les hommes, par l'accoutumance et l'instinct d'imitation,  tre tels
dans la vie relle. Il dforme ainsi la nature humaine, il la ptrit 
nouveau pour la faire plus singulire et plus bizarre qu'elle n'tait.
Dprav une premire fois par la socit, l'homme l'est une seconde fois
par le thtre, et c'est cet homme ainsi perverti qui fera la socit
de demain, et la socit ainsi faite qui inspirera le thtre de la
gnration prochaine, et ainsi de suite  l'infini. Voil l'ide
matresse de la _Lettre sur les spectacles_.

Mme en acceptant l'ensemble de la thorie de Rousseau, son ide ici est
bien contestable.--Ce ne serait point cole de mauvaises moeurs qu'il
devrait dire, mais cole de moeurs factices. Ainsi redresse, sa
pense prend une grande vraisemblance. Le thtre doit habituer les
hommes, grce  l'instinct d'imitation,  exprimer des sentiments
qu'ils n'prouvent point. Le thtre imite la vie, mais la vie imite
le thtre. Le thtre cre une manire d'affectation et une sorte
d'hypocrisie. Cela, on peut l'accorder.--Reste  savoir prcisment si
les moeurs factices que le thtre donne ainsi sont mauvaises, et,
 passer, comme il arrive, de l'affectation  l'habitude, et par
l'habitude au fond mme de l'tre, corrompent en effet ce fond.--C'est
ce qu'il est trs difficile de prouver. Le thtre prsente au public
des moeurs figures de telle sorte qu'elles puissent tre comprises
aisment d'un certain nombre d'hommes assembls, et approuves par eux.
Sans aller jusqu' dire, comme on l'a fait, que les hommes assembls
n'acceptent et n'approuvent que des moeurs qui soient bonnes, assertion
pleine d'une douce navet, on peut croire que les hommes assembls ne
peuvent aisment comprendre que des moeurs moyennes. L'normit des
crimes et l'excs des ridicules reprsents sur les thtres ne nous
doit pas abuser. Encore est-il qu'il faut, pour tre vite saisis par
nous, _qu'en leur fond_ ces personnages, non seulement nous ressemblent,
cela va de soi, mais n'aient de l'humanit que les traits gnraux,
communs  un trs grand nombre,  un nombre immense d'individus. Cela
est une ncessit, une condition mme de l'art dramatique, une manire
d'tre sans laquelle il n'irait pas  son premier but, qui est, sans
doute, d'tre compris sur-le-champ.--Ds lors c'est une _moyenne_ des
moeurs que nous donne le thtre, tout compte fait. Or s'il est vrai
que les moeurs qu'il reprsente, il nous les communique peu  peu, il
s'ensuivrait qu'il ne dprave les moeurs, ni ne les perfectionne, mais
qu'il les galise, en quelque sorte, et les nivelle. En nous inspirant
des moeurs factices imites de moeurs moyennes, il nous inclinerait 
avoir les moeurs de tout le monde.

Il est trs probable qu'il en est ainsi. Et Rousseau a raison: le
thtre fait comme la socit; seulement ni le thtre ni la socit ne
dpravent l'homme; l'un et l'autre l'_humanise_, au sens propre du mot,
le fait ressembler davantage  son semblable en l'en rapprochant. C'est
l'originalit, c'est l'exception, en bien comme en mal, que la socit
dtruit dans l'humanit  user, pour ainsi dire, les hommes les uns
contre les autres. C'est l'originalit, c'est l'exception que le
thtre, en ne les reprsentant point, fait oublier, peut-tre,  la
longue, fait prir.--Et il resterait  examiner si ce nivellement de
l'humanit n'est point, justement, une dcadence, si mieux vaudrait, ou
moins, pour l'homme, de fortes exceptions en bien et d'autres en mal, et
si les chances seraient que celles-l l'emportassent, ou celles-ci. Mais
ce n'est point dans cet ordre d'ides que s'est plac Rousseau, et je
n'ai point  y entrer. Je n'avais qu' montrer pourquoi Rousseau juge le
thtre funeste, et  indiquer pourquoi il est plutt  croire que le
thtre est neutre.

A un autre point de vue, Rousseau institue une thorie qui n'aboutit
point parce qu'elle est un cercle vicieux. Pour rfuter les dfenseurs
du thtre, il leur fait remarquer que le dramatiste, au lien de faire
la loi au public, la reoit de lui; que l'auteur suit les sentiments
du parterre, suit les moeurs de son temps; que jamais une pice bien
faite ne choque les moeurs de son sicle; et il conclut que le
thtre ne saurait corriger un got auquel sa premire rgle est de se
conformer.--Et, tout de suite, il ajoute que l'amour du bien est dans
nos coeurs, que nous sommes convaincus que la vertu est aimable par
notre sentiment intrieur, et que vraiment la comdie ne pourrait
produire en nous des sentiments que nous n'aurions pas.--Tout cela est
trs juste; mais si les hommes sont naturellement bons, et si le thtre
ne leur rend que ce qu'ils lui inspirent, comment peut-il leur donner
de mauvaises leons, et d'o pourrait-il tenir le venin qu'il leur
communique?--Ceci n'est qu'un cas particulier de la grande contradiction
de Rousseau. Il a toujours soutenu deux choses: la premire que l'homme
est bon, et la seconde que l'art le corrompt. Mais d'o vient l'art, si
ce n'est de l'homme? Jamais Rousseau n'a clairement expliqu comment
l'homme, si parfait, a invent tant de choses qui l'ont rendu excrable;
de mme qu'il n'a jamais expliqu comment l'homme, n dans l'tat de
nature, en est sorti; et, aussi bien, c'est exactement le mme problme.

Je ne dteste, certes, point le scepticisme de Rousseau  l'endroit de
la vertu moralisatrice du thtre, quand je songe  l'ide vraiment
candide, et peut-tre pire, que se faisaient Voltaire et Diderot, ou
qu'ils affectaient d'avoir, relativement aux salutaires et merveilleux
effets du thtre sur les moeurs. Et cependant, sans aller jusqu' tenir
le thtre pour une cole de morale, je ne suis pas sans lui accorder
une trs lgre, trs flottante, presque insensible, mais salutaire,
influence. L'argument est trop facile qui consiste  dire: le thtre
n'a jamais corrig personne. Il n'a jamais corrig prcisment tel
vicieux, tel ridicule ou tel imbcile, parce qu'il est trop vident
qu'ils ne s'y sont pas reconnus. Mais il cre une atmosphre gnrale,
un tat d'opinion, un milieu, comme on dit en langage scientifique,
qui ne laisse peut-tre pas d'avoir son influence, sinon sur les vicieux
ou les sots authentiques, du moins sur ceux qui sont  mi-chemin de
l'tre, c'est--dire sur tout le monde. Rousseau reconnat que c'est le
got gnral qui est la rgle du thtre. Eh bien, ce got gnral
le thtre le renvoie au public, mais dvelopp, comme dit Rousseau
encore, renforc, plus vif, exprim en traits brillants, ou en types et
caractres saisissants. Il frappe des proverbes, et il donne des noms
propres aux vices. Appeler l'hypocrisie Tartufe, si l'on a assez de
gnie pour que Monsieur Tartufe soit immortel, je suis trs dispos 
croire que c'est peu de chose, mais encore soyez sr que ce n'est pas
rien. Ainsi, de ce got gnral revenu au public fortifi, vivifi et
comme illumin par le thtre, se forme une opinion publique qui pse,
un peu, au moins, sur la conduite des hommes. Les hommes pensent
dsormais un peu plus fortement ce qu'ils pensaient, et peut-tre
agissent un peu plus comme ils pensent. Or rendre les actions des hommes
un peu plus conformes  leurs penses et un peu moins  leurs passions,
ce n'est pas un trs grand profit moral, j'en conviens; mais c'en est
un. Voil ce que le thtre fait. Il ne me corrige pas; mais il redresse
un peu le bon sens public qui,  son tour, pse sur moi. Vous dites
qu'il n'a corrig personne; je le veux bien; _mais le but n'est pas de
corriger quelqu'un; c'est de corriger tout le monde_. Ce mot d'Emile
Augier est plein de justesse[82]. Il est ce qu'on doit dire en faveur du
thtre quand on ne veut tomber dans aucun excs ni de confiance ni de
mpris.

[Note 82: Prface des _Lionnes Pauvres_.]

Et enfin encore un seul mot. Il faut des amusements aux hommes. Que ceux
de l'esprit ne soient pas d'un caractre beaucoup plus lev ni d'un
effet beaucoup plus salutaire que ceux des sens, je le crois assez; on
reconnatra sans doute qu'ils sont cependant un peu plus nobles. Art
et littrature sont presque un peu plus que des divertissements, ils
commencent  tre des contemplations; les jouissances qu'ils donnent ont
un caractre comme  demi dsintress. Si l'on m'accorde cela (je
sais bien que l'auteur du _Discours sur les lettres et les arts_ ne
me l'accordera pas; mais je vais jusqu'au bout de mon ide, quitte 
revenir), je ferai remarquer que par sa nature, de toutes les formes
de l'art, le thtre est celle qui a le plus de chances de ne pas tre
dmoralisante. Le thtre s'adresse aux hommes assembls. Il ne faut pas
dire que les hommes assembls sont gnreux, c'est aller trop loin; mais
il est certain que les hommes assembls ont plus de pudeur que chacun
pris  part: il est certain que les hommes assembls veulent qu'on les
respecte. L'homme en public rougit de ce qu'il a de mauvais en lui et ne
permet pas que l'artiste s'y adresse, du moins cyniquement. De l vient
que tous les arts ont je ne sais quel arrire-magasin suspect, je ne
sais quel muse secret honteux, tous, peinture, gravure, sculpture,
posie, roman, tous, sauf l'architecture et le thtre, parce que tous
deux sont arts de grand jour et de pleine lumire.

Si donc on repousse toute espce d'amusement littraire et artistique
(c'est ce que fait Rousseau) il n'y a rien  dire  cela, si ce n'est
que je crains l'homme qui s'ennuie; mais si on accorde  l'homme ce
genre de divertissements, c'est le thtre qui est le meilleur, ou, si
l'on veut, le moins mauvais de tous.--Ce qui serait naturel, ce serait
donc que l'austre moraliste qui se dfie de tous les arts et qui les
condamne, fit presque une exception pour le thtre. C'est le contraire
que fait Rousseau, parce que, comme je l'ai dit en commenant, le
thtre, s'il est, peut-tre, le moins nuisible des arts, est aussi de
tout ce qui est art, littrature, vie de civilisation et vie mondaine,
l'expression la plus clatante, la plus sduisante et la plus vive;
et que c'est l'art, la vie de civilisation, et la vie mondaine que
Rousseau, avec une sorte de colre et d'inquitude, poursuit en lui.



IV

L'MILE.

Il les poursuit, sinon plus encore, du moins en les serrant et pressant
de plus prs, dans l'_mile_. L'_mile_ est un roman d'ducation destin
 montrer et  prouver qu'il ne faut pas instruire; et tant donn le
systme gnral de Rousseau, il n'y a rien de plus juste.--La socit
corrompt; l'ducation doit dpraver: car l'ducation n'est pas autre
chose que l'art de mettre l'enfant au niveau de la socit o il nat
et en commerce avec elle. C'est  ce niveau qu'il ne faut pas _le faire
descendre_, et c'est ce commerce qu'il faut lui pargner jusqu'au
moment, au moins, o il pourra le subir sans en tre gt. L'essentiel
est donc d'isoler l'enfant, de le sparer de la socit des hommes,
de la socit des enfants, et _mme de la famille_. Les reproches
ordinaires qu'on fait soit  Rabelais, soit  Montaigne, soit 
Fnelon, ne sont plus de saison ici. On peut leur dire avec raison
que l'ducation non publique, que l'ducation par le gouverneur, par
Ponocrates ou par Mentor, est tellement exceptionnelle par sa nature
mme qu'elle ne peut servir ni de modle, ni d'exemple, ni mme
d'indication utile; qu'elle n'est qu'une ducation de gentilhomme ou
de prince, et qu'ils ont, de la question, laiss de ct toute la
question.--Cette fin de non-recevoir, nous l'opposerons, quoi qu'il
dise,  Rousseau aussi; mais il peut y rpondre. Il est au moins trs
logique, et d'accord avec lui-mme, en repoussant l'ducation publique.
Son gouverneur est surtout un gardien des frontires, et un chef de
cordon sanitaire qui empche la contagion sociale de parvenir  son
lve. Son prcepteur a pour essentielle mission d'empcher l'enfant
d'tre instruit. C'est pour cela que dans ce roman domestique, non
seulement la socit, le le monde, l'cole, les enfants du mme ge
que le jeune Emile, sont carts avec un soin jaloux; mais la famille
elle-mme d'Emile n'intervient pas dans son ducation. A la mre il
semble bien que Rousseau ne demande que de nourrir l'enfant. Cela fait,
l'enfant ne parat plus lui appartenir, et elle disparat du livre. Le
pre n'y fait qu'une seule apparition insignifiante; et je crois que,
quand Emile a quinze ans, le pre est mort.--Rien de plus juste d'aprs
l'ensemble des ides de Rousseau. La famille c'est la socit encore,
dont il faut  tout prix loigner l'enfant; c'est aussi, mme chose sous
un autre nom, la _tradition_, c'est--dire l'amas sculaire de prjugs
et de _mprises sur sa destine_ que l'humanit a lgu et lgue,
toujours plus norme et plus lourd, aux gnrations successives. L'homme
naturel, voil ce qui tait bon; l'homme naturel, voil ce qu'il
faudrait tcher de retrouver.

--Mais alors retranchez aussi le prcepteur!--Mais non, puisque la
socit existe! Elle est la; on ne peut pas la supprimer. Il faut donc
quelqu'un entre l'enfant et elle pour le garantir. Il faut, par malheur,
un procd artificiel pour permettre  l'homme naturel de renatre. Le
gouverneur est l'homme qui connat et met en pratique ce procd. Il
protgera l'enfant contre l'instruction, et c'est l son rle.
Il donnera  son disciple ce que Rousseau appelle trs justement
l'ducation ngative.

Elle consiste  laisser l'enfant se dvelopper lui-mme et trouver toute
chose tout seul. Le matre n'est qu'un tmoin et un observateur. Il
n'est pas un homme qui enseigne. L'enfant se dveloppe, il le surveille,
et rpond seulement  ses curiosits, sans mme les satisfaire toutes.
Il le laisse essayer, ttonner, chercher, trouver; car l'ducation c'est
l'apprentissage des forces de l'esprit, nullement un fardeau qu'on doit
jeter sur un esprit videmment trop faible pour le porter.

--Mais encore,  laisser l'enfant trouver seul toutes choses, on risque
qu'il lui faille toute sa vie pour s'instruire, et plus d'une vie; car
ce que sait l'humanit, elle a mis bien des sicles pour l'apprendre, et
cet enfant qui s'instruit seul, c'est l'humanit qui recommence.--A
ceci Rousseau rpond par la seconde partie de son systme. L'ducation
ngative, c'est son premier point; son second point c'est ce que
j'appellerai l'_ducation positive indirecte_. Le matre doit d'abord
empcher la socit d'instruire l'enfant; il doit, ensuite, non pas
enseigner, cela jamais, mais mettre l'enfant dans certaines conditions
o il sera capable de s'instruire, bien dispos  s'instruire et excit
 s'instruire.--Ce qui instruit, ce sont les choses, et les rflexions
que l'homme fait sur elles: c'est le monde qui nous entoure et
l'intelligence que peu  peu nous en acqurons. Le matre peut, pour
abrger l'ducation personnelle, rapprocher les choses de l'enfant, et
crer autour de lui un monde abrg, arrang, mais vrai. De l cette
sorte de machination perptuelle qu'on a tant remarque dans _l'Emile_,
et ces coups de thtre pdagogiques[83] qui y sont si multiplis.
L'esprit romanesque de Rousseau s'y complat, il est vrai; mais sa
mthode aussi, sous peine d'tre absolument vaine et sans aucun effet,
les exige.

[Note 83: Mot d'Edmond Scherer.]

--Ne parlez jamais de proprit  l'enfant.--Mais alors, il
l'ignorera?--Non; ayez la complicit du jardinier qui jouera devant
l'enfant le personnage du propritaire ls et fera sentir  l'enfant ce
que c'est qu'un droit.--Ne dites pas  l'enfant: Vous tes faible; il
ne faut pas sortir seul; mais ayez la complicit de tout le quartier,
qui, le jour o vous aurez laiss l'enfant sortir seul, par quelques
msaventures concertes l'en dgotera.--Ainsi de suite.

Ceci n'est que l'application particulire de tout un systme d'ducation
morale dont Rousseau avait eu, longtemps avant l'_Emile_, l'ide
confuse. Convaincu de la grande influence qu'ont les objets extrieurs
sur nos humeurs, nos sentiments et nos ides, il avait eu je ne sais
trop quel dessein d'instruire l'homme  se gouverner par l'extrieur.
Ces choses qui nous dirigent, nous devions apprendre  les diriger
elles-mmes (comment? je le vois mal) de manire qu'en dfinitive elles
nous gouvernassent pour notre bien. Je suppose, par exemple,--car je
ne suis pas sr de bien comprendre,--que l'hygine bien entendue, une
habitation bien expose, des frquentations honntes, des exercices
physiques, etc., taient ces choses extrieures dont nous dpendons,
mais qui aussi dpendent de nous, que nous pouvons disposer, arranger,
concerter de manire a nous assurer de leur bonne influence sur notre
me. Ainsi nous nous gouvernions par l'intermdiaire des choses qui nous
gouvernent; nous prenions en dehors de nous le levier  nous mouvoir, et
nous tions matres de nous indirectement.--Telle tait cette _morale
sensitive_ ou ce _matrialisme du sage_, ide ingnieuse et non sans
justesse, dont Rousseau avait rv, et qui est reste en projet[84].

[Note 84: _Confessions_, Partie II, livre IX.]

Il gouverne et dirige Emile de la mme faon. Il cre autour de lui
l'habitat qui le modle, l'atmosphre qui l'anime, la temprature qui
le modifie, le concours de forces qui doucement le plient.--Ce systme
d'ducation indirecte trahit chez Rousseau la conscience confuse qu'il a
de n'tre pas dou de volont, et d'autre part son esprit d'indpendance
et son horreur de toute direction. Ni il ne compte que l'enfant, sur une
grande et forte ide qu'on lui aura donne, se gouvernera lui-mme,
ni il ne veut que le prcepteur pse directement et immdiatement sur
l'enfant. Reste que le prcepteur l'aide  tre instruit par les choses.

Ce systme, qui est fort loin d'tre mprisable, et nous reviendrons sur
ce qu'il a d'infiniment judicieux, a des inconvnients qui sautent au
regard. D'abord, et il faut bien y insister, quoique l'objection d'une
part soit banale, et d'autre part tende  montrer combien Rousseau est
d'accord avec lui-mme, d'abord tout plan d'ducation qui n'est pas un
plan d'ducation publique n'est qu'un pur roman pdagogique. Il ne va
qu' crer une me d'exception dont il sera intressant de voir ce
qu'elle deviendra, et ce qu'elle sera rencontrant Sophie; mais il
ne nous sert quasi  rien. Si dans une pdagogie toute familiale,
supprimant l'cole publique, et gardant l'enfant  la maison, est
d'une application extrmement difficile, et, dj, a un caractre
exceptionnel; que dire d'une pdagogie qui se dfie de la famille
elle-mme, l'carte ou la neutralise, et exige pour chaque enfant, dans
chaque famille, un gouverneur clibataire qui lui consacre vingt-cinq
ans de son existence?

Rousseau, qui a un mpris superbe de l'objection, nous rpondrait:
C'est tout mon systme. Sr que l'ducation publique dprave,
prcisment parce qu'elle est l'image ou plutt une forme de la socit,
je veux justement crer un tre d'exception, au moins un, sauver un
enfant, le dresser pour la vie naturelle, dont, au moins, plus tard, il
donnera l'exemple et le modle.

--Soit; mais puisqu'il est certain qu' peine un millier d'enfants dans
une nation pourront tre levs ainsi, l'inutilit de l'effort est gale
 l'immensit du labeur.--N'importe; Rousseau tient  son systme parce
que c'est le seul vrai,  son avis, et peu l'inquite qu'il soit presque
impraticable; et il y tient peut-tre justement parce qu'il sent que
Rousseau seul, ou  peu prs, le peut appliquer. C'est cela mme, au
fond, qui le sduit. Comme Rousseau a, ce me semble, beaucoup d'esprit
thologique dans l'intelligence, de mme il a quelque chose du
temprament sacerdotal. Rousseau est un prtre; c'est un trs mauvais
prtre, si l'on veut, mais c'est un prtre. Il en a l'orgueil, l'esprit
de domination et la tendresse. Vous pouvez songer  Joad. Il veut
l'enfant spar du monde, des autres enfants et de la famille, et livr
 l'influence enveloppante et continue d'un sage clibataire, chaste,
pieux, instruit, mditatif surtout, moraliste plutt qu'humaniste, et
contempteur du monde et du sicle. Emile reoit l'ducation d'un jeune
lvite. Ce millier d'enfants, dans une nation, levs par un millier de
religieux, que je supposais tout  l'heure, je ne serais pas tonn que
ce ft l'ide de derrire la tte de Rousseau, beaucoup plus
aristocrate qu'on ne croit.--Remarquez que si Rousseau respecte fort
le dveloppement spontan de l'_intelligence_ dans son disciple, il
n'entend pas raillerie, ni tolrance, pour ce qui est de la _volont_
dans l'enfant. Il la brise; il n'admet pas qu'elle se dclare; il ne
veut pas qu'on raisonne avec elle, qu'on essaye de la persuader; il veut
qu'elle rencontre, non pas mme une dfense, ce qui ressemble encore
 une discussion, mais un _non_ pur et simple et invincible, une
contre-volont massive, muette et inbranlable comme un obstacle
matriel. Ce dont il doit s'abstenir ne le lui dfendez pas;
empchez-le de le faire, sans explication, sans raisonnement.... Que le
_non_ une fois prononc soit un mur d'airain[85].

[Note 85: _Emile_, livre II, au commencement.]

Je suis donc port  croire que le reproche qui consiste  dire que
l'ducation de l'_Emile_ est une ducation ultra-aristocratique
toucherait peu Rousseau, et que c'est  celle-l mme qu'il a song.
Seulement j'aurais voulu qu'il indiqut par quoi, au moins, il eut admis
qu'elle ft complte. Au-dessous de la classe leve _ la Rousseau_,
que devrait-on faire pour la foule qui ne peut pas avoir de gouverneur,
et qui, bon gr mal gr, sera toujours instruite _en socit_? Je
n'admets gure un prtendu trait d'ducation o une question pareille
n'est pas mme souleve.

Pour en revenir au jeune Emile lui-mme, on remarque encore, d'abord,
qu'il n'apprend rien du tout, ensuite que cette ducation naturelle
de l'homme naturel destin  rester l'homme de la nature est aussi
artificielle que possible.

La premire de ces deux objections est faible; elle ferait plaisir 
Rousseau, et elle ne m'meut gure. Il est trs vrai, quand on fait un
petit tableau synoptique des matires vues par Emile, pour parler
pdagogiquement, que cela se rduit  trs peu de chose. Emile n'a
pas t surmen. Un peu d'histoire, un peu de gographie, un peu
d'astronomie, un peu de botanique, un mtier manuel (excellent, surtout
pour Sophie), beaucoup de morale, la religion naturelle en dernier
lieu (ce qui n'a rien que de trs juste dans une ducation prive et
solitaire), voil tout, ou  bien peu prs, ce qu'Emile a appris.

Il n'y a pas lieu de s'emporter contre Rousseau sur ce point. D'abord on
ne peut lui reprocher d'avoir  peu prs exclu les arts et les lettres,
puisqu'il les considre comme des agents de corruption; mais, mme en
sortant de son systme, et en raisonnant dans le sens commun, on
doit convenir qu'il n'a pas si grand tort. Quand l'ducation est
l'acquisition htive et impatiente d'un gagne-pain, ce qu'elle est
forcment et fatalement pour l'immense majorit d'entre nous, il est
vrai qu'elle doit tre plus pratique, et plus matrielle pour ainsi
dire; mais cela ne signifie point que celle-ci soit la vraie, ni qu'elle
soit bonne. Elle est mme trs mauvaise. Elle n'est pas une ducation;
elle est un apprentissage. Elle fait un bon ouvrier, non pas un homme.
Dans les conditions particulires, exceptionnelles, et favorables, o
Rousseau s'est plac, quand on a affaire  un enfant qui n'aura pas
besoin de gagner sa vie, une prcaution seulement, le mtier manuel,
pour qu'il la puisse gagner si sa destine change, et, sauf cela,
une ducation gnrale toute de culture de l'esprit, d'exercice du
raisonnement, de dveloppement du bon sens et d'lvation du coeur, une
longue causerie grave et judicieuse, pendant vingt ans, avec un sage,
aid de quelques bons livres en trs petit nombre: c'est l'ducation
vritable.--Ne croyez pas que Mme de Maintenon en ait rv une
autre.--Il ne s'agit pas de savoir; il s'agit d'tre intelligent. Le
savoir dont on aura besoin, ou envie, on l'acquerra plus tard, avec une
intelligence ainsi dresse, bien aisment, et bien vite. Il est vrai que
ce n'est pas au combat pour le pain qu'une telle ducation prpare; mais
ce n'est pas  ceux qui auront  le livrer, je le dis une fois de plus,
que songe Rousseau.

L'autre critique porte sur ce qu'il y a d'artificiel dans les procds
de Rousseau. Celle-ci est juste. L'ducation par les choses et par ce
qu'elles veillent dans une intelligence juste, un peu aide, rien n'est
meilleur; mais les leons de choses concertes et machines manquent
absolument leur but, parce qu'elles ne sont que de l'enseignement direct
dguis, de l'enseignement direct avec une hypocrisie en plus. Enseigner
une vertu par un vnement qui en montre la ncessit ou l'utilit,
d'accord; mais inventer et susciter cet vnement, ce n'est qu'enseigner
cette vertu en affectant de ne pas l'enseigner, et il y a l une
supercherie dont l'enfant, moins raisonnable que nous, mais rus comme
un sauvage, ne sera jamais dupe, et une faiblesse, une petite lchet,
qui ne nous vaudra que son mpris. Beaucoup meilleur est, dans ce cas,
l'enseignement direct, tout franc et tout brave.--Je ne sais; mais c'est
qu'il me semble que Rousseau n'est pas trs courageux; et la lgre et
pardonnable, mais relle duplicit que nous avons remarque dans son
caractre se retrouve peut-tre ici.

Enfin, et cela n'a pas t assez dit, il manque  cette ducation, ce
qui est peut-tre le fond de l'ducation, la notion du devoir. Il s'agit
de faire un homme. La vraie dfinition de l'homme est qu'il est un
animal qui se sent oblig. Il se sent oblig, et il sent le besoin de se
crer des choses qui l'obligent. Au-dessus des lois, qui suffiraient 
maintenir l'tat social, il cre les religions, les philosophies, les
mystres, et les socits particulires d'dification, d'expiation et
d'effort, pour s'inventer des devoirs. Est-ce l le fond de l'homme
ou est-ce sa dernire expression, il n'importe ici; c'est ce qui le
distingue le plus et le mieux des autres tres. C'est donc le fond de
l'ducation, de l'_humanitas_, comme disaient les anciens. On ne le
trouve pas dans Rousseau. On a dit que Kant procdait de Rousseau. Il
est possible, et il est probable. Le culte du sentiment intrieur, la
confiance en l'homme et en ses bons instincts, l'amour aussi de la
vie solitaire, cache et mditative, sont les mmes chez les deux
philosophes. Mais n'allons pas plus loin, ni mme, peut-tre, aussi
loin. Rousseau, en tout cas, est un Kant bien sensualiste encore.
Sa morale est faite de sentimentalit un peu vague, et sa religion
naturelle de l'admiration des grands spectacles de la nature. Puisqu'il
devait terminer par la religion, comme Kant, mener  Dieu par tout
le reste, que ne commenait-il, comme Kant, par l'analyse et la
dmonstration de la loi d'obligation morale? Comme c'est un beau cours
de philosophie que celui qui, aprs les dblaiements ncessaires,
commence par l'obligation morale et finit  la Divinit, c'et t un
beau cours d'ducation, exceptionnel, disons-le toujours, mais d'un
dessin imposant et magnifique, que celui qui et commenc par le devoir
et abouti  Dieu.

Mais c'est une ducation attrayante que celle que donne Rousseau, plutt
qu'une ducation forte; et l'ducation attrayante est exclusive de
l'ducation de la volont, et l'ducation de la volont tient tout
entire dans l'enseignement continuel, par les paroles et surtout par
l'exemple, de la loi du devoir. Emile sera bon, surtout s'il l'tait de
naissance, mais cela pour Rousseau ne fait nul doute; il sera surtout
sensible, et lgrement dclamateur, et homme  effusions. Je ne
vois pas qu'il doive tre nergique; et mme dans une ducation
aristocratique, que dis-je? surtout dans l'ducation d'un homme qui ne
sera pas un simple rouage de l'immense machine, mais un dirigeant, ou au
moins un indpendant soustrait aux communes servitudes, c'est l'nergie
personnelle qu'il faut, dirai-je, enseigner? cela ne s'enseigne gure,
qu'il faut suggrer, susciter, rveiller, avertir, rappeler  son rle
comme on pourra, autant qu'on pourra; dont, au moins, il faut faire
mention.

C'est un oubli; il y a bien des oublis dans l'_Emile_, parce que, comme
toujours, Rousseau crivait son livre avec ses sentiments et son humeur,
autant et peut-tre plus qu'avec sa raison. Il a crit comme le reste,
avec son orgueil et avec son esprit romanesque. Il y a, disais-je,
oubli bien des choses; il ne s'y est pas oubli lui-mme. Cette
ducation sentimentale, libre (ou qu'il croit libre), vagabonde, pleine
d'incidents et d'pisodes, nullement didactique, et toute personnelle,
et comme spontane, c'est la sienne, dont il se souvient, et dont il
est fier. Il est fier de n'avoir pas t instruit, de s'tre instruit
lui-mme, dans le plus grand dsordre du reste, sans contrainte, en
plein caprice, et d'avoir, comme il le croit, ne recevant rien, tout
invent. Ce n'est pas lui que la socit a parqu, que la famille a li,
que l'ducation traditionnelle a dform; et quel grand homme est sorti
de cette ducation sans enseignement, vous le savez! Cette vie de
jeunesse si fconde (et, sans raillerie, elle l'a t, mais parce que
l'homme avait du gnie), il en fait celle de son cher Emile; il se
borne, en sa faveur,  l'abrger et  la ramasser. Il la fait tenir en
vingt ans au lieu de quarante; mais c'est la sienne, et en Emile il
s'admire.--Et il lui donne un prcepteur qui est Rousseau encore. Il
se ddouble, un peu pour s'admirer deux fois; et quelques-unes des
contradictions, quelque chose d'un certain embarras qui rgne dans
l'_Emile_ vient de l. Au Rousseau de quinze ans qui est Emile, Rousseau
a tenu  donner un trs beau rle, et il voudrait le montrer dcouvrant
toutes choses de lui-mme; au Rousseau de quarante ans qui est le
gouverneur, Rousseau voudrait donner aussi un beau personnage, et il n'a
pas laiss d'tre gn  bien faire les parts.

Puis, peu  peu, au cours de ce long travail, l'esprit romanesque, assez
svrement contenu dans les commencements, reprenait le dessus dans
l'me de Rousseau. Vers la fin l'ouvrage n'est plus qu'un roman, et,
qu'on me pardonne, un roman peu dlicat. Quand le jeune homme en est 
chercher la compagne de sa vie, peut-tre ne lui doit-on de conseils que
s'il en demande; en tout cas, on ne lui doit que des conseils. Le suivre
pas  pas dans ses tendres engagements, y intervenir jusqu' la veille,
et jusqu'au lendemain, et jusqu'au surlendemain du mariage, marque
plus d'indiscrtion curieuse que de sage dvouement. Mais il y a un
directeur dans Rousseau, et un directeur romanesque qui ne rsiste pas
 se mler des mystres du coeur et des sens, et  qui rien n'a tant plu
dans sa vie que de ctoyer, le regard veill et le maintien grave, de
belles amours; et le livre s'achve comme une _Nouvelle Hlose_ dont
le dnouement serait heureux.--Il avait bien t un peu cela ds son
principe, un roman travers de dissertations morales, qui elles-mmes
sont un peu des oeuvres de l'imagination.

Et n'y a-t-il rien  tirer de l'_Emile_?--Une seule leon, mais
importante, si importante et si naturellement oublie toujours qu'il est
bon qu' chaque sicle un grand homme la donne  nouveau. Au fond de
l'ducation, comme au fond de toutes les choses humaines peut-tre, il
y a une contradiction essentielle, inhrente, dont on ne sait comment
faire pour se dgager. Nous enseignons  crire, et tout style qui n'est
pas original n'est pas un style;--nous enseignons  penser, et toute
pense que nous tenons d'un autre n'est pas une pense, c'est une
formule; et toute mthode pour penser que nous tenons d'un autre n'est
pas une mthode, c'est un mcanisme;--nous enseignons  sentir, et
un sentiment d'emprunt est une affectation, une hypocrisie ou une
dclamation;--nous enseignons  vouloir, et vouloir par obissance est
l'abdication de la volont.--L'enseignement va donc, par dfinition,
contre tous les buts qu'il poursuit. Les maux qu'il soigne augmentent 
les vouloir gurir, et plus il russit, plus il choue. La perfection de
l'enseignement aurait comme plein succs la nullit du disciple. Et cela
n'est ni un paradoxe, ni une vrit de thorie. La chose s'est vue. Le
duc de Bourgogne est trs probablement le parfait disciple, le disciple
absolu. Le monde a pu le contempler.--Et pourtant il faut enseigner;
car, si la perfection de l'enseignement mne au nant; ni plus, ni
moins, mais tout de mme, l'absence d'enseignement y laisse. Nous
avons bien vu que, quoi qu'il veuille, Rousseau enseigne encore, par
suggestion au moins, et par quelque chose de plus. Il sent la ncessit
d'enseigner.--On se dbat dans cette contradiction naturelle et
ncessaire, et l'on s'en tire, comme en toute affaire, par un moyen
terme dont on peut tre sr qu'il est dfectueux, qu'il a quelque chose
des inconvnients des deux excs, et que, s'il n'est pas doublement
mauvais, du moins il l'est de deux faons; mais encore faut-il s'y
rsigner. Quel sera ce moyen terme? Naturellement il flotte, il glisse
entre les deux extrmes selon les temps, les lieux, les maximes
gnrales et les humeurs. Mais il est dans l'essence de tout ce qui
est constitu et traditionnel, de tendre vers le dveloppement et
l'exagration de son principe. L'ducation, dans les peuples civiliss,
est une institution, comme l'Etat, comme une Eglise; elle tend  ce
qu'elle croit tre sa perfection, c'est--dire  son extension illimite
et  l'absorption de tout en elle, sans pouvoir songer que son point de
dveloppement extrme, et au del duquel elle ne laisserait rien, serait
le point juste o ses effets seraient si achevs qu'ils seraient nuls,
et o par consquent elle s'croulerait sur elle-mme.

Contre cette tendance naturelle, il est bon qu'une raction trs forte,
et mme brutale, se fasse de temps en temps, que quelqu'un vienne qui
dise: Prenez garde! Mieux vaudrait ne point enseigner, qu'enseigner si
fort. Vous revenez par un cercle au point que vous fuyez. C'est ce qu'a
dit Rousseau. On instruisait trop l'homme, il a cri qu'il fallait qu'il
s'instruisit seul. C'est une chose  ne pas croire vraie, et  ne jamais
oublier. Il a invent l'ducation intuitive, comme il n'a pas dit,
mais comme nous disons d'aprs lui. C'est une chose o il ne faut
nullement se fier, mais qu'il y a un pril immense  perdre de vue.
Il faut enseigner; mais profiter de toutes les vellits que l'enfant
montre de s'instruire lui-mme, vnrer sa curiosit, ses efforts
personnels, ses excursions hors du cercle trac par nous, se plaire 
ses objections quand elles sont naves, et lui montrer mme jusqu'o
elles pourraient s'tendre, pour l'en rcompenser en quelque sorte, au
lieu de les proscrire, quitte  dire ensuite: Moi, je juge plutt de
telle faon; ne pas dtester, comme a dit spirituellement M. Renan,
le disciple qui pense le contraire de notre pense, sauf quand c'est
taquinerie; car, sauf ce cas, celui-ci est probablement votre vrai
disciple, celui qui vous a entendu, tandis que son voisin est peut-tre
un paresseux qui n'a fait que nous couter;--en un mot, croire que
l'enfant est un tre qui rflchit un peu, et rien qu' le croire,
l'incliner doucement et sensiblement  tre tel.

Voil la grande ide de Rousseau, qui n'est pas de lui, car Montaigne
l'avait merveilleusement exprime dj, mais  laquelle il a donn une
trs grande force et un trs grand clat. Elle est de celles qui sont
des scrupules ncessaires et de salutaires sauvegardes.

Elle est de celles aussi qui vont trs loin dans leurs suites. Car,
remarquez-le, en face de l'enfant, tenir compte de nous et non de lui,
ne pas croire  son originalit, mais seulement  la tradition et 
l'institution pdagogique, amne peu  peu  une sorte de dogmatisme
d'enseignement, et  un type unique, uniforme et rigide d'ducation,
grave dfaut qui tait celui de l'enseignement franais au XVIIIe sicle
et o nous aurons toujours des penchants presque invincibles  retomber.
Tenir grand compte des puissances propres de l'enfant, estimer, un peu
au moins, qu'il serait capable de s'instruire tout seul, aimer  le
suivre plus qu' le traner, le tenir pour une personne, faire pour
lui (sans la lui communiquer) une sorte de dclaration des droits de
l'enfant; c'est une manire d'individualisme pdagogique, qui mne 
croire qu'il ne faut pas dans une nation une seule forme et comme un
unique moule  faonner les esprits; qu'il en faut plusieurs, qu'il faut
des systmes d'ducation et d'enseignement trs divers, capables, par
leur multiplicit, leur lasticit, soit l'un, soit l'autre, et o
celui-ci ne russit point un autre intervenant, de se prter, de
s'ajuster et de rpondre  la diversit des tempraments et 
l'ingalit des esprits.

Et Rousseau nous dirige vers cette ide. Il nous y amne mme, car il
y est venu, sinon dans l'_Emile_, du moins dans la _Nouvelle Hlose_
(partie V, lettre III), et cette vue est tellement nouvelle, cette fois,
tellement imprvue, si fconde aussi, et pose si bien, au moins, les
vraies donnes du problme, qu'elle est une conqute.



V

LA NOUVELLE HLOSE

La _Nouvelle Hlose_ est tout le coeur de Rousseau. On le sait par ses
_Confessions_, par ses lettres, jamais l'expression crire avec amour
n'a t plus juste que de Rousseau crivant _Julie_. Julie est la femme
qu'il a vraiment aime. Saint-Preux est l'homme qu'il et voulu tre;
Claire est l'amie qu'il et voulu avoir; lord Bomstom est l'ami qu'il
a cherch et cru trouver toute sa vie;--sans compter que Wolmar est le
Saint-Lambert qu'il et dsir que Saint-Lambert et bien voulu tre.

Le singulier roman! Tous les personnages y sont dans une position
fausse, et, je ne dirai pas n'en souffrent point, mais cependant ne
laissent pas de prendre plaisir  s'y sentir.--Ils sont dans le faux
comme dans l'atmosphre naturelle et l'entretien de leur esprit. Ils
font des gageures contre le sens commun et gotent je ne sais quelle
jouissance  les tenir. Un mari, d'une haute raison en tout le reste,
retire chez lui l'ancien amant, encore aim, de sa femme, pour les
gurir tous deux; la femme, devenue honnte et vertueuse, consent 
cette combinaison; l'amant honnte et loyal l'accepte; tous font de
concert, avec rflexion, gravement et solennellement, la plus grande
folie qui se puisse.--Que veulent-ils? S'exercer  la vertu? Non pas
prcisment, ils se reconnaissent faibles.--Etudier leurs propres
passions en les mettant dans les conditions o elles auront tout leur
jeu et toutes leurs prises et faire des expriences sur leur propre
coeur? Un peu; car ils sont de terribles analyseurs.--Mais ils veulent
surtout jouer  l'exception. Ils tiennent infiniment, partie orgueil,
partie raffinement d'imagination,  n'tre pas comme tout le monde,
 tre des cratures comme on n'en voit point, dans des situations
extraordinaires, en tant du moins qu'elles sont recherches de ceux qui
en souffrent. En un mot, ils sont follement romanesques. Ils ne sont pas
engags dans un roman, comme nous pouvons tous l'tre; ils s'y engagent
eux-mmes; ils ne subissent pas le roman, ils le veulent; ils font le
roman dont ils ptissent.

Est-ce assez Rousseau? Qu'il tait bien capable d'agir ainsi lui-mme!
Aussi bien, l'a-t-il fait. Il est si piquant de se sentir hors de
l'ordre commun, non point, comme les hros de Corneille, par une
exaltation et une tension violente de la volont, mais par got du
singulier, mpris du bon sens vulgaire, et je ne sais quel vagabondage
intellectuel, apptit des courses errantes et amour des gtes peu srs,
dans la vie morale comme dans l'autre! Ces gens de la _Nouvelle Hlose_
sont les aventuriers du sentiment, et la _Nouvelle Hlose_ est le roman
picaresque du coeur.

Aussi voyez comme il finit. A l'aventure aussi, et non point d'une faon
logique, non point par un dnouement qui soit la consquence
ncessaire ou vraisemblable des prmisses. Ces gens qui se sont placs
volontairement dans une situation bizarre, avec assez de faiblesse
pour souffrir, et assez de force pour ne faillir point, que
deviendront-ils?--Ils pourraient devenir fous, car on ne joue point
impunment avec les sentiments puissants; mais ils le deviendraient  la
longue, et le roman ainsi fait serait interminable.--Ils pourraient user
peu  peu leurs puissances d'aimer, s'mousser, s'engourdir, s'endormir
dans la langueur des fatigues de l'me, et,  la fin, ne plus se voir
des mmes yeux. Mais, ainsi, _ils deviendraient vulgaires_; et c'est ce
que Rousseau, qui les aime trop pour cela, ne veut point.--Aussi il tue
le principal personnage, et il le tue par accident. La situation ne
comportait gure de dnouement logique; on en a invent un accidentel.
Les personnages avaient fait comme une association de singularits.
Ils seraient rests singuliers et tranges, examinant et discutant
l'tranget de leurs cas, sans ni pouvoir ni vouloir en sortir, sans
qu'il y et aucune raison pour qu'ils en sortissent, ou par une
catastrophe, ou par le bonheur, puisque la fatalit qui pse sur eux
n'est autre chose que leur volont mme, et qu'ils la crent et la
renouvellent en mme temps qu'ils la subissent.--Un cas fortuit tait
donc la seule chose qui pt mettre fin  leur entreprise contre le sens
commun.

Les voil ces personnages o Rousseau a mis tout son got du faux, ces
personnages vertueux, qui sont immoraux; candides et nafs, qui sont
dclamateurs; pleins de haute raison, qui font d'insignes folies.--Les
personnages de Rousseau sont des paradoxes comme ses ides.

Et ce qui est comme un paradoxe encore, c'est que, ml au romanesque
le plus romanesque qui soit au monde, il y a l un got profond de
simplicit et de naturel. Ces personnages sont d'accord pour concerter
entre eux une vie sentimentale contre nature; ils le sont aussi
dans l'amour des plaisirs simples, et de la vie pratique ordonne,
tranquille, douce, grave et sage. Julie et Wolmar ont le gnie de la vie
morale absurde et de la vie domestique sense, et ils gouvernent aussi
sagement leur maison que follement leur coeur. Rousseau est leur pre,
Rousseau, simple en ses gots, sobre, conome, qui n'usait point,
comme disent ses contemporains, serviable avec cela et charitable; mais
passionn, nanmoins, pour mille chimres, et jetant  chaque instant un
roman trange et mme insens dans sa vie de petit bourgeois tranquille,
timide et studieux. La simplicit dans le romanesque, c'est Rousseau
lui-mme. Il aime les deux d'un gal amour, et c'est ce qui donne 
sa simplicit toujours quelque chose de fastueux dans la forme,  ses
fictions aussi le charme dangereux d'un fond de conviction, de sincrit
et de candeur.

Et, dernier paradoxe enfin, ces personnages amoureux du faux et pris
du simple et du naf, ils ne manquent pas tous de vrit. Wolmar est
dcidment fantastique et n'a aucune ralit; mais Saint-Preux, Julie et
Claire ont quelque chose de vrai. Saint-Preux, faible, flottant, sensuel
et lyrique, tre tout d'imagination et de sensibilit, n pour aimer et
pour parler d'amour avec loquence, tendresse et subtilit, sophiste
de l'amour et rhteur de la vertu, aim des femmes comme un printemps
capiteux, tide et plein de jolis babils; il est bien vrai, et, alors,
il tait nouveau. L'amour avait t jusque-l, de la part de l'homme,
une puissance de domination. L'homme faible, aim un peu, peut-tre
beaucoup, pour sa faiblesse, sa grce un peu molle, ses plaintes
caressantes, se faisant petit, se reconnaissant infrieur  la femme,
au mari,  lord Edouard,  tout le monde; c'tait vrai, puisque, aussi
bien, il y avait du Rousseau de vingt ans dans ce personnage; et c'tait
 peu prs inconnu avant la _Nouvelle Hlose_; et cela intressa comme
une nouveaut o l'on sentait, nous savons assez si l'on avait raison de
le sentir, tout un renouvellement du roman.

Claire, un peu manque dans la premire partie, parce que Rousseau veut
la faire gaie et rieuse, et Dieu sait si Rousseau sait tre rieur et
gai, a un rle trs juste et bien dessin dans la seconde partie. Il
ne faut pas contempler trop complaisamment ni seconder les amours des
autres, et les confidentes sont des demi-amoureuses qui deviennent
amoureuses en titre. Ainsi advient de la pauvre Claire, et cette
contagion lente de l'amour ctoy de trop prs et trop longtemps
regard, de l'amour contempl surtout dans ses douleurs, plus
sductrices que ses joies, est d'une fine observation.

Enfin Julie, trop raisonneuse et sermonneuse sans doute, n'en est pas
moins un des caractres les plus complets, les plus solides et les plus
vivants que la littrature romanesque nous ait mis sous les yeux.

Mal leve, et Rousseau n'a pas oubli ce trait, et il y a insist, par
une servante qui ressemble  la nourrice de Juliette; mise,  dix-huit
ans, par une imprudence un peu forte, dans l'intimit intellectuelle
d'un jeune homme lettr, ce qui est dangereux; passionn, ce qui est
grave; et mlancolique, ce qui est dsastreux; elle se laisse aller aux
premiers mouvements de son coeur; elle commet une faute; plus tard,
trop faible, et d'une conscience trop obscure et trop peu avertie pour
rsister  la destine qu'on lui fait, elle se laisse marier  un autre
homme; et, ds lors (si je comprends bien), pouse, mre, matresse de
maison, un tre nouveau nat en elle. Elle est, ce qui est le propre des
femmes, transforme par sa fonction. La jeune fille fut faible; l'pouse
(bien marie) est digne, forte, capable de vertus,  la hauteur des
grandes tches. Elle peut revoir celui qu'elle a aim, sinon sans
trouble, du moins sans dfaillance. Elle songe, sincrement,  l'unir 
une autre femme.--Mais voil qu'un coup funeste la frappe. Voisine de
la mort, le pass la ressaisit. Tout son amour ancien se rveille et
l'envahit, et alors _elle croit l'avoir eu toujours_ en elle aussi
fort et invincible que jadis et qu'aujourd'hui. L'immense empire des
premires sensations sur l'tre humain revient sur elle affaiblie et
dsarme; et elle bnit la mort qui l'affrancht d'un amour qu'elle
croit invincible, et que, saine de corps et d'esprit, elle avait vaincu.

Le double caractre de la femme, persistance des premiers sentiments,
facilit  se plier  une destine nouvelle, se trouve donc ici; sans
compter faiblesse, audace tourdie, duplicit nave et maladroite; et
aussi got de prdication morale; et aussi relvement par la maternit;
et aussi transformation,  demi vraie et  demi sincre, de l'amour en
bienveillance et protection maternelles.--Tout cela signifie que pour
la premire fois depuis bien longtemps une complte biographie fminine
tait faite dans un roman. Les contemporains, je veux dire les
contemporaines, ne s'y sont pas trompes une heure. Les femmes taient
lasses, ou du moins il est  croire qu'elles devaient l'tre, de romans
o la femme n'tait jamais qu'un jouet des passions lgres ou des
vanits cruelles, o elle n'tait jamais peinte qu' un seul moment de
sa vie, celui o elle plait et est sduite. On leur montrait enfin une
vie fminine dans toute sa suite, du moins ayant une certaine suite. On
leur montrait une femme ayant des faiblesses, ayant des qualits, ayant
un caractre. Ce roman flatta en elles quelques-uns de leurs vices,
quelques-uns de leurs bons penchants, et trs directement et prcisment
leur orgueil. J'oubliais le besoin de larmes, que personne n'avait
vraiment satisfait depuis Racine. Quelqu'un osait faire pleurer, et non
point par l'accumulation des malheurs pouvantables, comme Prevost en
ses longs romans, mais par la douleur des amants, tendre et prcieuse,
comme dit Saint-Evremont, par une histoire simple en son fond,
abominablement fausse aussi, mais o les principaux personnages avaient
le got naturel et comme l'apptit de la douleur.

Et, de plus, et surtout, ce roman pouvait tre faux, il tait sincre.
On y sentait un auteur qui tait aussi attendri du sort de ses
personnages que le pouvait tre aucun de ses lecteurs; qui adorait
Julie, Claire, Saint-Preux et mme Wolmar. C'tait un roman crit par un
hros de roman triste, un roman romanesque crit par le plus romanesque
des hommes. Le secret est l. C'est pour cela que pareil succs est
chose rare. Les hommes sont animaux d'imitation, mais ils n'imitent que
la sincrit. On imita Rousseau; on se fit des sentiments sur le modle
de la _Nouvelle Hlose_. C'tait se faire des sentiments dclamatoires,
mais qui ressemblaient  la vie, car, au moins  la source d'o ils
venaient, ils avaient t vivants et profonds.--Le sicle n'en fut
pas chang, c'est trop dire; il en fut adouci et comme amolli. La
philanthropie existait, elle, devint fraternit, panchement, expansion,
besoin de confidence et d'appel au coeur; la sensibilit existait, elle
tait dans Marivaux, dans La Chausse, dans Prevost; elle devint 
la fois plus intime et plus prtentieuse: plus intime, j'entends
s'inquitant moins des incidents, des situations extraordinaires, des
grands et rudes malheurs, n'en ayant pas besoin pour clater, naissant
d'elle-mme, coulant comme de source, palpitant du seul battement
du coeur, mle  toute la vie et au train de tous les jours; plus
prtentieuse, j'entends s'attribuant franchement cette fois la direction
morale de la vie, s'rigeant en dominatrice lgitime de l'existence
humaine, se croyant une vertu, s'estimant un devoir, se prenant pour la
conscience, et par consquent remplaant la morale, dont la place,
aussi bien, tait depuis longtemps vide, par un gosme sentimental et
attendri.

Tant de choses dans un roman!--Elles y taient parce que Rousseau s'est
mis tout entier dans la _Nouvelle Hlose_, avec un peu de ses vices,
beaucoup de ses vanits, beaucoup de ses bonts et tendresses, beaucoup
de cette croyance, ternelle chez lui, que tout est affaire de bon
coeur, sans qu'il ait su jamais en quoi un coeur doit tre reconnu comme
bon; parce qu'enfin c'est encore dans son roman que ce matre romancier
s'est le plus ouvertement peint et le plus compltement dclar.



VI

LES CONFESSIONS

Ses _Confessions_ n'en sont que le complment. Elles sont plus
piquantes, plus prenantes, nous saisissent et nous captivent davantage
parce qu'il y dit _je_; plus agrables aussi  lire pour nous, parce que
le style n'en est presque plus dclamatoire, ni tendu; elles ne nous
apprennent presque rien de plus sur lui, sur ses sentiments, ni sur sa
philosophie gnrale. C'est l qu'on voit bien, mais ce n'est qu'une
confirmation de ce qu'on savait dj, combien a t forte sur Rousseau
l'empreinte de sa vie de jeunesse, combien l'originalit mme de
Rousseau est faite de ses annes de vagabondage, d'insouciance, de
paresse gaie, d'_insociabilit_, et, disons-le, d'immoralit.

Nous sommes ceci et cela, beaucoup de choses diverses; nous sommes
surtout ce que nous aimons en nous. Ce que Rousseau a ador en lui-mme,
et ce qu'il a toujours t, de la vie puissante que cre en nous le
souvenir quand le souvenir est un ravissement, c'est le Rousseau
de vingt  trente ans. On cherche, ce me semble, les causes de sa
misanthropie dans le ressentiment amer de ses annes d'humiliation et
d'preuves. Mais ces annes n'ont jamais t pour lui des preuves et
ne l'ont jamais humili. Il en a joui avec dlices, et il en est encore
fier. Il n'en a pas l'amer dboire, il en a encore aux lvres la caresse
et le parfum. Il n'en carte pas le souvenir, il s'y rfugie et y habite
avec une vritable ivresse. Le Lman, la Savoie, les Charmettes, le gu,
le cerisier, les bords de la Sane, le coche de Montpellier, ce sont les
asiles de Rousseau, c'est o il s'apaise, sourit, se dtend, se repose,
et dlicieusement s'attarde, parce que c'est l qu'il se retrouve.--Ne
vous figurez point un plbien qui a pein et souffert et qui dit avec
orgueil au monde: voil ce qu'un homme comme moi a subi avant de se
faire sa place au soleil. Figurez-vous, mon Dieu,  bien peu prs, un
sauvage, civilis presque malgr lui, ne dtestant pas absolument le
monde nouveau o il est entr, et flatt d'y tre trouv intelligent,
mais le mprisant un peu, s'y trouvant gn beaucoup, et d'un long
regard lointain caressant le beau dsert vaste et libre, la hutte
frache, le sentier qui mne aux sources, les fleurs dans le buisson,
le grand ciel clair et profond, propice au sommeil parfois, toujours au
rve.

Et, ds lors, non point: sont-ils coupables, les civiliss! mais plutt,
plus souvent: sont-ils sots! et pourquoi tant de peine? Pourquoi ces
arts, ces sciences, ces ambitions, ces efforts, ces complications de la
vie, ces immenses labeurs  s'loigner du but? Pourquoi ne suis-je
pas rest toujours jeune? Je l'ai t si longtemps sans peine et avec
bonheur! Pourquoi l'humanit n'est-elle pas reste toujours enfant? Elle
l'a t si longtemps sans doute, avec tranquillit, paresse, songerie,
candeur, douceur! Et le rve recommence de l'Arcadie perdue, ddaigne,
oublie, si facile peut-tre  reconqurir.

Voil pourquoi la misanthropie de Rousseau presque toujours reste
aimable, du moins, russit moins qu'elle ne voudrait mme,  tre
incommode et irritante. On y sent toujours, au fond, et plus prs qu'au
fond, trs proche, sous un voile lger de mlancolie, ou sous les plis
apprts mais peu pais des phrases dclamatoires, le rve ingnu d'un
enfant, un peu gt, un peu vicieux, trs vain, mais gnreux, tendre
et doux. Sachons que les hommes de ce genre sont les pires directeurs
d'hommes; mais ne nions point qu'ils sont les plus sduisants des
artistes, et comprenons l'influence qu'ils ont exerce, sans que nous
consentions  la subir.

Et voil aussi pourquoi les _Confessions_ restent l'ouvrage de Rousseau
qu'on aime encore le plus  lire, sauf les quelques pages o la
grossiret de l'auteur--aide de celle du temps--a laiss des
souillures honteuses. C'est que dans les autres ouvrages de Rousseau le
sentiment est devenu ide, et l'ide est toujours si contestable
qu'elle dconcerte et irrite, mme quand elle est profonde. Dans les
_Confessions_, c'est le sentiment tout pur que Rousseau a panch
navement, complaisamment, j'ajouterai, si l'on veut, avec Voltaire, un
peu longuement. C'est que Rousseau, dans cet effort qu'il a fait pour se
dtacher de la socit, de la civilisation, du monde organis, en
est venu, ici,  se dtacher mme des thories qu'il instituait
laborieusement pour combattre tout cela, mme des violences et des
colres que tout cela lui inspirait. De lui il ne nous donne plus que
lui, et, tout compte fait, c'est encore ce qu'il avait de meilleur. Il
ne nous dit plus gure: que le monde est mal fait! il nous dit surtout:
Voil ce que je fus. Comme j'tais bon! Et, comme il y a un peu de
vrai en ceci, on ne saurait dire en quelle mesure la confidence est plus
ridicule que touchante, ou plus touchante que ridicule.

Et voil encore pourquoi ces mmoires ont leur originalit si frappante
parmi tous les mmoires. Les mmoires ont toujours quelque chose de
dsobligeant et ceux-ci mme n'chappent point  la destine commune. Il
y a toujours une impertinence extrme  occuper le monde de soi, et  se
donner ainsi pour une crature exceptionnelle. Mais quand, en effet, on
est un tre d'exception, non pas seulement parce qu'on est un homme de
gnie, mais parce qu'on a eu une loi de dveloppement diffrente de
celle des autres, alors, si l'on pche encore contre l'humilit, du
moins l'on ne pche plus contre le bon sens, en se racontant. Les
mmoires sont alors une explication des opinions et des thories,
explication dont on pourrait se passer  la rigueur, mais qui a son
sens, son utilit et son prix. Les mmoires de Voltaire n'taient pas 
crire, nul homme n'ayant t plus que lui faonn par le monde o s'est
passe sa jeunesse, et ce monde tant connu. Mais les mmoires d'un
vagabond devenu parisien  quarante ans, et qui a eu du gnie, devaient
tre crits. Je voudrais avoir ceux de La Fontaine, encore qu'ils ne me
soient pas ncessaires; mais ils me seraient agrables,--d'autant qu'ils
seraient navement modestes, au lieu d'tre navement orgueilleux.

Enfin remarquez cette dernire diffrence entre les mmoires de Rousseau
et la plupart des autres. Les autres, pour la plupart, ont ce dfaut,
assez grave peut-tre, qu'ils sont faux. Nous crivons,  soixante ans,
l'histoire d'un jeune homme qui fut nous et que nous ne connaissons
plus. Nous ne pouvons plus le connatre. Notre vie s'est place entre
lui et nous, et fait nuage. Nous le reconstruisons; et avec quoi? avec
les suggestions de notre vanit; et c'est ce que, avec nos ides de
sexagnaire, nous aimerions avoir t  vingt ans, que nous affirmons
que nous avons t en effet. De l tous ces jeunes sages dont les
mmoires sont pleins. La vanit, aussi, mais d'une autre sorte, produit
chez Rousseau un effet contraire. Ce n'est point, ce n'est gure le
Rousseau de cinquante ans qu'il aime. Il le trouve gt, vici, corrompu
par la socit o il s'est laiss sduire,  peine rhabilit par la
demi-solitude qu'il a reconquise. Ce qu'il n'a cess d'aimer, c'est le
Rousseau de trente ans, et il ne l'a pas quitt pour ainsi parler, tant
il a continu de le chrir. Par l'amour dont il l'a caress toujours,
il l'a gard vivant et tout prs de lui. Il est l, point chang, ou
presque point, parce qu'il est conserv par le culte dont on l'honore.
Rousseau le retrouve ds qu'il rentre dans la solitude. Aussi comme il
est vivant dans ces pages, comme il est vraiment jeune, ni fan par le
temps, ni fard par l'impuissant effort d'une restitution laborieuse!
L'orgueil, presque monstrueux, a eu, au point de vue de l'art, un
merveilleux effet: il a fait une rsurrection.

Aussi c'est un roman, ces _Confessions_; c'est un roman par
l'arrangement dlicat, l'art de faire attendre, de prparer et d'amener
les incidents, de mettre en pleine et vive lumire les points saillants,
les vnements dcisifs de la vie d'une me; mais c'est un roman plein
de vrit, de franchise, de franchise insolente, mais de franchise;
plein de candeur, de candeur cynique, mais de candeur; l'une des
informations les plus certaines, les plus compltes que nous ayons sur
l'me humaine, ses tristes joies, ses dsirs violents et indcis, ses
trves, ses misres, ses impuissances, son acheminement, de si bonne
heure commenc sans qu'elle s'en doute, vers les rgions noires de la
dsesprance et de la folie.



VII

SES IDES PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES

L'originalit du temprament, l'originalit du sentiment, une certaine
originalit mme dans la conception de la vie suffisent  faire un grand
romancier et une manire de brillant pote; elles ne suffisent point
 faire un grand philosophe, et Rousseau n'a point t un grand
philosophe. Ses ides philosophiques et ses ides politiques sont dignes
d'attention plutt que d'admiration, et sont au-dessous de la gloire
de leur auteur, et mme de la leur propre. Sa philosophie est trs
lmentaire, et les cahiers scolastiques, comme disait Diderot en
parlant de la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_, sont plus
brillants de forme, plus entranants par leur mouvement oratoire et
plus engageants par leur chaleur de conviction, que satisfaisants pour
l'esprit et pour la raison.--Rousseau est parti, comme il tait naturel,
d'une morale toute de sentiment un peu vague, et d'une sorte de bonne
volont instinctive, et aprs avoir song, comme nous l'avons vu, 
transformer ses confuses sensations du bien en un systme, il en est
revenu  une sorte de dogme rudimentaire, fait de la croyance en Dieu et
en l'immortalit de l'me, auquel il s'attache fortement sans renouveler
les raisons d'y croire. Autrement dit, ce qui restait en son temps, 
peu prs intact, des antiques croyances thologiques, il le relient,
il s'y complat, il aime, de plus en plus  mesure qu'il avance,  y
adhrer, et il le fait aimer par l'lvation naturelle de l'loquence
avec laquelle il l'exprime.

Rien de plus, ce me semble; et la religion naturelle de Rousseau n'a
vraiment d'originalit, et n'a eu de charmes pour ses contemporains,
qu'en ce qu'elle n'tait point prche par un prtre, qu'en ce qu'elle
tait professe par un homme un peu indigne d'en tre l'aptre.--Elle
n'est point mauvaise; je cherche par ou elle se rattache  un nouveau
principe et  quoi elle emprunte une autorit nouvelle. Elle n'est
ni plus ni moins que celle de Voltaire, sauf peut-tre que celle de
Voltaire est dcidment trop quelque chose dont il n'a besoin que pour
ses valets, tandis que celle de Rousseau est bien quelque chose dont il
a besoin pour lui-mme. Cela fait, certes, une diffrence, surtout dans
le ton, et le ton de Rousseau est plus convaincu et pntr; mais la
profondeur est la mme ici et l, et la puissance, sinon de persuasion,
du moins de conqute est gale. Le sceptique vigoureux n'a rien 
craindre de l'un ou de l'autre. Le riche pharisien, homme d'ordre et
partisan du respect, sera convaincu par Voltaire, avant mme de
l'avoir lu; et la femme sensible sera aisment de l'avis de Rousseau, en
le lisant; et je ne vois gure de diffrence plus essentielle. Tous deux
aboutissent au mme point par des chemins trs divers. L'un a besoin
d'un minimum de religion pour se rassurer, l'autre pour garder quelque
consolation et quelque esprance; et ce minimum est le mme o Voltaire
trouve un frein pour les autres sans contrainte pour lui, Rousseau une
douceur sans effroi, un apaisement sans inquitude et une assurance sans
devoir.--Cette philosophie religieuse est  trs bon march, vraiment,
et  trs bon compte. A en tre, on ne perd rien, on ne risque rien et
l'on croit gagner quelque chose, ce qui est gagner quelque chose. De
ses deux aspects elle sduisit le monde d'alors, par Voltaire les
gens pratiques, par Rousseau les gens de sentiment et de temprament
oratoire. Et peut-tre les hommes du temps y ont vu ou y ont mis plus
que je n'y peux voir ou mettre; mais, quelque effort que je fasse pour
ne pas traiter lgrement deux grands hommes de pense du reste, il me
serait difficile d'en parler mieux, ou mme d'en dire plus, que je ne
fais.

Une remarque cependant. Comme, encore que revenant au mme, la
religion de Voltaire et la religion de Rousseau partent de
sentiments trs diffrents, il s'ensuit que les ides de Rousseau sur
la _question religieuse_ s'cartent de celles de Voltaire. Il y a une
certaine gnrosit de coeur dans Rousseau, et, nous l'avons not,
certaines tendances, certain got et certain air de directeur de
conscience, qui font qu'il n'a pas cette haine furieuse pour le
prtre qui est le ct tantt odieux, tantt ridicule, de l'auteur du
_Dictionnaire philosophique_. Aussi Rousseau n'a jamais voulu craser
l'infme; il ne prtendait qu' l'amliorer. Il le voulait plus
philosophe, plus clair et moins croyant, devenant un simple
officier de morale; mais gardant son influence, salutaire, douce, non
plus rude, imprieuse et terrible, mais son influence encore, sur la
socit. C'est l un des rves de Rousseau les plus caresss, et si j'y
insiste un peu, c'est qu'il n'a pas t caress seulement par lui.

Mme religion celle de Rousseau et celle de Voltaire; mais pourtant deux
coles trs diffrentes, au point de vue de la question religieuse,
sortent de l'un ou de l'autre. A Voltaire se rattachent ceux qui, allant
du reste plus loin que lui, n'ont song qu' renverser et  craser; 
Rousseau ceux, plus timides ou plus doux, qui ont essay d'associer la
religion ancienne aux ides nouvelles, de crer un clerg patriote et
un clerg citoyen, et qu'a perptuellement comme poursuivis la vision
aimable et vague du Vicaire Savoyard. Ces deux coles ont travers toute
la priode rvolutionnaire et toute la priode contemporaine, et on les
retrouve sans cesse l'une en face de l'autre, dans l'histoire des ides
au XIXe sicle, reprsentant du reste deux penchants divers, trs
persistants l'un et l'autre, de l'esprit franais.

Rousseau s'est peu occup de philosophie gnrale. Il n'a pas un systme
li et solide, et bien des fois, dans sa correspondance, il le reconnat
de bonne grce. Il n'a gure qu'une ide  laquelle il tienne fort, et
que nous connaissons dj, car ses opinions de moraliste s'y rattachent
et s'y appuient toutes. Il est optimiste profondment.--L'optimisme
misanthropique c'est la dfinition mme de Rousseau.--Le monde est bon
parce que Dieu est bon, c'est le fort o Rousseau se retranche et d'o
il ne serait pas ais de le faire sortir. Le monde est bon; seulement,
vous vous y attendez, l'homme l'a rendu mauvais. Le mal physique et le
mal moral n'embarrassent donc pas beaucoup Rousseau. Il s'en explique,
dans sa fameuse lettre  Voltaire sur le dsastre de Lisbonne,
 laquelle _Candide_ est une rponse, avec une assurance et une
intrpidit de conviction trs significatives. Le mal moral, l'homme
serait mal venu de s'en plaindre: c'est lui qui l'a fait. Le pch est
de lui. Il est une monstruosit que l'homme a introduite sur la terre.
Que l'homme l'en retire, et purge le monde.--Resterait  expliquer
comment et pourquoi Dieu a cr un homme sinon mchant, Rousseau
nierait, du moins si aisment capable de le devenir; et c'est, bien
entendu, ce que Rousseau, non plus que personne, n'a jamais clairci.
Il s'en tire, comme nous tous, par la considration du parfait et de
l'imparfait, par cette ide que l'homme, s'il tait parfait, serait
Dieu, et en d'autres termes ne serait pas; qu'existant il doit tre
born, fini, incomplet...--Mais l'imperfection n'est pas la malice, et
si l'homme imparfaitement bon, cela va de soi, l'homme crateur du mal,
cela tonnera toujours. Rousseau ne s'est pas fait, ou n'a pas entendu,
cette objection.

Quant au mal physique, c'est l'homme aussi qui l'a invent,  bien peu
prs, si presque entirement, que, retranch le mal physique cr par
l'homme, l'homme ne se douterait sans doute point de l'existence du mal
physique. Il ne sent que celui qu'il a fait. Il a cr les maladies par
ses imprudences et ses intemprances. Il a cr les accidents par son
humeur aventureuse et sa fureur de braver les lments dans un dessein
de lucre ou d'ambition. Il a cr les misres sociales par la sottise
qu'il a faite de se mettre en socit. Sans aller plus loin, le dsastre
de Lisbonne ne vient pas du tremblement de terre; il vient de ce qu'on a
bti Lisbonne. De bons sauvages, chacun dans sa hutte isole, ont bien
peu de chose  craindre d'un tremblement de terre.--Reste la mort; mais
la mort sans maladie, sans accident et sans crime, aprs une longue vie
saine et robuste, n'est point un mal. C'est la mort de vieillesse, un
dernier sommeil, l'engourdissement suprme, la simple impossibilit
d'exister toujours, et quelque chose qu'on ne sent point.--Voil le
systme tout entier, et je ne l'affaiblis point, peut-tre au contraire.

Je fais effort pour ne pas le traiter de puril. Cette vue du monde
est-elle assez troite! Il n'y a donc que des hommes dans le monde! Mais
le mal souffert par les animaux n'existe donc pas! Leurs maladies, leurs
accidents, leurs souffrances, qu'en faites-vous? Et la loi universelle
qui veut que les tres anims vivent uniquement de la mort, prmature
et douloureuse, des autres, si bien que, la souffrance cessant
aujourd'hui, la vie disparatrait demain; si bien que le mal n'est pas
une exception dans le monde, mais ce par quoi le monde existe et sans
quoi il ne serait pas; si bien que la vie universelle n'est que le mal
organis, si bien que vie et mal sont tout simplement la mme chose:
voil  quoi vous ne songez pas! C'est bien trange.--Il semble que la
pense, quelquefois, chez les hommes surtout qui en font la complice de
leurs sentiments, paralyse une partie du cerveau, produise une sorte
d'hmiplgie intellectuelle, et que, plus elle perce vivement dans une
certaine direction, d'autant elle laisse toute une rgion de ce qu'elle
explore trangre  sa prise,  sa recherche,  son soupon mme.

L'optimisme pur, et je ne dirai pas corrig par la misanthropie,
confirm au contraire et comme renforc par la misanthropie, chri
d'autant plus que la malice des hommes le gne; le monde cru bon, non
seulement malgr le mal, mais d'autant plus que le mal, pure invention
des hommes, l'a pour un temps offusqu et apparemment enlaidi, voila
o Rousseau se tient obstinment, et d'o il ne veut pas sortir.--Ses
misres mme l'y ramnent; et ici il a une ide qui ne laisse pas d'tre
juste, c'est que le pessimisme est une maladie d'homme heureux. Il est
singulier, dit-il, que ce soit un Voltaire, avec ses cent mille livres
de rente, qui se plaigne de l'organisation des choses, et un Rousseau,
misrable et perscut, qui la bnisse.--Il n'a point tort, et le
pessimisme vulgaire, celui qui n'aboutit point ou ne se rattache pas
 une nergique volont de faire cesser ou d'amoindrir le mal qu'il
accuse, n'est en effet que le besoin de se plaindre, naturel  l'homme,
besoin qui, quand il ne peut se satisfaire dans la considration de
malheurs personnels, se prend  tout.--Mais si le pessimisme ordinaire
est le besoin de se dsoler, l'optimisme commun est le besoin de se
consoler aussi et de s'endormir, et s'il n'est pas fond sur la notion
du devoir, sur cette ide qu'il n'y a que le bien moral qui compte et
que celui-ci il dpend de nous de le faire, il ne vaut pas plus comme
systme que le systme adverse;--et s'il se complique d'un mpris infini
pour les hommes, il n'est plus qu'une forme assez malsaine de l'orgueil,
et cette opinion, peut-tre suspecte, qu'il n'y a que deux tres
estimables dans l'univers, Dieu qui le fit bon, Rousseau qui doit le
redresser.

Mais,  vrai dire, ce n'est pas dans ses traits philosophiques,
rares et courts du reste (_Lettre  Voltaire sur le dsastre de
Lisbonne_.--_Lettres  M. l'abb de ***_, 1764), qu'il faut chercher ce
qu'on pourrait appeler la sagesse de Rousseau; c'est dans ses lettres
demi-familires  ses amis,  Mylord Marchal,  M. de Mirabeau, et
surtout  ses amies, Mme de Boufflers, Mme de Luxembourg, Mme de
Verdelin. Souvent ce sont, dans le sens littral du mot, des _lettres de
direction_, c'est--dire des lettres de moraliste dli, clairvoyant,
bon conseiller, charitable et consolant. Elles sont trs souvent
exquises. Les sermons de Julie et les lettres de direction de
Rousseau, avec quelques pages, au hasard chappes de Diderot, sont ce
qu'il y a de plus sage, de plus lev, de plus spirituel dans tout le
XVIIIe sicle. La religion du XVIIIe sicle est l. Elle est courte.
Elle est mle, et d'une essence toujours un peu basse. Il est trs rare
qu'il ne s'y gare point ou quelque sensibilit si prompte, si facile et
si conventionnelle qu'elle en est niaise, ou quelque demi-sensualit qui
ne laisse pas d'tre un peu grossire. Les sages du XVIIIe sicle n'ont
pas eu des mains  manier les mes, ou les mes qu'ils maniaient, je dis
les plus fines et pures, ne dtestaient point une certaine lourdeur de
tact. Tant y a, et pour ne pas poursuivre la comparaison, mme  leur
gloire, avec les Franois de Sales, les Bossuet, les Fnelon, que le
_Snque  Lucilius_ du XVIIIe sicle est dans Rousseau, partie dans
l'_Emile_, partie dans _Hlose_, partie, et c'est encore ici qu'il
est le meilleur, dans la correspondance. Rousseau moins malade, moins
misanthrope et moins perscut, et t, d'abord ce qu'il a t, un
grand romancier, et un grand pote, et un peintre amoureux et touchant
des beauts naturelles,--ensuite un mdiocre philosophe,--enfin un
moraliste dli, presque profond, grand, bon et salutaire ami des
coeurs, savant  les connatre, habile  les sduire, non sans quelque
douce et insinuante puissance  les gurir.



VIII

LE CONTRAT SOCIAL

Les ides politiques de Rousseau me paraissent, je le dis franchement,
ne pas tenir  l'ensemble de ses ides.

Est-il douteux que l'insociabilit soit le fond des sentiments et des
ides de Rousseau; que s'affranchir lui-mme, et affranchir l'homme,
s'il est possible, du joug dur, dgradant et corrupteur que l'invention
sociale a forg soit sa pense matresse, cent fois exprime?--Eh bien,
ses thories politiques ne sont nullement dans ce sens, et ce serait
 peine, ce ne serait vraiment point, de ma part, une exagration de
polmiste que de dire qu'elles tendent plutt  renforcer le joug social
et  le rendre plus solide, plus troit et plus lourd.

Cette discordance est si visible qu'elle sert  quelques-uns  prouver
justement le contraire de ce que j'avance[86]. Ils disent: il ne faut
pas croire que Rousseau ait  ce point l'horreur de l'tat social et des
prtendues servitudes qu'il impose et des prtendues dgradations qu'il
entrane. Le discours sur l'_Ingalit_ est dans ce sens; mais c'est
le _Contrat social_ qu'il faut lire, qui est dans un autre, et ne
considrer l'_Ingalit_ que comme une boutade de Rousseau jeune,
souffl trs fort par Diderot.

[Note 86: En particulier M. Champion dans son trs beau livre sur
l'_Esprit de la Rvolution_ et dans un article de la _Revue Bleue_,
fvrier 1889.]

S'il n'y avait que l'_Ingalit_ d'un ct et le _Contrat_ de l'autre,
je dirais que Rousseau a eu deux ides gnrales, si diffrentes
qu'elles sont contraires, et je m'arrterais l. Mais l'ide de
l'_Ingalit_, l'ide antisociale, l'ide que les hommes ont serr trop
fortement le lien qui les unit, et ont cr ainsi une force artificielle
dont ils souffrent, une me commune artificielle dont ils se gtent,
et une vie artificielle dont ils meurent, cette ide elle n'est pas
seulement dans l'_Ingalit_. Elle est, seulement, et sans la mettre o
elle n'est pas, dans le _Discours sur les Lettres_, dans l'_Ingalit_,
dans la _Lettre sur les Spectacles_, dans l'_Emile_, dans la _Nouvelle
Hlose_ et dans la _Lettre  Mgr. de Beaumont_; et j'ai montr que dans
cette dernire (aprs l'_Emile_), Rousseau renvoie  l'_Ingalit_,
en rsume les principes, en rpte et en confirme les conclusions, en
accepte, en revendique, en proclame plus que jamais l'esprit.--Donc
cette ide est partout dans Rousseau, et est presque le tout de
Rousseau, et fort, maintenant, prcisment du raisonnement de mes
adversaires, pris  l'inverse, je dis que le _Contrat social_ de
Rousseau est en contradiction avec ses ides gnrales;-- moins qu'on
ne prfre dire que tous les crits de Rousseau sont en contradiction
avec le _Contrat social_, ce  quoi je ne m'oppose point.

Oui, le _Contrat social_ a l'air comme isol dans l'oeuvre de Rousseau.
Il s'y rattache par une phrase, par la premire, qui pourrait tromper
ceux qui jugent tout un livre par la premire ligne.--L'homme est n
libre, et partout il est dans les fers: oui, voil bien qui est du
Rousseau que nous connaissons; l'homme est n bon, et partout il est
mauvais; le monde a t cr bon, et il est inhabitable; l'homme est n
libre, et partout esclave: voil, bien sa manire de raisonner. Et
nous pourrions nous attendre  ce qu'il continut d'aprs sa mthode
ordinaire, ou plutt sa pente d'esprit naturelle, et  ce qu'il dit:
Donc rebroussons; donc revenons  un tat social aussi proche que
possible de la libert primitive,  un tat o l'individu ait le plus
possible ses aises et le jeu libre de sa force propre, o la socit
soit contenue et rduite autant que possible. L'anti socialisme, c'est
l'individualisme; en politique, la forme que prend l'Individualisme
absolu c'est le Libralisme radical. Ce  quoi un lecteur assidu, de
Rousseau peut et doit s'attendre en ouvrant le _Contrat_ et en lisant
la premire ligne, c'est  voir Rousseau devenir, je veux dire rester,
libral intransigeant, anarchiste.--Il a t le contraire; je n'y peux
rien.

Et je ne veux ni surprise, ni exagration, et je prviens que, comme il
y a un peu de flottement dans le _Contrat_ et que tout n'y est pas trs
li, on y trouvera du libralisme; comme on y trouvera un peu de bien
des choses que Rousseau prtend combattre; mais le fond du _Contrat_ est
nettement et formellement anti libral. Rousseau avait soutenu toute
sa vie que la socit tait illgitime, et illgitime sa prtention de
demander aux hommes le sacrifice d'une part d'eux-mmes; il va soutenir
que les hommes lui doivent le sacrifice d'eux tout entiers, et par
consquent qu'il n'y a de droit que le sien,

Le souverain, c'est tout le monde, et ce souverain est absolu; voil
l'ide matresse du _Contrat social_. Ce tout le monde qui a corrompu
chacun--n'est-il point vrai, Rousseau?--c'est lui qui a tout droit sur
chacun de nous. Ce tout le monde qui m'a fait esclave--n'est-il pas
vrai, Rousseau?--peut lgitimement disposer de moi  son plein gr et
resserrer ma servitude. Ce tout le monde qui m'a fait mauvais--n'est-il
pas vrai, Rousseau?--ne doit rien sentir qui l'empche de peser de plus
en plus sur moi de toute sa dtestable influence. Il fera la loi civile,
la loi politique et la loi religieuse, ce qui veut dire que je serai sa
chose comme homme, comme citoyen et comme tre pensant, comme corps,
comme me, comme esprit. Il m'lvera selon ses ides, me fera agir
selon sa loi, expression de la volont gnrale, me fera penser selon
sa religion, qui sera chose d'tat comme tout le reste, que je devrai
accepter, sous peine d'tre exil si je la repousse, d'tre puni de
mort si, l'ayant accepte, j'oublie de la suivre. Tel est le dessin
gnral du _Contrat_.

Le dtail en est, le plus souvent, encore plus oppressif et rigoureux.
Le jeu facile des rouages, ce qui est une manire de libert encore,
Rousseau s'en dfie. Une dmocratie reprsentative, par cela seul
qu'elle est reprsentative, est plus libre et plus librale qu'une
autre. Le peuple, ou plutt la majorit, a une volont, imprieuse et
brutale, dont il va faire une loi s'imposant  chaque individu. Mais
s'il fait faire cette loi par des lgislateurs qu'il nomme, ces
lgislateurs discuteront, rflchiront, tiendront compte, sinon des
droits, du moins des convenances, des intrts respectables de la
minorit; ou mme des individus. Rousseau voit trs bien que cet tat
n'est dj plus la pure dmocratie; elle est une manire d'aristocratie,
et il la nomme de son vrai nom l'aristocratie lective. Voil qui
n'est pas bon. Il nomme bien cela, en passant, le meilleur des
gouvernements; mais il s'arrange de manire que ce meilleur des
gouvernements ne fonctionne pas. Ces lgislateurs, dont les discussions
mettraient un peu de raison, d'attnuation au moins et de temprament,
dans la rude organisation sociale, dans ce systme de pression de tous
sur chacun, ces lgislateurs n'auront pas  discuter; leur mandat sera
impratif, et leur dcision nulle, du reste, tant qu'elle ne sera pas
ratifie par le peuple lui-mme. Cette souverainet ne peut tre
reprsente, parce qu'elle ne peut pas tre aline. Les dputs
du peuple _ne sont pas_ ses reprsentants; ils ne sont que ses
commissaires. Toute loi que le peuple n'a pas ratifie est nulle... Le
peuple anglais se croit libre; il se trompe fort; il ne l'est que durant
l'lection des membres du parlement; sitt qu'ils sont lus, il n'est
rien.--Et nous voil revenus au pur gouvernement direct, c'est--dire 
la foule pur tyran, tyran dans toute la force du terme, c'est  savoir
despote capricieux et irresponsable.

Plus capricieuse, plus irresponsable et plus despote qu'un roi absolu,
remarquez-le, parce qu'elle est multiple et anonyme. Un roi absolu n'est
jamais absolu, parce qu'il n'est jamais irresponsable. L'isolement est
une responsabilit. Un homme qui gouverne seul ose rarement tout se
permettre, parce qu'il est seul, et qu'il a un nom, et qu'il est connu.
Il sait, quand une faute est commise, vers qui les yeux se tournent, sur
qui les blmes tombent, vers qui les plaintes montent. La foule anonyme
se permet tout, parce que son irresponsabilit est absolue. Elle ne
risque pas mme d'tre mprise.--C'est pourtant  ce despote sans frein
que l'ombrageux Rousseau, si jaloux de son indpendance, s'abandonne. Il
n'y a pas un atome ni de libert ni de scurit dans son systme.

Il n'y a pas non plus une seule chance de bonne justice. Ce peuple
souverain qui m'lve, me fait penser, me fait agir, et me ptrit de
toute part, me jugera-t-il aussi? Oui, sans doute, et soyez-en srs.
Dans l'Etat de Rousseau, la justice sera rendue par les candidats 
la dputation[87]. La fonction de juge doit tre un tat passager
d'preuves sur lequel la nation puisse apprcier le mrite et la probit
d'un citoyen pour l'lever ensuite aux postes plus minents dont il
est trouv capable. Cette manire de s'envisager eux-mmes ne peut que
rendre les juges trs attentifs....-- quoi, si ce n'est  plaire 
ceux qui les nomment, et  tre les instruments dociles d'un parti?
Tout au gr du suffrage universel, rien qui soit soustrait, par une
constitution, ou par des privilges et droits acquis, ou par une
reconnaissance du droit de l'individu,  sa prise inquite, avide et
capricieuse; et avec cela le mandat impratif, le plbiscite ncessaire
 chaque loi pour qu'elle soit valable, et la magistrature lective,
c'est--dire servante d'un parti: tel est le systme complet de
Rousseau. C'est la dmocratie pure, dans toute sa rigueur, avec tout son
danger.

[Note 87: _Gouvernement de Pologne_.]

J'ai montr que Montesquieu, dj, sans tre dmocrate, avait eu
quelques illusions sur l'aptitude du peuple, non pas seulement
 contrler la manire dont on le gouverne, mais  choisir ses
gouvernants. Montesquieu repousse absolument le plbiscite, et ne
reconnat  la foule aucune valeur lgislative; mais il la croit trs
judicieuse dans le choix des personnes. Le peuple est admirable pour
choisir ses magistrats, dit Montesquieu; et s'il n'avait t un
parlementaire, sans doute et-il pris le mot magistrat aussi bien dans
le sens de juge que dans celui de reprsentant politique. Cette manire
de penser, dont on voit que je ne fais point l'erreur du seul Rousseau,
vient d'abord d'un certain optimisme gnreux, de quelques souvenirs de
l'antiquit ensuite, qui mieux entendus, au reste, pourraient conduire 
d'autres conclusions, enfin et surtout de l'absence d'exprience, et de
l'impossibilit d'observer. Les hommes du XVIIIe sicle ont eu l'ide
de bien des choses; ils n'ont pas pu avoir l'ide d'une nation. Ils ont
tous cru, plus ou moins, qu'une nation avait beaucoup d'unit dans
les vues, et qu'au moins, ce qui en effet parat probable au regard
superficiel, elle ne pouvait que bien entendre son intrt. Un penseur
est toujours un homme qui a peu de passions, du moins qui en a moins que
les autres, du moins qui en est moins continuellement obsd que les
autres, moyennant quoi, justement, il pense; et il est par l toujours
assez port  voir dans le monde plus de raison et moins de passion
qu'il n'y en a. Rousseau tout  fait, Montesquieu un peu, voient une
nation comme une famille qui a un procs et qui ne songe qu' choisir
le meilleur avocat. Une nation n'est point telle; c'est, fatalement, un
certain nombre de classes, de groupes, de partis, qui sont surtout mens
par l'instinct de combattivit. L'essentiel pour chacun est de vaincre
les autres, ou  deux d'en vaincre un troisime, cela mme sans haine
violente, et sans noirs desseins. Jamais on n'a vu une lection qui ne
fut un combat, et un combat pour le plaisir de combattre, sans plus, ou
 bien peu prs. Ds lors, non seulement le rsultat de l'lection
n'est pas l'expression de la volont nationale, mais il n'est pas mme
l'expression de la volont du parti le plus fort; il n'indique que ses
rpugnances. Toute dcision de la majorit a le caractre d'un _veto_.
Indication prcieuse, qu'il faut bien se garder de ngliger, et que
mme il faut provoquer, mais qui ne peut tre le fondement ni d'une
lgislation ni d'une politique. Or toute lgislation et toute politique,
selon Rousseau, est fonde sur cette base unique. L est l'erreur, qui
part,  ce que j'ai cru voir, d'une psychologie des foules fausse ou
incomplte.

Peut-tre aussi--je n'en sais rien du reste--peut-tre aussi les
quelques crivains politiques qui ont pench, au XVIIIe sicle, vers
l'Etat populaire n'ont-ils jamais song au suffrage universel. Il
tait trop loin d'eux, trop inou, trop absent de la terre, trop
inconnu mme dans l'antiquit (o les esclaves sont le peuple, et o le
citoyen est dj un aristocrate), pour que l'ide, nette du moins, de
la foule gouvernant se soit vraiment prsente  eux.--Sans doute quand
ils parlaient dmocratie, ils songeaient aux bourgeoisies des villes
libres, c'est--dire  des aristocraties assez larges, mais trs
loignes encore des dmocraties modernes.

Quoi qu'il en soit, le systme de Rousseau, en sa simplicit extrme
dont il est si fier (car il mprise les gouvernements mixtes et
composs et fait de haut, sur ce point, la leon  Montesquieu), est
certainement l'organisation la plus prcise et la plus exacte de la
tyrannie qui puisse tre.

Mais encore d'o vient-il, puisque les ides gnrales de Rousseau n'y
mnent point?--Il vient, ce me semble, de l'ducation protestante de
Jean-Jacques Rousseau, ni tant est qu'il ait reu une ducation; mais on
sait assez que l'ducation de l'esprit se fait des lieux ou l'on a pass
sa jeunesse, autant et plus que de tout autre chose. Rousseau a vcu
dans une cit protestante durant tout le premier dveloppement de son
esprit, et c'est chose constante qu'il a perptuellement eu les yeux
tourns vers Genve pendant toute sa vie. Or, l'ancienne thorie
politique des coles protestantes n'est pas autre chose que le dogme
de la souverainet du peuple. Quand on lit les crits politiques de
Fnelon, on peut tre tonn de le voir rfuter point par point, et
comme texte en main, le _Contrat social_[88]. Cela tient  ce que ce
n'est pas Rousseau qui a crit le _Contrat social_. C'est Jurieu qui
en est l'auteur, et non pas mme le premier auteur; c'est Jurieu que
Fnelon (Bossuet aussi, du reste) s'attache  rfuter et  confondre.

[Note 88: Voir notre _Dix-Septime sicle_, article _Fnelon_.
(Lecne, Oudin et Cie.)]

Jurieu avait dit en propres termes: Le peuple est la seule autorit
qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes. Avant lui
Grotius, bien moins hardi, beaucoup plus prudent et circonspect, n'en
avait pas moins pos en principe et comme base de tous ses raisonnements
le contrat social de Rousseau, une convention par laquelle les hommes
ont fait dlgation de leurs droits pour les assurer, ce qui mne
(quoique Grotius tergiverse l-dessus)  penser qu'ils peuvent toujours
lgitimement les reprendre quand ils jugent qu'on les viole.--Mme
doctrine dans Pufendorf, lve de Grotius, et dans Barbeyrac, lve de
Pufendorf. C'est l'cole protestante qui s'organise, se maintien et se
rpte. Mme doctrine enfin dans Burlamaqui, auquel il me semble qu'il
faut faire attention; car il est protestant, il est de Genve, et les
_Principes du droit politique_ sont de 1751, et le _Contrat social_ est
de 1762. Or, les principes de Burlamaqui sont ceux-ci textuellement:
La socit humaine est par elle-mme et dans son origine une socit
d'galit et d'indpendance.--L'tablissement de la souverainet
anantit cette indpendance.--Cet tablissement ne dtruit pas et ne
doit pas dtruire la socit naturelle.---Il doit servir  lui
donner plus de force. (Ce n'est pas Rousseau que je copie, c'est
Burlamaqui.)--De Burlamaqui encore, copiant Grotius, du reste, et ne
faisant que le souligner, cette ide que la souveraine autorit sur
l'conomie de la religion doit appartenir au souverain, que la nature
de la souverainet ne saurait permettre que l'on soustraie  son
autorit quoi que ce soit de tout ce qui est susceptible de la direction
humaine; que, quand on prend une autre voie, il y a soit anarchie,
soit deux puissances, auquel cas tout est perdu; car on ne peut
servir deux matres, et tout royaume divis prira.--De Burlamaqui
encore cette ide[89] que la dmocratie exige un Etat d'un territoire
peu tendu, etc.

[Note 89: Non pas trs formelle, mais en germe (Ne confondez pas le
texte de Burlamaqui avec le commentaire de B. de Flice.)]

Rousseau tait donc comme le dernier venu de l'cole protestante, il ne
faisait, ce me semble bien, qu'en rsumer trs brillamment toutes les
leons; il en subissait trs directement l'influence, et ses ides
gnrales elles-mmes ne russissaient pas  l'en dtacher, comme il me
parait qu'elles auraient d faire. Cette cole tait trop autorise,
trop illustre, et il y tenait par trop d'attaches d'amour-propre
religieux et d'amour-propre national. (Remarquez qu'il cite quelque part
Grotius parmi les livres de chevet de son pre.)--Cette cole, tout
entire, avait pris la souverainet populaire pour la libert. L'ide
librale a t trs lente  natre en Europe. Elle est essentiellement
moderne; elle est d'hier. Elle consiste  croire _qu'il n'y a pas
de souverainet_; qu'il y a un amnagement social qui tablit une
_autorit_, laquelle n'est qu'une fonction sociale comme une autre, et
qui, pour qu'elle ne soit qu'une fonction, doit tre limite, contrle,
et divise, toutes choses aussi difficiles, du reste,  raliser,
qu'elles sont ncessaires, et qu'on arrive  raliser, quelquefois, avec
beaucoup de ttonnements dans beaucoup de bonne volont. Cette ide
tait presque inconnue au XVIIIe Sicle, et l'on sait  quel point pour
les hommes de la Rvolution elle est reste confuse.

--Mais Montesquieu?--Nous y arrivons. Montesquieu a eu une trs grande
influence sur le _Contrat social_. Trop orgueilleux pour en convenir,
Rousseau a commenc par railler durement Montesquieu. Il fait
remarquer[90], ce qui est vrai, mais va contre Rousseau plus que contre
l'auteur de l'_Esprit des Lois_, que Montesquieu est plutt un critique
sociologue qu'un thoricien systmatique: ... il n'eut garde de traiter
des principes du droit politique; il se contenta de traiter du droit
positif des gouvernements tablis. Il plaisante un peu lourdement sur
la thorie de la division des pouvoirs: Nos politiques, ne pouvant
diviser la souverainet dans son principe, la divisent dans son objet:
ils la divisent en force et en volont, en puissance lgislative et en
puissance excutive.... Tantt ils confondent toutes ces parties, et
tantt ils les sparent. Ils font du souverain un tre fantastique et
form de pices rapportes.... Les charlatans du Japon dpcent, dit-on,
un enfant aux yeux des spectateurs; puis, jetant en l'air tous ses
membres l'un aprs l'autre, ils font retomber l'enfant vivant et tout
rassembl[91].--Voil qui est ddaigneux. Il n'en est pas moins
qu'aprs avoir ainsi dtourn le soupon d'imitation ou d'emprunt,
Rousseau profite de Montesquieu et ramne  son profit quelques-unes de
ses ides;--et nous voil ainsi conduits nous-mmes  relever ce qu'il
y a de libralisme dans le _Contrat social_; car il y en a.

[Note 90: Dans l'_Emile_, livre V.]

[Note 91: _Contrat social_, II, 2.]

Cette division des pouvoirs que Rousseau raille si ddaigneusement, il
la rtablit par un dtour. La souverainet doit rester indivisible, mais
les _dlgations_ de la souverainet doivent tre spares, les pouvoirs
dlgus doivent tre distincts, et cette prcaution prise, revenant
tout simplement  l'ide et mme au langage de Montesquieu qu'il
jugeait tout  l'heure si plaisants, Rousseau nous dira: Dans le corps
politique on distingue la force et la volont, celle-ci sous le nom de
puissance excutive[92].... Il n'est pas bon que celui qui fait les lois
les excute [93].

[Note 92: _Contrat social_, III, 1.]

[Note 93: _Contrat social_, III, 4.]

Et cela pour une raison  la fois un peu subtile et trs juste, que
Rousseau tire ingnieusement de l'ide mme qu'il se fait de la
souverainet. La loi est la parole de la souverainet; elle est
l'expression de la volont gnrale. C'est pour cela que la souverainet
ne peut parler que par la loi, non par une dcision particulire. La
volont gnrale n'a son expression que dans la loi; elle ne
peut l'avoir dans une rsolution de dtail, d'interprtation ou
d'application. Elle cesserait alors d'tre volont gnrale. La volont
gnrale _change de nature ayant un objet particulier_, et ce n'est pas
 elle de prononcer ni sur un homme, ni sur un fait[94]. Donc le peuple
ne doit tre ni gouvernement, ni juge. Il y perdrait comme sa nature
propre. Il deviendrait un particulier. Il y perdrait son droit (et il
faudrait ajouter son aptitude)  _penser gnralement_,  dcider sur
les ensembles, et  concevoir l'ordre et la rgle. Donc ni le peuple, du
moment mme qu'il est lgislateur, ne peut tre ni _gouvernement_, ni
_juge_; ni, non plus, la loi ne peut avoir un caractre particulier,
viser une personne, ou tre faite pour une circonstance. Une loi contre
une personne, ou une loi de circonstance, non seulement a toutes les
chances du monde d'tre injuste, mais elle est une monstruosit: elle
n'est pas une loi; elle est un acte de gouvernement qu'on appelle loi
pour tromper l'opinion. C'est le renversement de toute morale politique.

[Note 94: _Contrat social_, II, 4.]

Quel dommage que ces ides, d'une part restent un peu obscures dans le
texte de Rousseau, d'autre part soient dissmines et diffuses dans ce
texte, soient quittes, reprises et quittes encore, ne forment point
corps et faisceau! Il me semble que Rousseau n'en a pas pris trs
nettement conscience, ou qu'il a eu peur de les amener  leur dernier
point de nettet, sentant qu' ce moment il et t la main dans la main
de Montesquieu, ce que peut-tre sa vanit redoutait.

Toujours est-il que ces ides si librales et si justes, qui ne vont 
rien moins qu' rduire infiniment la souverainet du peuple, et qu'
ruiner le _Contrat social_, sont dans le _Contrat social_. C'est la plus
heureuse des contradictions. Elle montre et que Rousseau, qui n'a pas
assez mdit sur les questions politiques, n'est point arriv, quoi
qu'il en croie,  un systme arrt, dfinitif et rigoureux; et que
Rousseau, se retrouvant lui-mme, avec sa passion intime de libert
individuelle, au milieu mme de son rve de souverainet populaire, y a
gliss ou laiss s'introduire toute une thorie, qui, suivie jusqu'o
elle tend, mnerait  la doctrine librale des publicistes modernes.
--Et voil que le dernier reprsentant de l'cole politique protestante
apparat, non plus comme celui qui en a le plus troitement ramass
les principes tyranniquement dmocratiques, mais comme celui qui s'en
relchait dj, et, au moins, en attnuait singulirement la rigueur.

Seulement ce n'est pas sur ces premires vues librales, encore que
si profondes, que Rousseau insistait le plus, et c'est le dogme de la
souverainet populaire, considre comme ayant exist toujours, et
s'tant seulement organise fortement, sans abdiquer jamais, dans les
socits civilises, qu'il posait avec nettet, soutenait avec vigueur,
proclamait avec loquence et avec passion.--Et c'tait aussi, partie
grce  lui, partie par la nature mme du sujet, ce qu'il y avait dans
son livre de plus clair, de plus frappant, de plus prenant, de plus vite
et facilement intelligible.--Et il faut bien que je reconnaisse, en
finissant, que c'est ce qui en est rest; et que de cette doctrine,
encore qu'elle ne soit pas de lui, encore qu'elle soit peu conforme 
ses ides gnrales, encore que mme dans le _Contrat_ il s'en carte,
Rousseau est demeur le propagateur le plus clatant, le seul clatant,
glorieux et influent,  ce point qu'elle ne porte gure plus, parmi les
hommes, que son seul nom. Elle a fait, ou consacr (ce qui est plutt
mon avis) beaucoup de mal, dont il est difficile de ne pas le laisser,
pour une grande part au moins, responsable.



IX

ROUSSEAU CRIVAIN

Tel est ce singulier homme, puissant et faible, faible par le coeur,
puissant par la pense et l'imagination, et assez puissant par elles
pour faire de ses faiblesses mmes des forces redoutables  charmer et
plier les coeurs.

Rousseau est un de ces hommes sduisants et dangereux, chez qui
l'imagination et la sensibilit dominent et touffent la raison, le sens
commun, les facults de rflexion, d'analyse et d'observation. Autant
dire que c'est un pote, et il est trs vrai que c'est un des plus
grands potes de notre race. Seulement, c'est un pote n dans un sicle
de thories, de systmes et de raisonnement, et sa posie, il l'a
mise, sous l'influence de ses contemporains, dans des systmes et des
thories; et c'est l son originalit en mme temps que le danger
perptuel, et pour lui-mme et pour les autres, de tout ce qu'il crit
et de tout ce qu'il pense.

Entran, comme tous les potes,  un rve de perfection de vie idale,
froiss, comme tous les potes, par ce qu'il y a de vulgaire dans la vie
telle qu'elle est, et dans la socit telle qu'elle existe autour de
nous, il s'est rfugi, non pas, comme les potes  l'ordinaire, dans
des rveries, des contemplations, des visions, mais dans des thories
politiques et des doctrines sociales, o il a apport non l'observation
et l'tude des faits, mais des constructions _ priori_ et des
abstractions de promeneur solitaire.

Et ces systmes taient spcieux, d'abord parce que tout ce qui porte la
marque du gnie est spcieux, et ensuite parce que Rousseau tait dou
d'une singulire puissance de raisonnement et de logique. Un logicien
n'est pas ncessairement un homme de raison froide et tranquille. Il
arrive fort souvent que la dduction  outrance est une des formes
de l'imagination et de la passion. On ne s'enivre point de _raison_,
c'est--dire d'tude, d'attention, d'examen et de rflexion; mais on
s'enivre de _raisonnement_, c'est--dire de la poursuite indfinie, en
ses transformations successives, d'une ide gnrale devenant systme
politique, systme pdagogique, systme religieux, systme social.

Un pote que le dgot des choses qui l'entourent jette dans un rve de
perfection irralisable, prolong par un logicien qui de ce rve
fait une thorie sociale trs logique, trs suivie, trs lie, trs
systmatique et trs sduisante, voil Rousseau.

Et, comme il arrive toujours quand on a affaire  ces rveurs qui ont du
gnie, telle _intuition_, peu ramene  la vrit pratique par l'auteur
lui-mme, mais contenant, comme en un germe, une partie de vrit, met
d'autres hommes moins grands, et plus rflchis et attentifs, sur la
voie d'une excellente doctrine de dtail, trs ralisable, trs utile et
fconde en rsultats. Et voil pourquoi de pareils hommes, non seulement
doivent tre tudis au point de vue de l'art, comme des potes glorieux
et des rnovateurs de l'imagination humaine, ce qui dj vaut qu'on
s'en pntre; mais encore, au point de vue des applications, comme
des initiateurs, des promoteurs, des prophtes un peu obscurs, mais
inspirateurs et suggestifs, des guetteurs de la lumire qui commence 
poindre, un peu tourdis par les premiers rayons qu'ils en surprennent;
en un mot, presque comme les alchimistes, prcurseurs de la chimie,
qu'ils rvent, qu'ils aident  natre et qu'ils doivent ne pas
connatre.

Rousseau est un des plus grands prosateurs franais. Il est un
rnovateur du style et de la langue. Il a ramen en France le style
oratoire qu'elle avait compltement dsappris depuis Fnelon, et presque
depuis Bossuet.

A la prose large, toffe, nombreuse et harmonieuse, au beau
dveloppement et aux souples volutions des grands matres eu style du
XVIIe sicle, avait, peu  peu, et mme assez brusquement, sans qu'on en
puisse voir trs nettement les causes, succd une prose fort distingue
aussi, mais d'un genre essentiellement diffrent, un style coup, court,
nerveux plutt que fort, procdant par phrases braves, vives et comme
tranchantes, par traits, par maximes et par pigrammes.

Fontanelle, Montesquieu, Voltaire, avec de trs grandes diffrences
entre eux, du reste, prsentent tous ce caractre commun; et leurs
contemporains portent  l'excs cette manire, comme toujours font les
lves. Rousseau, qui, sinon pour les ides, du moins pour ce qui est
l'homme mme,  savoir le style, n'est l'lve de personne, apporte
avec lui un style nouveau; et comme il est passionn, c'est le style
oratoire.

Il est loquent dans l'effusion, dans la confidence, qu'il mle  tout
ce qu'il crit, dans la raison, dans le raisonnement, dans le sophisme,
jusque dans les souvenirs, et sa manire mue, attendrie et brlante de
les rapporter. Il a la suite, la pente, le prolongement facile dans la
conduite du discours, et, plutt que _l'ordre_ vritable, ce _mouvement_
qui vient de l'chauffement d'un coeur toujours en moi, ce _mouvement_
que Buffon a donn avec raison pour la seconde des deux qualits
fondamentales du style, mais que, aprs l'avoir une fois nomm, il
oublie compltement et laisse  l'cart, parce que lui-mme n'en a pas
le don.

C'est le don propre de Rousseau. Pour la premire fois depuis plus de
cinquante ans, quand il parut, on put lire un livre comme un discours
qui saisit l'auditeur, le captive, l'entrane, le porte avec soi, et,
sans le laisser reposer, le mne au but toujours poursuivi.

Ajoutez l'clat, la richesse du coloris, le mot qui n'est pas seulement
un signe de la pense, mais qui est une trace de la sensation, qui vit,
qui respire et qui brille.

C'est grce  ces dons que Rousseau est non seulement un crivain,
orateur entranant et sduisant, mais un peintre des choses relles, ce
que personne n'tait plus depuis bien longtemps. C'est ainsi qu'il a pu
faire vivre la nature pittoresque dans ses crits et rveiller chez les
Franais le got des beauts naturelles, susciter dans la gnration
littraire qui l'a suivi une foule de grands peintres de la nature, les
Bernardin de Saint-Pierre, les Chateaubriand, les Snancour, et surtout
son lve passionn, George Sand.

A ces titres, j'entends comme peintre mu de la nature et comme crivain
loquent, Rousseau est un grand prcurseur. Ce qu'il y a de plus
sincre, de plus vrai, de plus solide et de plus durable dans la
rvolution littraire du commencement de ce sicle, en grande partie
drive de lui. Il a aim les grandes harmonies de la nature, et il a
retrouv les grandes harmonies de la phrase. C'taient deux dcouvertes,
et deux chemins ouverts au gnie, et aussi  la mdiocrit. Mais
qu'importe que celle-ci suive, si l'autre a pass?



X

Rousseau a t en son temps le matre et le guide le plus fascinateur,
le subtil conducteur dont parle Bossuet. Il l'a t, et parce qu'il
tait bien de son sicle, et parce qu'il s'en sparait juste assez pour
l'inquiter, le piquer et achever de le sduire.

Il tait de son sicle en ce que, plus que personne, il repoussait
l'autorit, toutes les autorits, et la tradition, toutes les
traditions. Ce n'tait plus seulement avec la tradition religieuse et
avec la tradition nationale qu'il rompait violemment. Derrire ces
autorits sculaires, au del des sicles, et presque au del du temps,
il allait attaquer l'autorit de l'humanit tout entire, la tradition
du genre humain. Ce n'tait pas seulement une nation ou une religion,
c'tait l'humanit qui s'tait trompe. C'tait l'humanit dont il
fallait rcuser l'exemple et qu'il fallait convaincre d'erreur, et
c'tait toute la sagesse humaine qu'il fallait tenir pour folie. Rien de
plus inattendu--et rien de plus prpar. L'habitude une fois prise de
considrer l'antiquit et la longue possession d'une doctrine comme
une raison de n'y pas croire, il fallait s'attendre  ce qu'un esprit
audacieux rvoqut en doute la croyance la plus ancienne du genre
humain, et voult convaincre d'illusion l'instinct mme par lequel le
genre humain croit qu'il subsiste.--C'tait, sous la forme d'un rve
doux et charmant, la plus pure, la plus nette et la plus radicale pense
rvolutionnaire. Burcke disait aux rvolutionnaires franais: Vous
avez prfr agir comme si vous n'aviez jamais t civiliss. Rousseau
disait aux Franais de 1760: Il faut agir comme si nous n'avions jamais
t civiliss. Rousseau est le rvolutionnaire par excellence, et c'est
bien pour cela que Voltaire, qui ne s'y trompe pas, le dteste si fort.
Il tend directement  cette sorte de nihilisme politique, dont Tolsto,
qui a tant d'ides communes, en politique, en morale, en ducation, avec
Rousseau, est en ce moment le reprsentant prestigieux. Et les causes,
l-bas et ici, sont les mmes. C'est la civilisation, qui flchit,
en quelque sorte, sous son propre poids,--_nec se Roma ferens_,--qui
s'puise  se poursuivre, et finit par douter d'elle-mme.

En cela Rousseau, d'abord rpondait  un secret dsir de ses
contemporains, celui d'aller jusqu'au bout de la ngation; ensuite se
montrait vraiment grand penseur, encore que ses conclusions ne menassent
 rien, encore mme qu'il recult devant elles. Il comprenait l'intime,
l'essentielle contradiction qui est au fond de la civilisation comme au
fond de toute chose humaine. Il comprenait que la civilisation se ruine
 se consommer, qu'elle manque son but, en le dpassant,  force de
le poursuivre; qu'invente pour soulager l'homme, elle finit par le
surcharger; qu'invente pour diminuer l'effort individuel, elle en
demande de plus en plus de nouveaux, et qu'il y a l encore une grande
et douloureuse vanit, un grand et dcevant prjug. Restait  savoir
si ce prjug n'est point ncessaire, et une condition mme de notre
nature; mais l'avoir vu, et avoir port sur lui la lumire est d'une
vigoureuse et pntrante intelligence; et c'est un effort et un tour de
pense qui se trouvaient bien  leur place en ce sicle de dmolisseurs
des ides toutes faites, qui a secou l'esprit humain comme un crible.

S'il tait de son temps par tout ce ct ngateur, il en tait moins, et
il ne l'en flattait que davantage, par ce qu'il apportait de tendresse,
de mollesse, de _non-scheresse_, et de rverie sentimentale.--C'tait
un romancier et un pote, en un temps o l'on devait tre affam de
vraie posie et de roman vraiment romanesque. Le XVIIIe sicle est un
ge tout pris de sciences, de gomtrie, de physique et d'histoire
naturelle. C'est par ces armes que depuis cinquante ans on battait en
ruine les traditions. C'est avec d'autres armes que Rousseau venait les
attaquer, en communaut de dessein avec son sicle, s'en distinguant par
les moyens. Il n'aimait pas les encyclopdistes, ni n'en tait aim. De
quoi une des raisons est qu'ils sont surtout hommes de sciences, et lui
le contraire. Il portait le combat sur un nouveau champ de bataille, et
rien ne pouvait plus intresser que cette continuation de la lutte avec
une tactique nouvelle. Il en appelait, non plus  la raison et aux
raisonnements, dont peut-tre on tait las, mais au sentiment, 
l'instinct du coeur,  l'motion simple et naturelle, faisant de
toutes ces choses des vertus, et, par son talent, amenant, qui plus est,
 les faire considrer comme, des lgances.--C'tait un pote,
mais comme je l'ai dit, ce qui tait pour achever de ravir ceux qui
l'coutaient, un pote logicien. La conception potique, rve d'humanit
heureuse, ou d'ducation idale, ou de socit ramene  la nature, au
lieu de se poursuivre dans son esprit et de se drouler en songeries ou
en tableaux, se dveloppait en systmes, en constructions logiques, en
chanes d'arguments. Il part d'un rve tendre, et il s'engage dans la
dialectique; et je ne sais de quoi ses lecteurs lui savent plus de gr,
du point de dpart ou du chemin.

Enfin ses effusions sentimentales arrivaient bien en leur temps, et
comme raction, et comme chose dj suffisamment prpare. La Chausse,
Prevost, Marivaux lui-mme, avaient dj fait verser de douces larmes.
La sensibilit du XVIIIe sicle remonte  eux: et il est juste de leur
en tenir compte. Seulement, s'ils avaient fait pleurer, ils n'avaient
pas eu l'autorit ncessaire sur les esprits pour qu'on se st gr et
qu'on se ft honneur des larmes verses. Il fallait un homme de gnie
qui ft des faiblesses du coeur un mrite de la conscience, qui les
autorist et les consacrt par des chefs-d'oeuvre, et qui, non seulement
mt la sensibilit en libert, mais la plat comme sur le trne.
Rousseau a fait l ce qu'il dit quelque part que fait le pote
dramatique[95]. Le pote, selon lui, suit le got public en le
dveloppant, et ne fait que penser ce que le public va penser lui-mme,
sitt qu'on osera lui en donner l'exemple. Rousseau a donn
l'exemple de la sensibilit qui se croit sanctifiante et d'une sorte
d'attendrissement qui se donne l'air sacerdotal; et il fit du don des
larmes une manire de vocation religieuse. Le prtre manquait, le
directeur d'mes, le guide des coeurs, dont jamais les hommes ne se sont
passs. L'homme de science avait essay de l'tre, n'avait russi qu'
demi. Ce fut l'homme sensible qui le fut. L'oeuvre de Rousseau, dont les
effets durent encore, a t de remplacer, pour une partie considrable
de la nation, les prtres par les romanciers.

[Note 95: Lettre  Dalembert sur les spectacles.]

C'est en cela, plus que pour toute autre cause, qu'il a t si grand
rvolutionnaire. S'il l'a t par ses ides et son tour d'esprit, comme
nous l'avons vu, il l'a t plus encore par le changement dans les
moeurs qu'il a fait, ou aid, ou consacr. Montesquieu avait dit: Il ne
faut jamais changer les moeurs et les manires dans l'Etat despotique.
Rien ne serait plus promptement suivi d'une rvolution. C'est Rousseau
que Montesquieu prvoyait, ou, pour parler plus exactement, _la socit
 la Rousseau_, la socit dj dsorganise, confondant ses rangs,
brouillant comme par jeu ses ides, doutant d'elle-mme et s'en moquant,
et se faisant des moeurs factices, socit chancelante et gare, 
laquelle Rousseau a donn une dernire impulsion et comme une dernire
faon de fausset d'esprit.

En fausset d'esprit, il y tait matre, en effet, ne ft-ce que parce
qu'il a toujours t par le monde dans une situation fausse. Plbien
dclass, dpays par son gnie mme, plac au centre de la socit
polie, et,  certains gards,  sa tte, il restera comme le symbole
mme de la dmocratie brusquement prcipite au sommet de la nation, et
charge, ou se chargeant, de la conduire. L, en contact avec ce qui
reste des anciennes classes dirigeantes, elle respire un air auquel elle
n'est point habitue; et elle s'y grise, s'y vicie, s'y aigrit. Elle
y devient orgueilleuse, puis ambitieuse et tourmente de dsirs, puis
dfiante et irascible.--Et aussi, non accoutume par l'hrdit  porter
sans faiblesse, ou tout au moins sans tonnement, le poids sculaire
d'une civilisation complique, elle n'en sent que l'embarras et la gne,
et songe vite  en rejeter le fardeau.--Et encore ses vertus mmes, la
simplicit de ses gots et la simplicit de ses besoins, l'inclinent aux
ides simples aussi, et aux solutions claires et courtes, qu'elle croit
faciles, et elle traitera de l'organisation d'un grand tat comme de
l'tablissement et de l'ordonnance d'un petit mnage.--Rousseau a donn
en lui, pour ainsi parler, cette image et ce portrait. Il a reprsent
et figur  l'avance l'volution vers le pouvoir de toute une classe
sociale, et sa manire de s'y accommoder.

Cela veut dire qu'il est trs grand, que c'est une nature originale et
riche, une de ces individualits qui rsument en elles, ou au moins
figurent par la trace qu'elles laissent, toute une priode historique.
Ses intentions sont d'un esprit suprieur, ses rveries d'une grande
me douce et blesse. Auprs de lui Voltaire ne laisse pas de paratre
parfois un tudiant spirituel, et Buffon un bien remarquable professeur
de rhtorique. Montesquieu seul, infrieur comme homme d'imagination,
l'gale par la puissance du regard, et le dpasse par la clart de la
vue.--Il y a de plus grands gnies; il y en a surtout de meilleurs; il
n'y en a gure qui ait donn, en un sicle o pourtant la hardiesse est
une banalit, une plus imprvue et plus rude secousse  l'esprit et au
coeur humains.



BUFFON



I

SON CARACTRE

De l'homme qui vit de la vie de son sicle au risque de se disperser,
mais de manire  laisser son nom et son souvenir dans tout les chemins
que ses contemporains auront parcourus ou tents; ou de celui qui se
dtache de son sicle jusqu' s'en isoler compltement, et  tel point
qu'il n'y tient pas mme en tant qu'adversaire et antagoniste, au risque
de n'avoir ni partisan, ni alli, ni mme d'ennemi; mais cela pour une
si grande oeuvre, unique et solitaire, que toute sa vie s'y consacre, y
coule et s'y dpense, et que le monument lev, encore qu'inachev, soit
le plus imposant que ce sicle ait produit; lequel est le plus grand, je
ne sais; mais le second au moins parat plus fort, plus vigoureusement
dou, d'une personnalit plus nergique, et, tout an moins, plus
original.

Ce Buffon est trs singulier. Contemporain de Voltaire, de Diderot et de
Rousseau, homme du XVIIIe sicle, et du XVIIIe sicle _central_, il ne
s'est occup ni de politique, ni d'conomie politique, ni de thtre, ni
de roman, ni de thologie. Il n'a pas t de l'Encyclopdie, il n'a pas
t de tel ou tel cercle ou _club_ politique ou philosophique, il n'a
pas mme t d'un salon, il n'a pas mme t homme du monde, il n'a
pas mme t homme d'esprit, ni voulu l'tre. Les plus grands de ses
contemporains ont leurs divertissements et leurs gaiets, Montesquieu
lui-mme, moins vulgaires que celles de Voltaire ou de Diderot; mais
assez libres et relches encore. Buffon n'a jamais eu l'ide d'crire
une Lettre hatienne ou un Temple de Lesbos, ni, probablement, de lire
une page de ceux qu'on crivait autour de lui. En plein XVIIIe sicle il
a vcu dans deux jardins, le jardin de Montbard et le Jardin du Roi. Il
est difficile d'tre moins de son temps qu'il n'a t du sien. Il n'a
pas de date. Il a pris quelque chose du caractre de la nature qu'il
tudiait; il vit dans le temps indfini; sa vie intellectuelle va du
moment o la terre s'est dtache du soleil  celui o l'homme a paru
sur la terre, peut-tre jusqu' celui o l'homme s'est organis en
socit; mais point au del, et de ce qui s'est pass depuis il semble
ne rien savoir, ou plutt il sait trs bien qu'il ne s'est rien pass du
tout.--Il compte par milliers de sicles et seulement de l'apparition
d'une espce  la formation d'une autre. Pour un tel homme un vnement
comme la chute de l'Empire romain est une ride insensible sur l'ocan
des ges, et le XVIIIe sicle se confond si exactement avec le XIIIe ou
XIVe sicle qu'il ne l'a jamais distingu, et ne s'est pas aperu de son
existence.

Il s'y rattache cependant, me dira-t-on, par ce got mme pour
l'histoire naturelle que l'on sait bien qui est un des penchants
dominants du XVIIIe sicle, le plus fort peut-tre. Ce n'est pas mme
cela prcisment. Buffon n'a nullement t entran vers l'histoire
naturelle par une impatience de curiosit philosophique et une
dmangeaison d'indpendance, comme Diderot. Il ne songeait pas d'abord 
l'histoire naturelle. Il songeait  savoir, en gnral. Jeune, il tait
plutt mathmaticien et gomtre. Nomm directeur du Jardin du Roi et
se proccupant de Linn, il prit son parti, se cantonna dans l'histoire
naturelle, c'est--dire dans le monde entier, moins les vtilles, s'y
sentit  l'aise, et n'en sortit plus. Tout l'y retint, et il ne connut
jamais rien, tant au dedans de lui qu'au dehors, qui l'en dtournt.

Car s'il tait hors de son sicle, il tait galement hors de l'histoire
et n'tait pas plus li par la tradition que sduit par les nouveauts;
et,  vrai dire, choses consacres ou choses nouvelles taient mots qui
n'avaient pour lui aucune espce de signification. Quelques paroles de
complaisance courtoise, comme prcautions  l'endroit de la Sorbonne et
de l'glise, c'tait tout ce qu'il pouvait accorder aux puissances du
pass; et quant aux puissances nouvelles, aussi imprieuses, et plus
bruyamment imprieuses, il s'est content de les ignorer. Il voulait
tre, et il tait presque, une pure intelligence en face des choses
ternelles, les regardant et tchant de les comprendre. Il a travaill
ainsi cinquante ans, en se levant de trs grand matin, sans faire
attention aux rumeurs, ni aux critiques, ni mme aux louanges; car, une
fois pour toutes, il s'tait accord trs franchement celles dont il se
jugeait digne, et l'on et t mal venu tout autant de les surfaire que
d'en retrancher.

Le fond de ce temprament c'est l'nergie tranquille, la patience, la
lucidit, et la fiert sans inquitude, c'est--dire sans vanit. Assez
de gnie, beaucoup d'tude, un peu de libert de pense, il a dit cela
un jour en parlant des qualits ncessaires au naturaliste: c'est la
dfinition de Buffon par Buffon. Forons seulement un peu les termes, et
disons: un grand gnie, et une libert de pense comme je ne vois pas
qu'il y en ait eu jamais une plus complte, plus inaltrable et plus
constante.

La qualit essentielle de Buffon, c'est la bonne sant. Personne n'a eu,
appuye sur une robuste constitution physique, une plus magnifique sant
morale. Il n'a vraiment pas connu les passions. Ce que, dans sa vie, on
peut,  la rigueur, appeler de ce nom, n'est que caprices, dlassements,
ou plutt distractions d'un temprament vigoureux. Il n'a jamais ni
brigu, ni tracass, ni demand, ni exig. A peine peut-tre a-t-il
souhait. Jamais il n'a t irrit, jamais il n'a t jaloux. Son ddain
vrai des critiques, le silence pur et simple, qui  peine mme est
ddaigneux, dont il les accueille, est quelque chose d'admirable. Une
chose humaine est inconnue de cet homme, c'est l'inquitude. Par l, il
semble presque chapper  l'humanit; et pour ce qui est de son sicle,
par l il s'en dtache d'une manire qui tient du prodige.

Il est bien curieux  observer quand il considre les hommes  ce point
de vue. Il ne les comprend plus du tout; ils l'tonnent jusqu' la
profonde stupfaction. Qu'ont-ils donc? semble-t-il se dire. Ils
recherchent le plaisir, et ils ont le bonheur. Le bonheur est au dedans
de nous-mmes; _il nous a t donn_; le malheur est au dehors, et nous
l'allons chercher. Le bonheur c'est la possession de nous-mmes, et
nous ne songeons qu' sortir de nous. Nous voudrions changer la nature
mme de notre me; _elle ne nous a t donne que pour connatre, et
nous ne voudrions l'employer qu' sentir_. Et il en rsulte que les
hommes sont dans un tat  peu prs continuel de dmence. Ils ne sont
raisonnables que par intervalles, et ces intervalles, ils voudraient
les supprimer. Ainsi se passe leur vie, qui, tant comme drgle et
dnature par eux-mmes, ne peut tre, que malheureuse et abrge. _La
plupart des hommes meurent de chagrin_.

Buffon n'a eu ni ce genre de vie ni ce genre de mort. Il n'a pas
t inquiet, il n'a eu ni chagrins, ni ennuis. Il a trouv la vie
admirablement bonne, du moment qu'il avait une me pour connatre, et
puisqu'il y a plus de choses  connatre qu'on n'en peut apprendre en
une vie. Il n'a pas senti le besoin de sentir; et le besoin de savoir ne
l'a pas quitt une minute pendant toute son existence. Le secret de
la vie naturelle de l'homme lui avait t rvl, et le bonheur de sa
destine lui a permis de la mener dans les conditions les plus belles et
les plus nobles.

On dfinit incompltement, mais avec nettet par les contraires. Songez
 Pascal pour comprendre Buffon. Ce sont les antipodes. Ici le malade,
le passionn, l'ternel inquiet et l'ternel effray. L le parfait
quilibre, la puissance calme, le regard tranquille, le travail facile
et rgulier, la parfaite srnit d'esprit et d'me. Buffon a cout le
silence ternel de ces espaces infinis; et il n'en a pas t effray.
Il a vcu toute sa vie dans une chambre, et il n'en a pas t
incommod, et il n'a t surpris que d'une chose, c'est que les hommes
pussent souffrir d'une telle existence, et la considrer comme un
supplice insupportable.

C'est de 1730  1788 qu'il a montr au monde, sans le dmentir, ce
singulier personnage. Il est venu parmi les agits et il les a fort
tonns, et il en a t trs tonn lui-mme, sans s'en inquiter
autrement. Cet homme, qui ne s'est presque jamais permis un mot plaisant
ni une boutade, a t lui-mme,  travers tout son sicle, un long,
svre et imperturbable paradoxe.



II

LE SAVANT

C'est un trs grand savant. Aucune des qualits du savant ne lui a
manqu: ni le got de l'observation et la patience  observer; ni le
labeur norme, continu et tranquille; ni l'esprit d'ordre; ni la clart;
ni l'absence de passion et de parti pris, ni l'imagination scientifique,
c'est--dire la facult de gnralisation et d'hypothse; ni le
sang-froid  ne prendre les gnralisations que comme des hypothses, et
les hypothses que comme des commodits de travail, ayant toujours un
caractre provisoire et toujours destines  tre un jour abandonne;
ni la puissance de former des systmes; ni le mpris des systmes ds
qu'ils veulent tre tenus pour des dogmes inbranlables et lier l'esprit
humain qui les a produits.

Il tait patient et humble et soumis observateur, quoi qu'on en ait dit.
Comme l'attention s'est surtout porte sur son Histoire des animaux, et
sur ses deux grandes gnralisations, _Thorie de la terre_ et _Epoques
de la nature_, on a beaucoup dit qu'il a souvent dcrit sans avoir
observ par lui-mme, ce qui est un peu vrai pour ce qui est des
animaux, et qu'il est surtout un homme  magnifiques ides gnrales,
ce qui est vrai de ses deux _Discours_. Mais il faut lire son admirable
minralogie, et sa curieuse, sagace, et pour le temps merveilleuse
embryologie, pour voir  quel point il est l'homme du laboratoire, de
l'observation cent fois reprise et de l'exprience cent fois rpte. Il
y a telles pages qu'on pourrait intituler sur la manire de se servir
du microscope, et telles autres sur les fourneaux  grand feu, les
fourneaux  feu restreint mais activ, et les miroirs ardents, qui font
aimer le grand homme appliqu et pratique, qui le montrent sachant son
mtier et le faisant de prs avec toute la patience minutieuse qu'il
exige. Buffon pench, et la loupe  son oeil de myope, voila le portrait
qu'on n'a pas assez fait, voil l'attitude o l'on n'a pas suffisamment
pris coutume de le voir; et ce portrait est plus intressant et au moins
aussi vrai que celui de Buffon en manchettes crivant dans un cabinet
vide. Il avait ses heures pour le microscope, le fourneau et le creuset;
il en avait d'autres pour la rdaction paisible dans sa tour nue, 
la vote leve et pleine d'air pur. La vrit est qu'il a observ
et expriment infiniment, et que la moiti de son oeuvre, gologie,
minralogie, gnration, est strictement originale et deux fois de sa
main, de sa main de manipulateur et de sa main d'crivain.

Ajoutez cet ordre qu'il mettait en tout, dans sa vie, dans le partage de
son temps, dans la distribution de son travail, dans son domaine, dans
sa correspondance, comme dans le Jardin du Roi. Buffon est un ministre
bien tenu. Il est l'homme d'tat de la science. Il donnait  Hume l'ide
d'un marchal de France. Ceci est l'aspect extrieur. A Montbard,
lisant, interrogeant, provoquant les rapports et les instructions,
classant, ordonnant, vrifiant, centralisant et vivifiant le tout par
l'ide matresse et dirigeante, il donne l'ide plutt d'un Richelieu,
d'un Colbert ou d'un Carnot de l'Histoire naturelle.

A travers tout cela, la grande, l'inestimable qualit du savant, la
libert d'esprit absolue. Il n'est l'esclave que de la vrit. Il a
vari, il s'est contredit. C'est qu'il avait des ides, sans cesse
nouvelles, sans cesse plus larges, et que sa saine fiert, sans mlange
d'orgueil, ne lui a jamais persuad qu'il ft tenu d'honneur  rpter
les anciennes quand les nouvelles lui paraissaient plus justes. Il avait
commenc par la _Thorie de la terre_, o il rapportait  peu prs
exclusivement au mouvement des eaux toute la configuration de la
plante. Trente ans plus tard, il crivait les _Epoques de la nature_,
o la plante est presque tout entire explique par l'action du feu
primitif. C'est qu'entre la _Thorie de la terre_ et les _Epoques de
la nature_,  la science des calcaires et des coquilles, s'taient
ajoutes ses profondes tudes minralogiques et la science des roches
vitrescibles. Et que les _Epoques de la nature_ semblent contredire
la _Thorie de la terre_, il n'importe, si, en ralit, elles la
compltent, et ce n'est pas l'troite cohsion des ides, signe
d'troitesse d'esprit plus souvent que d'autre chose, qui est titre vrai
au regard de la postrit, mais l'abondance des ides, chacune ouvrant
une avenue  l'esprit, et entre lesquelles, profitant de toutes, la
science  venir choisira. Ainsi Buffon, comme presque tous les savants
de son temps, et l'imperfection relative des instruments en est cause,
croit  l'organisation spontane de la matire. Il croit que _de_ la
pourriture, _de_ la fermentation naissent, sans germes, certaines
espces d'animaux. Mais prenez garde, et qu'une science si arrire ne
vous inspire point un sentiment de piti. Il est rare que Buffon n'ait
pas deux ides pour une, et que, se plaant dans une hypothse, et y
restant provisoirement, il n'aperoive pas longtemps avant les autres
l'hypothse contraire. Ces espces de zoophytes se dcomposent,
changent de figure et deviennent plus petits, et,  mesure qu'ils
diminuent de grosseur, la rapidit de leurs mouvements augmente.
Lorsque le mouvement de ces petits corps est trs rapide et qu'ils sont
eux-mmes en trs grand nombre dans la liqueur, elle s'chauffe  un
point mme trs sensible: ce qui m'a fait penser que le mouvement et
l'action de ces parties organiques des vgtaux et des animaux _pourrait
bien tre la cause de ce qu'on appelle fermentation_.

J'ai cru qu'on pourrait prsumer aussi que le venin de la vipre et les
autres poisons actifs, mme celui de la morsure d'un animal enrag,
pourrait bien tre cette matire active trop exalte.--Et voici que
Buffon, sans avoir le loisir de s'y arrter, a trs nettement l'ide que
la pourriture et la fermentation pourraient bien venir des animaux, au
lieu qu'ils vinssent d'elles, que la fermentation pourrait bien tre un
fourmillement de vies microscopiques, que les virus pourraient bien tre
des invasions d'animaux, et la thorie microbienne, juste inverse de la
doctrine de la gnration spontane, est entrevue dans un clair.

Pareille affaire est frquente chez Buffon. Les ides foisonnent chez
lui, et il a l'intelligence la moins exclusive et la plus hospitalire
qui se puisse. C'est essentiellement un gnie inventeur, de ces gnies
qui donnent une impulsion puissante, veilleurs d'ides et crateurs de
disciples. Il a t inventeur et promoteur au moins sur trois points. En
gologie--et qu'on n'oublie point que cet illustre peintre d'animaux
est surtout un gologue, et que l est son vrai titre de gloire--en
gologie, et je m'appuie ici sur Cuvier, il a t le premier 
comprendre et  faire entendre que l'tat actuel du globe est le
rsultat d'une longue succession de changements dont il est possible
de saisir les traces[96]; en d'autres termes, il a le premier crit
l'histoire de la plante.--En zoologie, il est le crateur d'une
vritable science nouvelle qu'on peut appeler la gographie des espces,
et ses ides sur les limites que les climats, les montagnes et les
mers assignent  chaque espce, sont absolument une nouveaut, et une
nouveaut vraie autant que fconde, qu'il a introduite.--Enfin en
physiologie, son explication de l'intellect des animaux, peut-tre trop
cartsienne encore, mais trs rajeunie, trs renouvele, beaucoup plus
ingnieuse au moins que celle de Descartes, qu'on peut dfinir  peu
prs un systme mcanique de mouvements rflexes, me parat une vue
un peu indcise et incertaine encore, mais vraiment toute nouvelle,
beaucoup plus rapproche de nous que des Cartsiens, et dont les
thories les plus modernes ne sont gure qu'une application, ou, si l'on
veut, qu'un agrandissement.

[Note 96: Voir _Histoire des sciences naturelles_, tire des leons
de Cuvier, par Magdeleine de Saint-Agy.]

Tout au moins faut-il dire qu'il n'est rgion de la science des
choses visibles o sa curiosit veille, patiente et infatigablement
ingnieuse, ne se soit porte, et que partout sa curiosit a t
suggestive, vocatrice, puissante  susciter des ides et  crer des
questions, partout ouvrant un chemin ou plantant un jalon. C'est la
curiosit la plus inventive qu'on ait connue.

Tout plein d'ides, il est meilleur guide encore qu'inspirateur, et plus
utile par la mthode de son esprit que par son esprit mme. Il a mis le
doigt avec une sret admirable sur les sources d'erreur, non moins que
sur les sources de vrit, et dml et indiqu merveilleusement ce dont
il convenait de se dfier. Ses dfiances sont pleines de gnie, ses
antipathies sont d'excellents conseils et de prcieuses indications. Il
a eu de l'aversion pour trois choses,  savoir les _abstractions_, les
_classification_, et les _causes finales_. A l'tat o elles taient
alors dans les esprits, c'taient trois grands ennemis de la science et
trois obstacles  vaincre, ou du moins  rduire.

L'abstraction, c'est--dire l'ide gnrale tenue, non pour une simple
vue de l'esprit et tendance ordinaire de notre facult raisonnante, mais
pour une vrit, et non seulement pour une vrit, mais pour quelque
chose qui existe en soi, et qui a des forces et des puissances, et qui
gouverne et plie le monde, l'abstraction ainsi vnre et divinise
tait  la fois dans la science une idole et un flau. Dire: _nulla
fecundatio extra corpus_,--_tout vivant vient d'un oeuf_,--_toute
gnration suppose des sexes_; c'est simplement constater la majorit
des cas observs; c'est une simple gnralisation qui a juste la valeur
des observations qu'on a faites, et contre elle tout le risque des
observations  venir. Le penchant de l'ancienne science tait  faire de
ces axiomes, de ces proverbes de physique, comme dit spirituellement
Buffon, des principes suprieurs  l'observation et  la recherche, et
devant lesquels l'esprit humain doit s'incliner. Ils devenaient comme
des tres divins, par suite de ce penchant de notre esprit  donner
toujours  ce que nous imaginons une ralit personnelle, et ils
tyrannisaient ceux qui les avaient invents. De mme la _Raison
suffisante_ de Leibniz ou la _Perfection_ de Platon, taient comme des
divinits mtaphysiques gouvernant les choses cres, et au service et
 la glorification desquelles le savant n'a qu' se consacrer. C'est
la liaison suffisante ou la Perfection qui soutient et tablit
perptuellement le monde; le monde est et continue d'tre pour qu'elles
soient, et le savant n'a qu' expliquer le monde relativement  elles,
et pour les prouver.

Voil ce qui irrite Buffon; car qui ne voit que Raison suffisante ou
Perfection ne sont que des tres moraux crs par des vues purement
humaines et des rapports arbitraires que nous avons gnraliss? Qui
ne voit, ou ne devrait voir, que ce qui tait un soutien devient une
entrave dans la recherche, quand une ide, qui n'est qu'une ide, si
grande qu'elle soit, prend le caractre de je ne sais quelle personne
sacre dont les intrts imposent au chercheur des devoirs, des
obligations et des limites? La science,  ce compte, devient vite une
apologtique, c'est--dire une rhtorique, un exercice intellectuel o
la chose  prouver est pose d'abord en principe et tire  elle, et
ncessite, et conditionne l'argumentation, au lieu d'en sortir, source
du raisonnement au lieu de n'en tre que l'aboutissement, altrant
par consquent presque  coup sur la sincrit de la recherche et la
rectitude de la pense.

Il en va de mme des classifications trop superstitieusement respectes.
Il faut classer par seul amour de la clart, et non jamais par croyance
en la ralit de la classification. Il faut classer sans rien croire de
la classification la plus sduisante, sinon qu'elle est une bonne table
des matires. Elle n'est jamais autre chose. Il ne faut jamais croire
avoir saisi le plan de la nature; car il n'est pas sr qu'elle l'ait
crit quelque part. Encore ici comme tout  l'heure, les classifications
ce sont nos ides. Ce sont nos ides groupant les faits naturels d'aprs
des analogies qui sont des plis et des pentes, tout simplement, de notre
esprit. Ces groupements sont donc forcment artificiels. Ils le seront
toujours; ils ne le sont pas mme plus ou moins; par dfinition ils le
sont autant les uns que les autres, ils peuvent tre seulement plus
clairs, plus rigoureux, plus simples, plus logiques, ce qui n'est que
dire plus rationnels, c'est  savoir encore plus _humains_, non plus
_naturels_. Il faut donc bien se garder de s'y attacher avec je ne sais
quelle vnration scrupuleuse. Cette vnration n'est en son fond qu'un
gosme et un orgueil; car la nature est la nature, et la classification
c'est l'homme; et tenir telle classification que nous venons de faire
pour le secret de la nature, c'est nous aimer plus qu'elle, et en
elle nous poursuivre encore; c'est oublier le principe mme de toute
observation et de toute recherche,  savoir la soumission  l'objet.

Classons donc, pour aider notre faiblesse, non pour interprter
l'univers; ou plutt pour l'interprter, sans prtendre le donner en sa
ralit; car lui ne classe pas. La nature n'a ni classe ni genre; elle
ne comprend que des individus. La nature n'est pas spcifiante, elle
est synthtique. Elle nous parat spcifiante, il est vrai, et ce serait
renoncer  nos manires de connatre, c'est--dire  notre esprit, que
de ne pas la prendre comme elle nous parat. Faisons-le donc; mais  la
condition que nous sachions bien que nous ne faisons qu'ordonner des
apparences, et que derrire, en son unit, en sa continuit, c'est la
nature vraie qui existe. A travers le travail, ncessaire et mritoire,
du classificateur, retenir, maintenir et sauver l'ide de l'unit et de
la continuit de la nature, voil le devoir du savant.

Enfin la source d'erreurs la plus funeste en choses de sciences
naturelles est la proccupation des causes finales. Les causes finales
tuent la science, parce qu'elles supposent la science faite, la science
acheve et consomme. Or, elle est toujours en formation. Tant qu'il y
aura un fait inconnu, l'ignorance o nous en sommes empche de conclure,
et les causes finales supposent tout conclu. Pour que l'on puisse dire
que tel phnomne existe _afin que_ tel autre soit, c'est l'intention
gnrale et universelle, c'est l'intention de l'univers qu'il faut
avoir saisie, ce que seul celui l pourra se flatter d'avoir fait qui
connatra exactement tout. Les causes finales sont comme un retour sur
les causes efficientes pour les vrifier et les justifier. Elles disent:
telle chose produit bien telle autre, _car_ celle-ci tait le but de
celle-l. Mais ce retour ne peut se faire qu'aprs qu'on a t au bout
de tout, manque de quoi il est purement hypothtique, arbitraire et
rcratif. Or, dans la nature, le bout de tout est dans tous les sens;
elle est un cercle dont le centre et la circonfrence sont partout; ce
serait donc non pas de l'extrmit d'une premire srie de causes et
d'effets que l'on pourrait revenir, avec le point de vue des causes
finales, pour vrifier et justifier cette premire srie d'effets et de
causes; mais ce ne serait qu' l'extrmit de toutes les sries dans
tous les sens,  l'extrmit de tous les rayons de cette circonfrence
qui est partout, c'est--dire, plus simplement, quand on connatrait
exactement toutes choses, qu'on serait assez fort pour entreprendre
lgitimement la vrification par les causes finales. Il est de leur
essence, parce qu'elles supposent tout connu, de n'tre pas un moyen
de connatre. Elles n'ont aucun caractre scientifique d'ici  la
consommation de la science, c'est--dire d'ici  la consommation des
ges.

Ne nous en servons donc _jamais_. La reproduction se fait _pour que_
le vivant remplace le mort, _pour que_ la terre soit toujours galement
couverte de vgtaux et peuple d'animaux, _pour que_ l'homme trouve
abondamment sa subsistance... sont des formules absolument vides, et
dangereuses comme tout ce qui a l'air de prouver quelque chose. Tout 
l'heure, nous avions affaire  des abstractions mtaphysiques; ce sont
maintenant des abstractions morales, c'est--dire des abstractions
fondes sur des convenances morales. Nous ne disons ces choses
uniquement que parce qu'elles nous plaisent ainsi. La raison qui les
fonde n'est que le plaisir qu'elles nous font. Il nous convient
que l'univers soit fait pour nous, il n'y a pas autre chose dans ces
proverbes qui se donnent pour des vrits. Cela est non avenu aux yeux
du savant.

Voil dans quel esprit Buffon tudiait, et voil les fantmes qu'il a
chasss devant lui. Au fond, aversion pour les abstractions, dfiance
des classifications, proscription des causes finales, sous trois formes
c'est la guerre  l'anthropomorphisme et le dessein d'exterminer de la
science l'anthropomorphisme. L'homme conoit tout sur l'ide qu'il a de
lui-mme, et se met partout dans la nature, et, soit l'habille de ses
vtements, soit se substitue  elle, et en elle ne contemple que soi.
L'abstraction c'est une ide humaine qu'il arrive vite  tenir pour
une loi qui oblige l'univers, et,  peu prs, comme un tre qui lui
commande. La classification c'est un pli de l'esprit humain auquel il
croit que la nature s'accommode et s'ajuste. La cause finale enfin, ou
c'est lui-mme considr comme centre et but de l'univers, ou c'est
l'univers considr comme ne pouvant agir que comme l'homme agit, dans
un dessein, vers un but, par un dsir, et tenu, s'il n'agit pas ainsi,
de confesser qu'il est absurde.--Il y a dans ces trois procds de notre
esprit une ncessit de notre nature  laquelle il n'est pas probable
que nous puissions entirement nous soustraire. Mais il est certain
qu'ils sont dangereux, qu'ils rtrcissent et strilisent l'esprit
du chercheur, et que l'on peut,  les surveiller, en viter au moins
l'excs. L'homme projette sur les choses de la nature sa propre
ombre, et en est gn pour les voir. Cette ombre, il ne peut pas s'en
dbarrasser; mais  bien se rappeler que c'est une ombre, et que c'est
la sienne, il peut rectifier cette erreur du sens intime, comme il
redresse les erreurs des autres sens, et assurer d'autant sa faible vue.
C'est  cela que Buffon le convie d'un avertissement svre, sagace,
ingnieux et opinitre, dont il fait sa loi, et dont, le premier, il
profite.

Dans cet esprit de libert et dans cette libert d'esprit, Buffon a
promen sur la nature un regard calme, assur et soumis. Il n'a prtendu
lui imposer ni un but, ni un ordre, ni une limite. Il n'a prtendu qu'
la peindre. Il y tient beaucoup, et  ne faire que cela. Mieux vaut
dcrire que classer; seulement regarder et peindre: ce sont ses
proverbes  lui, o il revient sans cesse. S'il a tant dcrit, et,  mon
avis, avec certaines longueurs, et excs de quasi-rptitions, on dirait
que c'est pour bien s'entretenir et entretenir les autres dans cette
ide que le seul office du naturaliste est bien de faire voir, et
qu' l'historien de la nature aussi bien qu' l'historien des hommes
s'applique le _scribitur ad narrandum_. Et comme en mme temps il est
homme  ides, et infiniment ingnieux et fcond en inventions de
thories, il sera, grce  ces principes, trs  l'aise dans son office
de thoricien; car chacune de ses thories ne sera qu'une _vue_, qu'un
_aperu_, qu'une manire de prsenter des files ou des ensembles de
faits sous un certain jour, qu'une faon plutt de les clairer que de
les expliquer. Il n'a jamais ni prtendu ni vis  davantage.

Et si, pour mesurer la force systmatique de cet esprit, on veut se
reprsenter sommairement la plus vaste et la plus gnrale de ses vues
de l'univers, en voici  peu prs le rsum.

La matire existe, d'ternit nous n'en savons rien, et comme de ceci il
ne pourrait y avoir que des preuves mtaphysiques, nous n'avons pas
 nous le demander; mais elle existe, ici les preuves matrielles
s'offrent, depuis beaucoup de milliers d'annes.--Deux forces
universelles la gouvernent: une force d'attraction, une force
d'expansion, cette dernire trs probablement effet elle-mme, effet
indirect, effet par raction, de la premire.--Il y a deux sortes de
matire, l'une qu'on peut appeler matire morte, et qui n'est soumise
qu' la force attractive; l'autre qu'on peut appeler la matire vivante,
ou organique, qui est soumise et  la force attractive et  la force
d'expansion. Ce qui est matire morte est nomm minral, ce qui est
matire vivante est nomm vgtal ou animal.--La plante que nous
habitons est un globe de matire vitrescible, encrot de sdiments
calcaires provenant en partie d'tres vivants, recouverts eux-mmes
presque partout de dtritus vgtaux, dont se nourrissent les vgtaux
actuels, lesquels nourrissent soit directement, soit indirectement les
animaux, certains animaux mangeant les vgtaux eux-mmes, certains
autres mangeant les animaux vgtariens.

Cette plante, comme toutes les autres du systme solaire, s'est
probablement dtache du soleil, dans l'tat d'incandescence et de
fusion, comme une goutte de verre fondu lanc dans l'espace. Elle
tourne, depuis sa sparation, autour du soleil d'une part, et d'autre
part autour de son propre axe. Elle a t tout entire en fusion et
brlante; car elle l'est encore; et dans les ides de Buffon, la plus
grande, l'incomparablement plus grande partie de sa chaleur lui vient
d'elle-mme et non des rayons du soleil.--Depuis son origine elle s'est
refroidie progressivement, gardant sa forme sphrique, mais, comme toute
matire molle en rotation, s'aplatissant aux extrmits de son axe et
se rendant  la circonfrence du plan perpendiculaire  son axe.--Elle
s'est durcie peu  peu, se crevassant, se creusant et se boursouflant 
et l comme toute matire en fusion qui se refroidit. Certaines parties
plus lgres des lments qui la constituaient sont restes flottantes 
sa surface comme une cume; c'est ce qu'on appelle les liquides et
les gaz, les airs et les eaux. Trs chaude encore, la terre faisait
bouillonner ces eaux  sa surface, et elles n'taient que tourbillons
de vapeur brlante s'levant dans l'espace, se refroidissant,
retombant pour bouillonner encore et tourbillonner dans les hauteurs,
indfiniment.

Puis le refroidissement se faisant plus grand, les eaux sont devenues
plus stables et plus lourdes; elles ont rempli les crevasses et les
cavernes, combl les grands vides avec les fragments de matires uses
par elles, qu'elles charriaient, aplani et galis la surface terrestre,
au point que les plus hautes montagnes et les plus profonds abmes, en
proportion du volume de la plante, sont des accidents imperceptibles;
enfin elles se sont localises et resserres en quelques flaques qui
sont ce que nous appelons les ocans.

Mais auparavant elles avaient comme prpar la surface de la terre. En
elles, dans la priode tide, la vie avait paru. Une infiniment petite
partie de la matire, quelques grains de matire rpandus  la surface
de la plante ont une constitution particulire. Ils ont une _force
d'expansion_; ils peuvent former de petits mondes particuliers,
autonomes, et se gonfler, s'accrotre, attirer  eux de la matire
qui leur convient pour s'agrandir, et enfin se reproduire, soit
solitairement, soit quand l'un en rencontre un autre semblable  lui.
C'est ce que nous appelons les vgtaux et les animaux. Ils ne sont
qu'un accident dans l'normit de la plante, et comme une lgre
moisissure  sa surface. Mais ils ont pour eux le temps et la
reproduction, et finissent par modifier un peu la forme et l'aspect
superficiel de la terre. Ils vivaient dans les eaux chaudes, rpandues
sur toute la surface du globe, sauf les pointes des montagnes
primitives, et sur toute cette surface, sauf ces sommets, ils ont laiss
leurs squelettes recouvrant presque toute la sphre. Ainsi se sont
constitus les dpts de sdiments que nous appelons la matire
calcaire.

Sur cette roche plus friable que la roche primitive se sont dposs peu
 peu, non point partout, mais en beaucoup de lieux, les dtritus des
grands vgtaux qui ont form une mince pellicule molle et meuble,
laquelle, non seulement a t vivante, comme le calcaire, mais l'est
encore, toute pleine de grains de matire organique, toute prte aux
diffrents modes d'_expansion_, toute prte  recrer la vie dont elle
vient, qui, pour ainsi dire, dort en elle. C'est sur cette pellicule,
et d'elle, que nous tous, vgtaux et animaux, nous vivons, l'puisant,
puis la reformant de nos cadavres.

Les vgtaux ont ce qu'on appelle la _vie_: ils ont une force
d'expansion, ils s'accroissent en attirant  eux la matire qui leur
convient, ils se reproduisent. Ils ne sentent pas, et ne veulent pas.
Ils ne sentent pas: c'est--dire qu'il ne parat point qu'ils ramassent
et centralisent en un point intime de leur tre les impressions faites
sur eux par ce qui n'est pas eux; il ne parat point que tout leur
individu prenne conscience de ce qui se passe en telle ou telle partie
de leur tre; en d'autres termes ils ne vivent pas _d'ensemble_; ils ne
vivent pas chaque partie pour le tout et le tout pour chaque partie;
autrement dit, ils n'ont pas d unit; ils ne sont pas  proprement
parler des individus; ils sont des collectivits; un arbuste est une
collection de petits arbustes; un arbre est une fort.--Ils ne veulent
pas: c'est--dire qu'il ne parat point qu'ils aient un mouvement propre
dont ils s'lancent vers le but d'un dsir; ils se laissent vivre sans
vraiment chercher la vie; ils n'ont pas de vouloir-vivre prcis, ils
n'ont qu'une sorte de persvrance obscure et nonchalante dans l'tre.
De cette vie, qui, ni dans la sensation, ni dans le vouloir, ne prend
conscience d'elle-mme, on peut se faire une image par ce que nous
appelons le sommeil. Le vgtal est un animal qui dort.

Les animaux sont avant tout des organismes qui se meuvent, qui vont
d'un point  un autre. _Presque_ tous les organismes que nous appelons
animaux ont ce caractre. Le vgtal est, dans son ensemble, un tube
vertical, l'animal est un tube horizontal qui se dplace vers sa proie,
et qui marche vers la vie.--Les animaux sentent, pensent et veulent. Ils
sentent: l'animal le plus lmentaire, bless en un point, se contracte
tout entier, signe d'unit sensationnelle, c'est--dire preuve qu'il y a
sensation proprement dite. Ils pensent: c'est--dire qu'ils accumulent,
puis laborent des sensations qui sont capables de se rveiller: qu'ils
combinent, aussi, des ides lmentaires pour parvenir  un but
ou viter un obstacle. Ils veulent enfin c'est--dire que leur
vouloir-vivre est prcis, nergique et _circonstanci_, qu'il n'est
pas aveugle et sourd, et poussant devant lui en ligne droite, mais
ingnieux, sachant se mnager, se retourner, se ployer selon le cas, et
mme se combattre, pour mieux, ensuite, se satisfaire, bref que, dj,
il sait peser et choisir.

L'animal sent, pense et veut; il vit _d'ensemble_, il est un ensemble;
il a une unit; il est un individu. Mais chez lui sensation, pense,
volont, ont, compares aux ntres, un caractre particulier; ce sont
sensation, pense, volont, pour ainsi parler, demi matrielles.
L'animal sent, pense et veut, sans rflexion, du moins sans suite de
rflexions, sans gnralisation, et par consquent sans pouvoir ni faire
de toutes ces sensations un sentiment, ni faire de toutes ses penses
une ide, ni faire de toutes ses volitions un plan de conduite.--On est
amen ainsi  croire qu'il a un cerveau plus matriel, si s'on peut
parler ainsi, que le cerveau humain, et que son sens intrieur est
simplement un _sens_, un sens plus raffin et plus dlicat qur les
autres, mais un sens, seulement capable d'accumuler les sensations et
d'en conserver trs longtemps les branlements. On sait que la rtine
conserve, longtemps aprs que cette lumire a disparu, l'impression trs
nette d'une lumire vive. Le sens intrieur de l'animal semble tre
quelque chose d'analogue. Il conserve des branlements dont la cause a
disparu, et sous l'influence de ces branlements, rveills par telle
circonstance, il agit sans volont proprement dite, d'un mouvement
presque automatique, sorte de contraction inconsciente[97]. Le chien
dress  ne prendre le mets convoit que sur un signe, et qui rsiste 
l'envie de le prendre tant que le signe ne s'est pas produit, est sans
doute un tre qui pense et qui veut. Mais il pense et veut confusment.
C'est un chien gourmand et un chien battu. Les branlements produits en
lui par la sensation d'agrable got durent encore; les branlements
produits par la sensation du fouet durent encore; les uns
contrebalancent les autres, jusqu' ce que le signe veillant une
troisime srie d'branlements, conforme  la premire, la balance
penche. Ce chien qui veut ne pas prendre le mets qu'il dsire, veut
donc en effet, mais comme le dormeur qu'on pince retire le membre
douloureusement affect, et le cache, sans se rveiller. Le dormeur veut
d'une faon gnrale ne pas tre bless, mais il ne le veut pas d'une
faon prcise, puisqu'il ne sait pas qu'il le veut. De pareilles
volitions sont des volitions, mais qui ne sauraient tre coordonnes,
former systme, devenir plan de conduite et grand dessein. C'est en de
de cette coordination des sensations, des penses et des vouloirs qu'est
la limite des animaux.

[Note 97: Ce que nous appelons mouvements rflexes inconscients.]

Enfin, dernier venu sur la plante, selon toute apparence, l'homme est
un animal qui sent, qui pense, qui veut, et qui coordonne sensations,
penses et vouloirs, et qui les fixe et les rsume dans des abrgs qui
s'appellent _ides_, et qui fixe et rsume ses ides dans des signes qui
s'appellent des _mots_, et qui par les mots transmet aux autres
hommes ses ides, qui peuvent s'accumuler, se conserver, se corriger,
s'agrandir et se combiner indfiniment. L'animal capable de
gnralisation, et d'exprience, mme isol: capable de science, de
tradition et de progrs,  la condition de vivre en socit, existe sur
la plante; et par l'immense diffrence qui est entre lui et les autres,
est de force, d'abord  la conqurir, et plus tard  la comprendre.

Et ce sont l des diffrences vraies et qui sont considrables entre
les vgtaux, les animaux et les hommes; mais prenons garde, et, en
repassant par le chemin parcouru, adoucissons ce qu'il y a de beaucoup
trop tranch dans ces classifications et ces dlimitations. Il n'y a de
diffrence profonde aux yeux du naturaliste qu'entre la matire morte et
la matire vivante, qu'entre la matire uniquement soumise  la force
d'attraction, et la matire soumise, en mme temps qu' la force
attractive,  la force d'expansion, qu'entre le minral d'une part et
les vgtaux et animaux de l'autre, qu'entre la matire que la nature
travaille, pour ainsi parler, du dehors, extrieurement  elle, et la
matire que la nature semble travailler du dedans, intrieurement, et en
quelque sorte, par un moule intrieur.--La nature faonne le minral
comme en se tenant en dehors de lui; elle le comprime, elle le tasse,
elle le forge; elle l'augmente aussi, mais en _ajoutant_, en dposant
quelque chose  sa surface; tout son travail ici est extrieur,
exactement semblable  celui de l'homme, et voil mme pourquoi, 
l'gard des minraux nous faisons, en petit, ou nous nous voyons avec
certitude sur le point de faire tout ce qu'a fait et ce que fait la
nature. Elle ne travaille le minral que par la surface. Elle travaille
le vgtal _sur trois dimensions_, en longueur, en largeur, en
profondeur; elle semble au centre de lui, et non seulement au centre de
lui, mais au centre de chacun des lments qui le constituent, de chacun
des grains de matire organique qui frmissent dans ce tourbillon qui
est lui. Elle le faonne, et l'on comprend  prsent ce mot singulier,
mais ncessaire, d'aprs un moule intrieur, un moule qui s'largit,
s'allonge et se creuse sans perdre sa forme gnrale, et qui s'tend,
dans l'acception littrale du mot, dans tous les sens, un moule, en un
mot,  trois dimensions.--La nature, c'est, d'une part, de la matire
brute et morte qui se faonne mcaniquement, comme le fer sous le
marteau de l'homme; c'est, d'autre part, de la matire qui se faonne
organiquement, par une force d'expansion qui agit dans tous les sens
et qui accrot et dveloppe l'tre, du plus profond de lui-mme, dans
toutes les points, dans tous les sens, dans toutes les directions, dans
toutes les dimensions.

Or je dis qu'il n'y a de vraie diffrence qu'entre le monde inorganique
et le monde organique. Entre les diffrentes, si nombreuses, provinces
du monde organique il n'y a que des degrs, et il y a des transitions
insensibles, et il n'y a que des limites flottantes et comme  dessein
confuses. Le vgtal est une collection, non un individu. Il est vrai en
gnral: mais tel vgtal commence  tre un individu, commence  avoir
comme une conscience et une volont. J'ai dit que les vgtaux ne
sentent point: il y en a qui semblent sentir. Si par sentir nous
entendons faire une action de mouvement  l'occasion d'un choc ou d'une
rsistance, nous trouvons que la _Sensitive_ est capable de cette espce
de sentiment, comme les animaux. Voil une plante qui  je ne sais quel
degr est dj un individu.--Il est entendu que les vgtaux n'ont pas
un vritable vouloir-vivre, prcis et actif, et ne s'lancent pas vers
le but d'un dsir. Il est vrai, en gnral; mais la _Vallisnrie_ mle,
attache au fond de l'eau, rompt ses liens et s'lance vers la surface
du flot pour rejoindre la fleur femelle.--On convient que le vgtal
est une collection de vgtaux, se multiplie par parties dtaches, par
bouture, qu'une branche de saule que vous dtachez est un saule que vous
dtachez de plusieurs saules. Il est vrai; mais il y a des animaux pour
lesquels il en va exactement de la mme faon. Tels l'hydre d'eau douce,
et la plupart des autres polypes; en sorte que le naturaliste hsite
et ne sait, en prsence du polype, s'il a affaire  un animal ou  un
vgtal; et c'est, en effet, qu'ils ne sont l'un ni l'autre, mais une
transition obscure et mystrieuse entre l'un et l'autre rgne.

Et  l'inverse il y a des animaux, incontestablement animaux, dous de
sensibilit, se contractant tout entiers  une blessure, individus _uns_
par consquent, qui cependant par certains caractres sont au-dessous
d'un grand nombre de vgtaux, comme par certains autres ils sont
au-dessus. L'hutre est plus immobile, plus passive que la vallisnrie,
plus inapte  saisir la proie que tel vgtal carnivore qui attrape les
mouches, sensible au choc et  la piqre autant, mais ni plus ni moins,
peut-tre moins, que la sensitive.--Et d'une faon gnrale il est vrai
que l'animal veut, poursuit un hut, vite un obstacle; mais le vgtal
aussi, quoique moins ingnieusement: de ses racines il cherche la
nourriture propice, contourne les rocs, s'allonge vers sa proie; de
ses feuilles il cherche cette autre nourriture qui lui vient de l'air
(l'acide carbonique), contourne les obstacles, s'allonge vers les
sources de vie.

Voil nos limites qui gauchissent el ploient sous les faits. C'est que
ce sont, en effet, _nos_ limites, et non celles de la nature, qui n'en
connat pas. Ce sont des ides gnrales que nous nous faisons pour nous
aider. Elles ont le dfaut de ne pouvoir jamais tout comprendre.
_Elles sont opposes_, mme, _ la marche de la nature_ qui se fait
uniformment, insensiblement _et toujours particulirement_. Comptez
que la nature se moque de nous. Elle semble prendre plaisir 
dconcerter  l'ide que nous nous faisons d'elle. Par exemple elle a
cette premire singularit de permettre aux pucerons de se reproduire
sans union sexuelle, et ne nous laissant pas sur cette surprise, elle
double le paradoxe en leur permettant de se reproduire _aussi_ par
accouplement. C'est un artiste qui varie extrmement et comme  l'infini
ses imaginations, ses combinaisons, ses rveries ralises, et l'on
serait tent de dire ses divertissements et ses caprices.

Pareillement, il sera toujours impossible de marquer la limite
absolument prcise qui spare l'homme des animaux. Il s'en distingue,
il n'en est pas spar. Nous refusons la facult de comparer les
perceptions  la plupart des animaux, et il faut bien avouer que le
chien et l'lphant ont quelque chose de semblable et que leurs
actions paraissent avoir les mmes causes que les ntres. Tout en
reconnaissant, et en connaissant bien les caractres gnraux qui
distinguent les vgtaux, les animaux et les hommes, n'oublions pas
qu'il y a beaucoup d'artificiel, signe bien plutt de notre impuissance
que de notre perspicacit, dans les classifications tablies par nous,
et que du dernier vgtal  l'homme il y a une ligne ininterrompue, et
encore une ligne avec des retours, des diversions, des digressions, des
accidents ingnieux de marche, et une srie imperceptible, souvent, et
dconcertante, de transitions. Il n'y a de passage brusque qu'entre ce
qui est vivant et ce qui ne l'est pas. La _vie_ est continue.

--D'o l'on pourrait tre amen  supposer qu'elle est une, que tant de
varits vgtales et animales ne sont que des transformations d'une
premire _chose vivante_ unique qui s'est modifie de mille faons au
cours du temps, qui peut se modifier encore et faire apparatre de
nouveaux individus et par eux de nouvelles espces.

--Il y a deux problmes dans cette question. Le premier est celui
de l'origine des espces, le second est celui de la variabilit des
espces[98].

[Note 98: Sur tout ce qui suit, qui est relatif aux ides de Buffon
considr comme prcurseur du transformisme, consulter Lanessan:
_Edition complte de Buffon_, avec des notes et une introduction; Edmond
Perrier: _La Philosophie zoologique avant Darwin_; Brunetire: article
de la _Revue des Deux-Mondes_, du 15 septembre 1888.]

Sur le premier nous serons trs rserv, parce que c'est une affaire de
philosophie et presque de mtaphysique beaucoup plus que de science de
la nature. Tout au plus dirons-nous qu'il n'est pas contre la raison
d'imaginer que d'un seul tre la nature a su tirer, avec le temps, tous
les autres tres organiss; et qu'en crant les animaux l'tre suprme
n'a voulu employer qu'une seule ide et la varier en mme temps de
toutes les manires possibles. Non, encore que ce ne puisse tre l
qu'une hypothse, elle n'est ni contre la raison ni contre les faits;
car, quoique tous les tres variant par des diffrences gradues 
l'infini, il existe en mme temps un dessein primitif et gnral qu'on
peut suivre de trs loin.... Que l'on considre, par exemple, que le
pied d'un cheval, en apparence si diffrent de la main de l'homme, a
t pourtant  l'origine compos des mmes os, et l'on jugera si cette
ressemblance cache n'est pas plus merveilleuse que les diffrences
apparentes; et s'il ne faut pas se proccuper surtout de cette
conformit constante et de ce dessein suivi de l'homme aux quadrupdes,
des quadrupdes aux ctacs, des ctacs aux oiseaux, des oiseaux aux
reptiles, des reptiles aux poissons, etc.--_Une seule ide organique_
se modifiant progressivement dans le temps avec une infinie varit,
revtant des milliers de formes extrmement diverses mais rappelant
toutes un ordre gnral, un dessein primitif, oui, cela est possible,
cela est conforme  l'ide qu'on doit se faire de la majest de la
nature; cela est conforme surtout  l'instinct et au got d'unit que
l'homme a en lui et qu'il a d'autant plus fort que lui-mme est plus
intelligent; et peut-tre pourrait-on dire que cette conception est une
forme du monothisme; mais encore une fois, et pour toutes ces raisons
mmes, ce n'est qu'une grande hypothse, et une hypothse au moins
 demi mtaphysique, et sans la repousser, nous n'en parlons que
brivement et avec rserve, et toujours comme d'une vue trs gnrale et
probablement peu susceptible de vrification, sur laquelle nous ne nous
prononons pas.

Pour ce qui est de la variabilit des espces, nous serons beaucoup plus
affirmatif. Les espces sont variables, nous en sommes persuad, et une
des raisons de notre peu de respect pour les classifications rigoureuses
est prcisment notre pressentiment d'abord, notre conviction ensuite,
 l'endroit de la variabilit des espces. Un grand fait nous incline,
avant toute autre considration,  croire que l'espre animale change
avec le temps. Ce grand fait c'est la diffrence des faunes selon les
diffrents pays. La gographie des espces, constitue par nous, conduit
 l'ide de la variabilit des espces. Rien de plus diffrent que la
faune de l'Amrique mridionale et celle de l'ancien continent; mais,
cependant, la plupart des animaux europens n'en ont pas moins leurs
analogues au nouveau monde, avec cette particularit que les animaux de
l'Amrique sont toujours plus petits que ceux qui leur correspondent
dans l'ancien. Ne peut-on pas voir, ne voit-on pas l une dgnrescence
du type primitif, une altration, une dgradation,--cartons ces
ides de plus ou de moins, de mieux ou de pire, qui ne sont gure
scientifiques,--une adaptation nouvelle au moins, un changement que
l'espce a apport  sa constitution pour se plier  de nouvelles
conditions et s'ajuster  d'autres entours? Les animaux,  beaucoup
d'gards, sont comme des productions de la terre; ceux d'un continent
ne se trouvent pas dans l'autre; ceux qui s'y trouvent sont altrs,
rapetisss, changs au point d'tre mconnaissables. _En faut-il
plus pour tre convaincu que l'empreinte de leur forme n'est pas
inaltrable?_ que leur nature peut varier et mme changer absolument
avec le temps?

Oui, l'espce est variable, l'espce est plastique. Elle se modifie au
moins sous deux influences: l'influence des entours, les accidents de
la guerre ternelle que se font les tres vivants pour exister. Les
variations de la terre, elle-mme, de ce grand habitat de tous les tres
que nous connaissons, se sont rpercutes naturellement sur les espces.
Des espces ont disparu, en grand nombre. Vous en trouverez les dbris
gigantesques, avec tonnement et comme avec terreur, dans vos fouilles
gologiques,

  _Grandiaque effossis miraberis ossa sepulcris._

L'ammonite a disparu, le prodigieux mammouth a disparu. Cette espce
tait certainement la premire (?), la plus grande et la plus forte de
tous les quadrupdes; puisqu'elle a disparu, combien d'autres, plus
petites, plus faibles et moins remarquables, ont d prir sans nous
avoir laiss ni tmoignages ni renseignements sur leur existence passe!
Combien d'autres espces s'tant dnatures, c'est--dire perfectionnes
ou dgrades par les grandes vicissitudes de la terre ou des eaux, par
l'abandon ou la culture de la nature, par la longue influence d'un
climat devenu contraire ou favorable, ne sont plus les mmes qu'elles
taient autrefois!

Ajoutez que les espces se font la guerre, et, avec le, temps, ne
laissent, par consquent, subsister que celles qui sont les mieux
armes, d'une faon ou d'une autre, celles qui ont le plus nettement,
le plus prcisment, le plus fortement le genre de dfense, le genre
de chance de salut qui leur est propre, celles qui _sont le mieux ce
qu'elles sont_; qu'ainsi les intermdiaires disparaissent, les espces
se fixent, se resserrent et se contractent pour ainsi dire, laissant
entre elles de grands vides autrefois sans doute occups; et les fortes
diffrences que nous remarquons entre les espces ne sont qu'une preuve
de la variabilit, de la plasticit de l'espce. Les espces faibles
ont t dtruites par les plus fortes; et celles-ci restent seules, et
voil pourquoi elles se ressemblent relativement si peu La vie organique
est donc, depuis qu'elle existe, dans un _processus_, dans une
volution, lente  nos yeux, mais continuelle. Toutes les espces
animales taient-elles autrefois ce qu'elles sont aujourd'hui? Non,
sans aucun doute. Leur nombre n'a-t-il pas augment, ou _plutt
diminu_? Oui, trs apparemment.--Et cette volution se poursuit; les
espces ne seront pas les mmes un jour qu'elles sont aujourd'hui: _Qui
sait si, par succession de temps, lorsque la terre sera plus refroidie,
il ne paratra pas de nouvelles espces dont le temprament diffrera
de celui du renne autant que la nature du renne diffre de celle de
l'lphant_?--Les moules intrieurs sont stables, ils ne sont pas
ternels et indfiniment immuables; ils sont des arrts momentans de
l'invention de la nature, des succs de son invention cratrice o
un instant elle se repose; ils sont des dispositions heureuses, des
combinaisons russies o la matire organique trouve une installation
convenable et qui peut durer; mais, dans des conditions gnrales
devenues autres, ils ploient eux-mmes, ne dforment, se transforment
quelquefois, souvent disparaissent, et cdent la place  d'autres, ce
qui veut dire que la vivace matire trouve, en ttonnant, se fait, se
cre un nouvel arrangement, profite d'une nouvelle russite, grce 
quoi elle entre dans un nouveau stade.

Ainsi iront les choses, non pas indfiniment, sur la terre du moins,
mais jusqu' ce que la plante, progressivement refroidie, ne soit plus
que mers glaces, humus congel et ptrifi; bloc de roche primitive,
recouvert d'une crote de sdiments, revtus eux-mmes d'une pellicule
de glaons.

Tel est le trac gnral de la pense de Buffon sur l'univers, tel est
le sommaire de son histoire du monde.

Au point de vue scientifique, sans rien exagrer, sans tirer
indiscrtement  nos systmes ce libre esprit qui fut le plus
indpendant des systmes rigoureux et ferms qui jamais ait t, on doit
dire avec assurance que Buffon est la plus grande date dans l'histoire
de la science gnrale depuis Descartes jusqu' Charles Darwin. Il est
le matre et le promoteur, l'_auctor_, reconnu par eux-mmes, de notre
grand Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire. Il est l'homme qui a fait
comme lever toutes les ides dont la science moderne a fait des
systmes et des explications de la nature. Il a tout compris, ou
tout pressenti. Les plus vastes et profondes thories modernes ne le
raviraient point d'admiration, mais en ce sens et pour cette cause
qu'elles commenceraient par ne point l'tonner. Il a port en son
esprit, au moins en germes, tous les systmes, et s'il en a accueilli
qui semblent s'exclure, ou que c'est  un avenir loign de concilier
peut-tre, c'est que, possdant au plus haut degr l'esprit de
gnralisation sans en tre possd, il s'est tour  tour propos une
foule d'ides sans se croire attach  aucune, faisant comme la science
elle-mme, qui s'aide, un temps, d'une hypothse, et ne se lient pas
pour oblige de la garder; homme  systmes, au pluriel, et  beaux et
grands systmes, et l'homme le moins systmatique qui ft au monde.

Au point de vue littraire, ce qu'il a crit c'est le plus beau pome
qui ait t compos en France. Il est, au moins, le plus grand pote du
XVIIIe sicle, et il faut que le XVIIIe sicle ait eu le got que l'on
sait en choses de posie pour ne point s'en tre aperu. Son oeuvre est
de celles que dans l'antiquit on crivait en vers, comme pomes sacrs.
En France elle a t crite en prose--ce dont  certains gards il faut,
d'ailleurs, se fliciter--parce que le faux got classique avait comme
retourn les choses, et, rservant la versification au rcit d'un festin
ridicule ou  la maladie d'un petit chien, renvoyait naturellement 
la prose la description du monde et le rcit de la gense. Mais il
n'importe, et Buffon n'en a pas moins crit notre _De natura rerum_. Il
l'a crit avec la mme passion pour la science que Lucrce, sans rien
de la passion proprement dite et de la sensibilit douloureuse et
tragique que le grand pote latin a laisse dans son livre. C'est que
Buffon, sans tre plus savant, eu gard aux temps, que Lucrce, est
beaucoup plus un savant. Il a l'impartialit, le calme, la libert
d'esprit, et la tranquillit de l'homme qui n'aime qu' savoir, 
comprendre et  faire comprendre, et qui regarde les choses pour les
entendre, non pour se rvolter contre elles, non pas davantage pour
faire de la manire dont il les entendra un argument contre qui que ce
puisse tre. Comme il ne veut pas que l'on cherche des causes finales
dans la nature, digne lui-mme de son modle et s'y conformant, on peut
dire qu'il n'a pas de causes finales lui-mme, qu'il se contente de la
science pour la science, et que dans son objet il n'a d'autre but
que son objet. Il participe du calme inaltrable de son modle;
l'inscription fameuse: _Majestati naturae par ingenium_, est plus
juste encore qu'elle n'a cru l'tre, et les _Templa serena_ de Lucrce,
c'est Buffon qui les a habits.



III

LE MORALISTE

Aussi, sans avoir recherch la gloire du moraliste, ni y avoir song, il
a une science morale trs leve, et singulirement plus pure que celle
des hommes de son temps. Il n'avait pas de convictions religieuses,
et l'on a remarqu avec raison (malgr certaines formules qui sont de
convenance, et dont la raret et le ton froid montrent qu'elles ne sont
en effet que choses de bonne compagnie) que Dieu est absent de son
oeuvre. Il n'en est pas moins un spiritualiste trs ferme et mme assez
obstin, et assez ardent. Ce n'est point du tout  sa digression sur
l'immortalit de l'me humaine que je songe en ce moment. On peut la
tenir elle aussi pour mesure de prcaution, et, comme Dalembert disait,
pour style de notaire. Mais l'esprit gnral de ce livre sur les
volutions de la matire et de la force est spiritualiste, en ce sens
qu'il est _humain_, que l'homme y tient une haute place, un haut rang,
n'est nullement raval, rabaiss, noy et englouti dans l'ocan bourbeux
et lourd de la matire, nullement confondu avec elle, nullement tenu
pour n'en tre qu'une modification trs ordinaire et un aspect comme un
autre.

Tout au contraire, Buffon estime et vnre l'homme. Il le tient pour
incomparable  tout le reste de la nature. Comme un autre, dont il est
loin d'avoir les ides, volontiers il dirait: il ne faut pas permettre
 l'homme de se mpriser tout entier. Il est trop bon naturaliste,
videmment, pour ne pas ranger l'homme dans la classe des animaux; mais
il voit et met des distances presque inconcevables entre le premier des
animaux et l'homme. Il n'a pas dit formellement; mais il a vraiment cent
fois fait entendre ce qu'on a dit depuis lui et d'aprs lui: le rgne
minral, le rgne vgtal, le rgne animal, _le rgne humain_. Or c'est
o l'on connat et distingue, avant tout, un esprit spiritualiste; c'en
est la marque. Il y a deux tendances gnrales, dont l'une est d'aimer 
confondre l'homme avec la nature,  lui montrer qu'il ne s'en distingue
point, qu'il est gouvern par les mmes forces, et n'a point de loi
propre, et  lui conseiller plus ou moins, et de faons diverses, de
s'y ramener en effet, de s'y conformer, d'tre ce qu'elle est, de vivre
comme elle se comporte, et de ne pas en chercher davantage;--dont
l'autre consiste au contraire  remarquer plus ce qui distingue l'homme
du reste de la nature que ce qui l'y rattache et l'y retient,  tenir
un compte vigilant et complaisant des facults qu'il semble bien que
l'homme ait seul parmi tous les tres,  y rappeler son attention, et
 lui persuader de se dtacher, de s'affranchir, de se librer le plus
qu'il pourra de la nature, de cultiver en lui ce qui le met  part
d'elle, de croire que ce qui l'en distingue est sans doute ce qui
fait qu'il est homme, et de cultiver et agrandir ses puissances,
ses facults, ses dons purement humains, et pour ainsi parler, ses
privilges.

De ces deux tendances c'est la seconde qui est excellemment, et sans
hsitation et sans mlange, celle de Buffon. Voil en quoi il est en
vrit trs dcidment spiritualiste. Il est  remarquer, encore qu'ici
il faille tre trs rserv, et se garder d'attribuer lgrement des
causes finales  la pense de Buffon, que sa mfiance et son chagrin 
l'endroit des classifications peut bien venir un peu de la crainte qu'il
a qu'on ne rapproche trop l'homme des animaux, et de l'ennui qu'il
prouve  voir qu'on le classe trop dcidment avec eux. C'est une
observation peut-tre plus ingnieuse et spirituelle qu'absolument
juste de M. Edmond Perrier[99], mais encore qui n'est pas sans quelque
vraisemblance, que Buffon dans les classificateurs voit surtout, avec
chagrin, des hommes qui mettent l'homme trop prs du singe: Si l'on
admet une fois que l'ne soit de la famille du cheval et qu'il n'en
diffre que parce qu'il a dgnr, on pourra dire galement que le
singe est de la famille de l'homme, qu'il est un homme dgnr...; et
cela, videmment, n'est pas du tout pour plaire  M. de Buffon.

[Note 99: Ouvrage cit plus haut.]

Il est  remarquer encore que ses ides, ou plutt ses pressentiments
sur la variabilit des espces ne sont pas en contradiction avec ce haut
rang et cette place  part qu'il tient  conserver  l'homme, mais, _au
contraire_, seraient des arguments en faveur et des preuves  l'appui de
sa pense sur l'incomparable dignit de l'homme. Si les espces se sont
dfinies elles-mmes en se combattant les unes les autres; si elles se
sont ramenes elles-mmes chacune  son type le plus parfait, la mieux
doue des congnres dtruisant ses congnres moins bien doues; si,
de la sorte, elles se sont resserres et contractes chacune en sa
perfection propre, et ont laiss entre elles de grands vides, jadis
pleins de transitions d'une espce  l'espce voisine, maintenant 
jamais profondes lacunes; songez si la plus forte des espces, la mieux
doue, et la mieux doue prcisment en usant du temps comme auxiliaire
et instrument, l'espce capable d'accumulation de ressources, capable
d'exprience hrditaire, capable de progrs, n'a pas, dans le cours
prolong du temps qui l'aidait, d laisser un vide norme entre elle et
l'espce la plus rapproche, n'a pas d se faire une place tellement 
part, et une constitution tellement singulire qu'aucun tre vivant ne
peut lui tre compar mme de loin!

Au fond c'est l'ide de Buffon. L'homme est un animal tellement
suprieur  la nature qu'il est comme une force particulire de la
plante, il la change. Aprs les grandes rvolutions gologiques, il y
en a une autre, lente et minutieuse, mais incessante, qui est la vie de
l'homme sur la terre, sa multiplication, ses travaux, son fourmillement
intelligent, son gosme imprieux et acharn, son vouloir-vivre plus
violent que celui d'aucun autre animal, la suite avec laquelle il
multiplie les espces animales et vgtales qui lui servent, refoule et
dtruit les espces vgtales et animales qui lui nuisent, et aussi,
dtruit, effrite du moins et volatilise les minraux qui lui sont
utiles, laisse intacts ceux qui ne lui servent pas, etc.

Remarquez qu'il est le seul animal qui vive partout o la vie animale
est possible, pourvu qu'il ait un peu d'air pour ses poumons. Il est le
seul des tres vivants dont la nature soit assez forte, assez tendue,
assez flexible pour pouvoir subsister et se multiplier partout, et se
prter aux influences de tous les climats de la terre. Aucun des animaux
n'a obtenu ce grand privilge. Loin de pouvoir se multiplier partout, la
plupart sont borns et confins dans de certains climats et mme dans
des contres particulires; les animaux sont  beaucoup d'gards des
productions de la terre, l'homme est en tout l'ouvrage du ciel.--C'est
de ce ton que Buffon parle toujours du matre de la terre, et je
ne cite pas, comme trop connu, le passage fameux: Tout marque dans
l'homme, mme  l'extrieur, sa supriorit sur tous les tres
vivants; il se soutient droit et lev; son attitude est celle du
commandement... [100].

[Note 100: L'HOMME.--_Age viril_, premires pages.]

Cette immense supriorit de l'homme sur les animaux peut tre conteste
par les misanthropes, les humoristes et les baladins; mais elle a deux
caractres particulirement significatifs contre lesquels ne vaut aucun
raisonnement ni aucune boutade: l'homme est capable de progrs, et il
est capable de gnie individuel.

Il est capable de progrs, c'est--dire (et  l'abri de cet autre terme,
nous sommes inattaquables) il est capable de changement. Ce qu'il fait,
il ne le fait pas toujours de la mme faon; il est inventeur, il
imagine. Ce trait est unique dans tout le rgne animal. Aucune abeille
qui construise sa cellule autrement que celles de Virgile, aucun castor
qui btisse sa digue autrement que ceux de Pline. Et qu'on dise que cela
signifie seulement que l'homme est un animal capricieux, on peut
avoir raison; mais cela signifiera toujours que l'homme est un animal
chercheur, ce qui est sa vraie dfinition. Il cherche toujours quelque
chose; il n'admet pas l'arrt et la satisfaction dans le repos; il est
l'animal volutionniste par excellence. Quelqu'un dira peut-tre que
l'volution organique exceptionnellement nergique qui l'a si fort
spar et loign des autres animaux a comme sa suite, et a laiss son
souvenir, et marque sa trace dans ce besoin encore actuel de se changer,
de se modifier, de s'amnager autrement, avec, au moins, la conviction
inbranlable et obstine qu'il s'amliore.--Et soyons sincres, et
reconnaissons que s'il est loisible de dire et de croire que le progrs
a son terme, et qu'au moment o nous sommes la progression n'existe
plus, on est bien forc de convenir qu'elle a exist; que l'homme, n
pour tre mang par le lion et par le pou, trs exactement destin par
la faiblesse de ses organes, la lenteur de son accroissement physique
et la dbilit extraordinaire de son enfance,  ce sort misrable et
humiliant, a bien trouv, uniquement parce qu'il avait de l'esprit,
uniquement parce qu'il tait inventeur, les moyens d'chapper  ces
fatalits, et est quelque chose de plus qu'il n'tait  l'tat naturel
el primitif. Le progrs,  considrer l'ensemble de l'histoire humaine,
existe; il ne devient jamais douteux qu' en considrer une courte
priode, et voisine de celle o nous sommes.

Voil un point auquel Buffon tient essentiellement. Il est spiritualiste
en tant qu'il est persuad que l'homme, loin de devoir retourner  la
nature, peut et doit presque la mpriser, peut et doit s'en loigner,
s'en dgager, et toujours reprendre essor.--Il est progressiste en tant
que persuad que l'homme invente sa destine sur la terre, la laisse
trs basse ou la fait trs grande selon son nergie, dans une sphre de
libre activit et de dveloppement, si incomparablement plus tendue
que celle des autres tres, que c'est en somme ce qui nous donne la
meilleure ide de l'indfini.

Par l, remarquez-le, Buffon est, je ne dirai pas suprieur  tout son
sicle, je n'en sais rien; mais en opposition avec tout son sicle, j'en
suis sr. Il est en opposition d'une part avec Rousseau, d'autre part
avec Diderot.--Il est en opposition avec Rousseau, qui toujours, 
travers bien des contradictions, dont quelques-unes lui font honneur, a
eu l'ide que l'homme avait eu tort de s'loigner de l'tat de nature
et tort de se compliquer sous prtexte d'tre mieux, tort de vouloir
savoir, tort de vouloir comprendre, et tort de vouloir agir.--Il est en
opposition avec Diderot, qui,  un tout autre point de vue que Rousseau,
veut aussi revenir  la nature, non sous prtexte qu'elle est meilleure
et plus morale, mais un peu, ce me semble bien, pour la raison
contraire.--Mme l'esprit gnral du XVIIIe sicle, Buffon y rpugne
encore, quoique progressiste, par la faon particulire dont il l'est.
Le XVIIIe sicle croit au progrs; Buffon aussi; mais le XVIIIe sicle y
croit en rvolutionnaire, Buffon y croit en naturaliste; et ce n'est
pas du tout la mme chose. Le XVIIIe sicle croit aux grands
perfectionnements rapides et instantans, aux Eldorados brusquement
apparus du haut de la colline gravie, aux transfigurations qui ne sont
pas des transformations, au progrs par explosion. Buffon, qui a vu se
former les continents par l'accumulation des coquilles, mais parce qu'il
a vcu cent mille ans, sait que la nature n'agit qu'insensiblement et
avec une lenteur dsesprante, et l'homme aussi, quoique plus alerte;
que l'homme a mis, trs probablement, un millier d'annes  raliser ce
progrs de n'tre plus mang par le lion; qu'il y a tout lieu de penser,
par consquent, que tout progrs dont on s'aperoit n'en est pas un; que
tout progrs gnral sensible  un homme dans la brve carrire de la
dure de sa vie est une pure illusion; que tout changement rapide est
par dfinition le contraire d'un progrs, et exige que le vrai progrs
se remette en marche pour rparer lentement le faux; que tout progrs
par explosion est le tremblement de terre de Lisbonne.

Il n'y a pas deux faons plus diffrentes de comprendre la mme chose,
ou plutt ce sont deux ides absolument contraires qui ont le mme nom,
et dont l'une est une ide scientifique, et l'autre une niaiserie.
Elles conduisent aux procds de penses les plus contraires. A qui le
pousserait sur ce point Buffon dirait: Si je m'aperois du progrs que
je ralise, c'est qu'il n'existe pas. Je suis, moi, le rsultat d'un
progrs dont l'origine remonte  des temps trs anciens; je contribue 
un progrs qui se ralisera chez nos arrire-neveux. Je mesure celui qui
est consomm, un lointain avenir jugera celui dont je suis l'ouvrier
incertain. Je ne sais qu'une chose, c'est que l'homme a progress en
observant, en sachant, en inventant, en travaillant. J'observe, je sais,
j'invente et je travaille. De tout cela sortira un jour quelque chose.
Mais je ne poursuis pas un grand but prochain. Tout homme qui poursuit
un grand but prochain, ne l'atteint jamais. Un Cromwell, un Alexandre
(s'il n'est pas un simple ambitieux goste, et dans ce cas son travail
est un divertissement et non pas une oeuvre) est une coquille qui, 
elle toute seule, veut faire une montagne.

L'homme est capable de progrs, voil un des deux caractres
particulirement significatifs qui le spare nettement du rgne animal,
l'homme est capable de gnie individuel, voil le second, auquel
Buffon ne tient pas moins. Les animaux n'ont pas,  proprement parler,
d'intelligence personnelle; ils n'ont pas plus d'esprit, dans une
mme espce, les uns que les autres; il y a chez eux comme une me de
l'espce, non point des mes individuelles. Ce n'est point une abeille
qui a invent la ruche, c'est _l'abeille_ qui la construit, depuis que
_l'abeille_ existe. On ne voit pas parmi les animaux quelques-uns
prendre l'empire sur les autres et les obliger  leur chercher la
nourriture,  les veiller,  les garder,  les soulager lorsqu'ils sont
malades ou blesss. Il n'y a, parmi tous les animaux, aucune marque
de cette subordination, aucune apparence que quelqu'un d'entre
eux connaisse de suite la supriorit de sa nature sur celle des
autres.--L'extraordinaire supriorit de l'homme est qu'il est
constitu aristocratiquement par la nature. Inventeur et chercheur, il
ne l'est que par quelques individus de l'espce; imitateur et ducable,
il l'est par tous les individus de l'espce. Il s'ensuit, et qu'il se
trouve parfois quelqu'un qui invente, et qu'il sufft que celui-l ait
trouv pour que toute l'espce fasse un progrs.

C'est ce qui trompe l'observateur superficiel. On peut voir et tudier
mille hommes sans tre convaincu d'une si immense diffrence entre les
hommes et les animaux, et l'on peut s'aviser de dire: Ces animaux-ci,
comme les autres, ne sont soumis qu' des apptits et des passions, et
ont une intelligence rudimentaire  peu prs suffisante pour pourvoir
 leurs besoins et galement rpartie dans toute l'espce, comme les
fourmis, les abeilles, les castors et les hirondelles. Le Swift ou
le Micromgas qui dirait cela n'aurait pas observ le mille et unime
individu humain, ou le cent mille et unime; ou bien n'aurait pas lu
l'histoire de notre civilisation, si humble qu'elle soit.

Chose curieuse, il en dirait  la fois trop et trop peu; il serait
au dessus et au-dessous de la vrit; car l'homme,  considrer les
ressources dont dispose la majorit de l'espce, n'est pas l'gal des
animaux, il est au-dessous. Il a beaucoup moins de force physique dans
la sphre o s'agitent ses besoins que chacun des animaux dans celle des
siens, cela est vident; mais de plus, il a l'instinct beaucoup moins
sr, n'est pas averti, par exemple, par le flair ou le got de ce qui
lui doit tre nuisible, par l'oue du danger qui le menace, par les
impressions de l'air de l'instant prcis ou il doit faire une migration,
etc. Il ne sait rien qu'aprs l'avoir dcouvert  force d'intelligence;
et, en majorit, il n'est pas trs intelligent. Mais quelques individus
le sont dans l'espce, et toute l'espce est ducable. Il suffit. Un
homme trouve la charrue; il suffit: tous les hommes s'en servent. Un
homme observe que parmi tant de vgtaux ple-mle absorbs, c'est
celui-ci qui empoisonne; le lendemain,  peu prs, personne dans la
tribu n'en mange, et la tribu a fait un progrs. L'espce humaine n'a
pour elle que l'intelligence de quelques hommes; mais heureusement
(sauf quelques caprices, et dont elle revient aprs avoir gorg les
inventeurs, ce qui fait qu'il n'y a aucun mal), elle est trs docile aux
inventions, trs imitatrice des nouveaux procds, essentiellement et
indfiniment modifiable par l'ducation.

C'est donc la pense qui gouverne le monde, encore que les hommes ne
pensent gure; et ce qui met l'humanit au-dessus de l'animalit,
c'est le savant. On s'attendait  cette conclusion de Buffon; et on y
souscrit.

Ainsi constitue, par le gnie de quelques-uns, par la docilit prompte
ou tardive de la plupart, par la vulgarisation, l'habitude et la
tradition ensuite, la civilisation n'a pas de raison de n'tre pas
indfinie. Elle a eu ses clipses, cependant, et songeons-y bien. Les
antiques astronomes qui avaient trouv sur les hauts plateaux de l'Asie
la priode lunisolaire de six cents ans savaient autant d'astronomie
que Dominique Cassini, et avaient donc une science gnrale qui ne
peut s'acqurir qu'aprs avoir tout acquis, et qui suppose deux ou
trois mille ans de culture de l'esprit humain. Et elles ont t perdues
pendant un long temps ces hautes et belles sciences; elles ne nous sont
parvenues que par dbris trop informes pour nous servir autrement qu'
reconnatre leur existence passe. Il en est ainsi. Une civilisation,
lentement, se forme et se dveloppe; puis _la terre se refroidit_, les
hommes du nord chasss de leurs demeures refluent vers les contres
riches, abondantes et cultives par les arts... et trente sicles
d'ignorance suivent les trente sicles de lumire. C'est la diffusion
de la science humaine sur toute la surface de la plante, de telle sorte
que, dtruite ici, elle reste l, et de l se propage, sans avoir besoin
de se recommencer, qui peut empcher le retour de tels malheurs.

Persuadons-nous donc que l'homme est n pour savoir, pour exercer son
intelligence et agrandir son entendement, et que c'est l sans doute
tout l'homme, puisque c'est  la fois le signe distinctif de l'espce et
ce grce  quoi elle n'a point pri. Ajoutons, ce qui va de soi, puisque
c'est sa vraie nature, que c'est son bonheur: Considrons l'homme sage,
_le seul qui soit digne d'tre considr_: matre de lui-mme, il l'est
des vnements; content de son tat, il ne veut tre que comme il a
toujours t, ne vivre que comme il a toujours vcu; se suffisant 
lui-mme, il n'a qu'un faible besoin des autres; il ne peut leur tre
 charge; occup continuellement  exercer les facults de son me, il
perfectionne son entendement, il cultive son esprit, il acquiert de
nouvelles connaissances, et se satisfait  tout instant sans remords et
sans dgot; il jouit de tout l'univers en jouissant de lui-mme.

Autrement dit: Toute la dignit de l'homme consiste dans la pense.
Travaillons donc  bien penser, voil le principe de la morale; et si
peu mystique, si loign, du reste,  tant d'gards, de l'esprit de
Pascal, Buffon rejoint ici le grand moraliste idaliste.

On voudrait peut-tre que ce dernier mot mme de la pense de Pascal,
que je viens de citer, Buffon l'et dit, qu'il et fortement rattach la
morale  la dignit de la pense humaine, qu'il et parl davantage des
devoirs que la singularit mme et l'excellence de sa nature imposent
 l'homme. Et l'on voudrait que parmi tant de choses qui distinguent
l'homme des animaux, Buffon et mieux dml, et compt plus nettement,
celle qui l'en distingue le plus, la prsence en son esprit de cette
ide qu'il est _oblig_. La morale de Buffon est que l'homme est trs
noble et doit s'ennoblir de plus en plus, C'est presque une morale
suffisante,  la condition qu'on en tire bien tout ce qu'elle contient.
Il ne l'a pas fait; il en tire seulement ceci: Pensez, sachez, et
considrez ceux qui pensent et savent comme vos guides. Il pouvait
ajouter brivement: Et soyez justes et bons; car c'est une manire
aussi de vous distinguer infiniment de l'animalit. Encore que trs
leve, la morale de Buffon, comme toute sa pense, comme toute sa vie,
comme lui tout entier, est trop purement _intellectuelle_.--N'importe,
elle est leve. Elle existe d'abord, ce qui en son sicle est quelque
chose; ensuite elle est fonde tout entire sur ce principe que tout
avertit l'homme de ne pas prendre la nature pour guide et pour modle,
de ne pas l'adorer, de ne pas, mme, lui tre complaisant et docile; que
tout avertit l'homme qu'il lui est trs sensiblement suprieur, et
cr avec des aptitudes  le rendre, progressivement, de plus en plus
suprieur  elle.--L'homme est l'animal qui avec l'intelligence et le
temps peut abolir en lui l'animalit, et s'il le peut il le doit, voila
toute la morale de Buffon.--En cela il est hautement spiritualiste, et
peut-tre beaucoup plus qu'il n'a cru lui-mme, et d'un spiritualisme
qui, n'ayant rien de mtaphysique, n'admettant point d'abstraction et
n'ayant aucun recours aux causes finales, n'tant que le langage d'un
naturaliste qui se rend compte froidement de la nature de l'homme comme
de celle des btes, n'est point suspect, et de sa discrtion, de
son extrme modestie mme reoit une extrme autorit. Buffon le
naturaliste, sans qu'il en ait l'air, mais non pas sans qu'on s'en soit
aperu, est l'adversaire le plus grave, le plus inquitant et le plus
comptent du _naturalisme_ du XVIIIe sicle.



IV

L'CRIVAIN--SES THORIES LITTRAIRES

C'est un grand crivain. Quand il disait, dans son discours de rception
 l'Acadmie franaise, que les ouvrages bien crits sont les seuls qui
passeront  la postrit, il songeait  lui, et il avait raison d'y
songer. Par sa nature, par le fond de sa complexion, sinon par ses
ides. Buffon se rattachait au XVIIe sicle. Il en avait l'instinct de
dignit, l'amour de l'ordre et de la composition simple et vaste,
un certain penchant  la noblesse d'attitude et  la pompe. Cela se
retrouve dans son style, et, comme crivain, Buffon semble appartenir
plutt au XVIIe sicle qu' celui dont il tait. Il est avant tout
loquent, sa parole est belle, plutt qu'elle n'est vive, piquante,
rapide, spirituelle ou divertissante. Il a le gnie oratoire. Sa
grande histoire se droule majestueusement, dans une grande unit, avec
une suite assure, dans un ordre svrement mdit et prpar, comme un
seul discours continu, qui marche de ses prmisses  ses conclusions.
Il a fait un _discours_ sur l'univers, comme Bossuet un discours sur
l'histoire universelle. Tout cela revient  dire que le gnie de Buffon,
comme tous les gnies oratoires, vise  l'impression d'ensemble et
au grand effet final. Les gnies de ce genre ont quelque chose
d'architectural; ils construisent un monument, une de ces oeuvres
imposantes qui demandent qu'on recule un peu pour en saisir l'ordonnance
et pour les admirer dans leur grandeur.

Ce n'est pas  dire que le dtail en soit nglig; on a pu mme dire
que parfois il ne l'est pas assez. Buffon, dans ses mille descriptions
d'animaux si divers, montre des ressources singulirement varies de
pittoresque. Il a la force, tour  tour, et la grce, et l'clat. Il a
comme une sympathie toujours prte pour ses modestes hros, qui sait
relever leurs mrites, faire clater leurs beauts, bien saisir et
 chacun bien conserver son caractre propre, et donner ainsi  la
physionomie son unit, son air distinctif qu'on n'oublie point.--Sans
doute il est trop orn; il s'applique trop; il est trop l'homme
qui estimait Massillon le premier de nos prosateurs; il fait trop
complaisamment son mtier d'crivain; et, s'il crit bien, ce n'est pas
assez sans s'en apercevoir.--Dfaut commun, du reste,  presque tous les
hommes de science quand ils rdigent: ils ne croient jamais avoir assez
bien rdig; ils veulent toujours trop convaincre leur lecteur et se
convaincre eux-mmes qu'eux aussi savent crire. Il y a des alarmes dans
cette application trop curieuse.--Cette explication que je donne du
dfaut le plus saillant de Buffon s'applique bien,  ce qu'il me semble;
car les parties de ses ouvrages o il y a excs d'ornement, ou de pompe,
sont d'abord ce qu'il a crit pour l'Acadmie franaise (_Discours
de rception--Eloge de la Condamine_); ensuite ce qu'il a crit en
collaboration avec des savants ses lves (_Quadrupdes, Oiseaux_).
Dans ce dernier cas, il refait, il refond, il corrige, et toujours trs
heureusement, mais il reoit cependant et subit la contagion de la
coquetterie littraire des hommes de science, et du trop beau style.
Mais dans les livres qu'il a crits tout entiers lui-mme, gologie,
minralogie, embryologie (j'y reviens parce que je sais qu'on ne le lit
plus, et parce que c'est admirable), anthropologie, thorie de la terre,
poques de la nature, je ne sais pas de style plus simple, plus grave,
plus net, plus franc, plus imposant sans faste, et mme sans chaleur,
comme il convient  un savant qui comprend tout, qui embrasse tout et
que ses ides les plus grandes n'tonnent pas; je ne sais pas enfin
meilleur modle du style propre  l'exposition scientifique.

Il est seulement, ce me semble, un peu plus long qu'il ne faut, et
sans prcisment se rpter, donne  la mme ide, pour la faire mieux
entendre, plusieurs formes quivalentes, plusieurs tours ramenant
au mme point, en plus grand nombre peut-tre qu'il ne serait
indispensable. Peut-tre est-ce l, pour qui expose des choses toutes
nouvelles et qui songe au grand public, une ncessit, dont, cent ans
plus tard, l'ignorant lui-mme ne se rend plus compte.

Et  travers tout cela la grandeur du sujet ne s'oublie jamais, parce
que l'auteur ne la met jamais en oubli. Condorcet a bien saisi ces deux
points de vue qu'il ne faut pas sparer, parce que, aussi bien, Buffon
ne les a jamais spars lui-mme: On a lou la varit de ses tours. En
peignant la nature sublime ou terrible, douce ou riante, en dcrivant
la fureur du tigre, la majest du cheval, la fiert et la rapidit
de l'aigle, les couleurs brillantes du colibri, la lgret de
l'oiseau-mouche, son style prend le caractre des objets; mais il
conserve toujours sa dignit imposante; c'est toujours la nature qu'il
peint, et il sait que, mme dans les petits objets, elle manifeste sa
toute-puissance.

On pourrait supposer  l'avance les ides littraires de Buffon rien
qu' connatre les principaux caractres de son style. Ce style est le
style oratoire, ou, pour tre plus prcis, le style de l'exposition
oratoire, c'est--dire non pas celui de l'orateur  la tribune,  la
barre, ou  la chaire, mais celui de la _leon_ faite par un homme
naturellement loquent. Il est mthodique, grave, mesur, imposant,
majestueux et _nombreux_. Il n'est ni anim par une passion vive, ni
alerte et arm en guerre comme le style des polmistes. C'est le style
d'un professeur qui a du gnie. Voil prcisment ce que Buffon a
t amen  recommander comme le style parfait, ou approchant de la
perfection; car toutes les fois qu'un crivain suprieur songe  tracer
pour les autres les rgles de l'art d'crire, il ne fait que l'analyse
et l'exposition raisonne de ses propres qualits d'crivain. C'est
ainsi qu'il en a t de Buffon crivant le _Discours sur le style_.
Comme l'a dit excellemment Villemain, ce discours n'est que la
confidence un peu apprte de Buffon sur son propre gnie littraire,
et on fera bien de n'y voir que cela, tout en profitant des bonnes
leons de dtail et des aperus profonds qu'il renferme.

Il n'y faut pas voir un trait complet de l'art d'crire; et, du reste,
sachons bien nous en rendre compte, Buffon n'a nullement entendu y
mettre une _rhtorique_ complte, mme sommaire. L'admiration qu'on a
prouve pour cet ouvrage lui a fait donner aprs coup le titre _faux_
de Discours sur le style; mais ce n'est pas l'auteur qui le lui a
donn, et, en le lui imposant, tout en lui faisant honneur on lui a fait
tort, parce que, ainsi nomm et compris, ce discours trompe l'attente
qu'il fait concevoir et qu'il ne prtendait pas provoquer, et prte 
des critiques auxquelles, sous un titre moins solennel, il ne serait pas
expos. Ce morceau est tout simplement le Discours de rception de
M. de Buffon  l'Acadmie franaise, ou, comme l'auteur le dfinit
lui-mme dans les premires lignes, _ce sont quelques ides sur le
style_. Voil le vrai titre, qu'il ne faut pas perdre de vue.

Ainsi dfini, l'ouvrage se dfend contre les objections. On ne peut plus
reprocher  ce discours o sont si vivement recommandes les qualits de
composition, une certaine incertitude de plan; car il est permis, quand
on ne veut qu'indiquer quelques ides sur le style, de les exposer dans
un ordre un peu libre et abandonn. On ne peut lui reprocher d'tre trs
incomplet. Il devait l'tre. Il devait ne contenir que _quelques ides
sur le style_ les plus chres  l'auteur et les plus importantes  ses
yeux. Il devait n'tre, pour parler le langage des savants, qu'une
contribution  l'tude de l'art d'crire. C'est ce qu'il est, avec un
mrite suprieur.

Il faut retenir de cette remarquable dissertation comme des vrits
indiscutables, d'abord l'importance du plan et de l'ordre dans les
ouvrages de l'esprit;--ensuite cette belle et profonde pense que
l'auteur qui met de l'unit dans son ouvrage ne fait qu'imiter la nature
et l'ordre ternel qu'elle suit dans ses oeuvres;--enfin l'ide de
Buffon, sur l'importance du style, et sur ce que le style _est l'homme,
mme_ ce qui ne veut nullement dire, comme on le croit trop souvent, que
le style est une peinture du _caractre, des moeurs_ et de la _faon
de sentir_ de l'auteur (rien n'est plus loign que cela de la pense de
Buffon ni n'y est plus contraire); mais ce qui veut dire que le style
c'est _l'intelligence_ de l'auteur, la marque de son _esprit_, et par
consquent ce qui lui appartient en propre dans quelque ouvrage que ce
soit.

Voil les parties solides et durables de ce morceau. Il ne faut pas
croire qu'il rvle les vritables sources du grand style; il n'en
montre qu'une partie. Oui, dans quelque ouvrage que ce soit, le plan,
l'ordre, l'unit, sont absolument ncessaires. Mais Buffon croit que de
l naissent _toutes_ les qualits du style, et cela n'est pas vrai. De
l naissent la clart, la prcision, l'aisance, la vivacit mme et
un certain mouvement, et un caractre grave, imposant, qui recommande
l'oeuvre et fait une forte impression sur l'esprit des hommes. Mais il
y a d'autres qualits du style qui tiennent au _sentiment_ et 
l'imagination. Il semble, vraiment, que Buffon n'ait omis, parlant
de l'art d'crire, que ces deux sources du gnie: imagination et
sensibilit; et ce qui fait le style des potes, des grands romanciers,
des auteurs dramatiques, des philosophes souvent, des orateurs presque
toujours, il semble que Buffon l'ait oubli.

Il ne l'a point oubli; la vrit est qu'il s'en dfie. La preuve
c'est que sentiment, imagination, couleur, il en a parl, seulement en
essayant d'abord de les faire provenir, non de leur source naturelle qui
est le mouvement du coeur, mais de la raison, de l'ordre mis dans les
ides, du plan;--ensuite en recommandant  plusieurs reprises de les
tenir en grande suspicion et comme en respect. Il faut relire le passage
o il rattache le sentiment et la couleur au plan bien fait comme  leur
cause: Lorsque l'crivain se sera fait un plan... il sera press de
faire clore sa pense; il aura du plaisir  crire... _la chaleur
natra de ce plaisir_... et donnera _la vie_  chaque expression... les
objets prendront de la _couleur_ et, le _sentiment_ se joignant  la
lumire... Ainsi chaleur, vie, couleur et sentiment, tout cela vient du
plaisir qu'on a  crire quand on s'est fait un bon plan. Cette thorie
n'est point fausse; car il y a une certaine verve et chaleur de
composition qui nat en effet du plaisir de bien embrasser sa matire et
d'en bien voir comme tales devant nos yeux toutes les parties dans un
bel ordre. Mais on comprend bien qu'il y a une autre espce de chaleur
et de sentiment et qu'il n'est plan bien fait qui puisse inspirer 
Dmosthne le serment sur les morts de Marathon et  Racine le _qui te
l'a dit_? d'Hermione.

Buffon ignore-t-il cela? Non; mais il n'aime pas  s'en occuper. Il
n'aime pas les potes et les orateurs passionns; son orateur prfr
est Massillon; il n'aime pas la passion. Tout le _Discours sur le style_
le montre. C'est l que l'on trouve qu'il faut _se dfier du premier
mouvement_; viter _l'enthousiasme trop fort_, et mettre partout
_plus de raison que de chaleur_. Voil le fond de la pense de Buffon.
Plus de raison que de chaleur, ou une chaleur qui rsulte du plan bien
fait, c'est--dire qui vient encore de la raison, voil sa thorie. Elle
est troite. Elle ne tient pas compte de la littrature de sentiment, ni
de la littrature d'imagination. Elle est quelque chose comme du Boileau
pouss  l'excs; car Boileau sait ce que c'est qu'imagination, passion
et tendresse, et il veut seulement que la raison les guide, non qu'elle
les remplace.

On peut mme ajouter que cette doctrine implique quelque contradiction.
Buffon ne cesse de recommander le naturel, et il n'a pas tort. Mais en
quoi consiste le naturel, sinon en ce premier mouvement dont Buffon veut
qu'on se dfie? C'est ce premier mouvement qui est le cri du coeur,
l'veil de la sensibilit, l'lan de la nature, et en un mot le naturel.
C'est lui qu'il faut surprendre en soi, saisir au moment o il nat,
le contrler sans doute, et voir s'il n'est pas un simple cart
de fantaisie ou d'humeur, mais en ne commenant point par s'en
dfier.--De mme Buffon recommande le naturel et prescrit de dsigner
toujours les choses par les termes les plus gnraux (ce qu'il
se garde bien de faire, je vous prie de le croire, quand il parle
gologie), par les termes les plus gnraux, c'est--dire par les termes
abstraits et les priphrases. Rien n'est moins naturel, rien n'est plus
apprt. Prcisment! c'est que Buffon aime le naturel en ce qu'il
dteste l'esprit de pointes; mais il aime aussi l'apprt, l'arrangement,
l'appareil, une certaine coquetterie de style, toutes choses qui, de
leur ct, sont le contraire du naturel, du premier mouvement, de la
navet.--Voulez-vous un criterium infaillible pour juger de la justesse
d'une thorie littraire? Voyez si elle explique ou si elle contredit La
Fontaine. La Fontaine jug au point de vue du _Discours sur le style_,
est mauvais. La question est tranche: c'est le _Discours sur le style_
qui a tort.

Disons tout cela parce qu'il faut le dire et se rendre compte et des
lacunes et des erreurs de ce petit trait si fcond, tout au moins, en
rflexions. Mais en finissant comme nous avons commenc, prenons-le en
lui-mme et pour ce qu'il est. Il est une _vue_ sur l'art d'crire,
rapidement prsente par un savant, grand crivain,  l'usage des
savants qui voudront crire. Il est un petit trait d'_exposition
scientifique_. A ce titre il n'est pas loign d'tre excellent. Comment
faut-il s'y prendre pour crire l'_Histoire naturelle_ de M. de Buffon,
ce discours le dit; comment faudra-t-il s'y prendre pour crire des
ouvrages du mme genre, ce discours l'enseigne; et c'est quelque chose.

Il y a eu une poque o le _Discours sur le style_ tait considr
comme la loi suprme de l'art d'crire. C'est le temps o d'illustres
professeurs avaient apport dans les chaires suprieures de l'Universit
ces qualits d'exposition large et loquente dont le _Discours sur le
style_ donne la leon et l'exemple. Il est, en effet, et la rgle et le
modle de cette loquence particulire, intermdiaire, qui n'est ni la
simple et profonde loquence du coeur et de la passion, ni l'loquence
de la tribune ou de la chaire o l'imagination a tant de part, mais
l'loquence au service de l'enseignement, tendant  instruire d'une
faon leve et avec une manire imposante, plutt qu' toucher et 
mouvoir. Dans cette loquence, l'unit, la composition, l'ordre clair,
lumineux et beau sont, en effet, les qualits essentielles et le fond de
l'art. De l la grande fortune du _Discours sur le style_. Les leons
qu'il donne ne sont pas  mpriser, et non seulement ceux  qui il
s'adresse spcialement, mais tout le monde peut et doit y trouver
profit. Il suffit d'indiquer le domaine o elles sont bien  leur place,
et celui, aussi, qui reste en dehors de leur porte.



V

Ce grand savant, ce philosophe distingu, ce grand pote et ce grand
sage mourut en 1788. Il n'a pas vu la Rvolution franaise. Ce lui fut
une chance heureuse; car il en aurait t un peu incommod, et n'y
aurait rien compris. Les agitations des hommes, leurs colres, leurs
passions, leurs efforts gnreux mme en vue d'un but prochain, sont
choses qu'habitu  la marche insensible et sre de la nature, il ne
comprenait point et trouvait singulirement mprisables. Son ddain
pour l'histoire civile est extrme, excessif mme pour un homme qui,
surtout naturaliste, n'a pas laiss d'tre un moraliste d'un grand
mrite. Tout dans l'histoire civile lui parat obscurits, et, du reste,
simples misres: La tradition ne nous a transmis que les gestes de
quelques nations, c'est--dire les actes d'une trs petite partie du
genre humain; tout le reste des hommes est demeur nul pour nous, nul
pour la postrit; ils ne sont sortis de leur nant que pour passer
comme des ombres qui ne laissent point de traces; et _plt au ciel_ que
le nom de tous ces prtendus hros dont on a clbr les crimes ou
la gloire sanguinaire ft galement enseveli dans l'ombre de
l'oubli!--Cette petite portion de l'histoire civile qui s'tend de
1789  1799 lui et paru aussi insignifiante qu'une autre dans la marche
de la nature, et mme dans celle de l'humanit, et, seulement, plus
dsagrable  traverser. La providence qui veillait sur lui a donc
combl une vie longue qui fut presque toujours heureuse par une mort
opportune. Il n'avait pas fini son ouvrage. Il n'a d regretter que
cela.

Il avait fait un trs beau livre, et accompli une trs grande oeuvre.
Il avait presque cr l'histoire naturelle, et du mme coup il l'avait
affranchie. Elle existait, confondue avec la physique, chez ces
timides et modestes savants de la fin du XVIIe sicle et du commencement
du XVIIIe, dont nous avons fait connaissance avec Fontenelle. Elle tait
alors trs srieuse, volontairement trs rserve en ses conclusions
et trs discrte. Avec Fontenelle lui-mme, et avec ses successeurs
philosophes, Bonnet, Robinet, De Maillet, Maupertuis, Diderot, elle
tait devenue trs prtentieuse, trs audacieuse, et s'tait mise au
service d'ides mancipatrices, irrligieuses, et quelquefois, avec
Diderot, immorales. Elle tait devenue une forme, ou un auxiliaire, ou
instrument de l'athisme librateur. C'est de cette compromission, trs
dangereuse, surtout pour elle, et qui risquait d'empcher qu'elle devint
une vritable science, que Buffon l'a dlivre.

Sans tre religieux lui-mme, il a eu de la science cette ide juste et
digne d'elle, qu'elle n'a pas  se mettre au service d'une doctrine de
combat et qu'elle dchoit  devenir un moyen de polmique. Il a cru
qu'elle se suffit  elle-mme, et qu'elle a un domaine dont sortir est
une dsertion. La science, entre ses mains laborieuses et calmes, est
redevenue ce qu'elle tait chez nos bons savants tranquilles de 1700,
mais agrandie, approfondie, ordonne et imposante. Les hommes de
l'Encyclopdie n'ont gure pardonn  Buffon cette scession, qui tait
une indiscipline. Ils ont senti en lui un indiffrent, et peut-tre un
ddaigneux, c'est--dire le pire,  leur jugement, de leurs adversaires.

Ils ont bien vu, d'ailleurs, que sans sortir de son calme et de son
impassibilit d'observateur, et prcisment un peu parce qu'il n'en
sortait pas, il dirigeait vers des conclusions trs contraires  leurs
tendances gnrales, relevant l'homme, le montrant obissant aux lois
de la nature d'abord, et ensuite  d'autres, et lui persuadant que son
devoir, ou tout au moins sa dignit, n'taient point  se confondre avec
elle. Et que le mouvement philosophique, issu, en grande partie, du
nouvel esprit scientifique et du got des sciences naturelles, s'arrtt
prcisment au plus grand naturaliste du sicle, ne l'entrant point,
ni ne l'mt, et le laisst parfaitement libre d'esprit et indpendant
des coles, c'est ce qui les dsobligea sans doute extrmement.

La science y gagna en dignit, en indpendance, en aisance dans sa
marche, et en autorit.

L'influence de Buffon comme savant a t considrable. Son grand mrite
d'abord et comme sa victoire, a t de conqurir le public  la science
de l'histoire naturelle, comme Montesquieu l'avait conquis  la science
politique. Il a fait entrer l'histoire naturelle dans les proccupations
et dans le commerce du monde lettr. Il a t comme un Fontenelle grave,
imposant, qui a attir le public mondain  la science, sans faire  ce
public des sacrifices d'aucune sorte, et sans mettre une coquetterie
suspecte  le sduire. La douce et louable manie des cabinets d'histoire
naturelle chez les particuliers date de lui. Comme tous les hommes de
gnie il a cr des ridicules, et celui dont il est le promoteur est le
plus inoffensif et le plus aimable.

Il a suscit des disciples dont les uns, comme Condorcet, le dfigurent,
et poussent  l'excs, d'une intrpidit de dogmatisme qui l'et fait
sourire avec toute l'amertume dont il tait capable, quelques-unes de
ses ides gnrales ou plutt de ses hypothses; dont les autres, comme
Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire, sont des hommes de gnie et des
crateurs. On pourrait aller plus loin sans sortir de la vrit, et dire
qu'un certain idalisme appuy sur la science est une nouveaut qui
vient de lui; et que son ide du lent et ternel progrs de la nature
crant d'abord les organismes les plus grossiers, puis se compliquant
et s'ingniant dans des constructions plus dlicates et subtiles, puis
crant avec l'homme l'tre capable d'un perfectionnement dont nous
ne voyons que les premiers essais, trouve dans les _Dialogues
philosophiques_ de M. Renan son expression loquente, potique et
audacieuse, et comme son cho magnifiquement agrandi.

Son influence comme pote n'a pas t moins grande que sa contribution
de savant  la conscience de l'humanit. La plus grande ide potique
qu'ait eue le XVIIIe sicle, c'est lui qui l'a eue, et exprime. La
majest vraie de la nature, c'est lui qui l'a sentie. Il est trange,
quand on cherche les origines en France du sentiment de la nature, si
tant est que ce sentiment ait des origines, qu'on trouve tout de suite
Rousseau, et qu'on ne trouve jamais Buffon. Il faut de Buffon n'avoir lu
que l'_Oiseau-mouche_ ou le _Kanguroo_ pour que tel oubli puisse tre
fait. La vrit, pour qui, a lu les _Epoques de la nature_, est que
le grand sentiment de la nature est dans Buffon, et que la sensation,
exquise du reste, mais seulement la sensation de la nature est dans
Rousseau. La grande vision de l'ternelle puissance qui a ptri nos
univers, et le sentiment toujours prsent de sa mystrieuse histoire
crite aux flancs des montagnes et aux rochers des ctes, c'est dans
Buffon qu'on les trouve  chaque page, et soyez srs que la phrase de
Chateaubriand sur les rivages _antiques_ des mers est d'un homme qui a
lu Buffon.

A vrai dire, cette fin du XVIIIe sicle a donn trois potes, qui sont
Buffon, Rousseau et Chnier, et tous les trois, ingalement, ont eu dans
les imaginations du XIXe sicle un sensible prolongement de leur pense.
Rousseau a rouvert, et trop grandes, les sources de la sensibilit;
Buffon a appris aux hommes l'histoire et la gographie de la nature, et
les a invits  se pntrer de toutes ses grandeurs; Chnier a retrouv
le sentiment de la beaut antique; et l'on rencontrera ces trois
grandes influences dans Chateaubriand; et du moment qu'elles sont dans
Chateaubriand, vous savez assez que tout le sicle dont noua sommes en
a reu la contagion, et a continu, jusqu' l'poque o le ralisme a
reparu,  les entretenir.



MIRABEAU



I

CARACTRE--TOUR D'ESPRIT--TUDES

Rien ne peut clairer plus vivement la pense philosophique et politique
du XVIIIe sicle et la mieux faire comprendre qu'un examen des ides de
Mirabeau. Car Mirabeau c'est le XVIIIe sicle lui-mme, et presque tout
entier, et c'est le XVIIIe sicle mis  l'oeuvre, jet dans l'action,
plac en face de la ralit, et  qui l'histoire semble dire: ne
disserte plus, mais excute.

Tous les traits essentiels du XVIIIe sicle franais se retrouvent
dans Mirabeau. Indpendant et audacieux par la pense, esclave de ses
passions, avide de savoir, d'ides et de jouissances, impatient de tous
les jougs, et se forgeant par ses vices les chanes les plus lourdes,
subtil comme Montesquieu, fougueux comme Diderot, et romanesque comme
Rousseau, sans compter qu'il est, aussi, encyclopdique comme Diderot,
orateur comme Rousseau, pamphltaire, polmiste et improvisateur comme
Voltaire, et ouvrier de librairie comme Prevost; c'est bien le XVIIIe
sicle que nous avons devant les yeux dans un temprament d'exception,
d'une puissance, d'un ressort et d'une vitalit terrible.--Avec cela,
ce double trait o presque tout homme du XVIIIe sicle se reconnat
d'abord, une absence absolue de sens moral, et je ne sais quelle largeur
de coeur et gnrosit naturelle, qui, sans suppler  la moralit, fait
que le manque en est moins pnible et rpugnant.

Fougueux et romanesque, il l'est  faire douter de ses aventures.
Soldat, grand seigneur, manire de diplomate obscur et quivoque,
joueur, prodigue, dissipateur de deux fortunes en quelques mois, homme
de galanteries effrnes et peut-tre monstrueuses, embastill, vad en
enlevant une femme marie, vivant de sa plume en Hollande, emprisonn de
nouveau et trompant ses ennuis par une fureur d'tudes incroyable,
et des panchements de passion souvent exquis; puis, tout  coup, se
dressant, clatant en pleine lumire de popularit et de gloire, tribun
redoutable, agitateur de foules; puis arbitre et comme prince de la
rvolution, roi de l'opinion, traitant de puissance  puissance d'un
ct avec le roi et de l'autre avec le peuple; il a eu une courte
existence qu'on s'tonne qui ait pu tre si longue, tant elle est
surcharge, agite, brise, secoue de temptes, et retentissante d'un
continuel redoublement d'orages.

Et cette existence, qu'en partie il faisait lui-mme, qu'en partie il
acceptait des circonstances, tait excellemment de son got. Il tait
romanesque comme Saint-Preux et, je crois, beaucoup davantage. Ses
lettres du donjon de Vincennes sont d'un Rousseau qui adore Tibulle,
pleines de sensualit, de vraie passion, aussi d'loquence, et de cette
mlancolie mle des mes robustes pour qui le malheur est une forte et
non point trs dsagrable nourriture. On sent qu'il jouit, tout en
hurlant parfois de colre, de l'extraordinaire, du cruel et de l'extrme
de sa situation, et que les rigueurs le fouettent comme la pluie ou la
neige un chasseur aventureux et allgre.

Elles sont elles-mmes un roman, ces lettres de Vincennes, et, soit dit
en passant, un roman qui se trouve par hasard tre bien compos. Ce sont
d'abord des lettres de jeune homme, ardent, sensuel et dclamateur, qui
est mridional, qui est du sang des Mirabeau, et qui a lu la _Nouvelle
Hlose_;--ce sont ensuite des lettres de jeune pre, ravi de l'tre,
plein de sollicitude mue et d'anxit charmante, opposant de tout son
coeur les recettes philosophiques aux recettes de bonne femme pour le
plus grand bien de cette petite _Sophie-Gabrielle_, qu'il n'a jamais vue
et qu'il adore d'autant plus; et ce roman vrai de pre emprisonn, et
ces caresses hasardeuses confies au papier, et ces baisers paternels
jets  travers les grilles, tout cela a quelque chose de bizarre, de
fou, et d'attendrissant, et de naf, et de dlicieusement surann comme
une vieille romance; et tout cela est pntrant, parce qu'encore c'est
cependant vrai, contre toute apparence, et je ne sais rien de plus
captivant ni de plus cruellement doux;--et ce sont enfin, l'enfant
mort, le tumulte des sens apais par le temps, des lettres tendrement
amicales, confiantes et apaises, avec des longueries et des traineries
de bavardage, et des anecdotes gaies, et des panchements familiers,
sans plus rien ni de lyrique ni d'oratoire, causeries prolonges de
vieux amis, prouvs, et resserrs, et mls l'un  l'autre par les
preuves.--Mais ce sont surtout des lettres d'homme romanesque,
hasardeux, fivreux, amoureux de situation hors du commun et du normal,
et qui n'a t si fidle, cette fois, que d'abord, si l'on veut, parce
qu'il tait en prison, ensuite parce qu'il tait excit, et renfonc
dans son sentiment par l'opposition qu'on y faisait, et dans sa volont
par l'obstacle, et dans son amour par les haines qu'il lui valait, et
exalt et enivr par le froissement rude, sur sa poitrine, des vents
contraires.

Et ses ides gnrales, comme sa complexion, sont bien d'un homme du
XVIIIe sicle. Irrligieux, il l'est absolument, de trs bonne heure, et
toujours. Ses lettres  Sophie contiennent un manuel d'athisme formel,
et indiscutable prcisment parce que l'athisme y est tranquille, sans
colre, sans forfanteries, et confidentiel. Mirabeau n'est pas, en cette
affaire, un fanfaron, un fanatique  rebours, un phraseur, un rvolt,
ou un imbcile. C'est un homme presque n dans l'athisme, qui n'a pas
travers de crise ni de priode d'angoisses, qui, au contraire, est
incroyant de nature, de penchant propre ou, au moins, de trs longue
habitude. Tout  fait moderne en cela, et arriv  cette tape,  cette
rgion de l'esprit o l'intolrance  rebours est aussi dpasse, aussi
lointaine que l'intolrance traditionnelle, et o l'on est spar des
croyants par de trop grands espaces pour pouvoir mme les dtester.--Le
mystrieux, le surnaturel, et, sachons bien l'ajouter, tous les grands
problmes mtaphysiques, ternelles proccupations et tourments de l'me
des hommes, ne rpondent  rien dans son esprit. Amen  en parler, il
n'en parle que pour dire qu'il les ignore, et pour montrer qu'il est
incapable de les souponner, d'en comprendre l'importance, et d'en
sentir l'attrait, et d'en prouver l'inquitude.

Ce qui n'empche pas qu'il ait une idole, qui, vous vous y attendiez
fort bien, est la raison. Il semble y croire de toute son me et de
toute son esprance. Ni Montesquieu, ni Dalembert, ni Condorcet n'y
croient davantage. Trs jeune,  propos de la rforme politique des
Juifs, il crivait, tout  fait dans la manire des grands optimistes de
la fin du XVIIIe sicle, et avec un certain degr de candeur qui aurait
fait sourire Voltaire: Croyons que si l'on excepte les accidents,
suites invitables de l'ordre gnral, il n'y a de mal sur la terre que
parce qu'il y a des erreurs; que le jour o les lumires, et la morale
avec elles, pntreront dans les diverses classes de la socit...
l'instruction diminuera tt ou tard, mais infailliblement, les maux de
l'espce humaine, jusqu' rendre sa condition la plus douce dont soient
susceptibles des tres prissables.

Tout  fait  la fin de sa carrire, dans son discours posthume sur la
libert de la presse, il crivait encore: Un bon livre est dou d'une
vie active, comme l'me qui le produit; il conserve cette prrogative
des facults vivantes qui lui donnent le jour. Le bienfait d'un livre
utile s'tend sur la nation entire, sur les gnrations  venir; il
grandit, il fconde l'intelligence humaine; il multiplie, il prolonge,
il propage, il ternise l'influence des lumires et des vertus, de la
raison et du gnie; c'est leur essence pure et prcieuse que l'avenir ne
verra pas s'vaporer; c'est une sorte d'apothose que l'homme suprieur
donne  son esprit afin qu'il survive  son enveloppe prissable....

L'humanit cherchant pniblement sa voie que personne ne lui a enseigne
dans le principe, ayant en elle-mme, mais trs enveloppe et confuse,
une lumire, qu'elle cherche  dgager; les hommes suprieurs
dpositaires particuliers de cette lumire, la faisant paratre plus
vive et plus pntrante par intervalles et formant ainsi comme une
providence collective et successive; et  leur suite l'humanit marchant
lentement d'abord, de plus en plus vite ensuite, grce  l'accumulation
des notions nouvelles sur les anciennes qui ne se perdent point, vers un
avenir assur de grandeur, de concorde, de bonheur et de pleine clart:
voil la grande thorie du progrs par la raison, qui a toujours
t, plus ou moins, un des beaux rves de l'espce humaine, et qui
certainement est une de ses raisons d'tre et un de ses principes de
vie, mais qui n'a jamais t embrasse d'une foi plus vive et d'une plus
entire assurance que par les hommes du XVIIIe sicle.--C'est bien la
croyance que se donne Mirabeau, c'est bien sa conception gnrale et
son ide matresse. C'est ce qui l'a le plus soutenu dans ses luttes,
encourag dans ses rsistances et anim dans les assauts qu'il a donns.
C'est le plus noble, s'il tait sincre, des divers mobiles qui ont agi
en lui.

Ce qui le distingue des hommes de son temps, c'est que dans tout son
romanesque et  travers toutes ses fougues, et parmi les fumes, souvent
paisses, de son temprament de satyre, de son imagination de rhteur
et de son esprit de sophiste, il avait une singulire nettet
d'intelligence et une vigueur peu ordinaire d'esprit pratique. Celui-ci,
quoique romanesque, et encore que gnralisateur, aimait les faits et
prenait plaisir en leur commerce. Il crivait (non point tout seul, mais
du moins en grande partie, et digrant et classant le tout) sept
gros volumes sur la constitution, les organes et les fonctions de la
monarchie prussienne; il s'inquitait de la constitution et de la
lgislation anglaises, et personne, ce me semble, ne les a mieux
connues que lui. Dans sa premire jeunesse,  ct d'un _Essai sur le
despotisme_, et d'une tude, essentiellement autobiographique, sur
les _Lettres de cachet_, il crit un _Mmoire sur les salines de
la Franche-Comt_, des traits sur la _Libert de l'Escaut_, sur
_l'Agiotage_, sur la _Caisse d'escompte_, sur la _Banque Saint-Charles_,
sur la _Question des eaux_, sur l'administration financire de Necker;
et dans tous ces petits livres, crits vite, penss longuement, on
trouve une solidit d'informations et une sret de raisonnement topique
peu commune, et Calonne, Necker et Beaumarchais ont senti,
longtemps avant Maury et Cazals, la rude treinte de ce vigoureux
dialecticien.--Au donjon de Vincennes, il tudie avec acharnement,
entasse les notes, brle ses yeux dans les papiers, et ses prisons, si
elles sont, d'un ct, les Lettres  Sophie, sont, de l'autre, un cours
complet de sciences politiques,--comme toute sa vie, du reste, a t
d'un Casanova qui aurait trouv le temps d'tre un Machiavel.

Il ne faut pas s'y tromper, comme on l'a fait quelquefois, et croire que
Mirabeau a t improvis par la Rvolution. C'est lui qui tait capable
de l'improviser, parce qu'il la portait depuis vingt ans dans sa tte,
et depuis vingt ans la prparait par les plus solides tudes et les
plus diverses; et s'il s'est trouv en 1789 le plus grand des orateurs
de la Constituante, c'est, avant tout, parce qu'il en tait, sans
conteste, le plus savant.

Aussi remarquez bien que, de trs bonne heure, il se spare des chefs du
choeur du XVIIIe sicle, quand ceux-ci, dcidment, donnent dans le
pur chimrique et le rve absolument romanesque. Son apprciation de
Jean-Jacques Rousseau dans les Lettres du donjon de Vincennes,  propos
de la publication du _Gouvernement de Pologne_, est trs curieuse et
doit tre lue de trs prs. Un loge, vif sans doute, du grand homme.
Pour Mirabeau, comme pour tous les hommes de la fin du XVIIIe sicle,
Rousseau est une espce de mage, d'ascte et de saint. C'est l'opinion
commune, et ce n'est gure qu'au bout de deux gnrations que cette
hallucination singulire et cette sorte de possession s'est dissipe.
Mais en mme temps Mirabeau sait trs bien, dire que Rousseau lui fait
l'effet d'un Lycurgue venant proposer ses lois aux contemporains de
Frdric. Il sent trs bien  quel point manque  Rousseau le sens du
rel, la notion du millsime et l'art de vrifier les dates; et il lui
dirait, comme de Maistre aux migrs: Le premier livre  consulter,
c'est l'almanach.

Bien plus jeune, dans son _Essai sur le despotisme_, en 1772,
c'est--dire  20 ans, Mirabeau s'tait trs nettement spar de
Rousseau sur la question de l'_tat de nature_. Il sent dj, en homme
d'Etat, combien cette question est oiseuse, dangereuse aussi, car s'en
inquiter, et surtout s'en frir, mne a crire bien plutt des livres
satiriques que des tudes politiques vritables: On prtend que les
institutions sociales ont dgnr l'tat de nature et rendent les
hommes plus malheureux. Si nous embrassons cette opinion, tchons de
dcouvrir des remdes ou du moins des palliatifs  nos maux; cette
recherche est plus utile  faire que des satires des hommes et de leurs
socits.--Car enfin, ajoute-t-il, qu'est-il besoin de savoir ce que
pouvait tre l'homme avant d'tre un animal sociable, puisque ce n'est
que comme animal sociable qu'il est homme, puisqu' il n'est vraiment
homme, c'est--dire un tre rflchissant et sensible, que lorsque
la socit commence  s'organiser; car tant qu'il ne forme avec ses
semblables qu'une association momentane, _il est encore froce,
dvastateur_, et n'a gure que _des ides de carnage, de bravoure,
d'indpendance et de spoliation_.--Ds que Mirabeau s'occupe de
questions politiques, il carte, on le voit, l'_uchronie_, le roman en
dehors du temps, la rverie en de de l'histoire; il se place dans le
temps, dans le rel, dans l'humanit telle qu'elle est, songeant aux
remdes et aux palliatifs, non  la transformation radicale,  la
mtamorphose, et au vieillard jet par morceaux dans la chaudire
d'Eson.

On verra plus tard qu'en face des faits, et aux prises, non plus avec
l'histoire  comprendre, mais avec l'histoire  faire, il saura se
placer non seulement dans le temps, mais dans le moment.



II

LE SYSTME POLITIQUE DE MIRABEAU

Ainsi il arriva au seuil de la Rvolution, et, ds le premier moment,
longtemps avant mme, il vit trs nettement ce qui tait  faire et ce
qui tait possible.

Il s'agissait d'tablir en France la libert individuelle, qui n'avait
jamais exist que par tolrance et  l'tat prcaire, et qui, sans
compter qu'elle est une ncessit de civilisation chez les peuples
modernes, a, ceci en France de particulier qu' la fois elle est dans le
temprament du Franais et n'est pas dans son esprit.--Le Franais
ne comprend pas la libert, et il en a besoin. Il l'embrasse trs
difficilement comme principe et comme rgle; mais, audacieux de pense,
libre d'humeur, aimant les thories et n'aimant pas  penser tout seul,
passionn pour l'exposition, la discussion et la propagande; et, encore,
aimant  pouvoir avoir demain une pense qu'il n'a pas aujourd'hui; la
libert de sa personne, la libert de parole et la libert d'criture
lui sont des besoins essentiels. Du reste, autoritaire, imprieux, et ne
pouvant supporter patiemment la contradiction, il est toujours dsespr
que ses adversaires aient les mmes liberts que lui et par consquent
est aussi peu libral qu'il est avide de libert, et aussi peu dispos 
accorder la libert qu'il est passionn  la prendre.

C'est prcisment  une telle race qu'il faut une libert trs large,
parce que, chacun de ses individus, si peu respectueux qu'il soit de
l'individualisme des autres, tant passionn pour le sien, elle est, de
caractre gnral, profondment individualiste; et c'est  ses besoins
plus qu' sa tournure d'esprit qu'il faut satisfaire.--De toutes les
choses que Mirabeau a comprises, c'est celle-l qu'il a comprise le
mieux. La Dclaration des droits de l'homme et du citoyen est le
trait de libralisme le plus complet, le plus solide, comme aussi
le plus lev, comme aussi le plus vite mis en oubli, qui ait t
crit;--et c'est lui qui l'a faite. Il l'a faite en 1784, presque en
entier, dans son _Adresse aux Bataves sur le Stathoudrat_. Tous les
principes des gouvernements libres y sont consigns et exprims avec
la plus grande clart et prcision. Responsabilit des fonctionnaires,
libert lectorale, libert et inviolabilit parlementaire, libert
individuelle, libert des cultes, libert de la presse, division
et sparation des pouvoirs, autant d'articles de cette premire
constitution franaise moderne, qui devrait s'appeler la constitution
de Mirabeau.

Mirabeau voulait la libert individuelle la plus large possible,
allant jusqu'au droit d'migration, et quand il a plaid  l'Assemble
nationale le droit des migrs  propos du dpart des tantes du roi, il
put lire un fragment de sa _Lettre  Frdric-Guillaume II_, crite dix
ans auparavant, pour montrer combien ses ides sur ce point taient peu
une opinion de circonstance.

Il voulait la libert de la pense, et cela avec une rare largeur
d'ides et mme de sentiment, avec une sorte de gnrosit et de
srnit, qui est trs prs d'tre de la charit: Trois chemins doivent
nous conduire  la plus inaltrable indulgence: la conscience de nos
propres faiblesses; la prudence qui craint d'tre injuste, et l'envie de
bien faire, qui, ne pouvant refondre ni les hommes ni les choses, doit
chercher  tirer parti de tout ce qui est, comme il est. Je me crois
oblig de porter dsormais cette extrme tolrance sur toutes les
opinions philosophiques et religieuses. _Il faut rprimer les mauvaises
actions, mais souffrir les mauvaises penses_, et surtout les mauvais
raisonnements. Le dvot et l'athe, l'conomiste et le rglementaire
aussi entrent dans la composition et la direction du monde, et doivent
servir aux ttes doues de la bonne ambition d'aider au bien-tre du
genre humain... En vrit, dans un certain sens tout m'est bon: les
vnements, les hommes, les choses, les opinions, tout a une anse,
une prise. Je deviens trop vieux pour user le reste de ma force  des
guerres; je veux la mettre  aider ceux qui aident: quant  ceux qui n'y
songent que faiblement, je veux m'en servir aussi, en leur persuadant
qu'ils sont trs utiles[101].

[Note 101: _Lettres  Mauvillon._]

Il voulait la simplification de l'administration centrale, et la
dcentralisation, et la vie rendue aux racines de la nation par les
_assembles provinciales_[102]. Il avait un systme d'ensemble tout
prt, trs mdit et trs mri, dont l'esprit gnral tait libert,
force et aisance d'initiative rendue  l'individu,  la commune et  la
province.

[Note 102: _Dnonciation de l'agiotage_.]

C'est avec ces ides qu'il arriva dans une assemble honnte, bien
intentionne et dvoue au pays, gnreuse mme et hroque, mais peu
instruite, mdiocrement intelligente, comprenant peu la libert, comme
toute assemble franaise, et dont, sinon l'ide unique, du moins
l'ide fixe, fut non pas d'assurer la libert, mais de dplacer le
gouvernement.

Partir de ce principe que la souverainet appartient  la nation, et en
conclure qu'il fallait ter le gouvernement au roi et le concentrer dans
l'Assemble nationale, voil le fond de la Constituante comme de toute
la Rvolution. La Constituante, en thorie du moins, a t la premire
Convention. Elle a cru que la libert consiste  tre gouvern par des
matres qu'on a choisis; que, du moment qu'elle est lue, une assemble
ne peut pas tre tyrannique, qu'une nation libre, c'est le despotisme
exerc par une Chambre; que le despotisme transport du roi  un Snat,
c'est une nation affranchie.

Voil l'absurdit que Mirabeau a vue du premier coup, et qu'il a
combattue constamment pendant toute son existence parlementaire.
A travers la Constituante, il a vu la Convention, et  travers la
Convention le rtablissement du pouvoir absolu. Je n'exagre aucunement
son admirable prvoyance. Voici sa prophtie qui n'est point obscure,
qui n'est point sommaire, qui, au contraire des ordinaires prophties,
entre dans le dtail; voici son histoire de la Rvolution crite a
l'avance, dans le _Courrier de Provence_, en 1789:

Si une nation se montrait plus dsireuse du bien public qu'exprimente
dans l'art de l'effectuer; si une carrire toute nouvelle d'galit, de
libert et de bonheur trouvait dans les esprits plus d'ardeur pour s'y
prcipiter que de mesure pour la parcourir; si l'esprit lgislatif
tait encore chez elle un esprit  natre, une disposition  former;
si quelques traces de prcipitation et d'immaturit marquaient dj
l'avenue lgislative o elle est entre, conviendrait-il de n'environner
les lgislateurs d'aucune barrire et de leur livrer ainsi sans dfense
le sort du trne et de la nation?--Les sages dmocraties se sont
limites elles-mmes.... A plus forte raison, dans une monarchie o
les fonctions du pouvoir lgislatif sont confies  une assemble
reprsentative, la nation doit-elle tre jalouse de la modrer, de
l'assujettir  des formes svres _et de prmunir sa propre libert
contre les atteintes et la dgnration d'un tel pouvoir_.--Quand le
pouvoir excutif, sans frein et sans rgle, en est  son dernier terme,
il se dissout de lui-mme, et tous rparent alors les fautes d'un seul;
nous n'irons pas loin en chercher un exemple. _Mais si la rvolution
tait inverse; si le Corps lgislatif, avec de grands moyens de devenir
ambitieux et oppresseur, le devenait en effet_; s'il forait un jour la
nation  se soulever contre une funeste oligarchie, ou le prince  se
runir  la nation pour secouer ce joug odieux, des factions terribles
natraient de ce grand corps dcompos, les chefs les plus puissants
seraient les centres de divers partis;... et si la puissance royale,
aprs des annes de division et de malheurs, triomphait enfin, ce serait
en mettant tout de niveau, c'est--dire en crasant tout. _La libert
publique resterait ensevelie sous ces ruines, on n'aurait qu'un matre
absolu sous le nom de roi; et le peuple vivrait tranquillement dans_ _le
mpris, sous un despotisme presque ncessaire_.--Serait-ce l le fond
de la perspective lointaine qui semble se laisser entrevoir dans la
Constitution qui s'organise? Si cela tait, l'tat d'o nous sortons
nous aurait prpar de meilleures choses que celui dans lequel nous
allons entrer.

Limiter l'Assemble nationale, alors que tout le parti rvolutionnaire
ne songeait qu' annihiler le roi, voil quelle a t l'ide matresse
de Mirabeau, parce que, seul du parti rvolutionnaire, il savait
prvoir. C est cette ide qui lui a inspir le discours sur le _veto_,
et la magnifique harangue sur le _Droit de paix et de guerre_. C'est
cette ide qui lui a dict ces paroles si justes et si pleines
de ralit: Si le prince n'a pas le _veto_, qui empchera les
reprsentants du peuple de prolonger, et bientt d'terniser leur
dputation?... Si le prince n'a pas le _veto_, qui empchera les
reprsentants de s'approprier la partie du pouvoir excutif qui dispose
des emplois et des grces? Manqueront-ils de prtextes pour justifier
cette usurpation? Les emplois sont si scandaleusement remplis! Les
grces si indignement prostitues!...

C'est cette ide qui lui faisait dire avec un sens profond de la
situation, que personne ne comprit bien nettement autour de lui: Nous
ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de l'Ornoque pour
former une socit. Nous sommes une nation vieille, et sans doute trop
vieille pour notre poque. Nous avons un gouvernement prexistant, un
roi prexistant, des prjugs prexistants: il faut autant que possible
assortir toutes ces choses  la rvolution, et sauver la soudainet du
passage.... Mais si nous substituons l'irascibilit de l'amour-propre
 l'nergie du patriotisme, les mfiances  la discussion, de petites
passions haineuses et des rminiscences rancunires  des dbats
rguliers, nous ne sommes que d'gostes prvaricateurs, _et c'est
vers la dissolution et non vers la constitution que nous conduisons la
Monarchie_, dont les intrts nous ont t confis, pour son malheur.

Quand on se reporte au temps o ces paroles ont t prononces, on est
confondu d'une telle lucidit prophtique, et de tant d'avenir contenu
dans un esprit. Montesquieu disait: Les faits se plient  mes ides;
mais c'taient les faits passs, qui, assez facilement, prennent, en
effet, le tour qu'on leur donne; ici ce sont les faits que Mirabeau ne
devait pas voir qui semblent obir  sa pense, et venir  sa voix pour
raliser ses menaces, tant,  force de les prvoir, il semble les avoir
voqus.

C'est cette ide encore, cette crainte obsdante et trop justifie de
l'unique assemble souveraine qui lui faisait dire  propos du droit de
paix et de guerre: Ne craignez-vous pas que le Corps lgislatif, malgr
sa sagesse, ne soit port  franchir les limites de ses pouvoirs par les
suites presque invitables qu'entrane l'exercice du droit de guerre et
de paix? Ne craignez-vous pas que, pour seconder le succs d'une guerre
qu'il aura vote, il ne veuille influer sur sa direction, sur le choix
des gnraux, surtout s'il peut leur imputer des revers, et qu'il ne
porte sur toutes les dmarches du monarque cette surveillance inquite
_qui serait par le fait un second pouvoir excutif_?... Ne pourrait-on
pas, me dit-on, faire concourir le Corps lgislatif  tous les
prparatifs de guerre pour en diminuer le danger?--Prenez garde; par
cela seul vous confondez tous les pouvoirs en confondant l'action avec
la volont, la direction avec la loi; bientt le pouvoir excutif ne
serait que l'agent d'un comit; nous ne ferions pas seulement les lois,
nous gouvernerions.

La libert c'est la sparation des pouvoirs, ainsi l'on peut rsumer
toute la thorie politique de Montesquieu. A l'apptit de souverainet
que la Constituante prenait pour du libralisme, opposer sans cesse,
avec une indomptable fermet, la loi de la sparation des pouvoirs:
voil presque tout le rle et tout l'effort de Mirabeau. Il avait dj
dit en 1784 aux Bataves: Pour que les lois gouvernent et non les
hommes, il faut que les dpartements lgislatif, excutif et judiciaire
soient totalement spars. Il n'a cess de le rpter  une assemble
dont la majorit n'tait convaincue que d'une chose,  savoir que son
droit et son devoir taient de ramasser en elle le plus de pouvoirs
possibles. Il a t persuad que la libert politique n'est jamais que
l'effet d'un quilibre entre les forces sociales; et entre une royaut
qui voulait rester tout et une assemble qui voulait tout devenir,
voyant le danger gal, puisqu'il tait prcisment le mme, dans
l'ancien despotisme et dans le nouveau, il s'est efforc d'tablir un
quilibre et une rpartition rgulire de puissances.

Et il a sembl mme se dfier beaucoup plus de la souverainet menaante
de l'assemble que de la souverainet cherchant encore  se maintenir du
pouvoir personnel, parce que, d'un oeil assur, il avait du premier coup
mesur la profondeur de la dchance de celui-ci et la force d'ascension
et d'invasion de celle-l.

Il n'a t bien compris ni de la cour ni de l'Assemble. Admir plus que
suivi par l'Assemble constituante;  la fois craint, dsir et
mpris de la cour, forc par le dsordre de sa fortune d'accepter les
subventions du gouvernement, ce qui ruinait son autorit et donnait 
ses patriotiques desseins un air de vulgaire conspiration, il mourut
fort  propos, au moment o toute sa gloire comme aussi tous ses projets
allaient s'crouler d'un seul coup, et o, sans doute, au lieu d'une
mort encore triomphale, il et subi une fin tragique et, ce qui est pis,
ignominieuse.

A supposer qu'il et vcu, et et russi  sauver une partie de son
influence, aurait-il, en restant fidle  sa pense gnrale, agrandi,
largi et complt son plan? Car il faut reconnatre que, si juste qu'il
ft, ce plan ne laissait pas d'tre troit. Mirabeau est un grand lve
de Montesquieu, un peu gt, quoi qu'il en et, par Rousseau et par le
Donjon de Vincennes. Il a vu que la libert politique tait dans un
quilibre social, et cet quilibre dans la sparation des pouvoirs; il a
vu qu'il y avait deux formes du despotisme, dont l'une tait le pouvoir
personnel unique, l'autre l'unique pouvoir lgislatif; et voil certes
de grandes vues. Mais vouloir quilibrer la royaut et l'Assemble
nationale seulement l'une par l'autre, limiter le roi par l'Assemble,
et l'Assemble par le roi: voil peut-tre, encore que meilleur que l'un
ou l'autre absolutisme, qui tait vain et illusoire. De ces deux forces,
seules maintenues l'une en face de l'autre, l'une certainement devait
dvorer l'autre, jusqu' ce que la survivante se dchirant elle-mme, la
premire fint par reparatre, ce que, du reste, il a prvu. Deux forces
sociales, seulement, ce n'est pas l'quilibre, c'est le conflit. Ce
qu'il faut, c'est des forces sociales multiples se limitant et se
contrebalanant par l'union, selon les circonstances, de deux contre une
ou de trois contre deux. Ce qu'il fallait, par exemple, en 1789, c'tait
que, selon les cas, le roi put s'appuyer, ou l'Assemble, sur quelque
chose.

Mirabeau a vu cela encore, il est vrai, et de toute sa correspondance
secrte avec la cour ressort presque uniquement cette ide: crer dans
la nation une opinion puissante et trs prcise,  la fois royaliste et
librale, qui ne permette ni  l'Assemble de dvorer le roi, ni au roi
d'annihiler l'Assemble. Voil la troisime force sociale que Mirabeau
avait rve pour complter l'quilibre. Mais une force d'opinion est
trop mobile, ployable, changeante et comme fugitive, pour tre ou un
rempart ou un soutien, et au prix d'normes efforts, on n'et pas chang
sensiblement la situation. C'taient des corps constitus qu'il fallait
avoir, chacun avec son autonomie relative et sa part de force, pour
qu'il y et dans la France politique de vritables points de rsistance
ou d'action.--Par exemple, la vraie sparation des pouvoirs et exist,
et, comme consquence dans les faits, jamais le roi n'aurait pu tre ni
emprisonn ni mis  mort, si une constitution judiciaire vigoureuse et
t tablie, et si c'et t une loi constitutionnelle que jamais le roi
ne pt tre jug que par des juges.--Par exemple encore, tant donn
qu'il existait un clerg et une noblesse constitus  l'tat de corps
sociaux encore trs puissants, qu'on appauvrisse l'un, et qu'on
dmunisse l'autre de privilges abusifs pour le bien de l'Etat, cela est
lgitime; mais qu'on noie l'une dans la masse des citoyens et l'autre
dans la foule des fonctionnaires, cela n'est point trs politique.
Au simple point de vue de l'quilibre, et sans aller plus loin, et
simplement _pour qu'il n'y et pas quelqu'un de trop fort_, il tait
habile de constituer, ou plutt de maintenir, noblesse et clerg en
corps de l'Etat dans une chambre haute, qui pt limiter ou enrayer la
chambre populaire.

Ces ides sont naturelles, et  un lve de Montesquieu, trs
familires. Pourquoi Mirabeau ne les a-t-il point dans l'esprit?
Pourquoi oublie-t-il ces corps intermdiaires, comme dit Montesquieu,
qui sont la sauvegarde de la scurit et de la libert d'un peuple,
parce qu'ils empchent qui que ce soit d'tre trop grand? Il craint que
l'Assemble unique ne soit trop forte: pourquoi la laisse-t-il unique?
Il craint l'immaturit et la prcipitation: pourquoi ne songe-t-il
pas aux freins? Il songe  des limites: pourquoi est-ce aux forces
elles-mmes qu'il s'agit de limiter qu'il demande de se les imposer?
Pourquoi est-ce au roi qu'il dit: restreignez vous, et  l'Assemble
qu'il dit: limitez-vous; et quel succs espre-t-il?

Pourquoi? Il faut bien le savoir, et bien s'expliquer, dirai-je le point
faible, du moins le point trs susceptible et trs sensible de Mirabeau.
Mirabeau a horreur du despotisme; mais il a surtout horreur de
l'aristocratie, et tout ce qui ressemble  l'aristocratie lui fait peur.
Il a lu Rousseau, et surtout il a t  Vincennes sur lettre de cachet
obtenue par son pre, et, encore, il a t exclu de l'assemble de la
noblesse de Provence par les hommes de sa caste; et il est l'ennemi
irrconciliable de toute aristocratie, de toute oligarchie, comme il
aime  dire. Trs fier personnellement de ses quatre cents ans de
noblesse prouve, et ne dtestant pas dire: L'amiral de Coligny, qui
par parenthse tait mon cousin..., il a une dfiance excessive 
l'endroit de tout gouvernement si peu que ce soit aristocratique. Il ne
peut aimer ni les Parlements, ni le clerg indpendant, ni les Chambres
hautes; tout cela a une odeur trs suspecte d'aristocratie.--Remarquez
bien que s'il craint tant l'Assemble unique souveraine, c'est comme
libral, soit, mais c'est aussi comme antiaristocrate, et c'est plus
encore comme antiaristocrate que comme libral. Revenons sur ses
paroles: ... La nation doit tre jalouse de modrer, d'assujettir  des
formes svres le Corps lgislatif, et de prmunir sa propre libert
contre les atteintes et la dgnration d'un tel pouvoir: _car, il ne
faut pas l'oublier, l'Assemble nationale n'est pas la nation, et
toute assemble particulire porte avec elle des germes
d'aristocratie_[103].--L'Assemble gouvernant c'est pour lui, et non
sans raison, un Snat de Venise ou de Rome, et voil pourquoi il veut
qu' ct d'elle et au-dessus, le roi gouverne aussi, ou plutt qu'elle
lgifre, et qu'il gouverne.

[Note 103: Trois mois auparavant il disait dj: Rien de plus
terrible que l'aristocratie souveraine de six cents personnes qui
demain pourraient se rendre inamovibles, aprs-demain hrditaires, et
finiraient, comme toutes les aristocraties, par tout envahir.]

Au fond, dit Proudhon quelque part, et prcisment  propos de
Mirabeau, _le roi rgne et ne gouverne pas_ est une formule
aristocratique. Voil la clef de la politique de Mirabeau. Il ne veut
pas prcisment un roi gouvernant, ce serait trop dire, il veut un roi
conservateur, un roi qui soit un frein et un modrateur, un roi _Veto_.
Il voit en lui comme un reprsentant permanent et continu des intrts
gnraux de la nation, et qui doit avoir la force de les faire
respecter. Il l'imagine (et relisez le discours sur le _Veto_, qui est
toute une constitution), vous verrez si ce n'est pas exact, comme
un tribun du peuple, hrditaire et perptuel. Le fond de la pense
politique de Mirabeau c'est une _Dmocratie royale_, comme il n'a pas
dit, je crois, mais comme on a beaucoup dit de son temps. Un peuple
libre, une assemble qui le reprsente pour faire la loi, un roi qui le
reprsente pour empcher qu'il soit asservi par cette assemble, et ce
roi trs solidement muni d'armes, du moins dfensives, contre cette
assemble, et cette assemble assez fortement tenue en dfiance, comme
toujours suspecte de vouloir ou de pouvoir constituer un gouvernement
aristocratique, et trs svrement contenue dans son rle de corps
lgislatif: voil son systme.

Et voil pourquoi, d'un ct il a un vif penchant pour le monarque, de
l'autre des faiblesses qui au premier regard semblent singulires pour
le peuple. Il a eu des mots aussi malheureux que celui de Barnave, et 
propos de l'assassinat de Berthier et de Foulon, et  propos du pillage
de l'htel de Castries. Soin de sa popularit et application 
rester toujours, aux yeux de la multitude, le Marius des lections
provenales, je ne l'ignore pas; mais vritable aussi et sincre
sympathie, intellectuelle au moins, pour le peuple, application d'une
thorie d'ensemble qui est bien la sienne, et o le peuple a une trs
grande place. Ainsi ce n'est pas seulement par libralisme qu'il est
dfiant  l'gard du corps lgislatif, c'est par antiaristocratisme,
mais son antiaristocratisme l'empche de donner au corps lgislatif les
freins et d'apporter au pouvoir lgislatif les tempraments qui seraient
ncessaires et seuls efficaces. Il est rest dans cette antinomie, qu'il
n'a pas essay de rsoudre, que peut-tre il n'a pas vue tout entire.
Je suis certain qu'il l'a souponne, et qu'un moment au moins il a d
se dire que le libralisme est essentiellement aristocratique, sous
peine de n'tre qu'un bon sentiment, mais qu'il a recul devant les
consquences d'une pareille ide, essentiellement dsagrable  son
temprament,  ses penchants et  ses rancunes.--Et il a essay de ce
systme, sduisant du reste, et qui mme peut quelque temps russir,
mais extrmement instable et trbuchant, d'un roi en face d'une
Convention, avec la popularit de l'un, ou de l'autre, pour servir de
contrepoids.

Tel qu'il tait, remarquez que ce systme tait beaucoup plus rflchi
et beaucoup plus savant que ceux du cot gauche et du ct droit de
l'Assemble, ct droit ne rvant que le maintien du pur pouvoir
personnel, cot gauche ne voulant que la souverainet pure et simple
de l'Assemble, tous les deux foncirement et galement despotistes.
Mirabeau ne trouvait peut-tre pas le frein  imposer  l'Assemble,
mais du moins lui disait-il de se refrner; du moins lui a-t-il sans
cesse recommand une constitution o le pouvoir lgislatif et le pouvoir
excutif fussent trs fermement, trs nettement, trs judicieusement
spars.--Remarquez encore, pour achever de le juger avec quit, que
ce qu'il faisait l tait tout ce qu'il pouvait faire. Dj suspect 
l'Assemble et souvent considr par elle comme trop royaliste, il ne
pouvait, sans perdre toute influence, se montrer parlementaire et
aristocrate. Le dogme de l'poque tait dj l'galit. Le respect, et
mme l'amour du roi restait encore; en profiter de manire  maintenir
au roi une autorit suffisante pour que tous les pouvoirs ne fussent pas
ramasss dans les mmes mains tait, peut-tre, tout ce que l'on pouvait
tenter.

Somme toute, Mirabeau est un grand homme d'Etat, puisqu'il savait
admirablement prvoir, et c'est un grand libral, un homme qui a bien
entendu les conditions essentielles de la libert, et qui a fait 
peu prs ce qu'il a pu pour l'tablir. Il a la vue longue, assure et
distincte; il a vu  l'avance la Convention et l'Empire, ce qui est
beau, et n'a pas cess de les voir et de diriger sa pense politique
selon les avertissements que ce double pressentiment lui donnait, ce qui
est beaucoup plus beau encore. C'est minemment un esprit historique, un
de ces esprits en qui l'histoire passe, l'histoire actuelle, et un
peu, par suite, l'histoire  venir vivent fortement, se dessinent
vigoureusement en leurs grandes lignes, et s'imposent constamment au
travail intellectuel.

Cela revient  dire que c'est un esprit politique comme il y en a trs
rarement parmi les hommes. A le lire on se sent en commerce avec une
haute raison et une spacieuse et facile intelligence.

Une certaine impression, que je suis un peu embarrass  dfinir, ne
laisse pas d'tre fcheuse. Il y a une certaine scheresse d'me dans
tout cela. Sous la magnifique ampleur et le beau dveloppement de
la forme, on sent de purs raisonnements, trs froids, une sorte de
mcanique intellectuelle, roide et subtile, et toujours glace. Jamais,
presque, on ne sent le coeur de l'crivain ou de l'orateur chauff par
un grand sentiment dont l'motion contagieuse se communique  nous. Ni
son royalisme n'est du dvouement, ni son dmocratisme n'est amour,
sympathie ou piti. L'motion patriotique elle-mme est rare et faible.
Certes ce grand tribun n'a rien d'un aptre. Otez l'clat oratoire, et
cette chaleur, intellectuelle pour ainsi dire, que Buffon a trs bien
dfinie et qui vient du plaisir que donne le travail facile et abondant
de la pense, vous tes en face d'un Sieys, plus souple, il est vrai,
plus ingnieux et plus savant. Mirabeau, quand il n'est pas amoureux,
est un pur esprit. Si peu aristocrate par son systme, il l'est bien,
quoi qu'il en ait et dans le sens dfavorable du mot, par une certaine
froideur hautaine, un manque d'expansion, un manque de cordialit. Il
n'est lve de Rousseau que pour le style. Pour le reste il est bien du
XVIIIe sicle d'en de de Rousseau, du sicle purement intellectuel et
presque exclusivement crbral. Au fond ce n'tait ni un grand patriote,
ni un de ces grands hommes de parti ou de secte qui mettent de
la religion dans leurs ides; c'tait un grand ambitieux trs
intelligent.--Haute raison, du reste, grand bon sens, grand savoir
et forte logique, ce qui sufft  faire un des plus grands hommes
politiques que l'histoire ait montrs.



III

L'ORATEUR

Il est inutile de rpter que Mirabeau est un trs grand orateur. Il
l'tait de nature et comme de temprament. Sa phrase, mme familire
et confidentielle, est ample, quilibre et nombreuse. Il a le style
priodique en crivant au lieutenant de police ou  Sophie; il l'a en
traitant la question des eaux, comme en crivant  Frdric-Guillaume ou
aux Bataves. Il y a mme un ton et une allure plus dclamatoires dans
ce qu'il a crit que dans ce qu'il a dit  la tribune. Nisard remarque
qu'il est crivain comme on est orateur, et que l'crivain chez lui
est l'orateur empch, comprim, qui se soulage par les critures.
Cela est juste  la condition qu'on ajoute qu'il est orateur plus
encore, orateur plus abondant, plus priodique, plus largement pandu
quand il crit que quand il parle, et dans le _Courrier de Provence_,
par exemple, que dans le discours sur la sanction royale; et c'est
plutt l'crivain orateur plus contenu, plus serr et plus press qu'il
apporte  la tribune, que ce n'est l'orateur empch et comprim qui
s'essaie dans ses crits.--Il a appris  crire dans Diderot et dans
Rousseau, ou plutt, familier et assidu lecteur des crivains 
temprament oratoire, il n'a pas appris  crire, mais il a _parl_,
avec l'abondance de Diderot, et sans le souci du style de Rousseau,
une multitude de pamphlets, de factums, de traits et de lettres; puis
abordant la tribune, il a _parl_, mais avec plus de retenue et de
circonspection, des discours, amples encore, mais svrement ordonns,
surveills, et marchant plus ferme et plus vite au but.

Son dfaut, comme il est celui de presque tous les orateurs, est le
manque de varit. Le ton est presque toujours le mme, la phrase,
presque toujours, se droule du mme mouvement majestueux et imposant.
Il a un peu de cette loquence continue dont parle Pascal. Ici encore
ses discours valent mieux que ses crits, parce que quand il parlait, il
tait interrompu, et chez lui la rplique, presque toujours heureuse,
et toujours puissante, est comme une brusque saillie qui relve le
discours, ou comme un cri vigoureux qui change et hausse le ton.--Ses
dbuts sont lents, embarrasss et dclamatoires, et, chose  remarquer,
il en est de mme sur ce point dans ses lettres et dans ses discours.
Ses lettres commencent presque toutes par une srie d'exclamations assez
froides dans le got de la _Nouvelle Hlose_, et,  la premire page,
sonnent le creux. La vritable chaleur arrive ensuite. Ses discours,
souvent du moins, commencent par un exorde un peu pompeux, qui semble
trop prpar et trop crit; la vigueur d'argumentation, la dialectique
serre et puissante, et une sorte de plain pied avec l'auditeur, ou de
contact sensible avec l'homme  convaincre ou  rduire, paraissent plus
tard; et alors plus de dclamation, plus de pompe, plus d'appareil,
et quelque chose de vraiment vivant dans la souplesse robuste des
raisonnements, qui sans hte, mais sans arrt, ni langueur, enlacent,
serrent, psent, redoublent, et font tout ployer.--Il est  peine besoin
de noter les incorrections, les nologismes un peu bizarres quelquefois,
et qui taient inutiles, mais que Mirabeau semble aimer. La langue est
plus pure, chez tel autre orateur, chez Barnave, par exemple; il n'en
est aucun chez qui elle soit plus pleine, plus vigoureuse et plus
solide. Et, encore que priodique, remarquez qu'elle a une certaine
nudit saine qui rappelle l'loquence grecque. C'est qu'elle, n'est
presque jamais mtaphorique. L'abus des images, qui sera si sensible
chez les orateurs qui suivront, est inconnu de Mirabeau. L'abus aussi
des citations anciennes et des allusions  l'antiquit est un genre de
dclamation dont Mirabeau n'use nullement. Tout cela donne aux discours
de Mirabeau, et mme  quelques-uns de ses crits, malgr l'abondance
des mots, la multiplicit des synonymes, et, en gnral, une certaine
surcharge, le caractre de choses classiques, et une beaut durable
sur laquelle le temps n'a eu que peu de prise et a peu fait sentir son
effet.



IV

Mirabeau a t malgr ses moeurs, malgr ses fautes, malgr le scandale
et la sottise de ses ngociations financires, qu'il ne faut pas
chercher  attnuer, un grand homme d'tat, un grand philosophe
politique, et presque un grand citoyen. On ne peut s'empcher de
songer, quoiqu'il ait t bien servi par l'opportunit pour lui de la
rvolution, et par l'opportunit de sa mort, qu'il aurait pu jouer un
plus grand rle encore, et plus utile, en un autre temps Notez bien
qu'au sien, il a eu un clat incomparable, mais n'a servi  rien. Il a
rgn plus que gouvern dans l'Assemble nationale; et aprs lui, il
n'est pas une parcelle de son systme politique qui ait t sauve.
Faites-le vivre au contraire en 1750 ou en 1816: son oeuvre est plus
grande, son sillon est plus profond et plus fcond.--En 1750 il eut t
un philosophe politique aussi instruit, aussi pntrant et plus assur
et dcisif que Montesquieu, et il et balanc sans doute l'influence de
Rousseau, tant plus comptent en choses politiques que Rousseau, et
aussi grand orateur. Il et t le grand thoricien politique du XVIIIe
sicle.--En 1816 ou en 1830, il aurait t ce qu'il a particulirement
rv de devenir, un grand ministre, le ministre d'tat d'une monarchie
constitutionnelle et parlementaire, puissant  la cour par son ascendant
personnel, puissant  l'Assemble par sa parole, et populaire, ou tout
au moins, soulev, de temps  autre, par de grandes et subites mares
de popularit, parce qu'il est du temprament des Mirabeau d'tre
alternativement adors et excrs de la foule.--Cette destine, qu'il
a cru saisir, lui a manqu, et je ne dis point parce qu'il est mort
prmaturment, car il allait sombrer comme homme politique au moment o
il a succomb  la maladie, mais parce que la rvolution ne pouvait ni
tre contenue par qui que ce ft, ni supporter un grand esprit pondr
et un politique de grandes vues.--Personne, malgr les apparences, n'a
plus manqu son moment que Mirabeau. Il mritait de gouverner la France,
et la France presque jusqu' sa fin n'a pas su prcisment si elle
devait le prendre tout  fait au srieux; il mritait de parler 
l'Europe au nom de la France, et l'Europe ne l'a vu que comme diplomate
secret de quatrime ordre et d'air interlope  Berlin, et comme crivain
 la journe ou  la lche chez les libraires de Hollande. Un roi absolu
l'aurait trs probablement dcouvert, choisi et gard, comme un Colbert
ou un Louvois, ou accept, subi et gard, comme un Richelieu; sous un
roi constitutionnel, il serait certainement parvenu trs vite au premier
rang par les lections et les assembles. Il est arriv juste au moment
o il ne pouvait jouer qu'un rle horriblement difficile, et mal compris
et suspect, quoique clatant, et o il ne lui aurait servi  rien de
vivre davantage.--La gloire littraire n'est pas une compensation
suffisante pour de tels hommes; elle peut leur tre une consolation.
Cette consolation, Mirabeau mourant a pu pleinement en goter la saveur
flatteuse, dcevante encore pour un ambitieux de sa taille, et un peu
amre.



ANDR CHNIER



I

L'HELLNE

Aux premiers abords, et  un premier point de vue (qui peut-tre est le
vrai, et o nous finirons peut-tre par nous arrter), Andr Chnier
apparat dans le XVIIIe sicle comme un isol. Il constitue comme un
_cas_ extraordinaire, et qui tonne. C'est un pote dans un sicle de
prose, un ancien dans un sicle o les anciens ont cess d'inspirer
la littrature, un grec dans un temps o l'on est aussi loign que
possible de ces sources antiques de l'art europen.

Est-ce un prcurseur? Est-ce un retardataire? A coup sr c'est un
fourvoy dans son sicle. On dirait un homme de la Pliade n en retard.
Autour de lui on gote les anciens, sans doute, mais avec ce sentiment
du progrs et cette certitude de supriorit qui fait de l'approbation
une manire d'acquiescement et de la complaisance une forme de mpris
intelligent. On les gote en les corrigeant, et en montrant par
l'exemple des modernes de quels chefs-d'oeuvre ils taient les premires
bauches, et quels merveilleux artistes ils devaient devenir dans les
derniers de leurs disciples.

Chnier les gote navement et cordialement, par un retour  eux, nom
par un retour sur lui-mme. Il est possd de leur charme avec cette
passion dont taient pleins les hommes du XVIe sicle  la premire
dcouverte du monde ancien. Son got, trs vif, trop peu remarqu, pour
les crivains du XVIe sicle franais, complte cette analogie. On voit
bien qu'il se sent de leur famille. Il aime Rabelais. Il aime Montaigne.
A la vrit il n'aime pas Ronsard, parce que son got est plus pur que
celui de Ronsard. Comme il gote l'antiquit sans effort, la trace de
l'effort, de la violence dans l'admiration, dans la prise de possession
et dans le rapt de l'antiquit, qui est le propre de Ronsard, lui
dplat, sans doute, et l'effarouche. Mais s'il et connu Joachim du
Bellay,  coup sr il l'et, aim, et certes il lui ressemble par
beaucoup de traits. Revenir  l'inspiration antique sans avoir rien du
mauvais got de la Pliade, c'tait recommencer Malherbe avec moins de
scheresse, de rigueur, de pdantisme, et d'instincts belliqueux et
proscripteurs; et en effet il tudie Malherbe, l'annote et le commente.
presque avec amour, avec respect, avec gratitude, et avec discernement.
Un homme de la Pliade _averti_, discret, judicieux, d'humeur aimable,
et homme du monde plus qu'homme du collge, voil Andr Chnier.

Ajoutez un homme de la Pliade qui serait plus grec que latin. Une des
erreurs de notre seizime sicle, qui savait du reste aussi bien la
Grce que Rome, a t d'imiter les Romains plus que les Grecs, et,
nonobstant la _Dfense et illustration_, de piller plutt le Capitole
que le Temple de Delphes. Chnier est grec plus profondment, plus
intimement. S'il est latin, et beaucoup trop, dans ses _Elgies_, il
n'est que grec dans ses _Idylles_, dans ses fragments piques, qui sont
ses vrais titres de gloire. Homre, Thocrite, Callimaque Bion, et
l'Anthologie, voil ses vrais matres, sans cesse relus, sans cesse
mdits, transforms en substance de son esprit. Il est du pays, comme
disait Voltaire de Dacier, et il a vcu au bord de la mer o a roul
Myrto.

Quelque chose lui en chappe, et prcisment comme aux hommes de la
Pliade, le haut sentiment philosophique et religieux, le sens du
mystre, qu' leur manire ont eu les Grecs, comme tous les hommes qui
ont t capables de mditation, et que les Grecs ont connu beaucoup
plus, mme, que les Latins. On ne trouvera pas dans Chnier un cho de
Platon, qu'on peut trouver, avec un peu de complaisance, dans Joachim
du Bellay, qu'on trouvera, du premier coup et sans chercher, dans
Lamartine. C'est bien pour cela, remarquez-le, que Chnier s'inspire peu
des tragiques athniens, dpositaires et interprtes, si souvent, du
sentiment religieux grec, et qui ont, si souvent, mdit sur le secret
obscur et effrayant de la destine humaine. C'est la Grce pittoresque,
la Grce des beaux rivages, des belles collines, des groupes gracieux
autour d'une source, des thories harmonieuses le long de la mer
retentissante, des choeurs dansants sur la montagne blanche, dans le
ciel bleu, qui ravit son esprit, lger comme l'air lger des Cyclades.

Son horreur pour les potes du Nord vient de l. Il dteste ces artistes
tristes comme leur ciel toujours ceint de nuages, sombres et pesants
comme leur air nbuleux, et enfls comme la mer de leurs rivages.
Fuyons de toutes nos forces la pesante ivresse

  De ce faux et bruyant Permesse
  Que du Nord nbuleux boivent les durs chanteurs;

et ne respirons que les senteurs fines et dlicates, l'odeur de bruyre
et de thym qui vient, dans un murmure de flte, des pentes de l'Hymette
ou des ravins de Sicile.

Et, en effet, il a l'air, le got et le parfum de la Grce. Plus que
tout autre pote franais, il atteint, quelquefois, la largeur et la
simplicit homrique, comme dans l'_Aveugle_, et (un peu moins) dans le
_Mendiant_; et aussi la grce plus molle et plus pare, bien sduisante
encore, des alexandrins, comme dans la _Jeune Tarentine_; et surtout, ce
qui plus que toute chose a t le propre des Grecs, et des Latins qui
ont su les imiter, la ligne nette, souple et sobre, admirablement pure,
dlie et lgante du bas-relief. Il parle de _quadro_, souvent, en
songeant  ce qu'il fait, ou veut faire, de petits tableaux restreints,
dlicats, bien composs et fins. C'est plutt de frises qu'il devrait
parler, de groupes lgers, sans profondeur, sans vigoureux relief, sans
musculatures fortement accuses, sans expression de passions vives
et puissantes, mais d'un dessin net, d'une prcision lgante, d'un
mouvement ais et noble, s'enlevant lgrement et glissant avec grce
sur la blancheur et la finesse polie d'un marbre pur.

C'est proprement l son domaine, son originalit, son don secret, sa
faon de voir les choses qui n'est  aucun degr celle des autres, le
sentiment de beaut qu'il apporte avec lui, que ses prdcesseurs du
XVIe sicle n'ont eu qu' moiti et par accident, et qu'il transmettra 
d'autres.

C'est bien par l qu'au XVIIIe sicle, et il en et t presque de
mme au XVIIe, il est isol. Le sens du sobre, du discret, et de
l'harmonieux, et du pittoresque, et surtout du sculptural, oh! que
voil bien ce que n'avaient pas ces polmistes, ces pamphltaires, ces
idologues, et ces potes de salon, et ces romanciers d'alcve, et ces
experts en sensibilit bourgeoise du XVIIIe sicle! Ce qu'il faut se
figurer pour bien comprendre, c'est Fontenelle, Montesquieu, Crbillon
pre ou fils, Voltaire, Marivaux, Diderot surtout, Rousseau lui-mme, et
je parle de celui qui fut pote, non point, par consquent, de celui qui
a fait des vers, face  face avec l'_Aveugle_, la _Jeune Tarentine_,
ou l'_Oaristys_. Il faudrait remonter, pour trouver qui le comprt;
remonter jusqu' Racine et La Fontaine, et, par del, jusqu'
Ronsard, qui et reconnu et salu, tout en la trouvant trop nue, et
insuffisamment fastueuse, la douce muse thienne.

Aussi notez bien que cet isolement, il le sentait. Encore qu'il voult
rester longtemps indit, il publiait, de temps en temps, quelques vers.
Lesquels? Les idylles antiques jamais. Les lgies voluptueuses, non pas
tout  fait; mais dj un peu. Il les montrait  ses amis, aux bons du
Pange, aux bons Trudaine. Mais ce qu'il donnait au public, peut-tre,
hlas! le trouvant bon,  coup sr le sentant dans le got des
contemporains, c'tait le _Serment du jeu de Paume_ et les _Suisses de
Chteauvieux_; et par cela seul qu'il songeait au public en crivant ces
pomes, les pires dfauts du temps en toute leur lamentable perfection,
nous le verrons assez, s'y talaient avec confiance. Seul dans sa
chambre, entour de ses chers livres grecs et latins, ne songeant qu'
satisfaire son intime penchant, il laissait la belle source grecque se
frayer murmurante un oblique sentier et chanter dlicieusement  ses
oreilles.

Et pourtant disons bien tout, au risque de sembler nous contredire.
Chnier est seul de sa valeur, de sa fine essence, de son sentiment
dlicat et sr des choses grecques et de la beaut antique; mais isol,
c'est aussi trop dire. Il y a, en cette fin du XVIIIe sicle, une
vritable petite renaissance des tudes antiques, qui, certes, n'a pas
cr Chnier mais dont Chnier a profit. On venait de retrouver Pompi,
et les esprits, non pas tous, recommenaient  se tourner de ce ct-l.
Les _Analecta_ de Brunck venaient de paratre, dont Chnier, qui connut
Brunck personnellement, faisait son livre de chevet. Winckelmann, que
Chnier a pu lire dans la traduction de Huber, donnait aux tudes sur
l'art antique une forte impulsion, et communiquait son vif, un peu
indiscret, mais salutaire enthousiasme. Et c'tait les voyageurs en
Grce, Choiseul-Gouffier, Guys, ami de Mme de Chnier, avec qui Chnier
s'est entretenu souvent, qui rapportaient de la terre sacre des
impressions et des souvenirs. Et,  l'cart, au milieu de ses mdailles,
de ses livres, et de ses dix mille fiches, le patient Barthlmy mettait
la Grce en mosaque par petits morceaux numrots.--C'tait tout un
petit monde grec, trs passionn, trs pris, un peu inaperu en son
temps, et de petit bruit dans la grande rumeur, mais qui faisait son
oeuvre, reprise et agrandie plus tard. Chnier a parfaitement connu
cette socit de grands travailleurs et de demi-artistes, et a
parfaitement entendu ce petit bruit-l. Son originalit,  lui pote, a
t d'aller de ce ct, o semblait tre seulement un atelier d'rudits
et un cabinet de mdaillistes, et d'y voir et d'y sentir une vraie
renaissance, un retour au vrai classique franais, et la tradition
renoue.

Il l'a renoue lui-mme trs fortement, moins par les imitations et
traductions proprement dites que par l'air et le ton vrai. Ce serait une
sottise ou une plaisanterie de vouloir retrouver toute la Grce dans
Andr Chnier, et il y a toute une partie de l'art grec, et qui n'est
pas la moins grande, o il n'est nullement entr, mais il a eu en toute
perfection le sens de l'pique, et de l'idyllique des Hellnes, le sens
d'Homre, de Callimaque et de Thocrite. Il a compris la Grce comme
un Romain trs intelligent des choses grecques la comprenait, comme
l'entendaient un Catulle, un Horace, un Tibulle, un Properce, et, 
dessein, tout en le nommant, j'vite un peu d'ajouter Virgile. Il a
touch  Chio,  Alexandrie et  la Sicile, et s'est comme promen
autour d'Athnes,  quelque distance, sans y entrer. Encore
pratique-t-il Aristophane, et le gote, et l'imite souvent. Prcisment,
c'est qu'Aristophane, avec tant de dons, si divers, de gnie potique,
Aristophane grand humoriste, grand fantaisiste, grand lyrique, idyllique
charmant  la rencontre, ne connat pas ou ne saurait atteindre la
grande posie philosophique et religieuse, les hauts et purs sommets
de l'imagination humaine; et Chnier pouvait entrer en commerce avec
Aristophane. Ce n'tait pas le sol attique qui lui tait interdit; mais
c'tait du moins le cap Sunium.

Tel il a t, extrmement original en son temps, sinon par sa facult
cratrice, du moins par son got, par son tour d'esprit, par la
direction de ses recherches et par le choix de son imitation. Imitateur,
soit, mais qui imitait ce dont personne, sauf les voyageurs et les
savants, ne se souciait.

Et maintenant, comme personne n'est un, et comme personne n'est vraiment
original, un autre Chnier nous attire, qui, lui, fut tout  fait de son
temps, et peut-tre trop.



II

CHNIER FRANAIS DU XVIIIe SICLE

Chnier est n  Constantinople, mais il a t lev en France et a
pass sa jeunesse  Paris de 1780  1791; sa mre est ne grecque, mais
c'est une Parisienne qui prside un salon littraire o trne Lebrun.
C'est beaucoup que Chnier, mort si jeune, ait entrevu et mme embrass
un autre horizon que celui de l'_Almanach des muses_; mais qu'il et
chapp  l'influence de ce qu'on appelait en 1780 la posie franaise,
ce serait chose prodigieuse, et  la vrit il n'y a pas chapp.--Un
homme crit trois pages dans sa matine, l'une pour lui, impression,
sensation, rflexion ou souvenir; l'autre, billet  une belle dame chez
laquelle il a dn la veille et qui se connat en beau style; l'autre,
lettre  un ministre ou conseiller d'tat. Ces trois pages ne se
ressemblent aucunement: l'une a t crite par l'homme, l'autre par
l'homme du monde, et la troisime par l'homme officiel. Il y a dans
Chnier de la posie, de la posie mondaine, et de la posie officielle.

De ces deux dernires la premire est bien mle, souvent bien mauvaise,
et la seconde, frquemment, ne laisse pas d'tre  faire frmir.
C'est le got du temps qui agit, et qu'il inspire parce qu'il faut le
satisfaire. La posie mondaine, la posie lgante de ce temps est
spirituelle, un peu fade et extrmement tourmente. C'est une rhtorique
laborieuse et prilleuse o l'on procde par trouvailles rares et
rencontres extraordinaires d'expressions imprvues ou de syntaxes
surprenantes. Il est beau, quand le sort nous plonge dans l'abme, de
paratre le conqurir: voil du Lebrun. Conqurir un abme: voil une
expression trouve, et que ne trouverait pas le premier venu. Chnier a
ce style. Il dira, mme dans un fragment antique:

  ......et j'tais misrable
  Si vous (car c'tait vous) avant qu'ils m'eussent pris
  N'eussiez arm pour moi les pierres et les cris.

Armer les pierres et les cris, c'est--dire s'armer de pierres et crier
pour se faire craindre, voil tout  fait l'lgance, un peu bien
pnible et torture, de 1780.

Ajoutez-y la fadeur, c'est--dire je ne sais quelle grimace du sentiment
qui en marque la recherche et en trahit la parfaite absence. Un berger
qui dit  une bergre:

  Et devant qui ton sexe est-il fait pour trembler?

est bien un berger de 1780.

Enfin l'abus, je dirai mme l'usage de l'esprit dans les choses de
sentiment, est ce qui jette sur toute posie amoureuse la plus sensible
impression de froideur. Chnier est un amoureux trop spirituel. Faire
parler la lampe de sa matresse infidle, c'est dj un tour trop
ingnieux; mais c'est montrer qu'on n'aime point, et ds lors que
nous importent vos amours, que de lui faire dire, en conclusion: On
m'teignit;

  Je cessai de brler; suis mon exemple: cesse.
  On aime un autre amant, aime une autre matresse.
  Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi,
  Ainsi que pour m'teindre elle a souffl sur moi.

La chute en est jolie, et peut-tre admirable; mais  coup sr elle
n'est pas amoureuse.

Toutes les lgies ne sont pas, certes, crites continment de cette
sorte. Mais l'impression gnrale en est au moins tide. C'est un ambigu
assez curieux, assez adroit aussi, mais quelquefois assez trange, de
l'ardeur sensuelle des Latins, ardeur qui s'excite et s'entrane avec de
trs grands efforts, et des grces un peu mignardes du XVIIIe sicle,
mlange bizarre, quoique assez habilement dissimul, de Lesbie et
de Pompadour.--Voil pourquoi, sans que je veuille entrer ici dans
l'histoire trs obscure des amours d'Andr Chnier, il est si difficile
de savoir  qui s'adressent ces adorations composites et pour qui
fut bti ce temple de Cythre d'architecture hybride. Est-ce  des
courtisanes ou  de grandes dames que parle, ou que songe Chnier? On ne
sait trop, et dans la mme pice le ton de l'homme de cour, et le ton
du Catulle ou du Properce s'entremlent ou s'entre-croisent. Une dame
pourrait dire: Pardon, Monsieur, en ce moment est-ce l'homme du monde
qui parle, ou si c'est le pote latin? Et jamais, sauf peut-tre une
strophe  Fanny, ce n'est le coeur vraiment pris et passionn.

Pour se rendre compte de tout ce qu'il y a l d'agrablement
factice, mais de factice, il faut, aprs une lecture de ces Elgies
franco-romaines, lire notre grand lgiaque Musset, ou Henri Heine;
et je ne dis point Lamartine, parce que je ne veux comparer Chnier
lgiaque qu' ceux qui, sensuels comme lui, ont bien comme lui crit
l'lgie sensuelle, sans la rehausser par un grand sentiment ou un
grand rve, mais en tirant du trouble des sens toute la vraie posie,
anxieuse, douloureuse, tragiquement frmissante, qu'il peut contenir, et
qu'il contient en effet chez ceux qui l'prouvent.

Et je ne cherche pas  viter _la Jeune Captive_. Je reconnais qu'elle
est charmante. Un procd trs heureux, que Chnier a employ plusieurs
fois[104], est ici d'un effet excellent: faire parler le hros principal
du pome avant de l'avoir prsent ou annonc au lecteur. Ailleurs ce
n'est qu'un procd, ici il y a un grand air de vrit, et la scne se
fait toute seule en l'esprit du lecteur. Nous sommes dans une prison;
d'un coin sombre une voix s'lve, murmurante, qui peu  peu se fait
plus distincte; un prisonnier coute, se rapproche, entend, finit par
voir la prisonnire, et pleure avec elle.

[Note 104: _Jeune malade_.--_Jeune Locrienne_.]

Et des traits exquis que je n'ai pas, parce qu'ils sont dans toutes les
mmoires, la sotte pudeur de ne pas rpter: _Je ne veux point mourir
encore!--Je plie et relve ma tte.--L'Illusion fconde habite dans mon
sein.--J'ai les ailes de l'esprance.--Ma bienvenue au jour me rit
dans tous les yeux_; et merveilleusement opposs l'un  l'autre en
demi-chute et en chute de strophe: _Je veux achever mon anne... Je
veux achever ma journe._

Mais _la Jeune Captive_ n'est cependant pas dnue de toute rhtorique,
cette srie d'images trop voisines les unes des autres (l'pi, le
pampre, le printemps, la moisson, la rose  peine ouverte) est un
dveloppement, et un dveloppement qui allait devenir un peu languissant
au moment qu'il s'arrte. Il s'arrte; mais on a eu le temps d'tre
inquiet. Chnier avait dj compos ainsi dans sa pice _ mademoiselle
de Coigny_: Blanche et douce colombe...--Blanche et douce brebis...
Rien de plus dangereux que cette mthode, parce que rien n'est plus
facile. Le lecteur tourne la page, dans la crainte, ou le malicieux
dsir, de voir s'il ne viendra pas un: Blanche et douce gazelle... Le
trait final lui-mme de _la Jeune_ _Captive_ sinon la dpare, du moins
ne va pas sans l'affaiblir. Il n'est pas assez grave; on y voit comme
se dessiner vaguement une rvrence trop correcte et un sourire trop
accompli.

  Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours
  Ceux qui les passeront prs d'elle,

n'est point, si vous voulez, un madrigal, mais il en a bien un peu
le tour et le geste. On n'est pas impunment du sicle de Boufflers.
Lamartine lui-mme, une ou deux fois, et Victor Hugo, se ressentiront
d'y tre ns, ou d'avoir connu des gens qui en taient.

Quant  ses posies _officielles_ et destines  la publication, on
voudrait qu'elles ne fussent pas d'Andr Chnier. L'_Hymne  la France_
est bien d'un colier de Lebrun. C'est un modle du style classique en
honneur au XVIIIe sicle. Il est presque tout en descriptions mesquines,
menues et coquettes, et en priphrases lgantes. C'est l qu'on voit
les canaux qui joignent l'une et l'autre Thty; et les vastes chemins
dpartis en tous lieux; et le pote cherchant un asile obscur o sa
main cultivatrice recueillera les dons d'une terre propice. C'est l
qu'on peut admirer:

  ...Ces rseaux lgers, diaphanes habits,
  O la frache grenade enferme ses rubis.

Aux collectionneurs de priphrases classiques je ne puis me tenir de
signaler, au moins en note, une pice rare. C'est le concierge de
Camille:

  Ma Camille, je viens, j'accours, Je suis chez toi.
  Le gardien de tes murs, ce vieillard qui m'admire,
  M'a vu passer le seuil, et s'est mis  sourire.

Le style par abstraction s'y rencontre aussi avec toute l'nergie et
tout le relief qu'on lui connat:

  J'ai vu dans tes hameaux la plaintive misre,
  La mendicit blme, et douleur amre.

Le _Jeu de Paume_, qui a du souffle, et, quoique trop long et surcharg,
une certaine grandeur de composition, est bien difficile  goter de nos
jours. Il nous faudrait nous faire le tour d'esprit de Casimir Delavigne
pour admettre ces apostrophes multiplies: _O France!...  Raison!...
 soleil!...  jour!...  peuple!... hommes!... Salut, peuple
franais..._; ou cet emploi vraiment indiscret de l'interrogation:

  Aux bords de notre Seine
  Pourquoi ces belliqueux apprts?
  Pourquoi vers notre cit reine,
  Ces camps, ces trangers, ces bataillons franais...?
  De quoi rit ce troupeau?.......

Et l'on souffre encore de tant de souvenirs mythologiques mal accommods
 la description de scnes rvolutionnaires. Rien de plus trange,
je veux dire rien de plus naturel aux yeux des contemporains, que ce
_Tiers-Etat_ compar  Latone _dj presque mre_ courant la terre
pour _mettre au jour les dieux de la lumire_, et dont la salle du Jeu
de Paume _fut la Dlos_.

L'_Hymne sur les Suisses de Chteauvieux_ a un dbut loquent et
d'une redoutable ironie; mais voil bientt que la mythologie et
les rminiscences classiques viennent tout refroidir et tout gter,
jusque-l qu'il faut que les Suisses de Collot d'Herbois remplacent
dans le ciel la chevelure de Brnice, parce que les potes chantaient
autrefois la chevelure de Brnice et qu'ils chantent maintenant les
Suisses de Chteauvieux. C'tait le bel air des choses en ce temps-l.
Dans une ode sur le vaisseau _le Vengeur_, le fils de Calliope devait
apparatre, au sommet glac de Rhodope. Rien de plus glac. Mais c'tait
la posie leve, noble, et non familire, telle qu'on la comprenait
autour de Chnier. Il prenait Lebrun pour son matre, et Marie-Joseph
Chnier pour son frre. Mais en vrit, quand il se donnait tant de mal
pour crire dans le grand got, il russissait  se tourner le dos 
lui-mme.



III

CHNIER POTE PHILOSOPHE

Il rvait de trs grandes destines potiques, et de devenir tout
diffrent de ce qu'il tait, et un tel matre pote que tout ce que nous
avons de lui n'et plus pass que pour tudes prliminaires; et ce qu'il
a rv, je ne doute pas qu'il ne l'et accompli. Cet antique tait,
par ses ides, par les penchants les plus imprieux de son esprit, par
une partie au moins, trs considrable, de ses tudes, le plus veill
et le plus hardi des modernes. Il aimait infiniment les sciences et la
philosophie scientifique, avait une doctrine, mal arrte encore, mais
qui se rapprochait du matrialisme, ou plutt du _naturalisme_, adorait
Lucrce, savait Buffon par coeur; et certes nous voil maintenant bien
loin du pur hellne, et en plein courant du XVIIIe sicle.

Il voulait profiter des dcouvertes de la science moderne, et crire en
vers ce pome du monde que Buffon venait d'crire en prose. C'est bien
ici qu'on voit l'influence puissante que Buffon a exerce sur cette
fin de sicle, et autant sur l'esprit littraire que sur l'esprit
scientifique de cette poque. Traduire Buffon en vers a t l'ambition
de trois potes distingus de la fin du XVIIIe sicle, de Fontanes,
de Delille et d'Andr Chnier. Chnier le proclame avec une pleine
sincrit et navet d'admiration:

  Souvent mon vol arm des ailes de Buffon
  Franchit avec Lucrce, au flambeau de Newton,
  La ceinture d'azur sur le globe tendue.....

Dans les plans et projets relatifs  _Herms_ que nous possdons, nous
trouvons des pages entires qui ne sont que des rsums de la gense,
de la gologie, de l'embryologie, et mme de l'anthropologie de
Buffon[105]. Il n'est pas jusqu' cette ide que j'ai signale dans
Buffon, de la constitution forcment aristocratique de l'humanit,
toujours guide par les grands hommes de pense et de savoir, ne pouvant
se passer d'eux, et valant, vivant mme par eux seuls, qui ne dt se
retrouver, magnifiquement illustre, dans l'_Herms_[106]. A cela il et
ajout un peu de Lucrce, pour la partie irrligieuse[107]; car Chnier
tait irrligieux, et _Herms_ l'et t, et ce semble un peu de
Rousseau pour ce qui aurait eu trait  la premire constitution des
socits[108].

[Note 105: Voir dans l'dition Becq de Fouquires, au chant I de
l'_Herms_, les sec. II, III, IV, VI.]

[Note 106: Voir dans l'dition Becq de Fouquires, chant III de
l'_Herms_ sec. I.]

[Note 107: Voir _ibid_. Chant II. sec. XI, XII, XIII, XIV.]

[Note 108: Voir _ibid_. Chant III, sec. I, II.]

Le pome et t beau sans doute, et d'une singulire grandeur. En tout
cas, et, si j'en parle, ce n'est que pour montrer le sens potique,
l'instinct et le flair sr d'Andr Chnier au milieu mme du faux got
dont il n'a pas laiss de recevoir la contagion, ce pome aurait eu cela
de _vrai_, de vivant, de non artificiel, qu'il et rsum la pense du
sicle o il aurait paru, qu'il nous et donn dans un grand tableau la
conception du monde et de l'humanit telle qu'elle tait, plus ou moins
prcise, dans les esprits de ce temps. Or un grand pome est grand pour
beaucoup de raisons diverses, mais d'abord  cette condition-l, et 
cette dfinition rpondent aussi bien l'_Ennide_ que l'_Iliade_ et le
_Paradis Perdu_ que la _Divine Comdie_. Je ne sais donc si l'_Herms_
et t un des grands pomes de l'humanit, mais je vois qu'il en
courait le risque et qu'il en prenait le chemin.

Peut-tre et-il t,  notre got, dcidment trop scientifique et
matrialiste au sens purement littraire du mot. N'oublions pas, car
je crois que nous nous en sommes aperus, que Chnier,  tout prendre,
n'a pas infiniment d'imagination ni beaucoup de sensibilit. Son
imagination a besoin d'aide, du secours d'un beau vers antique; c'est
une belle et trs pure rpercussion. Sa sensibilit est de courte
verve et de sobre effusion. Il aurait donc sans doute, et les quelques
fragments qu'il a crits semblent l'indiquer, dcrit, admirablement
dcrit, car en cette affaire son talent est prodigieux, mais peu anim,
peu chauff et nourri de flamme, ce vaste sujet. Il aurait peu trouv
ces imaginations, ces visions qui transforment, au risque de la
dnaturer un peu, mais qu'importe quand on crit un pome? la vrit
scientifique en ide potique. Un exemple, car ces procds de
potes, ou bien plutt ces trouvailles, se sentent trs bien et ne se
dfinissent gure. Chnier dit dans un fragment de l'_Herms_:

  Je vois l'tre et la vie et leur source inconnue,
  Dans les fleuves d'ther tous les mondes roulants.
  Je poursuis la comte aux crins tincelants,
  Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances;
  Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses...
  En moi leurs doubles lois agissent et respirent;
  Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent;
  Sur moi qui les attire ils psent  leur tour.

Sans doute voil de trs beaux vers,  la fois exacts et d'un trs
vigoureux relief. Mais Musset crit quelque part, et certes dans un
pome indigne de contenir cette page:

  J'aime!--voil le mot que la nature entire
  Crie au vent qui l'emporte,  l'oiseau qui le suit,
  Sombre et dernier soupir que poussera la terre
  Quand elle tombera dans l'ternelle nuit!
  Oh! vous le murmurez dans vos sphres nacres,
  Etoiles du matin, ce mot triste et charmant!
  La plus faible de vous, quand Dieu vous a cres,
  A voulu traverser les plaines thres
  Pour chercher le soleil, son immortel amant;
  Elle s'est lance au sein des nuits profondes;
  Mais un autre l'aimait elle-mme; et les mondes
  Se sont mis en voyage autour du firmament.

Ce don de jeter une me  travers les choses, et de faire d'une loi
physique une pense, un sentiment ou une passion, voil peut-tre ce qui
aurait manqu  Chnier. Le symbolisme peut tre, ou devenir, une manie;
mais encore est-il que Chnier n'en a pas mme t menac.

Cependant c'tait l un beau projet, et dont le seul essai et comme
renouvel Andr Chnier. Il l'et renouvel, je le crois assez; car il
le forait de devenir comme le contraire ou au moins l'inverse de
ce qu'il avait t jusque-l. Ce qu'il y a de trs intressant dans
l'_Invention_, qu'il faut considrer comme la prface de l'_Herms_,
c'est que Chnier, dans ce manifeste littraire, ou dans cette potique,
comme on voudra, conseille, promet et se promet d'tre en art ce qu'il
n'avait nullement t jusque-l, et ce qu'on ne pouvait gure prvoir
qu'il dt, ou seulement qu'il voult devenir.

Se faire ou rester un ancien, latin ou grec, crer et entretenir en soi
une me et un esprit antique, avoir, et facilement et comme spontanment
par l'accoutumance, les sentiments et le tour d'esprit d'un Ionien ou
d'un Sicilien, et non seulement les sentiments, mais les sensations  la
manire antique, voir les choses avec leur couleur, et surtout avec leur
contour, comme les voyait un ancien du sicle de Pricls ou de l'ge
d'Auguste, et entendre, et peut-tre goter de la mme faon, et trouver
la mme forme aux montagnes, le mme bruit au flot, le mme parfum
aux fleurs et la mme saveur au baiser; instinct personnel, atavisme,
ducation, ou tour de force de gnie artificiel, 'avait t le propre
caractre tant du peintre de l'_Aveugle_ que de l'amant de Camille ou
de Fanny.

--Et maintenant ce qu'il recommande, c'est d'tre _inventeur_, avant
toute chose, aux seuls inventeurs la vie tant promise; c'est de ne
plus avoir les seuls anciens pour Nord et pour toile; c'est de ne
plus les ctoyer sans cesse; c'est de ne plus dire et dire cent
fois ce que nous avons lu; c'est de ne pas croire qu'un objet n sur
l'Hlicon a seul de nous charmer pu recevoir le don; et qu'on a tout
dit et que tout est pens; c'est de savoir regarder et comprendre la
Cyble nouvelle qui s'est rvle aux hommes; c'est de puiser une
inspiration nouvelle, et qui, suivant les pas de la science humaine,
pourra tre indfinie, dans le tableau droul devant nous des choses
telles qu'elles sont maintenant, c'est--dire telles que les yeux
modernes ont appris  les voir.

Mais les anciens, qu'en faut-il donc faire?--Ils restent nos matres,
mais les matres de notre forme, non plus de notre pense, et non plus
ni de notre coeur ni de notre esprit, mais de notre plume. Pour cet
usage et ce profit gardons-les soigneusement, et avec amour. Qu'ils nous
apprennent  crire avec nettet, avec force et avec clat, et qu'on
croie bien qu'eux seuls, d'ici  longtemps, peuvent nous donner cet
enseignement et cet exemple. Qu'on les pratique donc, non pour les
contrefaire, mais pour faire, aussi bien qu'eux, autre chose.---Et voil
la nouvelle pense d'Andr Chnier, comme son nouveau dessein, et elle
ressemble  l'ancienne en ce que la proccupation de l'antique y
est encore, mais si bien tourne  un autre but, que c'est toute la
conception d'Andr Chnier qui s'est comme renverse. L'aimable pote
qui jusque-l sur des pensers anciens faisait des vers quelquefois un
peu jeunes, a pour but dsormais et pour maxime:

  Sur des pensers nouveaux faire des vers antiques.

De telle sorte que, comme je l'ai fait prvoir, il y a bien au moins
trois Chniers, l'un antique dans sa pense et dans sa forme; l'autre
contemporain de ses contemporains par sa manire de penser et de sentir,
et celui-l d'une forme un peu incertaine et flottante, quoique encore
soutenu souvent par l'imitation de l'antique; le troisime enfin, qui
voulait natre, et dont nous ne connaissons que les promesses, et qui,
sauf la forme, que du reste il et certainement t forc de modifier
tout en la gardant forte et pure, prtendait bien dpasser le premier et
oublier compltement le second.

Seulement, de ces trois Chniers, le troisime n'est intressant que
comme indication de tendances, et promesses, et dj demi-puissance
de renouvellement; et dans toute tude sur Andr Chnier c'est bien
toujours aux deux autres qu'il en faut revenir.



IV

OEUVRES EN PROSE

Les oeuvres en prose d'Andr Chnier ne dpassent pas la mesure d'un
beau talent ordinaire de polmiste; et tout en faisant honneur au gnie
d'Andr Chnicr en font encore plus  son caractre. Il a brillamment
soutenu de 1789  1793 la cause de l'ordre, de la raison et de la
justice; il a parfaitement mrit l'chafaud, et voila, sans lui faire
beaucoup de tort,  quoi l'on pourrait borner l'apprciation de ses
articles et pamphlets.

Si l'on voulait plus de dtails, je dirais que ce qui frappe en lisant
ces pages, c'est le caractre sain et pur de la langue. Andr Chnier a
quelque chose, on l'a vu, de la dclamation de l'poque rvolutionnaire
dans ses vers officiels et de circonstance. Il n'en a absolument aucune
trace, ce qui surprend, mais agrablement, dans ses articles. Ils sont
crits,  trs peu prs, dans la langue svre et sobre du XVIIe sicle.
Vigoureux du reste, et souvent d'un beau mouvement, ils sentent l'homme
qui deviendrait trs facilement orateur, et qui, dit-on,  ses heures,
l'tait en effet. Elve de Buffon et de Rousseau,  tant de titres, il
l'est aussi de Mirabeau, et la longue phrase priodique (un peu trop
longue peut-tre) s'tale et se droule dans ses brochures, comme dans
les plus courts crits de Mirabeau, avec une ampleur assez imposante.
Rappelez-vous une page de Mirabeau,  peu prs au hasard, car il n'a
pas, et c'est son dfaut, en plus d'un style, et lisez cette page de
Chnier, qui du reste vaut qu'on la lise:

Si les reprsentants du peuple ne sont point interrompus dans l'ouvrage
d'une constitution, et si toute la machine publique s'achemine vers un
bon gouvernement, tous ces faibles inconvnients s'vanouissent bientt
d'eux-mmes par la seule force des choses, et on ne doit point s'en
alarmer; mais si, bien loin d'avoir disparu aprs quelque temps, l'on
voit les germes de haines publiques s'enraciner profondment; si l'on
voit les accusations graves, les imputations atroces se multiplier au
hasard; si l'on voit surtout un faux esprit, de faux principes fermenter
sourdement et presque avec suite dans la plus nombreuse classe de
citoyens; si l'on voit enfin aux mmes instants, dans tous les coins de
l'Empire, des insurrections illgitimes, amenes de la mme manire,
fondes sur les mmes mprises, soutenues par les mmes sophismes;
si l'on voit paratre souvent, et en armes, et dans des occasions
semblables, cette dernire classe du peuple, qui, ne connaissant rien,
n'ayant rien, ne prenant intrt  rien, ne sait que se vendre  qui
veut la payer; alors ces symptmes doivent paratre effrayants.

Ce ton oratoire, trs soutenu, qui tait du reste le ton ordinaire
dont on usait alors toutes les fois qu'on parlait politique, mais qui
seulement chez les hommes de mrite et d'ducation littraire devenait
un style, est, chez Andr Chnier, imposant, lev et de grande allure.
Quelquefois (encore que trs rarement) il touche  la vraie et grande
loquence, et rappelle la dialectique enflamme des _Provinciales_. Ce
qui suit, avec plus de relief, de verdeur et quelque chose de plus dru
dans l'expression, serait une page de Pascal:

Ils dclarent abhorrer ces mots d'ordre, d'union et de paix, parce que,
disent-ils, c'est le langage des hypocrites. Ils ont raison. Il est
vrai, ces mots sont dans la bouche des hypocrites; et ils doivent y
tre, car ils sont dans celle de tous les gens de bien; et l'hypocrisie
ne serait plus dangereuse et ne mriterait pas son nom, si elle n'avait
l'art de ne rpter que les paroles qu'elle a entendues sortir des
lvres de la vertu... C'est ainsi que certains dmagogues se revtent
d'une autorit censoriale et distribuent des brevets de civisme, de la
mme manire que certaines gens dans tous les pays ont dit, disent et
diront que vouloir les soumettre aux lois, c'est attaquer le ciel mme
et tre ennemi de Dieu et de la vertu.

Parfois enfin, mais plus rarement encore, cette puissance un peu diffuse
d'ironie se ramasse en un trait vif et acr et qui part en sifflant. Je
dis que cela est tout  fait rare. En gnral, Chnier n'a pas le trait,
et du reste, ne le cherche pas. Cependant on n'est pas aussi bien dou
que Chnier, et tout fulminant d'honnte colre, et contemporain de
Chamfort, sans trouver quelquefois une pigramme souple, brillante et
aigu. En voici: Il est incontestable que, tout pouvoir manant du
peuple, celui de pendre en mane aussi; mais il est bien affreux que
ce soit le seul qu'il ne veuille pas exercer par reprsentant--Je
reconnais l cet _honneur de corps_, l'ternel apanage de ceux qui
trouvent trop difficile d'avoir un honneur qui soit  eux.--Mais
Chnier a trop peu de ces vives saillies pour un journaliste. Il est
convaincu, vigoureux, lev, loquent, crivain pur, le tout avec un
peu de monotonie. On lira toujours ses oeuvres en prose, parce qu'il a
laiss de beaux vers.



V

L'CRIVAIN

 s'en tenir simplement aux questions de style, Chnier, si peu
inventeur en tout autre chose, est un vritable crateur. Nous ne dirons
plus un mot, bien entendu, ni des posies officielles ni mme des
_Elgies_, o il est trs rare, quoique cela arrive, de trouver une
expression neuve, originale et jaillie de source. Mais il faut tudier,
et de trs prs, le style des _Idylles_ et des fragments piques. Il
est d'une nouveaut et d'une fracheur souvent merveilleuses. Il est la
cration naturelle d'un homme qui a gard dans l'oreille et comme mle
 ses sens la modulation de ces langues anciennes qui taient des
musiques. Le principal mrite de cette langue de Chnier, auquel on
pourrait ramener toutes les autres, c'est en effet la _qualit du son_.
La langue franaise s'assourdissait depuis Racine. Ternie par les
abstractions et les formules, elle tait surtout teinte par les mots
lourds, sourds et secs. L'heureux choix de mots harmonieux, et, plutt
encore, la disposition harmonieuse des mots mlodieux tait chose
oublie et dsapprise. La langue de Rousseau, remarquez-le, est beaucoup
plus _nombreuse_, et _rythme_, que mlodieuse  proprement parler. Elle
ne laisse pas d'avoir, relativement, quelque chose de compact encore et
de trop solide. Les sonorits lgres et cristallines de La Fontaine,
l'air circulant au travers des alexandrins, la note dtache, la phrase
musicale, trop courte encore, mais ayant son dessin trs net et trs
sensible  l'oreille, voil ce qu'en remontant jusqu'au XVIIe sicle, je
cherche avant Chnier sans le pouvoir trouver.

Les vers sont faits pour tre retenus, et pour nous accompagner en
chantant dans notre tte, quand nous allons nous promener. Les vers
latins, les vers grecs ont presque tous cette vertu; les vers franais
ne l'ont pas toujours. Il n'y a que Ronsard, du Bellay, Malherbe,
Racine, La Fontaine, puis Chnier, puis Lamartine, Hugo, Vigny et Musset
qui aient eu le don d'en crire beaucoup de tels. Les vers amis de
la mmoire, comme a dit excellemment Sainte-Beuve, sont seuls, 
proprement parler, des vers, parce que, s'ils sont amis de la mmoire,
c'est qu'ils sont amis de l'oreille.

Chnier avait cette facult potique, qui n'est pas toute la posie, et
tant s'en faut, mais qui en est une partie essentielle,  un degr tout
 fait suprieur et extraordinaire. Grce  elle, il russissait surtout
au morceau descriptif et au fragment pique. Ce sont ses deux talents
indiscutables. Je ne rappelle pas le dbut de l'_Aveugle_, ni la _Jeune
Tarentine_,  tous les gards le chef-d'oeuvre d'Andr Chnier. Mais
dites-vous  haute vois ces quatre vers:

  Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler;
  Sur l'immobile arne il l'admire couler,
  Se courbe, et s'appuyant  la rive penchante,
  Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante.

Et pour ce qui est du talent pique, rappelez-vous cette mort d'Hercule,
que Victor Hugo, dj guid par son instinct pique, saluait avec
admiration en 1819:

  .......Il monte. Sous nos pieds
  Etend du vieux lion la dpouille hroque.
  Et l'oeil au ciel, la main sur sa massue antique,
  Attend sa rcompense et l'heure d'tre un Dieu.
  Le vent souffle et mugit, le bcher tout en feu
  Brille autour du hros, et la flamme rapide
  Porte au palais divin l'me du grand Alcide.

Et voil pourquoi j'ai tant insist sur l'_Herms_, qui n'a pas t
crit. C'est qu'un grand pome scientifique et philosophique sur
l'histoire du monde comporte et rclame surtout le talent descriptif
et le gnie pique, et qu' ces deux titres personne plus que Chnier
n'tait capable de conduire brillamment l'histoire du monde depuis

  L'Ocan ternel o bouillonne la vie.

jusqu' cette conqute du monde par les races civilises, par le gnie
scientifique, que n'meut pas et n'arrte point

  Des derniers Africains le cap noir de temptes.



VI

LE VERSIFICATEUR

On a beaucoup exagr l'invention rythmique d'Andr Chnier, la rforme,
la rvolution rythmique apporte par Andr Chnier dans la versification
franaise. Il tait en cela trs loin du but, je dis de celui-l mme
qu'il cherchait. Il s'essayait; il brisait le rythme uniforme de la
versification de son temps; il ne s'en tait pas encore fait un qui lui
ft personnel. Il n'tait encore qu'un insurg, il n'tait pas encore un
conqurant.

En cela, comme en autre chose, et ce n'tait pas un mauvais chemin,
il remontait  la Pliade, et retrouvait cette libert de coupes que
Ronsard et ses amis, un peu indiscrtement, avaient pratique. Mais
la libert de coupes n'est nullement par elle seule une invention de
rythmes heureux; elle permet seulement d'en trouver. Que le vers n'ose
pas enjamber, cela est trs dplorable; mais qu'il ose enjamber,
cela ne suffit pas  le rendre beau; il faut qu'il enjambe en sachant
pourquoi.

Un rythme est l'expression d'une pense,--ou l'image d'un
sentiment,---ou la peinture soit d'une forme, soit d'un mouvement. Tout
rythme, toute coupe exceptionnelle, ne doit tre risque que pour donner
la sensation de quelque chose, pense, sentiment, mouvement ou forme,
qui soit, aussi, extraordinaire, et pour en donner la sensation exacte.
D'une part, donc, hasarder une coupe exceptionnelle sans raison
apprciable au lecteur, n'est pour lui qu'un heurt inutile, et partant
un dplaisir;--d'autre part multiplier les coupes exceptionnelles
inutiles finit par faire perdre de vue toute espce de rythme et par
donner la pure sensation de la prose, comme dans l'_Albertus_ de
Gautier, et la plupart des vers de Baf;--et enfin risquer une coupe
exceptionnelle,  dessein, avec une raison, pour un effet, mais ne pas
atteindre cet effet, parce qu'on n'a pas trouv le rhythme juste qui le
devait produire, c'est un contre-sens rythmique.

Ces trois dfauts ne laissent pas d'tre frquents dans Chnier. Il
a deux procds coutumiers de coupes exceptionnelles, le rejet
monosyllabique et la coupe 9-3 (neuf syllabes sans arrt, puis trois).
Ce sont des coupes trs exceptionnelles, trs risques; il en abuse.
Elles sont dans son oreille, une fois pour toutes; elles ne sont pas
_dans sa sensation actuelle_, au moment mme o il veut peindre quelque
chose, et s'imposant  lui pour le peindre; et partant elles sont plutt
un procd qu'une inspiration.

Quelquefois, quoique plus rarement, la multiplicit des coupes
exceptionnelles ramne le vers  la prose pure:

  La libert du gnie et de l'art
  T'ouvre tous ses trsors. Ta grce auguste et fire
  De nature et d'ternit
  Fleurit. Tes pas sont grands. Ton front ceint de lumire
  Touche les cieux. Ta flamme agite, claire,
  Dompte les coeurs La libert......

C'est presque un jeu d'colier qui s'mancipe d'amener ainsi qu'il suit
un rejet ambitieux:

  _Strophe XI_.

  L'Enfer de la Bastille  tous les vents jet
  Vole, dbris infme et cendre inanime;
  Et de ces grands tombeaux, la belle Libert
  Altire, tincelante, arme.

  _Srophe XII_.

  Sort!--.....

Enfin sa coupe exceptionnelle ne dit pas toujours ce qu'elle veut
dire. Dans l'exemple prcdent, ni _vole_, ni _sort_,  les prendre en
eux-mmes seulement, ne sont trs heureux. Ce n'est pas un monosyllabe
sec qui exprime bien la fuite et la dispersion dans le vent de la fume
et de la cendre d'un chteau fort incendi. Il exprimerait mieux une
flche darde ou une fuse qui file.--Ce n'est pas un monosyllabe sec
qui exprime l'apothose de la Libert se dressant et planant sur les
ruines. Trois syllabes y conviendraient mieux.--De mme dans cette
peinture des lections de 1789:

  Tous  leurs envoys confieront leur pouvoir.
  Versailles les attend. On s'empresse d'lire;
  _On nomme_. Trois palais s'ouvrent pour recevoir
  Les reprsentants de l'Empire.

Cette cheville en rejet est une lourde faute et je m'y arrte point,
de peur d'y trouver du burlesque. Longtemps Chnier n'eut, ni dans ses
alexandrins, ni dans ses vers lyriques, le sentiment de la priode
potique. Son style en prose est priodique, son style en vers ne l'est
nullement,  l'ordinaire. Comme il tait dou, comme il adorait les
anciens, et comme il faisait des vers latins, il la cherchait, cette
priode en vers, et on le voit s'y essayer souvent. Ses essais furent
longtemps malheureux. Sa strophe du _Jeu de Paume_ est longue, lourde et
pnible. Ces dix-neuf vers, dont dix alexandrins, sept octosyllabes et
deux dcasyllabes, combins de telle sorte que tantt deux alexandrins
tombent sur un octosyllabe, tantt un alexandrin sur deux octosyllabes,
tantt trois alexandrins sur un octosyllabe, tantt un alexandrin sur un
dcasyllabe, ne sont pas un rythme pour une oreille franaise; c'est une
mthode, au contraire, pour rompre continuellement le rythme  mesure
qu'il commence  se dessiner, pour drouter l'oreille ds qu'elle
s'apprte  suivre une courbe mlodique. Elle y renonce, et on lit tout
le _Jeu de Paume_ avec cette sensation, bien contraire au dessein de
l'auteur, qu'il est crit en vers libres.

Vers la fin de sa carrire il trouva la priode potique, en vers
lyriques du moins, c'est--dire qu'il trouva la strophe pleine,
nettement coupe et soutenue, dans _Charlotte Corday_ et dans la _Jeune
Captive_.

Il trouva aussi, car il peut passer pour en tre presque l'inventeur, un
rythme agile, nerveux et bondissant qui est d'un merveilleux effet dans
l'invective et qu'il a mani tout  fait en matre. C'est ce qu'il
appelle l'Iambe. Ceci est vritablement une petite conqute. L'Iambe
consiste dans l'entrelacement _rgulier_ et continu de l'alexandrin 
rime fminine et de l'octosyllabe  rime masculine. Cela existait dans
la versification franaise, mais en _strophes_. Deux alexandrins et deux
octosyllabes, rimes croises, formaient une strophe; puis, aprs un fort
repos, une autre strophe semblable commenait. De ce systme rythmique
Chnier avait mme sous les yeux un exemple tout rcent, la dernire ode
de Gilbert. Ce qu'il a imagin, c'est de supprimer le repos. Ds lors on
a un rythme continu, trs rapide, trs imptueux, d'une marche ardente
en avant, un des plus beaux de notre versification. Ce sont les
distiques lgiaques latins, plus courts, partant plus rapides par
eux-mmes, et, en outre, avec une plus grande diffrence entre le vers
long et le vers court, ce qui double la force du jet et la saillie de
l'lan.--Et comme le rythme est continu, le pote peut y _faire
sa strophe_  son gr, tantt partir de l'octosyllabe, tantt de
l'alexandrin, tantt s'arrter en chute de priode sur l'alexandrin et
tantt sur l'octosyllabe, varier ses effets  l'infini dans un dessin
rythmique arrt pourtant et trs net qui est une certitude pour
l'oreille.

Chnier avait comme tourn autour de ce rythme dont il avait l'instinct
secret et la confuse impatience. Dans _ Byzance_ on surprendra les
ttonnements de l'Iambe. C'est d'abord la stance de trois alexandrins
tombant sur un octosyllabe; puis une strophe qui mle alexandrins
et octosyllabes en partant d'un octosyllabe et en s'arrtant sur
un octosyllabe aussi; puis une strophe partant d'un octosyllabe et
s'arrtant sur un alexandrin; puis une strophe entre-croisant les uns
et les autres, mais ayant un alexandrin au dbut et  la chute (et
remarquez que dans tout cela le dcasyllabe, dont l'union soit 
l'octosyllabe soit  l'alexandrin est antimusicale, a disparu); et c'est
enfin l'ambe pur: Sa langue est un fer chaud...; et il le nomme:
Archiloque aux fureurs du belliqueux ambe...; et il le manie dj
avec beaucoup d'aisance, de sret et de vigueur.--Dans les _Suisses de
Chteauvieux_, et surtout dans les _Vers crits  Saint-Lazare_, il en
fera un admirable instrument de passion et d'loquence.



VII

On voit quel homme suprieur tait Chnier et quel grand homme il allait
devenir. Il faut se le figurer comme un excellent pote imitateur qui
allait se dgager et devenir original lorsqu'il a t frapp; et qui
avait pleinement acquis, juste  ce moment, une perfection de forme
capable de soutenir tous les sujets et d'tre  la hauteur d'une forte
inspiration personnelle.--Tel que nous l'avons, il est quelque chose
comme notre Tibulle, un Tibulle qui aurait quelquefois la voix d'un
Juvnal, et beaucoup plus souvent l'art laborieux, et les trop bonnes
tudes, et la mmoire indiscrte d'un Properce.

Il tait peu connu comme pote  l'poque o il a vcu. Il tait
discret, montrait peu ses vers et les publiait encore moins. Le _Jeu de
Paume_ et les _Suisses_, c'est tout ce qu'il a fait imprimer en fait de
posie de son vivant. Il ne faut pas tout  fait croire cependant que
Chnier ait clat tout  coup en 1819, lors de l'dition de Latouche,
et ft absolument ignor auparavant. La _Jeune Captive_ avait paru six
mois aprs sa mort dans la _Dcade_, et la _Jeune Tarentine_ dans le
_Mercure_ de 1811. Chateaubriand cite plusieurs fragments des Idylles
dans une note du _Gnie du Christianisme_; et Millovoye publia plusieurs
fragments du pome _L'Aveugle_ dans les notes de ses lgies.

Chnier tait donc connu des lettrs de 1794  1819. Mais il tait
inconnu du public. Latouche en publia une dition incomplte (les
ntres le sont encore) et trs fautive, qui tomba en pleine rvolution
romantique et fit grand bruit dans une socit toute proccupe de
posie. Il y eut un phnomne littraire assez curieux. Les rvolutions
littraires ressemblent tellement aux autres, et leurs auteurs savent
si peu ce qu'ils font, que les romantiques prirent Chnier pour un des
leurs, pour un prcurseur et un alli. C'tait le moment o, par horreur
de Racine et Boileau, les Romantiques chantaient la gloire de Ronsard,
sans se douter que Ronsard est le plus classique des classiques, et le
pre de tout le classicisme franais. L'erreur fut la mme  l'gard
de Chnier, toile nouvelle de la vieille Pliade. De plus, Chnier
avait certaines hardiesses de mtrique qui sduisaient les novateurs.
Il n'en fallut pas plus pour dclarer Chnier romantique et mme pour
souponner Latouche d'avoir imagin les posies qu'il publiait 
l'effet de soutenir la nouvelle cole. Cette singulire confusion s'est
prolonge, et l'on reprsente encore quelquefois Chnier comme un
prcurseur de la littrature moderne.

C'est une erreur absolue. C'est le dernier des potes classiques, qui
s'est distingu des potes classiques de son temps en ce qu'il l'tait
vritablement, et remontait aux sources au lieu de contrefaire des
imitations; mais il est classique exclusivement, sans avoir mme le
soupon des sentiments, passions et tats d'esprit qui seront familiers
 Chateaubriand,  Vigny,  Lamartine, et par consquent  Hugo. Le mot
 retenir, c'est celui o Sainte-Beuve avait fini par en venir, aprs
avoir longtemps dit sur Chnier des choses moins justes: C'est notre
plus grand classique en vers depuis Racine.

Il n'a pas t cependant sans influence sur une certaine partie de la
littrature du XIXe sicle. Chateaubriand avait montr qu'on pouvait,
tout en tant trs original, et de son pays, et de sa religion, et de
son temps, avoir le profond sentiment de la beaut antique et en tirer
d'admirables choses. Par ce ct de son gnie, il venait en aide 
Chnier en quelque sorte, ne l'excluait point, au moins, et mme le
recommandait  son sicle. Et en effet, aprs lui et un peu d'aprs lui,
il y a eu, chez nous, nombre de potes distingus qui ont cherch leur
inspiration dans les lgendes antiques et dans les sentiment antiques,
quelquefois mme plus profondment compris qu'ils ne l'avaient t par
Chnier, grce  une information un peu plus complte.--C'est l toute
une cole beaucoup moins clatante que la grande, mais qui marque sa
trace  part, et que la postrit en distinguera trs nettement. C'est
une petite cole classique, crivant quelquefois en vers modernes, mais
toute classique en son essence et en son esprit, et qui procde d'Andr
Chnier, et qui le sait bien, car les plus grands admirateurs qu'ait eus
Chnier en ce sicle sont dans ce groupe.

Malgr cette cole no-hellnique et les talents distingus qu'on y
compte; malgr, encore, le groupe des _Parnassiens_, petite cole un peu
indistincte, o se sont rencontrs des romantiques moins la sensibilit,
et des no-antiques moins l'intelligence profonde de l'antiquit, et qui
procde un peu d'Andr Chnier par le soin curieux de la forme rare;
malgr Hugo lui-mme, qui, avec sa prodigieuse souplesse d'excution,
s'amuse quelquefois  se donner la sensation de l'antique  la manire
de Ronsard, et, parce qu'il a plus de got que Ronsard, rencontre juste
Andr Chnier; malgr un certain nombre, enfin, d'infiltrations de son
esprit  travers la pense de notre sicle, Chnier, en notre temps
comme au sien, reste un peu un isol. Il est un phnomne curieux de
dplacement. Classique dans un sicle qui croit l'tre et qui n'est que
prosaque; classique et connu seulement  l'poque romantique; admir
par elle et recommand  notre gnration par ceux  qui il ressemblait
le moins, et un peu dfigur et dnatur, au premier regard du moins,
par ce patronage; il arrive  nous souvent mal compris, et plus souvent
mal class.--Sans compter qu'on a parfois, en songeant  lui, l'ide de
ce qu'il voulait devenir, qui tait  peu prs le contraire de ce qu'il
avait t, et de ce que, dans l'oeuvre qu'il a crite, il reste.

Le vrai moyen de le goter tel qu'il est dans ce mince volume, que, dix
ans plus tard, il et peut-tre dsavou, c'est de le lire dans une
bonne dition, comme celle du diligent Becq de Fouquires, donnant en
notes la clef de ses imitations et rminiscences. C'est alors comme
notre bibliothque grecque et latine qui s'anime, qui vit, qui prend une
voix, et qui chante autour de nous. Tous les bruits clairs et doux des
mers d'Ionie, des vallons de Sicile, des ctes de Baies viennent 
nous, sous notre ciel gris, et nous donnent une fte de lumire gaie et
d'harmonies lgres:

  Le toit s'gaie et rit de mille odeurs divines.

Et cette sensation est exquise; mais encore c'est celle que nous
donnerait un traducteur de gnie. Et il voulait faire autre chose; et il
l'aurait fait. Et ce ne sont l que ses tudes et exercices. Il faut les
admirer et les chrir, mais non pas trop les imiter. Il ne faut pas trop
imiter les annes d'apprentissage mme d'un grand pote, sinon comme
exercice aussi, et annes d'apprentissage.



FIN



TABLE DES MATIRES

  AVANT-PROPOS

  PIERRE BAYLE

  I.--Bayle novateur
  II.--Bayle annonce le XVIIIe sicle sans en tre
  III.--Le Dictionnaire lu de nos jours
  IV.--Conclusion

  FONTENELLE

  I.--Ses ides littraires et ses oeuvres littraires
  II.--Ses ides et ses ouvrages philosophiques
  III.--Conclusion

  LE SAGE

  I.--Transition entre le XVIIe et le XVIIIe sicle au point de vue
purement littraire.
  II.--Le ralisme dans Le Sage
  III.--L'art littraire de Le Sage
  IV.--Le Sage plus vulgaire
  V.--Conclusion

  MARIVAUX

  I.--Marivaux philosophe
  II.--Marivaux romancier
  III.--Marivaux dramatiste
  IV.--Conclusion

  MONTESQUIEU

  I.--Montesquieu jeune
  II.--Montesquieu amateur de l'antiquit
  III.--Son got pour les rcits de voyages
  IV.--Ides gnrales de Montesquieu
  V.--L'Esprit des lois, livre de critique politique
  VI.--Systme politique qu'on peut tirer de l'Esprit des lois
  VII.--Montesquieu moraliste politique
  VIII.--Conclusion

  VOLTAIRE

  I.--L'homme
  II.--Son tour d'esprit
  III.--Ses ides gnrales
  IV.--Ses ides littraires
  V.--Son art littraire
  VI.--Son art dans les genres secondaires
  VII.--Conclusion

  DIDEROT.

  I.-L'homme
  II.--Sa philosophie
  III.--Ses oeuvres littraires
  IV.--Diderot critique d'art
  V.--L'crivain
  VI.--Conclusion

  JEAN-JACQUES ROUSSEAU

  I.--Son caractre
  II.--Le Discours sur l'ingalit
  III.--La Lettre sur les spectacles
  IV.--L'Emile
  V.--La Nouvelle Hlose
  VI.--Les Confessions
  VII.--Ides philosophiques et religieuses de Rousseau
  VIII.--Le Contrat social
  IX.--Rousseau crivain
  X.--Conclusion

  BUFFON

  I.--Son caractre
  II.--Le savant
  III.--Le moraliste
  IV.--L'crivain--Ses thories littraires
  V.--Conclusion

  MIRABEAU

  I.--Caractre--Tour d'esprit--Etudes
  II.--Le systme politique de Mirabeau
  III.--L'orateur
  IV.--Conclusion

  ANDR CHNIER

  I.--L'Hellne
  II.--Le Franais du XVIIIe sicle
  III.--Le pote philosophe
  IV.--Oeuvres en prose
  V.--L'crivain
  VI.--Le versificateur
  VII.--Conclusion.

FIN DE LA TABLE DES MATIRES





End of the Project Gutenberg EBook of tudes Littraires - XVIIIe sicle.
by mile Faguet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ETUDES LITTERAIRES ***

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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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