Project Gutenberg's La tentation de Saint Antoine, by Gustave Flaubert

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Title: La tentation de Saint Antoine

Author: Gustave Flaubert

Release Date: February 8, 2004 [EBook #10982]

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TENTATION DE SAINT ANTOINE ***



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LA TENTATION DE SAINT ANTOINE

PAR

GUSTAVE FLAUBERT



A LA MEMOIRE DE MON AMI ALFRED LEPOITTEVIN

DECEDE A LA NEUVILLE CHANT-D'OISEL

Le 3 avril 1848




I.


C'est dans la Thebaide, au haut d'une montagne, sur une plate-forme
arrondie en demi-lune, et qu'enferment de grosses pierres.

La cabane de l'Ermite occupe le fond. Elle est faite de boue et de
roseaux, a toit plat, sans porte. On distingue dans l'interieur une
cruche avec un pain noir; au milieu, sur une stele de bois, un gros
livre; par terre, ca et la, des filaments de sparterie, deux ou trois
nattes, une corbeille, un couteau.

A dix pas de la cabane, il y a une longue croix plantee dans le sol; et,
a l'autre bout de la plate-forme, un vieux palmier tordu se penche sur
l'abime, car la montagne est taillee a pic, et le Nil semble faire un
lac au bas de la falaise.

La vue est bornee a droite et a gauche par l'enceinte des roches. Mais
du cote du desert, comme des plages qui se succederaient, d'immenses
ondulations paralleles d'un blond cendre s'etirent les unes derriere les
autres, en montant toujours;--puis au dela des sables, tout au loin, la
chaine libyque forme un mur couleur de craie, estompe legerement par des
vapeurs violettes. En face, le soleil s'abaisse. Le ciel, dans le nord,
est d'une teinte gris-perle, tandis qu'au zenith des nuages de pourpre,
disposes comme les flocons d'une criniere gigantesque, s'allongent sur
la voute bleue. Ces rais de flamme se rembrunissent, les parties d'azur
prennent une paleur nacree; les buissons, les cailloux, la terre, tout
maintenant parait dur comme du bronze; et dans l'espace flotte une
poudre d'or tellement menue qu'elle se confond avec la vibration de
la lumiere.

SAINT-ANTOINE

qui a une longue barbe, de longs cheveux, et une tunique de peau de
chevre, est assis, jambes croisees, entrain de faire des nattes. Des que
le soleil disparait, il pousse un grand soupir, et regardant l'horizon:

Encore un jour! un jour de passe!

Autrefois pourtant, je n'etais pas si miserable! Avant la fin de la
nuit, je commencais mes oraisons; puis, je descendais vers le fleuve
chercher de l'eau, et je remontais par le sentier rude avec l'outre sur
mon epaule, en chantant des hymnes. Ensuite, je m'amusais a ranger tout
dans ma cabane. Je prenais mes outils; je tachais que les nattes fussent
bien egales et les corbeilles legeres; car mes moindres actions me
semblaient alors des devoirs qui n'avaient rien de penible.

A des heures reglees je quittais mon ouvrage; et priant les deux bras
etendus je sentais comme une fontaine de misericorde qui s'epanchait du
haut du ciel dans mon coeur. Elle est tarie, maintenant. Pourquoi?...

Il marche dans l'enceinte des roches, lentement.

Tous me blamaient lorsque j'ai quitte la maison. Ma mere s'affaissa
mourante, ma soeur de loin me faisait des signes pour revenir; et
l'autre pleurait, Ammonaria, cette enfant que je rencontrais chaque soir
au bord de la citerne, quand elle amenait ses buffles. Elle a couru
apres moi. Les anneaux de ses pieds brillaient dans la poussiere, et sa
tunique ouverte sur les hanches flottait au vent. Le vieil ascete qui
m'emmenait lui a crie des injures. Nos deux chameaux galopaient
toujours; et je n'ai plus revu personne.

D'abord, j'ai choisi pour demeure le tombeau d'un Pharaon. Mais un
enchantement circule dans ces palais souterrains, ou les tenebres ont
l'air epaissies par l'ancienne fumee des aromates. Du fond des
sarcophages j'ai entendu s'elever une voix dolente qui m'appelait; ou
bien, je voyais vivre, tout a coup, les choses abominables peintes sur
les murs; et j'ai fui jusqu'au bord de la mer Rouge dans une citadelle
en ruines. La, j'avais pour compagnie des scorpions se trainant parmi
les pierres, et au-dessus de ma tete, continuellement des aigles qui
tournoyaient sur le ciel bleu. La nuit, j'etais dechire par des griffes,
mordu par des becs, frole par des ailes molles; et d'epouvantables
demons, hurlant dans mes oreilles, me renversaient par terre. Une fois
meme, les gens d'une caravane qui s'on allait vers Alexandrie m'ont
secouru, puis emmene avec eux.

Alors, j'ai voulu m'instruire pres du bon vieillard Didyme. Bien qu'il
fut aveugle, aucun ne l'egalait dans la connaissance des Ecritures.
Quand la lecon etait finie, il reclamait mon bras pour se promener. Je
le conduisais sur le Paneum, d'ou l'on decouvre le Phare et la haute
mer. Nous revenions ensuite par le port, en coudoyant des hommes de
toutes les nations, jusqu'a des Cimmeriens vetus de peaux d'ours, et des
Gymnosophistes du Gange frottes de bouse de vache. Mais sans cesse, il
y avait quelque bataille dans les rues, a cause des Juifs refusant de
payer l'impot, ou des seditieux qui voulaient chasser les Romains.
D'ailleurs la ville est pleine d'heretiques, des sectateurs de Manes, de
Valentin, de Basilide, d'Arius,--tous vous accaparant pour discuter et
vous convaincre.

Leurs discours me reviennent quelquefois dans la memoire. On a beau n'y
pas faire attention, cela trouble.

Je me suis refugie a Colzim; et ma penitence fut si haute que je n'avais
plus peur de Dieu. Quelques uns s'assemblerent autour de moi pour devenir
des anachoretes. Je leur ai impose une regle pratique, en haine des
extravagances de la Gnose et des assertions des philosophes. On m'envoyait
de partout des messages. On venait me voir de tres-loin.

Cependant le peuple torturait les confesseurs, et la soif du martyre
m'entraina dans Alexandrie. La persecution avait cesse depuis trois jours.

Comme je m'en retournais, un flot de monde m'arreta devant le temple de
Serapis. C'etait, me dit-on, un dernier exemple que le gouverneur
voulait faire. Au milieu du portique, en plein soleil, une femme nue
etait attachee contre une colonne, deux soldats la fouettant avec des
lanieres; a chacun des coups son corps entier se tordait. Elle s'est
retournee, la bouche ouverte;--et pardessus la foule, a travers ses
longs cheveux qui lui couvraient la figure, j'ai cru reconnaitre
Ammonaria ...

Cependant ... celle-la etait plus grande ..., et belle ...,
prodigieusement!

Il se passe les mains sur le front.

Non! non! je ne veux pas y penser!

Une autre fois, Athanase m'appela pour le soutenir contre les Ariens.
Tout s'est borne a des invectives et a des risees. Mais, depuis lors,
il a ete calomnie, depossede de son siege, mis en fuite. Ou est-il,
maintenant? je n'en sais rien! On s'inquiete si peu de me donner des
nouvelles. Tous mes disciples m'ont quitte, Hilarion comme les autres!

Il avait peut-etre quinze ans quand il est venu; et son intelligence
etait si curieuse qu'il m'adressait a chaque moment des questions. Puis,
il ecoutait d'un air pensif;--et les choses dont j'avais besoin, il me
les apportait sans murmure, plus leste qu'un chevreau, gai d'ailleurs a
faire rire les patriarches. C'etait un fils pour moi!

Le ciel est rouge, la terre completement noire. Sous les rafales du vent
des trainees de sable se levent comme de grands linceuls, puis
retombent. Dans une eclaircie, tout a coup, passent des oiseaux formant
un bataillon triangulaire, pareil a un morceau de metal, et dont les
bords seuls fremissent.

Antoine les regarde.

Ah! que je voudrais les suivre!

Combien de fois, aussi, n'ai-je pas contemple avec envie les longs
bateaux, dont les voiles ressemblent a des ailes, et surtout quand ils
emmenaient au loin ceux que j'avais recus chez moi! Quelles bonnes
heures nous avions! quels epanchements! Aucun ne m'a plus interesse
qu'Ammon; il me racontait son voyage a Rome, les Catacombes, le Colisee,
la piete des femmes illustres, mille choses encore!... et je n'ai pas
voulu partir avec lui! D'ou vient mon obstination a continuer une vie
pareille? J'aurais bien fait de rester chez les moines de Nitrie,
puisqu'ils m'en suppliaient. Ils habitent des cellules a part, et
cependant communiquent entre eux. Le dimanche, la trompette les assemble
a l'eglise, ou l'on voit accroches trois martinets qui servent a punir
les delinquants, les voleurs et les intrus, car leur discipline
est severe.

Ils ne manquent pas de certaines douceurs, neanmoins. Des fideles leur
apportent des oeufs, des fruits, et meme des instruments propres a oter
les epines des pieds. Il y a des vignobles autour de Pisperi, ceux de
Pabene ont un radeau pour aller chercher les provisions.

Mais j'aurais mieux servi mes freres en etant tout simplement un pretre.
On secourt les pauvres, on distribue les sacrements, on a de l'autorite
dans les familles.

D'ailleurs les laiques ne sont pas tous damnes, et il ne tenait qu'a moi
d'etre ... par exemple ... grammairien, philosophe. J'aurais dans ma
chambre une sphere de roseaux, toujours des tablettes a la main, des
jeunes gens autour de moi, et a ma porte, comme enseigne, une couronne
de laurier suspendue.

Mais il y a trop d'orgueil a ces triomphes! Soldat valait mieux. J'etais
robuste et hardi,--assez pour tendre le cable des machines, traverser
les forets sombres, entrer casque en tete dans les villes fumantes!...
Rien ne m'empechait, non plus, d'acheter avec mon argent une charge de
publicain au peage de quelque pont; et les voyageurs m'auraient appris
des histoires, en me montrant dans leurs bagages des quantites d'objets
curieux ...

Les marchands d'Alexandrie naviguent les jours de fete sur la riviere de
Canope, et boivent du vin dans des calices de lotus, au bruit des
tambourins qui font trembler les tavernes le long du bord! Au dela, des
arbres tailles en cone protegent contre le vent du sud les fermes
tranquilles. Le toit de la haute maison s'appuie sur de minces
colonnettes, rapprochees comme les batons d'une claire-voie; et par ces
intervalles le maitre, etendu sur un long siege, apercoit toutes ses
plaines autour de lui, avec les chasseurs entre les bles, le pressoir ou
l'on vendange, les boeufs qui battent la paille. Ses enfants jouent par
terre, sa femme se penche pour l'embrasser.

Dans l'obscurite blanchatre de la nuit, apparaissent ca et la des
museaux pointus, avec des oreilles toutes droites et des yeux brillants.
Antoine marche vers eux. Des graviers deroulent, les betes s'enfuient.
C'etait un troupeau de chacals.

Un seul est reste, et qui se tient sur deux pattes, le corps en
demi-cercle et la tete oblique, dans une pose pleine de defiance.

Comme il est joli! je voudrais passer ma main sur son dos, doucement.

Antoine siffle pour le faire venir. Le chacal disparait.

Ah! il s'en va rejoindre les autres! Quelle solitude! Quel ennui!

Riant amerement:

C'est une si belle existence que de tordre au feu des batons de palmier
pour faire des houlettes, et de faconner des corbeilles, de coudre des
nattes, puis d'echanger tout cela avec les Nomades contre du pain qui
vous brise les dents! Ah! misere de moi! est-ce que ca ne finira pas!
Mais la mort vaudrait mieux! Je n'en peux plus! Assez! assez!

Il frappe du pied, et tourne au milieu des roches d'un pas rapide, puis
s'arrete hors d'haleine, eclate en sanglots et se couche par terre,
sur le flanc.

La nuit est calme; des etoiles nombreuses palpitent; on n'entend que le
claquement des tarentules.

Les deux bras de la croix font une ombre sur le sable; Antoine, qui
pleure, l'apercoit.

Suis-je assez faible, mon Dieu! Du courage, relevons-nous!

Il entre dans sa cabane, decouvre un charbon enfoui, allume une torche
et la plante sur le stele de bois, de facon a eclairer le gros livre.

Si je prenais ... la Vie des Apotres?... oui!... n'importe ou!

"_Il vit le ciel ouvert avec une grande nappe qui descendait par les
quatre coins, dans laquelle il y avait toutes sortes d'animaux
terrestres et de betes sauvages, de reptiles et d'oiseaux; et une voix
lui dit: Pierre, leve-toi! tue, et mange!_"

Donc le Seigneur voulait que son apotre mangeat de tout?... tandis que
moi ...

Antoine reste le menton sur la poitrine. Le fremissement des pages, que
le vent agite, lui fait relever la tete, et il lit:

"_Les Juifs tuerent tous leurs ennemis avec des glaives et ils en firent
un grand carnage, de sorte qu'ils disposerent a volonte de ceux qu'ils
haissaient_."

Suit le denombrement des gens tues par eux: soixante-quinze mille. Ils
avaient tant souffert! D'ailleurs, leurs ennemis etaient les ennemis du
vrai Dieu. Et comme ils devaient jouir a se venger, tout en massacrant
des idolatres! La ville sans doute regorgeait de morts! Il y en avait au
seuil des jardins, sur les escaliers, a une telle hauteur dans les
chambres que les portes ne pouvaient plus tourner!...--Mais voila que
je plonge dans des idees de meurtre et de sang!

Il ouvre le livre a un autre endroit.

"_Nabuchodonosor se prosterna le visage contre terre et adora Daniel_."

Ah! c'est bien! Le Tres-Haut exalte ses prophetes au-dessus des rois;
celui-la pourtant vivait dans les festins, ivre continuellement de
delices et d'orgueil. Mais Dieu, par punition, l'a change en bete. Il
marchait a quatre pattes!

Antoine se met a rire; et en ecartant les bras, du bout de sa main,
derange les feuilles du livre. Ses yeux tombent sur cette phrase:

"_Ezechias eut une grande joie de leur arrivee. Il leur montra ses
parfums, son or et son argent, tous ses aromates, ses huiles de senteur,
tous ses vases precieux, et ce qu'il y avait dans ses tresors_."

Je me figure ... qu'on voyait entasses jusqu'au plafond des pierres
fines, des diamants, des dariques. Un homme qui en possede une
accumulation si grande n'est plus pareil aux autres. Il songe, tout en
les maniant, qu'il tient le resultat d'une quantite innombrable
d'efforts, et comme la vie des peuples qu'il aurait pompee et qu'il peut
repandre. C'est une precaution utile aux rois. Le plus sage de tous n'y
a pas manque. Ses flottes lui apportaient de l'ivoire, des singes ... Ou
est-ce donc?

Il feuillette vivement.

Ah! voici!

"_La Reine de Saba, connaissant la gloire de Salomon, vint le tenter, en
lui proposant des enigmes_."

Comment esperait-elle le tenter? Le Diable a bien voulu tenter Jesus!
Mais Jesus a triomphe parce qu'il etait Dieu, et Salomon grace peut-etre
a sa science de magicien. Elle est sublime, cette science-la! Car le
monde,--ainsi qu'un philosophe me l'a explique,--forme un ensemble dont
toutes les parties influent les unes sur les autres, comme les organes
d'un seul corps. Il s'agit de connaitre les amours et les repulsions
naturelles des choses, puis de les mettre en jeu?... On pourrait donc
modifier ce qui parait etre l'ordre immuable?

Alors les deux ombres dessinees derriere lui par les bras de la croix se
projettent en avant. Elles font comme deux grandes cornes; Antoine s'ecrie:

Au secours, mon Dieu!

L'ombre est revenue a sa place.

Ah!... c'etait une illusion! pas autre chose!--Il est inutile que je me
tourmente l'esprit! Je n'ai rien a faire!... absolument rien a faire!

Il s'assoit, et se croise les bras.

Cependant ... j'avais cru sentir l'approche ... Mais pourquoi
viendrait-_Il_? D'ailleurs, est-ce que je ne connais pas ses artifices?
J'ai repousse le monstrueux anachorete qui m'offrait, en riant, des
petits pains chauds, le centaure qui tachait de me prendre sur sa
croupe,--et cet enfant noir apparu au milieu des sables, qui etait
tres-beau, et qui m'a dit s'appeler l'esprit de fornication.

Antoine marche de droite et de gauche, vivement.

C'est par mon ordre qu'on a bati cette foule de retraites saintes,
pleines de moines portant des cilices sous leurs peaux de chevres, et
nombreux a pouvoir faire une armee! J'ai gueri de loin des malades; j'ai
chasse des demons; j'ai passe le fleuve au milieu des crocodiles;
l'empereur Constantin m'a ecrit trois lettres; Balacius, qui avait
crache sur les miennes, a ete dechire par ses chevaux; le peuple
d'Alexandrie, quand j'ai reparu, se battait pour me voir, et Athanase
m'a reconduit sur la route. Mais aussi quelles oeuvres! Voila plus de
trente ans que je suis dans le desert a gemir toujours! J'ai porte sur
mes reins quatre-vingts livres de bronze comme Eusebe, j'ai expose mon
corps a la piqure des insectes comme Macaire, je suis reste
cinquante-trois nuits sans fermer l'oeil comme Pacome; et ceux qu'on
decapite, qu'on tenaille ou qu'on brule ont moins de vertu, peut-etre,
puisque ma vie est un continuel martyre!

Antoine se ralentit.

Certainement, il n'y a personne dans une detresse aussi profonde! Les
coeurs charitables diminuent. On ne me donne plus rien. Mon manteau est
use. Je n'ai pas de sandales, pas meme une ecuelle!--car, j'ai distribue
aux pauvres et a ma famille tout mon bien, sans retenir une obole. Ne
serait ce que pour avoir des outils indispensables a mon travail, il me
faudrait un peu d'argent. Oh! pas beaucoup! une petite somme!... je la
menagerais.

Les Peres de Nicee, en robes de pourpre, se tenaient comme des mages,
sur des trones, le long du mur; et on les a regales dans un banquet, en
les comblant d'honneurs, surtout Paphnuce, parce qu'il est borgne et
boiteux depuis la persecution de Diocletien! L'Empereur lui a baise
plusieurs fois son oeil creve; quelle sottise! Du reste, le Concile
avait des membres si infames! Un eveque de Scythie, Theophile; un autre
de Perse, Jean; un gardeur de bestiaux, Spiridion! Alexandre etait trop
vieux. Athanase aurait du montrer plus de douceur aux Ariens, pour en
obtenir des concessions!

Est-ce qu'ils en auraient fait! Ils n'ont pas voulu m'entendre! Celui
qui parlait contre moi,--un grand jeune homme a barbe frisee,--me
lancait, d'un air tranquille, des objections captieuses; et, pendant que
je cherchais mes paroles, ils etaient a me regarder avec leurs figures
mechantes, en aboyant comme des hyenes. Ah! que ne puis-je les faire
exiler tous par l'Empereur, ou plutot les battre, les ecraser, les voir
souffrir! Je souffre bien, moi!

Il s'appuie en defaillant contre sa cabane.

C'est d'avoir trop jeune! mes forces s'en vont. Si je mangeais ... une
fois seulement, un morceau de viande.

Il entreferme les yeux, avec langueur.

Ah! de la chair rouge ... une grappe de raisin qu'on mord!... du lait
caille qui tremble sur un plat!...

Mais qu'ai-je donc!... Qu'ai-je donc!... Je sens mon coeur grossir
comme la mer, quand elle se gonfle avant l'orage. Une mollesse infinie
m'accable, et l'air chaud me semble rouler le parfum d'une chevelure.
Aucune femme n'est venue, cependant?...

Il se tourne vers le petit chemin entre les roches.

C'est par la qu'elles arrivent, balancees dans leurs litieres aux bras
noirs des eunuques. Elles descendent, et joignant leurs mains chargees
d'anneaux, elles s'agenouillent. Elles me racontent leurs inquietudes.
Le besoin d'une volupte surhumaine les torture; elles voudraient mourir,
elles ont vu dans leurs songes des Dieux qui les appelaient;--et le bas
de leur robe tombe sur mes pieds. Je les repousse. "Oh! non, disent-elles,
pas encore! Que dois-je faire!" Toutes les penitences leur seraient bonnes.
Elles demandent les plus rudes, a partager la mienne, a vivre avec moi.

Voila longtemps que je n'en ai vu! Peut-etre qu'il en va venir? pourquoi
pas? Si tout a coup ... j'allais entendre tinter des clochettes de mulet
dans la montagne. Il me semble ...

Antoine grimpe sur une roche, a l'entree du sentier; et il se penche, en
dardant ses yeux dans les tenebres.

Oui! la-bas, tout au fond, une masse remue, comme des gens qui cherchent
leur chemin. Elle est la! Ils se trompent.

Appelant:

De ce cote! viens! viens!

L'echo repete: Viens! viens!

Il laisse tomber ses bras, stupefait.

Quelle honte! Ah! pauvre Antoine!

Et tout de suite, il entend chuchoter: "Pauvre Antoine!"

Quelqu'un? repondez!

Le vent qui passe dans les intervalles des roches fait des modulations;
et dans leurs sonorites confuses, il distingue DES VOIX comme si l'air
parlait. Elles sont basses, et insinuantes, sifflantes.

LA PREMIERE

Veux-tu des femmes?

LA SECONDE

De grands tas d'argent, plutot!

LA TROISIEME

Une epee qui reluit?

et LES AUTRES

--Le Peuple entier t'admire!

--Endors-toi!

--Tu les egorgeras, va, tu les egorgeras!

En meme temps, les objets se transforment. Au bord de la falaise, le
vieux palmier, avec sa touffe de feuilles jaunes, devient le torse d'une
femme penchee sur l'abime, et dont les grands cheveux se balancant.

ANTOINE

se tourne vers sa cabane; et l'escabeau soutenant le gros livre, avec
ses pages chargees de lettres noires, lui semble un arbuste tout couvert
d'hirondelles.

C'est la torche, sans doute, qui faisant un jeu de lumiere ...
Eteignons-la!

Il l'eteint, l'obscurite est profonde.

Et, tout a coup, passent au milieu de l'air, d'abord une flaque d'eau,
ensuite une prostituee, le coin d'un temple, une figure de soldat, un
char avec deux chevaux blancs, qui se cabrent.

Ces images arrivent brusquement, par secousses, se detachant sur la nuit
comme des peintures d'ecarlate sur de l'ebene.

Leur mouvement s'accelere. Elles defilent d'une facon vertigineuse.
D'autres fois, elles s'arretent et palissent par degres, se fondent; ou
bien, elles s'envolent, et immediatement d'autres arrivent.

Antoine ferme ses paupieres.

Elles se multiplient, l'entourent, l'assiegent. Une epouvante indicible
l'envahit; et il ne sent plus rien qu'une contraction brulante a
l'epigastre. Malgre le vacarme de sa tete, il percoit un silence enorme
qui le separe du monde. Il tache de parler; impossible! C'est comme si
le lien general de son etre se dissolvait; et, ne resistant plus,
Antoine tombe sur la natte.




II.


Alors une grande ombre, plus subtile qu'une ombre naturelle, et que
d'autres ombres festonnent le long de ses bords, se marque sur la terre.

C'est le Diable, accoude contre le toit de la cabane et portant sous ses
deux ailes,--comme une chauve-souris gigantesque qui allaiterait ses
petits,--les Sept Peches Capitaux, dont les tetes grimacantes se laissent
entrevoir confusement.

Antoine, les yeux toujours fermes, jouit de son inaction; et il etale
ses membres sur la natte.

Elle lui semble douce, de plus en plus,--si bien qu'elle se rembourre,
elle se hausse, elle devient un lit, le lit une chaloupe; de l'eau
clapote contre ses flancs.

A droite et a gauche, s'elevent deux langues de terre noire, que
dominent des champs cultives, avec un sycomore, de place en place. Un
bruit de grelots, de tambours et de chanteurs retentit au loin. Ce sont
des gens qui s'en vont a Canope dormir sur le temple de Serapis pour
avoir des songes. Antoine sait cela;--et il glisse, pousse par le vent,
entre les deux berges du canal. Les feuilles des papyrus et les fleurs
rouges des nymphaeas, plus grandes qu'un homme, se penchent sur lui. Il
est etendu au fond de la barque; un aviron, a l'arriere, traine dans
l'eau. De temps en temps un souffle tiede arrive, et les roseaux minces
s'entre-choquent. Le murmure des petites vagues diminue. Un
assoupissement le prend. Il songe qu'il est un solitaire d'Egypte.

Alors il se releve en sursaut.

Ai-je reve?... c'etait si net que j'en doute. La langue me brule! J'ai
soif!

Il entre dans sa cabane, et tate au hasard, partout.

Le sol est humide!... Est-ce qu'il a plu? Tiens! des morceaux! ma
cruche brisee!... mais l'outre?

Il la trouve.

Vide! completement vide!

Pour descendre jusqu'au fleuve, il me faudrait trois heures au moins, et
la nuit est si profonde que je n'y verrais pas a me conduire. Mes
entrailles se tordent. Ou est le pain?

Apres avoir cherche longtemps, il ramasse une croute moins grosse qu'un
oeuf.

Comment? Les chacals l'auront pris? Ah, malediction!

Et, de fureur, il jette le pain par terre.

A peine ce geste est-il fait qu'une table est la, couverte de toutes les
choses bonnes a manger.

La nappe de byssus, striee comme les bandelettes des sphinx, produit
d'elle-meme des ondulations lumineuses. Il y a dessus d'enormes
quartiers de viandes rouges, de grands poissons, des oiseaux avec leurs
plumes, des quadrupedes avec leurs poils, des fruits d'une coloration
presque humaine; et des morceaux de glace blanche et des buires de
cristal violet se renvoient des feux. Antoine distingue au milieu de la
table un sanglier fumant par tous ses pores, les pattes sous le ventre,
les yeux a demi clos;--et l'idee de pouvoir manger cette bete formidable
le rejouit extremement. Puis, ce sont des choses qu'il n'a jamais vues,
des hachis noirs, des gelees couleur d'or, des ragouts ou flottent des
champignons comme des nenuphars sur des etangs, des mousses si legeres
qu'elles ressemblent a des nuages.

Et l'arome de tout cela lui apports l'odeur salee de l'Ocean, la
fraicheur des fontaines, le grand parfum des bois. Il dilate ses narines
tant qu'il peut; il en bave; il se dit qu'il en a pour un an, pour dix
ans, pour sa vie entiere!

A mesure qu'il promene sur les mets ses yeux ecarquilles, d'autres
s'accumulent, formant une pyramide, dont les angles s'ecroulent. Les
vins se mettent a couler, les poissons a palpiter, le sang dans les
plats bouillonne, la pulpe des fruits s'avance comme des levres
amoureuses; et la table monte jusqu'a sa poitrine, jusqu'a son
menton,--ne portant qu'une seule assiette et qu'un seul pain, qui se
trouvent juste en face de lui.

Il va saisir le pain. D'autres pains se presentent.

Pour moi!... tous! mais ...

Antoine recule.

Au lieu d'un qu'il y avait, en voila!... C'est un miracle, alors, le
meme que fit le Seigneur!...

Dans quel but? Eh! tout le reste n'est pas moins incomprehensibles! Ah!
demon, va-t'en! va-t'en!

Il donne un coup de pied dans la table. Elle disparait.

Plus rien?--non!

Il respire largement.

Ah! la tentation etait forte. Mais comme je m'en suis delivre!

Il releve la tete, et trebuche contre un objet sonore.

Qu'est-ce donc?

Antoine se baisse.

Tiens! une coupe! quelqu'un, en voyageant, l'aura perdue. Rien
d'extraordinaire ...

Il mouille son doigt, et frotte.

Ca reluit! du metal! Cependant, je ne distingue pas ...

Il allume sa torche, et examine la coupe.

Elle est en argent, ornee d'ovules sur le bord, avec une medaille au
fond.

Il fait sauter la medaille d'un coup d'ongle.

C'est une piece de monnaie qui vaut ... de sept a huit drachmes; pas
davantage! N'importe! je pourrais bien, avec cela, me procurer une peau
de brebis.

Un reflet de la torche eclaire la coupe.

Pas possible! en or! oui!... tout en or!

Une autre piece, plus grande, se trouve au fond. Sous celle-ci, il en
decouvre plusieurs autres.

Mais cela fait une somme ... assez forte pour avoir trois boeufs ... un
petit champ!

La coupe est maintenant remplie de pieces d'or.

Allons donc! cent esclaves, des soldats, une foule, de quoi acheter ...

Les granulations de la bordure, se detachant, forment un collier de
perles.

Avec ce joyau-la, on gagnerait meme la femme de l'Empereur!

D'une secousse, Antoine fait glisser le collier sur son poignet. Il
tient la coupe de sa main gauche, et de son autre bras leve la torche
pour mieux l'eclairer. Comme l'eau qui ruisselle d'une vasque, il s'en
epanche a flots continus,--de maniere a faire un monticule sur le sable,
--des diamants, des escarboucles et des saphirs meles a de grandes pieces
d'or, portant des effigies de rois.

Comment? comment? des staters, des cycles, des dariques, des aryandiques!
Alexandre, Demetrius, les Ptolemees, Cesar! mais chacun d'eux n'en avait
pas autant! Rien d'impossible! plus de souffrance! et ces rayons qui
m'eblouissent! Ah! mon coeur deborde! comme c'est bon! oui!... oui!...
encore! jamais assez! J'aurais beau en jeter a la mer continuellement,
il m'en restera. Pourquoi en perdre? Je garderai tout; sans le dire a
personne; je me ferai creuser dans le roc une chambre qui sera couverte
a l'interieur de lames de bronze--et je viendrai la, pour sentir les piles
d'or s'enfoncer sous mes talons; j'y plongerai mes bras comme dans des
sacs de grain. Je veux m'en frotter le visage, me coucher dessus!

Il lache la torche pour embrasser le tas; et tombe par terre sur la
poitrine.

Il se releve. La place est entierement vide.

Qu'ai-je fait?

Si j'etais mort pendant ce temps-la, c'etait l'enfer! l'enfer
irrevocable!

Il tremble de tous ses membres.

Je suis donc maudit? Eh non! c'est ma faute! je me laisse prendre a tous
les pieges! On n'est pas plus imbecile et plus infame. Je voudrais me
battre, ou plutot m'arracher de mon corps! Il y a trop longtemps que je
me contiens! J'ai besoin de me venger, de frapper, de tuer! c'est comme
si j'avais dans l'ame un troupeau de betes feroces. Je voudrais, a coups
de hache, au milieu d'une foule ... Ah! un poignard!...

Il se jette sur son couteau, qu'il apercoit. Le couteau glisse de sa
main, et Antoine reste accote contre le mur de sa cabane, la bouche
grande ouverte, immobile,--cataleptique.

Tout l'entourage a disparu.

Il se croit a Alexandrie sur le Paneum, montagne artificielle qu'entoure
un escalier en limacon et dressee au centre de la ville.

En face de lui s'etend le lac Mareotis, a droite la mer, a gauche la
campagne,--et, immediatement sous ses yeux, une confusion de toits
plats, traversee du sud au nord et de l'est a l'ouest par deux rues qui
s'entre-croisent et forment, dans toute leur longueur, une file de
portiques a chapiteaux corinthiens. Les maisons surplombant cette double
colonnade ont des fenetres a vitres coloriees. Quelques-unes portent
exterieurement d'enormes cages en bois, ou l'air du dehors s'engouffre.

Des monuments d'architecture differente se tassent les uns pres des
autres. Des pylones egyptiens dominent des temples grecs. Des obelisques
apparaissent comme des lances entre des creneaux de briques rouges. Au
milieu des places, il y a des Hermes a oreilles pointues et des Anubis
a tete de chien. Antoine distingue des mosaiques dans les cours, et aux
poutrelles des plafonds des tapis accroches.

Il embrasse, d'un seul coup d'oeil, les deux ports (le Grand-Port et
l'Eunoste), ronds tous les deux comme deux cirques, et que separe un
mole joignant Alexandrie a l'ilot escarpe sur lequel se leve la tour
du Phare, quadrangulaire, haute de cinq cents coudees et a neuf etages,
--avec un amas de charbons nons fumant a son sommet.

De petits ports interieurs decoupent les ports principaux. Le mole, a
chaque bout, est termine par un pont etabli sur des colonnes de marbre
plantees dans la mer. Des voiles passent dessous; et de lourdes gabares
debordantes de marchandises, des barques thalameges a incrustations
d'ivoire, des gondoles couvertes d'un tendelet, des triremes et des
biremes, toutes sortes de bateaux, circulent ou stationnent contre
les quais.

Autour du Grand-Port, c'est une suite ininterrompue de constructions
royales: le palais des Ptolemees, le Museum, le Posidium, le Cesareum,
le Timonium ou se refugia Marc-Antoine, le Soma qui contient le tombeau
d'Alexandre;--tandis qu'a l'autre extremite de la ville, apres l'Eunoste,
on apercoit dans un faubourg des fabriques de verre, de parfums et de
papyrus.

Des vendeurs ambulants, des portefaix, des aniers, courent, se heurtent.
Ca et la, un pretre d'Osiris avec une peau de panthere sur l'epaule, un
soldat romain a casque de bronze, beaucoup de negres. Au seuil des
boutiques des femmes s'arretent, des artisans travaillent; et le
grincement des chars fait envoler des oiseaux qui mangent par terre les
detritus des boucheries et des restes de poisson.

Sur l'uniformite des maisons blanches, le dessin des rues jette comme un
reseau noir. Les marches pleins d'herbes y font des bouquets verts, les
secheries des teinturiers des plaques de couleurs, les ornements d'or au
fronton des temples des points lumineux,--tout cela compris dans
l'enceinte ovale des murs grisatres, sous la voute du ciel bleu, pres de
la mer immobile.

Mais la foule s'arrete, et regarde du cote de l'occident, d'ou s'avancent
d'enormes tourbillons de poussiere.

Ce sont les moines de la Thebaide, vetus de peaux de chevre, armes de
gourdins, et hurlant un cantique de guerre et de religion avec ce refrain:
"Ou sont-ils? ou sont-ils?"

Antoine comprend qu'ils viennent pour tuer les Ariens.

Tout a coup les rues se vident,--et l'on ne voit plus que des pieds leves.

Les Solitaires maintenant sont dans la ville. Leurs formidables batons,
garnis de clous, tournent comme des soleils d'acier. On entend le fracas
des choses brisees dans les maisons. Il y a des intervalles de silence.
Puis de grands cris s'elevent.

D'un bout a l'autre des rues, c'est un remous continuel de peuple
effare.

Plusieurs tiennent des piques. Quelquefois, deux groupes se rencontrent,
n'en font qu'un; et cette masse glisse sur les dalles, se disjoint,
s'abat. Mais toujours les hommes a longs cheveux reparaissent.

Des filets de fumee s'echappent du coin des edifices. Les battants des
portes eclatent. Des pans de murs s'ecroulent. Des architraves tombent.

Antoine retrouve tous ses ennemis l'un apres l'autre. Il en reconnait
qu'il avait oublies; avant de les tuer, il les outrage. Il eventre,
egorge, assomme, traine les vieillards par la barbe, ecrase les enfants,
frappe les blesses. Et on se venge du luxe; ceux qui ne savent pas lire
dechirent les livres; d'autres cassent, abiment les statues, les
peintures, les meubles, les coffrets, mille delicatesses dont ils
ignorent l'usage et qui, a cause de cela, les exasperent. De temps
a autre, ils s'arretent tout hors d'haleine, puis recommencent.

Les habitants, refugies dans les cours, gemissent. Les femmes levent au
ciel leurs yeux en pleurs et leurs bras nus. Pour flechir les Solitaires,
elles embrassent leurs genoux; ils les renversent; et le sang jaillit
jusqu'aux plafonds, retombe en nappes le long des murs, ruisselle du
tronc des cadavres decapites, emplit les aqueducs, fait par terre de
larges flaques rouges.

Antoine en a jusqu'aux jarrets. Il marche dedans; il en hume les
gouttelettes sur ses levres, et tressaille de joie a le sentir contre
ses membres, sous sa tunique de poils, qui en est trempee.

La nuit vient. L'immense clameur s'apaise.

Les Solitaires ont disparu.

Tout a coup, sur les galeries exterieures bordant les neuf etages du
Phare, Antoine apercoit de grosses lignes noires comme seraient des
corbeaux arretes. Il y court, et il se trouve au sommet.

Un grand miroir de cuivre, tourne vers la haute mer, reflete les navires
qui sont au large.

Antoine s'amuse a les regarder; et a mesure qu'il les regarde, leur
nombre augmente.

Ils sont tasses dans un golfe ayant la forme d'un croissant. Par derriere,
sur un promontoire, s'etale une ville neuve d'architecture romaine, avec
des coupoles de pierre, des toits coniques, des marbres roses et bleus,
et une profusion d'airain appliquee aux volutes des chapiteaux, a la crete
des maisons, aux angles des corniches. Un bois de cypres la domine. La
couleur de la mer est plus verte, l'air plus froid. Sur les montagnes a
l'horizon, il y a de la neige.

Antoine cherche sa route, quand un homme l'aborde et lui dit: "Venez! on
vous attend!"

Il traverse un forum, entre dans une cour, se baisse sous une porte; et
il arrive devant la facade du palais, decore par un groupe en cire qui
represente l'empereur Constantin terrassant un dragon. Une vasque de
porphyre porte a son milieu une conque en or pleine de pistaches. Son
guide lui dit qu'il peut en prendre. Il en prend.

Puis il est comme perdu dans une succession d'appartements.

On voit le long des murs en mosaique, des generaux offrant a l'Empereur
sur le plat de la main des villes conquises. Et partout, ce sont des
colonnes de basalte, des grilles en filigrane d'argent, des sieges
d'ivoire, des tapisseries brodees de perles. La lumiere tombe des
voutes, Antoine continue a marcher. De tiedes exhalaisons circulent; il
entend, quelquefois, le claquement discret d'une sandale. Postes dans
les antichambres, des gardiens,--qui ressemblent a des automates,
--tiennent sur leurs epaules des batons de vermeil.

Enfin, il se trouve au bas d'une salle terminee au fond par des rideaux
d'hyacinthe. Ils s'ecartent, et decouvrent l'Empereur, assis sur un
trone, en tunique violette, et chausse de brodequins rouges a bandes
noires.

Un diademe de perles contourne sa chevelure disposee en rouleaux
symetriques. Il a les paupieres tombantes, le nez droit, la physionomie
lourde et sournoise. Aux coins du dais etendu sur sa tete quatre
colombes d'or sont posees, et au pied du trone deux lions d'email
accroupis. Les colombes se mettent a chanter, les lions a rugir,
l'Empereur roule des yeux, Antoine s'avance; et tout de suite, sans
preambule, ils se racontent des evenements. Dans les villes d'Antioche,
d'Ephese et d'Alexandrie, on a saccage les temples et fait avec les
statues des dieux, des pots et des marmites; l'Empereur en rit beaucoup.
Antoine lui reproche sa tolerance envers les Novatiens. Mais l'Empereur
s'emporte; Novatiens, Ariens, Meleciens, tous l'ennuient. Cependant il
admire l'episcopat, car les chretiens relevant des eveques, qui
dependent de cinq ou six personnages, il s'agit de gagner ceux-la pour
avoir a soi tous les autres. Aussi n'a-t-il pas manque de leur fournir
des sommes considerables. Mais il deteste les peres du Concile de Nicee.
--"Allons-les voir!" Antoine le suit.

Et ils se trouvent, de plain-pied, sur une terrasse.

Elle domine un hippodrome, rempli de monde et que surmontent des
portiques, ou le reste de la foule se promene. Au centre du champ de
course s'etend une plate-forme etroite, portant sur sa longueur un petit
temple de Mercure, la statue de Constantin, trois serpents de bronze
entrelaces, a un bout de gros oeufs en bois, et a l'autre sept dauphins
la queue en l'air.

Derriere le pavillon imperial, les Prefets des chambres, les Comtes des
domestiques et les Patrices s'echelonnent jusqu'au premier etage d'une
eglise, dont toutes les fenetres sont garnies de femmes. A droite est la
tribune de la faction bleue, a gauche celle de la verte, en dessous un
piquet de soldats, et, au niveau de l'arene un rang d'arcs corinthiens;
formant l'entree des loges.

Les courses vont commencer, les chevaux s'alignent. De hauts panaches,
plantes entre leurs oreilles, se balancent au vent comme des arbres; et
ils secouent, dans leurs bonds, des chars en forme de coquille, conduits
par des cochers revetus d'une sorte de cuirasse multicolore, avec des
manches etroites du poignet et larges du bras, les jambes nues, toute la
barbe, les cheveux rases sur le front a la mode des Huns.

Antoine est d'abord assourdi par le clapotement des voix. Du haut en
bas, il n'apercoit que des visages fardes, des vetements bigarres, des
plaques d'orfevrerie; et le sable de l'arene, tout blanc, brille comme
un miroir.

L'Empereur l'entretient. Il lui confie des choses importantes, secretes,
lui avoue l'assassinat de son fils Crispus, lui demande meme des conseils
pour sa sante.

Cependant Antoine remarque des esclaves au fond des loges. Ce sont les
peres du Concile de Nicee, en haillons, abjects. Le martyr Paphnuce
brosse la criniere d'un cheval, Theophile lave les jambes d'un autre,
Jean peint les sabots d'un troisieme, Alexandre ramasse du crottin dans
une corbeille.

Antoine passe au milieu d'eux. Ils font la haie, le prient d'interceder,
lui baisent les mains. La foule entiere les hue; et il jouit de leur
degradation, demesurement. Le voila devenu un des grands de la Cour,
confident de l'Empereur, premier ministre! Constantin lui pose son
diademe sur le front. Antoine le garde, trouvant cet honneur tout simple.

Et bientot se decouvre sous les tenebres une salle immense, eclairee par
des candelabres d'or.

Des colonnes, a demi perdues dans l'ombre tant elles sont hautes, vont
s'alignant a la file en dehors des tables qui se prolongent jusqu'a
l'horizon,--ou apparaissent dans une vapeur lumineuse des superpositions
d'escaliers, des suites d'arcades, des colosses, des tours, et par
derriere une vague bordure de palais que depassent des cedres, faisant
des masses plus noires sur l'obscurite.

Les convives, couronnes de violettes, s'appuient du coude contre des
lits tres-bas. Le long de ces deux rangs des amphores qu'on incline
versent du vin;--et tout au fond, seul, coiffe de la tiare et couvert
d'escarboucles, mange et boit le roi Nabuchodonosor.

A sa droite et a sa gauche, deux theories de pretres en bonnets pointus
balancent des encensoirs. Par terre, sous lui, rampent les rois captifs,
sans pieds ni mains, auxquels il jette des os a ronger; plus bas se
tiennent ses freres, avec un bandeau sur les yeux,--etant tous aveugles.

Une plainte continue monte du fond des ergastules. Les sons doux et
lents d'un orgue hydraulique alternent avec les choeurs de voix; et on
sent qu'il y a tout autour de la salle une ville demesuree, un ocean
d'hommes dont les flots battent les murs.

Les esclaves courent portant des plats. Des femmes circulent offrant a
boire, les corbeilles crient sous le poids des pains; et un dromadaire,
charge d'outres percees, passe et revient, laissant couler de la
verveine pour rafraichir les dalles.

Des belluaires amenent des lions. Des danseuses, les cheveux pris dans
des filets, tournent sur les mains en crachant du feu par les narines;
des bateleurs negres jonglent, des enfants nus se lancent des pelotes
de neige, qui s'ecrasent en tombant contre les claires argenteries. La
clameur est si formidable qu'on dirait une tempete, et un nuage flotte
sur le festin, tant il y a de viandes et d'haleines. Quelquefois une
flammeche des grands flambeaux, arrachee par le vent, traverse la nuit
comme une etoile qui file.

Le Roi essuie avec son bras les parfums de son visage. Il mange dans les
vases sacres, puis les brise; et il enumere interieurement ses flottes,
ses armees, ses peuples. Tout a l'heure, par caprice, il brulera son
palais avec ses convives. Il compte rebatir la tour de Babel et detroner
Dieu.

Antoine lit, de loin, sur son front, toutes ses pensees. Elles le
penetrent,--et il devient Nabuchodonosor.

Aussitot il est repu de debordements et d'exterminations; et l'envie le
prend de se rouler dans la bassesse. D'ailleurs, la degradation de ce
qui epouvante les hommes est un outrage fait a leur esprit, une maniere
encore de les stupefier; et comme rien n'est plus vil qu'une bete brute,
Antoine se met a quatre pattes sur la table, et beugle comme un taureau.

Il sent une douleur a la main,--un caillou, par hasard, l'a blesse,--et
il se retrouve devant sa cabane.

L'enceinte des roches est vide. Les etoiles rayonnent. Tout se tait.

Une fois de plus je me suis trompe! Pourquoi ces choses? Elles viennent
des soulevements de la chair. Ah! miserable!

Il s'elance dans sa cabane, y prend un paquet de cordes, termine par des
ongles metalliques, se denude jusqu'a la ceinture, et levant la tete
vers le ciel:

Accepte ma penitence, o mon Dieu! ne la dedaigne pas pour sa faiblesse.
Rends-la aigue, prolongee, excessive! Il est temps! a l'oeuvre!

Il s'applique un cinglon vigoureux.

Aie! non! non! pas de pitie!

Il recommence.

Oh! oh! oh! chaque coup me dechire la peau, me tranche les membres. Cela
me brule horriblement!

Eh! ce n'est pas terrible! on s'y fait. Il me semble meme ...

Antoine s'arrete.

Va donc, lache! va donc! Bien! bien! sur les bras, dans le dos, sur la
poitrine, contre le ventre, partout! Sifflez, lanieres, mordez-moi,
arrachez-moi! Je voudrais que les gouttes de mon sang jaillissent
jusqu'aux etoiles, fissent craquer mes os, decouvrir mes nerfs! Des
tenailles, des chevalets, du plomb fondu! Les martyrs en ont subi bien
d'autres! n'est-ce pas, Ammonaria?

L'ombre des cornes du Diable reparait.

J'aurais pu etre attache a la colonne pres de la tienne, face a face,
sous tes yeux, repondant a tes cris par mes soupirs; et nos douleurs se
seraient confondues, nos ames se seraient melees.

Il se flagelle avec furie.

Tiens, tiens! pour toi! encore!... Mais voila qu'un chatouillement me
parcourt. Quel supplice! quels delices! ce sont comme des baisers. Ma
moelle se fond! je meurs!

Et il voit en face de lui trois cavaliers montes sur des onagres, vetus
de robes vertes, tenant des lis a la main et se ressemblant tous de figure.

Antoine se retourne, et il voit trois autres cavaliers semblables, sur
de pareils onagres, dans la meme attitude.

Il recule. Alors les onagres, tous a la fois, font un pas et frottent
leur museau contre lui, en essayant de mordre son vetement. Des vois
crient: "Par ici, par ici, c'est la!" Et des etendards paraissent entre
les fentes de la montagne avec des tetes de chameau en licol de soie
rouge, des mulets charges de bagages, et des femmes couvertes de voiles
jaunes, montees a califourchon sur des chevaux-pies.

Les betes haletantes se couchent, Ses esclaves se precipitent sur les
ballots, on deroule des tapis barioles, on etale par terre des choses
qui brillent.

Un elephant blanc, caparaconne d'un filet d'or, accourt, en secouant le
bouquet de plumes d'autruche attache a son frontal.

Sur son dos, parmi des coussins de laine bleue, jambes croisees,
paupieres a demi closes et se balancant la tete, il y a une femme si
splendidement vetue qu'elle envoie des rayons autour d'elle. La foule
se prosterne, l'elephant plie les genoux, et

LA REINE DE SABA

se laissant glisser le long de son epaule, descend sur les tapis et
s'avance vers saint Antoine.

Sa robe en brocart d'or, divisee regulierement par des falbalas de
perles, de jais et de saphirs, lui serre la taille dans un corsage
etroit, rehausse d'applications de couleur, qui representent les douze
signes du Zodiaque. Elle a des patins tres-hauts, dont l'un est noir et
seme d'etoiles d'argent, avec un croissant de lune,--et l'autre, qui est
blanc, est couvert de gouttelettes d'or avec un soleil au milieu.

Ses larges manches, garnies d'emeraudes et de plumes d'oiseau, laissent
voir a nu son petit bras rond, orne au poignet d'un bracelet d'ebene, et
ses mains chargees de bagues se terminent par des ongles si pointus que
le bout de ses doigts ressemble presque a des aiguilles.

Une chaine d'or plate, lui passant sous le menton, monte le long de ses
joues, s'enroule en spirale autour de sa coiffure, poudree de poudre
bleue; puis, redescendant, lui effleure les epaules et vient s'attacher
sur sa poitrine a un scorpion de diamant, qui allonge la langue entre
ses seins. Deux grosses perles blondes tirent ses oreilles. Le bord de
ses paupieres est peint en noir. Elle a sur la pommette gauche une tache
brune naturelle; et elle respire en ouvrant la bouche, comme si son
corset la genait.

Elle secoue, tout en marchant, un parasol vert a manche d'ivoire, entoure
de sonnettes vermeilles;--et douze negrillons crepus portent la longue-
queue de sa robe, dont un singe tient l'extremite qu'il souleve de temps
a autre.

Elle dit:

Ah! bel ermite! bel ermite! mon coeur defaille!

A force de pietiner d'impatience il m'est venu des calus au talon, et
j'ai casse un de mes ongles! J'envoyais des bergers qui restaient sur
les montagnes la main etendue devant les yeux, et des chasseurs qui
criaient ton nom dans les bois, et des espions qui parcouraient toutes
les routes en disant a chaque passant: "L'avez-vous vu?"

La nuit, je pleurais, le visage tourne vers le muraille. Mes larmes, a
la longue, ont fait deux petits trous dans la mosaique, comme des flaques
d'eau de mer dans les rochers, car, je t'aime! Oh! oui! beaucoup!

Elle lui prend la barbe.

Ris donc, bel ermite! ris donc! Je suis tres-gaie, tu verras! Je pince
de la lyre, je danse comme une abeille, et je sais une foule d'histoires
a raconter toutes plus divertissantes les unes que les autres.

Tu n'imagines pas la longue route que nous avons faite. Voila les
onagres des courriers verts qui sont morts de fatigue!

Les onagres sont etendus par terre, sans mouvement.

Depuis trois grandes lunes, ils ont couru d'un train egal, avec un caillou
dans les dents pour couper le vent, la queue toujours droite, le jarret
toujours plie, et galopant toujours. On n'en retrouvera pas de pareils!
Ils me venaient de mon grand-pere maternel, l'empereur Saharil, fils
d'Iakhschab, fils d'Iaarab, fils de Kastan. Ah! s'ils vivaient encore nous
les attellerions a une litiere pour nous en retourner vite a la maison!
Mais ... comment?... a quoi songes-tu?

Elle l'examine.

Ah! quand tu seras mon mari, je t'habillerai, je te parfumerai, je
t'epilerai.

Antoine reste immobile, plus roide qu'un pieu, pale comme un mort.

Tu as l'air triste; est-ce de quitter ta cabane? Moi, j'ai tout quitte
pour toi,--jusqu'au roi Salomon, qui a cependant beaucoup de sagesse,
vingt mille chariots de guerre, et une belle barbe! Je t'ai apporte mes
cadeaux de noces. Choisis.

Elle se promene entre les rangees d'esclaves et les marchandises.

Voici du baume de Genezareth, de l'encens du cap Gardefan, du ladanon,
du cinnamone, et du silphium, bon a mettre dans les sauces. Il y a
la-dedans des broderies d'Assur, des ivoires du Gange, de la pourpre
d'Elisa; et cette boite de neige contient une outre de chalibon, vin
reserve pour les rois d'Assyrie,--et qui se boit pur dans une corne de
licorne. Voila des colliers, des agrafes, des filets, des parasols, de
la poudre d'or de Baasa, du cassiteros de Tartessus, du bois bleu de
Pandio, des fourrures blanches d'Issedonie, des escarboucles de l'ile
Palaesimonde, et des cure-dents faits avec les poils du tachas,--animal
perdu qui se trouve sous la terre. Ces coussins sont d'Emath, et ces
franges a manteau de Palmyre. Sur ce tapis de Babylone, il y a ... mais
viens donc! Viens donc!

Elle tire saint Antoine par la manche. Il resiste. Elle continue:

Ce tissu mince, qui craque sous les doigts avec un bruit d'etincelles,
est la fameuse toile jaune apportee par les marchands de la Bactriane.
Il leur faut quarante-trois interpretes dans leur voyage. Je t'en ferai
faire des robes, que tu mettras a la maison.

Poussez les crochets de l'etui en sycomore, et donnez-moi la cassette
d'ivoire qui est au garrot de mon elephant!

On retire d'une boite quelque chose de rond couvert d'un voile, et l'on
apporte un petit coffret charge de ciselures.

Veux-tu le bouclier de Dgian-ben-Dgian, celui qui a bati les Pyramides?
le voila! Il est compose de sept peaux de dragon mises l'une sur
l'autre, jointes par des vis de diamant, et qui ont ete tannees dans de
la bile de parricide. Il represente, d'un cote, toutes les guerres qui
ont eu lieu depuis l'invention des armes, et, de l'autre, toutes les
guerres qui auront lieu jusqu'a la fin du monde. La foudre rebondit
dessus, comme une balle de liege. Je vais le passer a ton bras, et tu
le porteras a la chasse.

Mais si tu savais ce que j'ai dans ma petite boite! Retourne-la, tache
de l'ouvrir! Personne n'y parviendrait; embrasse-moi; je te le dirai.

Elle prend saint Antoine par les deux joues; il la repousse a bras
tendus.

C'etait une nuit que le roi Salomon perdait la tete. Enfin nous
conclumes un marche. Il se leva, et sortant a pas de loup ...

Elle fait une pirouette.

Ah! ah! bel ermite! tu ne le sauras pas! tu ne le sauras pas!

Elle secoue son parasol, dont toutes les clochettes tintent.

Et j'ai bien d'autres choses encore, va! J'ai des tresors enfermes dans
des galeries ou l'on se perd comme dans un bois. J'ai des palais d'ete
en treillage de roseaux, et des palais d'hiver en marbre noir. Au milieu
de lacs grands comme des mers, j'ai des iles rondes comme des pieces
d'argent, toutes couvertes de nacre, et dont les rivages font de la
musique, au battement des flots tiedes qui se roulent sur le sable. Les
esclaves de mes cuisines prennent des oiseaux dans mes volieres, et
pechent le poisson dans mes viviers. J'ai des graveurs continuellement
assis pour creuser mon portrait sur des pierres dures, des fondeurs
haletants qui coulent mes statues, des parfumeurs qui melent le suc des
plantes a des vinaigres et battent des pates. J'ai des couturieres qui
me coupent des etoffes, des orfevres qui me travaillent des bijoux, des
coiffeuses qui sont a me chercher des coiffures, et des peintres
attentifs, versant sur mes lambris des resines bouillantes, qu'ils
refroidissent avec des eventails. J'ai des suivantes de quoi faire un
harem, des eunuques de quoi faire une armee. J'ai des armees, j'ai des
peuples! J'ai dans mon vestibule une garde de nains portant sur le dos
des trompes d'ivoire.

Antoine soupire.

J'ai des attelages de gazelles, des quadriges d'elephants, des couples
de chameaux par centaines, et des cavales a criniere si longue que leurs
pieds y entrent quand elles galopent, et des troupeaux a cornes si
larges que l'on abat les bois devant eux quand ils paturent. J'ai des
girafes qui se promenent dans mes jardins, et qui avancent leur tete sur
le bord de mon toit, quand je prends l'air apres diner.

Assise dans une coquille, et trainee par les dauphins, je me promene
dans les grottes ecoutant tomber l'eau des stalactites. Je vais au pays
des diamants, ou les magiciens mes amis me laissent choisir les plus
beaux; puis je remonte sur la terre, et je rentre chez moi.

Elle pousse un sifflement aigu;--et un grand oiseau, qui descend du
ciel, vient s'abattre sur le sommet de sa chevelure, dont il fait tomber
la poudre bleue.

Son plumage, de couleur orange, semble compose d'ecailles metalliques.
Sa petite tete, garnie d'une huppe d'argent, represente un visage
humain. Il a quatre ailes, des pattes de vautour, et une immense queue
de paon, qu'il etale en rond derriere lui.

Il saisit dans son bec le parasol de la Reine, chancelle un peu avant de
prendre son aplomb, puis herisse toutes ses plumes, et demeure immobile.

Merci, beau Simorg-anka! toi qui m'as appris ou se cachait l'amoureux!
Merci! merci! messager de mon coeur!

Il vole comme le desir. Il fait le tour du monde dans sa journee. Le
soir, il revient; il se pose au pied de ma couche; il me raconte ce
qu'il a vu, les mers qui ont passe sous lui avec les poissons et les
navires, les grands deserts vides qu'il a contemples du haut des cieux,
et toutes les moissons qui se courbaient dans la campagne, et les
plantes qui poussaient sur le mur des villes abandonnees.

Elle tord ses bras, langoureusement.

Oh! si tu voulais, si tu voulais!... J'ai un pavillon sur un
promontoire au milieu d'un isthme, entre deux oceans. Il est lambrisse
de plaques de verre, parquete d'ecailles de tortue, et s'ouvre aux
quatre vents du ciel. D'en haut, je vois revenir mes flottes et les
peuples qui montent la colline avec des fardeaux sur l'epaule. Nous
dormirions sur des duvets plus mous que des nuees, nous boirions des
boissons froides dans des ecorces de fruits, et nous regarderions le
soleil a travers des emeraudes! Viens!...

Antoine se recule. Elle se rapproche; et d'un ton irrite:

Comment? ni riche, ni coquette, ni amoureuse? ce n'est pas tout cela
qu'il te faut, hein? mais lascive, grasse, avec une voix rauque, la
chevelure couleur de feu et des chairs rebondissantes. Preferes-tu un
corps froid comme la peau des serpents, ou bien de grands yeux noirs,
plus sombres que les cavernes mystiques? regarde-les, mes yeux!

Antoine, malgre lui, les regarde.

Toutes celles que tu as rencontrees, depuis la fille des carrefours
chantant sous sa lanterne jusqu'a la patricienne effeuillant des roses
du haut de sa litiere, toutes les formes entrevues, toutes les
imaginations de ton desir, demande-les! Je ne suis pas une femme, je
suis un monde. Mes vetements n'ont qu'a tomber, et tu decouvriras sur ma
personne une succession de mysteres!

Antoine claque des dents.

Si tu posais ton doigt sur mon epaule, ce serait comme une trainee de
feu dans tes veines. La possession de la moindre place de mon corps
t'emplira d'une joie plus vehemente que la conquete d'un empire. Avance
tes levres! mes baisers ont le gout d'un fruit qui se fondrait dans ton
coeur! Ah! comme tu vas te perdre sous mes cheveux, humer ma poitrine,
t'ebahir de mes membres, et brule par mes prunelles, entre mes bras,
dans un tourbillon ...

Antoine fait un signe de croix.

Tu me dedaignes! adieu!

Elle s'eloigne en pleurant, puis se retourne:

Bien sur? une femme si belle!

Elle rit, et le singe qui tient le bas de sa robe, la souleve.

Tu te repentiras, bel ermite, tu gemiras! tu t'ennuieras! mais je m'en
moque! la! la! la! oh! oh! oh!

Elle s'en va la figure dans les mains, en sautillant a cloche-pied.

Les esclaves defilent devant saint Antoine, les chevaux, les dromadaires,
l'elephant, les suivantes, les mulets qu'on a recharges, les negrillons,
le singe, les courriers verts, tenant a la main leur lis casse;--et la
Reine de Saba s'eloigne, en poussant une sorte de hoquet convulsif, qui
ressemble a des sanglots ou a un ricanement.




III.


Quand elle a disparu, Antoine apercoit un enfant sur le seuil de sa
cabane.

C'est quelqu'un des serviteurs de la Reine, pense-t-il.

Cet enfant est petit comme un nain, et pourtant trapu comme un Cabire,
contourne, d'aspect miserable. Des cheveux blancs couvrent sa tete
prodigieusement grosse; et il grelotte sous une mechante tunique, tout
en gardant a sa main un rouleau de papyrus.

La lumiere de la lune, que traverse un nuage, tombe sur lui.

ANTOINE

l'observe de loin et en a peur.

Qui es tu?

L'ENFANT repond:

Ton ancien disciple Hilarion!

ANTOINE

Tu mens! Hilarion habite depuis longues annees la Palestine.

HILARION

J'en suis revenu! c'est bien moi!

ANTOINE

se rapproche, et il le considere.

Cependant sa figure etait brillante comme l'aurore, candide, joyeuse.
Celle-la est toute sombre et vieille.

HILARION

De longs travaux m'ont fatigue!

ANTOINE

La voix aussi est differente. Elle a un timbre qui vous glace.

HILARION

C'est que je me nourris de choses ameres!

ANTOINE

Et ces cheveux blancs?

HILARION

J'ai eu tant de chagrins!

ANTOINE

a part:

Serait-ce possible?...

HILARION

Je n'etais pas si loin que tu le supposes. L'ermite Paul t'a rendu
visite cette annee, pendant le mois de schebar. Il y a juste vingt jours
que les Nomades t'ont apporte du pain. Tu as dit, avant-hier, a un
matelot de te faire parvenir trois poincons.

ANTOINE

Il sait tout!

HILARION

Apprends meme que je ne t'ai jamais quitte. Mais tu passes de longues
periodes sans m'apercevoir.

ANTOINE

Comment cela? Il est vrai que j'ai la tete si troublee! Cette nuit
particulierement ...

HILARION

Tous les Peches Capitaux sont venus. Mais leurs pietres embuches se
brisent contre un Saint tel que toi!

ANTOINE

Oh! non!... non! A chaque minute, je defaille! Que ne suis-je un de
ceux dont l'ame est toujours intrepide et l'esprit ferme,--comme le
grand Athanase, par exemple.

HILARION

Il a ete ordonne illegalement par sept eveques!

ANTOINE

Qu'importe! si sa vertu ...

HILARION

Allons donc! un homme orgueilleux, cruel, toujours dans les intrigues,
et finalement exile comme accapareur.

ANTOINE

Calomnie!

HILARION

Tu ne nieras pas qu'il ait voulu corrompre Eustates, le tresorier des
largesses?

ANTOINE

On l'affirme; j'en conviens.

HILARION

Il a brule, par vengeance, la maison d'Arsene!

ANTOINE

Helas!

HILARION

Au concile de Nicee, il a dit en parlant de Jesus: "L'homme du
Seigneur."

ANTOINE

Ah! cela c'est un blaspheme!

HILARION

Tellement borne du reste, qu'il avoue ne rien comprendre a la nature du
Verbe.

ANTOINE

souriant de plaisir:

En effet, il n'a pas l'intelligence tres ... elevee.

HILARION

Si l'on t'avait mis a sa place, c'eut ete un grand bonheur pour tes
freres comme pour toi. Cette vie a l'ecart des autres est mauvaise.

ANTOINE

Au contraire! L'homme, etant esprit, doit se retirer des choses
mortelles. Toute action le degrade. Je voudrais ne pas tenir a la
terre,--meme par la plante de mes pieds!

HILARION

Hypocrite qui s'enfonce dans la solitude pour se livrer mieux au
debordement de ses convoitises! Tu te prives de viandes, de vin,
d'etuves, d'esclaves et d'honneurs; mais comme tu laisses ton
imagination t'offrir des banquets, des parfums, des femmes nues et des
des foules applaudissantes! Ta chastete n'est qu'une corruption plus
subtile, et ce mepris du monde l'impuissance de ta haine contre lui!
C'est la ce qui rend tes pareils si lugubres, ou peut-etre parce qu'ils
doutent. La possession de la verite donne la joie. Est-ce que Jesus
etait triste? Il allait entoure d'amis, se reposait a l'ombre de
l'olivier, entrait chez le publicain, multipliait les coupes, pardonnant
a la pecheresse, guerissant toutes les douleurs. Toi, tu n'as de pitie
que pour ta misere. C'est comme un remords qui t'agite et une demence
farouche, jusqu'a repousser la caresse d'un chien ou le sourire
d'un enfant.

ANTOINE

eclate en sanglots.

Assez! assez! tu remues trop mon coeur!

HILARION

Secoue la vermine de tes haillons! Releve-toi de ton ordure! Ton Dieu
n'est pas un Moloch qui demande de la chair en sacrifice!

ANTOINE

Cependant la souffrance est benie. Les cherubins s'inclinent pour
recevoir le sang des confesseurs.

HILARION

Admire donc les Montanistes! ils depassent tous les autres.

ANTOINE

Mais c'est la verite de la doctrine qui fait le martyre!

HILARION

Comment peut-il en prouver l'excellence, puisqu'il temoigne egalement
pour l'erreur?

ANTOINE

Te tairas-tu, vipere!

HILARION

Cela n'est peut-etre pas si difficile. Les exhortations des amis, le
plaisir d'insulter le peuple, le serment qu'on a fait, un certain
vertige, mille circonstances les aident.

Antoine s'eloigne d'Hilarion. Hilarion le suit.

D'ailleurs, cette maniere de mourir amene de grands desordres. Denys,
Cyprien et Gregoire s'y sont soustraits. Pierre d'Alexandrie l'a blamee,
et le concile d'Elvire ...

ANTOINE

se bouche les oreilles.

Je n'ecoute plus!

HILARION

elevant la voix:

Voila que tu retombes dans ton peche d'habitude, la paresse. L'ignorance
est l'ecume de l'orgueil. On dit: "Ma conviction est faite, pourquoi
discuter?" et on meprise les docteurs, les philosophes, la tradition, et
jusqu'au texte de la Loi qu'on ignore. Crois-tu tenir la sagesse dans
ta main?

ANTOINE

Je l'entends toujours! Ses paroles bruyantes emplissent ma tete.

HILARION

Les efforts pour comprendre Dieu sont superieurs a tes mortifications
pour le flechir. Nous n'avons de merite que par notre soif du Vrai. La
Religion seule n'explique pas tout; et la solution des problemes que tu
meconnais peut la rendre plus inattaquable et plus haute. Donc il faut,
pour son salut, communiquer avec ses freres,--ou bien l'Eglise,
l'assemblee des fideles, ne serait qu'un mot,--et ecouter toutes les
raisons, ne dedaigner rien, ni personne. Le sorcier Balaam, le poete
Eschyle et la sibylle de Cumes avaient annonce le Sauveur. Denys
l'Alexandrin recut du Ciel l'ordre de lire tous les livres. Saint
Clement nous ordonne la culture des lettres grecques. Hermas a ete
converti par l'illusion d'une femme qu'il avait aimee.

ANTOINE

Quel air d'autorite! Il me semble que tu grandis ...

En effet, la taille d'Hilarion s'est progressivement elevee; et Antoine,
pour ne plus le voir, ferme les yeux.

HILARION

Rassure-toi, bon ermite!

Asseyons-nous la, sur cette grosse pierre,--comme autrefois, quand a la
premiere lueur du jour je te saluais, en t'appelant "claire etoile du
matin"; et tu commencais tout de suite mes instructions. Elles ne sont
pas finies. La lune nous eclaire suffisamment. Je t'ecoute.

Il a tire un calame de sa ceinture; et, par terre, jambes croisees, avec
son rouleau de papyrus a la main, il leve la tete vers saint Antoine,
qui, assis pres de lui, reste le front penche.

Apres un moment de silence, Hilarion reprend:

La parole de Dieu, n'est-ce pas, nous est confirmee par les miracles?
Cependant les sorciers de Pharaon en faisaient; d'autres imposteurs
peuvent en faire; on s'y trompe. Qu'est-ce donc qu'un miracle? Un
evenement qui nous semble en dehors de la nature. Mais connaissons-nous
toute sa puissance? et de ce qu'une chose ordinairement ne nous etonne
pas, s'ensuit-il que nous la comprenions?

ANTOINE

Peu importe! il faut croire l'Ecriture!

HILARION

Saint Paul, Origene et bien d'autres ne l'entendaient pas litteralement;
mais si on l'explique par des allegories, elle devient le partage d'un
petit nombre et l'evidence de la verite disparait. Que faire?

ANTOINE

S'en remettre a l'Eglise!

HILARION

Donc l'Ecriture est inutile?

ANTOINE

Non pas! quoique l'Ancien Testament, je l'avoue, ait ... des obscurites
... Mais le Nouveau resplendit d'une lumiere pure.

HILARION

Cependant l'ange annonciateur, dans Matthieu, apparait a Joseph, tandis
que dans Luc, c'est a Marie. L'onction de Jesus par une femme se passe,
d'apres le premier Evangile, au commencement de sa vie publique, et,
selon les trois autres, peu de jours avant sa mort. Le breuvage qu'on
lui offre sur la croix, c'est, dans Matthieu, du vinaigre avec du fiel,
dans Marc du vin et de la myrrhe. Suivant Luc et Matthieu, les apotres
ne doivent prendre ni argent ni sac, pas meme de sandales et de baton,
dans Marc, au contraire, Jesus leur defend de rien emporter si ce n'est
des sandales et un baton. Je m'y perds!...

ANTOINE

avec ebahissement:

En effet ... en effet ...

HILARION

Au contact de l'hemorroidesse, Jesus se retourna en disant: "Qui m'a
touche?" Il ne savait donc pas qui le touchait? Cela contredit
l'omniscience de Jesus. Si le tombeau etait surveille par des gardes,
les femmes n'avaient pas a s'inquieter d'un aide pour soulever la pierre
de ce tombeau. Donc, il n'y avait pas de gardes, ou bien les saintes
femmes n'etaient pas la. A Emmaues, il mange avec ses disciples et leur
fait tater ses plaies. C'est un corps humain, un objet materiel,
ponderable, et cependant qui traverse les murailles. Est-ce possible?

ANTOINE

Il faudrait beaucoup de temps pour te repondre!

HILARION

Pourquoi recut-il le Saint-Esprit, bien qu'etant le Fils? Qu'avait-il
besoin du bapteme s'il etait le Verbe? Comment le Diable pouvait-il le
tenter, lui, Dieu?

Est-ce que ces pensees-la ne te sont jamais venues?

ANTOINE

Oui!... souvent! Engourdies ou furieuses, elles demeurent dans ma
conscience. Je les ecrase, elles renaissent, m'etouffent; et je crois
parfois que je suis maudit.

HILARION

Alors, tu n'as que faire de servir Dieu?

ANTOINE

J'ai toujours besoin de l'adorer!

Apres un long silence:

HILARION

reprend:

Mais en dehors du dogme, toute liberte de recherches nous est permise.
Desires-tu connaitre la hierarchie des Anges, la vertu des Nombres, la
raison des germes et des metamorphoses?

ANTOINE

Oui! oui! ma pensee se debat pour sortir de sa prison. Il me semble
qu'en ramassant mes forces j'y parviendrai. Quelquefois meme, pendant la
duree d'un eclair, je me trouve comme suspendu; puis je retombe!

HILARION

Le secret que tu voudrais tenir est garde par des sages. Ils vivent dans
un pays lointain, assis sous des arbres gigantesques, vetus de blanc et
calmes comme des Dieux. Un air chaud les nourrit. Des leopards tout a
l'entour marchent sur des gazons. Le murmure des sources avec le
hennissement des licornes se melent a leurs voix. Tu les ecouteras; et
la face de l'Inconnu se devoilera!

ANTOINE

soupirant:

La route est longue, et je suis vieux!

HILARION

Oh! oh! les hommes savants ne sont pas rares! Il y en a meme tout pres
de toi; ici!--Entrons!




IV


Et Antoine voit devant lui une basilique immense.

La lumiere se projette du fond, merveilleuse comme serait un soleil
multicolore. Elle eclaire les tetes innombrables de la foule qui emplit
la nef et reflue entre les colonnes, vers les bas cotes,--ou l'on
distingue dans des compartiments de bois, des autels, des lits, des
chainettes de petites pierres bleues, et des constellations peintes
sur les murs.

Au milieu de la foule, des groupes, ca et la, stationnent. Des hommes,
debout sur des escabeaux, haranguent le doigt leve; d'autres prient les
bras en croix, sont couches par terre, chantent des hymnes, ou boivent
du vin; autour d'une table, des fideles font les agapes; des martyrs
demaillotent leurs membres pour montrer leurs blessures; des vieillards,
appuyes sur des batons, racontant leurs voyages.

Il y en a du pays des Germains, de la Thrace et des Gaules, de la Scythie
et des Indes,--avec de la neige sur la barbe, des plumes dans la chevelure,
des epines aux franges de leur vetement, les sandales noires de poussiere,
la peau brulee par le soleil. Tous les costumes se confondent, les manteaux
de pourpre et les robes de lin, des dalmatiques brodees, des sayons de
poil, des bonnets de matelots, des mitres d'eveques. Leurs yeux fulgurent
extraordinairement. Ils ont l'air de bourreaux ou l'air d'eunuques.

Hilarion s'avance au milieu d'eux. Tous le saluent. Antoine, en se
serrant contre son epaule, les observe. Il remarque beaucoup de femmes.
Plusieurs sont habillees en hommes, avec les cheveux ras; il en a peur.

HILARION

Ce sont des chretiennes qui ont converti leurs maris. D'ailleurs les
femmes sont toujours pour Jesus, meme les idolatres, temoin Procula
l'epouse de Pilate et Poppee la concubine de Neron. Ne tremble
plus! avance!

Et il en arrive d'autres, continuellement.

Ils se multiplient, se dedoublent, legers comme des ombres, tout en
faisant une grande clameur ou se melent des hurlements de rage, des cris
d'amour, des cantiques et des objurgations.

ANTOINE

a voix basse:

Que veulent-ils?

HILARION

Le Seigneur a dit "j'aurais encore a vous parler de bien des choses."
Ils possedent ces choses.

Et il le pousse vers un trone d'or a cinq marches ou, entoure de
quatre-vingt-quinze disciples, tous frottes d'huile, maigres et
tres-pales, siege le prophete Manes,--beau comme un archange, immobile
comme une statue, portant une robe indienne, des escarboucles dans ses
cheveux nattes, a sa main gauche un livre d'images peintes, et sous sa
droite un globe. Les images representent les creatures qui sommeillaient
dans le chaos. Antoine se penche pour les voir. Puis,

MANES

fait tourner son globe; et reglant ses paroles sur une lyre d'ou
s'echappent des sons cristallins:

La terre celeste est a l'extremite superieure, la terre mortelle a
l'extremite inferieure. Elle est soutenue par deux anges, le
Splenditenens et l'Omophore a six visages.

Au sommet du ciel le plus haut se tient la Divinite impassible; en
dessous, face a face, sont le Fils de Dieu et le Prince des tenebres.

Les tenebres s'etant avancees jusqu'a son royaume, Dieu tira de son
essence une vertu qui produisit le premier homme; et il l'environna des
cinq elements. Mais les demons des tenebres lui en deroberent une
partie, et cette partie est l'ame.

Il n'y a qu'une seule ame--universellement epandue, comme l'eau d'un
fleuve divise en plusieurs bras. C'est elle qui soupire dans le vent,
grince dans le marbre qu'on scie, hurle par la voix de la mer; et elle
pleure des larmes de lait quand on arrache les feuilles du figuier.

Les ames sorties de ce monde emigrent vers les astres, qui sont des
etres animes.

ANTOINE

se met a rire.

Ah! ah! quelle absurde imagination!

UN HOMME

sans barbe, et d'apparence austere:

En quoi?

Antoine va repondre. Mais Hilarion lui dit tout bas que cet homme est
l'immense Origene; et

MANES

reprend:

D'abord elles s'arretent dans la lune, ou elles se purifient. Ensuite
elles montent dans le soleil.

ANTOINE

lentement:

Je ne connais rien ... qui nous empeche ... de le croire.

MANES

Le but de toute creature est la delivrance du rayon celeste enferme dans
la matiere. Il s'en echappe plus facilement par les parfums, les epices,
l'arome du vin cuit, les choses legeres qui ressemblent a des pensees.
Mais les actes de la vie l'y retiennent. Le meurtrier renaitra dans le
corps d'un celephe, celui qui tue un animal deviendra cet animal; si tu
plantes une vigne, tu seras lie dans ses rameaux. La nourriture en
absorbe. Donc, privez-vous! jeunez!

HILARION

Ils sont temperants, comme tu vois!

MANES

Il y en a beaucoup dans les viandes, moins dans les herbes. D'ailleurs
les Purs, grace a leurs merites, depouillent les vegetaux de cette
partie lumineuse et elle remonte a son foyer. Les animaux, par la
generation, l'emprisonnent dans la chair. Donc, fuyez les femmes!

HILARION

Admire leur continence!

MANES

Ou plutot, faites si bien qu'elles ne soient pas fecondes.--Mieux vaut
pour l'ame tomber sur la terre que de languir dans des entraves
charnelles!

ANTOINE

Ah! l'abomination!

HILARION

Qu'importe la hierarchie des turpitudes? l'Eglise a bien fait du mariage
un sacrement!

SATURNIN

en costume de Syrie:

Il propage un ordre de choses funestes! Le Pere, pour punir les anges
revoltes, leur ordonna de creer le monde. Le Christ est venu, afin que
le Dieu des Juifs qui etait un de ces anges ...

ANTOINE

Un ange? lui! le Createur!

CERDON

N'a-t-il pas voulu tuer Moise, tromper ses prophetes, seduit les
peuples, repandu le mensonge et l'idolatrie?

MARCION

Certainement, le Createur n'est pas le vrai Dieu!

SAINT CLEMENT D'ALEXANDRIE

La matiere est eternelle!

BARDESANES en mage de Babylone:

Elle a ete formee par les Sept Esprits planetaires.

LES HERNIENS

Les anges ont fait les ames!

LES PRISCILLIANIENS

C'est le Diable qui a fait le monde!

ANTOINE

se rejette en arriere:

Horreur!

HILARION

le soutenant:

Tu te desesperes trop vite! tu comprends mal leur doctrine! En voici un
qui a recu la sienne de Theodas, l'ami de saint Paul. Ecoute-le!

Et, sur un signe d'Hilarion,

VALENTIN

en tunique de toile d'argent, la voix sifflante et le crane pointu:

Le monde est l'oeuvre d'un Dieu en delire.

ANTOINE

baisse la tete.

L'oeuvre d'un Dieu en delire!...

Apres un long silence:

Comment cela?

VALENTIN

Le plus parfait des etres, des Eons, l'Abime, reposait au sein de la
Profondeur avec la Pensee. De leur union sortit l'Intelligence, qui eut
pour compagne la Verite.

L'Intelligence et la Verite engendrerent le Verbe et la Vie, qui a leur
tour, engendrerent l'Homme; et l'Eglise;--et cela fait huit Eons!

Il compte sur ses doigts.

Le Verbe et la Verite produisirent dix autres Eons, c'est-a-dire cinq
couples. L'Homme et l'Eglise en avaient produit douze autres, parmi
lesquels le Paraclet et la Foi, l'Esperance et la Charite, le Parfait
et la Sagesse, Sophia.

L'ensemble de ces trente Eons constitue le Plerome, ou Universalite
de Dieu. Ainsi, comme les echos d'une voix qui s'eloigne, comme les
effluves d'un parfum qui s'evapore, comme les feux du soleil qui se
couche, les Puissances emanees du Principe vont toujours
s'affaiblissant.

Mais Sophia, desireuse de connaitre le Pere, s'elanca hors du Plerome;
--et le Verbe fit alors un autre couple, le Christ et le Saint-Esprit,
qui avait relie entre eux tous les Eons; et tous ensemble ils formerent
Jesus, la fleur du Plerome.

Cependant, l'effort de Sophia pour s'enfuir avait laisse dans le vide
une image d'elle, une substance mauvaise, Acharamoth. Le Sauveur en eut
pitie, la delivra des passions;--et du sourire d'Acharamoth delivree la
lumiere naquit; ses larmes firent les eaux, sa tristesse engendra la
matiere noire.

D'Acharamoth sortit le Demiurge, fabricateur des mondes, des cieux et du
Diable. Il habite bien plus bas que le Plerome, sans meme l'apercevoir,
tellement qu'il se croit le vrai Dieu, et repete par la bouche de ses
prophetes: "Il n'y a d'autre Dieu que moi!" Puis il fit l'homme, et lui
jeta dans l'ame la semence immaterielle, qui etait l'Eglise, reflet de
l'autre Eglise placee dans le Plerome.

Acharamoth, un jour, parvenant a la region la plus haute, se joindra au
Sauveur; le feu cache dans le monde aneantira toute matiere, se devorera
lui-meme, et les hommes, devenus de purs esprits, epouseront des anges!

ORIGENE

Alors le Demon sera vaincu, et le regne de Dieu commencera!

Antoine retient un cri; et aussitot,

BASILIDE

le prenant par le coude:

L'Etre supreme avec les emanations infinies s'appelle Abraxas, et le
Sauveur avec toutes ses vertus Kaulakau, autrement ligne-sur-ligne,
rectitude-sur-rectitude.

On obtient la force de Kaulakau par le secours de certains mots,
inscrits sur cette calcedoine pour faciliter la memoire.

Et il montre a son cou une petite pierre ou sont gravees des lignes
bizarres.

Alors tu seras transporte dans l'Invisible; et superieur a la loi, tu
mepriseras tout, meme la vertu!

Nous autres, les Purs, nous devons fuir la douleur, d'apres l'exemple de
Kaulakau.

ANTOINE

Comment! et la croix?

LES ELKHESAITES

en robe d'hyacinthe, lui repondent:

La tristesse, la bassesse, la condamnation et l'oppression de mes peres
sont effacees, grace a la mission qui est venue!

On peut renier le Christ inferieur, l'homme-Jesus; mais il faut adorer
l'autre Christ, eclos dans sa personne sous l'aile de la Colombe.

Honorez le mariage! Le Saint-Esprit est feminin!

Hilarion a disparu; et Antoine pousse par la foule arrive devant

LES CARPOCRATIENS

etendus avec des femmes sur des coussins d'ecarlate:

Avant de rentrer dans l'Unique, tu passeras par une serie de conditions
et d'actions. Pour t'affranchir des tenebres, accomplis, des maintenant,
leurs oeuvres! L'epoux va dire a l'epouse: "Fais la charite a ton frere",
et elle te baisera.

LES NICOLAITES

assembles autour d'un mets qui fume:

C'est de la viande offerte aux idoles; prends-en! L'apostasie est
permise quand le coeur est pur. Gorge ta chair de ce qu'elle demande.
Tache de l'exterminer a force de debauches! Prounikos, la mere du Ciel,
s'est vautree dans les ignominies.

LES MARCOSIENS

avec des anneaux d'or, et ruisselants de baume:

Entre chez nous pour t'unir a l'Esprit! Entre chez nous pour boire
l'immortalite!

Et l'un d'eux lui montre, derriere une tapisserie, le corps d'un homme
termine par une tete d'ane. Cela represente Sabaoth, pere du Diable. En
marque de haine, il crache dessus.

Un autre decouvre un lit tres-bas, jonche de fleurs, en disant que


    Les noces spirituelles vont s'accomplir.


Un troisieme tient une coupe de verre, fait une invocation; du sang y
parait:

Ah! le voila! le voila! le sang du Christ!

Antoine s'ecarte. Mais il est eclabousse par l'eau qui saute d'une cuve.

LES HELVIDIENS

s'y jettent la tete en bas, en marmottant:

L'homme regenere par le bapteme est impeccable!

Puis il passe pres d'un grand feu, ou se chauffent les Adamites,
completement nus pour imiter la purete du paradis; et il se heurte aux

MESSALIENS

vautres sur les dalles, a moitie endormis, stupides:

Oh! ecrase-nous si tu veux, nous ne bougerons pas! Le travail est un
peche, toute occupation mauvaise!

Derriere ceux-la, les abjects

PATERNIENS

hommes, femmes et enfants, pele-mele sur un tas d'ordures, relevent
leurs faces hideuses barbouillees de vin:

Les parties inferieures du corps faites par le Diable lui appartiennent.
Buvons, mangeons, forniquons!

AETIUS

Les crimes sont des besoins au-dessous du regard de Dieu!

Mais tout a coup

UN HOMME

vetu d'un manteau carthaginois, bondit au milieu d'eux, avec un paquet
de lanieres a la main; et frappant au hasard de droite et de gauche,
violemment:

Ah! imposteurs, brigands, simoniaques, heretiques et demons! la vermine
des ecoles, la lie de l'enfer! Celui-la, Marcion, c'est un matelot de
Sinope excommunie pour inceste; on a banni Carpocras comme magicien;
Aetius a vole sa concubine, Nicolas prostitue sa femme; et Manes, qui se
fait appeler le Bouddha et qui se nomme Cubricus, fut ecorche vif avec
une pointe de roseau, si bien que sa peau tannee se balance aux portes
de Clesiphon!

ANTOINE

a reconnu Tertullien, et s'elance pour le rejoindre:

Maitre! a moi! a moi!

TERTULLIEN

continuant:

Brisez les images! voilez les vierges! Priez, jeunez, pleurez,
mortifiez-vous! Pas de philosophie! pas de livres! apres Jesus, la
science est inutile!

Tous ont fui; et Antoine voit, a la place de Tertullien, une femme
assise sur un banc de pierre.

Elle sanglote, la tete appuyee contre une colonne, les cheveux pendants,
le corps affaisse dans une longue simarre brune.

Puis, ils se trouvent l'un pres de l'autre, loin de la foule;--et un
silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans les bois,
quand le vent s'arrete et que les feuilles tout a coup ne remuent plus.

Cette femme est tres-belle, fletrie pourtant et d'une paleur de sepulcre.
Ils se regardent; et leurs yeux s'envoient comme un flot de pensees,
mille choses anciennes, confuses et profondes. Enfin,

PRISCILLA

se met a dire:

J'etais dans la derniere chambre des bains, et je m'endormais au
bourdonnement des rues.

Tout a coup j'entendis des clameurs. On criait: "C'est un magicien!
c'est le Diable!" Et la foule s'arreta devant notre maison, en face du
temple d'Esculape. Je me haussai avec les poignets jusqu'a la hauteur du
soupirail.

Sur le peristyle du temple, il y avait un homme qui portait un carcan de
fer a son cou. Il prenait des charbons dans un rechaud, et il s'en faisait
sur la poitrine de larges trainees, en appelant "Jesus, Jesus!" Le peuple
disait: "Cela n'est pas permis! lapidons-le!" Lui, il continuait. C'etaient
des choses inouies, transportantes. Des fleurs larges comme le soleil
tournaient devant mes yeux, et j'entendais dans les espaces une harpe d'or
vibrer. Le jour tomba. Mes bras lacherent les barreaux, mon corps defaillit,
et quand il m'eut emmenee a sa maison ...

ANTOINE

De qui donc parles-tu?

PRISCILLA

Mais, de Montanus!

ANTOINE

Il est mort, Montanus.

PRISCILLA

Ce n'est pas vrai!

UNE VOIX

Non, Montanus n'est pas mort!

Antoine se retourne; et pres de lui, de l'autre cote, sur le banc, une
seconde femme est assise,--blonde celle-la, et encore plus pale, avec
des bouffissures sous les paupieres comme si elle avait longtemps
pleure. Sans qu'il l'interroge, elle dit:

MAXIMILLA

Nous revenions de Tarse par les montagnes, lorsqu'a un detour du chemin,
nous vimes un homme sous un figuier.

Il cria de loin: "Arretez-vous!" et il se precipita en nous injuriant.
Les esclaves accoururent. Il eclata de rire. Les chevaux se cabrerent.
Les molosses hurlaient tous.

Il etait debout. La sueur coulait sur son visage. Le vent faisait
claquer son manteau.

En nous appelant par nos noms, il nous reprochait la vanite de nos
oeuvres, l'infamie de nos corps;--et il levait le poing du cote des
dromadaires, a cause des clochettes d'argent qu'ils portent sous
la machoire.

Sa fureur me versait l'epouvante dans les entrailles; c'etait pourtant
comme une volupte qui me bercait, m'enivrait.

D'abord, les esclaves s'approcherent. "Maitre, dirent-ils, nos betes
sont fatiguees"; puis ce furent les femmes: "Nous avons peur", et les
esclaves s'en allerent. Puis, les enfants se mirent a pleurer: "Nous
avons faim!" Et comme on n'avait pas repondu aux femmes, elles
disparurent.

Lui, il parlait. Je sentis quelqu'un pres de moi. C'etait l'epoux;
j'ecoutais l'autre. Il se traina parmi les pierres en s'ecriant "Tu
m'abandonnes?" et je repondis: "Oui! va-t'en!"--afin d'accompagner
Montanus.

ANTOINE

Un eunuque!

PRISCILLA

Ah! cela t'etonne, coeur grossier! Cependant Madeleine, Jeanne, Marthe
et Suzanne n'entraient pas dans la couche du Sauveur. Les ames, mieux
que les corps, peuvent s'etreindre avec delire. Pour conserver
impunement Eustolie, Leonce l'eveque se mutila,--aimant mieux son amour
que sa virilite. Et puis, ce n'est pas ma faute; un esprit m'y contraint;
Sotas n'a pu me guerir. Il est cruel, pourtant! Qu'importe! Je suis la
derniere des prophetesses; et apres moi, la fin du monde viendra.

MAXIMILLA

Il m'a comble de ses dons. Aucune d'ailleurs ne l'aime autant,--et n'en
est plus aimee!

PRISCILLA

Tu mens! c'est moi!

MAXIMILLA

Non, c'est moi!

Elles se battent.

Entre leurs epaules parait la tete d'un negre.

MONTANUS

couvert d'un manteau noir, ferme par deux os de mort:

Apaisez-vous, mes colombes! Incapables du bonheur terrestre, nous sommes
par cette union dans la plenitude spirituelle. Apres l'age du Pere,
l'age du Fils; et j'inaugure le troisieme, celui du Paraclet. Sa lumiere
m'est venue durant les quarante nuits que la Jerusalem celeste a brille
dans le firmament, au-dessus de ma maison, a Pepuza.

Ah! comme vous criez d'angoisse quand les lanieres vous flagellent!
comme vos membres endoloris se presentent a mes ardeurs! comme vous
languissez sur ma poitrine, d'un irrealisable amour! Il est si fort
qu'il vous a decouvert des mondes, et vous pouvez maintenant apercevoir
les ames avec vos yeux.

Antoine fait un geste d'etonnement.

TERTULLIEN

revenu pres de Montanus:

Sans doute, puisque l'ame a un corps,--ce qui n'a point de corps
n'existant pas.

MONTANUS

Pour la rendre plus subtile, j'ai institue des mortifications
nombreuses, trois caremes par an, et pour chaque nuit des prieres ou
l'on ferme la bouche,--de peur que l'haleine en s'echappant ne ternisse
la pensee. Il faut s'abstenir des secondes noces, ou plutot de tout
mariage! Les anges ont peche avec les femmes.

LES ARCONTIQUES

en cilices de crins:

Le Sauveur a dit: "Je suis venu pour detruire l'oeuvre de la Femme."

LES TATIANIENS

en cilices de joncs:

L'arbre du mal c'est elle! Les habits de peau sont notre corps.

Et, avancant toujours du meme cote, Antoine rencontre

LES VALESIENS

etendus par terre, avec des plaques rouges au bas du ventre, sous leur
tunique.

Ils lui presentent un couteau:

Fais comme Origene et comme nous! Est-ce la douleur que tu crains,
lache? Est-ce l'amour de ta chair qui te retient, hypocrite?

Et pendant qu'il est a les regarder se debattre, etendus sur le dos dans
les mares de leur sang,

LES CAINITES

les cheveux, noues par une vipere, passent pres de lui, en vociferant a
son oreille:

Gloire a Cain! gloire a Sodome! gloire a Judas!

Cain fit la race des forts. Sodome epouvanta la terre avec son
chatiment; et c'est par Judas que Dieu sauva le monde!--Oui, Judas! sans
lui pas de mort et pas de redemption!

Ils disparaissent sous la horde des

CIRCONCELLIONS

vetus de peaux de loup, couronnes d'epines, et portant des masques de fer:

Ecrasez le fruit! troublez la source! noyez l'enfant! Pillez le riche
qui se trouve heureux, qui mange beaucoup! Battez le pauvre qui envie la
housse de l'ane, le repas du chien, le nid de l'oiseau, et qui se desole
parce que les autres ne sont pas des miserables comme lui.

Nous, les Saints, pour hater la fin du monde, nous empoisonnons,
brulons, massacrons!

Le salut n'est que dans le martyre. Nous nous donnons le martyre. Nous
enlevons avec des tenailles la peau de nos tetes, nous etalons nos
membres sous les charrues, nous nous jetons dans la gueule des fours!

Honni le bapteme! honnie l'eucharistie! honni le mariage! damnation
universelle!

Alors, dans toute la basilique, c'est un redoublement de fureurs.

Les Audiens tirent des fleches contre le Diable; les Collyridiens
lancent au plafond des voiles bleus; les Ascites se prosternent devant
une outre; les Marcionites baptisent un mort avec de l'huile. Aupres
d'Appelles, une femme, pour expliquer mieux son idee, fait voir un pain
rond dans une bouteille; une autre, au milieu des Sampseens, distribue,
comme une hostie, la poussiere de ses sandales. Sur le lit des
Marcosiens jonche de roses, deux amants s'embrassent. Les Circoncellions
s'entr'egorgent, les Valesiens ralent, Bardesane chante, Carpocras
danse, Maximilla et Priscilla poussent des gemissements sonores;--et la
fausse prophetesse de Cappadoce, toute nue, accoudee sur un lion et
secouant trois flambeaux, hurle l'Invocation-Terrible.

Les colonnes se balancent comme des troncs d'arbres, les amulettes aux
cous des Heresiarques entre-croisent des lignes de feux, les
constellations dans les chapelles s'agitent, et les murs reculent sous
le va-et-vient de la foule, dont chaque tete est un flot qui saute
et rugit.

Cependant,--du fond meme de la clameur, une chanson s'eleve avec des
eclats de rire, ou le nom de Jesus revient.

Ce sont des gens de la plebe, tous frappant dans leurs mains pour
marquer la cadence. Au milieu d'eux est

ARIUS

en costume de diacre.

Les fous qui declament contre moi pretendent expliquer l'absurde; et
pour les perdre tout a fait, j'ai compose des petits poemes tellement
droles, qu'on les sait par coeur dans les moulins, les tavernes et
les ports.

Mille fois non! le Fils n'est pas coeternel au Pere, ni de meme
substance! Autrement il n'aurait pas dit: "Pere, eloigne de moi ce
calice!--Pourquoi m'appelez-vous bon? Dieu seul est bon!--Je vais a mon
Dieu, a votre Dieu!" et d'autres paroles attestant sa qualite de
creature. Elle nous est demontree, de plus, par tous ses noms: agneau,
pasteur, fontaine, sagesse, fils de l'homme, prophete, bonne voie,
pierre angulaire!

SABELLIUS

Moi, je soutiens que tous deux sont identiques.

ARIUS

Le concile d'Antioche a decide le contraire.

ANTOINE

Qu'est-ce donc que le Verbe?... Qu'etait Jesus?

LES VALENTINIENS

C'etait l'epoux d'Acharamoth repentie!

LES SETHIANIENS

C'etait Sem, fils de Noe!

LES THEODOTIENS

C'etait Melchisedech!

LES MERINTHIENS

Ce n'etait rien qu'un homme!

LES APOLLINARISTES

Il en a pris l'apparence! il a simule la Passion.

MARCEL D'ANCYRE

C'est un developpement du Pere!

LE PAPE CALIXTE

Pere et Fils sont les deux modes d'un seul Dieu!

METHODIUS

Il fut d'abord dans Adam, puis dans l'homme!

CERINTHE

Et il ressuscitera!

VALENTIN

Impossible,--son corps etant celeste!

PAUL DE SAMOSATE

Il n'est Dieu que depuis son bapteme!

HERMOGENE

Il habite le soleil!

Et tous les heresiarques font un cercle autour d'Antoine, qui pleure,
la tete dans ses mains.

UN JUIF

a barbe rouge, et la peau maculee de lepre, s'avance tout pres de lui;
--et ricanant horriblement:

Son ame etait l'ame d'Esaue! Il souffrait de la maladie
bellerophontienne; et sa mere, la parfumeuse, s'est livree a Pantherus,
un soldat romain, sur des gerbes de mais, un soir de moisson.

ANTOINE

vivement, releve sa tete, les regarde sans parler; puis marchant droit
sur eux:

Docteurs, magiciens, eveques et diacres, hommes, arriere! arriere! Vous
etes tous des mensonges!

LES HERESIARQUES

Nous avons des martyrs plus martyrs que les tiens, des prieres plus
difficiles, des elans d'amour superieurs, des extases aussi longues.

ANTOINE

Mais pas de revelation! pas de preuves!

Alors tous brandissent dans l'air des rouleaux de papyrus, des tablettes
de bois, des morceaux de cuir, des bandes d'etoffes;--et se poussant les
uns les autres:

LES CERINTHIENS

Voila l'Evangile des Hebreux!

LES MARCIONITES

L'Evangile du Seigneur!

LES MARCOSIENS

L'Evangile d'Eve!

LES ENCRATITES

L'Evangile de Thomas!

LES CAINITES

L'Evangile de Judas!

BASILIDE

Le traite de l'ame advenue!

MANES

La prophetie de Barcouf!

Antoine se debat, leur echappe;--et il apercoit dans un coin, plein
d'ombre,

LES VIEUX EBIONITES

desseches comme des momies, le regard eteint, les sourcils blancs.

Ils disent, d'une voix chevrotante:

Nous l'avons connu, nous autres, nous l'avons connu le fils du
charpentier! Nous etions de son age, nous habitions dans sa rue. Il
s'amusait avec de la boue a modeler des petits oiseaux, sans avoir
peur du coupant des tailloirs, aidait son pere dans son travail, ou
assemblait pour sa mere des pelotons de laine teinte. Puis, il fit un
voyage en Egypte, d'ou il rapporta de grands secrets. Nous etions a
Jericho, quand il vint trouver le mangeur de sauterelles. Ils causerent
a voix basse, sans que personne put les entendre. Mais c'est a partir de
ce moment qu'il fit du bruit en Galilee et qu'on a debite sur son compte
beaucoup de fables.

Ils repetent, en tremblotant:

Nous l'avons connu, nous autres! nous l'avons connu!

ANTOINE

Ah! encore, parlez! parlez! Comment etait son visage?

TERTULLIEN

D'un aspect farouche et repoussant;--car il s'etait charge de tous les
crimes, toutes les douleurs, et toutes les difformites du monde.

ANTOINE

Oh! non! non! Je me figure, au contraire, que toute sa personne avait
une beaute plus qu'humaine.

EUSEBE DE CESAREE

Il y a bien a Paneades, contre une vieille masure, dans un fouillis
d'herbes, une statue de pierre, elevee, a ce qu'on pretend, par
l'hemorroidesse. Mais le temps lui a ronge la face, et les pluies ont
gate l'inscription.

Une femme sort du groupe des Carpocratiens.

MARCELLINA

Autrefois, j'etais diaconesse a Rome dans une petite eglise, ou je
faisais voir aux fideles les images en argent de saint Paul, d'Homere,
de Pythagore et de Jesus-Christ.

Je n'ai garde que la sienne.

Elle entr'ouvre son manteau.

La veux-tu?

UNE VOIX

Il reparait, lui-meme, quand nous l'appelons! c'est l'heure! Viens!

Et Antoine sent tomber sur son bras une main brutale, qui l'entraine.

Il monte un escalier completement obscur;--et apres bien des marches,
il arrive devant une porte.

Alors, celui qui le mene (est-ce Hilarion? il n'en sait rien) dit a
l'oreille d'un autre: "Le Seigneur va venir",--et ils sont introduits
dans une chambre, basse de plafond, sans meubles.

Ce qui le frappe d'abord, c'est en face de lui une longue chrysalide
couleur de sang, avec une tete d'homme d'ou s'echappent des rayons,
et le mot _Knouphis_, ecrit en grec tout autour. Elle domine un fut de
colonne, pose au milieu d'un piedestal. Sur les autres parois de la
chambre, des medaillons en fer poli representent des tetes d'animaux,
celle d'un boeuf, d'un lion, d'un aigle, d'un chien, et la tete
d'ane--encore!

Les lampes d'argile, suspendues au bas de ces images, font une lumiere
vacillante. Antoine, par un trou de la muraille, apercoit la lune qui
brille au loin sur les flots, et meme il distingue leur petit
clapotement regulier, avec le bruit sourd d'une carene de navire tapant
contre les pierres d'un mole.

Des hommes accroupis, la figure sous leurs manteaux, lancent, par
intervalles, comme un aboiement etouffe. Des femmes sommeillent, le
front sur leurs deux bras que soutiennent leurs genoux, tellement
perdues dans leurs voiles qu'on dirait des tas de hardes le long du mur.
Aupres d'elles, des enfants demi-nus, tout devores de vermine, regardent
d'un air idiot les lampes bruler;--et on ne fait rien; on attend
quelque chose.

Ils parlent a voix basse de leurs familles, ou se communiquent des
remedes pour leurs maladies. Plusieurs vont s'embarquer au point du
jour, la persecution devenant trop forte. Les paiens pourtant ne sont
pas difficiles a tromper. "Ils croient, les sots, que nous adorons
Knouphis!"

Mais un des freres, inspire tout a coup, se pose devant la colonne, ou
l'on a mis un pain qui surmonte une corbeille, pleine de fenouil et
d'aristoloches.

Les autres ont pris leurs places, formant debout trois lignes
paralleles.

L'INSPIRE

deroule une pancarte couverte de cylindres entremeles, puis commence:

Sur les tenebres, le rayon du Verbe descendit et un cri violent
s'echappa, qui semblait la voix de la lumiere.

TOUS

repondent, en balancant leurs corps:

Kyrie eleison!

L'INSPIRE

L'homme, ensuite, fut cree par l'infame Dieu d'Israel, avec l'auxiliaire
de ceux-la:

En designant les medaillons,

Astophaios, Oraios, Sabaoth, Adonai, Eloi, Iao!

Et il gisait sur la boue, hideux, debile, informe, sans pensee.

TOUS

d'un ton plaintif:

Kyrie eleison!

L'INSPIRE

Mais Sophia, compatissante, le vivifia d'une parcelle de son ame.

Alors, voyant l'homme si beau, Dieu fut pris de colere. Il l'emprisonna
dans son royaume, en lui interdisant l'arbre de la science.

L'autre, encore une fois, le secourut! Elle envoya le serpent, qui, par
de longs detours, le fit desobeir a cette loi de haine.

Et l'homme, quand il eut goute de la science, comprit les choses
celestes.

TOUS

avec force:

Kyrie eleison!

L'INSPIRE

Mais Iabdalaoth, pour se venger, precipita l'homme dans la matiere, et
le serpent avec lui!

TOUS tres-bas:

Kyrie eleison!

Ils ferment la bouche, puis se taisent.

Les senteurs du port se melent dans l'air chaud a la fumee des lampes.
Leurs meches, en crepitant, vont s'eteindre; de longs moustiques
tournoient. Et Antoine rale d'angoisse; c'est comme le sentiment d'une
monstruosite flottant autour de lui, l'effroi d'un crime pres de
s'accomplir.

Mais

L'INSPIRE

frappant du talon, claquant des doigts, hochant la tete, psalmodie sur
un rhythme furieux, au son des cymbales et d'une flute aigue:

Viens! viens! viens! sors de ta caverne!

Veloce qui cours sans pieds, capteur qui prends sans mains!

Sinueux comme les fleuves, orbiculaire comme le soleil, noir avec des
taches d'or, comme le firmament seme d'etoiles! Pareil aux enroulements
de la vigne et aux circonvolutions des entrailles!

Inengendre! mangeur de terre! toujours jeune! perspicace! honore a
Epidaure! Bon pour les hommes! qui as gueri le roi Ptolemee, les soldats
de Moise, et Glaucus fils de Minos!

Viens! viens! viens! sors de ta caverne!

TOUS

repetent:

Viens! viens! viens! sors de ta caverne!

Cependant, rien ne se montre.

Pourquoi? qu'a-t-il?

Et on se concerte, on propose des moyens.

Un vieillard offre une motte de gazon. Alors un soulevement se fait dans
la corbeille. La verdure s'agite, des fleurs tombent,--et la tete d'un
python parait.

Il passe lentement sur le bord du pain, comme un cercle qui tournerait
autour d'un disque immobile, puis se developpe, s'allonge; il est enorme
et d'un poids considerable. Pour empecher qu'il ne frole la terre, les
hommes le tiennent contre leur poitrine, les femmes sur leur tete, les
enfants au bout de leurs bras;--et sa queue, sortant par le trou de la
muraille, s'en va indefiniment jusqu'au fond de la mer. Ses anneaux se
dedoublent, emplissent la chambre; ils enferment Antoine.

LES FIDELES

collant leur bouche contre sa peau, s'arrachent le pain qu'il a mordu.

C'est toi! c'est toi!

Eleve d'abord par Moise, brise par Ezechias, retabli par le Messie. Il
t'avait bu dans les ondes du bapteme; mais tu l'as quitte au jardin des
Olives, et il sentit alors toute sa faiblesse.

Tordu a la barre de la croix, et plus haut que sa tete, en bavant sur la
couronne d'epines, tu le regardais mourir.--Car tu n'es pas Jesus, toi,
tu es le Verbe! tu es le Christ!

Antoine s'evanouit d'horreur, et il tombe devant sa cabane sur les
eclats de bois, ou brule doucement la torche qui a glisse de sa main.

Cette commotion lui fait entr'ouvrir les yeux; et il apercoit le Nil,
onduleux et clair sous la blancheur de la lune, comme un grand serpent
au milieu des sables;--si bien que l'hallucination le reprenant, il n'a
pas quitte les Ophites; ils l'entourent, l'appellent, charrient des
bagages, descendent vers le port. Il s'embarque avec eux.

Un temps inappreciable s'ecoule.

Puis, la voute d'une prison l'environne. Des barreaux, devant lui, font
des lignes noires sur un fond bleu;--et a ses cotes, dans l'ombre, des
gens pleurent et prient entoures d'autres qui les exhortent et les
consolent.

Au dehors, on dirait le bourdonnement d'une foule, et la splendeur d'un
jour d'ete.

Des voix aigues crient des pasteques, de l'eau, des boissons a la glace,
des coussins d'herbes pour s'asseoir. De temps a autre, des
applaudissements eclatent. Il entend marcher sur sa tete.

Tout a coup, part un long mugissement, fort et caverneux comme le bruit
de l'eau dans un aqueduc.

Et il apercoit en face, derriere les barreaux d'une autre loge, un lion
qui se promene,--puis une ligne de sandales, de jambes nues et de franges
de pourpre. Au dela, des couronnes de monde etagees symetriquement vont
en s'elargissant depuis la plus basse qui enferme l'arene jusqu'a la plus
haute, ou se dressent des mats pour soutenir un voile d'hyacinthe, tendu
dans l'air, sur des cordages. Des escaliers qui rayonnent vers le centre,
coupent, a intervalles egaux, ces grands cercles de pierre. Leurs gradins
disparaissent sous un peuple assis, chevaliers, senateurs, soldats,
plebeiens, vestales et courtisanes,--en capuchons de laine, en manipules
de soie, en tuniques fauves, avec des aigrettes de pierreries, des panaches
de plumes, des faisceaux de licteurs; et tout cela grouillant, criant,
tumultueux et furieux l'etourdit, comme une immense cuve bouillonnante.
Au milieu de l'arene, sur un autel, fume un vase d'encens.

Ainsi, les gens qui l'entourent sont des chretiens condamnes aux betes.
Les hommes portent le manteau rouge des pontifes de Saturne, les femmes
les bandelettes de Ceres. Leurs amis se partagent des bribes de leurs
vetements, des anneaux. Pour s'introduire dans la prison, il a fallu,
disent-ils, donner beaucoup d'argent. Qu'importe! ils resteront jusqu'a
la fin.

Parmi ces consolateurs, Antoine remarque un homme chauve, en tunique
noire, dont la figure s'est deja montree quelque part; il les entretient
du neant du monde et de la felicite des elus. Antoine est transporte
d'amour. Il souhaite l'occasion de repandre sa vie pour le Sauveur, ne
sachant pas s'il n'est point lui-meme un de ces martyrs.

Mais, sauf un Phrygien a longs cheveux, qui reste les bras leves, tous
ont l'air triste. Un vieillard sanglote sur un banc, et un jeune homme
reve, debout, la tete basse.

LE VIEILLARD

n'a pas voulu payer, a l'angle d'un carrefour, devant une statue de
Minerve; et il considere ses compagnons avec un regard qui signifie:

Vous auriez du me secourir! Des communautes s'arrangent quelquefois pour
qu'on les laisse tranquilles. Plusieurs d'entre vous ont meme obtenu de
ces lettres declarant faussement qu'on a sacrifie aux idoles.

Il demande:

N'est-ce pas Petrus d'Alexandrie qui a regle ce qu'on doit faire quand
on a flechi dans les tourments?

Puis, en lui-meme:

Ah! cela est bien dur a mon age! mes infirmites me rendent si faible!
Cependant, j'aurais pu vivre jusqu'a l'autre hiver, encore!

Le souvenir de son petit jardin l'attendrit;--et il regarde du cote de
l'autel.

LE JEUNE HOMME

qui a trouble, par des coups, une fete d'Apollon, murmure:

Il ne tenait qu'a moi, pourtant, de m'enfuir dans les montagnes!

--Les soldats t'auraient pris, dit un des freres.

--Oh! j'aurais fait comme Cyprien; je serais revenu; et, la seconde
fois, j'aurais eu plus de force, bien sur!

Ensuite, il pense aux jours innombrables qu'il devait vivre, a toutes
les joies qu'il n'aura pas connues;--et il regarde du cote de l'autel.

Mais

L'HOMME EN TUNIQUE NOIRE

accourt sur lui:

Quel scandale! Comment, toi, une victime d'election? Toutes ces femmes
qui te regardent, songe donc! Et puis Dieu, quelquefois, fait un
miracle. Pionius engourdit la main de ses bourreaux, le sang de
Polycarpe eteignait les flammes de son bucher.

Il se tourne vers le vieillard:

Pere, pere! tu dois nous edifier par ta mort. En la retardant, tu
commettrais sans doute quelque action mauvaise qui perdrait le fruit des
bonnes. D'ailleurs la puissance de Dieu est infinie. Peut-etre que ton
exemple va convertir le peuple entier.

Et dans la loge en face, les lions passent et reviennent sans s'arreter,
d'un mouvement continu, rapide. Le plus grand tout a coup regarde
Antoine, se met a rugir--et une vapeur sort de sa gueule.

Les femmes sont tassees contre les hommes.

LE CONSOLATEUR

va de l'un a l'autre.

Que diriez-vous, que dirais-tu, si on te brulait avec des plaques de
fer, si des chevaux t'ecarteraient, si ton corps enduit de miel etait
devore par les mouches! Tu n'auras que la mort d'un chasseur qui est
surpris dans un bois.

Antoine aimerait mieux tout cela que les horribles betes feroces; il
croit sentir leurs dents, leurs griffes, entendre ses os craquer dans
leurs machoires.

Un belluaire entre dans le cachot; les martyrs tremblent.

Un seul est impassible, le Phrygien, qui priait a l'ecart. Il a brule
trois temples; et il s'avance les bras leves, la bouche ouverte, la tete
au ciel, sans rien voir, comme un somnambule.

LE CONSOLATEUR

s'ecrie:

Arriere! arriere! L'esprit de Montanus vous prendrait.

TOUS

reculent, en vociferant:

Damnation au Montaniste!

Ils l'injurient, crachent dessus, voudraient le battre.

Les lions cabres se mordent a la criniere. Le peuple hurle: "Aux betes!
aux betes!"

Les martyrs eclatant en sanglots, s'etreignent. Une coupe de vin
narcotique leur est offerte. Ils se la passent de main en
main, vivement.

Contre la porte de la loge, un autre belluaire attend le signal. Elle
s'ouvre; un lion sort.

Il traverse l'arene, a grands pas obliques. Derriere lui, a la file,
paraissent les autres lions, puis un ours, trois pantheres, des
leopards. Ils se dispersent comme un troupeau dans une prairie.

Le claquement d'un fouet retentit. Les chretiens chancellent,--et, pour
en finir, leurs freres les poussent. Antoine ferme les yeux.

Ils les ouvre. Mais des tenebres l'enveloppent.

Bientot elles s'eclairassent; et il distingue une plaine aride et
mamelonneuse, comme on en voit autour des carrieres abandonnees.

Ca et la, un bouquet d'arbustes se leve parmi des dalles a ras du sol;
et des formes blanches, plus indecises que des nuages, sont penchees
sur elles.

Il en arrive d'autres, legerement. Des yeux brillent dans la fente des
longs voiles. A la nonchalance de leurs pas et aux parfums qui
s'exhalent, Antoine reconnait des patriciennes. Il y a aussi des hommes,
mais de condition inferieure, car ils ont des visages a la fois naifs et
grossiers.

UNE D'ELLES

en respirant largement:

Ah! comme c'est bon l'air de la nuit froide, au milieu des sepulcres!
Je suis si fatiguee de la mollesse des lits, du fracas des jours, de
la pesanteur du soleil!

Sa servante retire d'un sac en toile une torche qu'elle enflamme. Les
fideles y allument d'autres torches, et vont les planter sur
les tombeaux.

UNE FEMME

haletante:

Ah! enfin, me voila! Mais quel ennui que d'avoir epouse un idolatre!

UNE AUTRE

Les visites dans les prisons, les entretiens avec nos freres, tout est
suspect a nos maris!--et meme il faut nous cacher quand nous faisons le
signe de la croix; ils prendraient cela pour une conjuration magique.

UNE AUTRE

Avec le mien, c'etait tous les jours des querelles; je ne voulais pas me
soumettre aux abus qu'il exigeait de mon corps;--et afin de se venger,
il m'a fait poursuivre comme chretienne.

UNE AUTRE

Vous rappelez-vous, Lucius, ce jeune homme si beau, qu'on a traine par
les talons derriere un char, comme Hector, depuis la porte Esquileenne
jusqu'aux montagnes de Tibur;--et des deux cotes du chemin le sang
tachetait les buissons! J'en ai recueilli les gouttes. Le voila!

Elle tire de sa poitrine une eponge toute noire, la couvre de baisers,
puis se jette sur les dalles, en criant:

Ah! mon ami! mon ami!

UN HOMME

Il y a juste aujourd'hui trois ans qu'est morte Domitilla. Elle fut
lapidee au fond du bois de Proserpine. J'ai recueilli ses os qui
brillaient comme des lucioles dans les herbes. La terre maintenant
les recouvre!

Il se jette sur un tombeau.

O ma fiancee! ma fiancee!

ET TOUS LES AUTRES

par la plaine:

O ma soeur! o mon frere! o ma fille! o ma mere!

Ils sont a genoux, le front dans les mains, ou le corps tout a plat, les
deux bras etendus;--et les sanglots qu'ils retiennent soulevent leur
poitrine a la briser. Ils regardent le ciel en disant:

Aie pitie de son ame, o mon Dieu! Elle languit au sejour des ombres;
daigne l'admettre dans la Resurrection, pour qu'elle jouisse de
ta lumiere!

Ou, l'oeil fixe sur les dalles, ils murmurent:

Apaise-toi, ne souffre plus! Je t'ai apporte du vin, des viandes!

UNE VEUVE

Voici du pultis, fait par moi, selon son gout, avec beaucoup d'oeufs et
double mesure de farine! Nous allons le manger ensemble, comme
autrefois, n'est-ce pas?

Elle en porte un peu a ses levres; et, tout a coup, se met a rire d'une
facon extravagante, frenetique.

Les autres, comme elle, grignotent quelque morceau, boivent une gorgee.

Ils se racontent les histoires de leurs martyres; la douleur s'exalte,
les libations redoublent. Leurs yeux noyes de larmes se fixent les uns
sur les autres. Ils balbutient d'ivresse et de desolation; peu a peu,
leurs mains se touchent, leurs levres s'unissent, les voiles
s'entr'ouvrent, et ils se melent sur les tombes entre les coupes et
les flambeaux.

Le ciel commence a blanchir. Le brouillard mouille leurs vetements;--et,
sans avoir l'air de se connaitre, ils s'eloignent les uns des autres par
des chemins differents, dans la campagne.

Le soleil brille; les herbes ont grandi, la plaine s'est transformee.

Et Antoine voit nettement a travers des bambous une foret de colonnes,
d'un gris bleuatre. Ce sont des troncs d'arbres provenant d'un seul
tronc. De chacune de ses branches descendent d'autres branches qui
s'enfoncent dans le sol; et l'ensemble de toutes ces lignes horizontales
et perpendiculaires, indefiniment multipliees, ressemblerait a une
charpente monstrueuse, si elles n'avaient une petite figue de place en
place, avec un feuillage noiratre, comme celui du sycomore.

Il distingue dans leurs enfourchures des grappes de fleurs jaunes, des
fleurs violettes et des fougeres, pareilles a des plumes d'oiseaux.

Sous les rameaux les plus bas, se montrent ca et la les cornes d'un
bubal, ou les yeux brillants d'une antilope; des perroquets sont juches,
des papillons voltigent, des lezards se trainent, des mouches
bourdonnent; et on entend, au milieu du silence, comme la palpitation
d'une vie profonde.

A l'entree du bois, sur une maniere de bucher, est une chose etrange--un
homme--enduit de bouse de vache, completement nu, plus sec qu'une momie;
ses articulations forment des noeuds a l'extremite de ses os qui semblent
des batons. Il a des paquets de coquilles aux oreilles, la figure tres-
longue, le nez en bec de vautour. Son bras gauche reste droit en l'air,
ankylose, raide comme un pieu;--et il se tient la depuis si longtemps que
des oiseaux ont fait un nid dans sa chevelure.

Aux quatre coins de son bucher flambent quatre feux. Le soleil est juste
en face. Il le contemple les yeux grands ouverts;--et sans regarder
Antoine:

Brachmane des bords du Nil, qu'en dis-tu?

Des flammes sortent de tous les cotes par les intervalles des poutres;
et

LE GYMNOSOPHISTE

reprend:

Pareil au rhinoceros, je me suis enfonce dans la solitude. J'habitais
l'arbre derriere moi.

En effet, le gros figuier presente, dans ses cannelures, une excavation
naturelle de la taille d'un homme.

Et je me nourrissais de fleurs et de fruits, avec une telle observance
des preceptes, que pas meme un chien ne m'a vu manger.

Comme l'existence provient de la corruption, la corruption du desir, le
desir de la sensation, la sensation du contact, j'ai fui toute action,
tout contact; et--sans plus bouger que la stele d'un tombeau, exhalant
mon haleine par mes deux narines, fixant mon regard sur mon nez, et
considerant l'ether dans mon esprit, le monde dans mes membres, la lune
dans mon coeur,--je songeais a l'essence de la grande Ame d'ou
s'echappent continuellement, comme des etincelles de feu, les principes
de la vie.

J'ai saisi enfin l'Ame supreme dans tous les etres, tous les etres dans
l'Ame supreme;--et je suis parvenu a y faire entrer mon ame, dans
laquelle j'avais fait rentrer mes sens.

Je recois la science, directement du ciel, comme l'oiseau Tchataka qui
ne se desaltere que dans les rayons de la pluie.

Par cela meme que je connais les choses, les choses n'existent plus.

Pour moi, maintenant, il n'y a pas d'espoir et pas d'angoisse, pas de
bonheur, pas de vertu, ni jour ni nuit, ni toi ni moi, absolument rien.

Mes austerites effroyables m'ont fait superieur aux Puissances. Une
contraction de ma pensee peut tuer cent fils de rois, detroner les
dieux, bouleverser le monde.

Il a dit tout cela d'une voix monotone.

Les feuilles a l'entour se recroquerillent. Des rats, par terre,
s'enfuient.

Il abaisse lentement ses yeux vers les flammes qui montent, puis ajoute:

J'ai pris en degout la forme, en degout la perception, en degout jusqu'a
la connaissance elle-meme,--car la pensee ne survit pas au fait transitoire
qui la cause, et l'esprit n'est qu'une illusion comme le reste.

Tout ce qui est engendre perira, tout ce qui est mort doit revivre; les
etres actuellement disparus sejourneront dans des matrices non encore
formees, et reviendront sur la terre pour servir avec douleur d'autres
creatures.

Mais, comme j'ai roule dans une multitude infinie d'existences, sous des
enveloppes de dieux, d'hommes et d'animaux, je renonce au voyage, je ne
veux plus de cette fatigue! J'abandonne la sale auberge de mon corps,
maconnee de chair, rougie de sang, couverte d'une peau hideuse, pleine
d'immondices;--et, pour ma recompense, je vais enfin dormir au plus
profond de l'absolu, dans l'Aneantissement.

Les flammes s'elevent jusqu'a sa poitrine,--puis l'enveloppent. Sa tete
passe a travers comme par le trou d'un mur. Ses yeux beants
regardent toujours.

ANTOINE

se releve.

La torche, par terre, a incendie les eclats de bois; et les flammes ont
roussi sa barbe.

Tout en criant, Antoine trepigne sur le feu;--et quand il ne reste plus
qu'un amas de cendres:

Ou est donc Hilarion? Il etait la tout a l'heure.

Je l'ai vu!

Eh! non, c'est impossible! je me trompe!

Pourquoi?... Ma cabane, ces pierres, le sable, n'ont peut-etre pas plus
de realite. Je deviens fou. Du calme! ou etais-je? qu'y avait-il?

Ah! le gymnosophiste!... Cette mort est commune parmi les sages
indiens. Kalanos se brula devant Alexandre; un autre a fait de meme du
temps d'Auguste. Quelle haine de la vie il faut avoir! A moins que
l'orgueil ne les pousse?... N'importe, c'est une intrepidite de
martyrs!... Quant a ceux-la, je crois maintenant tout ce qu'on m'avait
dit sur les debauches qu'ils occasionnent.

Et auparavant? Oui, je me souviens! la foule des heresiarques ... Quels
cris! quels yeux! Mais pourquoi tant de debordements de la chair et
d'egarements de l'esprit?

C'est vers Dieu qu'ils pretendent se diriger par toutes ces voies! De
quel droit les maudire, moi qui trebuche dans la mienne? Quand ils ont
disparu, j'allais peut-etre en apprendre davantage. Cela tourbillonnait
trop vite; je n'avais pas le temps de repondre. A present, c'est comme
s'il y avait dans mon intelligence plus d'espace et plus de lumiere. Je
suis tranquille. Je me sens capable ... Qu'est-ce donc? je croyais avoir
eteint le feu!

Une flamme voltige entre les roches; et bientot une voix saccadee se
fait entendre, au loin, dans la montagne.

Est-ce l'aboiement d'une hyene, ou les sanglots de quelque voyageur
perdu?

Antoine ecoute. La flamme se rapproche.

Et il voit venir une femme qui pleure, appuyee sur l'epaule d'un homme a
barbe blanche.

Elle est couverte d'une robe de pourpre en lambeaux. Il est nu-tete
comme elle, avec une tunique de meme couleur, et porte un vase de
bronze, d'ou s'eleve une petite flamme bleue.

Antoine a peur--et voudrait savoir qui est cette femme.

L'ETRANGER (SIMON)

C'est une jeune fille, une pauvre enfant, que je mene partout avec moi.

Il hausse le vase d'airain.

Antoine la considere, a la lueur de cette flamme qui vacille.

Elle a sur le visage des marques de morsures, le long des bras des
traces de coups; ses cheveux epars s'accrochent dans les dechirures de
ses haillons; ses yeux paraissent insensibles a la lumiere.

SIMON

Quelquefois, elle reste ainsi, pendant fort long-temps, sans parler,
sans manger; puis elle se reveille,--et debite des choses merveilleuses.

ANTOINE

Vraiment?

SIMON

Ennoia! Ennoia! Ennoia! raconte ce que tu as a dire!

Elle tourne ses prunelles comme sortant d'un songe, passe lentement ses
doigts sur ses deux sourcils, et d'une voix dolente:

HELENE (ENNOIA)

J'ai souvenir d'une region lointaine, couleur d'emeraude. Un seul arbre
l'occupe.

Antoine tressaille.

A chaque degre de ses larges rameaux se tient dans l'air un couple
d'Esprits. Les branches autour d'eux s'entre-croisent, comme les veines
d'un corps, et ils regardent la vie eternelle circuler depuis les
racines plongeant dans l'ombre jusqu'au faite qui depasse le soleil.
Moi, sur la deuxieme branche, j'eclairais avec ma figure les
nuits d'ete.

ANTOINE

se touchant le front.

Ah! ah! je comprends! la tete!

SIMON

le doigt sur la bouche:

Chut!...

HELENE

La voile restait bombee, la carene fendait l'ecume. Il me disait: "Que
m'importe si je trouble ma patrie, si je perds mon royaume! Tu
m'appartiendras, dans ma maison!"

Qu'elle etait douce la haute chambre de son palais! Il se couchait sur
le lit d'ivoire, et, caressant ma chevelure, chantait amoureusement.

A la fin du jour, j'apercevais les deux camps, les fanaux qu'on
allumait, Ulysse au bord de sa tente, Achille tout arme conduisant un
char le long du rivage de la mer.

ANTOINE

Mais elle est folle entierement! Pourquoi?...

SIMON

Chut!... chut!

HELENE

Ils m'ont graissee avec des onguents, et ils m'ont vendue au peuple pour
que je l'amuse.

Un soir, debout, et le cistre en main, je faisais danser des matelots
grecs. La pluie, comme une cataracte, tombait sur la taverne, et tes
coupes de vin chaud fumaient. Un homme entra, sans que la porte
fut ouverte.

SIMON

C'etait moi! je t'ai retrouvee!

La voici, Antoine, celle qu'on nomme Sigeh, Ennoia, Barbelo, Prounikos!
Les Esprits gouverneurs du monde furent jaloux d'elle, et ils
l'attacherent dans un corps de femme.

Elle a ete l'Helene des Troyens, dont le poete Stesichore a maudit la
memoire. Elle a ete Lucrece, la patricienne violee par les rois. Elle a
ete Dalila, qui coupait les cheveux de Samson. Elle a ete cette fille
d'Israel qui s'abandonnait aux boucs. Elle a aime l'adultere,
l'idolatrie, le mensonge et la sottise. Elle s'est prostituee a tous les
peuples. Elle a chante dans tous les carrefours. Elle a baise tous
les visages.

A Tyr, la Syrienne, elle etait la maitresse des voleurs. Elle buvait
avec eux pendant les nuits, et elle cachait les assassins dans la
vermine de son lit tiede.

ANTOINE

Eh! que me fait!...

SIMON

d'un air furieux:

Je l'ai rachetee, te dis-je,--et retablie en sa splendeur; tellement que
Caius Cesar Caligula en est devenu amoureux, puisqu'il voulait coucher
avec la Lune!

ANTOINE

Eh bien?...

SIMON

Mais c'est elle qui est la Lune! Le pape Clement n'a-t-il pas ecrit
qu'elle fut emprisonnee dans une tour? Trois cents personnes vinrent
cerner la tour; et a chacune des meurtrieres en meme temps, on vit
paraitre la lune,--bien qu'il n'y ait pas dans le monde plusieurs lunes,
ni plusieurs Ennoia!

ANTOINE

Oui ... je crois me rappeler ...

Et il tombe dans une reverie.

SIMON

Innocente comme le Christ, qui est mort pour les hommes, elle s'est
devouee pour les femmes. Car l'impuissance de Jehovah se demontre par la
transgression d'Adam, et il faut secouer la vieille loi, antipathique a
l'ordre des choses.

J'ai preche le renouvellement dans Ephraim et dans Issachar, le long du
torrent de Bizor, derriere le lac d'Houleh, dans la vallee de Mageddo,
plus loin que les montagnes, a Bostra et a Damas! Viennent a moi ceux
qui sont couverts de vin, ceux qui sont couverts de boue, ceux qui sont
couverts de sang; et j'effacerai leurs souillures avec le Saint-Esprit,
appele Minerve par les Grecs! Elle est Minerve! elle est le
Saint-Esprit! Je suis Jupiter, Apollon, le Christ, le Paraclet, la
grande puissance de Dieu, incarnee en la personne de Simon!

ANTOINE

Ah! c'est toi!... c'est donc toi? Mais je sais tes crimes!

Tu es ne a Gittoi, pres de Samarie. Dositheus, ton premier maitre, t'a
renvoye! Tu execres saint Paul pour avoir converti une de tes femmes;
et, vaincu par saint Pierre,--de rage et de terreur tu as jete dans les
flots le sac qui contenait tes artifices!

SIMON

Les veux-tu?

Antoine le regarde;--et une voix interieure murmure dans sa poitrine.
"Pourquoi pas?"

Simon reprend:

Celui qui connait les forces de la Nature et la substance des Esprits
doit operer des miracles. C'est le reve de tous les sages--et le desir
qui te ronge; avoue-le!

Au milieu des Romains, j'ai vole dans le cirque tellement haut qu'on ne
m'a plus revu. Neron ordonna de me decapiter; mais ce fut la tete d'une
brebis qui tomba par terre, au lieu de la mienne. Enfin on m'a enseveli
tout vivant; mais j'ai ressuscite le troisieme jour. La preuve, c'est
que me voila!

Il lui donne ses mains a flairer. Elles sentent le cadavre. Antoine se
recule.

Je peux faire se mouvoir des serpents de bronze, rire des statues de
marbre, parler des chiens. Je te montrerai une immense quantite d'or;
j'etablirai des rois; tu verras des peuples m'adorant! Je peux marcher
sur les nuages et sur les flots, passer a travers les montagnes,
apparaitre en jeune homme, en vieillard, en tigre et en fourmi, prendre
ton visage, te donner le mien, conduire la foudre. L'entends-tu?

Le tonnerre gronde, des eclairs se succedent.

C'est la voix du Tres-Haut! "car l'Eternel ton Dieu est un feu," et
toutes les creations s'operent par des jaillissements de ce foyer.

Tu vas en recevoir le bapteme,--ce second bapteme annonce par Jesus, et
qui tomba sur les apotres, un jour d'orage que la fenetre etait ouverte!

Et tout en remuant la flamme avec sa main, lentement, comme pour en
asperger Antoine:

Mere des misericordes, toi qui decouvres les secrets, afin que le repos
nous arrive dans la huitieme maison ...

ANTOINE

s'ecrie:

Ah! si j'avais de l'eau benite!

La flamme s'eteint, en produisant beaucoup de fumee.

Ennoia et Simon ont disparu.

Un brouillard extremement froid, opaque et fetide emplit l'atmosphere.

ANTOINE

etendant ses bras, comme un aveugle:

Ou suis-je?... J'ai peur de tomber dans l'abime. Et la croix, bien sur,
est trop loin de moi ... Ah! quelle nuit! quelle nuit!

Sous un coup de vent, le brouillard s'entr'ouvre;--et il apercoit deux
hommes, couverts de longues tuniques blanches.

Le premier est de haute taille, de figure douce, de maintien grave. Ses
cheveux blonds, separes comme ceux du Christ, descendent regulierement
sur ses epaules. Il a jete une baguette qu'il portait a la main, et que
son compagnon a recue en faisant une reverence a la maniere des
Orientaux.

Ce dernier est petit, gros, camard, d'encolure ramassee, les cheveux
crepus, une mine naive.

Ils sont tous les deux nu-pieds, nu-tete, et poudreux comme des gens qui
arrivent de voyage.

ANTOINE

en sursaut:

Que voulez-vous? Parlez! Allez-vous-en!

DAMIS

--C'est le petit homme.--

La, la!...bon ermite! ce que je veux? je n'en sais rien! Voici le
maitre.

Il s'assoit, l'autre reste debout. Silence.

ANTOINE

reprend:

Vous venez ainsi?...

DAMIS

Oh! de loin,--de tres-loin!

ANTOINE

Et vous allez?...

DAMIS

designant l'autre:

Ou il voudra!

ANTOINE

Qui est-il donc?

DAMIS

Regarde-le!

ANTOINE

a part:

Il a l'air d'un saint! Si j'osais ...

La fumee est partie. Le temps est tres-clair. La lune brille.

DAMIS

A quoi songez-vous donc, que vous ne parlez plus?

ANTOINE

Je songe ... Oh! rien.

DAMIS

s'avance vers Apollonius, et fait plusieurs tours autour de lui, la
taille courbee, sans lever la tete.

Maitre! c'est un ermite galileen qui demande a savoir les origines de la
sagesse.

APOLLONIUS

Qu'il approche!

Antoine hesite.

DAMIS

Approchez!

APOLLONIUS

d'une voix tonnante:

Approche! Tu voudrais connaitre qui je suis, ce que j'ai fait, ce que je
pense? n'est-ce pas cela, enfant?

ANTOINE

...Si ces choses, toutefois, peuvent contribuer a mon salut.

APOLLONIUS

Rejouis-toi, je vais te les dire!

DAMIS

bas a Antoine:

Est-ce possible! Il faut qu'il vous ait, du premier coup d'oeil, reconnu
des inclinations extraordinaires pour la philosophie! Je vais en
profiter aussi, moi!

APOLLONIUS

Je te raconterai d'abord la longue route que j'ai parcourue pour obtenir
la doctrine; et si tu trouves dans toute ma vie une action mauvaise, tu
m'arreteras,--car celui-la doit scandaliser par ses paroles qui a mefait
par ses oeuvres.

DAMIS

a Antoine:

Quel homme juste! hein?

ANTOINE

Decidement, je crois qu'il est sincere.

APOLLONIUS

La nuit de ma naissance, ma mere crut se voir cueillant des fleurs sur
le bord d'un lac. Un eclair parut, et elle me mit au monde a la voix des
cygnes qui chantaient dans son reve.

Jusqu'a quinze ans, on m'a plonge, trois fois par jour, dans la fontaine
Asbadee, dont l'eau rend les parjures hydropiques; et l'on me frottait
le corps avec les feuilles du cnyza pour me faire chaste.

Une princesse palmyrienne vint un soir me trouver, m'offrant des tresors
qu'elle savait etre dans des tombeaux. Une hierodoule du temple de Diane
s'egorgea, desesperee, avec le couteau des sacrifices; et le gouverneur
de Cilicie, a la fin de ses promesses, s'ecria devant ma famille qu'il
me ferait mourir; mais c'est lui qui mourut trois jours apres, assassine
par les Romains.

DAMIS

a Antoine, en le frappant du coude:

Hein? quand je vous disais! quel homme!

APOLLONIUS

J'ai, pendant quatre ans de suite, garde le silence complet des
pythagoriciens. La douleur la plus imprevue ne m'arrachait pas un
soupir; et au theatre, quand j'entrais, on s'ecartait de moi comme
d'un fantome.

DAMIS

Auriez-vous fait cela, vous?

APOLLONIUS

Le temps de mon epreuve termine, j'entrepris d'instruire les pretres qui
avaient perdu la tradition.

ANTOINE

Quelle tradition?

DAMIS

Laissez-le poursuivre! Taisez-vous!

APOLLONIUS

J'ai devise avec les Samaneens du Gange, avec les astrologues de
Chaldee, avec les mages de Babylone, avec les Druides gaulois, avec les
sacerdoces des negres! J'ai gravi les quatorze Olympes, j'ai sonde les
lacs de Scythie, j'ai mesure la grandeur du Desert!

DAMIS

C'est pourtant vrai, tout cela! J'y etais, moi!

APOLLONIUS

J'ai d'abord ete jusqu'a la mer d'Hyrcanie. J'en ai fait le tour; et par
le pays des Baraomates, ou est enterre Bucephale, je suis descendu vers
Ninive. Aux portes de la ville, un homme s'approcha.

DAMIS

Moi! moi! mon bon maitre! Je vous aimai, tout de suite! Vous etiez plus
doux qu'une fille et plus beau qu'un Dieu!

APOLLONIUS

sans l'entendre:

Il voulait m'accompagner, pour me servir d'interprete.

DAMIS

Mais vous repondites que vous compreniez tous les langages et que vous
deviniez toutes les pensees. Alors j'ai baise le bas de votre manteau,
et je me suis mis a marcher derriere vous.

APOLLONIUS

Apres Ctesiphon, nous entrames sur les terres de Babylone.

DAMIS

Et le satrape poussa un cri, en voyant un homme si pale.

ANTOINE

a part:

Que signifie ...

APOLLONIUS

Le Roi m'a recu debout, pres d'un trone d'argent, dans une salle ronde,
constellee d'etoiles;--et de la coupole pendaient, a des fils que l'on
n'apercevait pas, quatre grands oiseaux d'or, les deux ailes etendues.

ANTOINE

revant:

Est-ce qu'il y a sur la terre des choses pareilles?

DAMIS

C'est la une ville, cette Babylone! tout le monde y est riche! Les
maisons, peintes en bleu, ont des portes de bronze, avec un escalier qui
descend vers le fleuve;

Dessinant par terre, avec son baton,

Comme cela, voyez-vous? Et puis, ce sont des temples, des places, des
bains, des aqueducs! Les palais sont couverts de cuivre rouge! et
l'interieur donc, si vous saviez!

APOLLONIUS

Sur la muraille du septentrion, s'eleve une tour qui en supporte une
seconde, une troisieme, une quatrieme, une cinquieme--et il y en a trois
autres encore! La huitieme est une chapelle avec un lit. Personne n'y
entre que la femme choisie par les pretres pour le Dieu Belus. Le roi de
Babylone m'y fit loger.

DAMIS

A peine si l'on me regardait, moi! Aussi, je restais seul a me promener
par les rues. Je m'informais des usages; je visitais les ateliers;
j'examinais les grandes machines qui portent l'eau dans les jardins.
Mais il m'ennuyait d'etre separe du Maitre.

APOLLONIUS

Enfin, nous sortimes de Babylone; et au clair de la lune, nous vimes
tout a coup une empuse.

DAMIS

Oui-da! Elle sautait sur son sabot de fer; elle hennissait comme un ane;
elle galopait dans les rochers. Il lui cria des injures; elle disparut.

ANTOINE

a part:

Ou veulent-ils en venir?

APOLLONIUS

A Taxilla, capitale de cinq mille forteresses, Phraortes, roi du Gange,
nous a montre sa garde d'hommes noirs hauts de cinq coudees, et dans les
jardins de son palais, sous un pavillon de brocart vert, un elephant
enorme, que les reines s'amusaient a parfumer. C'etait l'elephant de
Porus, qui s'etait enfui apres la mort d'Alexandre.

DAMIS

Et qu'on avait retrouve dans une foret.

ANTOINE

Ils parlent abondamment comme des gens ivres.

APOLLONIUS

Phraortes nous fit asseoir a sa table.

DAMIS

Quel drole de pays! Les seigneurs, tout en buvant, se divertissent a
lancer des fleches sous les pieds d'un enfant qui danse. Mais je
n'approuve pas ...

APOLLONIUS

Quand je fus pret a partir, le Roi me donna un parasol, et il me dit:
"J'ai sur l'Indus un haras de chameaux blancs. Quand tu n'en voudras
plus, souffle dans leurs oreilles. Ils reviendront."

Nous descendimes le long du fleuve, marchant la nuit a la lueur des
lucioles qui brillaient dans les bambous. L'esclave sifflait un air pour
ecarter les serpents; et nos chameaux se courbaient les reins en passant
sous les arbres, comme sous des portes trop basses.

Un jour, un enfant noir qui tenait un caducee d'or a la main, nous
conduisit au college des sages. Iarchas, leur chef, me parla de mes
ancetres, de toutes mes pensees, de toutes mes actions, de toutes mes
existences. Il avait ete le fleuve Indus, et il me rappela que j'avais
conduit des barques sur le Nil, au temps du roi Sesostris.

DAMIS

Moi, on ne me dit rien, de sorte que je ne sais pas qui j'ai ete.

ANTOINE

Ils ont l'air vague comme des ombres.

APOLLONIUS

Nous avons rencontre, sur le bord de la mer, les Cynocephales gorges de
lait, qui s'en revenaient de leur expedition dans l'ile Taprobane. Les
flots tiedes poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre craquait
sous nos pas. Des squelettes de baleine blanchissaient dans la crevasse
des falaises. La terre, a la fin, se fit plus etroite qu'une
sandale;--et apres avoir jete vers le soleil des gouttes de l'Ocean,
nous tournames a droite, pour revenir.

Nous sommes revenus par la Region des Aromates, par le pays des
Gangarides, le promontoire de Comaria, la contree des Sachalites, des
Adramites et des Homerites;--puis, a travers les monts Cassaniens, la
mer Rouge et l'ile Topazos, nous avons penetre en Ethiopie par le
royaume des Pygmees.

ANTOINE

a part:

Comme la terre est grande!

DAMIS

Et quand nous sommes rentres chez nous, tous ceux que nous avions connus
jadis etaient morts.

Antoine baisse la tete. Silence.

APOLLONIUS

reprend:

Alors on commenca dans le monde a parler de moi.

La peste ravageait Ephese; j'ai fait lapider un vieux mendiant;

DAMIS

Et la peste s'en est allee!

ANTOINE

Comment! il chasse les maladies?

APOLLONIUS

A Cnide, j'ai gueri l'amoureux de la Venus.

DAMIS

Oui, un fou, qui meme avait promis de l'epouser.--Aimer une femme passe
encore; mais une statue, quelle sottise!--Le Maitre lui posa la main sur
le coeur; et l'amour aussitot s'eteignit.

ANTOINE

Quoi! il delivre des demons?

APOLLONIUS

A Tarente, on portait au bucher une jeune fille morte.

DAMIS

Le Maitre lui toucha les levres, et elle s'est relevee en appelant sa
mere.

ANTOINE

Comment! il ressuscite les morts?

APOLLONIUS

J'ai predit le pouvoir a Vespasien.

ANTOINE

Quoi! il devine l'avenir?

DAMIS

Il y avait a Corinthe,

APOLLONIUS

Etant a table avec lui, aux eaux de Baia ...

ANTOINE

Excusez-moi, etrangers, il est tard!

DAMIS

Un jeune homme qu'on appelait Menippe.

ANTOINE

Non! non! allez-vous-en!

APOLLONIUS

Un chien entra, portant a la gueule une main coupee.

DAMIS

Un soir, dans un faubourg, il rencontra une femme.

ANTOINE

Vous ne m'entendez pas? retirez-vous!

APOLLONIUS

Il rodait vaguement autour des lits.

ANTOINE

Assez!

APOLLONIUS

On voulait le chasser.

DAMIS

Menippe donc se rendit chez elle; ils s'aimerent.

APOLLONIUS

Et battant la mosaique avec sa queue, il deposa cette main sur les
genoux de Flavius.

DAMIS

Mais le matin, aux lecons de l'ecole, Menippe etait pale.

ANTOINE

bondissant:

Encore! Ah! qu'ils continuent, puisqu'il n'y a pas ...

DAMIS

Le Maitre lui dit: "O beau jeune homme, tu caresses un serpent; un
serpent te caresse! a quand les noces?" Nous allames tous a la noce.

ANTOINE

J'ai tort, bien sur, d'ecouter cela!

DAMIS

Des le vestibule, des serviteurs se remuaient, les portes s'ouvraient;
on n'entendait cependant ni le bruit des pas, ni le bruit des portes. Le
Maitre se placa pres de Menippe. Aussitot la fiancee fut prise de colere
contre les philosophes. Mais la vaisselle d'or, les echansons, les
cuisiniers, les pannetiers disparurent; le toit s'envola, les murs
s'ecroulerent; et Apollonius resta seul, debout, ayant a ses pieds cette
femme tout en pleurs. C'etait une vampire qui satisfaisait les beaux
jeunes hommes, afin de manger leur chair,--parce que rien n'est meilleur
pour ces sortes de fantomes que le sang des amoureux.

APOLLONIUS

Si tu veux savoir l'art ...

ANTOINE

Je ne veux rien savoir!

APOLLONIUS

Le soir de notre arrivee aux portes de Rome,

ANTOINE

Oh! oui, parlez-moi de la ville des papes!

APOLLONIUS

Un homme ivre nous accosta, qui chantait d'une voix douce. C'etait un
epithalame de Neron; et il avait le pouvoir de faire mourir quiconque
l'ecoutait negligemment. Il portait a son dos, dans une boite, une corde
prise a la cythare de l'Empereur. J'ai hausse les epaules. Il nous a
jete de la boue au visage. Alors, j'ai defait ma ceinture, et je la lui
ai placee dans la main.

DAMIS

Vous avez eu bien tort, par exemple!

APOLLONIUS

L'Empereur, pendant la nuit, me fit appeler a sa maison. Il jouait aux
osselets avec Sporus, accoude du bras gauche, sur une table d'agate. Il
se detourna, et froncant ses sourcils blonds: "Pourquoi ne me crains-tu
pas? me demanda-t-il?--Parce que le Dieu qui t'a fait terrible m'a fait
intrepide", repondis-je.

ANTOINE

a part:

Quelque chose d'inexplicable m'epouvante.

Silence.

DAMIS

reprend d'une voix aigue:

Toute l'Asie, d'ailleurs, pourra vous dire ...

ANTOINE

en sursaut:

Je suis malade! Laissez-moi!

DAMIS

Ecoutez donc. Il a vu, d'Ephese, tuer Domitien, qui etait a Rome.

ANTOINE

s'efforcant de rire:

Est-ce possible!

DAMIS

Oui, au theatre, en plein jour, le quatorzieme des calendes d'octobre,
tout a coup il s'ecria: "On egorge Cesar!" et il ajoutait de temps a
autre: "Il roule par terre; oh! comme il se debat! Il se releve; il
essaye de fuir; les portes sont fermees; ah! c'est fini! le voila mort!"
Et ce jour-la, en effet, Titus Flavius Domitianus fut assassine, comme
vous savez.

ANTOINE

Sans le secours du Diable ... certainement ...

APOLLONIUS

Il avait voulu me faire mourir, ce Domitien! Damis s'etait enfui par mon
ordre, et je restais seul dans ma prison.

DAMIS

C'etait une terrible hardiesse, il faut avouer!

APOLLONIUS

Vers la cinquieme heure, les soldats m'amenerent au tribunal. J'avais ma
harangue toute prete que je tenais sous mon manteau.

DAMIS

Nous etions sur le rivage de Pouzzoles, nous autres! Nous vous croyions
mort; nous pleurions. Quand, vers la sixieme heure, tout a coup vous
apparutes, et vous nous dites: "C'est moi!"

ANTOINE

a part:

Comme Lui!

DAMIS

tres-haut:

Absolument!

ANTOINE

Oh! non! vous mentez, n'est-ce pas? vous mentez!

APOLLONIUS

Il est descendu du Ciel. Moi, j'y monte,--grace a ma vertu qui m'a eleve
jusqu'a la hauteur du Principe!

DAMIS

Thyane, sa ville natale, a institue en son honneur un temple avec des
pretres!

APOLLONIUS

se rapproche d'Antoine et lui crie aux oreilles:

C'est que je connais tous les dieux, tous les rites, toutes les prieres,
tous les oracles! J'ai penetre dans l'antre de Trophonius, fils
d'Apollon! J'ai petri pour les Syracusaines les gateaux qu'elles portent
sur les montagnes! j'ai subi les quatre-vingts epreuves de Mithra! j'ai
serre contre mon coeur le serpent de Sabasius! j'ai recu l'echarpe des
Cabires! j'ai lave Cybele aux flots des golfes campaniens, et j'ai passe
trois lunes dans les cavernes de Samothrace!

DAMIS

riant betement:

Ah! ah! ah! aux mysteres de la Bonne Deesse!

APOLLONIUS

Et maintenant nous recommencons le pelerinage!

Nous allons au Nord, du cote des cygnes et des neiges. Sur la plaine
blanche, les hippopodes aveugles cassent du bout de leurs pieds la
plante d'outre-mer.

DAMIS

Viens! c'est l'aurore. Le coq a chante, le cheval a henni, la voile est
prete.

ANTOINE

Le coq n'a pas chante! J'entends le grillon dans les sables, et je vois
la lune qui reste en place.

APOLLONIUS

Nous allons au Sud, derriere les montagnes et les grands flots, chercher
dans les parfums la raison de l'amour. Tu humeras l'odeur du myrrhodion
qui fait mourir les faibles. Tu baigneras ton corps dans le lac d'huile
rose de l'ile Junonia. Tu verras, dormant sur les primeveres, le lezard
qui se reveille tous les siecles quand tombe a sa maturite l'escarboucle
de son front. Les etoiles palpitent comme des yeux, les cascades
chantent comme des lyres, des enivrements s'exhalent des fleurs ecloses;
ton esprit s'elargira parmi les airs, et dans ton coeur comme sur
ta face.

DAMIS

Maitre! il est temps! Le vent va se lever, les hirondelles s'eveillent,
la feuille du myrte est envolee!

APOLLONIUS

Oui! partons!

ANTOINE

Non! moi, je reste!

APOLLONIUS

Veux-tu que je t'enseigne ou pousse la plante Balis, qui ressuscite les
morts?

DAMIS

Demande-lui plutot l'androdamas qui attire l'argent, le fer et l'airain!

ANTOINE

Oh! que je souffre! que je souffre!

DAMIS

Tu comprendras la voix de tous les etres, les rugissements, les
roucoulements!

APOLLONIUS

Je te ferai monter sur les licornes, sur les dragons, sur les
hippocentaures et les dauphins!

ANTOINE

pleure.

Oh! oh! oh!

APOLLONIUS

Tu connaitras les demons qui habitent les cavernes, ceux qui parlent
dans les bois, ceux qui remuent les flots, ceux qui poussent les nuages.

DAMIS

Serre ta ceinture! noue tes sandales!

APOLLONIUS

Je t'expliquerai la raison des formes divines, pourquoi Apollon est
debout, Jupiter assis, Venus noire a Corinthe, carree dans Athenes,
conique a Paphos.

ANTOINE

joignant les mains:

Qu'ils s'en aillent! qu'ils s'en aillent!

APOLLONIUS

J'arracherai devant toi les armures des Dieux, nous forcerons les
sanctuaires, je te ferai violer la Pythie!

ANTOINE

Au secours, Seigneur!

Il se precipite vers la croix.

APOLLONIUS

Quel est ton desir? ton reve? Le temps seulement d'y songer ...

ANTOINE

Jesus, Jesus, a mon aide!

APOLLONIUS

Veux-tu que je le fasse apparaitre, Jesus?

ANTOINE

Quoi? Comment?

APOLLONIUS

Ce sera lui! pas un autre! Il jettera sa couronne, et nous causerons
face a face!

DAMIS

bas:

Dis que tu veux bien! Dis que tu veux bien!

Antoine au pied de la croix, murmure des oraisons. Damis tourne autour
de lui, avec des gestes patelins.

Voyons, bon ermite, cher saint Antoine! homme pur, homme illustre! homme
qu'on ne saurait assez louer! Ne vous effrayez pas; c'est une facon de
dire exageree, prise aux Orientaux. Cela n'empeche nullement ...

APOLLONIUS

Laisse-le, Damis!

Il croit, comme une brute, a la realite des choses. La terreur qu'il a
des Dieux l'empeche de les comprendre; et il ravale le sien au niveau
d'un roi jaloux!

Toi, mon fils, ne me quitte pas!

Il s'approche a reculons du bord de la falaise, la depasse, et reste
suspendu.

Par-dessus toutes les formes, plus loin que la terre, au dela des cieux,
reside le monde des Idees, tout plein du Verbe! D'un bond, nous
franchirons l'autre espace; et tu saisiras dans son infinite l'Eternel,
l'Absolu, l'Etre!--Allons! donne-moi la main! En marche!

Tous les deux, cote a cote, s'elevent dans l'air, doucement.

Antoine embrassant la croix, les regarde monter.

Ils disparaissent.




V.


ANTOINE

marchant lentement:

Celui-la vaut tout l'enfer!

Nabuchodonosor ne m'avait pas tant ebloui. La reine de Saba ne m'a pas
si profondement charme.

Sa maniere de parler des Dieux inspire l'envie de les connaitre.

Je me rappelle en avoir vu des centaines a la fois, dans l'ile
d'Elephantine, du temps de Diocletien. L'Empereur avait cede aux Nomades
un grand pays, a condition qu'ils garderaient les frontieres; et le
traite fut conclu au nom des "Puissances invisibles." Car les Dieux de
chaque peuple etaient ignores de l'autre peuple.

Les Barbares avaient amene les leurs. Ils occupaient les collines de
sable qui bordent le fleuve. On les apercevait tenant leurs idoles entre
leurs bras comme de grands enfants paralytiques; ou bien naviguant au
milieu des cataractes sur un tronc de palmier, ils montraient de loin
les amulettes de leurs cous, les tatouages de leurs poitrines;--et cela
n'est pas plus criminel que la religion des Grecs, des Asiatiques et
des Romains!

Quand j'habitais le temple d'Heliopolis, j'ai souvent considere tout ce
qu'il y a sur les murailles: vautours portant des sceptres, crocodiles
pincant des lyres, figures d'hommes avec des corps de serpent, femmes a
tete de vache prosternees devant des dieux ithyphalliques; et leurs
formes surnaturelles m'entrainaient vers d'autres mondes. J'aurais voulu
savoir ce que regardent ces yeux tranquilles.

Pour que de la matiere ait tant de pouvoir, il faut qu'elle contienne un
esprit. L'ame des Dieux est attachee a ses images ...

Ceux qui ont la beaute des apparences peuvent seduire. Mais les autres
... qui sont abjects ou terribles, comment y croire?...

Et il voit passer a ras du sol des feuilles, des pierres, des coquilles,
des branches d'arbres, de vagues representations d'animaux, puis des
especes de nains hydropiques; ce sont des Dieux. Il eclate de rire.

Un autre rire part derriere lui; et Hilarion se presente--habille en
ermite, beaucoup plus grand que tout a l'heure, colossal.

ANTOINE

n'est pas surpris de le revoir.

Qu'il faut etre bete pour adorer cela!

HILARION

Oh! oui, extremement bete!

Alors defilent devant eux, des idoles de toutes les nations et de tous
les ages, en bois, en metal, en granit, en plumes, en peaux cousues.

Les plus vieilles, anterieures au Deluge, disparaissent sous des goemons
qui pondent comme des crinieres. Quelques-unes, trop longues pour leur
base, craquent dans leurs jointures et se cassent les reins en marchant.

D'autres laissent couler du sable par les trous de leurs ventres.

Antoine et Hilarion s'amusent enormement. Ils se tiennent les cotes a
force de rire.

Ensuite, passent des idoles a profil de mouton. Elles titubent sur leurs
jambes cagneuses, entr'ouvrent leurs paupieres et begayent comme des
muets: "Ba! ba! ba!"

A mesure qu'elles se rapprochent du type humain, elles irritent Antoine
davantage. Il les frappe a coups de poing, a coups de pied,
s'acharne dessus.

Elles deviennent effroyables--avec de hauts panaches, des yeux en
boules, les bras termines par des griffes, des machoires de requin.

Et devant ces Dieux, on egorge des hommes sur des autels de pierre;
d'autres sont broyes dans des cuves, ecrases sous des chariots, cloues
dans des arbres. Il y en a un, tout en fer rougi et a cornes de taureau,
qui devore des enfants.

ANTOINE

Horreur!

HILARION

Mais les Dieux reclament toujours des supplices. Le tien meme a voulu
...

ANTOINE

pleurant:

Oh! n'acheve pas, tais-toi!

L'enceinte des roches se change en une vallee. Un troupeau de boeufs y
pature l'herbe rase.

Le pasteur qui les conduit observe un nuage;--et jette dans l'air, d'une
voix aigue, des paroles imperatives.

HILARION

Comme il a besoin de pluie, il tache, par des chants, de contraindre le
roi du ciel a ouvrir la nuee feconde.

ANTOINE

en riant:

Voila un orgueil trop niais!

HILARION

Pourquoi fais-tu des exorcismes?

La vallee devient une mer de lait, immobile et sans bornes.

Au milieu flotte un long berceau, compose par les enroulements d'un
serpent dont toutes les tetes, s'inclinant a la fois, ombragent un dieu
endormi sur son corps.

Il est jeune, imberbe, plus beau qu'une fille et couvert de voiles
diaphanes. Les perles de sa tiare brillent doucement comme des lunes, un
chapelet d'etoiles fait plusieurs tours sur sa poitrine;--et une main
sous la tete, l'autre bras etendu, il repose, d'un air songeur
et enivre.

Une femme accroupie devant ses pieds attend qu'il se reveille.

HILARION

C'est la dualite primordiale des Brakhmanes,--l'Absolu ne s'exprimant
par aucune forme.

Sur le nombril du Dieu une tige de lotus a pousse; et, dans son calice,
parait un autre Dieu a trois visages.

ANTOINE

Tiens, quelle invention!

HILARION

Pere, Fils et Saint-Esprit ne font de meme qu'une seule personne!

Les trois tetes s'ecartent, et trois grands Dieux paraissent.

Le premier, qui est rose, mord le bout de son orteil.

Le second, qui est bleu, agite quatre bras.

Le troisieme, qui est vert, porte un collier de cranes humains.

En face d'eux, immediatement surgissent trois Deesses, l'une enveloppee
d'un reseau, l'autre offrant une coupe, la derniere brandissant un arc.

Et ces Dieux, ces Deesses se decuplent, se multiplient. Sur leurs
epaules poussent des bras, au bout de leurs bras des mains tenant des
etendards, des haches, des boucliers, des epees, des parasols et des
tambours. Des fontaines jaillissent de leurs tetes, des herbes
descendent de leurs narines.

A cheval sur des oiseaux, berces dans des palanquins, tronant sur des
sieges d'or, debout dans des niches d'ivoire, ils songent, voyagent,
commandent, boivent du vin, respirent des fleurs. Des danseuses
tournoient, des geants poursuivent des monstres; a l'entree des grottes
des solitaires meditent. On ne distingue pas les prunelles des etoiles,
les nuages des banderoles; des paons s'abreuvent a des ruisseaux de
poudre d'or, la broderie des pavillons se mele aux taches des leopards,
des rayons colores s'entre-croisent sur l'air bleu, avec des fleches qui
volent et des encensoirs qu'on balance.

Et tout cela se developpe comme une haute frise--appuyant sa base sur
les rochers, et montant jusque dans le ciel.

ANTOINE

ebloui:

Quelle quantite! que veulent-ils?

HILARION

Celui qui gratte son abdomen avec sa trompe d'elephant, c'est le Dieu
solaire, l'inspirateur de la sagesse.

Cet autre, dont les six tetes portent des tours et les quatorze bras des
javelots, c'est le prince des armees, le Feu-devorateur.

Le vieillard chevauchant un crocodile va laver sur le rivage les ames
des morts. Elles seront tourmentees par cette femme noire aux dents
pourries, dominatrice des enfers.

Le chariot tire par des cavales rouges, que conduit un cocher qui n'a
pas de jambes, promene en plein azur le maitre du soleil. Le Dieu-lune
l'accompagne, dans une litiere attelee de trois gazelles.

A genoux sur le dos d'un perroquet, la deesse de la Beaute presente a
l'Amour, son fils, sa mamelle ronde. La voici plus loin, qui saute de
joie dans les prairies. Regarde! regarde! Coiffee d'une mitre
eblouissante, elle court sur les bles, sur les flots, monte dans l'air,
s'etale partout!

Entre ces Dieux siegent les Genies des vents, des planetes, des mois,
des jours, cent mille autres! et leurs aspects sont multiples, leurs
transformations rapides. En voila un qui de poisson devient tortue; il
prend la hure d'un sanglier, la taille d'un nain.

ANTOINE

Pour quoi faire?

HILARION

Pour retablir l'equilibre, pour combattre le mal. Mais la vie s'epuise,
les formes s'usent; et il leur faut progresser dans les metamorphoses.

Tout a coup parait

UN HOMME NU

assis au milieu du sable, les jambes croisees.

Un large halo vibre, suspendu derriere lui. Les petites boucles de ses
cheveux noirs, et a reflets d'azur, contournent symetriquement une
protuberance au haut de son crane. Ses bras, tres-longs, descendent
droits contre ses flancs. Ses deux mains, les paumes ouvertes, reposent
a plat sur ses cuisses. Le dessous de ses pieds offre l'image de deux
soleils; et il reste completement immobile--en face d'Antoine et
d'Hilarion,--avec tous les Dieux a l'entour, echelonnes sur les roches
comme sur les gradins d'un cirque.

Ses levres s'entrouvrent; et d'une voix profonde:

Je suis le maitre de la grande aumone, le secours des creatures, et aux
croyants comme aux profanes j'expose la loi.

Pour delivrer le monde, j'ai voulu naitre parmi les hommes. Les Dieux
pleuraient quand je suis parti.

J'ai d'abord cherche une femme comme il convient: de race militaire,
epouse d'un roi, tres-bonne, extremement belle, le nombril profond, le
corps ferme comme du diamant; et au temps de la pleine lune, sans
l'auxiliaire d'aucun male, je suis entre dans son ventre.

J'en suis sorti par le flanc droit. Des etoiles s'arreterent.

HILARION

murmure entre ses dents:

"Et quand ils virent l'etoile s'arreter, ils concurent un grande joie!"

Antoine regarde plus attentivement

LE BUDDHA

qui reprend:

Du fond de l'Himalaya, un religieux centenaire accourut pour me voir.

HILARION

"Un homme appele Simeon, qui ne devait pas mourir avant d'avoir vu le
Christ!"

LE BUDDHA

On m'a mene dans les ecoles. J'en savais plus que les docteurs.

HILARION

" ...Au milieu des docteurs; et tous ceux qui l'entendaient etaient
ravis de sa sagesse."

Antoine fait signe a Hilarion de se taire.

LE BUDDHA

Continuellement, j'etais a mediter dans les jardins. Les ombres des
arbres tournaient; mais l'ombre de celui qui m'abritait ne tournait pas.

Aucun ne pouvait m'egaler dans la connaissance des ecritures,
l'enumeration des atomes, la conduite des elephants, les ouvrages de
cire, l'astronomie, la poesie, le pugilat, tous les exercices et
tous les arts!

Pour me conformer a l'usage, j'ai pris une epouse;--et je passais les
jours dans mon palais de roi, vetu de perles, sous la pluie des parfums,
evente par les chasse-mouches de trente-trois mille femmes, regardant
mes peuples du haut de mes terrasses, ornees de clochettes
retentissantes.

Mais la vue des miseres du monde me detournait des plaisirs. J'ai fui.

J'ai mendie sur les routes, couvert de haillons ramasses dans les
sepulcres; et comme il y avait un ermite tres-savant, j'ai voulu devenir
son esclave; je gardais sa porte, je lavais ses pieds.

Toute sensation fut aneantie, toute joie, toute langueur.

Puis, concentrant ma pensee dans une meditation plus large, je connus
l'essence des choses, l'illusion des formes.

J'ai vide promptement la science des Brahkmanes. Ils sont ronges de
convoitises sous leurs apparences austeres, se frottent d'ordures,
couchent sur des epines, croyant arriver au bonheur par la voie de
la mort!

HILARION

"Pharisiens, hypocrites, sepulcres blanchis, race de viperes!"

LE BUDDHA

Moi aussi, j'ai fait des choses etonnantes--ne mangeant par jour qu'un
seul grain de riz, et les grains de riz dans ce temps-la n'etaient pas
plus gros qu'a present;--mes poils tomberent, mon corps devint noir; mes
yeux rentres dans les orbites semblaient des etoiles apercues au fond
d'un puits.

Pendant six ans, je me suis tenu immobile, expose aux mouches, aux lions
et aux serpents; et les grands soleils, les grandes ondees, la neige, la
foudre, la grele et la tempete, je recevais tout cela, sans m'abriter
meme avec la main.

Les voyageurs qui passaient, me croyant mort, me jetaient de loin des
mottes de terre!

La tentation du Diable me manquait.

Je l'ai appele.

Ses fils sont venus,--hideux, couverts d'ecailles, nauseabonds comme des
charniers, hurlant, sifflant, beuglant, entre-choquant des armures et
des os de mort. Quelques-uns crachent des flammes par les naseaux,
quelques-uns font des tenebres avec leurs ailes, quelques-uns portent
des chapelets de doigts coupes, quelques-uns boivent du venin de serpent
dans le creux de leurs mains; ils ont des tetes de porc, de rhinoceros
ou de crapaud, toutes sortes de figures inspirant le degout ou
la terreur.

ANTOINE

a part:

J'ai endure cela, autrefois!

LE BUDDHA

Puis il m'envoya ses filles--belles, bien fardees, avec des ceintures
d'or, les dents blanches comme le jasmin, les cuisses rondes comme la
trompe de l'elephant. Quelques-unes etendent les bras en baillant, pour
montrer les fossettes de leurs coudes; quelques-unes clignent les yeux,
quelques-unes se mettent a rire, quelques-unes entr'ouvrent leurs
vetements. Il y a des vierges rougissantes, des matrones pleines
d'orgueil, des reines avec une grande suite de bagages et d'esclaves.

ANTOINE

a part:

Ah! lui aussi?

LE BUDDHA

Ayant vaincu le demon, j'ai passe douze ans a me nourrir exclusivement
de parfums;--et comme j'avais acquis les cinq vertus, les cinq facultes,
les dix forces, les dix-huit substances, et penetre dans les quatre
spheres du monde invisible, l'Intelligence fut a moi! Je devins
le Buddha!

Tous les Dieux s'inclinent; ceux qui ont plusieurs tetes les baissent a
la fois.

Il leve dans l'air sa haute main et reprend:

En vue de la delivrance des etres, j'ai fait des centaines de mille de
sacrifices! J'ai donne aux pauvres des robes de soie, des lits, des
chars, des maisons, des tas d'or et des diamants. J'ai donne mes mains
aux manchots, mes jambes aux boiteux, mes prunelles aux aveugles; j'ai
coupe ma tete pour les decapites. Au temps que j'etais roi, j'ai
distribue des provinces; au temps que j'etais brahkmane, je n'ai meprise
personne. Quand j'etais un solitaire, j'ai dit des paroles tendres au
voleur qui m'egorgea. Quand j'etais un tigre, je me suis laisse
mourir de faim.

Et dans cette derniere existence, ayant preche la loi, je n'ai plus rien
a faire. La grande periode est accomplie! Les hommes, les animaux, les
Dieux, les bambous, les oceans, les montagnes, les grains de sable des
Ganges avec les myriades de myriades d'etoiles, tout va mourir;--et,
jusqu'a des naissances nouvelles, une flamme dansera sur les ruines des
mondes detruits!

Alors un vertige prend les Dieux. Ils chancellent, tombent en
convulsions, et vomissent leurs existences. Leurs couronnes eclatent,
leurs etendards s'envolent. Ils arrachent leurs attributs, leurs sexes,
lancent par dessus l'epaule les coupes ou ils buvaient l'immortalite,
s'etranglent avec leurs serpents, s'evanouissent en fumee;--et quand
tout a disparu ...

HILARION

lentement:

Tu viens de voir la croyance de plusieurs centaines de millions
d'hommes!

Antoine est par terre, la figure dans ses mains. Debout pres de lui, et
tournant le dos a la croix, Hilarion le regarde.

Un assez long temps s'ecoule.

Ensuite, parait un etre singulier, ayant une tete d'homme sur un corps
de poisson. Il s'avance droit dans l'air, en battant le sable de sa
queue;--et cette figure de patriarche avec de petits bras fait
rire Antoine.

OANNES

d'une voix plaintive:

Respecte-moi! Je suis le contemporain des origines.

J'ai habite le monde informe ou sommeillaient des betes hermaphrodites,
sous le poids d'une atmosphere opaque, dans la profondeur des ondes
tenebreuses,--quand les doigts, les nageoires et les ailes etaient
confondus, et que des yeux sans tete flottaient comme des mollusques,
parmi des taureaux a face humaine et des serpents a pattes de chien.

Sur l'ensemble de ces etres, Omoroca, pliee comme un cerceau, etendait
son corps de femme. Mais Belus la coupa net en deux moities, fit la
terre avec l'une, le ciel avec l'autre; et les deux mondes pareils se
contemplent mutuellement.

Moi, la premiere conscience du Chaos, j'ai surgi de l'abime pour durcir
la matiere, pour regler les formes; et j'ai appris aux humains la peche,
les semailles, l'ecriture et l'histoire des Dieux.

Depuis lors, je vis dans les etangs qui restent du Deluge. Mais le
desert s'agrandit autour d'eux, le vent y jette du sable, le soleil les
devore;--et je meurs sur ma couche de limon, en regardant les etoiles a
travers l'eau. J'y retourne.

Il saute, et disparait dans le Nil.

HILARION

C'est un ancien Dieu des Chaldeens!

ANTOINE

ironiquement:

Qu'etaient donc ceux de Babylone?

HILARION

Tu peux les voir!

Et ils se trouvent sur la plate-forme d'une tour quadrangulaire dominant
six autres tours qui, plus etroites a mesure qu'elles s'elevent, forment
une monstrueuse pyramide. On distingue en bas une grande masse
noire,--la ville sans doute,--etalee dans les plaines. L'air est froid,
le ciel d'un bleu sombre; des etoiles en quantite palpitent.

Au milieu de la plate-forme, se dresse une colonne de pierre blanche.
Des pretres en robes de lin passent et reviennent tout autour, de
maniere a decrire par leurs evolutions un cercle en mouvement; et, la
tete levee, ils contemplent les astres.

HILARION

en designe plusieurs a saint Antoine.

Il y en a trente principaux. Quinze regardent le dessus de la terre,
quinze le dessous. A des intervalles reguliers, un d'eux s'elance des
regions superieures vers celles d'en bas, tandis qu'un autre abandonne
les inferieures pour monter vers les sublimes.

Des sept planetes, deux sont bienfaisantes, deux mauvaises, trois
ambigues; tout depend, dans le monde, de ces feux eternels. D'apres leur
position et leur mouvement on peut tirer des presages;--et tu foules
l'endroit le plus respectable de la terre. Pythagore et Zoroastre s'y
sont rencontres. Voila douze mille ans que ces hommes observent le ciel,
pour mieux connaitre les Dieux.

ANTOINE

Les astres ne sont pas Dieux.

HILARION

Oui! disent-ils; car les choses passent autour de nous; le ciel, comme
l'eternite, reste immuable!

ANTOINE

Il a un maitre, pourtant.

HILARION

montrant la colonne:

Celui-la, Belus, le premier rayon, le Soleil, le Male!--L'Autre, qu'il
feconde, est sous lui!

Antoine apercoit un jardin, eclaire par des lampes.

Il est au milieu de la foule, dans une avenue de cypres. A droite et a
gauche, des petits chemins conduisent vers des cabanes etablies dans un
bois de grenadiers, que defendent des treillages de roseaux.

Les hommes, pour la plupart, ont des bonnets pointus avec des robes
chamarrees comme le plumage des paons. Il y a des gens du nord vetus de
peaux d'ours, des nomades en manteau de laine brune, de pales Gangarides
a longues boucles d'oreilles; et les rangs comme les nations paraissent
confondus, car des matelots et des tailleurs de pierres coudoient des
princes portant des tiares d'escarboucles avec de hautes cannes a pomme
ciselee. Tous marchent en dilutant les narines, recueillis dans le
meme desir.

De temps a autre, ils se derangent pour donner passage a un long chariot
couvert, traine par des boeufs; ou bien c'est un ane, secouant sur son
dos une femme empaquetee de voiles, et qui disparait aussi vers
les cabanes.

Antoine a peur; il voudrait revenir en arriere. Cependant une curiosite
inexprimable l'entraine.

Au pied des cypres, des femmes sont accroupies en ligne sur des peaux de
cerf, toutes ayant pour diademe une tresse de cordes. Quelques-unes,
magnifiquement habillees, appellent a haute voix les passants. De plus
timides cachent leur figure sous leur bras, tandis que par derriere, une
matrone, leur mere sans doute, les exhorte. D'autres, la tete enveloppee
d'un chale noir et le corps entierement nu, semblent de loin des statues
de chair. Des qu'un homme leur a jete de l'argent sur les genoux, elles
se levent.

Et on entend des baisers sous les feuillages,--quelquefois un grand cri
aigu.

HILARION

Ce sont les vierges de Babylone qui se prostituent a la Deesse.

ANTOINE

Quelle deesse?

HILARION

La voila!

Et il lui fait voir, tout au fond de l'avenue, sur le seuil d'une grotte
illuminee, un bloc de pierre representant l'organe sexuel d'une femme.

ANTOINE

Ignominie! quelle abomination de donner un sexe a Dieu!

HILARION

Tu l'imagines bien comme une personne vivante!

Antoine se retrouve dans les tenebres.

Il apercoit, en l'air, un cercle lumineux, pose sur des ailes
horizontales.

Cette espece d'anneau entoure, comme une ceinture trop lache, la taille
d'un petit homme coiffe d'une mitre, portant une couronne a sa main, et
tout la partie inferieure du corps disparait sous de grandes plumes
etalees en jupon.

C'est

ORMUZ

le dieu des Perses.

Il voltige en criant:

J'ai peur! J'entrevois sa gueule.

Je t'avais vaincu, Ahriman! Mais tu recommences!

D'abord, te revoltant contre moi, tu as fait perir l'aine des creatures
Kaiomortz, l'homme-Taureau. Puis tu as seduit le premier couple humain,
Meschia et Meschiane; et tu as repandu les tenebres dans les coeurs, tu
as pousse vers le ciel tes bataillons.

J'avais les miens, le peuple des etoiles; et je contemplais au-dessous
de mon trone tous les astres echelonnes.

Mithra, mon fils, habitait un lieu inaccessible. Il y recevait les ames,
les en faisait sortir, et se levait chaque matin pour epandre
sa richesse.

La splendeur du firmament etait refletee par la terre. Le feu brillait
sur les montagnes,--image de l'autre feu dont j'avais cree tous les
etres. Pour le garantir des souillures, on ne brulait pas les morts. Le
bec des oiseaux les emportait vers le ciel.

J'avais regle les paturages, les labours, le bois du sacrifice, la forme
des coupes, les paroles qu'il faut dire dans l'insomnie;--et mes pretres
etaient continuellement en prieres, afin que l'hommage eut l'eternite du
Dieu. On se purifiait avec de l'eau, on offrait des pains sur les
autels, on confessait a haute voix ses crimes.

Homa se donnait a boire aux hommes, pour leur communiquer sa force.

Pendant que les genies du ciel combattaient les demons, les enfants
d'Iran poursuivaient les serpents. Le Roi, qu'une cour innombrable
servait a genoux, figurait ma personne, portait ma coiffure. Ses jardins
avaient la magnificence d'une terre celeste; et son tombeau le
representait egorgeant un monstre,--embleme du Bien qui extermine
le Mal.

Car je devais un jour, grace au temps sans bornes, vaincre
definitivement Ahriman.

Mais l'intervalle entre nous deux disparait; la nuit monte! A moi, les
Amschaspands, les Izeds, les Ferouers! Au secours Mithra! prends ton
epee! Caosyac, qui doit revenir, pour la delivrance universelle,
defends-moi! Comment?... Personne!

Ah! je meurs! Abriman, tu es le maitre!

Hilarion, derriere Antoine, retient un cri de joie--et Ormuz plonge dans
les tenebres.

Alors parait

LA GRANDE DIANE D'EPHESE

noire avec des yeux d'email, les coudes aux flancs, les avant-bras
ecartes, les mains ouvertes.

Des lions rampent sur ses epaules; des fruits, des fleurs et des etoiles
s'entre-croisent sur sa poitrine; plus bas se developpent trois rangees
de mamelles; et depuis le ventre jusqu'aux pieds, elle est prise dans
une gaine etroite d'ou s'elancent a mi-corps des taureaux, des cerfs,
des griffons et des abeilles.--On l'apercoit a la blanche lueur que fait
un disque d'argent, rond comme la pleine lune, pose derriere sa tete.

Ou est mon temple?

Ou sont mes amazones?

Qu'ai-je donc ... moi l'incorruptible, voila qu'une defaillance me
prend!

Ses fleurs se fanent. Ses fruits trop murs se detachent. Les lions, les
taureaux penchent leur cou; les cerfs bavent epuises; les abeilles, en
bourdonnant, meurent par terre.

Elle presse, l'une apres l'autre, ses mamelles. Toutes sont vides! Mais
sous un effort desespere sa gaine eclate. Elle la saisit par le bas,
comme le pan d'une robe, y jette ses animaux, ses floraisons,--puis
rentre dans l'obscurite.

Et au loin, des voix murmurent, grondent, rugissent, brament et
beuglent. L'epaisseur de la nuit est augmentee par des haleines. Les
gouttes d'une pluie chaude tombent.

ANTOINE

Comme c'est bon, le parfum des palmiers, le fremissement des feuilles
vertes, la transparence des sources! Je voudrais me coucher tout a plat
sur la terre pour la sentir contre mon coeur; et ma vie se retremperait
dans sa jeunesse eternelle!

Il entend un bruit de castagnettes et de cymbales;--et, au milieu d'une
foule rustique, des hommes, vetus de tuniques blanches a bandes rouges,
amenent un ane, enharnache richement, la queue ornee de rubans, les
sabots peints.

Une boite, couverte d'une housse en toile jaune, ballotte sur son dos
entre deux corbeilles; l'une recoit les offrandes qu'on y place: oeufs,
raisins, poires et fromages, volailles, petites monnaies; et la seconde
est pleine de roses, que les conducteurs de l'ane effeuillent devant
lui, tout en marchant.

Ils ont des pendants d'oreilles, de grands manteaux, les cheveux nattes,
les joues fardees; une couronne d'olivier se ferme sur leur front par un
medaillon a figurine; des poignards sont passes dans leur ceinture; et
ils secouent des fouets a manche d'ebene, ayant trois lanieres garnies
d'osselets.

Les derniers du cortege posent sur le sol, droit comme un candelabre, un
grand pin qui brule par le sommet, et dont les rameaux les plus bas
ombragent un petit mouton.

L'ane s'est arrete. On retire la housse. Il y a, en dessous, une seconde
enveloppe de feutre noir. Alors, un des hommes a tunique blanche se met
a danser, en jouant des crotales; un autre a genoux devant la boite bat
du tambourin, et

LE PLUS VIEUX DE LA TROUPE

commence:

Voici la Bonne-Deesse, l'ideenne des montagnes, la grande-mere de Syrie!
Approchez, braves gens!

Elle procure la joie, guerit les malades, envoie des heritages, et
satisfait les amoureux.

C'est nous qui la promenons dans les campagnes par beau et mauvais
temps.

Souvent nous couchons en plein air, et nous n'avons pas tous les jours
de table bien servie. Les voleurs habitent les bois. Les betes
s'elancent de leurs cavernes. Des chemins glissants bordent les
precipices. La voila! la voila!

Ils enlevent la couverture; et on voit une boite, incrustee de petits
cailloux.

Plus haute que les cedres, elle plane dans l'ether bleu. Plus vaste que
le vent elle entoure le monde. Sa respiration s'exhale par les naseaux
des tigres; sa voix gronde sous les volcans, sa colere est la tempete;
la paleur de sa figure a blanchi la lune.

Elle murit les moissons, elle gonfle les ecorces, elle fait pousser la
barbe. Donnez-lui quelque chose, car elle deteste les avares!

La boite s'entr'ouvre; et on distingue, sous un pavillon de soie bleue,
une petite image de Cybele--etincelante de paillettes, couronnee de
tours et assise dans un char de pierre rouge, traine par deux lions la
patte levee.

La foule se pousse pour voir.

L'ARCHI-GALLE

continue:

Elle aime le retentissement des tympanons, le trepignement des pieds, le
hurlement des loups, les montagnes sonores et les gorges profondes, la
fleur de l'amandier, la grenade et les figues vertes, la danse qui
tourne, les flutes qui ronflent, la seve sucree, la larme salee,--du
sang! A toi! a toi, Mere des montagnes!

Ils se flagellent avec leurs fouets, et les coups resonnent sur leur
poitrine; la peau des tambourins vibre a eclater. Ils prennent leurs
couteaux, se tailladent les bras.

Elle est triste; soyons tristes! C'est pour lui plaire qu'il faut
souffrir! Par la, vos peches vous seront remis. Le sang lave tout;
jetez-en les gouttes, comme des fleurs! Elle demande celui d'un
autre--d'un pur!

L'archi-galle leve son couteau sur le mouton.

ANTOINE

pris d'horreur:

N'egorgez pas l'agneau!

Un flot de pourpre jaillit.

Le pretre en asperge la foule; et tous,--y compris Antoine et
Hilarion,--ranges autour de l'arbre qui brule, observent en silence les
dernieres palpitations de la victime.

Du milieu des pretres sort Une Femme,--exactement pareille a l'image
enfermee dans la petite boite.

Elle s'arrete, en apercevant Un Jeune Homme coiffe d'un bonnet phrygien.

Ses cuisses sont revetues d'un pantalon etroit, ouvert ca et la par des
losanges reguliers que ferment des noeuds de couleur. Il s'appuie du
coude contre une des branches de l'arbre, en tenant une flute a la main,
dans une pose langoureuse.

CYBELE

lui entourant la taille de ses deux bras:

Pour te rejoindre, j'ai parcouru toutes les regions--et la famine
ravageait les campagnes. Tu m'as trompee! N'importe, je t'aime!
Rechauffe mon corps! unissons-nous!

ATYS

Le printemps ne reviendra plus, o Mere eternelle! Malgre mon amour, il
ne m'est pas possible de penetrer ton essence. Je voudrais me couvrir
d'une robe peinte, comme la tienne. J'envie tes seins gonfles de lait,
la longueur de tes cheveux, tes vastes flancs d'ou sortent les etres.
Que ne suis-je toi! que ne suis-je femme!--Non, jamais! va-t'en! Ma
virilite me fait horreur!

Avec une pierre tranchante il s'emascule, puis se met a courir furieux,
en levant dans l'air son membre coupe.

Les pretres font comme le dieu, les fideles comme les pretres. Hommes et
femmes echangent leurs vetements, s'embrassent;--et ce tourbillon de
chairs ensanglantees s'eloigne, tandis que les voix, durant toujours,
deviennent plus criardes et stridentes comme celles qu'on entend aux
funerailles.

Un grand catafalque tendu de pourpre, porte a son sommet un lit d'ebene,
qu'entourent des flambeaux et des corbeilles en filigranes d'argent, ou
verdoient des laitues, des mauves et du fenouil. Sur les gradins, du
haut en bas, des femmes sont assises, toutes habillees de noir, la
ceinture defaite, les pieds nus, en tenant d'un air melancolique de gros
bouquets de fleurs.

Par terre, aux coins de l'estrade, des urnes en albatre pleines de
myrrhe fument, lentement.

On distingue sur le lit le cadavre d'un homme. Du sang coule de sa
cuisse. Il laisse pendre son bras;--et un chien, qui hurle, leche
ses ongles.

La ligne des flambeaux trop presses empeche de voir sa figure; et
Antoine est saisi par une angoisse. Il a peur de reconnaitre quelqu'un.

Les sanglots des femmes s'arretent; et apres un intervalle de silence,

TOUTES

a la fois psalmodient:

Beau! beau! il est beau! Assez dormi, leve la tete! Debout!

Respire nos bouquets! ce sont des narcisses et des anemones, cueillis
dans tes jardins pour te plaire. Ranime-toi, tu nous fais peur!

Parle! Que te faut-il? Veux-tu boire du vin? veux-tu coucher dans nos
lits? veux-tu manger des pains de miel qui ont la forme de
petits oiseaux?

Pressons ses hanches, baisons sa poitrine! Tiens! tiens! les sens-tu nos
doigts charges de bagues qui courent sur ton corps, et nos levres qui
cherchent ta bouche, et nos cheveux qui balayent tes cuisses, Dieu pame,
sourd a nos prieres!

Elles lancent des cris, en se dechirant le visage avec les ongles, puis
se taisent;--et on entend toujours les hurlements du chien.

Helas! helas! Le sang noir coule sur sa chair neigeuse! Voila ses genoux
qui se tordent; ses cotes s'enfoncent. Les fleurs de son visage ont
mouille la pourpre. Il est mort! Pleurons! Desolons-nous!

Elles viennent, toutes a la file, deposer entre les flambeaux leurs
longues chevelures, pareilles de loin a des serpents noirs ou
blonds;--et le catafalque s'abaisse doucement jusqu'au niveau d'une
grotte, un sepulcre tenebreux qui baille par derriere.

Alors

UNE FEMME

s'incline sur le cadavre.

Ses cheveux, qu'elle n'a pas coupes, l'enveloppent de la tete aux
talons. Elle verse tant de larmes que sa douleur ne doit pas etre comme
celle des autres, mais plus qu'humaine, infinie.

Antoine songe a la mere de Jesus.

Elle dit:

Tu t'echappais de l'Orient; et tu me prenais dans tes bras toute
fremissante de rosee, o Soleil! Des colombes voletaient sur l'azur de
ton manteau, nos baisers faisaient des brises dans les feuillages; et je
m'abandonnais a ton amour, en jouissant du plaisir de ma faiblesse.

Helas! helas! Pourquoi allais-tu courir sur les montagnes?

A l'equinoxe d'automne un sanglier t'a blesse!

Tu es mort; et les fontaines pleurent, les arbres se penchent. Le vent
d'hiver siffle dans les broussailles nues.

Mes yeux vont se clore, puisque les tenebres te couvrent. Maintenant, tu
habites l'autre cote du monde, pres de ma rivale plus puissante.

O Persephone, tout ce qui est beau descend vers toi, et n'en revient
plus!

Pendant qu'elle parlait, ses compagnes ont pris le mort pour le
descendre au sepulcre. Il leur reste dans les mains. Ce n'etait qu'un
cadavre de cire.

Antoine en eprouve comme un soulagement.

Tout s'evanouit;--et la cabane, les rochers, la croix sont reparus.

Cependant il distingue de l'autre cote du Nil, Une Femme--debout au
milieu du desert.

Elle garde dans sa main le bas d'un long voile noir qui lui cache la
figure, tout en portant sur le bras gauche un petit enfant qu'elle
allaite. A son cote, un grand singe est accroupi sur le sable.

Elle leve la tete vers le ciel,--et malgre la distance on entend sa
voix.

ISIS

O Neith, commencement des choses! Ammon, seigneur de l'eternite, Ptha,
demiurge, Thoth son intelligence, dieux de l'Amenthi, triades
particulieres des Nomes, eperviers dans l'azur, sphinx au bord des
temples, ibis debout entre les cornes des boeufs, planetes,
constellations, rivages, murmures du vent, reflets de la lumiere,
apprenez-moi ou se trouve Osiris!

Je l'ai cherche par tous les canaux et tous les lacs,--plus loin encore,
jusqu'a Byblos la phenicienne. Anubis, les oreilles droites, bondissait
autour de moi, jappant, et fouillant de son museau les touffes des
tamarins. Merci, bon Cynocephale, merci!

Elle donne au singe, amicalement, deux ou trois petites claques sur la
tete.

Le hideux Typhon au poil roux l'avait tue, mis en pieces! Nous avons
retrouve tous ses membres. Mais je n'ai pas celui qui me
rendait feconde!

Elle pousse des lamentations aigues.

ANTOINE

est pris de foreur. Il lui jette des cailloux, en l'injuriant.

Impudique! va-t'en, va-t'en!

HILARION

Respecte-la! C'etait la religion de tes aieux! tu as porte ses amulettes
dans ton berceau.

ISIS

Autrefois, quand revenait l'ete, l'inondation chassait vers le desert les
betes impures. Les digues s'ouvraient, les barques s'entre-choquaient, la
terre haletante buvait le fleuve avec ivresse. Dieu a cornes de taureau
tu t'etalais sur ma poitrine--et on entendait le mugissement de la vache
eternelle!

Les semailles, les recoltes, le battage des grains et les vendanges se
succedaient regulierement, d'apres l'alternance des saisons. Dans les
nuits toujours pures, de larges etoiles rayonnaient. Les jours etaient
baignes d'une invariable splendeur. On voyait, comme un couple royal, le
Soleil et la Lune a chaque cote de l'horizon.

Nous tronions tous les deux dans un monde plus sublime,
monarques-jumeaux, epoux des le sein de l'eternite,--lui, tenant un
sceptre a tete de concoupha, moi un sceptre a fleur de lotus, debout
l'un et l'autre, les mains jointes;--et les ecroulements d'empire ne
changeaient pas notre attitude.

L'Egypte s'etalait sous nous, monumentale et serieuse, longue comme le
corridor d'un temple, avec des obelisques a droite, des pyramides a
gauche, son labyrinthe au milieu,--et partout des avenues de monstres,
des forets de colonnes, de lourds pylones flanquant des portes qui ont a
leur sommet le globe de la terre entre deux ailes.

Les animaux de son zodiaque se retrouvaient dans ses paturages,
emplissaient de leurs formes et de leurs couleurs son ecriture
mysterieuse. Divisee en douze regions comme l'annee l'est en douze
mois,--chaque mois, chaque jour ayant son dieu,--elle reproduisait
l'ordre immuable du ciel; et l'homme en expirant ne perdait pas sa
figure; mais, sature de parfums, devenu indestructible, il allait dormir
pendant trois mille ans dans une Egypte silencieuse.

Celle-la, plus grande que l'autre, s'etendait sous la terre.

On y descendait par des escaliers conduisant a des salles ou etaient
reproduites les joies des bons, les tortures des mechants, tout ce qui a
lieu dans le troisieme monde invisible. Ranges le long des murs, les
morts dans des cercueils peints attendaient leur tour; et l'ame exempte
des migrations continuait son assoupissement jusqu'au reveil d'une
autre vie.

Osiris, cependant, revenait me voir quelquefois. Son ombre m'a rendu
mere d'Harpocrate.

Elle contemple l'enfant.

C'est lui! Ce sont ses yeux; ce sont ses cheveux, tresses en cornes de
belier! Tu recommenceras ses oeuvres. Nous refleurirons comme des lotus.
Je suis toujours la grande Isis! nul encore n'a souleve mon voile! Mon
fruit est le soleil!

Soleil du printemps, des nuages obscurcissent ta face! L'haleine de
Typhon devore les pyramides. J'ai vu, tout a l'heure, le sphinx
s'enfuir. Il galopait comme un chacal.

Je cherche mes pretres,--mes pretres en manteau de lin, avec de grandes
harpes, et qui portaient une nacelle mystique, ornee de pateres
d'argent. Plus de fetes sur les lacs! plus d'illuminations dans mon
delta! plus de coupes de lait a Philae! Apis, depuis longtemps, n'a
pas reparu.

Egypte! Egypte! tes grands Dieux immobiles ont les epaules blanchies par
la fiente des oiseaux, et le vent qui passe sur le desert roule la
cendre de tes morts!--Anubis, gardien des ombres, ne me quitte pas!

Le cynocephale s'est evanoui.

Elle secoue son enfant.

Mais ... qu'as-tu?... tes mains sont froides, ta tete retombe!

Harpocrate vient de mourir.

Alors elle pousse dans l'air un cri tellement aigu, funebre et
dechirant, qu'Antoine y repond par un autre cri, en ouvrant ses bras
pour la soutenir.

Elle n'est plus la. Il baisse la figure, ecrase de honte.

Tout ce qu'il vient de voir se confond dans son esprit. C'est comme
l'etourdissement d'un voyage, le malaise d'une ivresse. Il voudrait
hair, et cependant une pitie vague amollit sou coeur. Il se met a
pleurer abondamment.

HILARION

Qui donc le rend triste?

ANTOINE

apres avoir cherche en lui-meme, longtemps:

Je pense a toutes les ames perdues par ces faux Dieux!

HILARION

Ne trouves-tu pas qu'ils ont ... quelquefois ... comme des ressemblances
avec le vrai?

ANTOINE

C'est une ruse du Diable pour seduire mieux les fideles. Il attaque les
forts par le moyen de l'esprit, les autres avec la chair.

HILARION

Mais la luxure, dans ses fureurs, a le desinteressement de la penitence.
L'amour frenetique du corps en accelere la destruction,--et proclame par
sa faiblesse l'etendue de l'impossible.

ANTOINE

Qu'est-ce que cela me fait a moi! Mon coeur se souleve de degout devant
ces Dieux bestiaux, occupes toujours de carnages et d'incestes!

HILARION

Rappelle-toi dans l'Ecriture toutes les choses qui te scandalisent,
parce que tu ne sais pas les comprendre. De meme, ces Dieux, sous leurs
formes criminelles, peuvent contenir la verite.

Il en reste a voir. Detourne-toi!

ANTOINE

Non! non! c'est un peril!

HILARION

Tu voulais tout a l'heure les connaitre. Est-ce que ta foi vacillerait
sous des mensonges? Que crains-tu?

Les rochers en face d'Antoine sont devenus une montagne.

Une ligne de nuages la coupe a mi-hauteur; et au-dessus apparait une
autre montagne, enorme, toute verte, que creusent inegalement des
vallons et portant au sommet, dans un bois de lauriers, un palais de
bronze a tuiles d'or avec des chapiteaux d'ivoire.

Au milieu du peristyle, sur un trone, JUPITER, colossal et le torse nu,
tient la victoire d'une main, la foudre dans l'autre; et son aigle,
entre ses jambes, dresse la tete.

JUNON, aupres de lui, roule ses gros yeux, surmontes d'un diademe d'ou
s'echappe comme une vapeur un voile flottant au vent.

Par derriere, MINERVE, debout sur un piedestal, s'appuie contre sa
lance. La peau de la gorgone lui couvre la poitrine; et un peplos de lin
descend a plis reguliers jusqu'aux ongles de ses orteils. Ses yeux
glauques, qui brillent sous sa visiere, regardent au loin,
attentivement.

A la droite du palais, le vieillard NEPTUNE chevauche un dauphin battant
de ses nageoires un grand azur qui est le ciel ou la mer, car la
perspective de l'Ocean continue l'ether bleu; les deux elements se
confondent.

De l'autre cote, PLUTON farouche, en manteau couleur de la nuit, avec
une tiare de diamants et un sceptre d'ebene, est au milieu d'une ile
entouree par les circonvolutions du Styx;--et ce fleuve d'ombre va se
jeter dans les tenebres, qui font sous la falaise un grand trou noir, un
abime sans formes.

MARS, vetu d'airain, brandit d'un air furieux son bouclier lame et son
epee.

HERCULE, plus bas, le contemple, appuye sur sa massue.

APOLLON, la face rayonnante, conduit, le bras droit allonge, quatre
chevaux blancs qui galopent; et CERES, dans un chariot que trainent des
boeufs, s'avance vers lui une faucille a la main.

BACCHUS vient derriere elle, sur un char tres-bas, mollement tire par
des lynx. Gras, imberbe et des pampres au front, il passe en tenant un
cratere d'ou deborde du vin. Silene, a ses cotes, chancelle sur un ane.
Pan aux oreilles pointues souffle dans la syrinx; les Mimalloneides
frappent des tambours, les Menades jettent des fleurs, les Bacchantes
tournoient la tete en arriere, les cheveux repandus.

DIANE, la tunique retroussee, sort du bois avec ses nymphes.

Au fond d'une caverne, VULCAIN bat le fer entre les Cabires; ca et la
les vieux Fleuves, accoudes sur des pierres vertes, epanchent leurs
urnes; les Muses debout chantent dans les vallons.

Les Heures, de taille egale, se tiennent par la main; et MERCURE est
pose obliquement sur un arc-en-ciel, avec son caducee, ses talonnieres
et son petase.

Mais en haut de l'escalier des Dieux, parmi des nuages doux comme des
plumes et dont les volutes en tournant laissent tomber des roses,
VENUS-ANADYOMENE se regarde dans un miroir; ses prunelles glissent
langoureusement sous ses paupieres un peu lourdes.

Elle a de grands cheveux blonds qui se deroulent sur ses epaules, les
seins petits, la taille mince, les hanches evasees comme le galbe des
lyres, les deux cuisses toutes rondes, des fossettes autour des genoux
et les pieds delicats; non loin de sa bouche un papillon voltige. La
splendeur de son corps fait autour d'elle un halo de nacre brillante; et
tout le reste de l'Olympe est baigne dans une aube vermeille, qui gagne
insensiblement les hauteurs du ciel bleu.

ANTOINE

Ah! ma poitrine se dilate. Une joie que je ne connaissais pas me descend
jusqu'au fond de l'ame! Comme c'est beau! comme c'est beau!

HILARION

Ils se penchaient du haut des nuages pour conduire les epees; on les
rencontrait au bord des chemins, on les possedait dans sa maison;--et
cette familiarite divinisait la vie.

Elle n'avait pour but que d'etre libre et belle. Les vetements larges
facilitaient la noblesse des attitudes. La voix de l'orateur, exercee
par la mer, battait a flots sonores les portiques de marbre. L'ephebe,
frotte d'huile, luttait tout nu en plein soleil. L'action la plus
religieuse etait d'exposer des formes pures.

Et ces hommes respectaient les epouses, les vieillards, les suppliants.
Derriere le temple d'Hercule, il y avait un autel a la Pitie.

On immolait des victimes avec des fleurs autour des doigts. Le souvenir
meme se trouvait exempt de la pourriture des morts. Il n'en restait
qu'un peu de cendres. L'ame, melee a l'ether sans bornes, etait partie
vers les Dieux!

Se penchant a l'oreille d'Antoine:

Et ils vivent toujours! L'empereur Constantin adore Apollon. Tu
retrouveras la Trinite dans les mysteres de Samothrace, le bapteme chez
Isis, la redemption chez Mithra, le martyr d'un Dieu aux fetes de
Bacchus. Proserpine est la Vierge!... Aristee, Jesus!

ANTOINE

reste les yeux baisses; puis tout a coup il repete le symbole de
Jerusalem,--comme il s'en souvient,--en poussant a chaque phrase un
long soupir:

Je crois en un seul Dieu, le Pere,--et en un seul Seigneur,
Jesus-Christ,--fils premier-ne de Dieu,--qui s'est incarne et fait
homme,--qui a ete crucifie--et enseveli,--qui est monte au ciel,--qui
viendra pour juger les vivants et les morts--dont le royaume n'aura pas
de fin;--et a un seul Saint-Esprit,--et a un seul bapteme de
repentance,--et a une seule sainte Eglise catholique,--et a la
resurrection de la chair,--et a la vie eternelle!

Aussitot la crois grandit, et percant les nuages elle projette une ombre
sur le ciel des Dieux.

Tous palissent. L'Olympe a remue.

Antoine distingue contre sa base, a demi perdus dans les cavernes, ou
soutenant les pierres de leurs epaules, de vastes corps enchaines. Ce
sont les Titans, les Geants, les Hecatonchires, les Cyclopes.

UNE VOIX

s'eleve, indistincte et formidable,--comme la rameur des flots, comme le
bruit des bois sous la tempete, comme le mugissement du vent dans les
precipices:

Nous savions cela, nous autres! Les Dieux doivent finir. Uranus fut
mutile par Saturne, Saturne par Jupiter. Il sera lui-meme aneanti.
Chacun son tour; c'est le destin!

et, peu a peu, ils s'enfoncent dans la montagne, disparaissent.

Cependant les tuiles du palais d'or s'envolent.

JUPITER

est descendu de son trone. Le tonnerre, a ses pieds, fume comme un tison
pres de s'eteindre;--et l'aigle, allongeant le cou, ramasse avec son bec
ses plumes qui tombent.

Je ne suis donc plus le maitre des choses, tres-bon, tres-grand, dieu
des phratries et des peuples grecs, aieul de tous les rois, Agamemnon
du ciel!

Aigle des apotheoses, quel souffle de l'Erebe t'a repousse jusqu'a moi?
ou, t'envolant du champ de Mars, m'apportes-tu l'ame du dernier des
empereurs?

Je ne veux plus de celles des hommes! Que la Terre les garde, et qu'ils
s'agitent au niveau de sa bassesse. Ils ont maintenant des coeurs
d'esclaves, oublient les injures, les ancetres, le serment; et partout
triomphent la sottise des foules, la mediocrite de l'individu, la hideur
des races!

Sa respiration lui souleve les cotes a les briser, et il tord ses
poings. Hebe en pleurs lui presente une coupe. Il la saisit.

Non! non! Tant qu'il y aura, n'importe ou, une tete enfermant la pensee,
qui haisse le desordre et concoive la Loi, l'esprit de Jupiter vivra!

Mais la coupe est vide.

Il la penche lentement sur l'ongle de son doigt.

Plus une goutte! Quand l'ambroisie defaille, les Immortels s'en vont!

Elle glisse de ses mains; et il s'appuie contre une colonne, se sentant
mourir.

JUNON

Il ne fallait pas avoir tant d'amours! Aigle, taureau, cygne, pluie
d'or, nuage et flamme, tu as pris toutes les formes, egare ta lumiere
dans tous les elements, perdu tes cheveux sur tous les lits! Le divorce
est irrevocable cette fois,--et notre domination, notre
existence dissoute!

Elle s'eloigne dans l'air.

MINERVE

n'a plus sa lance; et des corbeaux, qui nichaient dans les sculptures de
la frise, tournent autour d'elle, mordent son casque.

Laissez-moi voir si mes vaisseaux, fendant la mer brillante, sont
revenus dans mes trois ports, pourquoi les campagnes se trouvent
desertes, et ce que font maintenant les filles d'Athenes.

Au mois d'Hecatombeon, mon peuple entier se portait vers moi, conduit
par ses magistrats et par ses pretres. Puis s'avancaient en robes
blanches avec des chitons d'or, les longues files des vierges tenant des
coupes, des corbeilles, des parasols; puis, les trois cents boeufs du
sacrifice, des vieillards agitant des rameaux verts, des soldats
entrechoquant leurs armures, des ephebes chantant des hymnes, des
joueurs de flute, des joueurs de lyre, des rhapsodes, des
danseuses;--enfin, au mat d'une trireme marchant sur des roues, mon
grand voile brode par des vierges, qu'on avait nourries pendant un an
d'une facon particuliere; et quand il s'etait montre dans toutes les
rues, toutes les places et devant tous les temples, au milieu du cortege
psalmodiant toujours, il montait pas a pas la colline de l'Acropole,
frolait les Propylees, et entrait au Parthenon.

Mais un trouble me saisit, moi, l'industrieuse! Comment, comment, pas
une idee! Voila que je tremble plus qu'une femme.

Elle apercoit une ruine derriere elle, pousse un cri, et frappee au
front, tombe par terre a la renverse.

HERCULE

a rejete sa peau de lion; et s'appuyant des pieds, bombant son dos,
mordant ses levres, il fait des efforts demesures pour soutenir l'Olympe
qui s'ecroule.

j'ai vaincu les Cercopes, les Amazones et les Centaures. J'ai tue
beaucoup de rois. J'ai casse la corne d'Acheloues, un grand fleuve. J'ai
coupe des montagnes, j'ai reuni des oceans. Les pays esclaves, je les
delivrais; les pays vides, je les peuplais. J'ai parcouru les Gaules.
J'ai traverse le desert ou l'on a soif. J'ai defendu les Dieux, et je me
suis degage d'Omphale. Mais l'Olympe est trop lourd. Mes bras
faiblissent. Je meurs!

Il est ecrase sous les decombres.

PLUTON

C'est ta faute, Amphytrionade! Pourquoi es-tu descendu dans mon empire?

Le vautour qui mange les entrailles de Tityos releva la tete, Tantale
eut la levre mouillee, la roue d'Ixion s'arreta.

Cependant, les Keres etendaient leurs ongles pour retenir les ames; les
Furies en desespoir tordaient les serpents de leurs chevelures; et
Cerbere, attache par toi avec une chaine, ralait, en bavant de ses
trois gueules.

Tu avais laisse la porte entr'ouverte. D'autres sont venus. Le jour des
hommes a penetre le Tartare!

Il sombre dans les tenebres.

NEPTUNE

Mon trident ne souleve plus de tempetes. Les monstres qui faisaient peur
sont pourris au fond des eaux.

Amphitrite, dont les pieds blancs couraient sur l'ecume, les vertes
Nereides qu'on distinguait a l'horizon, les Sirenes ecailleuses arretant
les navires pour conter des histoires, et les vieux Tritons qui
soufflaient dans les coquillages, tout est mort! La gaiete de la mer
a disparu!

Je n'y survivrai pas! Que le vaste Ocean me recouvre!

Il s'evanouit dans l'azur.

DIANE

habillee de noir, et au milieu de ses chiens devenus des loups:

L'independance des grands bois m'a grisee, avec la senteur des fauves et
l'exhalaison des marecages. Les femmes, dont je protegeais les
grossesses, mettent au monde des enfants morts. La lune tremble sous
l'incantation des sorcieres. J'ai des desirs de violence et d'immensite.
Je veux boire des poisons, me perdre dans les vapeurs, dans les
reves!...

Et un nuage qui passe l'emporte.

MARS

tete nue, ensanglante:

D'abord j'ai combattu seul, provoquant par des injures toute une armee,
indifferent aux patries et pour le plaisir du carnage.

Puis, j'ai eu des compagnons. Ils marchaient au son des flutes, en bon
ordre, d'un pas egal, respirant par-dessus leurs boucliers, l'aigrette
haute, la lance oblique. On se jetait dans la bataille avec de grands
cris d'aigle. La guerre etait joyeuse comme un festin. Trois cents
hommes s'opposerent a toute l'Asie.

Mais ils reviennent, les Barbares! et par myriades, par millions!
Puisque le nombre, les machines et la ruse sont plus forts, mieux vaut
finir comme un brave!

Il se tue.

VULCAIN

essuyant avec une eponge ses membres en sueur:

Le monde se refroidit. Il faut chauffer les sources, les volcans et les
fleuves qui roulent des metaux sous la terre!--Battez plus dur! a pleins
bras! de toutes vos forces!

Les Cabires se blessent avec leurs marteaux, s'aveuglent avec les
etincelles, et, marchant a tatons, s'egarent dans l'ombre.

CERES

debout dans son char, qui est emporte par des roues ayant des ailes a
leur moyen:

Arrete! arrete!

On avait bien raison d'exclure les etrangers, les athees, les epicuriens
et les chretiens! Le mystere de la corbeille est devoile, le sanctuaire
profane, tout est perdu!

Elle descend sur une pente rapide,--desesperee, criant, s'arrachant les
cheveux.

Ah! mensonge! Daira ne m'est pas rendue! L'airain m'appelle vers les
morts. C'est un autre Tartare! On n'en revient pas. Horreur!

L'abime l'engouffre.

BACCHUS

riant, frenetiquement:

Qu'importe! la femme de l'Archonte est mon epouse! La loi meme tombe en
ivresse. A moi le chaut nouveau et les formes multiples!

Le feu qui devora ma mere coule dans mes veines. Qu'il brule plus fort,
dusse-je perir!

Male et femelle, bon pour tous, je me livre a vous, Bacchantes! je me
livre a vous, Bacchants! et la vigne s'enroulera au tronc des arbres!
Hurlez, dansez, tordez-vous! Deliez-le tigre et l'esclave! a dents
feroces, mordez la chair!

Et Pan, Silene, les Satyres, les Bacchantes, les Mimalloneides et les
Menades, avec leurs serpents, leurs flambeaux, leurs masques noirs, se
jettent des fleurs, decouvrent un phallus, la baisent,--secouent les
tympanons, frappent leurs tyrses, se lapident avec des coquillages,
croquent des raisins, etranglent un bouc, et dechirent Bacchus.

APOLLON

fouettant ses coursiers, et dont les cheveux blanchis s'envolent:

J'ai laisse derriere moi Delos la pierreuse, tellement pure que tout
maintenant y semble mort; et je tache de joindre Delphes avant que sa
vapeur inspiratrice ne soit completement perdue. Les mulets broutent son
laurier. La Pythie egaree ne se retrouve pas.

Par une concentration plus forte, j'aurai des poemes sublimes, des
monuments eternels; et toute la matiere sera penetree des vibrations de
ma cithare!

Il en pince les cordes. Elles eclatent, lui cinglent la figure. Il la
rejette; et battant son quadrige avec fureur:

Non! assez des formes! Plus loin encore! Tout au sommet! Dans l'idee
pure!

Mais les chevaux, reculant, se cabrent, brisent le char; et empetre par
les morceaux du timon, l'emmelement des harnais, il tombe vers l'abime,
la tete en bas.

Le ciel s'est obscurci.

VENUS

violacee par le froid, grelotte.

Je faisais avec ma ceinture tout l'horizon de l'Hellenie.

Ses champs brillaient des roses de mes joues, ses rivages etaient
decoupes d'apres la forme de mes levres; et ses montagnes, plus blanches
que mes colombes, palpitaient sous la main des statuaires. On retrouvait
mon ame dans l'ordonnance des fetes, l'arrangement des coiffures, le
dialogue des philosophes, la constitution des republiques. Mais j'ai
trop cheri les hommes! C'est l'Amour qui m'a deshonoree!

Elle se renverse en pleurant.

Le monde est abominable. L'air manque a ma poitrine!

O Mercure, inventeur de la lyre et conducteur des ames, emporte-moi!

Elle met un doigt sur sa bouche, et decrivant une immense parabole,
tombe dans l'abime.

On n'y voit plus. Les tenebres sont completes.

Cependant il s'echappe des prunelles d'Hilarion comme deux fleches
rouges.

ANTOINE

remarque enfin sa haute taille.

Plusieurs fois deja, pendant que tu parlais, tu m'as semble grandir;--et
ce n'etait pas une illusion. Comment? explique-moi ... Ta personne
m'epouvante!

Des pas se rapprochent.

Qu'est-ce donc?

HILARION

etend son bras.

Regarde!

Alors, sous un pale rayon de lune, Antoine distingue une interminable
caravane qui defile sur la crete des roches;--et chaque voyageur, l'un
apres l'autre, tombe de la falaise dans le gouffre.

Ce sont d'abord les trois grands Dieux de Samothrace, Axieros,
Axiokeros, Axiokersa, reunis en faisceau, masques de pourpre et levant
leurs mains.

Esculape s'avance d'un air melancolique, sans meme voir Samos et
Telesphore, qui le questionnent avec angoisse. Sosipolis eleen, a forme
de python, roule ses anneaux vers l'abime. Doespoene, par vertige, s'y
lance elle-meme. Britomartis, hurlant de peur, se cramponne aux mailles
de son filet. Les Centaures arrivent au grand galop, et deboulent
pele-mele dans le trou noir.

Derriere eux, marche en boitant la troupe lamentable des Nymphes. Celles
des prairies sont couvertes de poussiere, celles des bois gemissent et
saignent, blessees par la hache des bucherons.

Les Gelludes, les Stryges, les Empuses, toutes les deesses infernales,
en confondant leurs crocs, leurs torches, leurs viperes, forment une
pyramide;--et au sommet, sur une peau de vautour, Eurynome, bleuatre
comme les mouches a viande, se devore les bras.

Puis, dans un tourbillon disparaissent a la fois: Orthia la sanguinaire,
Hymnie d'Orchomene, la Laphria des Patreens, Aphia d'Egine, Bendis de
Thrace, Stymphalia a cuisse d'oiseau, Triopas, au lieu de trois
prunelles, n'a plus que trois orbites, Erichtonius, les jambes molles,
rampe comme un cul-de-jatte sur ses poignets.

HILARION

Quel bonheur, n'est-ce pas, de les voir tous dans l'abjection et
l'agonie! Monte avec moi sur cette pierre; et tu seras comme Xerxes,
passant en revue son armee.

La-bas, tres-loin, au milieu des brouillards, apercois-tu ce geant a
barbe blonde qui laisse tomber un glaive rouge de sang? c'est le Scythe
Zalmoxis, entre deux planetes: Artimpasa--Venus, et Orsiloche--la Lune.

Plus loin, emergeant des nuages pales, sont les Dieux qu'on adorait chez
les Cimmeriens, au dela meme de Thule!

Leurs grandes salles etaient chaudes; et a la lueur des epees nues
tapissant la voute, ils buvaient de l'hydromel dans des cornes d'ivoire.
Ils mangeaient le foie de la baleine dans des plats de cuivre battus par
des demons; ou bien, ils ecoutaient les sorciers captifs faisant aller
leurs mains sur les harpes de pierre.

Ils sont las! ils ont froid! La neige alourdit leurs peaux d'ours, et
leurs pieds se montrent par les dechirures de leurs sandales.

Ils pleurent les prairies, ou sur des tertres de gazon ils reprenaient
haleine dans la bataille, les longs navires dont la proue coupait les
monts de glace, et les patins qu'ils avaient pour suivre l'orbe des
poles, en portant au bout de leurs bras tout le firmament qui
tournait avec eux.

Une rafale de givre les enveloppe.

Antoine abaisse son regard d'un autre cote.

Et il apercoit,--se detachant en noir sur un fond rouge,--d'etranges
personnages, avec des mentonnieres et des gantelets, qui se renvoient
des balles, sautent les uns par-dessus les autres, font des grimaces,
dansent frenetiquement.

HILARION

Ce sont les Dieux de l'Etrurie, les innombrables Aesars.

Voici Tages, l'inventeur des augures. Il essaye avec une main
d'augmenter les divisions du ciel, et de l'autre, il s'appuie sur la
terre. Qu'il y rentre!

Nortia considere la muraille ou elle enfoncait des clous pour marquer le
nombre des annees. La surface en est couverte, et la derniere periode
accomplie.

Comme deux voyageurs battus par un orage, Kastur et Pulutuk s'abritent
en tremblant sous le meme manteau.

ANTOINE

ferme les yeux.

Assez! assez!

Mais passent dans l'air avec un grand bruit d'ailes, toutes les
Victoires du Capitole,--cachant leur front de leurs mains, et perdant
les trophees suspendus a leurs bras.

Janus,--maitre des crepuscules, s'enfuit sur un belier noir; et, de ses
deux visages, l'un est deja putrefie, l'autre s'endort de fatigue.

Summanus,--dieu du ciel obscur et qui n'a plus de tete, presse contre
son coeur un vieux gateau en forme de roue.

Vesta,--sous une coupole en ruine, tache de ranimer sa lampe eteinte.

Bellone--se taillade les joues, sans faire jaillir le sang qui purifiait
ses devots.

ANTOINE

Grace! ils me fatiguent!

HILARION

Autrefois, ils amusaient!

Et il lui montre dans un bosquet d'aliziers, Une Femme toute nue,--a
quatre pattes comme une bete, et saillie par un homme noir, tenant dans
chaque main un flambeau.

C'est la deesse d'Aricia, avec le demon Virbius. Son sacerdote, le roi
du bois, devait etre un assassin;--et les esclaves en fuite, les
depouilleurs de cadavres, les brigands de la voie Salaria, les eclopes
du pont Sublicius, toute la vermine des galetas de Suburre n'avait pas
de devotion plus chere!

Les patriciennes du temps de Marc-Antoine preferaient Libitina.

Et il lui montre, sous des cypres et des rosiers, Une autre Femme--vetue
de gaze. Elle sourit, ayant autour d'elle des pioches, des brancards;
des tentures noires, tous les ustensiles des funerailles. Ses diamants
brillent de loin sous des toiles d'araignees. Les Larves comme des
squelettes montrent leurs os entre les branches, et les Lemures, qui
sont des fantomes, etendent leurs ailes de chauve-souris.

Sur le bord d'un champ, le dieu Terme, deracine, penche, tout couvert
d'ordures.

Au milieu d'un sillon, le grand cadavre de Vertumne est devore par des
chiens rouges.

Les Dieux rustiques s'en eloignent en pleurant, Sartor, Sarrator,
Vervactor, Collina, Vallona, Hostilinus,--tous couverts de petite
manteaux a capuchon, et chacun portant, soit un hoyau, une fourche, une
claie, un epieu.

HILARION

C'etait leur ame qui faisait prosperer la villa, avec ses colombiers,
ses parcs de loirs et d'escargots, ses basses-cours defendues par des
filets, ses chaudes ecuries embaumees de cedre.

Ils protegeaient tout le peuple miserable qui trainait les fers de ses
jambes sur les cailloux de la Sabine, ceux qui appelaient les porcs au
son de la trompe, ceux qui cueillaient les grappes au haut des ormes,
ceux qui poussaient par les petits chemins les anes charges de fumier.
Le laboureur, en haletant sur le manche de sa charrue, les priait de
fortifier ses bras; et les vachers a l'ombre des tilleuls, pres des
calebasses de lait, alternaient leurs eloges sur des flutes de roseau.

Antoine soupire.

Et au milieu d'une chambre, sur une estrade, se decouvre un lit
d'ivoire, environne par des gens qui tiennent des torches de sapin.

Ce sont les Dieux du mariage. Ils attendent l'epousee!

Domiduca devait l'amener, Virgo defaire sa ceinture, Subigo l'etendre
sur le lit,--et Praema ecarter ses bras, en lui disant a l'oreille des
paroles douces.

Mais elle ne viendra pas! et ils congedient les autres: Nona et Decima
gardes-malades, les trois Nixii accoucheurs, les deux nourrices Educa et
Potina,--et Carna berceuse, dont le bouquet d'aubepines eloigne de
l'enfant les mauvais reves.

Plus tard, Ossipago lui aurait affermi les genoux, Barbatus donne la
barbe, Stimula les premiers desirs, Volupia la premiere jouissance,
Fabulinus appris a parler, Numera a compter, Camoena a chanter, Consus a
reflechir.

La chambre est vide; et il ne reste plus au bord du lit que
Naenia--centenaire,--marmottant pour elle-meme la complainte qu'elle
hurlait a la mort des vieillards.

Mais bientot sa voix est dominee par des cris aigus. Ce sont:

LES LARES DOMESTIQUES

accroupis au fond de l'atrium, vetus de peaux de chien, avec des fleurs
autour du corps, tenant leurs mains fermees contre leurs joues, et
pleurant tant qu'ils peuvent.

Ou est la portion de nourriture qu'on nous donnait a chaque repas, les
bons soins de la servante, le sourire de la matrone, et la gaiete des
petits garcons jouant aux osselets sur les mosaiques de la cour? Puis,
devenus grands ils suspendaient a notre poitrine leur bulle d'or ou
de cuir.

Quel bonheur, quand, le soir d'un triomphe, le maitre en rentrant
tournait vers nous ses yeux humides! Il racontait ses combats; et
l'etroite maison etait plus fiere qu'un palais et sacree comme
un temple.

Qu'ils etaient doux les repas de famille, surtout le lendemain des
Feralia! Dans la tendresse pour les morts, toutes les discordes
s'apaisaient; et on s'embrassait, en buvant aux gloires du passe et aux
esperances de l'avenir.

Mais les aieux de cire peinte, enfermes derriere nous, se couvrent
lentement de moisissure. Les races nouvelles, pour nous punir de leurs
deceptions, nous ont brise la machoire; sous la dent des rats nos corps
de bois s'emiettent.

Et les innombrables Dieux veillant aux portes, a la cuisine, au cellier,
aux etuves, se dispersent de tous les cotes,--sous l'apparence d'enormes
fourmis qui trottent ou de grands papillons qui s'envolent.

CREPITUS

se fait entendre.

Moi aussi l'on m'honora jadis. On me faisait des libations. Je fus un
Dieu!

L'Athenien me saluait comme un presage de fortune, tandis que le Romain
devot me maudissait les poings leves et que le pontife d'Egypte,
s'abstenant de feves, tremblait a ma voix et palissait a mon odeur.

Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rasees, qu'on se
regalait de glands, de pois et d'oignons crus et que le bouc en morceaux
cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans souci du voisin,
personne alors ne se genait. Les nourritures solides faisaient les
digestions retentissantes. Au soleil de la campagne, les hommes se
soulageaient avec lenteur.

Ainsi, je passais sans scandale, comme les autres besoins de la vie,
comme Mena tourment des vierges, et la douce Rumina qui protege le sein
de la nourrice, gonfle de veines bleuatres. J'etais joyeux. Je faisais
rire! Et se dilatant d'aise a cause de moi, le convive exhalait toute sa
gaiete par les ouvertures de son corps.

J'ai eu mes jours d'orgueil. Le bon Aristophane me promena sur la scene,
et l'empereur Claudius Drusus me fit asseoir a sa table. Dans les
laticlaves des patriciens j'ai circule majestueusement! Les vases d'or,
comme des tympanons, resonnaient sous moi;--et quand plein de murenes,
de truffes et de pates, l'intestin du maitre se degageait avec fracas,
l'univers attentif apprenait que Cesar avait dine!

Mais a present, je suis confine dans la populace,--et l'on se recrie,
meme a mon nom!

Et Crepitus s'eloigne, en poussant un gemissement.

Puis un coup de tonnerre;

UNE VOIX

J'etais le Dieu des armees, le Seigneur, le Seigneur Dieu!

J'ai deplie sur les collines les tentes de Jacob, et nourri dans les
sables mon peuple qui s'enfuyait.

C'est moi qui ai brule Sodome! C'est moi qui ai englouti la terre sous
le Deluge! C'est moi qui ai noye Pharaon, avec les princes fils de rois,
les chariots de guerre et les cochers.

Dieux jaloux, j'execrais les autres Dieux. J'ai broye les impurs; j'ai
abattu les superbes;--et ma desolation courait de droite et de gauche,
comme un dromadaire qui est lache dans un champ de mais.

Pour delivrer Israel, je choisissais les simples. Des anges aux ailes de
flamme leur parlaient dans les buissons.

Parfumees de nard, de cinnamome et de myrrhe, avec des robes
transparentes et des chaussures a talon haut, des femmes d'un coeur
intrepide allaient egorger les capitaines. Le vent qui passait emportait
les prophetes.

J'avais grave ma loi sur des tables de pierre. Elle enfermait mon peuple
comme dans une citadelle. C'etait mon peuple. J'etais son Dieu! La terre
etait a moi, les hommes a moi, avec leurs pensees, leurs oeuvres, leurs
outils de labourage et leur posterite.

Mon arche reposait dans un triple sanctuaire, derriere des courtines de
pourpre et des candelabres allumes. J'avais, pour me servir, toute une
tribu qui balancait des encensoirs, et le grand pretre en robe
d'hyacinthe, portant sur sa poitrine des pierres precieuses, disposees
dans un ordre symetrique.

Malheur! malheur! Le Saint-des-Saints s'est ouvert, le voile s'est
dechire, les parfums de l'holocauste se sont perdus a tous les vents. Le
chacal piaule dans les sepulcres; mon temple est detruit, mon peuple
est disperse!

On a etrangle les pretres avec les cordons de leurs habits. Les femmes
sont captives, les vases sont tous fondus!

La voix s'eloignant:

J'etais le Dieu des armees, le Seigneur, le Seigneur Dieu!

Alors il se fait un silence enorme, une nuit profonde.

ANTOINE

Tous sont passes.

Il reste moi!

dit QUELQU'UN.

Et Hilarion est devant lui,--mais transfigure, beau comme un archange,
lumineux comme un soleil,--et tellement grand, que pour le voir

ANTOINE

se renverse la tete.

Qui donc es-tu?

HILARION

Mon royaume est de la dimension de l'univers; et mon desir n'a pas de
bornes. Je vais toujours, affranchissant l'esprit et pesant les mondes,
sans haine, sans peur, sans pitie, sans amour, et sans Dieu. On
m'appelle la Science.

ANTOINE

se rejette en arriere:

Tu dois etre plutot ... le Diable!

HILARION

en fixant sur lui ses prunelles:

Veux-tu le voir?

ANTOINE

ne se detache plus de ce regard; il est saisi par la curiosite du
Diable. Sa terreur augmente, son envie devient demesuree.

Si je le voyais pourtant ... si je le voyais?...

Puis dans un spasme de colere:

L'horreur que j'en ai m'en debarrassera pour toujours.--Oui!

Un pied fourchu se montre.

Antoine a regret.

Mais le Diable l'a jete sur ses cornes, et l'enleve.




VI.


Il vole sous lui, etendu comme un nageur;--ses deux ailes grandes
ouvertes, en le cachant tout entier, semblent un nuage.

ANTOINE

Ou vais-je?

Tout a l'heure j'ai entrevu la forme du Maudit. Non! une nuee m'emporte.
Peut-etre que je suis mort, et que je monte vers Dieu?...

Ah! comme je respire bien! L'air immacule me gonfle l'ame. Plus de
pesanteur! plus de souffrance!

En bas, sous moi, la foudre eclate, l'horizon s'elargit, des fleuves
s'entre-croisent. Cette tache blonde c'est le desert, cette flaque
d'eau l'Ocean.

Et d'autres oceans paraissent, d'immenses regions que je ne connaissais
pas. Voici les pays noirs qui fument comme des brasiers, la zone des
neiges obscurcie toujours par des brouillards. Je tache de decouvrir les
montagnes ou le soleil, chaque soir, va se coucher.

LE DIABLE

Jamais le soleil ne se couche!

Antoine n'est pas surpris de cette voix. Elle lui semble un echo de sa
pensee,--une reponse de sa memoire.

Cependant la terre prend la forme d'une boule; et il l'apercoit au
milieu de l'azur qui tourne sur ses poles, en tournant autour du soleil.

LE DIABLE

Elle ne fait donc pas le centre du monde? Orgueil de l'homme,
humilie-toi!

ANTOINE

A peine maintenant si je la distingue. Elle se confond avec les autres
feux.

Le firmament n'est qu'un tissu d'etoiles.

Ils montent toujours.

Aucun bruit! pas meme le croassement des aigles! Rien!... et je me
penche pour ecouter l'harmonie des planetes.

LE DIABLE

Tu ne les entendras pas! Tu ne verras pas, non plus, l'antichtone de
Platon, le foyer de Philolaues, les spheres d'Aristote, ni les sept cieux
des Juifs avec les grandes eaux par-dessus la voute de cristal!

ANTOINE

D'en bas elle paraissait solide comme un mur. Je la penetre, au
contraire, je m'y enfonce!

Et il arrive devant la lune,--qui ressemble a un morceau de glace tout
rond, plein d'une lumiere immobile.

LE DIABLE

C'etait autrefois le sejour des ames. Le bon Pythagore l'avait meme
garnie d'oiseaux et de fleurs magnifiques.

ANTOINE

Je n'y vois que des plaines desolees, avec des crateres eteints, sous un
ciel tout noir.

Allons vers ces astres d'un rayonnement plus doux, afin de contempler
les anges qui les tiennent au bout de leurs bras, comme des flambeaux!

LE DIABLE

l'emporte au milieu des etoiles.

Elles s'attirent en meme temps qu'elles se repoussent. L'action de
chacune resulte des autres et y contribue,--sans le moyen d'un
auxiliaire, par la force d'une loi, la seule vertu de l'ordre.

ANTOINE

Oui ... oui! mon intelligence l'embrasse! C'est une joie superieure aux
plaisirs de la tendresse! Je halete stupefait devant l'enormite de Dieu!

LE DIABLE

Comme le firmament qui s'eleve a mesure que tu montes et grandira sous
l'ascension de ta pensee;--et tu sentiras augmenter ta joie, d'apres
cette decouverte du monde, dans cet elargissement de l'infini.

ANTOINE

Ah! plus haut! plus haut! toujours!

Les astres se multiplient, scintillent. La Voie lactee au zenith se
developpe comme une immense ceinture, ayant des trous par intervalles;
dans ces fentes de sa clarte, s'allongent des espaces de tenebres. Il y
a des pluies d'etoiles, des trainees de poussiere d'or, des vapeurs
lumineuses qui flottent et se dissolvent.

Quelquefois une comete passe tout a coup;--puis la tranquillite des
lumieres innombrables recommence.

Antoine, les bras ouverts, s'appuie sur les deux cornes du Diable, en
occupant ainsi toute l'envergure.

Il se rappelle avec dedain l'ignorance des anciens jours, la mediocrite
de ses reves. Les voila donc pres de lui ces globes lumineux qu'il
contemplait d'en bas! Il distingue l'entre-croisement de leurs lignes,
la complexite de leurs directions. Il les voit venir de loin,--et
suspendus comme des pierres dans une fronde, decrire leurs orbites,
pousser leurs hyperboles.

Il apercoit d'un seul regard la Croix du sud et la Grande Ourse, le Lynx
et le Centaure, la nebuleuse de la Dorade, les six soleils dans la
constellation d'Orion, Jupiter avec ses quatre satellites, et le triple
anneau du monstrueux Saturne! toutes les planetes, tous les astres que
les hommes plus tard decouvriront! Il emplit ses yeux de leurs lumieres,
il surcharge sa pensee du calcul de leurs distances;--puis sa
tete retombe.

Quel est le but de tout cela?

LE DIABLE

Il n'y a pas de but!

Comment Dieu aurait-il un but? Quelle experience a pu l'instruire,
quelle reflexion le determiner?

Avant le commencement il n'aurait pas agi, et maintenant il serait
inutile.

ANTOINE

Il a cree le monde pourtant, d'une seule fois, par sa parole!

LE DIABLE

Mais les etres qui peuplent la terre y viennent successivement. De meme,
au ciel, des astres nouveaux surgissent,--effets differents de
causes variees.

ANTOINE

La variete des causes est la volonte de Dieu!

LE DIABLE

Mais admettre en Dieu plusieurs actes de volonte, c'est admettre
plusieurs causes et detruire son unite!

Sa volonte n'est pas separable de son essence. Il n'a pu avoir une autre
volonte, ne pouvant avoir une autre essence;--et puisqu'il existe
eternellement, il agit eternellement.

Contemple le soleil! De ses bords s'echappent de hautes flammes lancant
des etincelles, qui se disposent pour devenir des mondes;--et plus loin
que la derniere, au dela de ces profondeurs ou tu n'apercois que la
nuit, d'autres soleils tourbillonnent, derriere ceux-la d'autres, et
encore d'autres, indefiniment ...

ANTOINE

Assez! assez! J'ai peur! je vais tomber dans l'abime.

LE DIABLE

s'arrete; et en le balancant mollement:

Le neant n'est pas! le vide n'est pas! Partout il y a des corps qui se
meuvent sur le fond immuable de l'Etendue;--et comme si elle etait
bornee par quelque chose, ce ne serait plus l'etendue, mais un corps,
elle n'a pas de limites!

ANTOINE

beant:

Pas de limites!

LE DIABLE

Monte dans le ciel toujours et toujours; jamais tu n'atteindras le
sommet! Descends au-dessous de la terre pendant des milliards de
milliards de siecles, jamais tu n'arriveras au fond,--puisqu'il n'y a
pas de fond, pas de sommet, ni haut, ni bas, aucun terme; et l'Etendue
se trouve comprise dans Dieu qui n'est point une portion de l'espace,
telle ou telle grandeur, mais l'immensite!

ANTOINE

lentement:

La matiere ... alors ... ferait partie de Dieu?

LE DIABLE

Pourquoi non? Peux-tu savoir ou il finit?

ANTOINE

Je me prosterne au contraire, je m'ecrase, devant sa puissance!

LE DIABLE

Et tu pretends le flechir! Tu lui parles, tu le decores meme de vertus,
bonte, justice, clemence, au lieu de reconnaitre qu'il possede toutes
les perfections!

Concevoir quelque chose au dela, c'est concevoir Dieu au dela de Dieu,
l'etre par-dessus l'etre. Il est donc le seul Etre, la seule substance.

Si la Substance pouvait se diviser, elle perdrait sa nature, elle ne
serait pas elle, Dieu n'existerait plus. Il est donc indivisible comme
infini;--et s'il avait un corps, il serait compose de parties, il ne
serait plus un, il ne serait plus infini. Ce n'est donc pas
une personne!

ANTOINE

Comment? mes oraisons, mes sanglots, les souffrances de ma chair, les
transports de mon ardeur, tout cela se serait en alle vers un mensonge
... dans l'espace ... inutilement,--comme un cri d'oiseau, comme un
tourbillon de feuilles mortes!

Il pleure.

Oh! non! Il y a par-dessus tout quelqu'un, une grande ame, un Seigneur,
un pere, que mon coeur adore et qui doit m'aimer!

LE DIABLE

Tu desires que Dieu ne soit pas Dieu;--car s'il eprouvait de l'amour, de
la colere ou de la pitie, il passerait de sa perfection a une perfection
plus grande, ou plus petite. Il ne peut descendre a un sentiment, ni se
contenir dans une forme.

ANTOINE

Un jour, pourtant, je le verrai!

LE DIABLE

Avec les bienheureux, n'est-ce pas?--quand le fini jouira de l'infini,
dans un endroit restreint enfermant l'absolu!

ANTOINE

N'importe, il faut qu'il y ait un paradis pour le bien, comme un enfer
pour le mal!

LE DIABLE

L'exigence de ta raison fait-elle la loi des choses? Sans doute le mal
est indifferent a Dieu puisque la terre en est couverte!

Est-ce par impuissance qu'il le supporte, ou par cruaute qu'il le
conserve?

Penses-tu qu'il soit continuellement a rajuster le monde comme une
oeuvre imparfaite, et qu'il surveille tous les mouvements de tous les
etres depuis le vol du papillon jusqu'a la pensee de l'homme?

S'il a cree l'univers, sa providence est superflue. Si la Providence
existe, la creation est defectueuse.

Mais le mal et le bien ne concernent que toi,--comme le jour et la nuit,
le plaisir et la peine, la mort et la naissance, qui sont relatifs a un
coin de l'etendue, a un milieu special, a un interet particulier.
Puisque l'infini seul est permanent, il y a l'Infini;--et c'est tout!

Le Diable a progressivement etire ses longues ailes; maintenant elles
couvrent l'espace.

ANTOINE

n'y voit plus. Il defaille.

Un froid horrible me glace jusqu'au fond de l'ame. Cela excede la portee
de la douleur! C'est comme une mort plus profonde que la mort. Je roule
dans l'immensite des tenebres. Elles entrent en moi. Ma conscience
eclate sous cette dilatation du neant!

LE DIABLE

Mais les choses ne t'arrivent que par l'intermediaire de ton esprit. Tel
qu'un miroir concave il deforme les objets;--et tout moyen te manque
pour en verifier l'exactitude.

Jamais tu ne connaitras l'univers dans sa pleine etendue; par consequent
tu ne peux te faire une idee de sa cause, avoir une notion juste de
Dieu, ni meme dire que l'univers est infini,--car il faudrait d'abord
connaitre l'Infini!

La Forme est peut-etre une erreur de tes sens, la Substance une
imagination de ta pensee.

A moins que le monde etant un flux perpetuel des choses, l'apparence au
contraire ne soit tout ce qu'il y a de plus vrai, l'illusion la
seule realite.

Mais es-tu sur de voir? es-tu meme sur de vivre? Peut-etre qu'il n'y a
rien!

Le Diable a pris Antoine; et le tenant au bout de ses bras, il le
regarde la gueule ouverte, pret a le devorer.

Adore-moi donc! et maudis le fantome que tu nommes Dieu!

Antoine leve les yeux, par un dernier mouvement d'espoir.

Le Diable l'abandonne.

       *       *       *       *       *

ANTOINE

se retrouve etendu sur le dos, au bord de la falaise.

Le ciel commence a blanchir.

Est-ce la clarte de l'aube, ou bien un reflet de la lune?

Il tache de se soulever, puis retombe; et en claquant des dents:

J'eprouve une fatigue ... comme si tous mes os etaient brises!

Pourquoi?

Ah! c'est le Diable! je me souviens,--et meme il me redisait tout ce que
j'ai appris chez le vieux Didyme des opinions de Xenophane, d'Heraclite,
de Melisse, d'Anaxagore, sur l'infini, la creation, l'impossibilite de
rien connaitre!

Et j'avais cru pouvoir m'unir a Dieu!

Riant amerement:

Ah! demence! demence! Est-ce ma faute? La priere m'est intolerable! J'ai
le coeur plus sec qu'un rocher! Autrefois il debordait d'amour!...

Le sable, le matin, fumait a l'horizon comme la poussiere d'un
encensoir; au coucher du soleil, des fleurs de feu s'epanouissaient sur
la croix;--et au milieu de la nuit, souvent il m'a semble que tous les
etres et toutes les choses, recueillis dans le meme silence, adoraient
avec moi le Seigneur. O charme des oraisons, felicites de l'extase,
presents du ciel, qu'etes-vous devenus!

Je me rappelle un voyage que j'ai fait avec Ammon, a la recherche d'une
solitude pour etablir des monasteres. C'etait le dernier soir; et nous
pressions nos pas, en murmurant des hymnes, cote a cote, sans parler. A
mesure que le soleil s'abaissait, les deux ombres de nos corps
s'allongeaient comme deux obelisques grandissant toujours et qui
auraient marche devant nous. Avec les morceaux de nos batons, ca et la
nous plantions des croix pour marquer la place d'une cellule. La nuit
fut lente a venir; et des ondes noires se repandaient sur la terre
qu'une immense couleur rose occupait encore le ciel.

Quand j'etais un enfant, je m'amusais avec des cailloux a construire des
ermitages. Ma mere, pres de moi, me regardait.

Elle m'aura maudit pour mon abandon, en arrachant a pleines mains ses
cheveux blancs. Et son cadavre est reste etendu au milieu de la cabane,
sous le toit de roseaux, entre les murs qui tombent. Par un trou, une
hyene en reniflant, avance la gueule!... Horreur! horreur!

Il sanglote.

Non, Ammonaria ne l'aura pas quittee!

Ou est-elle maintenant, Ammonaria?

Peut-etre qu'au fond d'une etuve elle retire ses vetements l'un apres
l'autre, d'abord le manteau, puis la ceinture, la premiere tunique, la
seconde plus legere, tous ses colliers; et la vapeur du cinnamome
enveloppe ses membres nus. Elle se couche enfin sur la tiede mosaique.
Sa chevelure a l'entour de ses hanches fait comme une toison noire,--et
suffoquant un peu dans l'atmosphere trop chaude, elle respire, la taille
cambree, les deux seins en avant. Tiens!... voila ma chair qui se
revolte! Au milieu du chagrin la concupiscence me torture. Deux
supplices a la fois, c'est trop! Je ne peux plus endurer ma personne!

Il se penche, et regarde le precipice.

L'homme qui tomberait serait tue. Rien de plus facile, en se roulant sur
le cote gauche; c'est un mouvement a faire! un seul.

Alors apparait

UNE VIEILLE FEMME

Antoine se releve dans un sursaut d'epouvante.--Il croit voir sa mere
ressuscitee.

Mais celle-ci est beaucoup plus vieille, et d'une prodigieuse maigreur.

Un linceul noue autour de sa tete, pend avec ses cheveux blancs jusqu'au
bas de ses doux jambes, minces comme des bequilles. L'eclat de ses
dents, couleur d'ivoire, rend plus sombre sa peau terreuse. Les orbites
de ses yeux sont pleins de tenebres, et au fond deux flammes vacillent,
comme des lampes de sepulcre.

Avance, dit-elle. Qui te retient?

ANTOINE

balbutiant:

J'ai peur de commettre un peche!

ELLE

reprend:

Mais le roi Sauel s'est tue! Razias, un juste, s'est tue! Sainte Pelagie
d'Antioche s'est tuee! Dommine d'Alep et ses deux filles, trois autres
saintes, se sont tuees;--et rappelle-toi tous les confesseurs qui
couraient au-devant des bourreaux, par impatience de la mort. Afin d'en
jouir plus vite, les vierges de Milet s'etranglaient avec leurs cordons.
Le philosophe Hegesias, a Syracuse, la prechait si bien qu'on desertait
les lupanars pour s'aller pendre dans les champs. Les patriciens de Rome
se la procurent comme debauche.

ANTOINE

Oui, c'est un amour qui est fort! Beaucoup d'anachoretes y succombent.

LA VIEILLE

Faire une chose qui vous egale a Dieu, pense donc! Il t'a cree, tu vas
detruire son oeuvre, toi, par ton courage, librement! La jouissance
d'Erostrate n'etait pas superieure. Et puis, ton corps s'est assez moque
de ton ame pour que tu t'en venges a la fin. Tu ne souffriras pas. Ce
sera vite termine. Que crains-tu? un large trou noir! Il est vide,
peut-etre?

Antoine ecoute sans repondre;--et de l'autre cote parait:

UNE AUTRE FEMME

jeune et belle, merveilleusement.--Il la prend d'abord pour Ammonaria.

Mais elle est plus grande, blonde comme le miel, tres-grasse, avec du
fard sur les joues et des roses sur la tete. Sa longue robe chargee de
paillettes a des miroitements metalliques; ses levres charnues
paraissent sanguinolentes, et ses paupieres un peu lourdes sont
tellement noyees de langueur qu'on la dirait aveugle.

Elle murmure:

Vis donc, jouis donc! Salomon recommande la joie! Va comme ton coeur te
mene et selon le desir de tes yeux!

ANTOINE

Quelle joie trouver? mon coeur est las, mes yeux sont troubles!

ELLE

reprend:

Gagne le faubourg de Racotis, pousse une porte peinte en bleu; et quand
tu seras dans l'atrium ou murmure un jet d'eau, une femme se
presentera--en peplos de soie blanche lame d'or, les cheveux denoues, le
rire pareil au claquement des crotales. Elle est habile. Tu gouteras
dans sa caresse l'orgueil d'une initiation et l'apaisement d'un besoin.

Tu ne connais pas, non plus, le trouble des adulteres, les escalades,
les enlevements, la joie de voir toute nue celle qu'on respectait
habillee.

As-tu serre contre ta poitrine une vierge qui t'aimait? Te rappelles-tu
les abandons de sa pudeur, et ses remords qui s'en allaient sous un flux
de larmes douces!

Tu peux, n'est-ce pas, vous apercevoir marchant dans les bois sous la
lumiere de la lune? A la pression de vos mains jointes un fremissement
vous parcourt; vos yeux rapproches epanchent de l'un a l'autre comme des
ondes immaterielles, et votre coeur s'emplit; il eclate; c'est un suave
tourbillon, une ivresse debordante ...

LA VIEILLE

On n'a pas besoin de posseder les joies pour en sentir l'amertume! Rien
qu'a les voir de loin, le degout vous en prend. Tu dois etre fatigue par
la monotonie des memes actions, la duree des jours, la laideur du monde,
la betise du soleil!

ANTOINE

Oh! oui, tout ce qu'il eclaire me deplait!

LA JEUNE

Ermite! ermite! tu trouveras des diamants entre les cailloux, des
fontaines sous le sable, une delectation dans les hasards que tu
meprises; et meme il y a des endroits de la terre si beaux qu'on a envie
de la serrer contre son coeur.

LA VIEILLE

Chaque soir, en t'endormant sur elle, tu esperes que bientot elle te
recouvrira!

LA JEUNE

Cependant, tu crois a la resurrection de la chair, qui est le transport
de la vie dans l'eternite!

La Vieille, pendant qu'elle parlait, s'est encore decharnee; et
au-dessus de son crane, qui n'a plus de cheveux, une chauve-souris fait
des cercles dans l'air.

La Jeune est devenue plus grasse. Sa robe chatoie, ses narines battent,
ses yeux roulent moelleusement.

LA PREMIERE

dit, en ouvrant les bras:

Viens, je suis la consolation, le repos, l'oubli, l'eternelle serenite!

et

LA SECONDE

en offrant ses seins:

Je suis l'endormeuse, la joie, la vie, le bonheur inepuisable!

Antoine tourne les talons pour s'enfuir. Chacune lui met la main sur
l'epaule.

Le linceul s'ecarte, et decouvre le squelette de La Mort.

La robe se fend, et laisse voir le corps entier de La Luxure, qui a la
taille mince avec la croupe enorme et de grands cheveux ondes s'envolant
par le bout.

Antoine reste immobile entre les deux, les considerant.

LA MORT

lui dit:

Tout de suite ou tout a l'heure, qu'importe! Tu m'appartiens, comme les
soleils, les peuples, les villes, les rois, la neige des monts, l'herbe
des champs. Je vole plus haut que l'epervier, je cours plus vite que la
gazelle, j'atteins meme l'esperance, j'ai vaincu le fils de Dieu!

LA LUXURE

Ne resiste pas; je suis l'omnipotente! Les forets retentissent de mes
soupirs, les flots sont remues par mes agitations. La vertu, le courage,
la piete se dissolvent au parfum de ma bouche. J'accompagne l'homme
pendant tous les pas qu'il fait;--et au seuil du tombeau il se
retourne vers moi!

LA MORT

Je te decouvrirai ce que tu tachais de saisir, a la lueur des flambeaux,
sur la face des morts,--ou quand tu vagabondais au dela des Pyramides,
dans ces grands sables composes de debris humains. De temps a autre, un
fragment de crane roulait sous ta sandale. Tu prenais de la poussiere,
tu la faisais couler entre tes doigts; et ta pensee, confondue avec
elle, s'abimait dans le neant.

LA LUXURE

Mon gouffre est plus profond! Des marbres ont inspire d'obscenes amours.
On se precipite a des rencontres qui effrayent. On rive des chaines que
l'on maudit. D'ou vient l'ensorcellement des courtisanes, l'extravagance
des reves, l'immensite de ma tristesse?

LA MORT

Mon ironie depasse toutes les autres! Il y a des convulsions de plaisir
aux funerailles des rois, a l'extermination d'un peuple;--et on fait la
guerre avec de la musique, des panaches, des drapeaux, des harnais d'or,
un deploiement de ceremonie pour me rendre plus d'hommages.

LA LUXURE

Ma colere vaut la tienne. Je hurle, je mords. J'ai des sueurs
d'agonisant et des aspects de cadavre.

LA MORT

C'est moi qui te rends serieuse; enlacons-nous!

La Mort ricane, la Luxure rugit. Elles se prennent par la taille, et
chantent ensemble:

--Je hate la dissolution de la matiere!

--Je facilite l'eparpillement des germes!

--Tu detruis, pour mes renouvellements!

--Tu engendres, pour mes destructions!

--Active ma puissance!

--Feconde ma pourriture!

Et leur voix, dont les echos se deroulant emplissent l'horizon, devient
tellement forte qu'Antoine en tombe a la renverse.

Une secousse, de temps a autre, lui fait entr'ouvrir les yeux; et il
apercoit au milieu des tenebres une maniere de monstre devant lui.

C'est une tete de mort, avec une couronne de roses. Elle domine un torse
de femme d'une blancheur nacree. En dessous, un linceul etoile de points
d'or fait comme une queue;--et tout le corps ondule, a la maniere d'un
ver gigantesque qui se tiendrait debout.

La vision s'attenue, disparait.

ANTOINE

se releve.

Encore une fois c'etait le Diable, et sous son double aspect: l'esprit
de fornication et l'esprit de destruction.

Aucun des deux ne m'epouvante. Je repousse le bonheur, et je me sens
eternel.

Ainsi la mort n'est qu'une illusion, un voile, masquant par endroits la
continuite de la vie.

Mais la Substance etant unique, pourquoi les Formes sont-elles variees?

Il doit y avoir, quelque part, des figures primordiales, dont les corps
ne sont que les images. Si on pouvait les voir on connaitrait le lien de
la matiere et de la pensee, en quoi l'Etre consiste!

Ce sont ces figures-la qui etaient peintes a Babylone sur la muraille du
temple de Belus, et elles couvraient une mosaique dans le port de
Carthage. Moi-meme, j'ai quelquefois apercu dans le ciel comme des
formes d'esprits. Ceux qui traversent le desert rencontrent des animaux
depassant toute conception ...

Et en face, de l'autre cote du Nil, voila que le Sphinx apparait.

Il allonge ses pattes, secoue les bandelettes de son front, et se couche
sur le ventre.

Sautant, volant, crachant du feu par ses narines, et de sa queue de
dragon se frappant les ailes, la Chimere aux yeux verts,
tournoie, aboie.

Les anneaux de sa chevelure, rejetes d'un cote, s'entremelent aux poils
de ses reins, et de l'autre ils pendent jusque sur le sable et remuent
au balancement de tout son corps.

LE SPHINX

est immobile, et regarde la Chimere:

Ici, Chimere; arrete-toi!

LA CHIMERE

Non, jamais!

LE SPHINX

Ne cours pas si vite, ne vole pas si haut, n'aboie pas si fort!

LA CHIMERE

Ne m'appelle plus, ne m'appelle plus, puisque tu restes toujours muet!

LE SPHINX

Cesse de me jeter tes flammes au visage et de pousser tes hurlements
dans mon oreille; tu ne fondras pas mon granit!

LA CHIMERE

Tu ne me saisiras pas, sphinx terrible!

LE SPHINX

Pour demeurer avec moi, tu es trop folle!

LA CHIMERE

Pour me suivre, tu es trop lourd!

LE SPHINX

Ou vas-tu donc, que tu cours si vite?

LA CHIMERE

Je galope dans les corridors du labyrinthe, je plane sur les monts, je
rase les flots, je jappe au fond des precipices, je m'accroche par la
gueule au pan des nuees; avec ma queue trainante, je raye les plages, et
les collines ont pris leur courbe selon la forme de mes epaules. Mais
toi, je te retrouve perpetuellement immobile, ou bien du bout de ta
griffe dessinant des alphabets sur le sable.

LE SPHINX

C'est que je garde mon secret! Je songe et je calcule.

La mer se retourne dans son lit, les bles se balancent sous le vent, les
caravanes passent, la poussiere s'envole, les cites s'ecroulent;--et mon
regard, que rien ne peut devier, demeure tendu a travers les choses sur
un horizon inaccessible.

LA CHIMERE

Moi, je suis legere et joyeuse! Je decouvre aux hommes des perspectives
eblouissantes avec des paradis dans les nuages et des felicites
lointaines. Je leur verse a l'ame les eternelles demences, projets de
bonheur, plans d'avenir, reves de gloire, et les serments d'amour et les
resolutions vertueuses.

Je pousse aux perilleux voyages et aux grandes entreprises. J'ai cisele
avec mes pattes les merveilles des architectures. C'est moi qui ai
suspendu les clochettes au tombeau de Porsenna, et entoure d'un mur
d'orichalque les quais de l'Atlantide.

Je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs
ineprouves. Si j'apercois quelque part un homme dont l'esprit repose
dans la sagesse, je tombe dessus, et je l'etrangle.

LE SPHINX

Tous ceux que le desir de Dieu tourmente, je les ai devores.

Les plus forts, pour gravir jusqu'a mon front royal, montent aux stries
de mes bandelettes comme sur les marches d'un escalier. La lassitude les
prend; et ils tombent d'eux-memes a la renverse.

Antoine commence a trembler.

Il n'est plus devant sa cabane, mais dans le desert,--ayant a ces cotes
deux betes monstrueuses, dont la gueule lui effleura l'epaule.

LE SPHINX

O Fantaisie, emporte-moi sur tes ailes pour desennuyer ma tristesse!

LA CHIMERE

O Inconnu, je suis amoureuse de tes yeux! Comme une hyene en chaleur je
tourne autour de toi, sollicitant les fecondations dont le besoin
me devore.

Ouvre la gueule, leve tes pieds, monte sur mon dos!

LE SPHINX

Mes pieds, depuis qu'ils sont a plat, ne peuvent plus se relever. Le
lichen, comme une dartre, a pousse sur ma gueule. A force de songer, je
n'ai plus rien a dire.

LA CHIMERE

Tu mens, sphinx hypocrite! D'ou vient toujours que tu m'appelles et me
renies?

LE SPHINX

C'est toi, caprice indomptable, qui passe et tourbillonne!

LA CHIMERE

Est-ce ma faute? Comment? laisse-moi!

Elle aboie.

LE SPHINX

Tu remues, tu m'echappes!

Il grogne.

LA CHIMERE

Essayons!--tu m'ecrases!

LE SPHINX

Non! impossible!

Et en s'enfoncant peu a peu, il disparait dans le sable,--tandis que la
Chimere, qui rampe la langue tiree, s'eloigne en decrivant des cercles.

L'haleine de sa bouche a produit un brouillard.

Dans cette brume, Antoine apercoit des enroulements de nuages, des
courbes indecises.

Enfin, il distingue comme des apparences de corps humains;

Et d'abord s'avance

LE GROUPE DES ASTOMI

pareils a des bulles d'air que traverse le soleil.

Ne souffle pas trop fort! Les gouttes de pluie nous meurtrissent, les
sons faux nous ecorchent, les tenebres nous aveuglent. Composes de
brises et de parfums, nous roulons, nous flottons--un peu plus que des
reves, pas des etres tout a fait ...

LES NISNAS

n'ont qu'un oeil, qu'une joue, qu'une main, qu'une jambe, qu'une moitie
du corps, qu'une moitie du coeur. Et ils disent, tres-haut:

Nous vivons fort a notre aise dans nos moities de maisons, avec nos
moities de femmes et nos moities d'enfants.

LES BLEMMYES

absolument prives de tete:

Nos epaules en sont plus larges;--et il n'y a pas de boeuf, de
rhinoceros ni d'elephant qui soit capable de porter ce que nous portons.

Des especes de traits, et comme une vague figure empreinte sur nos
poitrines, voila tout! Nous pensons des digestions, nous subtilisons des
secretions. Dieu, pour nous, flotte en paix dans des chyles interieurs.

Nous marchons droit notre chemin, traversant toutes les fanges, cotoyant
tous les abimes;--et nous sommes les gens les plus laborieux, les plus
heureux, les plus vertueux.

LES PYGMEES

Petits bonshommes, nous grouillons sur le monde comme de la vermine sur
la bosse d'un dromadaire.

On nous brule, on nous noie, ou nous ecrase; et toujours, nous
reparaissons, plus vivaces et plus nombreux,--terribles par la quantite!

LES SCIAPODES

Retenus a la terre par nos chevelures, longues comme des lianes, nous
vegetons a l'abri de nos pieds, larges comme des parasols; et la lumiere
nous arrive a travers l'epaisseur de nos talons. Point de derangement et
point de travail!--La tete le puis bas possible, c'est le secret
du bonheur!

Leurs cuisses levees ressemblant a des troncs d'arbres, se multiplient.

Et une foret parait. De grands singes y courent a quatre pattes; ce sont
des hommes a tete de chien.

LES CYNOCEPHALES

Nous sautons de branche en branche pour sucer les oeufs, et nous plumons
les oisillons; puis nous mettons leurs nids sur nos tetes, en guise
de bonnets.

Nous ne manquons pas d'arracher les pis des vaches; et nous crevons les
yeux des lynx, nous fientons du haut des arbres, nous etalons notre
turpitude en plein soleil.

Lacerant les fleurs, broyant les fruits, troublant les sources, violant
les femmes, nous sommes les maitres,--par la force de nos bras et la
ferocite de notre coeur.

Hardi, compagnons! Faites claquer vos machoires!

Du sang et du lait coulent de leurs babines. La pluie ruisselle sur
leurs dos velus.

Antoine hume la fraicheur des feuilles vertes.

Elles s'agitent, les branches s'entre-choquent; et tout a coup parait un
grand cerf noir, a tete de taureau, qui porte entre les oreilles un
buisson de cornes blanches.

LE SADHUZAG

Mes soixante-quatorze andouillers sont creux comme des flutes.

Quand je me tourne vers le vent du sud, il en part des sons qui attirent
a moi les betes ravies. Les serpents s'enroulent a mes jambes, les
guepes se collent dans mes narines, et les perroquets, les colombes et
les ibis s'abattent dans mes rameaux.--Ecoute!

Il renverse son bois, d'ou s'echappe une musique ineffablement douce.

Antoine presse son coeur a deux mains. Il lui semble que cette melodie
va emporter son ame.

LE SADHUZAG

Mais quand je me tourne vers le vent du nord, mon bois plus touffu qu'un
bataillon de lances, exhale un hurlement; les forets tressaillent, les
fleuves remontent, la gousse des fruits eclate, et les herbes se
dressent comme la chevelure d'un lache.

--Ecoute!

Il penche ses rameaux, d'ou sortent des cris discordants; Antoine est
comme dechire.

Et son horreur augmente en voyant:

LE MARTICHORAS

gigantesque lion rouge, a figure humaine, avec trois rangees de dents.

Les moires de mon pelage ecarlate se melent au miroitement des grands
sables. Je souffle par mes narines l'epouvante des solitudes. Je crache
la peste. Je mange les armees, quand elles s'aventurent dans le desert.

Mes ongles sont tordus en vrilles, mes dents sont taillees en scie; et
ma queue, qui se contourne, est herissee de dards que je lance a droite,
a gauche, en avant, en arriere.--Tiens! tiens!

Le Martichoras jette les epines de sa queue; qui s'irradient comme des
fleches dans toutes les directions. Des gouttes de sang pleuvent, en
claquant sur le feuillage.

LE CATOBLEPAS

buffle noir, avec une tete de porc tombant jusqu'a terre, et rattachee a
ses epaules par un cou mince, long et flasque comme un boyau vide.

Il est vautre tout a plat; et ses pieds disparaissent sous l'enorme
criniere a poils durs qui lui couvre le visage.

Gras, melancolique, farouche, je reste continuellement a sentir sous mon
ventre la chaleur de la boue. Mon crane est tellement lourd qu'il m'est
impossible de le porter. Je le roule autour de moi, lentement;--et la
machoire entr'ouverte, j'arrache avec ma langue les herbes veneneuses
arrosees de mon haleine. Une fois, je me suis devore les pattes sans
m'en apercevoir.

Personne, Antoine, n'a jamais vu mes yeux, ou ceux qui les ont vus sont
morts. Si je relevais mes paupieres,--mes paupieres roses et
gonflees,--tout de suite, tu mourrais.

ANTOINE

Oh! celui-la!... a ... a ... Si j'allais avoir envie?... Sa stupidite
m'attire. Non! non! je ne veux pas!

Il regarde par terre fixement.

Mais les herbes s'allument, et dans les torsions des flammes se dresse

LE BASILIC

grand serpent violet a crete trilobee, avec deux dents, une en haut, une
en bas.

Prends garde, tu vas tomber dans ma gueule! Je bois du feu. Le feu,
c'est moi;--et de partout j'en aspire: des nuees, des cailloux, des
arbres morts, du poil des animaux, de la surface des marecages. Ma
temperature entretient les volcans; je fais l'eclat des pierreries et la
couleur des metaux.

LE GRIFFON

lion a bec de vautour avec des ailes blanches, les pattes rouges et le
cou bleu.

Je suis le maitre des splendeurs profondes. Je connais le secret des
tombeaux ou dorment les vieux rois.

Une chaine, qui sort du mur, leur tient la tete droite. Pres d'eux, dans
des bassins de porphyre, des femmes qu'ils ont aimees flottent sur des
liquides noirs. Leurs tresors sont ranges dans des salles, par losanges,
par monticules, par pyramides;--et plus bas, bien au-dessous des
tombeaux, apres de longs voyages au milieu des tenebres etouffantes, il
y a des fleuves d'or avec des forets de diamant, des prairies
d'escarboucles, des lacs de mercure.

Adosse contre la porte du souterrain et la griffe en l'air, j'epie de
mes prunelles flamboyantes ceux qui voudraient venir. La plaine immense,
jusqu'au fond de l'horizon est toute nue et blanchie par les ossements
des voyageurs. Pour toi les battants de bronze s'ouvriront, et tu
humeras la vapeur des mines, tu descendras dans les cavernes ...
Vite! vite!

Il creuse la terre avec ses pattes, en criant comme un coq.

Mille voix lui repondent. La foret tremble.

Et toutes sortes de betes effroyables surgissent: le Tragelaphus, moitie
cerf et moitie boeuf; le Myrmecoleo, lion par devant, fourmi par
derriere, et dont les genitoires sont a rebours; le python Aksar, de
soixante coudees, qui epouvanta Moise; la grande belette Pastinaca, qui
tue les arbres par son odeur; le Presteros, qui rend imbecile par son
contact; le Mirag, lievre cornu, habitant des iles de la mer. Le leopard
Phalmant creve son ventre a force de hurler; le Senad, ours a trois
tetes, dechire ses petits avec sa langue; le chien Cepus repand sur les
rochers le lait bleu de ses mamelles. Des moustiques se mettent a
bourdonner, des crapauds a sauter, des serpents a siffler. Des eclairs
brillent. La grele tombe.

Il arrive des rafales, pleines d'anatomies merveilleuses. Ce sont des
tetes d'alligators sur des pieds de chevreuil, des hiboux a queue de
serpent, des pourceaux a mufle de tigre, des chevres a croupe d'ane, des
grenouilles velues comme des ours, des cameleons grands comme des
hippopotames, des veaux a deux tetes dont l'une pleure et l'autre
beugle, des foetus quadruples se tenant par le nombril et valsant comme
des toupies, des ventres ailes qui voltigent comme des moucherons.

Il en pleut du ciel, il en sort de terre, il en coule des roches.
Partout des prunelles flamboient, des gueules rugissent; les poitrines
se bombent, les griffes s'allongent, les dents grincent, les chairs
clapotent. Il y en a qui accouchent, d'autres copulent, ou d'une seule
bouchee s'entre-devorent.

S'etouffant sous leur nombre, se multipliant par leur contact, ils
grimpent les uns sur les autres;--et tous remuent autour d'Antoine avec
un balancement regulier, comme si le sol etait le pont d'un navire. Il
sent contre ses mollets la trainee des limaces, sur ses mains le froid
des viperes; et des araignees filant leur toile l'enferment dans
leur reseau.

Mais le cercle des monstres s'entr'ouvre, le ciel tout a coup devient
bleu, et

LA LICORNE

se presente.

Au galop! au galop!

J'ai des sabots d'ivoire, des dents d'acier, la tete couleur de pourpre,
le corps couleur de neige, et la corne de mon front porte les bariolures
de l'arc-en-ciel.

Je voyage de la Chaldee au desert tartare, sur les bords du Gange et
dans la Mesopotamie. Je depasse les autruches. Je cours si vite que je
traine le vent. Je frotte mon dos contre les palmiers. Je me roule dans
les bambous. D'un bond je saute les fleuves. Des colombes volent
au-dessus de moi. Une vierge seule peut me brider.

Au galop! au galop!

Antoine la regarde s'enfuir.

Et ses yeux restant leves, il apercoit tous les oiseaux qui se
nourrissent de vent: le Gouith, l'Ahuti, l'Alphalim, le Iukneth des
montagnes de Caff, les Homai des Arabes qui sont les ames d'hommes
assassines. Il entend les perroquets proferer des paroles humaines, puis
les grands palmipedes pelasgiens qui sanglotent comme des enfants ou
ricanent comme de vieilles femmes.

Un air salin le frappe aux narines. Une plage maintenant est devant lui.

Au loin des jets d'eau s'elevent, lances par des baleines; et du fond de
l'horizon

LES BETES DE LA MER

rondes comme des outres, plates comme des lames, dentelees comme des
scies, s'avancent en se trainant sur le sable.

Tu vas venir avec nous, dans nos immensites ou personne encore n'est
descendu!

Des peuples divers habitent les pays de l'Ocean. Les uns sont au sejour
des tempetes; d'autres nagent en plein dans la transparence des ondes
froides, broutent comme des boeufs les plaines de corail, aspirent par
leur trompe le reflux des marees, ou portent sur leurs epaules le poids
des sources de la mer.

Des phosphorescences brillent a la moustache des phoques, aux ecailles
des poissons. Des oursins tournent comme des roues, des cornes d'Ammon
se deroulent comme des cables, des huitres font crier leurs charnieres,
des polypes deploient leurs tentacules, des meduses fremissent pareilles
a des boules de cristal, des eponges flottent, des anemones crachent de
l'eau; des mousses, des varechs ont pousse.

Et toutes sortes de plantes s'etendent en rameaux, se tordent en
vrilles, s'allongent en pointes, s'arrondissent en eventail. Des courges
ont l'air de seins, des lianes s'enlacent comme des serpents.

Les Dedaims de Babylone, qui sont des arbres, ont pour fruits des tetes
humaines; des Mandragores chantent, la racine Baaras court dans l'herbe.

Les vegetaux maintenant ne se distinguent plus des animaux. Des
polypiers, qui ont l'air de sycomores, portent des bras sur leurs
branches. Antoine croit voir une chenille entre deux feuilles; c'est un
papillon qui s'envole. Il va pour marcher sur un galet; une sauterelle
grise bondit. Des insectes pareils a des petales de roses, garnissent un
arbuste; des debris d'ephemeres font sur le sol une couche neigeuse.

Et puis les plantes se confondent avec les pierres.

Des cailloux ressemblent a des cerveaux, des stalactites a des mamelles,
des fleurs de fer a des tapisseries ornees de figures.

Dans des fragments de glace, il distingue des efflorescences, des
empreintes de buissons et de coquilles--a ne savoir si ce sont les
empreintes de ces choses-la, ou ces choses elles-memes. Des diamants
brillent comme des yeux, des mineraux palpitent.

Et il n'a plus peur!

Il se couche a plat ventre, s'appuie sur les deux coudes; et retenant
son haleine, il regarde.

Des insectes n'ayant plus d'estomac continuent a manger; des fougeres
dessechees se remettent a fleurir; des membres qui manquaient
repoussent.

Enfin, il apercoit de petites masses globuleuses, grosses comme des
tetes d'epingles et garnies de cils tout autour. Une vibration
les agite.

ANTOINE

delirant:

O bonheur! bonheur! j'ai vu naitre la vie, j'ai vu le mouvement commencer.
Le sang de mes veines bat si fort qu'il vas les rompre, j'ai envie de
voler, de nager, d'aboyer, de beugler, de hurler. Je voudrais avoir des
ailes, une carapace, une ecorce, souffler de la fumee, porter une trompe,
tordre mon corps, me diviser partout, etre en tout, m'emaner avec les
odeurs, me developper comme les plantes, couler comme l'eau, vibrer comme
le son, briller comme la lumiere, me blottir sur toutes les formes,
penetrer chaque atome, descendre jusqu'au fond de la matiere,--etre la
matiere!

Le jour enfin parait; et comme les rideaux d'un tabernacle qu'on releve,
des nuages d'or en s'enroulant a larges volutes decouvrent le ciel.

Tout au milieu, et dans le disque meme du soleil, rayonne la face de
Jesus-Christ.

Antoine fait le signe de la croix et se remet en prieres.










End of Project Gutenberg's La tentation de Saint Antoine, by Gustave Flaubert

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TENTATION DE SAINT ANTOINE ***

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