The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Rvolution franaise, Tome
Cinquime, by Adolphe Thiers

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Title: Histoire de la Rvolution franaise, Tome Cinquime

Author: Adolphe Thiers

Release Date: February 6, 2004 [EBook #10953]

Language: French

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HISTOIRE

DE LA

RVOLUTION

FRANAISE




[Illustration: MARIE ANTOINETTE. _Murell del._. Publi par Furne,
Paris.]




HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE

PAR M.A. THIERS DE L'ACADMIE FRANAISE

NEUVIME DITION

TOME CINQUIME




HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE.


CONVENTION NATIONALE.




CHAPITRE XIII.


MOUVEMENT DES ARMES EN AOUT ET SEPTEMBRE 1793.--INVESTISSEMENT DE LYON PAR
L'ARME DE LA CONVENTION.--TRAHISON DE TOULON QUI SE LIVRE AUX
ANGLAIS.--DFAITE DE QUARANTE MILLE VENDENS A LUON.--PLAN GNRAL DE
CAMPAGNE CONTRE LA VENDE.--DIVISIONS DES GNRAUX RPUBLICAINS SUR CE
THTRE DE LA GUERRE.--OPRATIONS MILITAIRES DANS LE NORD.--SIGE DE
DUNKERQUE PAR LE DUC D'YORK.--VICTOIRE DE HONDSCHOOTE.--JOIE UNIVERSELLE
QU'ELLE CAUSE EN FRANCE.--NOUVEAUX REVERS.--DROUTE A MENIN, A PIRMASENS, A
PERPIGNAN, ET A TORFOU DANS LA VENDE.--RETRAITE DE CANCLAUX SUR
NANTES.--ATTAQUES CONTRE LE COMIT DE SALUT PUBLIC.--TABLISSEMENT DU
_gouvernement rvolutionnaire_.--DCRET QUI ORGANISE UNE ARME
RVOLUTIONNAIRE DE SIX MILLE HOMMES.--LOI DES SUSPECTS.--CONCENTRATION DU
POUVOIR DICTATORIAL DANS LE COMIT DE SALUT PUBLIC.--PROCS DE CUSTINE; SA
CONDAMNATION ET SON SUPPLICE.--DCRET D'ACCUSATION CONTRE LES GIRONDINS;
ARRESTATION DE SOIXANTE-TREIZE MEMBRES DE LA CONVENTION.

Aprs la retraite des Franais du camp de Csar au camp de Gavrelle, les
allis auraient d encore poursuivre une arme dmoralise, qui avait
toujours t malheureuse depuis l'ouverture de la campagne. Ds le mois de
mars, en effet, battue  Aix-la-Chapelle et  Nerwinde, elle avait perdu la
Flandre hollandaise, la Belgique, les camps de Famars et de Csar, les
places de Cond et de Valenciennes. L'un de ses gnraux avait pass 
l'ennemi, l'autre avait t tu. Ainsi, depuis la bataille de Jemmapes,
elle n'avait fait que des retraites, fort mritoires, il est vrai, mais peu
encourageantes. Sans concevoir mme le projet trop hardi d'une marche
directe sur Paris, les coaliss pouvaient dtruire ce noyau d'arme, et
alors ils taient libres de prendre toutes les places qu'il convenait 
leur gosme d'occuper. Mais aussitt aprs la prise de Valenciennes, les
Anglais, en vertu des conventions faites  Anvers, exigrent le sige de
Dunkerque. Alors, tandis que le prince de Cobourg, restant dans les
environs de son camp d'Hrin, entre la Scarpe et l'Escaut, croyait occuper
les Franais, et songeait  prendre encore le Quesnoy, le duc d'York,
marchant avec l'arme anglaise et hanovrienne par Orchies, Menin, Dixmude
et Furnes, vint s'tablir devant Dunkerque, entre le Langmoor et la mer.
Deux siges nous donnaient donc encore un peu de rpit. Houchard, envoy 
Gavrelle, y runissait en hte toutes les forces disponibles, afin de
voler au secours de Dunkerque. Interdire aux Anglais un port sur le
continent, battre individuellement nos plus grands ennemis, les priver de
tout avantage dans cette guerre, et fournir de nouvelles armes 
l'opposition anglaise contre Pitt, telles taient les raisons qui faisaient
considrer Dunkerque comme le point le plus important de tout le thtre de
la guerre. Le salut de la rpublique est l, crivait  Houchard le
comit de salut public; et Carnot, sentant parfaitement que les troupes
runies entre la frontire du Nord et celle du Rhin, c'est--dire dans la
Moselle, y taient inutiles, fit dcider qu'on en retirerait un renfort
pour l'envoyer en Flandre. Vingt ou vingt-cinq jours s'coulrent ainsi en
prparatifs, dlai trs concevable du ct des Franais, qui avaient 
runir leurs troupes disperses  de grandes distances, mais inconcevable
de la part des Anglais, qui n'avaient que quatre ou cinq marches  faire
pour se porter sous les murs de Dunkerque.

Nous avons laiss nos deux armes de la Moselle et du Rhin essayant de
s'avancer, mais trop tard, vers Mayence, et n'empchant pas la prise de
cette place. Depuis, elles s'taient replies sur Saarbruck, Hornbach et
Wissembourg. Il faut donner une ide du thtre de la guerre pour faire
comprendre ces divers mouvemens. La frontire franaise est assez
singulirement dcoupe au Nord et  l'Est. L'Escaut, la Meuse, la Moselle,
la chane des Vosges, le Rhin, courent vers le Nord en formant des lignes
presque parallles. Le Rhin, arriv  l'extrmit des Vosges, tourne
subitement, cesse de couler paralllement  ces lignes, et les termine en
tournant le pied des Vosges, et en recevant dans son cours la Moselle et la
Meuse. Les coaliss, sur la frontire du Nord, s'taient avancs entre
l'Escaut et la Meuse; entre la Meuse et la Moselle, ils n'avaient point
fait de progrs, parce que le faible corps laiss par eux entre Luxembourg
et Trves n'avait rien pu tenter; mais ils pouvaient davantage entre la
Moselle, les Vosges et le Rhin. On a vu qu'ils s'taient placs  cheval
sur les Vosges, partie sur le versant oriental, et partie sur le versant
occidental. Le plan  suivre, comme nous l'avons dit prcdemment, tait
assez simple. En considrant l'arte des Vosges comme une rivire dont il
fallait occuper les passages, on pouvait porter toutes ses masses sur une
rive, accabler l'ennemi d'un ct, puis revenir l'accabler de l'autre. Ni
les Franais, ni les coaliss n'en avaient eu l'ide; et depuis la prise de
Mayence, les Prussiens, placs sur le revers occidental, faisaient face 
l'arme du Rhin. Nous tions retirs dans les fameuses lignes de,
Wissembourg. L'arme de la Moselle, au nombre de vingt mille hommes, tait
poste  Saarbruck, sur la Sarre; le corps des Vosges, au nombre de douze
mille, se trouvait  Hornbach et Kettrick, et se liait dans les montagnes 
l'extrme gauche de l'arme du Rhin. L'arme du Rhin, forte de vingt mille
hommes, gardait la Lauter, de Wissembourg  Lauterbourg. Telles sont les
lignes de Wissembourg; la Sarre coule des Vosges  la Moselle, la Lauter
des Vosges dans le Rhin, et toutes les deux forment une seule ligne, qui
coupe presque perpendiculairement la Moselle, les Vosges et le Rhin. On en
devient matre en occupant Saarbruck, Hornbach, Kettrick, Wissembourg et
Lauterbourg. C'est ce que nous avions fait. Nous n'avions gure plus de
soixante mille hommes sur toute cette frontire, parce qu'il avait fallu
porter des secours  Houchard. Les Prussiens avaient mis deux mois 
s'approcher de nous, et s'taient enfin ports  Pirmasens. Renforcs des
quarante mille hommes qui venaient de terminer le sige de Mayence, et
runis aux Autrichiens, ils auraient pu nous accabler sur l'un ou l'autre
des deux versans; mais la dsunion rgnait entre la Prusse et l'Autriche, 
cause du partage de la Pologne. Frdric-Guillaume, qui se trouvait encore
au camp des Vosges, ne secondait pas l'impatiente ardeur de Wurmser.
Celui-ci, plein de fougue, malgr ses annes, faisait tous les jours de
nouvelles tentatives sur les lignes de Wissembourg; mais ses attaques
partielles taient demeures sans succs, et n'avaient abouti qu' faire
tuer inutilement des hommes. Tel tait encore, dans les premiers jours de
septembre, l'tat des choses sur le Rhin.

Dans le Midi, les vnemens avaient achev de se dvelopper. La longue
incertitude des Lyonnais s'tait termine enfin par une rsistance ouverte,
et le sige de leur ville tait devenu invitable. On a vu qu'ils offraient
de se soumettre et de reconnatre la constitution, mais sans s'expliquer
sur les dcrets qui leur enjoignaient d'envoyer  Paris les patriotes
dtenus, et de dissoudre la nouvelle autorit sectionnaire. Bientt mme,
ils avaient enfreint ces dcrets de la manire la plus clatante, en
envoyant Chalier et Riard  l'chafaud, en faisant tous les jours des
prparatifs de guerre, en prenant l'argent des caisses, et en retenant les
convois destins aux armes. Beaucoup de partisans de l'migration
s'taient introduits parmi eux, et les effrayaient du rtablissement de
l'ancienne municipalit montagnarde. Ils les flattaient, en outre, de
l'arrive des Marseillais, qui, disaient-ils, remontaient le Rhne, et de
la marche des Pimontais, qui allaient dboucher des Alpes avec
soixante-mille hommes. Quoique les Lyonnais, franchement fdralistes,
portassent une haine gale  l'tranger et aux migrs, la Montagne et
l'ancienne municipalit leur causaient un tel effroi, qu'ils taient prts
 s'exposer plutt au danger et  l'infamie de l'alliance trangre, qu'aux
vengeances de la convention.

La Sane coulant entre le Jura et la Cte-d'Or, le Rhne venant du Valais
entre le Jura et les Alpes, se runissent  Lyon. Cette riche ville est
place sur leur confluent. En remontant la Sane du ct de Mcon, le pays
tait entirement rpublicain, et les dputs Laporte et Reverchon, ayant
runi quelques mille rquisitionnaires, coupaient la communication avec le
Jura. Dubois-Cranc, avec la rserve de l'arme de Savoie, venait du ct
des Alpes, et gardait le cours suprieur du Rhne. Mais les Lyonnais
taient entirement matres du cours infrieur du fleuve et de sa rive
droite, jusqu'aux montagnes de l'Auvergne. Ils dominaient dans tout le
Forez, y faisaient des incursions frquentes, et allaient s'approvisionner
d'armes  Saint-tienne. Un ingnieur habile avait lev autour de leur
ville d'excellentes fortifications; un tranger leur avait fondu des pices
de rempart. La population tait divise en deux portions: les jeunes gens
suivaient le commandant Prcy dans ses excursions; les hommes maris, les
pres de famille gardaient la ville et ses retranchemens. Enfin, le 8 aot,
Dubois-Cranc, qui avait apais la rvolte fdraliste de Grenoble, se
disposa  marcher sur Lyon, conformment au dcret qui lui enjoignait de
ramener  l'obissance cette ville rebelle. L'arme des Alpes se composait
tout au plus de vingt-cinq milles hommes, et bientt elle allait avoir sur
les bras les Pimontais, qui, profitant enfin du mois d'aot, se
prparaient  dboucher par la grande chane. Cette arme venait de
s'affaiblir, comme on l'a vu, de deux dtachemens, envoys, l'un pour
renforcer l'arme d'Italie, et l'autre pour rduire les Marseillais. Le
Puy-de-Dme, qui devait fournir ses recrues, les avait gardes pour
touffer la rvolte de la Lozre, dont il a dj t question. Houchard
avait retenu la lgion du Rhin, qui tait destine aux Alpes; et le
ministre promettait sans cesse un renfort de mille chevaux qui
n'arrivaient pas. Cependant Dubois-Cranc dtacha cinq mille hommes de
troupes rgles, et leur joignit sept ou huit mille jeunes
rquisitionnaires. Il vint avec ces forces se placer entre la Sane et le
Rhne, de manire  occuper leur cours suprieur,  enlever aux Lyonnais
les approvisionnemens qui leur arrivaient par eau,  conserver ses
communications avec l'arme des Alpes, et  couper celles des assigs avec
la Suisse et la Savoie. Par ces dispositions, il laissait toujours le Forez
aux Lyonnais, et surtout les hauteurs importantes de Fourvires; mais sa
situation le voulait ainsi. L'essentiel tait d'occuper les deux cours
d'eau et de couper Lyon de la Suisse et du Pimont. Dubois-Cranc
attendait, pour complter le blocus, les nouvelles forces qui lui avaient
t promises et le matriel de sige qu'il tait oblig de tirer de nos
places des Alpes. Le transport de ce matriel exigeait l'emploi de cinq
mille chevaux.

Le 8 aot, il somma la ville; il imposa pour conditions le dsarmement
absolu de tous les citoyens, la retraite de chacun d'eux dans leurs
maisons, la reddition de l'arsenal, et la formation d'une municipalit
provisoire. Mais dans ce moment, les migrs cachs dans la commission et
l'tat-major continuaient de tromper les Lyonnais, en les effrayant du
retour de la municipalit montagnarde, et en leur disant que soixante mille
Pimontais allaient dboucher sur leur ville. Un engagement, qui eut lieu
entre deux postes avancs, et qui fut termin  l'avantage des Lyonnais,
les exalta au plus haut point, et dcida leur rsistance et leurs malheurs.
Dubois-Cranc commena le feu du ct de la Croix-Rousse, entre les deux
fleuves, o il avait pris position, et ds le premier jour son artillerie
exera de grands ravages. Ainsi, l'une de nos plus importantes villes
manufacturires tait rduite aux horreurs du bombardement, et nous avions
 excuter ce bombardement en prsence des Pimontais, qui allaient
descendre des Alpes.

Pendant ce temps, Carteaux avait march sur Marseille, et avait franchi la
Durance dans le mois d'aot. Les Marseillais s'taient retirs d'Aix sur
leur ville, et avaient form le projet de dfendre les gorges de Septmes,
 travers lesquelles passe la route d'Aix  Marseille. Le 24, le gnral
Doppet les attaqua avec l'avant-garde de Carteaux; l'engagement fut assez
vif, mais une section, qui avait toujours t en opposition avec les
autres, passa du ct des rpublicains, et dcida le combat en leur faveur.
Les gorges furent emportes, et, le 25, Carteaux entra dans Marseille avec
sa petite arme.

Cet vnement en dcida un autre, le plus funeste qui et encore afflig la
rpublique. La ville de Toulon, qui avait toujours paru anime du plus
violent rpublicanisme, tant que la municipalit y avait t maintenue,
avait chang d'esprit sous la nouvelle autorit des sections, et allait
bientt changer de domination. Les jacobins, runis  la municipalit,
taient dchans contre les officiers aristocrates de la marine; ils ne
cessaient de se plaindre de la lenteur des rparations faites  l'escadre,
de son immobilit dans le port, et ils demandaient  grands cris la
punition des officiers, auxquels ils attribuaient le mauvais rsultat de
l'expdition de Sardaigne. Les rpublicains modrs rpondaient l comme
partout, que les vieux officiers taient seuls capables de commander les
escadres, que les vaisseaux ne pouvaient pas se rparer plus promptement,
que les faire sortir contre les flottes espagnole et anglaise runies
serait fort imprudent, et qu'enfin les officiers dont on demandait la
punition n'taient point des tratres, mais des guerriers malheureux. Les
modrs l'emportrent dans les sections. Aussitt une foule d'agens
secrets, intrigant pour le compte des migrs et des Anglais,
s'introduisirent dans Toulon, et conduisirent les habitans plus loin qu'ils
ne se proposaient d'aller. Ces agens communiquaient avec l'amiral Hood, et
s'taient assurs que les escadres coalises seraient, dans les parages
voisins, prtes  se prsenter au premier signal. D'abord,  l'exemple des
Lyonnais, ils firent juger et mettre  mort le prsident du club jacobin,
nomm Svestre. Ensuite ils rtablirent le culte des prtres rfractaires;
ils firent dterrer et porter en triomphe les ossemens de quelques
malheureux qui avaient pri dans les troubles pour la cause royaliste. Le
comit de salut public ayant ordonn  l'escadre d'arrter les vaisseaux
destins  Marseille, afin de rduire cette ville, ils ne permirent pas
l'excution de cet ordre, et s'en firent un mrite auprs des sections de
Marseille. Ensuite ils commencrent  parler des dangers auxquels on tait
expos en rsistant  la convention, de la ncessit de s'assurer un
secours contre ses fureurs, et de la possibilit d'obtenir celui des
Anglais en proclamant Louis XVII. L'ordonnateur de la marine tait,  ce
qu'il parat, le principal instrument de la conspiration; il accaparait
l'argent des caisses, envoyait chercher les fonds par mer jusque dans le
dpartement de l'Hrault, crivait  Gnes pour faire retenir les
subsistances et rendre ainsi la situation de Toulon plus critique. On avait
chang les tats-majors; on avait tir de prison un officier de marine
compromis dans l'expdition de Sardaigne, pour lui donner le commandement
de la place; on avait mis  la tte de la garde nationale un ancien
garde-du-corps, et confi les forts  des migrs rentrs; on s'tait
assur enfin de l'amiral Trogoff, tranger que la France avait combl de
faveurs. On ouvrit une ngociation avec l'amiral Hood, sous prtexte d'un
change de prisonniers, et, au moment o Carteaux venait d'entrer dans
Marseille, o la terreur tait au comble dans Toulon, et o huit ou dix
mille Provenaux, les plus contre-rvolutionnaires de la contre, venaient
s'y rfugier, on osa faire aux sections la honteuse proposition de recevoir
les Anglais, qui prendraient la place en dpt au nom de Louis XVII. La
marine, indigne, envoya une dputation aux sections pour s'opposer 
l'infamie qui se prparait. Mais les contre-rvolutionnaires toulonnais et
marseillais, plus audacieux que jamais, repoussrent les rclamations de la
marine, et firent accepter la proposition le 29 aot. Aussitt on donna le
signal aux Anglais. L'amiral Trogoff, se mettant  la tte de ceux qui
voulaient livrer le port, appela  lui l'escadre en arborant le drapeau
blanc. Le brave contre-amiral Saint-Julien, dclarant Trogoff un tratre,
hissa  son bord le pavillon de commandement, et voulut runir la marine
fidle. Mais, dans ce moment, les tratres, dj en possession des forts,
menacrent de brler Saint-Julien avec ses vaisseaux: il fut alors oblig
de fuir avec quelques officiers et quelques matelots; les autres furent
entrans, sans trop savoir ce qu'on allait faire d'eux. L'amiral Hood, qui
avait long-temps hsit, parut enfin, et, sous prtexte de prendre le port
de Toulon en dpt pour le compte de Louis XVII, le reut pour l'incendier
et le dtruire.

Pendant ce temps, aucun mouvement ne s'tait opr aux Pyrnes; dans
l'Ouest, on se prparait  excuter les mesures dcrtes par la
convention.

Nous avons laiss toutes les colonnes de la Haute-Vende se rorganisant 
Angers,  Saumur et  Niort. Les Vendens s'taient, dans cet intervalle,
empars des ponts de C, et, dans la crainte qu'ils inspirrent, on mit
Saumur en tat de sige. La colonne de Luon et des Sables tait seule
capable d'agir offensivement. Elle tait commande par le nomm Tuncq, l'un
des gnraux rputs appartenir  l'aristocratie militaire, et dont Ronsin
demandait la destitution au ministre. Auprs de lui se trouvaient les deux
reprsentans Bourdon de l'Oise, et Goupilleau de Fontenay, anims des mmes
dispositions et opposs  Ronsin et  Rossignol. Goupilleau surtout, n
dans le pays, tait port, par ses relations de famille et d'amiti, 
mnager les habitans, et  leur pargner les rigueurs que Ronsin et les
siens auraient voulu exercer.

Les Vendens, que la colonne de Luon inquitait, rsolurent de diriger
contre elle leurs forces partout victorieuses. Ils voulaient surtout donner
des secours  la division de M. de Rorand, qui, plac devant Luon, et
isole entre les deux grandes armes de la Haute et de la Basse-Vende,
agissait avec ses seules ressources, et avait besoin d'tre appuye. Dans
les premiers jours d'aot, en effet, ils portrent quelques rassemblemens
du ct de Luon, et furent compltement repousss par le gnral Tuncq.
Alors ils rsolurent de tenter un effort plus dcisif. MM. d'Elbe, de
Lescure, de La Rochejaquelein, Charette, se runirent avec quarante mille
hommes, et, le 14 aot, se prsentrent de nouveau aux environs de Luon.
Tuncq n'en avait gure que six mille. M. de Lescure, se fiant sur la
supriorit du nombre, donna le funeste conseil d'attaquer en plaine
l'arme rpublicaine. MM. de Lescure et Charette prirent le commandement de
la gauche, M. d'Elbe celui du centre, M. de La Rochejaquelein celui de la
droite. MM. de Lescure et Charette agirent avec une grande vigueur  la
droite; mais au centre, les soldats, obligs de lutter en plaine contre des
troupes rgulires, montrrent de l'hsitation: M. de La Rochejaquelein,
gar dans sa route, n'arriva pas  temps vers la gauche. Alors le gnral
Tuncq, faisant agir  propos son artillerie lgre sur le centre branl, y
rpandit le dsordre, et en peu d'instans mit en fuite tous les Vendens au
nombre de quarante mille. Aucun vnement n'avait t plus funeste pour ces
derniers. Ils perdirent toute leur artillerie, et rentrrent dans le pays,
frapps de consternation.

Dans ce mme moment arrivait la destitution du gnral Tuncq, demande par
Ronsin. Bourdon et Goupilleau, indigns, le maintinrent dans son
commandement, crivirent  la convention pour faire rvoquer la dcision du
ministre, et adressrent de nouvelles plaintes contr le parti
dsorganisateur de Saumur, qui rpandait, disaient-ils, la confusion, et
voulait remplacer tous les gnraux instruits par d'ignorans dmagogues.
Dans ce moment, Rossignol faisant l'inspection des diverses colonnes de son
commandement, arriva  Luon. Son entrevue avec Tuncq, Goupilleau et
Bourdon, ne fut qu'un change de reproches; malgr deux victoires, il fut
mcontent de ce que l'on avait livr des combats contre sa volont: car il
pensait, du reste avec raison, qu'il fallait viter tout engagement avant
la rorganisation gnrale des diffrentes armes. On se spara, et
immdiatement aprs, Bourdon et Goupilleau, apprenant quelques actes de
rigueur exercs par Rossignol dans le pays, eurent la hardiesse de prendre
un arrt pour le destituer. Aussitt, les reprsentans qui taient 
Saumur, Merlin, Bourbotte, Choudieu, et Rewbell, cassrent l'arrt de
Goupilleau et Bourdon, et rintgrrent Rossignol. L'affaire fut porte
devant la convention: Rossignol, confirm de nouveau, l'emporta sur ses
adversaires. Bourdon et Goupilleau furent rappels, et Tuncq suspendu.

Telle tait la situation des choses, lorsque la garnison de Mayence arriva
dans la Vende. Il s'agissait de savoir quel plan on suivrait, et de quel
ct on ferait agir cette brave garnison. Serait-elle attache  l'arme de
la Rochelle et mise sous les ordres de Rossignol, ou  l'arme de Brest et
confie  Canclaux? Telle tait la question. Chacun voulait la possder,
parce qu'elle devait dcider le succs partout o elle agirait. On tait
d'accord pour envelopper le pays d'attaques simultanes, qui, diriges de
tous les points de la circonfrence, viendraient aboutir au centre. Mais,
comme la colonne qui possderait les Mayenais devait prendre une offensive
plus dcisive, et refouler les Vendens sur les autres colonnes, il
s'agissait de savoir sur quel point il tait le plus utile de rejeter
l'ennemi. Rossignol et les siens soutenaient que le meilleur parti 
prendre tait de faire marcher les Mayenais par Saumur, pour rejeter les
Vendens sur la mer et sur la Basse Loire, o on les dtruirait
entirement; que les colonnes d'Angers, de Saumur, trop faibles, avaient
besoin de l'appui des Mayenais pour agir; que, rduites  elles-mmes,
elles seraient dans l'impossibilit de s'avancer en campagne pour donner la
main aux autres colonnes de Niort et de Luon; qu'elles ne pourraient mme
pas arrter les Vendens refouls, ni les empcher de se rpandre dans
l'intrieur; qu'enfin, en faisant avancer les Mayenais par Saumur, on ne
perdrait point de temps, tandis que par Nantes, ils taient obligs de
faire un circuit considrable, et de perdre dix ou quinze jours. Canclaux
tait frapp au contraire du danger de laisser la mer ouverte aux
Vendens. Une escadre anglaise venait d'tre signale dans les parages de
l'Ouest, et on ne pouvait pas croire que les Anglais ne songeassent pas 
une descente dans le Marais. C'tait alors la pense gnrale, et,
quoiqu'elle ft errone, elle occupait tous les esprits. Cependant les
Anglais venaient  peine d'envoyer un missaire dans la Vende. Il tait
arriv dguis, et demandait le nom des chefs, leurs forces, leurs
intentions et leur but prcis: tant on ignorait en Europe les vnemens
intrieurs de la France! Les Vendens avaient rpondu par une demande
d'argent et de munitions, et par la promesse de porter cinquante mille
hommes sur le point o l'on voudrait oprer un dbarquement. Tout projet de
ce genre tait donc encore bien loign; mais de toutes parts on le croyait
prt  se raliser. Il fallait donc, disait Canclaux, faire agir les
Mayenais par Nantes, couper ainsi les Vendens de la mer, et les refouler
vers le haut pays. Se rpandraient-ils dans l'intrieur, ajoutait Canclaux,
ils seraient bientt dtruits, et quant au temps perdu, ce n'tait pas une
considration  faire valoir: car l'arme de Saumur tait dans un tat  ne
pouvoir pas agir avant dix ou douze jours, mme avec les Mayenais. Une
raison qu'on ne donnait pas, c'est que l'arme de Mayence, dj faite au
mtier de la guerre, aimait mieux servir avec les gens du mtier, et
prfrait Canclaux, gnral expriment,  Rossignol, gnral ignorant, et
l'arme de Brest, signale par des faits glorieux,  celle de Saumur,
connue seulement par des dfaites. Les reprsentans, attachs au parti de
la discipline, partageaient aussi cet avis, et craignaient de compromettre
l'arme de Mayence, en la plaant au milieu des soldats jacobins et
dsordonns de Saumur.

Philippeaux, le plus ardent adversaire du parti Ronsin parmi les
reprsentans, se rendit  Paris, et obtint un arrt du comit de salut
public en faveur de Canclaux. Ronsin fit rvoquer l'arrt, et il fut
convenu alors qu'un conseil de guerre tenu  Saumur dciderait de l'emploi
des forces. Le conseil eut lieu le 2 septembre. On y comptait beaucoup de
reprsentans et de gnraux. Les avis se trouvrent partags. Rossignol,
qui mettait une grande bonne foi dans ses opinions, offrit  Canclaux de
lui rsigner le commandement, s'il voulait laisser agir les Mayenais par
Saumur. Cependant l'avis de Canclaux l'emporta; les Mayenais furent
attachs  l'arme de Brest, et la principale attaque dut tre dirige de
la Basse sur la Haute-Vende. Le plan de campagne fut sign, et on promit
de partir,  un jour donn, de Saumur, Nantes, les Sables et Niort.

La plus grande humeur rgnait dans le parti de Saumur. Rossignol avait de
l'ardeur, de la bonne foi, mais point d'instruction, point de sant, et,
quoique franchement dvou, il tait incapable de servir d'une manire
utile. Il conut, de la dcision adopte, moins de ressentiment que ses
partisans eux-mmes, tels que Ronsin, Momoro et tous les agens
ministriels. Ceux-ci crivirent sur-le-champ  Paris pour se plaindre du
mauvais parti qu'on venait de prendre, des calomnies rpandues contre les
gnraux sans-culottes, des prventions qu'on avait inspires  l'arme de
Mayence, et ils montrrent ainsi des dispositions qui ne devaient pas faire
esprer de leur part un grand zle  seconder le plan dlibr  Saumur.
Ronsin poussa mme la mauvaise volont jusqu' interrompre les
distributions de vivres faites  l'arme de Mayence, sous prtexte que, ce
corps passant de l'arme de la Rochelle  celle de Brest, c'tait aux
administrateurs de cette dernire  l'approvisionner. Les Mayenais
partirent aussitt pour Nantes, et Canclaux disposa toutes choses pour
faire excuter le plan convenu dans les premiers jours de septembre.

Telle avait t la marche gnrale des choses sur les divers thtres de la
guerre, pendant les mois d'aot et de septembre. Il faut suivre maintenant
les grandes oprations qui succdrent  ces prparatifs.

Le duc d'York tait arriv devant Dunkerque avec vingt-un mille Anglais et
Hanovriens, et douze mille Autrichiens. Le marchal Freytag tait 
Ost-Capelle avec seize mille hommes; le prince d'Orange  Menin avec quinze
mille Hollandais. Ces deux derniers corps taient placs l en arme
d'observation. Le reste des coaliss, disperss autour du Quesnoy et
jusqu' la Moselle, s'levait  environ cent mille hommes. Ainsi cent
soixante ou cent soixante-dix mille hommes taient rpartis sur cette ligne
immense, occups  y faire des siges et  y garder tous les passages.
Carnot, qui commenait  diriger les oprations des Franais, avait entrevu
dj qu'il ne s'agissait pas de batailler sur tous les points, mais
d'employer  propos une masse sur un point dcisif. Il avait donc conseill
de transporter trente-cinq mille hommes, de la Moselle et du Rhin au Nord.
Son conseil avait t adopt, mais il ne put en arriver que douze mille en
Flandre. Nanmoins, avec ce renfort et les divers camps placs  Gavrelle,
 Lille,  Cassel, les Franais auraient pu former une masse de soixante
mille hommes, et, dans l'tat de dispersion o se trouvait l'ennemi,
frapper les plus grands coups. Il ne faut, pour s'en convaincre, que jeter
les yeux sur le thtre de la guerre. En suivant le rivage de la Flandre
pour entrer en France, on trouve Furnes d'abord, et puis Dunkerque. Ces
deux villes, baignes d'un ct par l'Ocan, de l'autre par les vastes
marais de la Grande-Mor, ne peuvent communiquer entre elles que par une
troite langue de terre. Le duc d'York arrivant par Furnes, qui se prsente
la premire en venant du dehors, s'tait plac, pour assiger Dunkerque,
sur cette langue de terre, entre la Grande-Mor et l'Ocan. Le corps
d'observation de Freytag ne s'tait pas tabli  Furnes de manire 
protger les derrires de l'arme de sige; il tait au contraire assez
loin de cette position, en avant des marais de Dunkerque, de manire 
couper les secours qui pouvaient venir de l'intrieur de la France. Les
Hollandais du prince d'Orange, posts  Menin,  trois journes de ce
point, devenaient tout  fait inutiles. Une masse de soixante mille hommes,
marchant rapidement entre les Hollandais et Freytag, pouvait se porter 
Furnes derrire le duc d'York, et, manoeuvrant ainsi entre les trois corps
ennemis, accabler successivement Freytag, le duc d'York et le prince
d'Orange. Il fallait pour cela une masse unique et des mouvemens rapides.
Mais alors on ne songeait qu' se pousser de front, en opposant  chaque
dtachement, un dtachement pareil. Cependant le comit de salut public
avait  peu prs conu le plan dont nous parlons. Il avait ordonn de
former un seul corps et de marcher sur Furnes. Houchard comprit un moment
cette pense, mais ne s'y arrta pas, et songea tout simplement  marcher
contre Freytag,  replier ce dernier sur les derrires du duc d'York, et 
tcher ensuite d'inquiter le sige.

Pendant que Houchard htait ses prparatifs, Dunkerque faisait une
vigoureuse rsistance. Le gnral Souham, second par le jeune Hoche, qui
se comporta  ce sige d'une manire hroque, avait dj repouss
plusieurs attaques. L'assigeant ne pouvait pas ouvrir facilement la
tranche dans un terrain sablonneux, au fond duquel on trouvait l'eau en
creusant seulement  trois pieds. La flottille qui devait descendre la
Tamise pour bombarder la place, n'arrivait pas, et au contraire une
flottille franaise, sortie de Dunkerque et embosse le long du rivage,
harcelait les assigeans enferms sur leur troite langue de terre,
manquant d'eau potable et exposs  tous les dangers. C'tait le cas de se
hter et de frapper des coups dcisifs. On tait arriv aux derniers jours
d'aot. Suivant l'usage de la vieille tactique, Houchard commena par une
dmonstration sur Menin, qui n'aboutit qu' un combat sanglant et inutile.
Aprs avoir donn cette alarme prliminaire, il s'avana, en suivant
plusieurs routes, vers la ligne de l'Yser, petit cours d'eau qui le
sparait du corps d'observation de Freytag. Au lieu de venir se placer
entre le corps d'observation et le corps de sige, il confia  Hdouville
le soin de marcher sur Rousbrugghe, pour inquiter seulement la retraite de
Freytag sur Furnes, et il alla lui-mme donner de front sur Freytag, en
marchant avec toute son arme par Houtkercke, Hersele et Bambke. Freytag
avait dispos son corps sur une ligne assez tendue, et il n'en avait
qu'une partie autour de lui, lorsqu'il reut le premier choc de Houchard.
Il rsista  Hersele; mais, aprs un combat assez vif, il fut oblig de
repasser l'Yser, et de se replier sur Bambke, et successivement de Bambke
sur Rexpoede et Killem. En reculant de la sorte, au-del de l'Yser, il
laissait ses ailes compromises en avant. La division Walmoden se trouvait
jete loin de lui,  sa droite, et sa propre retraite tait menace vers
Rousbrugghe par Hdouville.

Freytag veut alors, dans la mme journe, se reporter en avant, et
reprendre Rexpoede, afin de rallier  lui la division Walmoden. Il arrive 
Rexpoede au moment o les Franais y entraient. Un combat des plus vifs
s'engage: Freytag est bless et fait prisonnier. Cependant la fin du jour
s'approche; Houchard, craignant une attaque de nuit, se retire hors du
village, et n'y laisse que trois bataillons. Walmoden, qui se repliait avec
sa division compromise, arrive dans cet instant, et se dcide  attaquer
vivement Rexpoede, afin de se faire jour. Un combat sanglant se livre au
milieu de la nuit; le passage est franchi, Freytag est dlivr, et l'ennemi
se retire en masse sur le village de Hondschoote. Ce village, situ contre
la Grande-Mor et sur la route de Furnes, tait un des points par lesquels
il fallait passer en se retirant sur Furnes. Houchard avait renonc 
l'ide essentielle de manoeuvrer vers Furnes, entre le corps de sige et le
corps d'observation; il ne lui restait donc plus qu' pousser toujours de
front le marchal Freytag, et  se ruer contre le village de Hondschoote.
La journe du 7 se passa  observer les positions de l'ennemi, dfendues
par une artillerie trs forte, et, le 8, l'attaque dcisive fut rsolue.
Ds le matin, l'arme franaise se porte sur toute la ligne pour attaquer
de front. La droite, sous les ordres d'Hdouville, s'tend entre Killem et
Bveren; le centre, command par Jourdan, marche directement de Killem sur
Hondschoote; la gauche attaque entre Killem et le canal de Furnes. L'action
s'engage entre les taillis qui couvraient le centre. De part et d'autre,
les plus grandes forces sont diriges sur ce mme point. Les Franais
reviennent plusieurs fois  l'attaque des positions, et enfin ils s'en
rendent matres. Tandis qu'ils triomphent au centre, les retranchemens sont
emports  la droite, et l'ennemi prend le parti de se retirer sur Furnes
par les routes de Houthem et de Hoghestade.

Tandis que ces choses se passaient  Hondschoote, la garnison de Dunkerque
faisait, sous la conduite de Hoche, une sortie vigoureuse, et mettait les
assigeans dans le plus grand pril. Le lendemain du combat, ceux-ci
tinrent un conseil de guerre; se sentant menacs sur leurs derrires, et ne
voyant pas arriver les armemens maritimes qui devaient servir  bombarder
la place, ils rsolurent de lever le sige, et de se retirer sur Furnes, o
venait d'arriver Freytag. Ils y furent tous runis le 9 septembre au soir.

Telles furent ces trois journes, qui eurent pour but et pour rsultat de
replier le corps d'observation sur les derrires du corps de sige, en
suivant une marche directe. Le dernier combat donna son nom  cette
opration, et la bataille d'Hondschoote fut considre comme le salut de
Dunkerque. Cette opration, en effet, rompait la longue chane de nos
revers au Nord, faisait essuyer un chec personnel aux Anglais, trompait le
plus cher de leurs voeux, sauvait la rpublique du malheur qui lui et t
le plus sensible, et donnait un grand encouragement  la France.

La victoire d'Hondschoote produisit  Paris une grande joie, inspira plus
d'ardeur  toute la jeunesse, et fit esprer que notre nergie pourrait
tre heureuse. Peu importent, en effet, les revers, pourvu que des succs
viennent s'y mler, et rendre au vaincu l'esprance et le courage.
L'alternative ne fait qu'augmenter l'nergie et exalter l'enthousiasme de
la rsistance.

Pendant que le duc d'York s'tait port  Dunkerque, Cobourg avait rsolu
l'attaque du Quesnoy. Cette place manquait de tous les moyens ncessaires 
sa dfense, et Cobourg la serrait de trs prs. Le comit de salut public,
ne ngligeant pas plus cette partie de la frontire que les autres, avait
ordonn sur-le-champ que des colonnes sortissent de Landrecies, Cambray et
Maubeuge. Malheureusement, ces colonnes ne purent agir en mme temps; l'une
fut renferme dans Landrecies; l'autre, entoure dans la pleine d'Avesnes,
et forme en bataillon carr, fut rompue aprs une rsistance des plus
honorables. Enfin le Quesnoy fut oblig de capituler le 11 septembre. Cette
perte tait peu de chose  ct de la dlivrance de Dunkerque; mais elle
mlait quelque amertume  la joie produite par ce dernier vnement.

Houchard, aprs avoir forc le duc d'York  se concentrer  Furnes avec
Freytag, n'avait plus rien d'heureux  tenter sur ce point; il ne lui
restait qu' se ruer avec des forces gales sur des soldats mieux aguerris,
sans aucune de ces circonstances, ou favorables ou pressantes, qui font
hasarder une bataille douteuse. Dans cette situation, il n'avait rien de
mieux  faire qu' tomber sur les Hollandais, dissmins en plusieurs
dtachemens, autour de Menin, Halluin, Roncq, Werwike et Ypres. Houchard,
procdant avec prudence, ordonna au camp de Lille de faire une sortie sur
Menin, tandis qu'il agirait lui-mme par Ypres. On se disputa pendant deux
jours les postes avancs de Werwike, de Roncq et d'Halluin. De part et
d'autre, on se comporta avec une grande bravoure et une mdiocre
intelligence. Le prince d'Orange, quoique press de tous cts, et ayant
perdu ses postes avancs, rsista opinitrement, parce qu'il avait appris
la reddition du Quesnoy et l'approche de Beaulieu, qui lui amenait des
secours. Enfin, il fut oblig, le 13 septembre, d'vacuer Menin, aprs
avoir perdu dans ces diffrentes journes deux  trois mille hommes, et
quarante pices de canon. Quoique notre arme n'et pas tir de sa position
tout l'avantage possible, et que, manquant aux instructions du comit de
salut public, elle et agi par masses trop divises, cependant elle
occupait Menin. Le 15, elle tait sortie de Menin et marchait sur Courtray.
A Bisseghem, elle rencontre Beaulieu. Le combat s'engage avec avantage de
notre ct; mais tout  coup l'apparition d'un corps de cavalerie sur les
ailes rpand une alarme qui n'tait fonde sur aucun danger rel. Tout
s'branle et fuit jusqu' Menin. L, cette inconcevable droute ne s'arrte
pas; la terreur se communique  tous les camps,  tous les postes, et
l'arme en masse vient chercher un refuge sous le canon de Lille. Cette
terreur panique dont l'exemple n'tait pas nouveau, qui provenait de la
jeunesse et de l'inexprience de nos troupes, peut-tre aussi d'un perfide
_sauve qui peut_, nous fit perdre les plus grands avantages, et nous ramena
sous Lille. La nouvelle de cet vnement, porte  Paris, y causa la plus
funeste impression, y fit perdre  Houchard les fruits de sa victoire,
souleva contre lui un dchanement violent, dont il rejaillit quelque chose
contre le comit de salut public lui-mme. Une nouvelle suite d'checs vint
aussitt nous rejeter dans la position prilleuse d'o nous venions de
sortir un moment par la victoire d'Hondschoote.

Les Prussiens et les Autrichiens, placs sur les deux versans des Vosges,
en face de nos deux armes de la Moselle et du Rhin, venaient enfin de
faire quelques tentatives srieuses. Le vieux Wurmser, plus ardent que les
Prussiens, et sentant l'avantage des passages des Vosges, voulut occuper le
poste important de Bodenthal, vers la Haute-Lauter. Il hasarda en effet un
corps de quatre mille hommes, qui, passant  travers d'affreuses montagnes,
parvint  occuper Bodenthal.

De leur ct, les reprsentais  l'arme du Rhin, cdant  l'impulsion
gnrale, qui dterminait partout un redoublement d'nergie, rsolurent une
sortie gnrale des lignes de Wissembourg pour le 12 septembre. Les trois
gnraux Desaix, Dubois et Michaud, lancs  la fois contre les
Autrichiens, firent des efforts inutiles et furent ramens dans les lignes.
Les tentatives diriges surtout contre le corps autrichien jet 
Bodenthal, furent compltement repousses. Cependant on prpara une
nouvelle attaque pour le 14. Tandis que le gnral Ferrette marcherait sur
Bodenthal, l'arme de la Moselle, agissant sur l'autre versant, devait
attaquer Pirmasens, qui correspond  Bodenthal, et o Brunswick se trouvait
post avec une partie de l'arme prussienne. L'attaque du gnral Ferrette
russit parfaitement; nos soldats assaillirent les positions des
Autrichiens avec une hroque tmrit, s'en emparrent, et recouvrrent
l'important dfil de Bodenthal. Mais il n'en fut pas de mme sur le
versant oppos. Brunswick sentait l'importance de Pirmasens, qui fermait
les dfils; il possdait des forces considrables, et se trouvait dans des
positions excellentes. Pendant que l'arme de la Moselle faisait face sur
la Sarre au reste de l'arme prussienne, douze mille hommes furent jets de
Hornbach sur Pirmasens. Le seul espoir des Franais tait d'enlever
Pirmasens par une surprise; mais, aperus et mitraills ds leur premire
approche, il ne leur restait plus qu' se retirer. C'est ce que voulait le
gnral; mais les reprsentans s'y opposrent, et ils ordonnrent l'attaque
sur trois colonnes, et par trois ravins qui aboutissaient  la hauteur sur
laquelle est situ Pirmasens. Dj nos soldats, grce  leur bravoure,
s'taient fort avancs; la colonne de droite tait mme prte  franchir le
ravin dans lequel elle marchait, et  tourner Pirmasens, lorsqu'un double
feu, dirig sur les deux flancs, vient l'accabler inopinment. Nos soldats
rsistent d'abord, mais le feu redouble, et ils sont enfin ramens le long
du ravin o ils s'taient engags. Les autres colonnes sont replies de
mme, et toutes fuient le long des valles, dans le plus grand dsordre.
L'arme fut oblige de se reporter au poste d'o elle tait partie. Trs
heureusement, les Prussiens ne songrent pas  la poursuivre, et ne firent
pas mme occuper son camp d'Hornbach, qu'elle avait quitt pour marcher sur
Pirmasens. Nous perdmes  cette affaire vingt-deux pices de canon, et
quatre mille hommes tus, blesss ou prisonniers. Cet chec du 14 septembre
pouvait avoir une grande importance. Les coaliss, ranims par le succs,
songeaient  user de toutes leurs forces; ils se disposaient  marcher sur
la Sarre et la Lauter, et  nous enlever ainsi les lignes de Wissembourg.

Le sige de Lyon se poursuivait avec lenteur. Les Pimontais, en dbouchant
par les Hautes-Alpes, dans les valles de la Savoie, avaient fait
diversion, et oblig Dubois-Cranc et Kellermann  diviser leurs forces.
Kellermann s'tait port en Savoie. Dubois-Cranc, rest devant Lyon avec
des moyens insuffisans, faisait inutilement pleuvoir le fer et le feu sur
cette malheureuse cit, qui, rsolue  tout souffrir, ne pouvait plus tre
rduite par les dsastres du blocus et du bombardement, mais seulement par
une attaque de vive force.

Aux Pyrnes, nous venions d'prouver un sanglant chec. Nos troupes
taient restes depuis les dernier vnemens aux environs de Perpignan; les
Espagnols se trouvaient dans leur camp du Mas-d'Eu. Nombreux, aguerris, et
commands par un gnral habile, ils taient pleins d'ardeur et
d'esprance. Nous avons dj dcrit le thtre de la guerre. Les deux
valles presque parallles du Tech et de la Tet partent de la grande chane
et dbouchent vers la mer; Perpignan est dans la seconde de ces valles.
Ricardos avait franchi la premire ligne du Tech, puisqu'il se trouvait au
Mas-d'Eu, et il avait rsolu de passer la Tet fort au-dessus de Perpignan,
de manire  tourner cette place, et  forcer notre arme  l'abandonner.
Dans ce but, il songea d'abord  s'emparer de Villefranche. Cette petite
forteresse, place sur le cours suprieur de la Tet, devait assurer son
aile gauche contre le brave Dagobert, qui, avec trois mille hommes,
obtenait des succs en Cerdagne. En consquence, vers les premiers jours
d'aot, il dtacha le gnral Crespo avec quelques bataillons. Celui-ci
n'eut qu' se prsenter devant Villefranche; le commandant lui en ouvrit
lchement les portes. Crespo y laissa garnison, et vint rejoindre Ricardos.
Pendant ce temps, Dagobert, avec un trs petit corps, parcourut toute la
Cerdagne, replia les Espagnols jusqu' la Seu-d'Urgel, et songea mme  les
repousser jusqu' Campredon. Cependant la faiblesse du dtachement de
Dagobert, et la forteresse de Villefranche, rassurrent Ricardos contre les
succs des Franais sur son aile gauche. Ricardos persista donc dans son
offensive. Le 31 aot, il fit menacer notre camp sous Perpignan, passa la
Tet au-dessus de Soler, en chassant devant lui notre aile droite, qui vint
se replier  Salces,  quelques lieues en arrire de Perpignan, et tout
prs de la mer. Dans cette position, les Franais, les uns enferms dans
Perpignan, les autres acculs sur Salces, ayant la mer  dos, se trouvaient
dans une position des plus dangereuses. Dagobert, il est vrai, remportait
de nouveaux avantages dans la Cerdagne, mais trop peu importans pour
alarmer Ricardos. Les reprsentans Fabre et Cassaigne, retirs avec
l'arme  Salces, rsolurent d'appeler Dagobert en remplacement de
Barbantane, afin de ramener la fortune sous nos drapeaux. En attendant
l'arrive du nouveau gnral, ils projetrent un mouvement combin entre
Salces et Perpignan, pour sortir de cette situation prilleuse. Ils
ordonnrent  une colonne de s'avancer de Perpignan, et d'attaquer les
Espagnols par derrire, tandis qu'eux-mmes, quittant leurs positions, les
attaqueraient de front. En effet, le 15 septembre, le gnral Davoust sort
de Perpignan avec six ou sept mille hommes, tandis que Prignon se dirige
de Salces sur les Espagnols. Au signal convenu, on se jette des deux cts
sur le camp ennemi; les Espagnols, presss de toutes parts, sont obligs de
fuir derrire la Tet, en abandonnant vingt-six pices de canon. Ils
viennent aussitt se replacer au camp du Mas-d'Eu, d'o ils taient partis
pour excuter cette offensive hardie, mais malheureuse.

Dagobert arriva sur ces entrefaites, et ce guerrier, g de soixante-quinze
ans, runissant la fougue d'un jeune homme  la prudence consomme d'un
vieux gnral, se hta de signaler son arrive par une tentative sur le
camp du Mas-d'Eu. Il divisa son attaque en trois colonnes: l'une, partant
de notre droite, et marchant par Thuir sur Sainte-Colombe, devait tourner
les Espagnols; la seconde, agissant au centre, tait charge de les
attaquer de front et de les culbuter; enfin la troisime, oprant vers la
gauche, devait se placer dans un bois et leur fermer la retraite. Cette
dernire, commande par Davoust, attaqua  peine, et s'enfuit en dsordre.
Les Espagnols purent alors diriger toutes leurs forces sur les deux autres
colonnes du centre et de la droite. Ricardos, jugeant que tout le danger
tait  droite, y porta ses plus grandes forces, et parvint  repousser les
Franais. Au centre seul, Dagobert, animant tout par sa prsence, emporta
les retranchemens qui taient devant lui, et allait mme dcider de la
victoire, lorsque Ricardos, revenant avec les troupes victorieuses  la
gauche et  la droite, accabla son ennemi de toutes ses forces runies.
Cependant le brave Dagobert rsistait encore, lorsqu'un bataillon met bas
les armes, en criant: _Vive le roi!_ Dagobert indign dirige deux pices
sur les tratres, et tandis qu'il les foudroie, il rallie autour de lui un
petit nombre de braves rests fidles, et se retire avec quelques cents
hommes, sans que l'ennemi, intimid par sa fire contenance, ose le
poursuivre.

Certainement ce brave gnral n'avait mrit que des lauriers par sa
fermet au milieu d'un tel revers, et si sa colonne de gauche et mieux
agi, si ses bataillons du centre ne se fussent pas dbands, ses
dispositions auraient t suivies d'un plein succs. Nanmoins, la dfiance
ombrageuse des reprsentans lui imputa ce dsastre. Bless de cette
injustice, il retourna prendre le commandement subalterne de la Cerdagne.
Notre arme se trouva donc encore refoule sur Perpignan, et expose 
perdre l'importante ligne de la Tet.

Le plan de campagne du 2 septembre avait t mis  excution dans la
Vende. La division de Mayence devait, comme on l'a vu, agir par Nantes. Le
comit de salut public, qui recevait des nouvelles alarmantes sur les
projets des Anglais sur l'Ouest, approuva tout  fait l'ide de porter les
principales forces vers les ctes. Rossignol et son parti en conurent
beaucoup d'humeur, et crivirent au ministre des lettres qui ne faisaient
attendre d'eux qu'une faible coopration aux plans convenus. La division de
Mayence marcha donc sur Nantes, o elle fut reue avec de grandes
dmonstrations de joie, et au milieu des ftes. Un banquet tait prpar,
et avant de s'y rendre, on prluda au festin par une vive escarmouche avec
les partis ennemis rpandus sur les bords de la Loire. Si la colonne de
Nantes tait joyeuse d'tre runie  la clbre arme de Mayence, celle-ci
n'tait pas moins satisfaite de servir sous le brave Canclaux, et avec sa
division dj signale par la dfense de Nantes et par une foule de faits
honorables. D'aprs le plan concert, des colonnes partant de tous les
points du thtre de la guerre devaient se runir au centre et y craser
l'ennemi. Canclaux, gnral de l'arme de Brest, partant de Nantes, devait
descendre la rive gauche de la Loire, tourner autour du vaste lac de
Grand-Lieu, balayer la Vende infrieure, remonter ensuite vers Machecoul,
et se trouver  Lger le 11 ou le 12. Son arrive sur ce dernier point
tait le signal du dpart pour les colonnes de l'arme de La Rochelle,
charges d'assaillir le pays par le Midi et l'Est. On se souvient que
l'arme de La Rochelle, sous les ordres de Rossignol, gnral en chef, se
composait de plusieurs divisions: celle des Sables tait commande par
Mieszkousky, celle de Luon par Beffroy, celle de Niort par Chalbos, celle
de Saumur par Santerre, celle d'Angers par Duhoux. A l'instant o Canclaux
arriverait  Lger, la colonne des Sables avait ordre de se mettre en
mouvement, de se trouver le 13  Saint-Fulgent, le 14 aux Herbiers, et le
16 enfin, d'tre avec Canclaux  Mortagne. Les colonnes de Luon, de Niort,
devaient, en se donnant la main, avancer vers Bressuire et Argenton, et
avoir atteint cette hauteur le 14; enfin, les colonnes de Saumur et
d'Angers, partant de la Loire, devaient arriver aussi le 14 aux environs de
Vihiers et Chemill. Ainsi, d'aprs ce plan, tout le pays devait tre
parcouru du 14 au 16, et les rebelles allaient tre enferms par les
colonnes rpublicaines entre Mortagne, Bressuire, Argenton, Vihiers et
Chemill. Leur destruction devenait alors invitable.

On a dj vu que, deux fois repousss de Luon avec un dommage
considrable, les Vendens avaient fort  coeur de prendre une revanche.
Ils se runirent en force avant que les rpublicains eussent excut leurs
projets; et tandis que Charette assigeait le camp des Naudires du ct de
Nantes, ils attaqurent la division de Luon, qui s'tait avance jusqu'
Chantonay. Ces deux tentatives eurent lieu le 5 septembre. Celle de
Charette sur les Naudires fut repousse; mais l'attaque sur Chantonay,
imprvue et bien dirige, jeta les rpublicains dans le plus grand
dsordre. Le jeune et brave Marceau fit des prodiges pour viter un
dsastre; mais sa division, aprs avoir perdu ses bagages et son
artillerie, se retira ple-mle  Luon. Cet chec pouvait nuire au plan
projet, parce que la dsorganisation de l'une des colonnes laissait un
vide entre la division des Sables et celle de Niort; mais les reprsentans
firent les efforts les plus actifs pour la rorganiser, et on envoya des
courriers  Rossignol, afin de le prvenir de l'vnement.

Tous les Vendens taient dans ce moment runis aux Herbiers, autour du
gnralissime d'Elbe. La division tait parmi eux comme chez leurs
adversaires, car le coeur humain est partout le mme, et la nature ne
rserve pas le dsintressement et les vertus pour un parti, en laissant
exclusivement  l'autre l'orgueil, l'gosme et les vices. Les chefs
vendens se jalousaient entre eux comme les chefs rpublicains. Les
gnraux avaient peu de considration pour le conseil suprieur, qui
affectait une espce de souverainet. Possdant la force relle, ils
n'taient nullement disposs  cder le commandement  un pouvoir qui ne
devait qu' eux-mmes sa fictive existence. Ils enviaient d'ailleurs le
gnralissime d'Elbe, et prtendaient que Bonchamps et t mieux fait
pour leur commander  tous. Charette, de son ct, voulait rester seul
matre de la Basse-Vende. Ils taient donc peu disposs  s'entendre, et 
concerter un plan en opposition  celui des rpublicains. Une dpche
intercepte venait de leur faire connatre les projets de leurs ennemis.
Bonchamps fut le seul qui proposa un projet hardi et qui rvlait des
penses profondes. Il pensait qu'il ne serait pas possible de rsister
long-temps aux forces de la rpublique runies dans la Vende; qu'il tait
pressant de s'arracher de ces bois, de ces ravins, o l'on serait
ternellement enseveli, sans connatre les coaliss et sans tre connu
d'eux; en consquence il soutint qu'au lieu de s'exposer  tre dtruit,
il valait mieux sortir en colonne serre de la Vende, et s'avancer dans la
Bretagne o l'on tait dsir, et o la rpublique ne s'attendait pas 
tre frappe. Il conseilla de marcher jusques aux ctes de l'Ocan, de
s'emparer d'un port, de communiquer avec les Anglais, d'y recevoir un
prince migr, de se reporter de l sur Paris, et de faire ainsi une guerre
offensive et dcisive. Cet avis, qu'on prte  Bonchamps, ne fut pas suivi
des Vendens, dont les vues taient toujours aussi bornes, et qui avaient
toujours une aussi grande rpugnance  quitter leur sol. Leurs chefs ne
songrent qu' se partager le pays en quatre portions, pour y rgner
individuellement. Charette eut la Basse-Vende, M. de Bonchamps les bords
de la Loire du ct d'Angers, M. de La Rochejaquelein le reste du
Haut-Anjou, M. de Lescure toute la partie insurge du Poitou. M. d'Elbe
conserva son titre inutile de gnralissime, et le conseil suprieur son
autorit fictive.

Le 9, Canclaux se mit en mouvement, laissa au camp des Naudires une forte
rserve sous les ordres de Grouchy et d'Haxo, pour protger Nantes, et
achemina la colonne de Mayence vers Lger. Pendant ce temps l'ancienne
arme de Brest, sous les ordres de Beysser, faisant le circuit de la
Basse-Vende par Pornic, Bourneuf et Machecoul, devait se rejoindre  Lger
avec la colonne de Mayence.

Ces mouvemens, dirigs par Canclaux, s'excutrent sans obstacles. La
colonne de Mayence, dont Klber commandait l'avant-garde, et Aubert-Dubayet
le corps de bataille, chassa tous les ennemis devant elle. Klber, 
l'avant-garde, aussi loyal qu'hroque, faisait camper ses troupes hors des
villages pour empcher les dvastations. En passant, dit-il, devant le
beau lac de Grand-Lieu, nous avions des paysages charmans, et des chappes
de vue aussi agrables que multiplies. Sur une prairie immense erraient au
hasard de nombreux troupeaux abandonns  eux-mmes. Je ne pus m'empcher
de gmir sur le sort de ces infortuns habitans, qui, gars et fanatiss
par leurs prtres, repoussaient les bienfaits d'un nouvel ordre de choses
pour courir  une destruction certaine. Klber fit des efforts continuels
pour protger le pays contre les soldats, et russit le plus souvent. Une
commission civile avait t jointe  l'tat-major pour faire excuter le
dcret du 1er aot, qui ordonnait de ruiner le sol et d'en transporter la
population ailleurs. Il tait dfendu aux soldats de mettre le feu; et ce
n'tait que d'aprs les ordres des gnraux et de la commission civile,
que les moyens de destruction devaient tre employs.

On tait arriv le 14  Lger, et la colonne de Mayence s'y tait runie 
celle de Brest, commande par Beysser. Pendant ce temps, la colonne des
Sables, sous les ordres de Mieszkousky, s'tait avance  Saint-Fulgent,
suivant le plan convenu, et donnait dj la main  l'arme de Canclaux.
Celle de Luon, retarde un moment par sa dfaite  Chantonay, tait
demeure en arrire; mais, grce au zle des reprsentans qui lui avaient
donn un nouveau gnral, Beffroy, elle s'tait reporte en avant. Celle de
Niort se trouvait  la Chtaigneraie. Ainsi, quoique le mouvement gnral
et t retard d'un jour ou deux sur tous les points, et que Canclaux ne
ft arriv que le 14  Lger, o il aurait d se trouver le 12, le retard
tant commun  toutes les colonnes, l'ensemble n'en tait pas dtruit, et
on pouvait poursuivre l'excution du plan de campagne. Mais, dans cet
intervalle de temps, la nouvelle de la dfaite essuye par la division de
Luon tait arrive  Saumur; Rossignol, Ronsin et tout l'tat-major
avaient pris l'alarme; et, craignant qu'il n'arrivt de semblables accidens
aux deux autres colonnes de Niort et des Sables, dont ils suspectaient la
force, ils dcidrent de les faire rentrer sur-le-champ dans leurs
premiers postes. Cet ordre tait des plus imprudens; cependant il n'tait
pas donn de mauvaise foi, et dans l'intention de dcouvrir Canclaux et
d'exposer ses ailes; mais on avait peu de confiance en son plan, on tait
trs dispos, au moindre obstacle,  le juger impossible, et 
l'abandonner. C'est l sans doute ce qui dtermina l'tat-major de Saumur 
ordonner le mouvement rtrograde des colonnes de Niort, de Luon et des
Sables.

Canclaux, poursuivant sa marche, avait fait de nouveaux progrs; il avait
attaqu Montaigu sur trois points: Klber, par la route de Nantes,
Aubert-Dubayet, par celle de Roche-Servire, et Beysser, par celle de
Saint-Fulgent, s'y taient prcipits  la fois, et en avaient bientt
dlog l'ennemi. Le 17, Canclaux prit Clisson; et, ne voyant pas encore
agir Rossignol, il rsolut de s'arrter, et de se borner  des
reconnaissances, en attendant de nouveaux renseignemens.

Canclaux s'tablit donc aux environs de Clisson, laissa Beysser  Montaigu,
et porta Klber avec l'avant-garde  Torfou. On tait l le 18. Le
contre-ordre donn de Saumur tait arriv  la division de Niort, et avait
t communiqu aux deux autres divisions de Luon et des Sables;
sur-le-champ elles s'taient retires, et avaient jet, par leur mouvement
rtrograde, les Vendens dans l'tonnement, et Canclaux dans le plus grand
embarras. Les Vendens taient environ cent mille sous les armes. Un nombre
immense d'entre eux se trouvait du ct de Vihiers et de Chemill, en face
des colonnes de Saumur et d'Angers; un nombre plus considrable encore du
ct de Clisson et de Mortagne, sur Canclaux. Les colonnes d'Angers et de
Saumur, en les voyant si nombreux, disaient que c'tait l'arme de Mayence
qui les leur rejetait sur les bras, et se plaignaient de ce plan qui les
exposait  recevoir un ennemi si formidable. Cependant il n'en tait rien,
et les Vendens taient partout debout en assez grand nombre pour occuper
les rpublicains sur tous les points. Ce jour mme, loin de se jeter sur
les colonnes de Rossignol, ils marchaient sur Canclaux: d'Elbe et Lescure
quittaient la Haute-Vende pour joindre l'arme de Mayence.

Par une singulire complication d'vnemens, Rossignol, en apprenant les
succs de Canclaux, qui avait pntr jusqu'au centre de la Vende,
contremande ses premiers ordres de retraite, et enjoint  ses colonnes de
se reporter en avant. Les colonnes de Saumur et d'Angers, places  sa
porte, agissent les premires, et escarmouchent, l'une  Dou, l'autre aux
ponts de C. Les avantages sont balancs. Le 18, celle de Saumur, commande
par Santerre, veut s'avancer de Vihiers  un petit village nomm Coron.
Artillerie, cavalerie, infanterie, se trouvent, par de mauvaises
dispositions, accumules confusment dans les rues de ce village qui tait
domin. Santerre veut rparer cette faute et faire reculer les troupes pour
les mettre en bataille sur une hauteur; mais Ronsin, qui, en l'absence de
Rossignol, s'attribuait une autorit suprieure, reproche  Santerre
d'ordonner la retraite, et s'y oppose. Dans ce moment, les Vendens fondent
sur les rpublicains, un horrible dsordre se communique  toute la
division. Il s'y trouvait beaucoup d'hommes du nouveau contingent lev avec
le tocsin; ceux-ci se dbandent; tout est entran et fuit confusment, de
Coron  Vihiers,  Dou et  Saumur. Le lendemain 19, les Vendens marchent
contre la division d'Angers, commande par Duhoux. Aussi heureux que la
veille, ils repoussent les rpublicains jusqu'au-del d'rign, et
s'emparent de nouveau des ponts de C.

Du ct de Canclaux, on se bat avec la mme activit. Le mme jour, vingt
mille Vendens, placs aux environs de Torfou, fondent sur l'avant-garde de
Klber, compose tout au plus de deux mille hommes. Klber se place au
milieu de ses soldats, et les soutient contre cette foule d'assaillans. Le
terrain sur lequel il se bat est un chemin domin par des hauteurs; malgr
le dsavantage de la position, il ne se retire qu'avec ordre et fermet.
Cependant, une pice d'artillerie ayant t dmonte, un peu de confusion
se rpand dans ses bataillons, et ses braves plient pour la premire fois.
A cette vue, Klber, pour arrter l'ennemi, place un officier avec quelques
soldats auprs d'un pont, et leur dit: _Mes amis, vous vous ferez tuer_.
Ils excutent cet ordre avec un admirable hrosme. Sur ces entrefaites, le
corps de bataille arrive, et rtablit le combat; les Vendens sont enfin
repousss bien loin, et punis de leur avantage passager.

Tous ces vnemens s'taient passs le 19; l'ordre de se reporter en avant,
qui avait si mal russi aux deux divisions de Saumur et d'Angers, n'tait
pas encore parvenu,  cause des distances, aux colonnes de Luon et de
Niort. Beysser tait toujours  Montaigu, formant la droite de Canclaux et
se trouvant dcouvert. Canclaux voulant mettre Beysser  l'abri, lui
ordonna de quitter Montaigu et de se rapprocher du corps de bataille. Il
enjoignit  Klber de s'avancer du ct de Beysser pour protger son
mouvement. Beysser, trop ngligent, avait laiss sa colonne mal garde dans
Montaigu. MM. de Lescure et Charette la surprirent, et l'auraient anantie
sans la bravoure de deux bataillons, qui, par leur opinitret, arrtrent
la rapidit de la poursuite et de la retraite. L'artillerie et les bagages
furent perdus, et les dbris de cette colonne coururent  Nantes, o ils
furent reus par la brave rserve laisse pour protger la place. Canclaux
rsolut alors de rtrograder, pour ne pas rester en flche dans le pays,
expos  tous les coups des Vendens. Il se replia en effet sur Nantes avec
ses braves Mayenais, qui ne furent pas entams, grce  leur attitude
imposante, et aux refus de Charette, qui ne voulut pas se runir  MM.
d'Elbe et de Bonchamps, dans la poursuite des rpublicains.

La cause qui empcha le succs de cette nouvelle expdition sur la Vende
est vidente. L'tat-major de Saumur avait t mcontent du plan qui
adjugeait la colonne de Mayence  Canclaux; l'chec du 5 septembre fut pour
lui un prtexte suffisant de se dcourager, et de renoncer  ce plan. Un
contre-ordre fut aussitt donn aux colonnes des Sables, de Luon et de La
Rochelle. Canclaux, qui s'tait avanc avec succs, se trouva ainsi
dcouvert, et l'chec de Torfou rendit sa position encore plus difficile.
Cependant l'arme de Saumur, en apprenant ses progrs, marcha de Saumur et
d'Angers,  Vihiers et Chemill, et si elle ne s'tait pas si tt dbande,
il est probable que la retraite des ailes n'aurait pas empch le succs
dfinitif de l'entreprise. Ainsi, trop de promptitude  renoncer au plan
propos, la mauvaise organisation des nouvelles leves, et la puissance
des Vendens, qui taient plus de cent mille sous les armes, furent les
causes de ces nouveaux revers. Mais il n'y avait ni trahison de la part de
l'tat-major de Saumur, ni vice dans le plan de Canclaux. L'effet de ces
revers tait funeste, car la nouvelle rsistance de la Vende rveillait
toutes les esprances des contre-rvolutionnaires, et aggravait
singulirement les prils de la rpublique. Enfin, si les armes de Brest
et de Mayence n'en taient pas branles, celle de La Rochelle se trouvait
encore une fois dsorganise, et tous les contingens, provenant de la leve
en masse, rentraient dans leurs foyers, en y portant le plus grand
dcouragement.

Les deux partis de l'arme s'empressrent aussitt de s'accuser.
Philippeaux, toujours plus ardent, crivit au comit de salut public une
lettre bouillante d'indignation, o il attribua  une trahison le
contre-ordre donn aux colonnes de l'arme de la Rochelle. Choudieu et
Richard, commissaires  Saumur, crivirent des rponses aussi injurieuses,
et Ronsin courut auprs du ministre et du comit de salut public pour
dnoncer les vices du plan de campagne. Canclaux, dit-il, faisant agir des
masses trop fortes dans la Basse-Vende, avait rejet sur la Haute-Vende
toute la population insurge, et avait amen la dfaite des colonnes de
Saumur et d'Angers. Enfin, rendant calomnies pour calomnies, Ronsin
rpondit au reproche de trahison par celui d'aristocratie, et dnona  la
fois les deux armes de Brest et de Mayence, comme remplies d'hommes
suspects et malintentionns. Ainsi s'envenimait toujours davantage la
querelle du parti jacobin contre le parti qui voulait la discipline et la
guerre rgulire.

L'inconcevable droute de Menin, l'inutile et meurtrire tentative sur
Pirmasens, les dfaites aux Pyrnes-Orientales, la fcheuse issue de la
nouvelle expdition sur la Vende, furent connues  Paris presque en mme
temps, et y causrent la plus funeste impression. Ces nouvelles se
rpandirent successivement du 18 au 25 septembre, et, suivant l'usage, la
crainte excita la violence. On a dj vu que les plus ardens agitateurs se
runissaient aux Cordeliers, o l'on s'imposait encore moins de rserve
qu'aux Jacobins, et qu'ils rgnaient au ministre de la guerre sous le
faible Bouchotte. Vincent tait leur chef  Paris, comme Ronsin dans la
Vende, et ils saisirent cette occasion de renouveler leurs plaintes
accoutumes. Placs au-dessous de la convention, ils auraient voulu carter
son autorit incommode, qu'ils rencontraient aux armes dans la personne
des reprsentans, et  Paris dans le comit de salut public. Les
reprsentans en mission ne leur laissaient pas excuter les mesures
rvolutionnaires avec toute la violence qu'ils dsiraient y mettre; le
comit de salut public, rglant souverainement toutes les oprations
suivant des vues plus leves et plus impartiales, les contrariait sans
cesse, et il tait de tous les obstacles celui qui les gnait le plus;
aussi leur venait-il souvent  l'esprit de faire tablir le nouveau pouvoir
excutif, d'aprs le mode adopt par la constitution.

La mise en vigueur de la constitution, souvent et mchamment demande par
les aristocrates, avait de grands prils. Elle exigeait de nouvelles
lections, remplaait la convention par une autre assemble, ncessairement
inexprimente, inconnue au pays, et renfermant toutes les factions  la
fois. Les rvolutionnaires enthousiastes, sentant ce danger, ne demandaient
pas le renouvellement de la reprsentation nationale, mais rclamaient
l'excution de la constitution en ce qui convenait  leurs vues. Placs
presque tous dans les bureaux, ils voulaient seulement la formation du
ministre constitutionnel, qui devait tre indpendant du pouvoir
lgislatif, et par consquent du comit de salut public. Vincent eut donc
l'audace de faire rdiger une ptition aux Cordeliers, pour demander
l'organisation du ministre constitutionnel, et le rappel des dputs en
mission. L'agitation fut des plus vives. Legendre, ami de Danton, et dj
rang parmi ceux dont l'nergie semblait se ralentir, s'y opposa vainement,
et la ptition fut adopte,  un article prs, celui qui demandait le
rappel des reprsentans en mission. L'utilit de ces reprsentans tait si
vidente, et il y avait dans cette clause quelque chose de si personnel
contre les membres de la convention, qu'on n'osa pas y persister. Cette
ptition provoqua beaucoup de tumulte  Paris, et compromit srieusement
l'autorit naissante du comit de salut public.

Outre ces adversaires violens, ce comit en avait encore d'autres parmi les
nouveaux modrs, qu'on accusait de reproduire le systme des girondins, et
de contrarier l'nergie rvolutionnaire. Fortement prononcs contre les
cordeliers, les jacobins, les dsorganisateurs des armes, ils ne cessaient
de faire leurs plaintes au comit, et lui reprochaient mme de ne pas se
dclarer assez fortement contre les anarchistes.

Le comit avait donc contre lui les deux nouveaux partis qui commenaient 
se former. Suivant l'usage, ces partis profitrent des vnemens malheureux
pour l'accuser, et tous deux, d'accord pour condamner ses oprations, les
critiqurent chacun  sa manire.

La droute du 15  Menin tait dj connue; les derniers revers de la
Vende commenaient  l'tre confusment. On parlait vaguement d'une
dfaite  Coron,  Torfou,  Montaigu. Thuriot, qui avait refus d'tre
membre du comit de salut public, et qu'on accusait d'tre l'un des
nouveaux modrs, s'leva, au commencement de la sance, contre les
intrigans, les dsorganisateurs, qui venaient de faire, au sujet des
subsistances, de nouvelles propositions extrmement violentes. Nos comits
et le conseil excutif, dit-il, sont harcels, cerns par un ramas
d'intrigans qui n'affichent le patriotisme que parce qu'il leur est
productif. Oui, le temps est venu o il faut chasser ces hommes de rapine
et d'incendie, qui croient que la rvolution s'est faite pour eux, tandis
que l'homme probe et pur ne la soutient que pour le bonheur du genre
humain. Les propositions combattues par Thuriot sont repousses. Briez,
l'un des commissaires envoys  Valenciennes, lit alors un mmoire critique
sur les oprations militaires; il soutient qu'on n'a jamais fait qu'une
guerre lente et peu convenable au gnie franais, qu'on s'est toujours
battu en dtail, par petites masses, et que c'est dans ce systme qu'il
faut chercher la cause des revers qu'on a essuys. Ensuite, sans attaquer
ouvertement le comit de salut public, il parat insinuer que ce comit n'a
pas tout fait connatre  la convention, et que, par exemple, il y avait
eu prs de Douay un corps de six mille Autrichiens, qui aurait pu tre
enlev et qui ne l'avait pas t. La convention, aprs avoir entendu Briez,
l'adjoint au comit de salut public. Dans ce moment, arrivent les nouvelles
dtailles de la Vende, contenues dans une lettre de Montaigu. Ces dtails
alarmans excitent un lan gnral. Au lieu de nous intimider, s'crie un
des membres, jurons de sauver la rpublique! A ces mots, l'assemble
entire se lve, et jure encore une fois de sauver la rpublique, quels que
soient les prils qui la menacent. Les membres du comit de salut public,
qui n'taient point encore arrivs, entrent dans ce moment. Barrre, le
rapporteur ordinaire, prend la parole. Tout soupon dit-il, dirig contre
le comit de salut public, serait une victoire remporte par Pitt. Il ne
faut pas donner  nos ennemis le trop grand avantage de dconsidrer
nous-mmes le pouvoir charg de nous sauver. Barrre fait ensuite
connatre les mesures prises par le comit. Depuis plusieurs jours,
continue-t-il, le comit avait lieu de souponner que de graves fautes
avaient t commises  Dunkerque, o l'on aurait pu exterminer jusqu'au
dernier des Anglais, et  Menin, o aucun effort n'avait t fait pour
arrter les tranges effets de la terreur panique. Le comit a destitu
Houchard, ainsi que le gnral divisionnaire Hdouville, qui n'a pas fait
 Menin ce qu'il devait; et on examinera sur-le-champ la conduite de ces
deux gnraux; le comit va ensuite faire purer tous les tats-majors et
toutes les administrations des armes; il a mis les flottes sur un pied qui
leur permettra de se mesurer avec nos ennemis; il vient de lever dix-huit
mille hommes; il vient d'ordonner un nouveau systme d'attaque en masse;
enfin, c'est dans Rome mme qu'il veut attaquer Rome, et cent mille hommes,
dbarquant en Angleterre, iront touffer  Londres le systme de Pitt.
C'est donc  tort que l'on a accus le comit de salut public; il n'a pas
cess de mriter la confiance que la convention lui a jusqu'ici tmoigne.

Robespierre prend alors la parole: Depuis long-temps, dit-il, on s'attache
 diffamer la convention et le comit dpositaire de sa puissance. Briez,
qui aurait d mourir  Valenciennes, en est lchement sorti, pour venir 
Paris servir Pitt et la coalition, en dconsidrant le gouvernement. Ce
n'est pas assez, ajoute-t-il, que la convention nous continue sa confiance.
Il faut qu'elle le proclame solennellement, et qu'elle rapporte sa dcision
 l'gard de Briez, qu'elle vient de nous adjoindre. Des applaudissemens
accueillent cette demande; on dcide que Briez ne sera pas joint au comit
de salut public, et on dclare par acclamation que ce comit conserve
toute la confiance de la convention nationale.

Les modrs taient dans la convention, et ils venaient d'tre repousss,
mais les adversaires les plus redoutables du comit, c'est--dire les
rvolutionnaires ardens, se trouvaient aux Jacobins et aux Cordeliers.
C'tait surtout de ces derniers qu'il fallait se dfendre. Robespierre se
rendit aux Jacobins, et usa de son ascendant sur eux: il dveloppa la
conduite du comit, il le justifia des doubles attaques des modrs et des
exagrs, et fit sentir le danger des ptitions tendant  demander la
formation du ministre constitutionnel. Il faut, dit-il, qu'un
gouvernement quelconque succde  celui que nous avons dtruit; le systme
d'organiser en ce moment le ministre constitutionnel n'est autre chose que
celui de chasser la convention elle-mme, et de dcomposer le pouvoir en
prsence des armes ennemies. Pitt peut seul tre l'auteur de cette ide.
Ses agens l'ont propage, ils ont sduit les patriotes de bonne foi; et le
peuple crdule et souffrant, toujours enclin  se plaindre du gouvernement,
qui ne peut remdier  tous ses maux, est devenu l'cho fidle de leurs
calomnies et de leurs propositions. Vous, jacobins, s'crie Robespierre,
trop sincres pour tre gagns, trop clairs pour tre sduits, vous
dfendrez la Montagne qu'on attaque; vous soutiendrez le comit de salut
public qu'on veut calomnier pour vous perdre, et c'est ainsi qu'avec vous
il triomphera de toutes les menes des ennemis du peuple.

Robespierre fut applaudi, et tout le comit dans sa personne. Les
cordeliers furent ramens  l'ordre, leur ptition oublie; et l'attaque de
Vincent, repousse victorieusement, n'eut aucune consquence.

Cependant il devenait urgent de prendre un parti  l'gard de la nouvelle
constitution. Cder la place  de nouveaux rvolutionnaires, quivoques,
inconnus, probablement diviss parce qu'ils seraient issus de toutes les
factions vivant au-dessous de la convention, tait dangereux. Il fallait
donc dclarer  tous les partis qu'on allait s'emparer du pouvoir, et
qu'avant d'abandonner la rpublique  elle mme, et  l'action des lois
qu'on lui avait donnes, on la gouvernerait rvolutionnairement, jusqu' ce
qu'elle ft sauve. De nombreuses ptitions avaient dj engag la
convention  rester  son poste. Le 10 octobre, Saint-Just, portant la
parole au nom du comit de salut public, proposa de nouvelles mesures de
gouvernement. Il fit le tableau le plus triste de la France; il chargea ce
tableau des sombres couleurs de son imagination mlancolique; et, avec le
secours de son grand talent, et de faits d'ailleurs trs vrais, il
produisit une espce de terreur dans les esprits. Il prsenta donc et fit
adopter un dcret qui renfermait les dispositions suivantes. Par le premier
article, le gouvernement de la France tait dclar _rvolutionnaire_
jusqu' la paix; ce qui signifiait que la constitution tait momentanment
suspendue, et qu'une dictature extraordinaire tait institue jusqu'
l'expiration de tous les dangers. Cette dictature tait confre  la
convention et au comit de salut public. Le conseil excutif, disait le
dcret, les ministres, les gnraux, les corps constitus, sont placs sous
la surveillance du comit de salut public, qui en rendra compte tous les
huit jours  la convention. Nous avons dj expliqu comment la
surveillance se changeait en autorit suprme, parce que les ministres, les
gnraux, les fonctionnaires, obligs de soumettre leurs oprations au
comit, avaient fini par ne plus oser agir de leur propre mouvement, et par
attendre tous les ordres du comit lui-mme. On disait ensuite: Les lois
rvolutionnaires doivent tre excutes rapidement. L'inertie du
gouvernement tant la cause des revers, les dlais pour l'excution de ces
lois seront fixs. La violation des dlais sera punie comme un attentat 
la libert. Des mesures sur les subsistances taient ajoutes  ces
mesures de gouvernement, car le pain est le droit du peuple, avait dit
Saint-Just. Le tableau gnral des subsistances, dfinitivement achev,
devait tre envoy  toutes les autorits. Le ncessaire des dpartemens
devait tre approximativement valu, et garanti; quant au superflu de
chacun d'eux, il tait soumis aux rquisitions, soit pour les armes, soit
pour les provinces qui n'avaient pas le ncessaire. Ces rquisitions
taient rgles par une commission des subsistances. Paris devait tre
comme une place de guerre approvisionne pour un an,  l'poque du 1er mars
suivant. Enfin, on dcrtait qu'il serait institu un tribunal, pour
vrifier la conduite et la fortune de tous ceux qui avaient mani les
deniers publics.

Par cette grande et importante dclaration, le gouvernement, compos du
comit de salut public, du comit de sret gnrale, du tribunal
extraordinaire, se trouvait complt et maintenu pendant la dure du
danger. C'tait dclarer la rvolution en tat de sige, et lui appliquer
les lois extraordinaires de cet tat, pendant tout le temps qu'il durerait.
On ajouta  ce gouvernement extraordinaire diverses institutions rclames
depuis long-temps, et devenues invitables. On demandait une arme
rvolutionnaire, c'est--dire une force charge spcialement de faire
excuter les ordres du gouvernement dans l'intrieur. Elle tait dcrte
depuis long-temps; elle fut enfin organise par un nouveau dcret[1]. On la
composa de six mille hommes et de douze cents canonniers. Elle devait se
dplacer, et se rendre de Paris dans les villes o sa prsence serait
ncessaire, et y demeurer en garnison aux dpens des habitans les plus
riches. Les cordeliers en voulaient une par dpartement; mais on s'y opposa
en disant que ce serait revenir au fdralisme que de donner  chaque
dpartement une force individuelle. Les mmes cordeliers demandaient en
outre qu'on ft suivre les dtachemens de l'arme rvolutionnaire d'une
guillotine porte sur des roues. Toutes les ides surgissent dans l'esprit
du peuple quand il se donne carrire. La convention repoussa toutes ces
demandes, et s'en tint  son dcret. Bouchotte, charg de composer cette
arme, la recruta dans tout ce que Paris renfermait de gens sans aveu, et
prts  se faire les satellites du pouvoir dominant. Il remplit
l'tat-major de jacobins, mais surtout de cordeliers; il arracha Ronsin 
la Vende et  Rossignol, pour le mettre  la tte de cette arme
rvolutionnaire. Il soumit la liste de cet tat-major aux jacobins, et fit
subir  chaque officier l'preuve du scrutin. Aucun d'eux, en effet, ne fut
confirm par le ministre sans avoir t approuv par la socit.

A l'institution de l'arme rvolutionnaire, on ajouta enfin la loi des
suspects, si souvent demande, et rsolue en principe le mme jour que la
leve en masse. Le tribunal extraordinaire, quoique organis de manire 
frapper sur de simples probabilits, ne rassurait pas assez l'imagination
rvolutionnaire. On souhaitait pouvoir enfermer ceux qu'on ne pourrait pas
envoyer  la mort, et on demandait des dispositions qui permissent de
s'assurer de leurs personnes. Le dcret qui mettait les aristocrates hors
la loi tait trop vague, et exigeait un jugement. On voulait que sur la
simple dnonciation des comits rvolutionnaires, un individu dclar
suspect pt tre sur-le-champ jet en prison. On dcrta, en effet,
l'arrestation provisoire, jusqu' la paix, de tous les individus
suspects[2]. taient considrs comme tels: 1 ceux qui, soit par leur
conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou leurs crits,
s'taient montrs partisans de la tyrannie du fdralisme, et ennemis de la
libert; 2 ceux qui ne pourraient pas justifier de la manire prescrite
par la loi du 20 mars dernier, de leurs moyens d'exister, et de l'acquit
de leurs devoirs civiques; 3 ceux  qui il avait t refus des
certificats de civisme; 4 les fonctionnaires publics suspendus ou
destitus de leurs fonctions par la convention nationale et par ses
commissaires; 5 les ci-devant nobles, les maris, femmes, pres, mres,
fils ou filles, frres ou soeurs, et agens d'migrs, qui n'avaient pas
constamment manifest leur attachement  la rvolution; 6 ceux qui avaient
migr dans l'intervalle du 1er juillet 1789  la publication de la loi du
8 avril 1792, quoiqu'ils fussent rentrs en France dans les dlais
dtermins.

Les dtenus devaient tre enferms dans les maisons nationales, et gards 
leurs frais. On leur accordait la facult de transporter dans ces maisons
les meubles dont ils auraient besoin. Les comits chargs de prononcer
l'arrestation ne le pouvaient qu' la majorit, et  la charge d'envoyer au
comit de sret gnrale la liste des suspects et les motifs de chaque
arrestation. Leurs fonctions tant ds cet instant fort difficiles et
presque continues, devinrent pour les membres une espce de profession
qu'il fallut solder. Ils reurent ds lors un traitement  titre
d'indemnit.

A ces dispositions, sur l'instante demande de la commune de Paris, il en
fut ajout une dernire qui rendait cette loi des suspects encore plus
redoutable: ce fut la rvocation du dcret qui dfendait les visites
domiciliaires pendant la nuit. Ds cet instant, chaque citoyen poursuivi
fut menac  toute heure, et n'eut plus aucun moment de repos. En
s'enfermant pendant le jour dans des cages ingnieuses et trs troites que
le besoin avait fait imaginer, les suspects avaient du moins la facult de
respirer pendant la nuit; maintenant ils ne le pouvaient plus, et les
arrestations, multiplies jour et nuit, remplirent bientt toutes les
prisons de la France.

Les assembles de section se tenaient chaque jour; mais les gens du peuple
n'avaient pas le temps de s'y rendre, et en leur absence les motions
rvolutionnaires n'taient plus soutenues. On dcida, sur la proposition
expresse des jacobins et de la commune, que ces assembles n'auraient plus
lieu que deux fois par semaine, et que chaque citoyen qui viendrait y
assister recevrait quarante sous par sance. C'tait le moyen le plus
assur d'avoir le peuple, en ne le runissant pas trop souvent, et en
payant sa prsence. Les rvolutionnaires ardens furent irrits de ce qu'on
mettait des bornes  leur zle, en limitant  deux par semaine les sances
des sections. Ils firent donc une ptition fort vive pour se plaindre de ce
qu'on portait atteinte aux droits du souverain, en l'empchant de se runir
toutes les fois qu'il lui plaisait. C'est le jeune Varlet qui fut l'auteur
de cette nouvelle ptition; mais on la repoussa, et on n'en tint pas plus
de compte que de beaucoup d'autres demandes inspires par la fermentation
rvolutionnaire.

Ainsi, la machine tait complte sous les deux rapports les plus importans
dans un tat menac, la guerre et la police. Dans la convention, un comit
dirigeait les oprations militaires, choisissait les gnraux et les agens
de toute espce, et pouvait, par le dcret de la rquisition permanente,
disposer  la fois des hommes et des choses. Il faisait tout cela, ou par
lui-mme, ou par les reprsentans envoys en mission. Sous ce comit, le
comit dit de sret gnrale avait la direction de la haute police, et se
servait pour sa surveillance des comits rvolutionnaires institus dans
chaque commune. Les individus lgrement souponns d'hostilit, ou mme
d'indiffrence, taient enferms; d'autres, plus gravement compromis,
taient frapps par le tribunal extraordinaire, mais heureusement encore en
petit nombre, car ce tribunal n'avait prononc jusqu'alors que peu de
condamnations. Une arme spciale, vritable colonne mobile ou gendarmerie
de ce rgime, faisait excuter les ordres du gouvernement, et enfin le
peuple, pay pour se rendre dans les sections, tait toujours prt  le
soutenir. Ainsi, guerre et police, tout aboutissait au comit de salut
public. Matre absolu, ayant le moyen de requrir toutes les richesses,
pouvant envoyer les citoyens ou sur les champs de bataille, ou 
l'chafaud, ou dans les cachots, il tait investi, pour la dfense de la
rvolution, d'une dictature souveraine et terrible. A la vrit, il lui
fallait, tous les huit jours, rendre compte  la convention de ses travaux,
mais ce compte tait toujours approuv, car l'opinion critique ne
s'exerait qu'aux Jacobins, dont il tait matre depuis que Robespierre en
faisait partie. Il n'y avait en opposition  cette puissance que les
modrs, rests en de, et les nouveaux exagrs, ports au-del, mais peu
 craindre les uns et les autres.

On a vu que dj Robespierre et Carnot avaient t attachs au comit de
salut public, en remplacement de Gasparin et de Thuriot, tous deux malades.
Robespierre y avait apport sa puissante influence, et Carnot sa science
militaire. La convention voulut adjoindre  Robespierre Danton, son
collgue et son rival en renomme; mais celui-ci, fatigu de travaux, peu
propre  des dtails d'administration, dgot d'ailleurs par les calomnies
des partis, ne voulait plus tre d'aucun comit. Il avait dj bien assez
fait pour la rvolution; il avait soutenu les courages dans tous les jours
de danger; il avait fourni la premire ide du tribunal rvolutionnaire,
de l'arme rvolutionnaire, de la rquisition permanente, de l'impt sur
les riches, et des quarante sous allous par sance aux membres des
sections; il tait l'auteur enfin de toutes les mesures qui, devenues
cruelles par l'excution, donnaient nanmoins  la rvolution cette nergie
qui la sauva. A cette poque, Danton commenait  n'tre plus aussi
ncessaire, car depuis la premire invasion des Prussiens on s'tait fait
du danger une espce d'habitude. Les vengeances qui se prparaient contre
les girondins lui rpugnaient; il venait d'pouser une jeune femme dont il
tait pris, et qu'il avait dote avec l'or de la Belgique, au dire de ses
ennemis, et suivant ses amis, avec le remboursement de sa charge d'avocat
au conseil; il tait atteint, comme Mirabeau, comme Marat, d'une maladie
inflammatoire; enfin il avait besoin de repos, et il demanda un cong pour
aller  Arcis-sur-Aube, sa patrie, jouir de la nature, qu'il aimait
passionnment. On lui avait conseill cette retraite momentane comme un
moyen de mettre fin aux calomnies. La victoire de la rvolution pouvait
dsormais s'achever sans lui; deux mois de guerre et d'nergie suffisaient,
et il se proposait de revenir, aprs la victoire, faire entendre sa voix
puissante en faveur des vaincus et d'un ordre de choses meilleur. Vaine
illusion de la paresse et du dcouragement! Abandonner pour deux mois,
pour un seul, une rvolution si rapide, c'tait devenir pour elle tranger
et impuissant.

Danton refusa donc d'entrer au comit de salut public, et obtint un cong;
Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, furent joints au comit, et y
apportrent, l'un son caractre froid et implacable, et l'autre sa fougue
et son influence sur les turbulens cordeliers. Le comit de sret gnrale
fut rform. De dix-huit membres on le rduisit  neuf, reconnus les plus
svres.

Tandis que le gouvernement s'organisait ainsi de la manire la plus forte,
un redoublement d'nergie se manifestait dans toutes les rsolutions. Les
grandes mesures prises au mois d'aot n'avaient pas encore produit leurs
rsultats. La Vende, quoique attaque suivant un plan rgulier, avait
rsist; l'chec de Menin avait presque fait perdre les avantages de la
victoire d'Hondschoote; il fallait de nouveaux efforts. L'enthousiasme
rvolutionnaire inspira cette ide, que la volont avait,  la guerre comme
partout, une influence dcisive, et, pour la premire fois, il fut enjoint
 une arme de vaincre dans un temps donn.

On voyait tous les dangers de la rpublique dans la Vende. Dtruisez la
Vende, avait dit Barrre, Valenciennes et Cond ne seront plus au pouvoir
de l'Autrichien. Dtruisez la Vende, l'Anglais ne s'occupera plus de
Dunkerque. Dtruisez la Vende, le Rhin sera dlivr des Prussiens.
Dtruisez la Vende, l'Espagne se verra harcele, conquise par les
mridionaux, joints aux soldats victorieux de Mortagne et de Cholet.
Dtruisez la Vende, et une partie de cette arme de l'intrieur va
renforcer cette courageuse arme du Nord, si souvent trahie, si souvent
dsorganise. Dtruisez la Vende, Lyon ne rsistera plus, Toulon
s'insurgera contre les Espagnols et les Anglais, et l'esprit de Marseille
se relvera  la hauteur de la rvolution rpublicaine. Enfin, chaque coup
que vous porterez  la Vende retentira dans les villes rebelles, dans les
dpartemens fdralistes, sur les frontires envahies!... La Vende et
encore la Vende!... C'est l qu'il faut frapper, d'ici au 20 octobre,
avant l'hiver, avant l'impraticabilit des routes, avant que les brigands
trouvent l'impunit dans le climat et dans la saison.

Le comit, d'un coup d'oeil vaste et rapide, a vu dans ce peu de paroles
tous les vices de la Vende:

Trop de reprsentans;

Trop de division morale;

Trop de divisions militaires;

Trop d'indiscipline dans les succs;

Trop de faux rapports dans le rcit des vnemens;

Trop d'avidit, trop d'amour de l'argent dans une partie des chefs et des
administrateurs.

A la suite de cet expos, la convention rduisit le nombre des reprsentans
en mission, runit les deux armes de Brest et de La Rochelle en une seule,
dite arme de l'Ouest, et en donna le commandement, non  Rossignol, non 
Canclaux, mais  Lchelle, gnral de brigade dans la division de Luon.
Enfin, elle dtermina le jour auquel la guerre de la Vende devrait tre
finie, et ce jour tait le 20 octobre. Voici la proclamation qui
accompagnait le dcret[3]:

LA CONVENTION NATIONALE A L'ARME DE L'OUEST

Soldats de la libert, il faut que les brigands de la Vende soient
extermins avant la fin du mois d'octobre! Le salut de la patrie l'exige;
l'impatience du peuple franais le commande; son courage doit l'accomplir.
La reconnaissance nationale attend  cette poque tous ceux dont la valeur
et le patriotisme auront affermi sans retour la libert et la rpublique.

Des mesures non moins promptes et non moins nergiques furent prises 
l'gard de l'arme du Nord, pour rparer l'chec de Menin, et dcider de
nouveaux succs. Houchard destitu fut arrt. Le gnral Jourdan, qui
avait command le centre  Hondschoote, fut nomm gnral en chef de
l'arme du Nord et de celle des Ardennes. Il eut ordre de runir  Guise
des masses considrables pour faire une irruption sur l'ennemi. Il n'y
avait qu'un cri contre les attaques de dtail. Sans juger le plan ni les
oprations de Houchard autour de Dunkerque, on disait qu'il ne s'tait pas
battu en masse, et on voulait exclusivement ce genre de combat, mieux
appropri, disait-on,  l'imptuosit du caractre franais. Carnot tait
parti pour se rendre  Guise auprs de Jourdan, et mettre  excution un
nouveau systme de guerre tout rvolutionnaire. On venait d'adjoindre trois
nouveaux commissaires  Dubois-Cranc, pour faire des leves en masse, et
les prcipiter sur Lyon. On lui enjoignait de renoncer au systme des
attaques mthodiques, et de donner l'assaut  la ville rebelle. Ainsi
partout on redoublait d'efforts pour terminer victorieusement la campagne.

Mais les rigueurs accompagnaient toujours l'nergie; le procs de Custine,
trop diffr au gr des jacobins, tait enfin commenc, et conduit avec
toute la violence et la barbarie des nouvelles formes judiciaires. Aucun
gnral en chef n'avait encore paru sur l'chafaud; on tait impatient de
frapper une tte leve, et de faire flchir les chefs des armes devant
l'autorit populaire; on voulait surtout que quelqu'un des gnraux expit
la dfection de Dumouriez, et l'on choisit Custine, que ses opinions et ses
sentimens faisaient considrer comme un autre Dumouriez. On avait saisi,
pour arrter Custine, le moment o, charg du commandement de l'arme du
Nord, il tait venu momentanment  Paris concerter ses oprations avec le
ministre. On le jeta d'abord en prison, et bientt on demanda et on obtint
le dcret de sa translation au tribunal rvolutionnaire.

Qu'on se rappelle la campagne de Custine sur le Rhin. Charg d'une division
de l'arme, il avait trouv Spire et Worms mal surveills, parce que les
coaliss, presss de marcher sur la Champagne, avaient tout nglig sur
leurs ailes et sur leurs derrires. Des patriotes allemands, accourus de
tous cts, lui offraient leurs villes; il s'avana, prit Spire, Worms,
qu'on lui livra, ngligea Manheim, qui tait sur sa route, par mnagement
pour la neutralit de l'lecteur palatin, et par crainte aussi de ne pas y
entrer aisment. Il arriva enfin  Mayence, s'en empara, rjouit la France
de ses conqutes inattendues, et se fit confrer un commandement qui le
rendait indpendant de Biron. Dans ce mme moment, Dumouriez venait de
repousser les Prussiens, et de les rejeter sur le Rhin. Kellermann tait
vers Trves. Custine devait alors descendre le Rhin jusqu' Coblentz, se
runir  Kellermann, et se rendre ainsi matre de la rive du fleuve. Toutes
les raisons se runissaient en faveur de ce plan. Les habitans de Coblentz
appelaient Custine, ceux de Saint-Goard, de Rhinfelds, l'appelaient aussi;
on ne sait jusqu'o il aurait pu aller en s'abandonnant au cours du Rhin.
Peut-tre aurait-il pu descendre jusqu'en Hollande. Mais, de l'intrieur de
l'Allemagne, d'autres patriotes le demandaient aussi; on s'tait figur, en
le voyant avancer si hardiment, qu'il avait cent mille hommes. Percer sur
le territoire ennemi et au-del du Rhin, plut davantage  l'imagination et
 la vanit de Custine. Il courut  Francfort lever des contributions, et
exercer des vexations impolitiques. L, les sollicitations l'entourrent de
nouveau. Des fous le pressaient d'aller jusques  Cassel, au milieu de la
Hesse lectorale, prendre le trsor de l'lecteur. Les avis plus sages du
gouvernement franais l'engageaient  revenir sur le Rhin, et  marcher
vers Coblentz. Mais il n'coutait rien, et rvait une rvolution en
Allemagne.

Cependant Custine sentait le danger de sa position: voyant bien que, si
l'lecteur rompait la neutralit, ses derrires seraient menacs par
Manheim, il aurait voulu prendre cette place qu'on lui offrait, mais il ne
l'osait pas. Sur le point d'tre attaqu  Francfort, o il ne pouvait
tenir, il ne voulait pas abandonner cette ville, et rentrer sur la ligne du
Rhin, pour ne point abandonner ses prtendues conqutes, et ne pas
s'engager dans les oprations des autres chefs en descendant vers Coblentz.
Dans cette situation, il fut surpris par les Prussiens, perdit Francfort,
fut rejet sur Mayence, resta incertain s'il garderait cette place ou non,
y jeta quelque artillerie prise  Strasbourg, n'y donna que trs tard
l'ordre de l'approvisionner, fut encore une fois surpris au milieu de ces
incertitudes par les Prussiens, s'loigna de Mayence, et saisi de terreur,
se croyant poursuivi par cent cinquante mille hommes, se retira dans la
Haute-Alsace, presque sous le canon de Strasbourg. Plac sur le Haut-Rhin
avec une arme assez considrable, il aurait pu marcher sur Mayence, et
mettre les assigeans entre deux feux, mais il ne l'osa jamais; enfin,
honteux de son inaction, il livra une attaque malheureuse le 15 mai, fut
battu, et se rendit  regret  l'arme du Nord, o il acheva de se perdre
par des propos modrs et par un conseil trs sage, celui de laisser
l'arme se rorganiser dans le camp de Csar, au lieu de la faire battre
inutilement pour secourir Valenciennes. Telle fut la carrire de Custine.
Il y avait l beaucoup de fautes, mais pas une trahison. On commena son
procs, et on appela, pour dposer, des reprsentans envoys en mission,
des agens du pouvoir excutif, ennemis opinitres des gnraux, des
officiers mcontens, des membres des clubs de Strasbourg, de Mayence et de
Cambrai, enfin le terrible Vincent, tyran des bureaux de la guerre sous
Bouchotte. C'tait une cohue d'accusateurs accumulant des reproches
injustes et contradictoires, des reproches tout  fait trangers  une
vritable critique militaire, mais fonds sur des malheurs accidentels,
dont le gnral n'tait pas coupable, et qu'on ne pouvait pas lui imputer.
Custine rpondait avec une certaine vhmence militaire  toutes ces
accusations, mais il tait accabl. Des jacobins de Strasbourg lui disaient
qu'il n'avait pas voulu prendre les gorges de Porentruy, lorsque Lukner lui
en donnait l'ordre; et il prouvait inutilement que c'tait impossible. Un
Allemand lui reprochait de n'avoir pas pris Manheim, qu'il lui offrait.
Custine s'excusait en allguant la neutralit de l'lecteur et les
difficults du projet. Les habitans de Coblentz, de Rhinfelds, de
Darmstadt, de Hanau, de toutes les villes qui avaient voulu se livrer 
lui, et qu'il n'avait pas consenti  occuper, l'accusaient  la fois. Quant
au refus de marcher sur Coblentz, il se dfendait mal, et calomniait
Kellermann, qui, disait-il, avait refus de le seconder; quant au refus de
prendre les autres places, il disait avec raison que toutes les
imaginations allemandes l'appelaient, et qu'il lui aurait fallu, pour les
satisfaire, occuper cent lieues de pays. Par une contradiction singulire,
tandis qu'on le blmait de n'avoir pas pris telle ville, ou fait contribuer
telle autre, on lui faisait un crime d'avoir pris Francfort, d'y avoir
pill les habitans, de n'y avoir pas fait les dispositions ncessaires pour
rsister aux Prussiens, et d'y avoir expos la garnison franaise  tre
massacre. Le brave Merlin de Thionville, l'un de ceux qui dposaient
contre lui, le justifiait sur ce point avec autant de loyaut que de
raison. Et-il laiss vingt mille hommes  Francfort, il n'aurait pas pu y
tenir, disait Merlin; il aurait d se retirer  Mayence, et son seul tort
tait de ne l'avoir pas fait assez tt. Mais  Mayence, ajoutaient une
foule d'autres tmoins, il n'avait fait aucun des prparatifs ncessaires;
il n'avait amass ni vivres, ni munitions; il n'y avait amoncel que
l'artillerie dont il avait dpouill Strasbourg, pour la livrer aux
Prussiens, avec vingt mille hommes de garnison et deux dputs. Custine
prouvait qu'il avait donn les ordres pour les approvisionnemens; que
l'artillerie tait  peine suffisante, et qu'elle n'avait pas t
inutilement accumule pour tre livre. Merlin appuyait toutes les
assertions de Custine; mais ce qu'il ne lui pardonnait pas, c'tait sa
retraite si pusillanime, et son inaction sur le Haut-Rhin, pendant que la
garnison de Mayence faisait des prodiges. Custine ici restait sans rponse.
On lui reprochait ensuite d'avoir brl les magasins de Spire, en se
retirant; reproche absurde, car la retraite, une fois oblige, il valait
mieux brler les magasins que de les laisser  l'ennemi. On l'accusait
d'avoir fait fusiller des volontaires  Spire pour cause de pillage:  quoi
il rpondait que la convention avait approuv sa conduite. On l'accusait
encore d'avoir particulirement pargn les Prussiens, d'avoir
volontairement expos son arme  tre battue le 15 mai, de s'tre
tardivement rendu dans son commandement du Nord, d'avoir tent de dgarnir
Lille de son artillerie pour la porter au camp de Csar, d'avoir empch
qu'on secourt Valenciennes, de n'avoir pas oppos d'obstacle au
dbarquement des Anglais; accusations toutes plus absurdes les unes que les
autres.--Enfin, lui disait-on, vous avez plaint Louis XVI, vous avez t
triste le 31 mai, vous avez voulu faire pendre le docteur Hoffmann,
prsident des jacobins  Mayence, vous avez empch la distribution du
journal du Pre Duchesne et du journal de la Montagne dans votre arme,
vous avez dit que Marat et Robespierre taient des perturbateurs, vous
vous tes entour d'officiers aristocrates, vous n'avez jamais eu  votre
table de bons rpublicains. Ces reproches taient mortels, et c'taient
les vritables griefs pour lesquels on le poursuivait.

Le procs trana en longueur; toutes les imputations taient si vagues, que
le tribunal hsitait. La fille de Custine, et beaucoup de personnes qui
s'intressaient  lui, avaient fait quelques dmarches; car,  cette
poque, bien que la crainte ft dj grande, on osait tmoigner encore
quelque intrt aux victimes. Aussitt on dnona aux Jacobins le tribunal
rvolutionnaire lui-mme. Il m'est douloureux, dit Hbert aux Jacobins,
d'avoir  dnoncer une autorit qui tait l'espoir des patriotes, qui
d'abord avait mrit leur confiance, et qui bientt en va devenir le flau.
Le tribunal rvolutionnaire est sur le point d'innocenter un sclrat, en
faveur duquel, il est vrai, les plus jolies femmes de Paris sollicitent
toute la terre. La fille de Custine, aussi habile comdienne dans cette
ville, que l'tait son pre  la tte des armes, voit tout le monde et
promet tout pour obtenir sa grce. Robespierre, de son ct, dnona
l'esprit de chicane et le got des formalits qui s'tait empar du
tribunal, et soutint que, seulement pour avoir voulu dgarnir Lille,
Custine mritait la mort. Vincent, l'un des tmoins, avait vid les
cartons du ministre, et avait apport les lettres et les ordres qu'on
reprochait  Custine, et qui, certes, ne constituaient pas des crimes.
Fouquier-Tinville en conclut un parallle de Custine avec Dumouriez, qui
perdit le malheureux gnral. Dumouriez, dit-il, s'tait rapidement avanc
en Belgique, pour l'abandonner ensuite non moins rapidement, et livrer 
l'ennemi, soldats, magasins, et reprsentans. De mme Custine s'tait
rapidement avanc en Allemagne, avait abandonn nos soldats  Francfort, 
Mayence, et avait voulu livrer avec cette dernire ville, vingt mille
hommes, deux reprsentans, et toute notre artillerie qu'il avait mchamment
extraite de Strasbourg. Comme Dumouriez, il mdisait de la convention et
des jacobins, et faisait fusiller les braves volontaires, sous prtexte de
maintenir la discipline. A ce parallle, le tribunal n'hsita plus. Custine
justifia pendant deux heures ses oprations militaires. Tronon-Ducoudray
dfendit sa conduite administrative et civile, mais inutilement. Le
tribunal dclara le gnral coupable,  la grande joie des jacobins et des
cordeliers, qui remplissaient la salle, et qui donnrent des signes bruyans
de leur satisfaction. Cependant Custine n'avait pas t condamn 
l'unanimit. Sur les trois questions, il y avait eu successivement contre
lui dix, neuf, huit voix, sur onze. Le prsident lui ayant demand s'il
n'avait rien  ajouter, il regarda autour de lui, et ne trouvant pas ses
dfenseurs, il rpondit: Je n'ai plus de dfenseurs, je meurs calme et
innocent.

Il fut excut le lendemain matin. Ce guerrier, connu par une grande
bravoure, fut surpris  la vue de l'chafaud. Cependant il s'agenouilla au
pied de l'chelle, fit une courte prire, se rassura, et reut la mort avec
courage. Ainsi finit cet infortun gnral, qui ne manquait ni d'esprit ni
de caractre, mais qui runissait l'inconsquence  la prsomption, et qui
commit trois fautes capitales; la premire, de sortir de sa vritable ligne
d'opration, en se portant  Francfort; la seconde, de ne pas vouloir y
rentrer, lorsqu'on l'y engageait; et la troisime, de rester dans la plus
timide inaction pendant le sige de Mayence. Cependant aucune de ces fautes
ne mritait la mort; mais il subit le supplice qu'on n'avait pas pu
infliger  Dumouriez, et qu'il n'avait pas mrit comme celui-ci par de
grands et coupables projets. Sa mort fut un terrible exemple pour tous les
gnraux, et le signal pour eux d'une obissance absolue aux ordres du
gouvernement rvolutionnaire.

Aprs cet acte de rigueur, les excutions ne devaient plus s'arrter; on
renouvela l'ordre de hter le procs de Marie-Antoinette. L'acte
d'accusation des girondins, tant demand et jamais rdig, fut prsent 
la convention. Saint-Just en tait l'auteur. Des ptitions des jacobins
vinrent obliger la convention  l'adopter. Il fut dirig non-seulement
contre les vingt-deux et les membres de la commission des douze, mais en
outre contre soixante-treize membres du ct droit, qui gardaient un
silence absolu depuis la victoire de la Montagne, et qui avaient rdig une
protestation trs connue contre les vnemens du 31 mai et du 2 juin.
Quelques montagnards forcens voulaient l'accusation, c'est--dire la mort,
contre les vingt-deux, les douze et les soixante-treize; mais Robespierre
s'y opposa, et proposa un moyen terme, ce fut d'envoyer au tribunal
rvolutionnaire les vingt-deux et les douze, et de mettre les
soixante-treize en arrestation. On fit ce qu'il voulut; les portes de la
salle leur furent aussitt interdites, les soixante-treize arrts, et
injonction faite  Fouquier-Tinville de s'emparer des malheureux girondins.
Ainsi la convention toujours plus docile se laissa arracher l'ordre
d'envoyer  la mort une partie de ses membres. A la vrit, elle ne pouvait
plus diffrer, car les jacobins avaient fait cinq ptitions plus
imprieuses les unes que les autres, pour obtenir ces derniers dcrets
d'accusation.

FOOTNOTES:

[Footnote 1: Du 3 septembre.]

[Footnote 2: Ce dcret clbre fut rendu le 17 septembre. Il est connu sous
le nom de _loi des suspects_.]

[Footnote 3: Dcret du 1er octobre.]




CHAPITRE XIV.


CONTINUATION DU SIGE DE LYON. PRISE DE CETTE VILLE. DCRET TERRIBLE CONTRE
LES LYONNAIS RVOLTS.--PROGRS DE L'ART DE LA GUERRE; INFLUENCE DE
CARNOT.--VICTOIRE DE WATIGNIES. DBLOCUS DE MAUBEUGE.--REPRISE DES
OPRATIONS EN VENDE.--VICTOIRE DE COLLET. FUITE ET DISPERSION DES VENDENS
AU DELA DE LA LOIRE.--MORT DE LA PLUPART DE LEURS PRINCIPAUX CHEFS.--CHECS
SUR LE RHIN. PERTE DES LIGNES DE WISSEMBOURG.


Chaque revers rveillait l'nergie rvolutionnaire, et cette nergie
ramenait les succs. Il en avait toujours t ainsi pendant cette campagne
mmorable. Depuis la dfaite de Nerwinde jusqu'au mois d'aot, une srie
continuelle de dsastres avait enfin provoqu des efforts dsesprs.
L'anantissement du fdralisme, la dfense de Nantes, la victoire
d'Hondschoote, le dblocus de Dunkerque, avaient t le rsultat de ces
efforts. De nouveaux revers  Menin,  Pirmasens, aux Pyrnes,  Torfou et
Coron dans la Vende, venaient d'exciter un nouveau redoublement d'nergie
qui devait amener des succs dcisifs sur tous les thtres de la guerre.

Le sige de Lyon tait de toutes les oprations, celle dont on attendait la
fin avec le plus d'impatience. Nous avons laiss Dubois-Cranc camp devant
cette ville, avec cinq mille hommes de troupes rgles, et sept  huit
mille rquisitionnaires. Il tait menac d'avoir bientt sur ses derrires
les Sardes que la faible arme des grandes-Alpes ne pouvait plus arrter.
Comme nous avons dj dit, il s'tait plac au Nord, entre la Sane et le
Rhne, en prsence des redoutes de la Croix-Rousse, et non sur les hauteurs
de Sainte-Foy et de Fourvires, situes  l'ouest, et par lesquelles on
aurait d diriger la vritable attaque. Le motif de cette prfrence tait
fond sur plus d'une raison. Il importait avant tout de rester en
communication avec la frontire des Alpes, o se trouvait le gros de
l'arme rpublicaine, et d'o les Pimontais pouvaient venir au secours des
Lyonnais. On avait encore l'avantage, dans cette position, d'occuper le
cours suprieur des deux fleuves, et d'intercepter les vivres qui
descendaient la Sane et le Rhne. Il est vrai que l'ouest restait ainsi
ouvert aux Lyonnais, et qu'ils pouvaient faire des excursions continuelles
vers Saint-tienne et Montbrison: mais tous les jours on annonait
l'arrive des contingens du Puy-de-Dme, et une fois ces nouvelles
rquisitions runies, Dubois-Cranc pouvait achever le blocus du ct de
l'ouest, et choisir alors le vritable point d'attaque. En attendant, il
se contentait de serrer l'ennemi de prs, de canonner la Croix-Rousse au
nord, et de commencer ses lignes  l'est, devant le pont de la Guillotire.
Le transport des munitions tait difficile et lent; il fallait les faire
venir de Grenoble, du fort Barraux, de Brianon, d'Embrun, et leur faire
parcourir ainsi jusqu' soixante lieues de montagnes. Ces charrois
extraordinaires ne pouvaient avoir lieu que par voie de rquisition force
et en mettant en mouvement cinq mille chevaux; car on avait  transporter
devant Lyon quatorze mille bombes, trente-quatre mille boulets, trois cents
milliers de poudre, huit cent mille cartouches, et cent trente bouches 
feu.

Ds les premiers jours du sige, on annonait la marche des Pimontais qui
dbouchaient du petit Saint-Bernard et du Mont-Cnis. Kellermann partit
aussitt sur les pressantes instances du dpartement de l'Isre, et laissa
le gnral Dumuy pour le remplacer  Lyon. Du reste, Dumuy ne le remplaait
qu'en apparence, car Dubois-Cranc, reprsentant et ingnieur habile,
dirigeait lui seul toutes les oprations du sige. Pour hter la leve des
rquisitions du Puy-de-Dme, Dubois-Cranc dtacha le gnral Nicolas avec
un petit corps de cavalerie; mais celui-ci fut enlev dans le Forez, et
livr aux Lyonnais. Dubois-Cranc y envoya alors mille hommes de bonnes
troupes, avec le reprsentant Javoques. La mission de celui-ci fut plus
heureuse; Il contint les aristocrates de Montbrison et de Saint-tienne, et
fit lever environ sept  huit mille paysans, qu'il amena devant Lyon.
Dubois-Cranc les plaa au pont d'Oullins, situ au nord-ouest de Lyon, et
de manire  gner les communications de la place avec le Forez. Il fit
approcher le dput Reverchon, qui,  Mcon, avait runi quelques mille
rquisitionnaires, et le plaa sur le haut de la Sane tout  fait au nord.
De cette manire, le blocus commenait  tre un peu plus rigoureux; mais
les oprations taient lentes, et les attaques de vive force impossibles.
Les fortifications de la Croix-Rousse, entre Rhne et Sane, devant
lesquelles se trouvait le corps principal, ne pouvaient tre emportes par
un assaut. Du ct de l'est et de la rive gauche du Rhne, le pont Morand
tait dfendu par une redoute en fer  cheval, trs habilement construite.
A l'ouest, les hauteurs dcisives de Sainte-Foy et Fourvires ne pouvaient
tre enleves que par une arme vigoureuse, et pour le moment il ne fallait
songer qu' intercepter les vivres,  serrer la ville, et  l'incendier.
Depuis le commencement d'aot jusqu'au milieu de septembre, Dubois-Cranc
n'avait pu faire autre chose, et  Paris on se plaignait de ses lenteurs
sans vouloir en apprcier les motifs. Cependant il avait caus de grands
dommages  cette malheureuse cit. L'incendie avait dvor la magnifique
place de Bellecour, l'arsenal, le quartier Saint-Clair, le port du Temple,
et avait endommag surtout le bel difice de l'hpital, qui s'lve si
majestueusement sur la rive du Rhne. Les Lyonnais n'en rsistaient pas
moins avec la plus grande opinitret. On avait rpandu parmi eux la
nouvelle que cinquante mille Pimontais allaient dboucher sur leur ville;
l'migration les comblait de promesses, sans venir cependant se jeter au
milieu d'eux, et ces braves commerans, sincrement rpublicains, taient,
par leur fausse position, rduits  dsirer le secours funeste et honteux
de l'migration et de l'tranger. Leurs sentimens clatrent plus d'une
fois d'une manire non quivoque. Prcy ayant voulu arborer le drapeau
blanc, en avait bientt senti l'impossibilit. Un papier obsidional ayant
t cr pour les besoins du sige, et des fleurs de lis se trouvant sur le
filigrane de ce papier, il fallut le dtruire et en fabriquer un autre.
Ainsi les Lyonnais taient rpublicains; mais la crainte des vengeances de
la convention, et les fausses promesses de Marseille, de Bordeaux, de Caen,
et surtout de l'migration, les avaient entrans dans un abme de fautes
et de malheurs.

Tandis qu'ils se nourrissaient de l'espoir de voir arriver cinquante mille
Sardes, la convention avait ordonn aux reprsentans Couthon, Maignet et
Chteauneuf-Randon, de se rendre en Auvergne et dans les dpartemens
environnans, pour y dterminer une leve eu masse, et Kellermann courait
dans les valles des Alpes au devant des Pimontais.

Une belle occasion s'offrait encore ici aux Pimontais d'effectuer une
tentative hardie et grande, qui n'aurait pu manquer d'tre heureuse:
c'tait de runir leurs principales forces sur le petit Saint-Bernard, et
de dboucher sur Lyon avec cinquante mille hommes. On sait que les trois
valles de Sallenche, de la Tarentaise et de la Maurienne, adjacentes l'une
 l'autre, tournent sur elles-mmes comme une espce de spirale, et que,
partant du petit Saint-Bernard, elles s'ouvrent sur Genve, Chambry, Lyon
et Grenoble. De petits corps franais taient parpills dans ces valles.
Descendre rapidement par l'une d'elles, et venir se placer  leur
ouverture, tait un moyen assur, d'aprs tous les principes de l'art, de
faire tomber les dtachemens engags dans les montagnes, et de leur faire
mettre bas les armes. On devait peu craindre l'attachement des Savoyards
pour les Franais; car les assignats et les rquisitions ne leur avaient
encore fait connatre de la libert que ses dpenses et ses rigueurs. Le
duc de Montferrat, charg de l'expdition, ne prit avec lui que vingt 
vingt-cinq mille hommes, jeta un corps  sa droite, dans la valle de
Sallenche, descendit avec son corps principal dans la Tarentaise, et laissa
le gnral Gordon parcourir la Maurienne avec l'aile gauche. Son mouvement,
commenc le 14 aot, dura jusqu'en septembre, tant il y mit de lenteur. Les
Franais, quoique trs infrieurs eu nombre, opposrent une rsistance
nergique, et firent durer la retraite pendant dix-huit jours. Arriv 
Moustier, le duc de Montferrat chercha  se lier avec Gordon, sur la chane
du Grand-Loup, qui spare les deux valles de la Tarentaise et de la
Maurienne, et ne songea nullement  marcher rapidement sur Conflans, point
de runion des valles. Cette lenteur et ses vingt-cinq mille hommes
prouvent assez s'il avait envie d'aller  Lyon.

Pendant ce temps, Kellermann, accouru de Grenoble, avait fait lever les
gardes nationales de l'Isre et des dpartemens environnans. Il avait
ranim les Savoyards qui commenaient  craindre les vengeances du
gouvernement pimontais, et il tait parvenu  runir  peu prs douze
mille hommes. Alors il fit renforcer le corps de la valle de Sallenche, et
se porta vers Conflans,  l'issue des deux valles de la Tarentaise et de
la Maurienne. C'tait vers le 10 septembre. Dans ce moment, l'ordre de
marcher en avant arrivait au duc de Montferrat. Mais Kellermann prvint les
Pimontais, osa les attaquer dans la position d'Espierre qu'ils avaient
prise sur la chane du Grand-Loup, afin de communiquer entre les deux
valles. Ne pouvant aborder cette position de front, il la fit tourner par
un corps dtach. Ce corps, form de soldats  moiti nus, fit pourtant des
efforts hroques, et,  force de bras, leva les canons sur des hauteurs
presque inaccessibles. Tout  coup l'artillerie franaise tonna inopinment
sur la tte des Pimontais, qui en furent pouvants; Gordon se retira
aussitt dans la valle de Maurienne sur Saint-Michel; le duc de Montferrat
se reporta au milieu de la valle de la Tarentaise. Kellermann, ayant fait
inquiter celui-ci sur ses flancs, l'obligea bientt  remonter jusqu'
Saint-Maurice et  Saint-Germain, et enfin il le rejeta, le 4 octobre,
au-del des Alpes. Ainsi la campagne courte et heureuse qu'auraient pu
faire les Pimontais en dbouchant avec une masse double, et en descendant
par une seule valle sur Chambry et Lyon, manqua ici par les mmes raisons
qui avaient fait manquer toutes les tentatives des coaliss, et qui avaient
sauv la France.

Pendant que les Sardes taient repousss au-del des Alpes, les trois
dputs envoys dans le Puy-de-Dme pour y dterminer une leve en masse,
soulevaient les campagnes en prchant une espce de croisade, et en
persuadant que Lyon, loin de dfendre la cause rpublicaine, tait le
rendez-vous des factions de l'migration et de l'tranger. Le paralytique
Couthon, plein d'une activit que ses infirmits ne pouvaient ralentir,
excita un mouvement gnral; il fit partir d'abord Maignet et Chteauneuf
avec une premire colonne de douze mille hommes, et resta en arrire pour
en amener encore une de vingt-cinq mille, et pour faire les rquisitions de
vivres ncessaires. Dubois-Cranc plaa les nouvelles leves du ct de
l'ouest vers Sainte-Foy, et complta ainsi le blocus. Il reut en mme
temps un dtachement de la garnison de Valenciennes, qui, d'aprs les
traits, ne pouvait, comme celle de Mayence, servir que dans l'intrieur;
il plaa des dtachemens de troupes rgles en avant des troupes de
rquisitions, de manire  former de bonnes ttes de colonnes. Son arme
pouvait se composer alors de vingt-cinq mille rquisitionnaires, et de huit
ou dix mille soldats aguerris.

Le 24,  minuit, il fit enlever la redoute du pont d'Oullins, qui
conduisait au pied des hauteurs de Sainte-Foy. Le lendemain, le gnral
Doppet, Savoyard, qui s'tait distingu sous Carteaux dans la guerre contre
les Marseillais, arriva pour remplacer Kellermann. Celui-ci venait d'tre
destitu  cause de la tideur de son zle, et on ne lui avait laiss
quelques jours de commandement que pour lui donner le temps d'achever son
expdition contre les Pimontais. Le gnral Doppet se concerta de suite
avec Dubois-Cranc pour l'assaut des hauteurs de Sainte-Foy. Tous les
prparatifs furent faits pour la nuit du 28 au 29 septembre. Des attaques
simultanes furent diriges au nord vers la Croix-Rousse,  l'est en face
du pont Morand, au midi par le pont de la Mulatire, qui est plac
au-dessous de la ville; au confluent de la Sane et du Rhne. L'attaque
srieuse dut avoir lieu par le pont d'Oullins sur Sainte-Foy. Elle ne
commena que le 29,  cinq heures du matin, une heure ou deux aprs les
trois autres. Doppet, enflammant ses soldats, se prcipite avec eux sur une
premire redoute et les entrane sur la seconde avec la plus grande
vivacit. Le grand et le petit Sainte-Foy sont emports. Pendant ce temps,
la colonne charge d'attaquer le pont de la Mulatire parvient  s'en
emparer, et pntre dans l'isthme  la pointe duquel se runissent les deux
fleuves. Elle allait s'introduire dans Lyon, lorsque Prcy, accourant avec
sa cavalerie, parvient  la repousser, et  sauver la place. De son ct,
le chef d'artillerie Vaubois, qui avait dirig sur le pont Morand une
attaque des plus vives, pntra dans la redoute en fer  cheval, mais il
fut oblig de l'abandonner.

De toutes ces attaques, une seule avait compltement russi, mais c'tait
la principale, celle de Sainte-Foy. Il restait maintenant  passer des
hauteurs de Sainte-Foy  celles de Fourvires, bien plus rgulirement
retranches, et bien plus difficiles  emporter. L'avis de Dubois-Cranc,
qui agissait systmatiquement, et en savant militaire, tait de ne pas
s'exposer aux chances d'un nouvel assaut, et voici ses raisons: il savait
que les Lyonnais, rduits  manger de la farine de pois, n'avaient de
vivres que pour quelques jours encore, et qu'ils allaient tre obligs de
se rendre. Il les avait trouvs trs braves  la dfense de la Mulatire et
du pont Morand; il craignait qu'une attaque sur les hauteurs de Fourvires
ne russt pas, et qu'un chec ne dsorganist l'arme, et n'obliget 
lever le sige. Ce qu'on peut faire, disait-il, de plus heureux pour des
assigs braves et dsesprs, c'est de leur fournir l'occasion de se
sauver par un combat. Laissons-les prir par l'effet de quelques jours de
famine.

Couthon arrivait dans ce moment, 2 octobre, avec une nouvelle leve de
vingt-cinq mille paysans de l'Auvergne. J'arrive, crivait-il, avec mes
rochers de l'Auvergne, et je vais les prcipiter dans le faubourg de
Vaise. Il trouva Dubois-Cranc au milieu d'une arme dont il tait le chef
absolu, o il avait tabli les rgles de la subordination militaire, et o
il portait plus souvent son habit d'officier suprieur que celui de
reprsentant du peuple. Couthon fut irrit de voir un reprsentant
remplacer l'galit par la hirarchie militaire, et ne voulut pas surtout
entendre parler de guerre rgulire. Je n'entends rien, dit-il,  la
tactique; j'arrive avec le peuple; sa sainte colre emportera tout. Il faut
inonder Lyon de nos masses, et l'emporter de vive force. D'ailleurs j'ai
promis cong  mes paysans pour lundi, et il faut qu'ils aillent faire
leurs vendanges. On tait alors au mardi. Dubois-Cranc, homme de mtier,
habitu aux troupes rgles, tmoigna quelque mpris pour ces paysans
confusment amasss et mal arms; il proposa de choisir parmi eux les plus
jeunes, de les incorporer dans les bataillons dj organiss, et de
renvoyer les autres. Couthon ne voulut couter aucun de ces conseils de
prudence, et fit dcider sur-le-champ qu'on attaquerait Lyon de vive force
sur tous les points, avec les soixante mille hommes dont on disposait; car
telle tait maintenant la force de l'arme avec cette nouvelle leve. Il
crivit en mme temps au comit de salut public pour faire rvoquer
Dubois-Cranc. L'attaque fut rsolue dans le conseil de guerre pour le 8
octobre.

La rvocation de Dubois-Cranc et de son collgue Gauthier arriva dans
l'intervalle. Les Lyonnais avaient une grande horreur de Dubois-Cranc,
que depuis deux mois ils voyaient acharn contre leur ville, et ils
disaient qu'ils ne voulaient pas se rendre  lui. Le 7, Couthon leur fit
une dernire sommation, et leur crivit que c'tait lui, Couthon, et les
reprsentans Maignet et Laporte que la convention chargeait de la poursuite
du sige. Le feu fut suspendu jusqu' quatre heures du soir, et recommena
alors avec une extrme violence. On allait se prparer  l'assaut, quand
une dputation vint ngocier au nom des Lyonnais. Il parat que le but de
cette ngociation tait de donner  Prcy et  deux mille des habitans les
plus compromis le temps de se sauver en colonne serre. Ils profitrent en
effet de cet intervalle, et sortirent par le faubourg de Vaise pour se
retirer vers la Suisse.

Les pourparlers taient  peine commencs, qu'une colonne rpublicaine
pntra jusqu'au faubourg Saint-Just. Il n'tait plus temps de faire des
conditions, et d'ailleurs la convention n'en voulait pas. Le 9, l'arme
entra, ayant les reprsentans en tte. Les habitans s'taient cachs, mais
tous les montagnards perscuts sortirent en foule au devant de l'arme
victorieuse, et lui composrent une espce de triomphe populaire. Le
gnral Doppet fit observer la plus exacte discipline  ses troupes, et
laissa aux reprsentans le soin d'exercer eux-mmes sur cette ville
infortune les vengeances rvolutionnaires.

Pendant ce temps, Prcy, avec ses deux mille fugitifs, marchait vers la
Suisse. Mais Dubois-Cranc, prvoyant que ce serait l son unique
ressource, avait depuis long-temps fait garder tous les passages. Les
malheureux Lyonnais furent poursuivis, disperss et tus par les paysans.
Il n'y en eut que quatre-vingts qui, avec Prcy, parvinrent  atteindre le
territoire helvtique.

A peine entr, Couthon rintgra l'ancienne municipalit montagnarde, et
lui donna mission de chercher et de dsigner les rebelles. Il chargea une
commission populaire de les juger militairement. Il crivit ensuite  Paris
qu'il y avait  Lyon trois classes d'habitans: 1 les riches coupable; 2
les riches gostes, 3 les ouvriers ignorans, dtachs de toute espce de
cause, et incapables de bien comme de mal. Il fallait guillotiner les
premiers et dtruire leurs maisons, faire contribuer les seconds de toute
leur fortune, dpayser enfin les derniers, et les remplacer par une colonie
rpublicaine.

La prise de Lyon produisit  Paris la plus grande joie, et ddommagea des
mauvaises nouvelles de la fin de septembre. Cependant, malgr le succs, on
se plaignit des lenteurs de Dubois-Cranc, on lui imputa la fuite des
Lyonnais par le faubourg de Vaise, fuite qui d'ailleurs n'en avait sauv
que quatre-vingts. Couthon surtout l'accusa de s'tre fait gnral absolu
dans son arme, de s'tre plus souvent montr avec son costume d'officier
suprieur qu'avec celui de reprsentant, d'avoir affich la morgue d'un
tacticien, d'avoir enfin voulu faire prvaloir le systme des siges
rguliers sur celui des attaques en masse. Aussitt une enqute fut faite
par les jacobins contre Dubois-Cranc, dont l'activit et la vigueur
avaient cependant rendu tant de services  Grenoble, dans le Midi et devant
Lyon. En mme temps, le comit de salut public prpara des dcrets
terribles, afin de rendre plus formidable et plus obie l'autorit de la
convention. Voici le dcret qui fut prsent par Barrre et rendu
sur-le-champ:

Art. 1er. Il sera nomm par la convention nationale, sur la prsentation
du comit de salut public, une commission de cinq reprsentans du peuple,
qui se transporteront  Lyon sans dlai, pour faire saisir et juger
militairement tous les contre-rvolutionnaires qui ont pris les armes dans
cette ville.

2. Tous les Lyonnais seront dsarms; les armes seront donnes  ceux qui
seront reconnus n'avoir point tremp dans la rvolte, et aux dfenseurs de
la patrie.

3. La ville de Lyon sera dtruite.

4. Il n'y sera conserv que la maison du pauvre, les manufactures, les
ateliers des arts, les hpitaux, les monuments publics et ceux de
l'instruction.

5. Cette ville cessera de s'appeler Lyon. Elle s'appellera
_Commune-Affranchie_.

6. Sur les dbris de Lyon sera lev un monument o seront lus ces mots:
_Lyon fit la guerre  la libert, Lyon n'est plus[4]!_

La nouvelle de la prise de Lyon fut aussitt annonce aux deux armes du
Nord et de la Vende, o devaient se porter les coups dcisifs, et une
proclamation les invita  imiter l'arme de Lyon. On disait  l'arme du
Nord: L'tendard de la libert flotte sur les murs de Lyon, et les
purifie. Voil le prsage de la victoire; la victoire appartient au
courage. Elle est  vous; frappez, exterminez les satellites des
tyrans!.... La patrie vous regarde, la convention seconde votre gnreux
dvouement; encore quelques jours, les tyrans ne seront plus, et la
rpublique vous devra son bonheur et sa gloire! On disait aux soldats de
la Vende: Et vous aussi, braves soldats, vous remporterez une victoire;
il y a assez long-temps que la Vende fatigue la rpublique; marchez,
frappez, finissez! Tous nos ennemis doivent succomber  la fois: chaque
arme va vaincre. Seriez-vous les derniers  moissonner des palmes, 
mriter la gloire d'avoir extermin les rebelles et sauv la patrie?

Le comit, comme on voit, n'oubliait rien pour tirer le plus grand parti de
la prise de Lyon. Cet vnement, en effet, tait de la plus haute
importance. Il dlivrait l'est de la France des derniers restes de
l'insurrection, et tait toute esprance aux migrs intrigant en Suisse,
et aux Pimontais qui ne pouvaient compter  l'avenir sur aucune diversion.
Il comprimait le Jura, assurait les derrires de l'arme du Rhin,
permettait de porter devant Toulon et les Pyrnes des secours en hommes et
en matriel devenus indispensables; il intimidait enfin toutes les villes
qui avaient eu du penchant  s'insurger, et assurait leur soumission
dfinitive.

C'est au nord que le comit voulait dployer le plus d'nergie, et qu'il
faisait aux gnraux et aux soldats un devoir d'en montrer davantage.
Tandis que Custine venait de porter sa tte sur l'chafaud, Houchard, pour
n'avoir pas fait  Dunkerque tout ce qu'il aurait pu, tait envoy au
tribunal rvolutionnaire. Les derniers reproches adresss au comit, en
septembre dernier, l'avaient oblig de renouveler tous les tats-majors. Il
venait de les recomposer entirement, et d'lever aux plus hauts grades de
simples officiers. Houchard, colonel au commencement de la campagne, et,
avant qu'elle ft finie, devenu gnral en chef, et maintenant accus
devant le tribunal rvolutionnaire; Hoche, simple officier au sige de
Dunkerque, et promu aujourd'hui au commandement de l'arme de la Moselle;
Jourdan, chef de bataillon, puis commandant au centre le jour
d'Hondschoote, et enfin nomm gnral en chef de l'arme du Nord, taient
de frappans exemples des vicissitudes de la fortune dans ces armes
rpublicaines. Ces promotions subites empchaient que soldats, officiers,
et gnraux, eussent le temps de se connatre et de s'accorder de la
confiance; mais elles donnaient une ide terrible de cette volont qui
frappait ainsi sur toutes les existences, non pas seulement dans le cas
d'une trahison prouve, mais seulement pour un soupon, pour une
insuffisance de zle, pour une demi-victoire; et il en rsultait un
dvouement absolu de la part des armes, et des esprances sans bornes chez
les gnies assez hardis pour braver les dangereuses chances du gnralat.

C'est  cette poque qu'il faut rapporter les premiers progrs de l'art de
la guerre. Sans doute, les principes de cet art avaient t connus et
pratiqus de tous les temps par les capitaines qui joignaient l'audace
d'esprit  l'audace de caractre. Tout rcemment encore, Frdric venait de
donner l'exemple des plus belles combinaisons stratgiques. Mais ds que
l'homme de gnie disparat pour faire place aux hommes ordinaires, l'art de
la guerre retombe dans la circonspection et la routine. On combat
ternellement pour la dfense ou l'attaque d'une ligne, on devient habile 
calculer les avantages d'un terrain,  y adapter chaque espce d'arme;
mais, avec tous ces moyens, on dispute pendant des annes entires une
province qu'un capitaine hardi pourrait gagner en une manoeuvre; et cette
prudence de la mdiocrit sacrifie plus de sang que la tmrit du gnie,
car elle consomme les hommes sans rsultats. Ainsi avaient fait les savans
tacticiens de la coalition. A chaque bataillon ils en opposaient un autre;
ils gardaient toutes les routes menaces par l'ennemi; et tandis qu'avec
une marche hardie ils auraient pu dtruire la rvolution, ils n'osaient
faire un pas, de peur de se dcouvrir. L'art de la guerre tait 
rgnrer. Former une masse compacte, la remplir de confiance et d'audace,
la porter promptement au-del d'un fleuve, d'une chane de montagnes, et
venir frapper un ennemi qui ne s'y attend pas, en divisant ses forces, en
l'isolant de ses ressources, en lui prenant sa capitale, tait un art
difficile et grand qui exigeait du gnie, et qui ne pouvait se dvelopper
qu'au milieu de la fermentation rvolutionnaire.

La rvolution, en mettant en mouvement tous les esprits, prpara l'poque
des grandes combinaisons militaires. D'abord elle suscita pour sa cause des
masses d'hommes normes, et bien autrement considrables que toutes celles
qui furent jamais souleves pour la cause des rois. Ensuite elle excita une
impatience de succs extraordinaires, dgota des combats lents et
mthodiques, et suggra l'ide des irruptions soudaines et nombreuses sur
un mme point. De tous cts on disait: il faut nous battre en masse.
C'tait le cri des soldats sur toutes les frontires, et des jacobins dans
les clubs. Couthon, arrivant  Lyon, avait rpondu  tous les raisonnemens
de Dubois-Cranc, en disant qu'il fallait livrer l'assaut en masse. Enfin
Barrre avait fait un rapport habile et profond, o il montrait que la
cause de nos revers tait dans les combats de dtail. Ainsi, en formant des
masses, en les remplissant d'audace, en les affranchissant de toute
routine, en leur imprimant l'esprit et le courage des innovations, la
rvolution prpara la renaissance de la grande guerre. Ce changement ne
pouvait pas s'oprer sans dsordre. Des paysans, des ouvriers, transports
sur les champs de bataille, n'y apportaient le premier jour que
l'ignorance, l'indiscipline et les terreurs paniques, effets naturels
d'une mauvaise organisation. Les reprsentans, qui venaient souffler les
passions rvolutionnaires dans les camps, exigeaient souvent l'impossible,
et commettaient des iniquits  l'gard de braves gnraux. Dumouriez,
Custine, Houchard, Brunet, Canclaux, Jourdan, prirent ou se retirrent
devant ce torrent; mais en un mois, ces ouvriers, d'abord jacobins
dclamateurs, devenaient des soldats dociles et braves; ces reprsentans
communiquaient une audace et une volont extraordinaires aux armes; et, 
force d'exigences et de changemens, ils finissaient par trouver les gnies
hardis qui convenaient aux circonstances.

Enfin un homme vint rgulariser ce grand mouvement: ce fut Carnot.
Autrefois officier du gnie, et depuis membre de la convention et du comit
de salut public; partageant en quelque sorte son inviolabilit, il put
impunment introduire de l'ordre dans des oprations trop dcousues, et
surtout leur imprimer un ensemble qu'avant lui aucun ministre n'et t
assez obi pour leur imposer. L'une des principales causes de nos revers
prcdens, c'tait la confusion qui accompagne une grande fermentation. Le
comit tabli et devenu irrsistible, et Carnot tant revtu de toute la
puissance de ce comit, on obit  la pense de l'homme sage qui, calculant
sur l'ensemble, prescrivait des mouvemens parfaitement coordonns entre
eux, et tendant  un mme but. Des gnraux ne pouvaient plus, comme
Dumouriez ou Custine avaient fait autrefois, agir chacun de leur ct, en
attirant toute la guerre et tous les moyens  eux. Des reprsentans ne
pouvaient plus ordonner ni contrarier des manoeuvres, ni modifier les
ordres suprieurs. Il fallait obir  la volont suprme du comit, et se
conformer au plan uniforme qu'il avait prescrit. Plac ainsi au centre,
planant sur toutes les frontires, l'esprit de Carnot, en s'levant, dut
s'agrandir; il conut des plans tendus, dans lesquels la prudence se
conciliait avec la hardiesse. L'instruction envoye  Houchard en est la
preuve. Sans doute, ses plans avaient quelquefois l'inconvnient des plans
forms dans des bureaux: quand ses ordres arrivaient, ils n'taient ni
toujours convenables aux lieux, ni excutables dans le moment, mais ils
rachetaient par l'ensemble l'inconvnient des dtails, et nous assurrent,
l'anne suivante, des triomphes universels.

Carnot tait accouru sur la frontire du Nord auprs de Jourdan. La
rsolution tait prise d'attaquer hardiment l'ennemi, quoiqu'il part
formidable. Carnot demanda un plan au gnral pour juger ses vues et les
concilier avec celles du comit, c'est--dire avec les siennes. Les
coaliss, revenus de Dunkerque vers le milieu de la ligne, s'taient
runis entre l'Escaut et la Meuse, et formaient l une masse redoutable qui
pouvait porter des coups dcisifs. Nous avons dj fait connatre le
thtre de la guerre. Plusieurs lignes partagent l'espace compris entre la
Meuse et la mer; c'est la Lys, la Scarpe, l'Escaut et la Sambre. Les
allis, en prenant Cond et Valenciennes, s'taient assur deux points
importans sur l'Escaut. Le Quesnoy, dont ils venaient de s'emparer, leur
donnait un appui entre l'Escaut et la Sambre; mais ils n'en avaient aucun
sur la Sambre mme. Ils songrent  Maubeuge, qui, par sa position sur la
Sambre, les aurait rendus  peu prs matres de l'espace compris entre
cette rivire et la Meuse. A l'ouverture de la campagne prochaine,
Valenciennes et Maubeuge leur auraient fourni ainsi une base excellente
d'oprations, et leur campagne de 1793 n'et pas t entirement inutile.
Leur dernier projet consista donc  occuper Maubeuge.

Du ct des Franais, chez lesquels l'esprit de combinaison commenait  se
dvelopper, on imagina d'agir par Lille et Maubeuge, sur les deux ailes de
l'ennemi, et, en le dbordant ainsi sur ses deux flancs, on espra de faire
tomber son centre. On s'exposait, il est vrai, de cette manire,  essuyer
tout son effort sur l'une ou sur l'autre des deux ailes, et on lui
laissait tout l'avantage de sa masse; mais il y avait certainement moins de
routine dans cette conception que dans les prcdentes. Cependant le plus
pressant tait de secourir Maubeuge. Jourdan, laissant  peu prs cinquante
mille hommes dans les camps de Gavrelle, de Lille et de Cassel, pour former
son aile gauche, runissait  Guise le plus de monde possible. Il avait
compos une masse d'environ quarante-cinq mille hommes, dj organiss, et
faisait enrgimenter en toute hte les nouvelles leves provenant de la
rquisition permanente. Cependant ces leves taient dans un tel dsordre,
qu'il fallut laisser des dtachemens de troupes de ligne pour les garder.
Jourdan fixa donc  Guise le rendez-vous de toutes les recrues, et s'avana
sur cinq colonnes au secours de Maubeuge.

Dj l'ennemi avait investi cette place. Comme celles de Valenciennes et de
Lille, elle tait soutenue par un camp retranch, plac sur la rive droite
de la Sambre, du ct mme par lequel s'avanaient les Franais. Deux
divisions, celles des gnraux Desjardins et Mayer, gardaient le cours de
la Sambre, l'une au-dessus, l'autre au-dessous de Maubeuge. L'ennemi, au
lieu de s'avancer en deux masses serres, et de refouler Desjardins sur
Maubeuge, et de rejeter Mayer en arrire sur Charleroy, o il et t
perdu, passa la Sambre en petites masses, et laissa les deux divisions
Desjardins et Mayer se rallier dans le camp retranch de Maubeuge. C'tait
fort bien d'avoir spar Desjardins de Jourdan, et de l'avoir empch ainsi
de grossir l'arme active des Franais; mais en laissant Mayer se runir 
Desjardins, on avait permis  ces deux gnraux de former sous Maubeuge un
corps de vingt mille hommes, qui pouvait sortir du rle de simple garnison,
surtout  l'approche de la grande arme de Jourdan. Cependant la difficult
de nourrir ce nombreux rassemblement tait un inconvnient des plus graves
pour Maubeuge, et pouvait, jusqu' un certain point, excuser les gnraux
ennemis d'avoir permis la jonction.

Le prince de Cobourg plaa les Hollandais, au nombre de douze mille, sur la
rive gauche de la Sambre, et s'attacha  faire incendier les magasins de
Maubeuge, pour augmenter la disette. Il porta le gnral Colloredo sur la
rive droite, et le chargea d'investir le camp retranch. En avant de
Colloredo, Clerfayt avec trois divisions forma le corps d'observation, et
dut s'opposer  la marche de Jourdan. Les coaliss comptaient  peu prs
soixante-cinq mille hommes.

Avec de l'audace et du gnie, le prince de Cobourg aurait laiss quinze ou
vingt mille hommes au plus pour contenir Maubeuge; il aurait march
ensuite avec quarante-cinq ou cinquante mille sur le gnral Jourdan, et
l'aurait battu infailliblement; car, avec l'avantage de l'offensive, et 
nombre gal, ses troupes devaient l'emporter sur les ntres encore mal
organises. Au lieu d'adopter ce plan, le prince de Cobourg laissa environ
trente-cinq mille hommes autour de la place, et resta en observation avec
environ trente mille, dans les positions de Dourlers et Watignies.

Dans cet tat de choses, il n'tait pas impossible au gnral Jourdan de
percer sur un point la ligne occupe par le corps d'observation, de marcher
sur Colloredo qui faisait l'investissement du camp retranch, de le mettre
entre deux feux, et, aprs l'avoir accabl, de s'adjoindre l'arme entire
de Maubeuge, de former avec elle une masse de soixante mille hommes, et de
battre tous les coaliss placs sur la rive droite de la Sambre. Pour cela,
il fallait diriger une seule attaque sur Watignies, point le plus faible;
mais, en se portant exclusivement de ce ct, on laissait ouverte la route
d'Avesnes qui aboutissait  Guise, o tait notre base et le lieu de la
runion de tous les dpts. Le gnral franais prfra un plan plus
prudent, mais moins fcond, et fit attaquer le corps d'observation sur
quatre points, de manire  garder toujours la route d'Avesnes et de Guise.
A sa gauche, il dtacha la division Fromentin sur Saint-Waast, avec ordre
de marcher entre la Sambre et la droite de l'ennemi. Le gnral Balland,
avec plusieurs batteries, dut se placer au centre, en face de Dourlers,
pour contenir Clerfayt par une forte canonnade. Le gnral Duquesnoy
s'avana avec la droite sur Watignies, qui formait la gauche de l'ennemi,
un peu en arrire de la position centrale de Dourlers. Ce point n'tait
occup que par un faible corps. Une quatrime division, celle du gnral
Beauregard, place encore au-del de la droite, dut seconder Duquesnoy dans
son attaque sur Watignies. Ces divers mouvemens taient peu lis, et ne
portaient pas sur les points dcisifs. Ils s'effecturent le 15 octobre au
matin. Le gnral Fromentin s'empara de Saint-Waast; mais n'ayant pas pris
la prcaution de longer les bois pour se tenir  l'abri de la cavalerie, il
fut assailli et rejet dans le ravin de Saint-Rmy. Au centre, o l'on
croyait Fromentin matre de Saint-Waast, et o l'on savait que la droite
avait russi  s'approcher de Watignies, on voulut passer outre, et au lieu
de canonner Dourlers, on songea  s'en emparer. Il parat que ce fut l'avis
de Carnot, qui dcida l'attaque malgr le gnral Jourdan. Notre infanterie
se jeta dans le ravin qui la sparait de Dourlers, gravit le terrain sous
un feu meurtrier, et arriva sur un plateau o elle avait en tte des
batteries formidables, et en flanc une nombreuse cavalerie prte  la
charger. Dans ce mme instant, un nouveau corps, qui venait de contribuer 
mettre Fromentin en droute, menaait encore de la dborder sur sa gauche.
Le gnral Jourdan s'exposa au plus grand danger pour la maintenir; mais
elle plia, se jeta en dsordre dans le ravin, et trs heureusement reprit
ses positions sans avoir t poursuivie. Nous avions perdu prs de mille
hommes  cette tentative, et notre gauche sous Fromentin avait perdu son
artillerie. Le gnral Duquesnoy,  la droite, avait seul russi, en
parvenant  s'approcher de Watignies.

Aprs cette tentative, la position tait mieux connue des Franais. Ils
sentirent que Dourlers tait trop dfendu pour diriger sur ce point
l'attaque principale; que Watignies,  peine gard par le gnral Trcy, et
plac en arrire de Dourlers, tait facile  emporter, et que ce village
une fois occup par le gros de nos forces, la position de Dourlers tombait
ncessairement. Jourdan dtacha donc six  sept mille hommes vers sa
droite, pour renforcer le gnral Duquesnoy; il ordonna au gnral
Beauregard, trop loign avec sa quatrime colonne, de se rabattre d'Eule
sur Obrechies, de manire  oprer un effort concentrique sur Watignies,
conjointement avec le gnral Duquesnoy; mais il persista  continuer sa
dmonstration sur le centre, et  faire marcher Fromentin vers la gauche,
afin d'embrasser toujours le front entier de l'ennemi.

Le lendemain 16, l'attaque commena. Notre infanterie dbouchant par les
trois villages de Dinant, Demichaux et Choisy, aborda Watignies. Les
grenadiers autrichiens, qui liaient Watignies  Dourlers, furent rejets
dans les bois. La cavalerie ennemie fut contenue par l'artillerie lgre
dispose  propos, et Watignies fut emport. Le gnral Beauregard, moins
heureux, fut surpris par une brigade que les Autrichiens avaient dtache
contre lui. Sa troupe, s'exagrant la force de l'ennemi, se dbanda, et
cda une partie du terrain. A Dourlers et Saint-Waast, on s'tait contenu
rciproquement; mais Watignies tait occup, et c'tait l'essentiel.
Jourdan, pour s'en assurer la possession, y renfora encore une fois sa
droite de cinq ou six mille hommes. Cobourg, trop prompt  cder au danger,
se retira, malgr le succs obtenu sur Beauregard, et malgr l'arrive du
duc d'York, qui venait  marches forces de l'autre ct de la Sambre. Il
est probable que la crainte de voir les Franais s'unir aux vingt mille
hommes du camp retranch, l'empcha de persister  occuper la rive droite
de la Sambre. Il est certain que si l'arme de Maubeuge, au bruit du canon
de Watignies, et attaqu le faible corps d'investissement, et tch de
marcher vers Jourdan, les coaliss auraient pu tre accabls. Les soldats
le demandaient  grands cris; mais le gnral Ferrand s'y opposa, et le
gnral Chancel, qu'on crut  tort coupable de ce refus, fut envoy au
tribunal rvolutionnaire. L'heureuse attaque de Watignies dcida la leve
du sige de Maubeuge, comme celle d'Hondschoote avait dcid la leve du
sige de Dunkerque: elle fut appele victoire de Watignies, et produisit
sur les esprits la plus grande impression.

Les coaliss se trouvaient ainsi concentrs entre l'Escaut et la Sambre. Le
comit de salut public voulut aussitt tirer parti de la victoire de
Watignies, du dcouragement qu'elle avait jet chez l'ennemi, de l'nergie
qu'elle avait rendue  notre arme, et rsolut de tenter un dernier effort
qui, avant l'hiver, rejett les coaliss hors du territoire, et les laisst
avec le sentiment dcourageant d'une campagne entirement perdue. L'avis de
Jourdan et de Carnot tait oppos a celui du comit. Ils pensaient que les
pluies, dj trs abondantes, le mauvais tat des chemins, la fatigue des
troupes, taient des raisons suffisantes d'entrer dans les quartiers
d'hiver, et ils conseillaient d'employer la mauvaise saison  discipliner
et organiser l'arme. Cependant le comit insista pour qu'on dlivrt le
territoire, disant que dans cette saison une dfaite ne pourrait pas avoir
de grands rsultats. D'aprs l'ide nouvellement imagine d'agir sur les
ailes, le comit ordonna de marcher par Maubeuge et Charleroi d'un ct,
par Cysaing, Maulde et Tournay de l'autre, et d'envelopper ainsi l'ennemi
sur le territoire qu'il avait envahi. L'arrt fut sign le 22 octobre. Les
ordres furent donns en consquence; l'arme des Ardennes dut se joindre 
Jourdan; les garnisons des places fortes durent en sortir, et tre
remplaces par les nouvelles rquisitions.

La guerre de la Vende venait d'tre reprise avec une nouvelle activit. On
a vu que Canclaux s'tait repli sur Nantes, et que les colonnes de la
Haute-Vende taient rentres  Angers et  Saumur. Avant que les nouveaux
dcrets qui confondaient les deux armes de la Rochelle et de Brest en une
seule, et en confraient le commandement au gnral Lchelle, fussent
connus, Canclaux prpara un nouveau mouvement offensif. La garnison de
Mayence tait dj rduite, par la guerre et les maladies,  neuf ou dix
mille hommes. La division de Brest, battue sous Beysser, tait presque
dsorganise. Canclaux n'en rsolut pas moins une marche trs-hardie au
centre de la Vende, et en mme temps il conjura Rossignol de le seconder
avec son arme. Rossignol runit aussitt un conseil de guerre  Saumur, le
2 octobre, et fit dcider que les colonnes de Saumur, de Thouars et de la
Chtaigneraye, se runiraient le 7  Bressuire, et marcheraient de l 
Chtillon, pour faire concourir leur attaque avec celle de Canclaux. Il
prescrivit en mme temps aux deux colonnes de Luon et des Sables de garder
la dfensive,  cause de leurs derniers revers, et des dangers qui les
menaaient du ct de la Basse-Vende.

Pendant ce temps, Canclaux s'tait avanc le 1er octobre jusqu' Montaigu,
poussant des reconnaissances jusqu' Saint-Fulgent, pour tcher de se lier
par sa droite avec la colonne de Luon, dans le cas o elle parviendrait 
reprendre l'offensive. Enhardi par le succs de sa marche, il ordonna, le
6,  l'avant-garde, toujours commande par Klber, de se porter 
Tiffauges. Quatre mille Mayenais rencontrrent l'arme de d'Elbe et de
Bonchamps  Saint-Simphorien, la mirent en droute aprs un combat
sanglant, et la repoussrent fort loin. Dans la soire mme, arriva le
dcret qui destituait Canclaux, Aubert-Dubayet et Grouchy. Le
mcontentement fut trs-grand dans la colonne de Mayence, et Philippeaux,
Gillet, Merlin et Rewbell, qui voyaient l'arme prive d'un excellent
gnral au moment o elle tait expose au centre de la Vende, en furent
indigns. C'tait sans doute une excellente mesure que de runir le
commandement de l'Ouest sur une seule tte, mais il fallait choisir un
autre individu pour en supporter le fardeau. Lchelle tait ignorant et
lche, dit Klber dans ses mmoires, et ne se montra jamais une seule fois
au feu. Simple officier dans l'arme de La Rochelle, on l'avana
subitement, comme Rossignol,  cause de sa rputation de patriotisme, mais
on ignorait que n'ayant ni l'esprit naturel de Rossignol, ni sa bravoure,
il tait aussi mauvais soldat que mauvais gnral. En attendant son
arrive, Klber eut le commandement. On resta dans les mmes positions
entre Montaigu et Tiffauges.

Lchelle arriva enfin le 8 octobre, et on tint un conseil de guerre en sa
prsence. On venait d'apprendre la marche des colonnes de Saumur, de
Thouars et de la Chtaigneraye, sur Bressuire: il fut convenu alors qu'on
persisterait  marcher sur Cholet, o l'on se joindrait aux trois colonnes
runies  Bressuire, et en mme temps il fut ordonn au reste de la
division de Luon de s'avancer vers le rendez-vous gnral. Lchelle ne
comprit rien aux raisonnemens des gnraux, et approuva tout en disant: _Il
faut marcher majestueusement et en masse_. Klber replia sa carte avec
mpris. Merlin dit qu'on avait choisi le plus ignorant des hommes pour
l'envoyer  l'arme la plus compromise. Ds ce moment, Klber fut charg,
par les reprsentans, de diriger seul les oprations, en se bornant, pour
la forme,  en rendre compte  Lchelle. Celui-ci profita de cet
arrangement pour se tenir  une grande distance du champ de bataille.
loign du danger, il hassait les braves qui se battaient pour lui, mais
du moins il les laissait se battre, quand et comme il leur plaisait.

Dans ce moment, Charette, voyant les dangers qui menaaient les chefs de la
Haute-Vende, se spara d'eux, prtextant de fausses raisons de
mcontentement, et il se rejeta sur la cte, avec le projet de s'emparer de
l'le de Noirmoutiers. Il s'en rendit matre en effet, le 12, par une
surprise et par la trahison du chef qui y commandait. Il tait ainsi assur
de sauver sa division, et d'entrer en communication avec les Anglais; mais
il laissait le parti de la Haute-Vende expos  une destruction presque
invitable. Dans l'intrt de la cause commune, il avait bien mieux 
faire: il pouvait attaquer la colonne de Mayence sur les derrires, et
peut-tre la dtruire. Les chefs de la grande arme lui envoyrent lettres
sur lettres pour l'y engager; mais ils n'en reurent jamais aucune rponse.

Ces malheureux chefs de la Haute-Vende taient presss de tous cts. Les
colonnes rpublicaines qui devaient se runir  Bressuire s'y trouvaient 
l'poque fixe, et elles s'taient achemines le 9 de Bressuire sur
Chtillon. Sur la route, elles rencontrrent l'arme de M. de Lescure, et
la mirent en dsordre. Westermann, rintgr dans son commandement, tait
toujours  l'avant-garde,  la ttes de quelques cents hommes. Il entra le
premier dans Chtillon le 9 au soir. L'arme entire y pntra le lendemain
10. Pendant ce mouvement, Lescure et Larochejacquelein avaient appel 
leur secours la grande arme, qui n'tait pas loin d'eux; car, dj trs
resserrs au centre de ce pays, ils combattaient  peu de distance les uns
des autres. Tous les gnraux runis rsolurent de se porter sur Chtillon.
Ils se mirent en marche le 11. Westermann s'avanait dj de Chtillon sur
Mortagne, avec cinq cents hommes d'avant-garde. D'abord il ne crut pas
avoir affaire  toute une arme, et ne demanda pas de grands secours  son
gnral. Mais envelopp tout  coup, il fut oblig de se replier
rapidement, et rentra dans Chtillon avec sa troupe. Le dsordre se mit
alors dans la ville, et l'arme rpublicaine l'abandonna prcipitamment.
Westermann se runissant au gnral en chef Chalbos, et groupant autour de
lui quelques braves, arrta la fuite, et se reporta mme assez prs de
Chtillon. A l'entre de la nuit, il dit  quelques-uns de ses soldats qui
avaient fui: Vous avez perdu votre honneur aujourd'hui, il faut le
recouvrer. Il prend aussitt cent cavaliers, fait monter cent grenadiers
en croupe, et la nuit, tandis que les Vendens confondus dans Chtillon
sont endormis ou pris de vin, il a l'audace d'y entrer, et de se jeter au
milieu de toute une arme. Le dsordre fut au comble, et le carnage
effroyable. Les Vendens, ne se reconnaissant pas, se battaient entre eux,
et, au milieu d'une horrible confusion, femmes, enfans, vieillards, taient
gorgs. Westermann sortit  la pointe du jour avec les trente ou quarante
soldats qui lui restaient, et alla rejoindre,  une lieue de la ville, le
gros de l'arme. Le 12, un spectacle affreux vint frapper les Vendens, ils
sortirent eux-mmes de Chtillon, inond de sang et dvor des flammes, et
se portrent du ct de Cholet o marchaient les Mayenais. Chalbos, aprs
avoir rtabli l'ordre dans sa division, rentra le surlendemain 14 dans
Chtillon, et se disposa  se porter de nouveau en avant, pour faire sa
jonction avec l'arme de Nantes.

Tous les chefs vendens, d'Elbe, Bonchamps, Lescure, La Rochejaquelein,
taient runis avec leurs forces aux environs de Cholet. Les Mayenais, qui
s'taient mis en marche le 14, s'en approchaient; la colonne de Chtillon
n'en tait plus qu' peu de distance; et la division de Luon, qu'on avait
mande, s'avanait aussi, et devait venir se placer entre les colonnes de
Mayence et de Chtillon. On touchait donc au moment de la jonction
gnrale. Le 15, l'arme de Mayence marchait en deux masses vers Mortagne,
qui venait d'tre vacu. Klber, avec le corps de bataille, formait la
gauche, et Beaupuy, la droite. Au mme moment, la colonne de Luon arrivait
vers Mortagne, esprant trouver un bataillon de direction que Lchelle
aurait d faire placer sur sa route. Mais ce gnral, qui ne faisait rien,
ne s'tait pas mme acquitt de ce soin accessoire. La colonne est aussitt
surprise par Lescure, et se trouve assaillie de tous cts. Heureusement
Beaupuy, qui tait prs d'elle par sa position vers Mortagne, accourt  son
secours, et parvient  la dgager. Les Vendens sont repousss. Le
malheureux Lescure reoit une balle au-dessus du sourcil, et tombe dans les
bras de ses soldats, qui l'emportent et prennent la fuite. La colonne de
Luon se runit alors  celle de Beaupuy. Le jeune Marceau venait d'en
prendre le commandement. A la gauche, et dans le mme moment, Klber
soutenait un combat vers Saint-Christophe, et repoussait l'ennemi. Le 15 au
soir, toutes les troupes rpublicaines bivouaquaient dans les champs devant
Cholet, o les Vendens s'taient retirs. La division de Luon tait
d'environ trois mille hommes, ce qui, avec la colonne de Mayence, faisait 
peu prs douze ou treize mille.

Le lendemain matin 16, les Vendens, aprs quelques coups de canon,
vacurent Cholet, et se replirent sur Beauprau. Klber y entra aussitt,
et, dfendant le pillage sous peine de mort, y fit observer le plus grand
ordre. La colonne de Luon fit de mme  Mortagne. Ainsi tous les
historiens qui ont dit qu'on brla Cholet et Mortagne ont commis une erreur
ou avanc un mensonge.

Klber fit aussitt toutes ses dispositions, car Lchelle tait  deux
lieues en arrire. La rivire de Moine passe devant Cholet; au-del, se
trouve un terrain montueux, ingal, formant un demi-cercle de hauteurs. A
gauche de ce demi-cercle, se trouve le bois de Cholet; au centre de Cholet
mme, et  droite, un chteau lev, Klber plaa Beaupuy, avec
l'avant-garde, en avant du bois; Haxo, avec la rserve des Mayenais,
derrire l'avant-garde, et de manire  la soutenir; il rangea la colonne
de Luon, commande par Marceau, au centre, et Vimeux, avec le reste des
Mayenais,  la droite, sur les hauteurs. La colonne de Chtillon arriva
dans la nuit du 16 au 17. Elle tait  peu prs de neuf ou dix mille
hommes, ce qui portait les forces totales des rpublicains  vingt-deux
mille environ. Le 17, au matin, on tint conseil. Klber n'aimait pas sa
position en avant de Cholet, parce qu'elle n'avait qu'une retraite, le pont
de la rivire de Moine aboutissant  la ville. Il voulait qu'on marcht en
avant pour tourner Beauprau, et couper les Vendens de la Loire. Les
reprsentans combattirent son avis, parce que la colonne venue de Chtillon
avait besoin d'un jour de repos.

Pendant ce temps, les chefs vendens dlibraient  Beauprau, au milieu
d'une horrible confusion. Les paysans tranaient avec eux leurs femmes,
leurs enfans, leurs bestiaux, et formaient une migration de plus de cent
mille individus. La Rochejaquelein, d'Elbe, auraient voulu qu'on se ft
tuer sur la rive gauche; mais Talmont, d'Autichamp, qui avaient une grande
influence en Bretagne, dsiraient impatiemment qu'on se transportt sur la
rive droite. Bonchamps, qui voyait, dans une excursion vers les ctes du
Nord, une grande entreprise, et qui avait, dit-on, un projet li avec
l'Angleterre, opinait pour passer la Loire. Cependant il tait assez d'avis
de tenter un dernier effort, et d'essayer une grande bataille devant
Cholet. Avant d'engager le combat, il fit envoyer un dtachement de quatre
mille hommes  Varades, pour s'assurer un passage sur la Loire en cas de
dfaite.

La bataille tait rsolue. Les Vendens s'avancrent, au nombre de quarante
mille hommes, sur Cholet, le 15 octobre,  une heure aprs midi. Les
gnraux rpublicains ne s'attendaient pas  tre attaqus, et venaient
d'ordonner un jour de repos. Les Vendens s'taient forms en trois
colonnes: l'une dirige sur la gauche, o taient Beaupuy et Haxo; l'autre
sur le centre, command par Marceau; la troisime sur la droite, confie 
Vimeux. Les Vendens marchaient en ligne et en rang, comme des troupes
rgulires. Tous les chefs blesss qui pouvaient supporter le cheval
taient au milieu de leurs paysans, et les soutenaient en ce jour qui
devait dcider de leur existence et de la possession de leurs foyers. Entre
Beauprau et la Loire, dans chaque commune qui leur restait, on clbrait
la messe, et on invoquait le ciel pour cette cause si malheureuse et si
menace.

Les Vendens s'branlent, et joignent l'avant-garde de Beaupuy, place,
comme nous l'avons dit, dans une plaine en avant du bois de Cholet. Une
partie d'entre eux s'avance en masse serre, et charge  la manire des
troupes de ligne; les autres s'parpillent en tirailleurs pour tourner
l'avant-garde, et mme l'aile gauche, en pntrant dans les bois de Cholet.
Les rpublicains accabls sont forcs de plier; Beaupuy a deux chevaux tus
sous lui; il tombe embarrass par son peron, et allait tre pris,
lorsqu'il se jette derrire un caisson, se saisit d'un troisime cheval, et
va rejoindre sa colonne. Dans ce moment Klber accourt vers l'aile menace;
il ordonne au centre et  la droite de ne pas se dgarnir, et mande 
Chalbos de faire sortir de Cholet une de ses colonnes pour venir au
secours de la gauche. Lui-mme se place auprs d'Haxo, rtablit la
confiance dans ses bataillons, et ramne au feu ceux qui avaient pli sous
le grand nombre. Les Vendens sont repousss  leur tour, reviennent avec
acharnement, et sont repousss encore. Pendant ce temps, le combat s'engage
au centre et  la droite avec la mme fureur. A la droite, Vimeux est si
bien plac, que tous les efforts de l'ennemi demeurent impuissans.

Au centre, cependant, les Vendens s'avancent avec plus d'avantage qu'aux
deux ailes, et pntrent dans l'enfoncement o se trouve le jeune Marceau.
Klber y accourt pour soutenir la colonne de Luon, et,  l'instant mme,
une des divisions de Chalbos, qu'il avait demande, sort de Cholet, au
nombre de quatre mille hommes. Ce renfort tait d'une grande importance
dans ce moment; mais,  la vue de cette plaine en feu, cette division mal
organise, comme toutes celles de l'arme de La Rochelle, se dbande et
rentre en dsordre dans Cholet. Klber et Marceau restent au centre avec la
seule colonne de Luon. Le jeune Marceau, qui la commande, ne s'intimide
pas; il laisse approcher l'ennemi  une porte de fusil, puis tout  coup
dmasque son artillerie, et, de son feu imprvu, arrte et accable les
Vendens. Ceux-ci rsistent d'abord; ils se rallient, se serrent sous une
pluie de mitraille; mais bientt ils cdent et fuient en dsordre. Dans ce
moment, leur droute est gnrale au centre,  la droite et  la gauche;
Beaupuy, avec son avant-garde rallie, les poursuit  toute outrance.

Les colonnes de Mayence et de Luon taient les seules qui eussent pris
part  la bataille. Ainsi treize mille hommes en avaient battu quarante
mille. De part et d'autre, on avait dploy la plus grande valeur; mais la
rgularit et la discipline dcidrent l'avantage en faveur des
rpublicains. Marceau, Beaupuy, Merlin, qui pointait lui-mme les pices,
avaient dploy le plus grand hrosme; Klber avait montr son coup d'oeil
et sa vigueur accoutums sur le champ de bataille. Du ct des Vendens,
d'Elbe, Bonchamps, aprs avoir fait des prodiges, avaient t blesss 
mort; La Rochejaquelein restait seul de tous les chefs, et il n'avait rien
oubli pour partager leurs glorieuses blessures. Le combat avait dur
depuis deux heures jusqu' six.

L'obscurit rgnait dj de toutes parts; les Vendens fuyaient en toute
hte, jetant leurs sabots sur les routes. Beaupuy les suivait  perte
d'haleine. A Beaupuy s'tait joint Westermann, qui, ne voulant pas partager
l'inaction des troupes de Chalbos, avait pris un corps de cavalerie, et
courait,  bride abattue, sur les fuyards. Aprs avoir poursuivi l'ennemi
fort long-temps, Beaupuy et Westermann s'arrtent, et songent  faire
reposer leurs troupes. Cependant, disent-ils, nous trouverons plutt du
pain  Beauprau qu' Cholet, et ils osent marcher sur Beauprau, o l'on
supposait que les Vendens s'taient retirs en masse. Mais la fuite avait
t si rapide, qu'une partie se trouvait dj  Saint-Florent, sur les
bords de la Loire. Le reste,  l'approche des rpublicains, vacue
Beauprau en dsordre, et leur cde ce poste o ils auraient pu se
dfendre.

Le lendemain matin, 18, l'arme entire marche de Cholet vers Beauprau.
Les avant-gardes de Beaupuy, places sur la route de Saint-Florent, voient
un grand nombre d'individus accourir en criant: _Vive la rpublique, vive
Bonchamps!_ On les interroge, et ils rpondent en proclamant Bonchamps
comme leur librateur. En effet, ce jeune hros, tendu sur un matelas, et
prs d'expirer d'un coup de feu dans le bas-ventre, avait demand et obtenu
la grce de quatre mille prisonniers que les Vendens tranaient  leur
suite, et qu'ils voulaient fusiller; les prisonniers rejoignaient l'arme
rpublicaine.

[Illustration: MORT DE BONCHAMP.]

Dans ce moment, quatre-vingt mille individus, femmes, enfans, vieillards,
hommes arms, taient au bord de la Loire, avec les dbris de ce qu'ils
possdaient, et se disputaient une vingtaine de barques pour passer 
l'autre bord. Le conseil suprieur, compos des chefs qui taient
capables encore d'opiner, dlibrait s'il fallait se sparer ou porter la
guerre en Bretagne. Quelques-uns auraient voulu qu'on se disperst dans la
Vende, et qu'on s'y cacht en attendant des temps meilleurs: La
Rochejaquelein tait du nombre, et il conseillait de se faire tuer sur la
rive gauche plutt que de passer sur la rive droite. Cependant l'avis
contraire prvalut, et on se dcida  rester runis et  passer outre. Mais
Bonchamps venait d'expirer, et personne n'tait capable d'accomplir les
projets qu'il avait forms sur la Bretagne. D'Elbe, mourant, tait envoy
 Noirmoutiers; Lescure, bless  mort, tait transport sur un brancard.
Quatre-vingt mille individus quittaient leurs champs, allaient porter le
ravage dans les champs voisins, et y chercher l'extermination, pour quel
but, grand Dieu! pour une cause absurde et de toutes parts dlaisse ou
hypocritement dfendue! Tandis que ces infortuns s'exposaient
gnreusement  tant de maux, la coalition songeait  peine  eux, les
migrs intriguaient dans les cours, quelques-uns seulement se battaient
bravement sur le Rhin, mais dans les rangs des trangers; et personne
encore n'avait song  envoyer ni un soldat ni un cu  cette malheureuse
Vende, dj signale par vingt combats hroques, et aujourd'hui vaincue,
fugitive et dsole.

Les gnraux rpublicains se runirent  Beauprau, et l on rsolut de se
diviser, et de se rendre partie  Nantes et partie  Angers, pour empcher
un coup de main sur ces deux places. L'avis des reprsentans, non partag
pourtant par Klber, fut que la Vende tait dtruite. _La Vende n'est
plus_, crivirent-ils  la convention. On avait donn jusqu'au 20 octobre 
l'arme pour en finir, et elle avait termin le 18. L'arme du Nord avait,
le mme jour, gagn la bataille de Watignies, et avait termin la campagne
en dbloquant Maubeuge. Ainsi, de toutes parts, la convention semblait
n'avoir qu' dcrter la victoire pour l'assurer. L'enthousiasme fut au
comble  Paris et dans toute la France, et on commena  croire qu'avant la
fin de la saison la rpublique serait victorieuse de tous les trnes
conjurs contre elle.

Un seul vnement pouvait troubler cette joie, c'tait la perte des lignes
de Wissembourg sur le Rhin, qui avaient t forces le 13 et le 15 octobre.
Aprs l'chec de Pirmasens, nous avons laiss les Prussiens et les
Autrichiens en prsence des lignes de la Sarre et de la Lauter, et menaant
 chaque instant de les envahir. Les Prussiens, ayant inquit les Franais
sur les bords de la Sarre, les obligrent  se replier. Le corps des
Vosges, rejet au-del d'Hornbach, se retira fort en arrire  Bitche,
dans le centre des montagnes; l'arme de la Moselle, repousse jusqu'
Sarreguemines, fut spare du corps des Vosges et de l'arme du Rhin. Dans
cette position, il devenait facile aux Prussiens, qui avaient, sur le
revers occidental, dpass la ligne commune de la Sarre et de la Lauter, de
tourner les lignes de Wissembourg par leur extrme gauche. Alors ces lignes
devaient tomber ncessairement. C'est ce qui arriva le 13 octobre. La
Prusse et l'Autriche, que nous avons vues en dsaccord, s'taient enfin
entendues, le roi de Prusse s'tait rendu en Pologne, et avait laiss le
commandement  Brunswick, avec ordre de se concerter avec Wurmser. Du 13 au
14 octobre, tandis que les Prussiens marchaient le long de la ligne des
Vosges jusqu' Bitche, bien au-del de la hauteur de Wissembourg, Wurmser
devait attaquer les lignes de la Lauter sur sept colonnes. La premire,
sous le prince de Waldeck, charge de passer le Rhin  Seltz, et de tourner
Lauterbourg, rencontra, dans la nature des lieux et le courage d'un
demi-bataillon des Pyrnes, des obstacles invincibles; la seconde, bien
qu'elle et pass les lignes au-dessus de Lauterbourg, fut repousse; les
autres, aprs avoir obtenu au-dessus et autour de Wissembourg des avantages
balancs par la rsistance vigoureuse des Franais, s'emparrent cependant
de Wissembourg. Nos troupes se retirrent sur le poste du Geisberg, plac
un peu en arrire de Wissembourg, et beaucoup plus difficile  emporter. On
ne pouvait pas regarder encore les lignes de Wissembourg comme tout  fait
perdues; mais la nouvelle de la marche des Prussiens sur le revers
occidental, obligea le gnral franais  se replier sur Hagueneau et sur
les lignes de la Lauter, et  cder ainsi une partie du territoire aux
coaliss. Sur ce point, la frontire tait donc envahie; mais les succs du
Nord et de la Vende couvrirent l'effet de cette mauvaise nouvelle. On
envoya Saint-Just et Lebas en Alsace, pour contenir les mouvemens que la
noblesse alsacienne et les migrs excitaient  Strasbourg. On dirigea de
ce ct des leves nombreuses, et on se consola par la rsolution de
vaincre sur ce point comme sur tous les autres.

Les craintes affreuses qu'on avait conues dans le mois d'aot, avant les
victoires d'Hondschoote et de Watignies, avant la prise de Lyon et la
retraite des Pimontais au-del des Alpes, avant les succs de la Vende,
taient dissipes. On voyait, dans ce moment, la frontire du Nord, la plus
importante et la plus menace, dlivre de l'ennemi, Lyon rendu  la
rpublique, la Vende soumise, toute rbellion touffe dans l'intrieur
jusqu' la frontire d'Italie, o la place de Toulon rsistait encore, il
est vrai, mais rsistait seule. Encore un succs aux Pyrnes,  Toulon,
au Rhin, et la rpublique tait compltement victorieuse; et ce triple
succs ne semblait pas plus difficile  obtenir que les autres. Sans doute,
la tche n'tait pas finie, mais elle pouvait l'tre bientt, en continuant
les mmes efforts et les mmes moyens: on n'tait pas encore entirement
rassur, mais on ne se croyait plus en danger de mort prochaine.

FOOTNOTES:

[Footnote 4: Dcret du 18e jour du 1er mois de l'an IIe de la Rpublique.]




CHAPITRE XV.


EFFETS DES LOIS RVOLUTIONNAIRES; PROSCRIPTIONS A LYON, A MARSEILLE ET A
BORDEAUX.--PERSCUTIONS DIRIGES CONTRE LES _suspects_. INTRIEUR DES
PRISONS DE PARIS; TAT DES PRISONNIERS A LA CONCIERGERIE.--LA REINE
MARIE-ANTOINETTE EST SPARE DE SA FAMILLE ET TRANSFRE A LA CONCIERGERIE;
TOURMENS QU'ON LUI FAIT SUBIR. CONDUITE ATROCE D'HBERT. SON PROCS DEVANT
LE TRIBUNAL RVOLUTIONNAIRE. ELLE EST CONDAMNE A MORT ET
EXCUTE.--DTAILS DES PROCS ET DU SUPPLICE DES GIRONDINS.--EXCUTION DU
DUC D'ORLANS, DE BAILLY, DE MADAME ROLAND.--TERREUR GNRALE. SECONDE LOI
DU _maximum_. AGIOTAGE. FALSIFICATION D'UN DCRET PAR QUATRE
DPUTS.--TABLISSEMENT DU NOUVEAU SYSTME MTRIQUE ET DU CALENDRIER
RPUBLICAIN.--ABOLITION DES ANCIENS CULTES; ABJURATION DE GOBEL, VQUE DE
PARIS. TABLISSEMENT DU CULTE DE LA RAISON.


Les mesures rvolutionnaires dcrtes pour le salut de la France
s'excutaient dans toute son tendue avec la dernire vigueur. Imagines
par les hommes les plus ardens, elles taient violentes dans leur principe;
excutes loin des chefs qui les avaient conues, dans une rgion
infrieure, o les passions moins claires taient plus brutales, elles
devenaient encore plus violentes dans l'application. On obligeait une
partie des citoyens  quitter leurs foyers, on enfermait les autres comme
suspects, on faisait enlever les denres et les marchandises pour les
besoins des armes, on imposait des corves pour les transports acclrs,
et on ne donnait en change des objets requis ou des services exigs, que
des assignats, ou une crance sur l'tat, qui n'inspirait aucune confiance.
On poursuivait rapidement la rpartition de l'emprunt forc, et les
rpartiteurs des communes disaient aux uns: Vous avez dix mille livres de
rente; aux autres: Vous en avez vingt; et tous, sans pouvoir rpliquer,
taient obligs de fournir la somme demande. De grandes vexations
rsultaient de ce vaste arbitraire; mais les armes se remplissaient
d'hommes, les vivres s'acheminaient en abondance vers les dpts, et le
milliard d'assignats qu'il fallait retirer de la circulation, commenait 
tre peru. Ce n'est jamais sans de grandes douleurs qu'on opre si
rapidement, et qu'on sauve un tat menac.

Dans tous les lieux o le danger plus imminent avait exig la prsence des
commissaires de la convention, les mesures rvolutionnaires taient
devenues plus rigoureuses. Prs des frontires et dans tous les dpartemens
suspects de royalisme ou de fdralisme, ces commissaires avaient fait
lever la population en masse; ils avaient mis toutes choses en rquisition,
frapp les riches de taxes rvolutionnaires, en outre de la taxe gnrale
rsultant de l'emprunt forc; ils avaient acclr l'emprisonnement des
suspects, et quelquefois enfin ils les avaient fait juger par des
commissions rvolutionnaires, institues par eux. Laplanche, envoy dans le
dpartement du Cher, disait, le 29 vendmiaire, aux Jacobins: Partout j'ai
mis la terreur  l'ordre du jour; partout j'ai impos des contributions sur
les riches et les aristocrates. Orlans m'a fourni cinquante mille livres,
et deux jours m'ont suffi  Bourges pour une leve de deux millions. Ne
pouvant tre partout, mes dlgus m'ont suppl: un individu nomm Mamin,
riche de sept millions, et tax par l'un d'eux  quarante mille livres,
s'est plaint  la convention, qui a applaudi  ma conduite; et s'il et t
impos par moi-mme, il et pay deux millions. J'ai fait rendre, 
Orlans, un compte public  mes dlgus; c'est au sein de la socit
populaire qu'ils l'ont rendu, et ce compte a t sanctionn par le peuple.
Partout j'ai fait fondre les cloches, et runi plusieurs paroisses. J'ai
destitu tous les fdralistes, renferm les gens suspects, mis les
sans-culottes en force. Des prtres avaient toutes leurs commodits dans
les maisons de rclusion; les sans-culottes couchaient sur la paille dans
les prisons; les premiers m'ont fourni des matelas pour les derniers.
Partout j'ai fait marier les prtres. Partout j'ai lectris les coeurs et
les esprits. J'ai organis des manufactures d'armes, visit les ateliers,
les hpitaux, les prisons. J'ai fait partir plusieurs bataillons de la
leve en masse. J'ai pass en revue quantit de gardes nationales pour les
rpublicaniser, et j'ai fait guillotiner plusieurs royalistes. Enfin, j'ai
suivi mon mandat impratif. J'ai agi partout en chaud montagnard, en
reprsentant rvolutionnaire.

C'est surtout dans les trois principales villes fdralistes, Lyon,
Marseille et Bordeaux, que les reprsentans venaient d'imprimer une
profonde terreur. Le formidable dcret rendu contre Lyon portait que les
rebelles et leurs complices seraient militairement jugs par une
commission, que les sans-culottes seraient nourris aux dpens des
aristocrates, que les maisons des riches seraient dtruites, et que la
ville changerait son nom. L'excution de ce dcret tait confie 
Collot-d'Herbois, Maribon-Montaut et Fouch de Nantes. Ils s'taient rendus
 Commune-Affranchie, emmenant avec eux quarante jacobins, pour organiser
un nouveau club et propager les principes de la socit-mre. Ronsin les
avait suivis avec deux mille hommes de l'arme rvolutionnaire, et ils
avaient aussitt dploy leurs fureurs. Les reprsentans donnrent le
premier coup de marteau sur l'une des maisons destines a tre dmolies,
et huit cents ouvriers se mirent sur-le-champ  l'ouvrage pour dtruire les
plus belles rues. Les proscriptions avaient commenc en mme temps. Les
Lyonnais souponns d'avoir pris les armes taient guillotins ou fusills
au nombre de cinquante et soixante par jour. La terreur rgnait dans cette
malheureuse cit: les commissaires envoys pour la punir, entrans,
enivrs par l'effusion du sang, croyant,  chaque cri de douleur, voir
renatre la rvolte, crivaient  la convention que les aristocrates
n'taient pas rduits encore, qu'ils n'attendaient qu'une occasion pour
ragir, et qu'il fallait, pour n'avoir plus rien  craindre, dplacer une
partie de la population et dtruire l'autre. Comme les moyens mis en usage
ne paraissaient pas assez rapides, Collot-d'Herbois imagina d'employer la
mine pour dtruire les difices, la mitraille pour immoler les proscrits;
et il crivit  la convention que bientt il allait se servir de moyens
plus prompts et plus efficaces pour punir la ville rebelle.

A Marseille, plusieurs victimes avaient dj succomb. Mais toute la colre
des reprsentans tait dirige contre Toulon, dont ils poursuivaient le
sige.

Dans la Gironde, les vengeances s'exeraient avec la plus grande fureur.
Isabeau et Tallien s'taient placs  la Role: l, ils s'occupaient 
former le noyau d'une arme rvolutionnaire pour pntrer dans Bordeaux,
et, en attendant, ils tchaient de dsorganiser les sections de cette
ville. Pour cela, ils s'taient servis d'une section toute montagnarde, et
qui, parvenant  effrayer les autres, avait fait fermer successivement le
club fdraliste et destituer les autorits dpartementales. Alors ils
taient entrs triomphalement dans Bordeaux, et avaient rtabli la
municipalit et les autorits montagnardes. Immdiatement aprs, ils
avaient rendu un arrt portant que le gouvernement de Bordeaux serait
militaire, que tous les habitans seraient dsarms, qu'une commission
spciale jugerait les aristocrates et les fdralistes, et qu'on lverait
immdiatement sur les riches une taxe extraordinaire, pour fournir aux
dpenses de l'arme rvolutionnaire. Cet arrt fut aussitt mis 
excution, les citoyens furent dsarms, et une foule de ttes tombrent.

C'est  cette poque mme que les dputs fugitifs, qui s'taient embarqus
en Bretagne pour la Gironde, arrivaient  Bordeaux. Ils allrent tous
chercher un asile chez une parente de Guadet, dans les grottes de
Saint-milion. On savait confusment qu'ils taient cachs de ce ct, et
Tallien faisait les plus grands efforts pour les dcouvrir. Il n'y avait
pas russi encore, mais il parvint malheureusement  saisir Biroteau, venu
de Lyon pour s'embarquer  Bordeaux. Ce dernier tait hors la loi. Tallien
fit aussitt constater l'identit et consommer l'excution. Duchtel fut
aussi dcouvert; mais comme il n'tait pas hors la loi, il fut transfr 
Paris pour tre jug par le tribunal rvolutionnaire. On lui adjoignit les
trois jeunes amis Riouffe, Girey-Dupr et Marchenna, qui s'taient, comme
on l'a vu, attachs  la fortune des Girondins.

Ainsi, toutes les grandes villes de France subissaient les vengeances de la
Montagne. Mais Paris, tout plein des plus illustres victimes, allait
devenir le thtre de bien plus grandes cruauts.

Tandis qu'on prparait le procs de Marie-Antoinette, des girondins, du duc
d'Orlans, de Bailly, d'une foule de gnraux et de ministres, on
remplissait les prisons de suspects. La commune de Paris s'tait arrog,
avons-nous dit, une espce d'autorit lgislative sur tous les objets de
police, de subsistance, de commerce, de culte, et,  chaque dcret, elle
rendait un arrt explicatif pour tendre ou limiter les volonts de la
convention. Sur les rquisitions de Chaumette, elle avait singulirement
tendu la dfinition des suspects, donne par la loi du 17 septembre.
Chaumette avait, dans une instruction municipale, numr les caractres
auxquels il fallait les reconnatre. Cette instruction, adresse aux
sections de Paris, et bientt  toutes celles de la rpublique, tait
conue en ces termes:

Doivent tre considrs comme suspects: 1 ceux qui, dans les assembles
du peuple, arrtent son nergie par des discours astucieux des cris
turbulens et des menaces; 2 ceux qui, plus prudens, parlent
mystrieusement des malheurs de la rpublique, s'apitoient sur le sort du
peuple, et sont toujours prts  rpandre de mauvaises nouvelles avec une
douleur affecte; 3 ceux qui ont chang de conduite et de langage selon
les vnemens; qui, muets sur les crimes des royalistes et des
fdralistes, dclament avec emphase contre les fautes lgres des
patriotes, et affectent, pour paratre rpublicains, une austrit, une
svrit tudies, et qui cdent aussitt qu'il s'agit d'un modr ou d'un
aristocrate; 4 ceux qui plaignent les fermiers, les marchands avides,
contre lesquels la loi est oblige de prendre des mesures; 5 ceux qui,
ayant toujours les mots de _libert, rpublique_ et _patrie_ sur les
lvres, frquentent les ci-devant nobles, les prtres, les
contre-rvolutionnaires, les aristocrates, les feuillans, les modrs, et
s'intressent  leur sort; 6 ceux qui n'ont pris aucune part active dans
tout ce qui intresse la rvolution, et qui, pour s'en disculper, font
valoir le paiement de leurs contributions, leurs dons patriotiques, leurs
services dans la garde nationale par remplacement ou autrement; 7 ceux qui
ont reu avec indiffrence la constitution rpublicaine, et ont fait
paratre de fausses craintes sur son tablissement et sa dure; 8 ceux
qui, n'ayant rien fait contre la libert, n'ont aussi rien fait pour elle;
9 ceux qui ne frquentent pas leurs sections, et donnent pour excuse
qu'ils ne savent pas parler, ou que leurs affaires les en empchent; 10
ceux qui parlent avec mpris des autorits constitues, des signes de la
loi, des socits populaires, des dfenseurs de la libert; 11 ceux qui
ont sign des ptitions contre-rvolutionnaires, ou frquent des socits
et clubs anticiviques; 12 ceux qui sont reconnus pour avoir t de
mauvaise foi, partisans de Lafayette, et ceux qui ont march au pas de
charge au Champ-de-Mars.

Avec une telle dfinition, le nombre des suspects devait tre illimit, et
bientt il s'leva, dans les prisons de Paris, de quelques cents  trois
mille. D'abord on les avait placs  la Mairie,  la Force,  la
Conciergerie,  l'Abbaye,  Sainte-Plagie, aux Madelonettes, dans toutes
les prisons de l'tat, mais ces vastes dpts devenant insuffisans, on
songea  tablir de nouvelles maisons d'arrt, spcialement consacres aux
dtenus politiques. Les frais de garde tant  la charge des prisonniers,
on loua des maisons  leurs dpens. On en choisit une dans la rue d'Enfer,
qui fut connue sous le nom de _maison de Port-Libre_, une autre dans la rue
de Svres, appele _maison Lazare_. Le collge Duplessis devint un lieu de
dtention; enfin le palais du Luxembourg, d'abord destin  recevoir les
vingt-deux girondins, fut rempli d'un grand nombre de prisonniers, et
renferma ple-mle tout ce qui restait de la brillante socit du faubourg
Saint-Germain. Ces arrestations subites ayant amen un encombrement dans
les prisons, les dtenus furent d'abord mal logs. Confondus avec les
malfaiteurs et jets sur la paille, les premiers momens de leur dtention
furent cruels. Bientt, cependant, le temps amena l'ordre et les
adoucissemens. Les communications avec le dehors leur tant permises, ils
eurent la consolation d'embrasser leurs proches, et la facult de se
procurer de l'argent. Alors ils lourent des lits ou s'en firent apporter;
ils ne couchrent plus sur la paille, et furent spars des malfaiteurs. On
leur accorda mme toutes les commodits qui pouvaient rendre leur sort plus
supportable: car le dcret permettait de transporter dans les maisons
d'arrt tous les objets dont les dtenus auraient besoin. Ceux qui
habitaient les maisons nouvellement tablies furent encore mieux traits.
A Port-Libre, dans la maison Lazare, au Luxembourg, on se trouvaient de
riches prisonniers, on vit rgner la propret et l'abondance. Les tables
taient dlicatement servies, moyennant les droits d'entre que prlevaient
les geliers. Cependant l'affluence des visiteurs tant devenue trop
considrable, et les communications avec le dehors paraissant une trop
grande faveur, cette consolation fut interdite, et les dtenus ne purent
plus communiquer avec personne que par crit, et seulement pour se procurer
les objets dont ils avaient besoin. Ds cet instant, la socit parut
devenir plus intime entre ces malheureux, condamns  exister exclusivement
ensemble. Chacun se rapprocha suivant ses gots, et de petites socits se
formrent. Des rglemens furent tablis; on se partagea les soins
domestiques, et chacun en eut la charge  son tour. Une souscription fut
ouverte pour les frais de logement et de nourriture, et les riches
contriburent ainsi pour les pauvres.

Aprs avoir vaqu aux soins de leur mnage, les diffrentes chambres se
runissaient dans des salles communes. Autour d'une table, d'une pole,
d'une chemine, se formaient des groupes. On se livrait au travail,  la
lecture,  la conversation. Des potes, jets dans les fers avec tout ce
qui avait excit la dfiance par une supriorit quelconque, lisaient des
vers. Des musiciens donnaient des concerts, et on entendait chaque jour de
l'excellente musique dans ces lieux de proscription. Bientt le luxe
accompagna les plaisirs. Les femmes se parrent, des liaisons d'amiti et
d'amour s'tablirent, et on vit se reproduire, jusqu' la veille de
l'chafaud, toutes les scnes ordinaires de la socit. Singulier exemple
du caractre franais, de son insouciance, de sa gaiet, de son aptitude au
plaisir dans toutes les situations de la vie!

Des vers charmans, des aventures romanesques, des actes de bienfaisance,
une confusion singulire de rangs, de fortune et d'opinion, signalrent ces
trois premiers mois de la dtention des suspects. Une sorte d'galit
volontaire ralisa dans ces lieux cette galit chimrique que des
sectaires opinitres voulaient faire rgner partout, et qu'ils ne
russirent  tablir que dans les prisons. Il est vrai que l'orgueil de
quelques prisonniers rsista  cette galit du malheur. Tandis qu'on
voyait des hommes, fort ingaux d'ailleurs en fortune, en ducation, vivre
trs bien entre eux, et se rjouir, avec un admirable dsintressement, des
victoires de cette rpublique qui les perscutait, quelques ci-devant
nobles et leurs femmes, trouvs par hasard dans les htels dserts du
faubourg Saint-Germain, vivaient  part, s'appelaient encore des noms
proscrits de comte et de marquis, et laissaient voir leur dpit quand on
venait dire que les Autrichiens avaient fui devant Watignies, ou que les
Prussiens n'avaient pu franchir les Vosges. Cependant la douleur ramne
tous les coeurs  la nature et  l'humanit: bientt, lorsque
Fouquier-Tinville, frappant chaque jour  la porte de ces demeures
dsoles, demanda sans cesse de nouvelles ttes; quand les amis, les
parens, furent chaque jour spars par la mort, ceux qui restaient
gmirent, se consolrent ensemble, et n'eurent plus qu'un mme sentiment au
milieu des mmes malheurs.

Cependant les prisons n'offraient pas toutes les mmes scnes. La
Conciergerie, tenant au Palais de Justice, et renfermant,  cause de cette
proximit, les prisonniers destins au tribunal rvolutionnaire, prsentait
le douloureux spectacle de quelques cents malheureux n'ayant jamais plus de
trois ou quatre jours  vivre. On les y transfrait la veille de leur
jugement, et ils n'y passaient que le court intervalle qui sparait leur
jugement de leur excution. L se trouvaient les girondins qu'on avait
tirs du Luxembourg, leur premire prison; madame Roland, qui, aprs avoir
fait vader son mari, s'tait laiss enfermer sans songer  fuir; les
jeunes Riouffe, Girey-Dupr, Bois-Guion, attachs  la cause des dputs
proscrits, et traduits de Bordeaux  Paris pour y tre jugs conjointement
avec eux; Bailly, qu'on avait arrt  Melun; l'ex-ministre des finances
Clavires, qui n'avait pas russi  s'enfuir comme Lebrun; le duc
d'Orlans, transfr des prisons de Marseille dans celles de Paris; les
gnraux Houchard, Brunet, tous rservs au mme sort; et enfin
l'infortune Marie-Antoinette, qui tait destine  devancer  l'chafaud
ces illustres victimes. L, on ne songeait pas mme  se procurer les
commodits qui adoucissaient le sort des dtenus dans les autres prisons.
On habitait de sombres et de tristes rduits, o ne pntraient ni la
lumire, ni les consolations, ni les plaisirs. A peine les prisonniers
jouissaient-ils du privilge d'tre couchs sur des lits, au lieu de l'tre
sur la paille. Ne pouvant se distraire du spectacle de la mort comme les
simples suspects, qui espraient n'tre que dtenus jusqu' la paix, ils
tchaient de s'en amuser, et faisaient du tribunal rvolutionnaire et de la
guillotine les plus tranges parodies. Les girondins, dans leur prison,
improvisaient et jouaient des drames singuliers et terribles, dont leur
destine et la rvolution taient le sujet. C'est  minuit, lorsque tous
les geliers reposaient; qu'ils commenaient ces divertissemens lugubres.
Voici l'un de ceux qu'ils avaient imagins. Assis chacun sur un lit, ils
figuraient et les juges et les jurs du tribunal rvolutionnaire, et
Fouquier-Tinville lui-mme. Deux d'entre eux, placs vis--vis,
reprsentaient l'accus avec son dfenseur. Suivant l'usage du sanglant
tribunal, l'accus tait toujours condamn. tendu aussitt sur une planche
de lit que l'on renversait, il subissait le simulacre du supplice jusque
dans ses moindres dtails. Aprs beaucoup d'excutions, l'accusateur
devenait accus, et succombait  son tour. Revenant alors couvert d'un drap
de lit, il peignait les tortures qu'il endurait aux enfers, prophtisait
leur destine  tous ces juges iniques, et, s'emparant d'eux avec des cris
lamentables, il les entranait dans les abmes.... C'est ainsi, dit
Riouffe, que nous badinions dans le sein de la mort, et que dans nos jeux
prophtiques nous disions la vrit au milieu des espions et des
bourreaux.

Depuis la mort de Custine, on commenait  s'habituer  ces procs
politiques, o de simples torts d'opinion taient transforms en crimes
dignes de mort. On s'accoutumait, par une sanglante pratique,  chasser
tous les scrupules, et  regarder comme naturel d'envoyer  l'chafaud tout
membre d'un parti contraire. Les cordeliers et les jacobins avaient fait
dcrter la mise en jugement de la reine, des girondins, de plusieurs
gnraux et du duc d'Orlans. Ils exigeaient imprieusement qu'on leur tnt
parole, et c'est surtout par la reine qu'ils voulaient commencer cette
longue suite d'immolations. Il sembl qu'une femme aurait d dsarmer les
fureurs politiques; mais on portait plus de haine encore  Marie-Antoinette
qu' Louis XVI. C'est  elle qu'on reprochait les trahisons de la cour, les
dilapidations du trsor, et surtout la guerre acharne de l'Autriche. Louis
XVI, disait-on, avait tout laiss faire; mais Marie-Antoinette avait tout
fait, et c'est sur elle qu'il fallait tout punir.

Dj on a vu quelles rformes avaient t faites au Temple.
Marie-Antoinette avait t spare de sa soeur, de sa fille et de son fils.
En vertu du dcret qui ordonnait le jugement ou la dportation des derniers
membres de la famille des Bourbons, on l'avait transfre  la
Conciergerie; et l, seule, dans une prison troite, elle tait rduite au
plus strict ncessaire comme tous les autres prisonniers. L'imprudence d'un
ami dvou rendit sa situation encore plus pnible. Un membre de la
municipalit, Michonnis, auquel elle inspirait un vif intrt, voulut
introduire auprs d'elle un individu qui voulait, disait-il, la voir par
curiosit. Cet individu tait un migr courageux, mais imprudent, qui lui
jeta un oeillet renfermant ces mots crits sur un papier trs-fin: _Vos
amis sont prts_. Esprance fausse, et aussi dangereuse pour celle qui la
recevait que pour celui qui la donnait! Michonnis et l'migr furent
dcouverts et arrts sur-le-champ; la surveillance exerce  l'gard de
l'infortune prisonnire devint ds ce jour encore plus rigoureuse. Des
gendarmes devaient tre sans cesse de garde  la porte de sa prison, et il
leur tait expressment dfendu de rpondre  aucune de ses paroles.

Le misrable Hbert, substitut de Chaumette, et rdacteur de la dgotante
feuille du _Pre Duchne_, l'crivain du parti dont Vincent, Ronsin,
Varlet, Leclerc, taient chefs, Hbert s'tait particulirement attach 
tourmenter les restes infortuns de la famille dtrne. Il prtendait que
la famille du tyran ne devait pas tre mieux traite qu'une famille
sans-culotte; et il avait fait rendre un arrt qui supprimait l'espce de
luxe avec lequel on avait nourri jusque-l les prisonniers du Temple. On
interdisait aux dtenues la volaille et la ptisserie; on les rduisait 
une seule espce d'aliment  djeuner;  un potage,  un bouilli et un plat
quelconque  dner;  deux plats  souper, et une demi-bouteille de vin par
tte. La bougie tait remplace par la chandelle, l'argenterie par l'tain,
et la porcelaine par la faence. Les porteurs d'eau ou de bois pouvaient
seuls entrer dans leur chambre, accompagns de deux commissaires. Les
alimens ne leur parvenaient qu'au moyen d'un tour. Le nombreux domestique
tait rduit  un cuisinier, un aide, deux servans, et une femme de charge
pour le linge.

Immdiatement aprs cet arrt, Hbert s'tait rendu au Temple, et avait
inhumainement arrach aux deux infortunes prisonnires jusqu' de petits
meubles auxquels elles tenaient beaucoup. Quatre-vingts louis que madame
lisabeth avait en rserve, et qu'elle avait reus de madame de Lamballe,
lui furent enlevs. Nul n'est plus dangereux, plus cruel que l'homme sans
lumires et sans ducation, revtu d'une autorit rcente. S'il a, surtout,
une me vile; si, comme Hbert, qui distribuait des contre-marques  la
porte d'un thtre, et volait sur les recettes, il est sans moralit
naturelle, et s'il arrive tout  coup de la fange de sa condition au
pouvoir, il se montrera aussi bas qu'atroce. Tel fut Hbert dans sa
conduite au Temple. Il ne se borna pas aux vexations que nous venons de
rapporter; lui et quelques autres imaginrent de sparer le jeune prince de
sa tante et de sa soeur. Un cordonnier, nomm Simon, et sa femme, furent
les instituteurs auxquels on crut devoir le confier pour lui donner
l'ducation des sans-culottes. Simon et sa femme s'enfermrent au Temple,
et devenant prisonniers avec le malheureux enfant, se chargrent de le
soigner  leur manire. Leur nourriture tait meilleure que celle des
princesses, et ils partageaient la table des commissaires municipaux qui
taient de garde. Simon pouvait, accompagn de deux commissaires, descendre
dans la cour du Temple avec le jeune prince, afin de lui procurer un peu
d'exercice.

Hbert conut la pense infme d'arracher  cet enfant des rvlations
contre sa malheureuse mre. Soit que ce misrable prtt  l'enfant de
fausses rvlations, soit qu'il et abus de son ge et de son tat pour
lui arracher tout ce qu'il voulait, il provoqua une dposition rvoltante;
et comme l'ge du jeune prince ne permettait pas de le conduire au
tribunal, Hbert vint y rapporter  sa place les infamies que lui-mme
avait dictes ou supposes.

Ce fut le 14 octobre que Marie-Antoinette parut devant ses juges. Trane
au sanglant tribunal par l'inexorable vengeance rvolutionnaire, elle n'y
paraissait avec aucune chance d'acquittement, car ce n'tait pas pour l'y
faire absoudre que les jacobins l'y avaient appele. Cependant il fallait
noncer des griefs. Fouquier recueillit les bruits rpandus dans le peuple,
depuis l'arrive de la princesse en France; et, dans l'acte d'accusation,
il lui reprocha d'avoir dilapid le trsor, d'abord pour ses plaisirs, puis
pour faire passer des fonds  l'empereur son frre. Il insista sur les
scnes des 5 et 6 octobre, et sur le repas des gardes-du-corps, prtendant
qu'elle avait tram  cette poque un complot qui obligea le peuple  se
transporter  Versailles pour le djouer. Il lui imputa ensuite de s'tre
empare de son poux, de s'tre mle du choix des ministres, d'avoir
conduit elle-mme les intrigues avec les dputs gagns  la cour, d'avoir
prpar le voyage  Varennes, d'avoir amen la guerre, et livr aux
gnraux ennemis tous nos plans de campagne. Il l'accusa d'avoir prpar
une nouvelle conspiration au 10 aot, d'avoir fait tirer ce jour-l sur le
peuple, et engag son poux  se dfendre en le taxant de lchet; enfin de
n'avoir cess de machiner et de correspondre au dehors depuis sa captivit
au Temple, et d'y avoir trait son jeune fils en roi. On voit comment tout
est travesti et tourn  crime au jour terrible ou les vengeances des
peuples long-temps diffres clatent enfin, et frappent ceux de leurs
princes qui ne les ont pas mrites. On voit comment la prodigalit,
l'amour des plaisirs, si naturels chez une jeune princesse, comment son
attachement  son pays, son influence sur son poux, ses regrets, plus
indiscrets toujours chez une femme que chez un homme, son courage mme plus
hardi, se peignaient dans ces imaginations irrites ou mchantes.

Il fallait des tmoins: on appela Lecointre, dput de Versailles, qui
avait vu les 5 et 6 octobre; Hbert, qui avait souvent visit le Temple;
divers employs des ministres, et plusieurs domestiques de l'ancienne
cour. On tira de leurs prisons, pour les faire comparatre, l'amiral
d'Estaing, ancien commandant de la garde nationale de Versailles,
l'ex-procureur de la commune Manuel, Latour-du-Pin, ministre de la guerre
en 1789, le vnrable Bailly, qui, disait-on, avait t, avec Lafayette,
complice du voyage  Varennes; enfin Valaz, l'un des girondins destins 
l'chafaud.

Aucun fait prcis ne fut articul. Les uns avaient vu la reine joyeuse
lorsque les gardes-du-corps lui tmoignaient leur dvouement; les autres
l'avaient vue triste et courrouce lorsqu'on la conduisait  Paris, ou
lorsqu'on la ramenait de Varennes; ceux-ci avaient assist  des ftes
splendides qui devaient coter des sommes normes; ceux-l avaient entendu
dire dans les bureaux ministriels que la reine s'opposait  la sanction
des dcrets. Une ancienne femme de service  la cour avait, en 1788, ou
dire au duc de Coigny que l'empereur avait dj reu deux cents millions de
la France pour faire la guerre aux Turcs.

Le cynique Hbert, amen devant l'infortune reine, osa enfin apporter les
accusations arraches au jeune prince. Il dit que Charles Capet avait
racont  Simon le voyage  Varennes, et dsign Lafayette et Bailly comme
en tant les cooprateurs. Puis il ajouta que cet enfant avait des vices
funestes et bien prmaturs pour son ge; que Simon, l'ayant surpris et
l'ayant interrog, avait appris qu'il tenait de sa mre les vices auxquels
il se livrait. Hbert ajouta que Marie-Antoinette voulait sans doute, en
affaiblissant de bonne heure la constitution physique de son fils,
s'assurer le moyen de le dominer, s'il remontait sur le trne.

Les bruits chapps d'une cour mchante, pendant vingt annes, avaient
donn au peuple l'opinion la plus dfavorable des moeurs de la reine.
Cependant cet auditoire tout jacobin fut rvolt des accusations d'Hbert.
Celui-ci n'en persista pas moins  les soutenir. Cette mre infortune ne
rpondait pas; presse de nouveau de s'expliquer, elle dit avec une motion
extraordinaire: Je croyais que la nature me dispenserait de rpondre  une
telle imputation; mais j'en appelle au coeur de toutes les mres ici
prsentes. Cette rponse si noble et si simple remua tous les assistans.
Cependant tout ne fut pas aussi amer pour Marie-Antoinette dans les
dpositions des tmoins. Le brave d'Estaing, dont elle avait t l'ennemie,
refusa de rien dire  sa charge, et ne parla que du courage qu'elle montra
les 5 et 6 octobre, de la noble rsolution qu'elle exprima de mourir auprs
de son poux plutt que de fuir. Manuel, malgr ses hostilits avec la cour
pendant la lgislative dclara ne pouvoir rien dire contre l'accuse.
Quand le vnrable Bailly fut amen, Bailly qui autrefois avait si souvent
prdit  la cour les maux qu'entraneraient ses imprudences, il parut
douloureusement affect; et comme on lui demandait s'il connaissait la
femme Capet: Oui, dit-il en s'inclinant avec respect, oui, j'ai connu
_madame_. Il dclara ne rien savoir, et soutint que les dclarations
arraches au jeune prince, relativement au voyage  Varennes, taient
fausses. En rcompense de sa dposition, il reut des reproches outrageans,
et put juger du sort qui lui tait bientt rserv. Il n'y eut dans
l'instruction que deux faits graves, attests par Latour-du-Pin et Valaz,
qui ne dposrent que parce qu'ils ne pouvaient pas s'en dispenser.
Latour-du-Pin avoua que Marie-Antoinette lui avait demand un tat exact
des armes pendant qu'il tait ministre de la guerre. Valaz, toujours
froid, mais respectueux pour le malheur, ne voulut rien dire  la charge de
l'accuse; cependant il ne put s'empcher de dclarer que, membre de la
commission des vingt-quatre, et charg avec ses collgues de vrifier les
papiers trouvs chez Septeuil, trsorier de la liste civile, il avait vu
des bons pour diverses sommes, signs _Antoinette_, ce qui tait fort
naturel; mais il ajouta qu'il avait vu une lettre o le ministre priait le
roi de transmettre  la reine la copie d'un plan de campagne qu'il avait
entre ses mains. Ces deux faits, la demande de l'tat des armes et la
communication du plan de campagne, furent interprts sur-le-champ d'une
manire funeste, et on en conclut que c'tait pour les envoyer  l'ennemi;
car on ne supposait pas qu'une jeune princesse s'occupt, seulement par
got, d'administration et de plans militaires. Aprs ces dpositions, on en
recueillit plusieurs autres sur les dpenses de la cour, sur l'influence de
la reine dans les affaires, sur la scne du 10 aot, sur ce qui se passait
au Temple; et les bruits les plus vagues, les circonstances les plus
insignifiantes, furent accueillis comme des preuves.

[Illustration: LA REINE  LA CONCIERGERIE.]

Marie-Antoinette rpta souvent avec prsence d'esprit et avec force, qu'il
n'y avait aucun fait prcis contre elle; que d'ailleurs, pouse de Louis
XVI, elle ne rpondait d'aucun des actes du rgne. Fouquier nanmoins la
dclara suffisamment convaincue. Chauveau-Lagarde fit d'inutiles efforts
pour la dfendre; et cette reine infortune fut condamne  partager le
supplice de son poux.

Ramene  la Conciergerie, elle y passa avec assez de calme la nuit qui
prcda son excution; et le lendemain, 16 octobre, au matin, elle fut
transporte, au milieu d'une populace nombreuse, sur la place fatale o,
dix mois auparavant, avait succomb Louis XVI. Elle coutait avec calme les
exhortations de l'ecclsiastique qui l'accompagnait, et promenait un
regard indiffrent sur ce peuple qui tant de fois avait applaudi  sa
beaut et  sa grce, et qui aujourd'hui applaudissait  son supplice avec
le mme empressement. Arrive au pied de l'chafaud, elle aperut les
Tuileries, et parut mue; mais elle se hta de monter l'chelle fatale, et
s'abandonna avec courage aux bourreaux. L'infme excuteur montra la tte
au peuple, comme il faisait toujours quand il avait immol une victime
illustre.

Les jacobins furent combls de joie. Qu'on porte cette nouvelle 
l'Autriche, dirent-ils; les Romains vendaient le terrain occup par
Annibal; nous faisons tomber les ttes les plus chres aux souverains qui
ont envahi notre territoire.

Mais ce n'tait l que le commencement des vengeances. Immdiatement aprs
le jugement de Marie-Antoinette, il fallut procder  celui des girondins
enferms  la Conciergerie.

Avant la rvolte du Midi, on ne pouvait leur reprocher que des opinions. On
disait bien,  la vrit, qu'ils taient complices de Dumouriez, de la
Vende, de d'Orlans; mais cette complicit, facile  imputer  la tribune,
tait impossible  prouver, mme devant un tribunal rvolutionnaire. Depuis
le jour, au contraire, o ils levrent l'tendard de la guerre civile, et
o l'on eut contre eux des faits positifs, il devint facile de les
condamner. A la vrit, les dputs dtenus n'taient pas ceux qui avaient
provoqu l'insurrection du Calvados et du Midi, mais c'taient les membres
du mme parti, les soutiens de la mme cause; on avait la conviction intime
qu'ils avaient correspondu les uns avec les autres; et quoique les lettres
interceptes ne prouvassent pas suffisamment la complicit, elles
suffisaient  un tribunal qui, par son institution, devait se contenter de
la vraisemblance. Toute la modration des girondins fut donc transforme en
une vaste conspiration, dont la guerre civile avait t le dnouement. Leur
lenteur, sous la lgislative,  s'insurger contre le trne, leur opposition
au projet du 10 aot, leur lutte avec la commune depuis le 10 aot jusqu'au
20 septembre, leurs nergiques protestations contre les massacres, leur
piti pour Louis XVI, leurs rsistances au systme inquisiteur qui
dgotait les gnraux, leur opposition au tribunal extraordinaire, au
_maximum_,  l'emprunt forc,  tous les moyens rvolutionnaires: enfin
leurs efforts pour crer une autorit rpressive en instituant la
commission des douze, leur dsespoir aprs leur dfaite  Paris, dsespoir
qui les fit recourir aux provinces, tout cela fut travesti en une
conspiration dans laquelle tout tait insparable. Dans ce systme
d'accusation, les opinions profres  la tribune n'taient que les
symptmes, les prparatifs de la guerre civile qui clata bientt; et
quiconque avait parl dans la lgislative et la convention, comme les
dputs runis  Caen,  Bordeaux,  Lyon,  Marseille, tait coupable
comme eux. Quoiqu'on n'et aucune preuve directe du concert, on en trouvait
dans leur communaut d'opinion, dans l'amiti qui avait uni la plupart
d'entre eux, dans leurs runions habituelles chez Roland et chez Valaz.

Les girondins, au contraire, ne croyaient pas pouvoir tre condamns, si on
consentait  discuter avec eux. Leurs opinions, disaient-ils, avaient t
libres; ils avaient pu diffrer d'avis avec les montagnards sur le choix
des moyens rvolutionnaires, sans tre coupables: leurs opinions ne
prouvaient ni ambition personnelle, ni complot prmdit. Elles attestaient
au contraire que sur une foule de points ils n'avaient pas t d'accord
entre eux. Enfin leur complicit avec les dputs rvolts n'tait que
suppose, et leurs lettres, leur amiti, leur habitude de siger sur les
mmes bancs, ne suffisaient nullement pour la dmontrer. Si on nous laisse
parler, disaient les girondins, nous sommes sauvs. Funeste ide, qui,
sans assurer leur salut, leur fit perdre une partie de cette dignit, seul
ddommagement d'une mort injuste!

Si les partis avaient plus de franchise, ils seraient du moins bien plus
nobles. Le parti vainqueur aurait pu dire au parti vaincu: Vous avez
pouss l'attachement  votre systme de modration, jusqu' nous faire la
guerre, jusqu' mettre la rpublique  deux doigts de sa perte, par une
diversion dsastreuse; vous tes vaincus, il faut mourir. De leur ct,
les girondins avaient un beau discours  tenir  leurs vainqueurs. Ils
pouvaient leur rpondre: Nous vous regardons comme des sclrats qui
bouleversez la rpublique, qui la dshonorez en prtendant la dfendre, et
nous avons voulu vous combattre et vous dtruire. Oui, nous sommes tous
galement coupables, nous sommes tous complices de Buzot, de Barbaroux, de
Ption, de Guadet; ce sont de grands et vertueux citoyens, dont nous
proclamons les vertus  votre face. Tandis qu'ils sont alls venger la
rpublique, nous sommes rests ici pour la glorifier en prsence des
bourreaux. Vous tes vainqueurs, donnez-nous la mort.

Mais l'esprit de l'homme n'est pas fait de telle sorte, qu'il cherche ainsi
 tout simplifier par de la franchise. Le parti vainqueur veut convaincre,
et il ment; un reste d'espoir engage le parti vaincu  se dfendre, et il
ment; et l'on voit, dans les discordes civiles, ces honteux procs, o le
plus fort coute pour ne pas croire, o le plus faible parle pour ne pas
persuader, et demande la vie sans l'obtenir. C'est aprs l'arrt prononc,
c'est aprs que tout espoir est perdu, que la dignit humaine se retrouve,
et c'est  la vue du fer qu'on la voit reparatre tout entire.

Les girondins rsolurent donc de se dfendre, et il leur fallut pour cela
employer les concessions, les rticences. On voulut leur prouver leurs
crimes, et on envoya, pour les convaincre, au tribunal rvolutionnaire tous
leurs ennemis, Pache, Hbert, Chaumette, Chabot, et autres, ou aussi faux,
ou aussi vils. L'affluence tait considrable, car c'tait un spectacle
encore nouveau que celui de tant de rpublicains condamns pour la cause de
la rpublique. Les accuss taient au nombre de vingt-un, tous  la fleur
de l'ge, dans la force du talent, quelques-uns mme dans tout l'clat de
la jeunesse et de la beaut. La seule dclaration de leurs noms et de leur
ge avait de quoi toucher.

Brissot, Gardien et Lasource, avaient trente-neuf ans; Vergniaud, Gensonn
et Lehardy, trente-cinq; Mainvielle et Ducos, vingt-huit; Boyer-Fonfrde et
Duchastel, vingt-sept; Duperret, quarante-six; Carra, cinquante; Valaz et
Lacase, quarante-deux; Duprat, trente-trois; Sillery, cinquante-sept;
Fauchet, quarante-neuf; Lesterp-Beauvais, quarante-trois; Boileau,
quarante-un; Antiboul, quarante; Vige, trente-six.

Gensonn tait calme et froid; Valaz indign et mprisant; Vergniaud tait
plus mu que de coutume; le jeune Ducos tait gai; et Fonfrde, qu'on avait
pargn dans la journe du 2 juin, parce qu'il n'avait pas vot pour les
arrestations de la commission des douze, et qui, par ses instances
ritres en faveur de ses amis, avait mrit depuis de partager leur sort,
Fonfrde semblait, pour une si belle cause, abandonner avec facilit, et sa
grande fortune, et sa jeune pouse, et sa vie.

Amar avait rdig, au nom du comit de sret gnrale, l'acte
d'accusation. Pache fut le premier tmoin entendu  l'appui. Cauteleux et
prudent, comme il l'tait toujours, il dit qu'il avait aperu depuis
long-temps une faction contraire  la rvolution, mais il n'articula aucun
fait prouvant un complot prmdit. Il dit seulement que, lorsque la
convention tait menace par Dumouriez, il se rendit au comit des finances
pour obtenir des fonds et approvisionner Paris, et que le comit les
refusa; il ajouta qu'il avait t maltrait dans le comit de sret
gnrale, et que Guadet l'avait menac de demander l'arrestation des
autorits municipales. Chaumette raconta toutes les luttes de la commune
avec le ct droit, telles qu'on les avait apprises par les journaux; il
n'ajouta qu'un seul fait particulier, c'est que Brissot avait fait nommer
Santonax commissaire aux colonies, et que Brissot tait par consquent
l'auteur de tous les maux du Nouveau-Monde. Le misrable Hbert raconta son
arrestation par la commission des douze, et dit que Roland corrompait tous
les crivains, car madame Roland avait voulu acheter sa feuille du _Pre
Duchne_. Destournelles, ministre de la justice, et autrefois employ  la
commune, dposa d'une manire aussi vague, et rpta ce qu'on savait, c'est
que les accuss avaient poursuivi la commune, tonn contre les massacres,
et voulu instituer une garde dpartementale, etc., etc. Le tmoin le plus
prolixe, le plus acharn dans sa dposition, qui dura plusieurs heures, fut
l'ex-capucin Chabot. me bouillante, faible et vile, Chabot avait toujours
t trait par les girondins comme un extravagant; il ne leur pardonnait
pas leurs ddains; il tait fier d'avoir voulu le 10 aot contre leur avis;
il prtendait que, s'ils avaient consenti  l'envoyer aux prisons, il
aurait sauv les prisonniers comme il avait sauv les Suisses; il voulait
donc se venger des girondins, et surtout recouvrer, en les calomniant, sa
popularit, qu'il commenait  perdre aux jacobins, parce qu'on le
souponnait de prendre part  l'agiotage. Il imagina une longue et mchante
accusation, o il montra les girondins cherchant d'abord  s'emparer du
ministre Narbonne, puis, aprs avoir chass Narbonne, occupant trois
ministres  la fois, faisant le 20 juin pour ranimer leurs cratures,
s'opposant au 10 aot, parce qu'ils ne voulaient pas la rpublique, enfin
suivant toujours un plan calcul d'ambition, et, ce qui est plus atroce que
tout le reste, souffrant les massacres de septembre et le vol du
Garde-Meuble, pour perdre la rputation des patriotes. S'ils avaient
voulu, disait Chabot, j'aurais sauv les prisonniers. Ption a fait boire
les gorgeurs, et Brissot n'a pas voulu qu'on les arrtt, parce qu'il y
avait dans les prisons un de ses ennemis, Morande!

Tels sont les tres vils qui s'acharnent sur les hommes de bien, ds que le
pouvoir leur en a donn le signal! Aussitt que les chefs ont jet la
premire pierre, tout ce qui vit dans la fange se soulve, et accable la
victime; Fabre-d'glantine, devenu suspect comme Chabot, pour cause
d'agiotage, avait besoin aussi de se populariser, et il fit une dposition
plus mnage, mais plus perfide, o il insinua que l'intention de laisser
commettre les massacres et le vol du Garde-Meuble, avait bien pu entrer
dans la politique des girondins. Vergniaud, n'y rsistant pas davantage,
s'cria avec indignation: Je ne suis pas tenu de me justifier de
complicit avec des voleurs et des assassins.

Cependant il n'y avait aucun fait prcis allgu contre les accuss, on ne
leur reprochait que des opinions publiquement soutenues, et ils rpondaient
que ces opinions avaient pu tre errones, mais qu'ils avaient eu le droit
de se tromper. On leur objectait que leurs doctrines taient non le
rsultat d'une erreur involontaire et ds lors excusable, mais d'un complot
tram chez Roland et chez Valaz. Ils rpliquaient de nouveau que ces
doctrines taient si peu l'effet d'un accord fait entre eux, qu'elles
n'avaient pas t conformes sur tous les points. L'un disait: Je n'ai pas
vot pour l'appel au peuple; l'autre: Je n'ai pas vot pour la garde
dpartementale; un troisime: Je n'tais pas de l'avis de la commission des
douze, je n'tais pas pour l'arrestation d'Hbert et de Chaumette. Tout
cela tait vrai, mais alors la dfense n'tait plus commune  tous les
inculps; ils semblaient presque s'abandonner les uns les autres, et chacun
paraissait condamner la mesure  laquelle il n'avait pas pris part.
L'accus Boileau poussa le soin de se justifier jusqu' la plus extrme
faiblesse, et se couvrit mme de honte. Il avoua qu'il avait exist une
conspiration contre l'unit et l'indivisibilit de la rpublique, qu'il en
tait convaincu maintenant, et le dclarait  la justice; qu'il ne pouvait
pas dsigner les coupables, mais qu'il souhaitait leur punition et se
dclarait franc montagnard. Gardien eut aussi la faiblesse de dsavouer
tout  fait la commission des douze. Cependant Gensonn, Brissot,
Vergniaud, et surtout Valaz, corrigrent le mauvais effet de la conduite
de leurs deux collgues. Ils allgurent bien qu'ils n'avaient pas toujours
pens de mme, que par consquent ils ne s'taient pas concerts dans leurs
opinions, mais ils ne dsavourent ni leur amiti, ni leurs doctrines.
Valaz avoua franchement les runions qui avaient eu lieu chez lui, et
soutint qu'ils avaient eu le droit de se runir et de s'clairer de leurs
ides, comme tous les autres citoyens. Lorsqu'on leur objecta enfin leur
connivence avec les fugitifs, ils la nirent. Hbert alors s'cria: Les
accuss nient la conspiration! Quand le snat de Rome eut  prononcer sur
la conspiration de Catilina, s'il et interrog chaque conjur et qu'il se
ft content d'une dngation, ils auraient tous chapp au supplice qui
les attendait; mais les runions chez Catilina, mais la fuite de celui-ci,
mais les armes trouves chez Lecca, taient des preuves matrielles, et
elles suffirent pour dterminer le jugement du snat.--Eh bien! rpondit
Brissot, j'accepte la comparaison qu'on fait de nous avec Catilina. Cicron
lui dit: On a trouv des armes chez toi; les ambassadeurs des Allobroges
t'accusent; les signatures de Lentulus, de Cthgus et de Statilius, tes
complices, prouvent tes infmes projets. Ici le snat nous accuse, il est
vrai, mais a-t-on trouv chez nous des armes? Nous oppose-t-on des
signatures?

Malheureusement, on avait dcouvert des plaintes crites  Bordeaux par
Vergniaud, qui respiraient la plus vive indignation. On avait trouv une
lettre d'un cousin de l'accus Lacase, o les prparatifs de l'insurrection
taient annoncs; enfin on avait intercept une lettre de Duperret  madame
Roland, o celui-ci disait qu'il avait reu des nouvelles de Buzot et de
Barbaroux, et qu'ils se prparaient  punir les attentats commis  Paris.
Vergniaud interpell rpondit: Si je vous rappelais les motifs qui m'ont
engag  crire, peut-tre vous paratrais-je plus  plaindre qu' blmer.
J'ai d croire, d'aprs les complots du 10 mars, que le projet de nous
assassiner tait li  celui de dissoudre la reprsentation nationale.
Marat l'a crit ainsi le 11 mars. Les ptitions faites depuis contre nous
avec tant d'acharnement m'ont confirm dans cette opinion. C'est dans cette
circonstance que mon me s'est brise de douleur, et que j'ai crit  mes
concitoyens que j'tais sous le couteau. J'ai rclam contre la tyrannie de
Marat. C'est le seul que j'aie nomm. Je respecte l'opinion du peuple sur
Marat, mais enfin Marat tait mon tyran!...--A ces paroles, un jur se
lve et dit: Vergniaud se plaint d'avoir t perscut par Marat.
J'observe que Marat a t assassin, et que Vergniaud est encore ici.
Cette sotte observation est applaudie par une partie des spectateurs, et
toute la franchise, toute la raison de Vergniaud, restent sans effet sur la
multitude aveugle.

Cependant Vergniaud tait parvenu  se faire couter, et avait retrouv, en
parlant de la conduite de ses amis, de leur dvouement, de leurs sacrifices
 la rpublique, toute son loquence. L'auditoire entier avait t remu;
et cette condamnation, quoique commande, ne semblait plus irrvocable. Les
dbats avaient dur plusieurs jours. Les jacobins, indigns des lenteurs du
tribunal, adressrent une nouvelle ptition  la convention, pour acclrer
la procdure. Robespierre fit rendre un dcret par lequel, aprs trois
jours de discussion, les jurs taient autoriss  se dclarer suffisamment
clairs, et  procder au jugement sans plus rien entendre. Et pour rendre
le titre plus conforme  la chose, il fit dcider en outre que le nom de
tribunal extraordinaire serait chang en celui de TRIBUNAL RVOLUTIONNAIRE.

Ce dcret rendu, les jurs n'osrent pas s'en servir sur-le-champ, et
dclarrent n'tre pas suffisamment clairs. Mais, le lendemain, ils
usrent de leur nouveau pouvoir d'abrger les dbats, et en demandrent la
clture. Les accuss avaient dj perdu toute esprance, et ils taient
rsolus  mourir noblement. Ils se rendirent  la dernire sance du
tribunal avec un visage serein. Tandis qu'on les fouillait  la porte de la
Conciergerie, pour leur enlever les armes meurtrires avec lesquelles ils
auraient pu attenter  leur vie, Valaz, donnant une paire de ciseaux  son
ami Riouffe, lui dit en prsence des gendarmes: Tiens, mon ami, voil une
arme dfendue; il ne faut pas attenter  nos jours!

[Illustration: LES GIRONDINS MARCHENT A LA MORT.]

Le 30 octobre,  minuit, les jurs entrent pour prononcer la sentence.
Antonelle, leur prsident, avait le visage altr. Camille Desmoulins, en
entendant prononcer l'arrt, s'cria: Ah! c'est moi qui les tue, c'est
_mon Brissot dvoil_[5]! Je m'en vais, dit-il; et il sort dsespr. Les
accuss rentrent. En entendant prononcer le mot fatal de mort, Brissot
laisse tomber ses bras, sa tte se penche subitement sur sa poitrine;
Gensonn veut dire quelques mots sur l'application de la loi, mais il ne
peut se faire entendre. Sillery, en laissant chapper ses bquilles,
s'crie: _Ce jour est le plus beau de ma vie_. On avait conu quelques
esprances pour les deux jeunes frres Ducos et Fonfrde, qui avaient paru
moins compromis, et qui s'taient attachs aux girondins, moins encore par
conformit d'opinion que par admiration pour leur caractre et leurs
talens. Cependant ils sont condamns comme les autres. Fonfrde embrasse
Ducos en lui disant: Mon frre, c'est moi qui te donne la
mort.--Console-toi, rpond Ducos, nous mourrons ensemble. L'abb Fauchet,
le visage baiss, semble prier le ciel, Carra conserve son air de duret,
Vergniaud a dans toute sa personne quelque chose de ddaigneux et de fier;
Lasource prononce ce mot d'un ancien: Je meurs le jour o le peuple a
perdu la raison; vous mourrez le jour o il l'aura recouvre. Le faible
Boileau, le faible Gardien, ne sont pas pargns. Boileau, en jetant son
chapeau en l'air, s'crie: Je suis innocent.--Nous sommes innocens,
rptent tous les accuss; peuple, on vous trompe. Quelques-uns d'entre
eux ont le tort de jeter quelques assignats, comme pour engager la
multitude  voler  leur secours, mais elle reste immobile. Les gendarmes
les entourent alors pour les conduire dans leur cachot. Tout  coup l'un
des condamns tombe  leurs pieds; ils le relvent noy dans son sang.
C'tait Valaz, qui, en donnant ses ciseaux  Riouffe, avait gard un
poignard, et s'en tait frapp. Le tribunal dcide sur-le-champ que son
cadavre sera transport sur une charrette,  la suite des condamns. En
sortant du tribunal, ils entonnent tous ensemble, par un mouvement
spontan, l'hymne des Marseillais:

    Contre nous de la tyrannie
    L'tendard sanglant est lev.

Leur dernire nuit fut sublime. Vergniaud avait du poison, il le jeta pour
mourir avec ses amis. Ils firent en commun un dernier repas, o ils furent
tour  tour gais, srieux, loquens. Brissot Gensonn, taient graves et
rflchis; Vergniaud parla de la libert expirante avec les plus nobles
regrets, et de la destine humaine avec une loquence entranante. Ducos
rpta des vers qu'il avait faits en prison, et tous ensemble chantrent
des hymnes  la France et  la libert.

Le lendemain, 31 octobre, une foule immense s'tait porte sur leur
passage. Ils rptaient, en marchant  l'chafaud, cet hymne des
Marseillais que nos soldats chantaient en marchant  l'ennemi. Arrivs  la
place de la Rvolution, et descendus de leurs charrettes, ils
s'embrassrent en criant: _Vive la rpublique!_ Sillery monta le premier
sur l'chafaud, et aprs avoir salu gravement le peuple, dans lequel il
respectait encore l'humanit faible et trompe, il reut le coup fatal.
Tous imitrent Sillery, et moururent avec la mme dignit. En trente-une
minutes, le bourreau fit tomber ces illustres ttes, et dtruisit ainsi en
quelques instans, jeunesse, beaut, vertus, talens. Telle fut la fin de
ces nobles et courageux citoyens, victimes de leur gnreuse utopie. Ne
comprenant ni l'humanit, ni ses vices, ni les moyens de la conduire dans
une rvolution, ils s'indignrent de ce qu'elle ne voulait pas tre
meilleure, et se firent dvorer par elle, en s'obstinant  la contrarier.
Respect  leur mmoire! jamais tant de vertus, de talens, ne brillrent
dans les guerres civiles; et il faut le dire  leur gloire, s'ils ne
comprirent pas la ncessit des moyens violens pour sauver la cause de la
France, la plupart de leurs adversaires, qui prfrrent ces moyens, se
dcidrent par passion plutt que par gnie. On ne pourrait mettre au
dessus d'eux que celui des montagnards qui se serait dcid pour les moyens
rvolutionnaires, par politique seule et non par l'entranement de la
haine.

A peine les girondins eurent-ils expir, que de nouvelles victimes furent
immoles aprs eux. Le glaive ne se reposa pas un instant. Le 2 novembre,
on mit  mort l'infortune Olympe de Gouges, pour des crits prtendus
contre-rvolutionnaires, et Adam Lux, dput de Mayence, accus du mme
dlit. Le 6 novembre, le malheureux duc d'Orlans, transfr de Marseille 
Paris, fut traduit au tribunal rvolutionnaire, et condamn pour les
soupons qu'il avait inspirs  tous les partis. Odieux  l'migration,
suspect aux girondins et aux jacobins, il n'inspirait aucun de ces regrets
qui consolent d'une mort injuste. Plus ennemi de la cour qu'enthousiaste de
la rpublique, il n'prouvait pas cette conviction qui soutient au moment
suprme; et il fut de toutes les victimes la moins ddommage et la plus 
plaindre. Un dgot universel, un scepticisme absolu, furent ses derniers
sentimens, et il marcha  l'chafaud avec un calme et une indiffrence
extraordinaire. Tran le long de la rue Saint-Honor, il vit son palais
d'un oeil sec, et ne dmentit pas un moment son dgot des hommes et de la
vie. Son aide-de-camp Coustard, dput comme lui, fut associ  son sort.
Deux jours aprs, l'intressante et courageuse pouse de Roland les suivit
 l'chafaud. Cette femme, runissant aux grces d'une Franaise l'hrosme
d'une Romaine, portait toutes les douleurs dans son me. Elle respectait et
chrissait son poux comme un pre; elle prouvait pour l'un des girondins
proscrits une passion profonde, qu'elle avait toujours contenue; elle
laissait une fille, jeune et orpheline, confie  des amis; tremblante pour
tant d'tres si chers, elle croyait  jamais perdue cette cause de la
libert dont elle tait enthousiaste, et  laquelle elle avait fait de si
grands sacrifices. Ainsi elle souffrait dans toutes ses affections  la
fois. Condamne pour cause de complicit avec les girondins, elle entendit
son arrt avec une sorte d'enthousiasme, sembla inspire depuis le
moment de sa condamnation jusqu' celui de son excution, et excita, chez
tous ceux qui la virent, une espce d'admiration religieuse. Elle alla 
l'chafaud vtue en blanc; pendant toute la route, elle ranima les forces
d'un compagnon d'infortune qui devait prir avec elle, et qui n'avait pas
le mme courage; deux fois mme elle parvint  lui arracher un sourire.
Arrive sur le lieu du supplice, elle s'inclina devant la statue de la
libert en s'criant: _O libert! que de crimes on commet en ton nom!_ Elle
subit ensuite la mort avec un courage inbranlable (10 novembre). Ainsi
prit cette femme charmante et courageuse, qui mritait de partager la
destine de ses amis, mais qui, plus modeste et plus soumise au rle passif
de son sexe, aurait, non pas vit la mort, due  ses talens et  ses
vertus, mais pargn  son poux et  elle-mme des ridicules et des
calomnies.

[Illustration: MME. ROLAND.]

Son poux s'tait rfugi du ct de Rouen. En apprenant sa fin tragique,
il ne voulut pas lui survivre. Il quitta la maison hospitalire o il avait
reu un asile; et, pour ne compromettre aucun ami, il vint se donner la
mort sur la grande route. On le trouva perc au coeur d'une pe, et gisant
au pied d'un arbre contre lequel il avait appuy l'arme meurtrire. Dans sa
poche tait renferm un crit sur sa vie et sur sa conduite au ministre.

Ainsi, dans cet pouvantable dlire qui rendait suspects et le gnie, et la
vertu, et le courage, tout ce qu'il y avait de plus noble, de plus gnreux
en France, prissait ou par le suicide ou par le fer des bourreaux!

[Illustration: BAILLY.]

Entre tant de morts illustres et courageuses, il y en eut une surtout plus
lamentable et plus sublime que toutes les autres, ce fut celle de Bailly.
Dj on avait pu voir,  la manire dont il avait t trait dans le procs
de la reine, comment il serait accueilli au tribunal rvolutionnaire. La
scne du Champ-de-Mars, la proclamation de la loi martiale et la fusillade
qui s'en tait suivie, taient les vnemens le plus souvent et le plus
amrement reprochs au parti constituant. C'tait sur Bailly, l'ami de
Lafayette, c'tait sur le magistrat qui avait fait dployer le drapeau
rouge, qu'on voulait punir tous les prtendus forfaits de la constituante.
Il fut condamn, et dut tre excut au Champ-de-Mars, thtre de ce qu'on
appelait son crime. Ce fut le 11 novembre, et par un temps froid et
pluvieux, qu'eut lieu son supplice. Conduit  pied, et au milieu des
outrages d'une populace barbare, qu'il avait nourrie pendant qu'il tait
maire, il demeura calme et d'une srnit inaltrable. Pendant le long
trajet de la Conciergerie au Champ-de-Mars, on lui agitait sous le
visage le drapeau rouge qu'on avait retrouv  la mairie, enferm dans un
tui en acajou. Arriv au pied de l'chafaud, il semblait toucher au terme
de son supplice; mais un des forcens, attachs  le poursuivre, s'crie
qu'il ne faut pas que le champ de la fdration soit souill de son sang.
Alors on se prcipite sur la guillotine, on la transporte avec le mme
empressement qu'on mit autrefois  creuser ce mme champ de la fdration;
on court l'lever enfin sur le bord de la Seine, sur un tas d'ordures, et
vis--vis le quartier de Chaillot, o Bailly avait pass sa vie et compos
ses ouvrages. Cette opration dure plusieurs heures. Pendant ce temps, on
lui fait parcourir plusieurs fois le Champ-de-Mars. La tte nue, les mains
derrire le dos, il se trane avec peine. Les uns lui jettent de la boue,
d'autres lui donnent des coups de pied ou de bton. Accabl, il tombe; on
le relve de nouveau. La pluie, le froid, ont communiqu  ses membres un
tremblement involontaire. Tu trembles, lui dit un soldat.--Mon ami,
rpond le vieillard, c'est de froid. Aprs plusieurs heures de cette
torture, on lui brle sous le nez le drapeau rouge; le bourreau s'empare de
lui enfin, et on nous enlve encore un savant illustre, et l'un des hommes
les plus vertueux qui aient honor notre patrie.

Depuis ces temps o Tacite la vit applaudir aux crimes des empereurs, la
vile populace n'a pas chang. Toujours brusque en ses mouvemens, tantt
elle lve l'autel de la patrie, tantt elle dresse des chafauds, et n'est
belle et noble  voir que lorsque, entrane dans les armes, elle se
prcipite sur les bataillons ennemis. Que le despotisme n'impute pas ses
crimes  la libert; car, sous le despotisme, elle fut toujours aussi
coupable que sous la rpublique; mais invoquons sans cesse les lumires et
l'instruction pour ces barbares, pullulant au fond des socits, et
toujours prts  les souiller de tous les crimes,  l'appel de tous les
pouvoirs, et pour le dshonneur de toutes les causes.

Le 25 novembre, eut encore lieu la mort du malheureux Manuel, qui tait
devenu de procureur de la commune, dput  la convention, et qui donna sa
dmission lors du procs de Louis XVI, parce qu'on l'accusait d'avoir
drob le scrutin. Au tribunal, on lui reprocha d'avoir favoris les
massacres de septembre pour soulever les dpartemens contre Paris. C'est
Fouquier-Tinville qui tait charg d'imaginer ces perfides calomnies, plus
atroces encore que la condamnation. Ce mme jour, fut condamn le
malheureux gnral Brunet, pour n'avoir pas envoy une partie de son arme
de Nice devant Toulon; et le lendemain 26, la mort fut prononce contre le
victorieux Houchard, pour n'avoir pas compris le plan qui lui fut trac, et
ne s'tre pas rapidement port sur la chausse de Furnes, de manire 
prendre toute l'arme anglaise. Sa faute tait criante, mais ne mritait
pas la mort.

Ces excutions commenaient  rpandre une terreur gnrale, et  rendre
l'autorit formidable. L'effroi n'tait pas seulement dans les prisons,
dans la salle du tribunal rvolutionnaire,  la place de la Rvolution; il
rgnait partout, dans les marchs, dans les boutiques, o le _maximum_ et
les lois contre l'accaparement venaient d'tre mis en vigueur. On a dj vu
comment le discrdit des assignats et le renchrissement des denres
avaient conduit  dcrter le _maximum_, dans le but de remettre en rapport
les denres et la monnaie. Les premiers effets de ce _maximum_ furent des
plus malheureux, et amenrent la clture d'une grande quantit de
boutiques. En fixant un tarif pour les marchandises de premire ncessit,
on n'avait atteint que la marchandise rendue chez le dtaillant, et prte 
passer des mains de celui-ci dans celles du consommateur. Mais le
dtaillant qui l'avait achete chez le marchand en gros ou chez le
fabricant, avant le _maximum_, et  un prix suprieur  celui du nouveau
tarif, faisait des pertes normes et se plaignait amrement. Les pertes
n'taient pas moindres pour lui, mme lorsqu'il avait achet aprs le
_maximum_. En effet, dans le tarif des marchandises dites de premire
ncessit, on ne les dsignait que dj tout ouvres et prtes  tre
consommes, et on ne fixait leur prix que parvenues  ce dernier tat. Mais
on ne disait pas quel prix elles devaient avoir, sous forme de matire
premire, quel prix il fallait payer  l'ouvrier qui les travaillait, au
roulier, au navigateur qui les transportaient; par consquent le
dtaillant, qui tait oblig de vendre au consommateur selon le tarif, et
qui ne pouvait traiter avec l'ouvrier, le fabricant, le commerant en gros,
d'aprs ce mme tarif, tait dans l'impossibilit de continuer un commerce
aussi dsavantageux. La plupart des marchands fermaient leurs boutiques, ou
bien chappaient  la loi par la fraude; ils ne vendaient au maximum que la
plus mauvaise marchandise, et rservaient la bonne pour ceux qui venaient
secrtement la payer sa valeur.

Le peuple, qui s'apercevait de ces fraudes, et voyait se fermer un grand
nombre de boutiques, se dchanait avec fureur, et venait assaillir la
commune de ses rclamations; il voulait qu'on obliget tous les marchands 
tenir leurs boutiques ouvertes, et  continuer leur commerce malgr eux.
Dispos  se plaindre de tout, il dnonait les bouchers et les
charcutiers, qui achetaient des animaux malsains ou morts d'accidens, et
qui ne saignaient pas assez les viandes dans l'intention de les rendre plus
pesantes; les boulangers, qui, pour fournir de la belle farine au riche,
rservaient la mauvaise au pauvre, et ne faisaient pas assez cuire le pain
afin qu'il pest davantage; les marchands de vin, qui mlaient aux boissons
les drogues les plus malfaisantes; les marchands de sel, qui pour augmenter
le poids de cette denre, en altraient la qualit; les piciers, tous les
dtaillans enfin, qui falsifiaient les denres de mille manires.

De ces abus, les uns taient ternels, les autres tenaient  la crise
actuelle, mais, quand l'impatience du mal saisit les esprits, on se plaint
de tout, on veut tout rformer, tout punir.

Le procureur-gnral Chaumette fit  ce sujet un discours fulminant contre
les marchands.

On se rappelle, dit-il, qu'en 89, et les annes suivantes, tous ces hommes
ont fait un trs grand commerce, mais avec qui? avec l'tranger. On sait
que ce sont eux qui ont fait tomber les assignats, et que c'est au moyen de
l'agiotage sur le papier-monnaie qu'ils se sont enrichis. Qu'ont-ils fait
aprs que leur fortune a t complte? Ils se sont retirs du commerce, ils
ont menac le peuple de la pnurie des marchandises; mais s'ils ont de
l'or et des assignats, la rpublique a quelque chose de plus prcieux, elle
a des bras. Ce sont des bras et non pas de l'or qu'il faut pour faire
mouvoir les fabriques et les manufactures. Eh bien! si ces individus
abandonnent les fabriques, la rpublique s'en emparera, et elle mettra en
rquisition toutes les matires premires. Qu'ils sachent qu'il dpend de
la rpublique de rduire, quand elle le voudra, en boue et en cendres, l'or
et les assignats qui sont en leurs mains. Il faut que le gant du peuple
crase les spculateurs mercantiles.

Nous sentons les maux du peuple, parce que nous sommes peuple nous-mmes.
Le conseil tout entier est compos de sans-culottes, il est le
lgislateur-peuple. Peu nous importe que nos ttes tombent, pourvu que la
postrit daigne ramasser nos crnes.... Ce n'est pas l'vangile que
j'invoquerai, c'est Platon. Celui qui frappera du glaive, dit ce
philosophe, prira par le glaive; celui qui frappera du poison, prira par
le poison; la famine touffera celui qui voudrait affamer le peuple.... Si
les subsistances et les marchandises viennent  manquer,  qui s'en prendra
le peuple? aux autorits constitues? non.... A la convention? non.... Il
s'en prendra aux fournisseurs et aux approvisionneurs. Rousseau tait
peuple aussi, et il disait: _Quand le peuple n'aura plus rien  manger, il
mangera le riche_. (Commune du 14 octobre.)

Les moyens forcs conduisent aux moyens forcs, comme nous l'avons dit
ailleurs. On s'tait occup, dans les premires lois, de la marchandise
ouvre, il fallait maintenant passer  la matire premire; l'ide mme de
s'emparer de la matire premire et de l'ouvrer pour le compte de la
rpublique, germait dans les ttes. C'est une redoutable obligation que
celle de violenter la nature, et de vouloir rgler tous ses mouvemens. On
est bientt oblig de suppler la spontanit en toutes choses, et de
remplacer la vie mme par les commandemens de la loi. La commune et la
convention furent forces de prendre de nouvelles mesures, chacune suivant
sa comptence.

La commune de Paris obligea chaque marchand  dclarer la quantit de
denres qu'il possdait, les demandes qu'il avait faites pour s'en
procurer, et l'esprance qu'il avait des arrivages. Tout marchand qui,
faisant un commerce depuis un an, l'abandonnait ou le laissait languir,
tait dclar suspect, et enferm comme tel. Pour empcher la confusion et
l'engorgement provenant de l'empressement  s'approvisionner, la commune
dcida encore que le consommateur ne pourrait s'adresser qu'au marchand
dtaillant, le dtaillant qu'au marchand en gros, et elle fixa les
quantits que chacun pourrait exiger. Ainsi l'picier ne pouvait exiger que
vingt-cinq livres de sucre  la fois chez le marchand en gros, et le
limonadier que douze. C'taient les comits rvolutionnaires qui
dlivraient les bons d'achat, et fixaient les quantits. La commune ne
borna pas l ses rglemens. Comme l'affluence  la porte des boulangers
tait toujours la mme, et occasionnait des scnes tumultueuses, et que
beaucoup de gens passaient une partie des nuits  attendre, Chaumette fit
dcider que la distribution ne commencerait que par les derniers arrivs,
ce qui ne diminua ni le tumulte ni l'empressement. Comme le peuple se
plaignait de ce qu'on lui rservait la plus mauvaise farine, il fut arrt
que, dans la ville de Paris, il ne serait plus fait qu'une seule espce de
pain, compose de trois quarts de froment et d'un quart de seigle. Enfin,
on institua une commission d'inspection aux subsistances, pour vrifier
l'tat des denres, constater les fraudes, et les punir. Ces mesures,
imites par les autres communes, souvent mme converties en dcrets,
devenaient aussitt des lois gnrales; et c'est ainsi, comme nous l'avons
dj dit, que la commune exerait une influence immense dans tout ce qui
tenait au rgime intrieur et  la police.

La convention, presse de rformer la loi du _maximum_, en imagina une
nouvelle qui remontait de la marchandise  la matire premire. Il devait
tre fait un tableau du prix, que cotait la marchandise en 1790, sur le
lieu mme de production. A ce prix, il tait ajout premirement, un tiers
en sus,  cause des circonstances; secondement, un prix fixe pour le
transport du lieu de production au lieu de consommation; troisimement
enfin, une somme de cinq pour cent pour le profit du marchand en gros, et
de dix pour le marchand dtailliste; de tous ces lmens on devait
composer, pour l'avenir, le prix del marchandises de premire ncessit.
Les administrations locales taient charges de faire ce travail chacune
pour ce qui se produisait et se consommait chez elles. Une indemnit tait
accorde  tout marchand dtailliste qui, ayant moins de dix mille francs
de capital, pouvait prouver qu'il avait perdu ce capital par le _maximum_.
Les communes devaient juger le cas  vue-d'oeil, comme on jugeait toute
chose alors, comme on juge tout en temps de dictature. Ainsi la loi, sans
remonter encore  la production,  la matire brute,  la main-d'oeuvre,
fixait le prix de la marchandise au sortir de la fabrique, le prix des
transports, le gain du commerant et du dtaillant, et remplaait, dans la
moiti au moins de l'oeuvre sociale, la mobilit de la nature par des
rgles absolues. Mais tout cela, nous le rptons, provenait
invitablement du premier _maximum_, le premier _maximum_ des assignats, et
les assignats des besoins imprieux de la rvolution.

Pour suffire  ce systme de gouvernement introduit dans le commerce, il
fut nomm une commission des subsistances et approvisionnemens, dont
l'autorit s'tendait sur toute la rpublique, et qui tait compose de
trois membres, choisis par la convention, jouissant presque de l'importance
des ministres eux-mmes, et ayant voix au conseil. Cette commission tait
charge de faire excuter les tarifs, de surveiller la conduite des
communes  cet gard, de faire incessamment continuer le recensement des
subsistances et des denres dans toute la France, d'en ordonner le
versement d'un dpartement dans l'autre, de fixer les rquisitions pour les
armes, conformment au clbre dcret qui instituait le gouvernement
rvolutionnaire.

La situation financire n'tait pas moins extraordinaire que tout le reste.
Les deux emprunts, l'un forc, l'autre volontaire, se remplissaient avec
rapidit. On s'empressait surtout de contribuer au second, parce que les
avantages qu'il prsentait le rendaient bien prfrable; et ainsi le moment
approchait o un milliard d'assignats allait tre retir de la circulation.
Il y avait dans les caisses, pour les besoins courans, quatre cents
millions  peu prs, restant des anciennes crations, et cinq cents
millions d'assignats royaux, rentrs par le dcret qui les dmontisait, et
convertis en une somme gale d'assignats rpublicains. Il restait donc pour
le service neuf cents millions environ.

Ce qui paratra extraordinaire, c'est que l'assignat, qui perdait trois
quarts et mme quatre cinquimes, tait remont au pair avec l'argent. Il y
avait, dans cette hausse, du rel et du factice. La suppression graduelle
d'un milliard flottant, le succs de la premire leve, qui venait de
produire six cent mille hommes en un mois de temps, les dernires victoires
de la rpublique, qui assuraient presque son existence, avaient ht le
dbit des biens nationaux, et rendu quelque confiance aux assignats, mais
point assez cependant pour les galer  l'argent. Voici les causes qui les
mirent, en apparence, au pair avec le numraire. On se souvient qu'une loi
dfendait, sous des peines graves, le commerce de l'argent, c'est--dire
l'change  perte de l'assignat contre l'argent; qu'une autre loi punissait
aussi de peines svres celui qui, dans les achats, traiterait  des prix
diffrens, selon que le paiement aurait lieu en papier ou en numraire. De
cette manire, l'argent, chang soit contre l'assignat, soit contre la
marchandise, ne pouvait valoir son prix rel, et il ne restait plus qu'
l'enfouir. Mais une dernire loi portait que l'argent, l'or ou les bijoux
enfouis, appartiendraient, partie  l'tat, partie au dnonciateur. Ds
lors on ne pouvait ni se servir de l'argent dans le commerce, ni le cacher;
il tait  charge, il exposait le dtenteur  passer pour suspect; on
commenait  s'en dfier et  prfrer l'assignat pour l'usage journalier.
C'est l ce qui rtablit momentanment le pair, qui n'avait jamais
rellement exist pour le papier, mme au premier jour de sa cration.
Beaucoup de communes, y ajoutant leurs lois  celles de la convention,
avaient mme dfendu la circulation du numraire, et ordonn qu'il ft
apport dans les caisses pour y tre chang en assignats. La convention, il
est vrai, avait aboli toutes ces dcisions particulires des communes; mais
les lois gnrales portes par elle n'en rendaient pas moins le numraire
inutile et dangereux. Beaucoup de gens le portaient  l'impt ou 
l'emprunt, ou bien le donnaient aux trangers qui en faisaient un grand
commerce, et qui venaient dans les villes frontires le recevoir contre des
marchandises. Les Italiens, et les Gnois surtout, qui nous apportaient
beaucoup de bl, accouraient dans les ports du Midi, et achetaient au plus
bas prix les matires d'or et d'argent. Le numraire avait donc reparu par
l'effet de ces lois terribles; et le parti des rvolutionnaires ardens,
craignant que son apparition ne ft de nouveau nuisible au papier-monnaie,
voulait que le numraire, qui, jusqu'ici, n'tait pas exclu de la
circulation, ft prohib tout  fait; ils demandaient que la transmission
en ft interdite, et qu'on ordonnt  tous ceux qui en possdaient de se
prsenter aux caisses publiques pour l'changer contre des assignats.

La terreur avait presque fait cesser l'agiotage. Les spculations sur le
numraire taient, comme on vient de le voir, devenues impossibles. Le
papier tranger, frapp de rprobation, ne circulait plus comme deux mois
auparavant; et les banquiers, accuss de toutes parts d'tre les
intermdiaires des migrs, et de se livrer  l'agiotage, taient dans le
plus grand effroi. Pour un moment, le scell avait t mis chez eux, mais
on sentit bientt le danger d'interrompre les oprations de la banque,
d'arrter ainsi la circulation de tous les capitaux, et on retira le
scell. Nanmoins, l'effroi tait assez grand pour qu'on ne songet plus 
aucune espce de spculation.

La compagnie des Indes venait enfin d'tre abolie. On a vu quelle intrigue
s'tait forme entre quelques dputs pour spculer sur les actions de
cette compagnie. Le baron de Batz, s'entendant avec Julien de Toulouse,
Delaunay d'Angers, et Chabot, voulait, par des motions effrayantes, faire
baisser les actions, les acheter alors, puis, par des motions plus douces,
les faire remonter, les revendre, et raliser les profits de cette hausse
frauduleuse. L'abb d'Espagnac, que Julien favorisait auprs du comit des
marchs, devait prter les fonds pour ces spculations. Ces misrables
russirent, en effet,  faire tomber les actions de 4500  650 livres, et
recueillirent des profits considrables. Cependant on ne pouvait viter la
suppression de la compagnie; alors ils se mirent  traiter avec elle pour
adoucir le dcret de suppression. Delaunay et Julien de Toulouse le
discutaient avec ses directeurs, et leur disaient: Si vous donnez telle
somme, nous prsenterons tel dcret; si non, nous en prsenterons tel
autre. Ils convinrent d'une somme de cinq cent mille francs, moyennant
laquelle ils devaient, en proposant la suppression de la compagnie, qui
tait invitable, lui faire attribuer  elle-mme le soin de sa
liquidation, ce qui pouvait prolonger pour long-temps encore sa dure. La
somme devait tre partage entre Delaunay, Julien de Toulouse, Chabot, et
Bazire, que son ami Chabot avait mis au fait de l'intrigue, mais qui refusa
d'y prendre part. Delaunay prsenta le dcret de suppression le 17
vendmiaire. Il proposait de supprimer la compagnie, de l'obliger 
restituer les sommes qu'elle devait  l'tat, et surtout de lui faire
payer le droit sur les transferts, qu'elle tait parvenue  luder en
transformant ses actions en inscriptions sur ses livres. Il proposait enfin
de lui laisser  elle-mme le soin de sa liquidation. Fabre d'glantine,
qui n'tait pas encore dans le secret, et qui spculait,  ce qu'il parat,
en sens contraire, s'leva aussitt contre ce projet, en disant que
permettre  la compagnie de se liquider elle-mme, c'tait l'terniser, et
que sous ce prtexte elle demeurerait indfiniment en exercice. Il
conseilla donc de transporter au gouvernement le soin de cette liquidation.
Cambon demanda, par un sous-amendement, que l'tat, en faisant la
liquidation, ne restt pas charg des dettes, si le passif de la compagnie
excdait son actif. Le dcret et les deux amendemens furent adopts, et on
les renvoya  la commission, pour en arrter la rdaction dfinitive.
Aussitt les membres du complot pensrent qu'il fallait s'emparer de Fabre
pour obtenir, au moyen de la rdaction, quelques modifications au dcret.
Chabot fut dpch  Fabre avec cent mille francs, et parvint  le gagner.
Voici alors ce qui fut fait: on rdigea le dcret tel qu'il avait t
adopt par la convention, et on le donna  signer  Cambon et aux membres
de la commission qui n'taient pas complices du projet. Ensuite on ajouta 
cette copie authentique quelques mots qui en altraient tout  fait le
sens. A l'article des transferts qui avaient chapp au droit, et qui
devaient le supporter, on ajouta ces mots: _Except ceux faits en fraude_,
ce qui faisait revivre toutes les prtentions de la compagnie  l'gard de
l'exemption du droit. A propos de la liquidation, il fut encore ajout ces
mots: _D'aprs les statuts et rglemens de la compagnie_, ce qui donnait
entre  celle-ci dans la liquidation. Ces mots intercals changeaient
gravement le dispositif du dcret. Chabot, Fabre, Delaunay, Julien de
Toulouse, signrent ensuite, et remirent la copie falsifie  la commission
de l'envoi des lois, qui la fit imprimer et promulguer comme dcret
authentique. Ils espraient que les membres qui avaient sign avant cette
lgre altration, ou ne s'en souviendraient pas, ou ne s'en apercevraient
pas, et ils se partagrent la somme de cinq cent mille francs. Bazire
refusa seul sa part, en disant qu'il ne voulait pas participer  de telles
turpitudes.

Cependant Chabot, dont on commenait  dnoncer le luxe, tremblait de se
voir compromis. Il avait suspendu les cent mille francs, reus pour son
compte, dans des lieux d'aisance; et comme ses complices le voyaient prt 
les trahir, ils menaaient de prendre les devans, et de tout rvler s'il
les abandonnait. Telle avait t l'issue de cette honteuse intrigue lie
entre le baron de Batz et trois ou quatre dputs. La terreur gnrale qui
grondait sur toutes les ttes, mme innocentes, s'tait communique  eux,
et ils avaient peur de se voir dcouverts et punis. Pour le moment donc,
toutes les spculations taient suspendues, et personne ne songeait plus 
se livrer  l'agiotage.

C'est dans cet instant, o l'on ne craignait pas de faire violence  toutes
les ides reues,  toutes les habitudes tablies, que le projet de
renouveler le systme des poids et mesures et de changer le calendrier fut
excut. Le got de la rgularit et le mpris des obstacles devaient
signaler une rvolution qui tait  la fois philosophique et politique.
Elle avait divis le territoire en quatre-vingt-trois portions gales; elle
avait uniformis l'administration civile, religieuse et militaire; elle
avait galis toutes les parties de la dette publique. Elle ne pouvait
manquer de rgulariser les poids, les mesures et la division du temps. Sans
doute ce got pour l'uniformit, dgnrant en esprit de systme, en fureur
mme, a fait oublier trop souvent les varits ncessaires et attrayantes
de la nature; mais ce n'est que dans ces sortes d'accs que l'esprit humain
opre les rgnrations grandes et difficiles. Le nouveau systme des poids
et mesures, l'une des plus belles crations du sicle, fut le rsultat de
cet audacieux esprit d'innovation. On imagina de prendre pour unit de
poids et pour unit de mesures, des quantits naturelles et invariables
dans tous les pays. Ainsi, l'eau distille fut prise pour unit de poids,
et une partie du mridien pour unit de mesure. Ces units, multiplies ou
divises par dix,  l'infini, formrent ce beau systme connu sous le nom
de _calcul dcimal_.

La mme rgularit devait tre applique  la division du temps; et la
difficult de changer les habitudes d'un peuple, dans ce qu'elles ont de
plus invincible, ne devait pas arrter des hommes aussi rsolus que ceux
qui prsidaient alors aux destines de la France. Dj ils avaient chang
l're grgorienne en re rpublicaine, et fait dater celle-ci de l'an
premier de la libert. Ils firent commencer l'anne et la nouvelle re au
22 septembre 1792, jour qui par une rencontre heureuse, tait celui de
l'institution de la rpublique et de l'quinoxe d'automne. L'anne aurait
d tre divise en dix parties, conformment au systme dcimal; mais en
prenant pour base de la division des mois les douze rvolutions de la lune
autour de la terre, il fallait admettre douze mois. La nature commandait
ici l'infraction au systme dcimal. Le mois fut de trente jours; il se
divisa en trois dizaines de jours, nommes _dcades_, et remplaant les
quatre semaines. Le dixime jour de chaque dcade fut consacr au repos, et
remplaa l'ancien dimanche. C'tait un jour de repos de moins par mois. La
religion catholique avait multipli les ftes  l'infini; la rvolution,
prconisant le travail, croyait devoir les rduire le plus possible. Les
mois s'appelrent du nom des saisons auxquelles ils appartenaient. L'anne
commenant en automne, les trois premiers mois appartenaient  cette
saison; on les nomma, le 1er, _vendmiaire_, le 2e, _brumaire_, le 3e,
_frimaire_; les trois suivans, correspondant  l'hiver, s'appelaient
_nivse, pluvise, ventse_; les trois autres, rpondant au printemps,
_germinal, floral, prairial_; les trois derniers enfin, comprenant l't,
furent nomms _messidor, thermidor, fructidor_. Ces douze mois, de trente
jours chacun, ne faisaient que trois cent soixante jours en tout. Il
restait cinq jours pour complter l'anne; ils furent appels
_complmentaires_, et on eut la belle ide de les rserver pour des ftes
nationales, sous le nom de _sans-culottides_, nom qu'il faut accorder au
temps, et qui n'est pas plus absurde que beaucoup d'autres adopts par les
peuples. La premire dut tre consacre au _gnie_; la seconde au
_travail_; la troisime, aux _belles actions_; la quatrime, aux
_rcompenses_; la cinquime enfin,  _l'opinion_. Cette dernire fte, tout
 fait originale, et parfaitement adapte au caractre franais, devait
tre une espce de carnaval politique de vingt-quatre heures, pendant
lequel il serait permis de dire et d'crire impunment sur tout homme
public, tout ce qu'il plairait au peuple et aux crivains d'imaginer.
C'tait  l'opinion  faire justice de l'opinion mme, et  tous les
magistrats  se dfendre par leurs vertus contre les vrits et les
calomnies de ce jour. Rien n'tait plus grand et plus moral que cette ide.
Il ne faut point, parce qu'une destine plus forte a emport les penses et
les institutions de cette poque, frapper de ridicule ses vastes et hardies
conceptions. Les Romains ne sont pas rests ridicules, parce que, le jour
du triomphe, le soldat plac derrire le char du triomphateur, pouvait dire
tout ce que lui suggrait sa haine ou sa gaiet. Tous les quatre ans,
l'anne bissextile, amenant six jours complmentaires au lieu de cinq,
cette sixime sans-culottide devait s'appeler fte de la _rvolution_, et
tre consacre  une grande solennit, dans laquelle les Franais
viendraient clbrer l'poque de leur affranchissement et l'institution de
la rpublique.

Le jour fut divis, suivant le systme dcimal, en dix parties ou heures,
celles-ci en dix autres, et ainsi de suite. De nouveaux cadrans furent
ordonns pour mettre en pratique cette nouvelle manire de calculer le
temps; cependant, pour ne pas tout faire  la fois, on ajourna  une anne
cette dernire rforme. La dernire rvolution, la plus difficile, la plus
accuse de tyrannie, fut celle qu'on essaya  l'gard du culte. Les lois
rvolutionnaires, relatives  la religion, taient restes telles que
l'assemble constituante les avait faites. On se souvient que cette
premire assemble, dsirant ramener l'administration ecclsiastique 
l'uniformit de l'administration civile, voulut que les circonscriptions
des diocses fussent les mmes que celles des dpartemens, que l'vque ft
lectif comme tous les autres fonctionnaires, et qu'en un mot, sans toucher
au dogme, la discipline ft rgularise, comme venaient de l'tre toutes
les parties de l'organisation politique. Telle fut la constitution civile
du clerg,  laquelle on obligea les ecclsiastiques de prter serment. Ds
ce jour, on s'en souvient, il y eut un schisme; on appela prtres
constitutionnels ou asserments, ceux qui avaient adhr  la nouvelle
institution, et prtres rfractaires ceux qui s'y taient refuss. Ces
derniers seulement taient privs de leurs fonctions et pourvus d'une
pension. L'assemble lgislative, voyant qu'ils s'attachaient  indisposer
l'opinion contre le nouveau rgime, les soumit  la surveillance des
autorits des dpartemens, et dcrta mme que sur un jugement de ces
autorits, ils pourraient tre bannis du territoire de la France. La
convention, plus svre enfin,  mesure que leur conduite devenait plus
sditieuse, condamna  la dportation tous les prtres rfractaires.
L'emportement des esprits augmentant chaque jour, on se demandait pourquoi,
en abolissant toutes les anciennes superstitions monarchiques, on
conservait encore un fantme de religion,  laquelle presque personne ne
croyait plus, et qui formait le contraste le plus tranchant avec les
nouvelles institutions, les nouvelles moeurs de la France rpublicaine.
Dj on avait demand des lois pour favoriser les prtres maris, et les
protger contre certaines administrations locales qui voulaient les priver
de leurs fonctions. La convention, trs rserve en cette matire, n'avait
rien voulu statuer  leur gard, mais par son silence mme elle les avait
autoriss  conserver leurs fonctions et leurs traitemens. Il s'agissait en
outre, dans certaines ptitions, de ne plus salarier aucun culte, de
laisser chaque secte payer ses ministres, d'interdire les crmonies
extrieures, et d'obliger toutes les religions  se renfermer dans leurs
temples. La convention se borna  rduire le revenu des vques au
_maximum_ de six mille francs, vu qu'il y en avait dont le revenu s'levait
 soixante-dix mille. Quant  tout le reste elle ne voulut rien prendre sur
elle, et garda le silence, laissant la France prendre l'initiative de
l'abolition des cultes. Elle craignait, en touchant elle-mme aux
croyances, d'indisposer une partie de la population, encore attache  la
religion catholique. La commune de Paris, moins rserve, saisit cette
occasion importante d'une grande rforme, et s'empressa de donner le
premier exemple de l'abjuration du catholicisme.

Tandis que les patriotes de la convention et des Jacobins, tandis que
Robespierre, Saint-Just et les autres chefs rvolutionnaires, s'arrtaient
au disme, Chaumette, Hbert, tous les notables de la commune et des
Cordeliers, placs plus bas par leurs fonctions et leurs lumires,
devaient, suivant la loi ordinaire, dpasser les bornes, et aller jusqu'
l'athisme. Ils ne professaient pas ouvertement cette doctrine, mais on
pouvait la leur supposer; jamais dans leurs discours ou leurs feuilles, ils
ne prononaient le nom de Dieu, et ils rptaient sans cesse qu'un peuple
ne devait se gouverner que par la raison, et n'admettre aucun culte que
celui de la raison. Chaumette n'tait ni bas, ni mchant, ni ambitieux
comme Hbert; il ne cherchait pas, en exagrant les opinions rgnantes, 
supplanter les chefs actuels de la rvolution; mais, dnu de vues
politiques, plein d'une philosophie commune, entran par un extraordinaire
penchant  la dclamation, il prchait, avec l'ardeur et l'orgueil dvot
d'un missionnaire, les bonnes moeurs, le travail, les vertus patriotiques,
et la raison enfin, en s'abstenant toujours de nommer Dieu. Il s'tait
lev avec vhmence contre les pillages; il avait fortement rprimand les
femmes qui ngligeaient le soin de leur mnage pour se mler de troubles
politiques, et avait eu le courage de faire fermer leur club; il avait
provoqu l'abolition de la mendicit et l'tablissement d'ateliers publics
pour fournir du travail aux pauvres; il avait tonn contre la prostitution,
et avait fait prohiber par la commune la profession des filles publiques,
partout tolre comme invitable. Il tait dfendu  ces malheureuses de se
montrer en public, d'exercer mme dans l'intrieur des maisons leur
dplorable industrie. Chaumette disait qu'elles appartenaient aux pays
monarchiques et catholiques, o il y avait des citoyens oisifs, des prtres
non maris, et que le travail et le mariage devaient les chasser des
rpubliques.

Chaumette, prenant donc l'initiative au nom de ce systme de la raison,
s'leva  la commune contre la publicit du culte catholique. Il soutint
que c'tait un privilge dont ce culte ne devait pas plus jouir qu'un
autre; que si chaque secte avait cette facult, bientt les rues et les
places publiques seraient le thtre des farces les plus ridicules. La
commune ayant la police locale, il fit dcider, le 23 vendmiaire (14
octobre), que les ministres d'aucune religion ne pourraient exercer leur
culte hors des temples. Il fit instituer de nouvelles crmonies funbres
pour rendre les derniers devoirs aux morts. Les amis et les parens devaient
seuls accompagner le cercueil. Tous les signes religieux furent supprims
dans les cimetires, et remplacs par une statue du Sommeil,  l'exemple de
ce que Fouch avait fait dans le dpartement de l'Allier. Au lieu de cyprs
et d'arbustes lugubres, les cimetires furent plants des arbres les plus
rians et les plus odorans. Il faut, dit Chaumette, que l'clat et le
parfum des fleurs rappellent les ides les plus douces; je voudrais, s'il
tait possible, pouvoir respirer l'me de mon pre! Tous les signes
extrieurs du culte furent entirement abolis. On dcida encore dans un
mme arrt, et toujours sur les rquisitoires de Chaumette, qu'on ne
pourrait plus vendre dans les rues _toutes espces de jongleries, telles
que des saints-suaires, des mouchoirs de sainte Vronique, des ecce-homo,
des croix, des agnus Dei, des Vierges, des cors et bagues de saint Hubert_,
ni pareillement _des poudres, des eaux mdicinales, et autres drogues
falsifies_. L'image de la Vierge fut partout supprime, et toutes les
madones qui se trouvaient dans des niches, aux coins des rues, furent
remplaces par les bustes de Marat et de Lepelletier.

Anacharsis Clootz, ce mme baron prussien qui, riche  cent mille livres de
rentes, avait quitt son pays pour venir  Paris reprsenter, disait-il, le
genre humain, qui avait figur  la premire fdration de 1790,  la tte
des prtendus envoys de tous les peuples, et qui ensuite fut nomm dput
 la convention nationale, Anacharsis Clootz prchait sans cesse la
rpublique universelle et le culte de la raison. Plein de ces deux ides,
il les dveloppait sans relche dans ses crits, et, tantt dans des
manifestes, tantt dans des adresses, il les proposait  tous les peuples.
Le disme lui paraissait aussi coupable que le catholicisme mme; il ne
cessait de proposer la destruction des tyrans et de toutes les espces de
dieux, et prtendait qu'il ne devait rester chez l'humanit, affranchie et
claire, que la raison pure, et son culte bienfaisant et immortel. Il
disait  la convention: Je n'ai pu chapper  tous les tyrans sacrs et
profanes que par des voyages continuels; j'tais  Rome quand on voulait
m'incarcrer  Paris, et j'tais  Londres quand on voulait me brler 
Lisbonne. C'est en faisant ainsi la navette d'un bout de l'Europe 
l'autre, que j'chappais aux alguazils, aux mouchards,  tous les matres,
 tous les valets. Mes migrations cessrent quand l'migration des
sclrats commena. C'est dans le chef-lieu du globe, c'est  Paris,
qu'tait le poste de l'orateur du genre humain. Je ne le quittai plus
depuis 1789; c'est alors que je redoublai de zle contre les prtendus
souverains de la terre et du ciel. Je prchai hautement qu'il n'y a pas
d'autre Dieu que la nature, d'autre souverain que le genre humain, le
peuple-dieu. Le peuple se suffit  lui-mme, il sera toujours debout. La
nature ne s'agenouille point devant elle-mme. Jugez de la majest du genre
humain libre par celle du peuple franais, qui n'en est qu'une fraction.
Jugez de l'infaillibilit du tout par la sagacit d'une portion qui, elle
seule, fait trembler le monde esclave. Le comit de surveillance de la
rpublique universelle aura moins de besogne que le comit de la moindre
section de Paris. Une confiance gnrale remplacera une mfiance
universelle. Il y aura dans ma rpublique peu de bureaux, peu d'impts, et
point de bourreau. La raison runira tous les hommes dans un seul faisceau
reprsentatif, sans autre lien que la correspondance pistolaire. Citoyens,
la religion est le seul obstacle  cette utopie; le temps est venu de la
dtruire. Le genre humain a brl ses lisires. On n'a de vigueur, dit un
ancien, que le jour qui suit un mauvais rgne; profitons de ce premier
jour, que nous prolongerons jusqu'au lendemain de la dlivrance du monde!

Les rquisitoires de Chaumette ranimrent toutes les esprances de Clootz;
il alla trouver Gobel, intrigant de Porentruy, devenu vque
constitutionnel du dpartement de Paris, par ce mouvement rapide qui avait
lev Chaumette, Hbert et tant d'autres aux premires fonctions
municipales. Il lui persuada que le moment tait venu d'abjurer  la face
de la France le culte catholique, dont il tait le premier pontife; que son
exemple entranerait tous les ministres du culte, clairerait la nation,
provoquerait une abjuration gnrale, et obligerait la convention 
prononcer alors l'abolition du christianisme. Gobel ne voulut pas
prcisment abjurer sa croyance mme, et dclarer par l qu'il avait tromp
les hommes pendant toute sa vie, mais il consentit  venir abdiquer
l'piscopat. Gobel dcida ensuite ses vicaires  suivre cet exemple. Il fut
convenu aussi avec Chaumette et les membres du dpartement que toutes les
autorits constitues de Paris accompagneraient Gobel, et feraient partie
de la dputation, pour lui donner plus de solennit.

Le 17 brumaire (7 novembre 1793), Momoro, Pache, Lhuillier, Chaumette,
Gobel et tous ses vicaires, se rendent  la convention. Chaumette et
Lhuillier, tous deux procureurs, l'un de la commune, l'autre du
dpartement, annoncent que le clerg de Paris vient rendre  la raison un
hommage clatant et sincre. Alors ils prsentent Gobel. Celui-ci, coiff
du bonnet rouge, et tenant  la main sa mitre, sa crosse, sa croix et son
anneau, prend la parole: N plbien, dit-il, cur dans le Porentruy,
envoy par mon clerg  la premire assemble, puis lev  l'archevch de
Paris, je n'ai jamais cess d'obir au peuple. J'ai accept les fonctions
que ce peuple m'avait autrefois confies, et aujourd'hui je lui obis
encore en venant les dposer. Je m'tais fait vque quand le peuple
voulait des vques, je cesse de l'tre maintenant que le peuple n'en veut
plus. Gobel ajoute que tout son clerg, anim des mmes sentimens, le
charge de faire la mme dclaration. En achevant ces paroles, il dpose sa
mitre, sa croix et son anneau. Son clerg ratifie sa dclaration. Le
prsident lui rpond avec adresse, que la convention a dcrt la libert
des cultes, qu'elle a d la laisser tout entire  chaque secte, qu'elle ne
s'est jamais ingre dans leurs croyances, mais qu'elle applaudit  celles
qui, claires par la raison, viennent abjurer leurs superstitions et leurs
erreurs.

Gobel n'avait pas abjur le sacerdoce et le catholicisme, et n'avait pas
os se dclarer un imposteur qui venait enfin avouer ses mensonges; mais
d'autres tendent pour lui cette dclaration. Revenu, dit le cur de
Vaugirard, des prjugs que le fanatisme avait mis dans mon coeur et dans
mon esprit, je dpose mes lettres de prtrise. Divers vques et curs,
membres de la convention, suivent cet exemple, et dposent leurs lettres
de prtrise ou abjurent le catholicisme. Julien de Toulouse abdique aussi
sa qualit de ministre protestant. Des applaudissemens furieux de
l'assemble et des tribunes accueillent ces abdications. Dans ce moment,
Grgoire, vque de Blois, entre dans l'assemble. On lui raconte ce qui
vient de se passer, et on l'engage  imiter l'exemple de ses collgues. Il
refuse avec courage: S'agit-il du revenu attach aux fonctions d'vque?
je l'abandonne, dit-il, sans regret. S'agit-il de ma qualit de prtre et
d'vque? je ne puis m'en dpouiller; ma religion me le dfend. J'invoque
la libert des cultes. Les paroles de Grgoire s'achvent dans le tumulte,
mais n'arrtent point cependant l'explosion de joie que cette scne a
excite. La dputation quitte l'assemble au milieu d'une foule immense, et
va se rendre  l'Htel-de-Ville pour recevoir les flicitations de la
commune.

Il n'tait pas difficile, une fois cet exemple donn, d'exciter toutes les
sections de Paris et toutes les communes de la rpublique  l'imiter.
Bientt les sections se runissent, et viennent dclarer, l'une aprs
l'autre, qu'elles renoncent  toutes les erreurs de la superstition, et
qu'elles ne reconnaissent plus qu'un seul culte, celui de la raison. La
section de l'Homme-Arm dclare qu'elle ne reconnat d'autre culte que
celui de la vrit et de la raison, d'autre fanatisme que celui de la
libert et de l'galit, d'autre dogme que celui de la fraternit et des
lois rpublicaines dcrtes depuis le 31 mai 1793. Celle de la Runion
annonce qu'elle fera un feu de joie de tous les confessionnaux, de tous les
livres qui servaient aux catholiques, et qu'elle fera fermer l'glise de
Saint-Mry. Celle de Guillaume-Tell renonce pour toujours au culte de
l'erreur et du mensonge. Celle de Mucius Scaevola abjure le catholicisme,
et fera, dcadi prochain, sur le matre-autel de Saint-Sulpice,
l'inauguration des bustes de Marat, de Lepelletier et de Mucius Scaevola.
Celle des Piques n'adorera d'autre Dieu que le Dieu de la libert et de
l'galit. Celle de l'Arsenal abdique aussi le culte catholique.

Ainsi les sections, prenant l'initiative, abjuraient le catholicisme comme
religion publique, et s'emparaient de ses difices et de ses trsors comme
d'difices et de trsors appartenant au domaine communal. Dj les dputs
en mission dans les dpartemens avaient engag une foule de communes  se
saisir du mobilier des glises qui n'tait pas ncessaire, disaient-ils, 
la religion, qui, d'ailleurs, comme toute proprit publique, appartenait 
l'tat, et pouvait tre consacr  ses besoins. Fouch avait envoy du
dpartement de l'Allier plusieurs caisses d'argenterie. Il en tait venu
beaucoup aussi de divers dpartemens. Bientt le mme exemple, suivi 
Paris et aux environs, fit affluer  la barre de la convention des monceaux
de richesses. On dpouilla toutes les glises, et les communes envoyrent
des dputations avec l'or et l'argent accumuls dans les niches des saints,
ou dans les lieux consacrs par une ancienne dvotion. On se rendait en
procession  la convention, et le peuple, se livrant  ses gots
burlesques, parodiait de la manire la plus bizarre les scnes de la
religion, et trouvait autant de plaisir  les profaner qu'il en avait
trouv jadis  les clbrer. Des hommes, vtus de surplis, de chasubles, de
chappes, venaient en chantant des _alleluia_ et en dansant _la carmagnole_
 la barre de la convention; ils y dposaient les ostensoirs, les crucifix,
les saints ciboires, les statues d'or et d'argent; ils prononaient des
discours burlesques, et souvent adressaient aux saints eux-mmes les
allocutions les plus singulires. O vous! s'criait une dputation de
Saint-Denis,  vous, instrumens du fanatisme! saints, bienheureux de toute
espce, soyez enfin patriotes, levez-vous en masse, servez la patrie en
allant vous fondre  la Monnaie, et faites en ce monde notre bonheur que
vous vouliez faire dans l'autre! A ces scnes de gaiet succdaient tout 
coup des scnes de respect et de recueillement. Ces mmes individus, qui
foulaient aux pieds les saints du christianisme, portaient un dais; ils en
ouvraient les voiles, et montrant les bustes de Marat et de Lepelletier:
Voici, disaient-ils, non pas des dieux faits par des hommes, mais l'image
de citoyens respectables, assassins par les esclaves des rois. On
dfilait ensuite devant la convention, en chantant encore des _alleluia_ et
en dansant _la carmagnole_; on allait dposer les riches dpouilles des
autels  la Monnaie, et les bustes vnrs de Marat et de Lepelletier dans
les glises, devenues dsormais les temples d'un nouveau culte.

Sur le rquisitoire de Chaumette, il fut arrt que l'glise mtropolitaine
de Notre-Dame serait convertie en un difice rpublicain, appel _Temple de
la Raison_; une fte fut institue pour tous les jours de dcade. Elle dut
remplacer les crmonies catholiques du dimanche. Le maire, les officiers
municipaux, les fonctionnaires publics, se rendaient dans le temple de la
Raison, y lisaient la dclaration des droits de l'homme, ainsi que l'acte
constitutionnel, y faisaient l'analyse des nouvelles des armes, et
racontaient les actions d'clat qui avaient eu lieu dans la dcade. _Une
bouche de vrit_, semblable aux bouches de dnonciations qui se trouvaient
 Venise, tait place dans le temple de la Raison pour recevoir _les avis,
reproches_ ou _conseils_, utiles au bien public. On faisait la leve de ces
lettres chaque jour de dcade; on procdait  leur lecture; un orateur
prononait un discours de morale; aprs, on excutait des morceaux de
musique, et on finissait par chanter des hymnes rpublicains. Il y avait
dans le temple deux tribunes, l'une pour les vieillards, l'autre pour les
femmes enceintes, avec ces mots: _Respect  la vieillesse, respect et soins
aux femmes enceintes_.

La premire fte de la raison fut clbre avec pompe le 20 brumaire (10
novembre). Toutes les sections s'y rendirent avec les autorits
constitues. Une jeune femme reprsentait la desse de la Raison; c'tait
l'pouse de l'imprimeur Momoro, l'un des amis de Vincent, Ronsin,
Chaumette, Hbert, et pareils. Elle tait vtue d'une draperie blanche; un
manteau bleu cleste flottait sur ses paules; ses cheveux pars taient
recouverts du bonnet de la libert. Elle tait assise sur un sige antique,
entour de lierre et port par quatre citoyens. Des jeunes filles, vtues
de blanc et couronnes de ross, prcdaient et suivaient la desse. Puis
venaient les bustes de Lepelletier et de Marat, des musiciens, des troupes,
et toutes les sections armes. Des discours furent prononcs, et des hymnes
chants dans le temple de la Raison; on se rendit ensuite  la convention;
Chaumette prit la parole en ces termes:

Lgislateurs, le fanatisme a cd la place  la raison. Ses yeux louches
n'ont pu soutenir l'clat de la lumire. Aujourd'hui un peuple immense
s'est port sous ces votes gothiques, qui pour la premire fois ont servi
d'cho  la vrit. L, les Franais ont clbr le seul vrai culte, celui
a de la libert, celui de la raison. L, nous avons form des voeux pour la
prosprit des armes de la rpublique. L, nous avons abandonn des idoles
inanimes, pour la raison, pour cette image anime, chef-d'oeuvre de la
nature. En disant ces mots, Chaumette montrait la desse vivante de la
Raison. La jeune et belle femme qui la reprsentait, descend de son sige,
et s'approche du prsident, qui lui donne l'accolade fraternelle au milieu
des bravos universels, et des cris de _vive la rpublique! vive la Raison!
 bas le fanatisme!_ La convention, qui n'avait encore pris aucune part 
ces reprsentations, est entrane et oblige de suivre le cortge, qui
retourne une seconde fois au temple de la Raison, et va y chanter un hymne
patriotique. Une nouvelle importante, celle de la reprise de Noirmoutiers
sur Charette, augmentait la joie gnrale et lui donnait un motif plus rel
que celui de l'abolition du fanatisme.

On voit sans doute avec dgot ces scnes sans recueillement, sans bonne
foi, o un peuple changeait son culte sans comprendre ni l'ancien ni le
nouveau. Mais quand le peuple est-il de bonne foi? quand est-il capable de
comprendre les dogmes qu'on lui donne  croire? Ordinairement, que lui
faut-il? De grandes runions qui satisfassent son besoin d'tre assembl,
des spectacles symboliques, o on lui rappelle sans cesse l'ide d'une
puissance suprieure  la sienne, enfin des ftes o l'on rende hommage aux
hommes qui ont le plus approch du bien, du beau, du grand, en un mot des
temples, des crmonies et des saints. Il avait ici des temples, la Raison,
Marat, et Lepelletier. Il tait runi, il adorait une puissance
mystrieuse, il clbrait deux hommes. Tous ses besoins taient donc
satisfaits, et il n'y cdait pas autrement qu'il n'y cde toujours.

Si l'on considre le tableau de la France  cette poque, on verra que
jamais plus de contraintes ne furent exerces  la fois sur cette partie
inerte et patiente de la population, sur laquelle se font les expriences
politiques. On n'osait plus mettre aucune opinion; on craignait de voir
ses amis ou ses parens, de peur d'tre compromis avec eux, et de perdre la
libert et quelquefois la vie. Cent mille arrestations et quelques
centaines de condamnations rendaient la prison et l'chafaud toujours
prsens  la pense de vingt-cinq millions de Franais. On supportait des
impts considrables. Si on tait, d'aprs une classification tout
arbitraire, rang dans la classe des riches, on perdait pour cette anne,
une portion de son revenu. Quelquefois, sur une rquisition d'un
reprsentant ou d'un agent quelconque, il fallait donner ou sa rcolte, ou
son mobilier le plus prcieux, en or et en argent. On n'osait plus afficher
aucun luxe, ni se livrer  des plaisirs bruyans. On ne pouvait plus se
servir de la monnaie mtallique; il fallait accepter ou donner un papier
dprci, et avec lequel il tait difficile de se procurer les objets dont
on avait besoin. Il fallait, si on tait marchand, vendre  un prix fictif;
si on tait acheteur, se contenter de la plus mauvaise marchandise, parce
que la bonne fuyait le maximum et les assignats; quelquefois mme il
fallait s'en passer tout  fait, parce que la bonne et la mauvaise se
cachaient galement. On n'avait plus qu'une seule espce de pain noir,
commun au riche et au pauvre, qu'il fallait se disputer  la porte des
boulangers, en faisant queue pendant plusieurs heures. Les noms des poids
et mesures, les noms des mois et des jours taient changs; on n'avait plus
que trois dimanches au lieu de quatre; enfin, les femmes, les vieillards,
se voyaient privs des crmonies du culte, auxquelles ils avaient assist
toute leur vie. Jamais donc le pouvoir ne bouleversa plus violemment les
habitudes d'un peuple: menacer toutes les existences, dcimer les fortunes,
rgler obligatoirement le taux des changes, renouveler les appellations
de toutes choses, dtruire les pratiques du culte, c'tait sans contredit
la plus atroce des tyrannies; mais on doit tenir compte du danger de
l'tat, des crises invitables du commerce, et de l'esprit de systme
insparable de l'esprit d'innovation.

FOOTNOTES:

[Footnote 5: Titre d'une brochure qu'il avait crite contre les girondins.]




CHAPITRE XVI.


RETOUR DE DANTON.--DIVISION DANS LE PARTI DE LA MONTAGNE, DANTONISTES ET
HBERTISTES.--POLITIQUE DE ROBESPIERRE ET DU COMIT DE SALUT
PUBLIC.--DANTON, ACCUS AUX JACOBINS, SE JUSTIFIE; IL EST DFENDU PAR
ROBESPIERRE.--ABOLITION DU CULTE DE LA RAISON.--DERNIERS PERFECTIONNEMENS
APPORTS AU GOUVERNEMENT DICTATORIAL RVOLUTIONNAIRE.--NERGIE DU COMIT
CONTRE TOUS LES PARTIS.--ARRESTATION DE RONSIN, DE VINCENT, DES QUATRE
DPUTS AUTEURS DU FAUX DCRET, ET DES AGENS PRSUMS DE L'TRANGER.


Depuis la chute des girondins, le parti montagnard, rest seul et
victorieux, avait commenc  se fractionner. Les excs toujours plus grands
de la rvolution achevrent de le diviser tout  fait, et on touchait  une
rupture prochaine. Beaucoup de dputs avaient t mus du sort des
girondins, de Bailly, de Brunet, de Houchard; d'autres blmaient les
violences commises  l'gard du culte, les jugeaient impolitiques et
dangereuses. Ils disaient que de nouvelles superstitions succdaient 
celles qu'on voulait dtruire, que le prtendu culte de la Raison n'tait
que celui de l'athisme, que l'athisme ne pouvait convenir  un peuple,
et que ces extravagances taient payes par l'tranger. Au contraire, le
parti qui rgnait aux Cordeliers et  la commune, qui avait Hbert pour
crivain, Ronsin et Vincent pour chefs, Chaumette et Clootz pour aptres,
soutenait que ses adversaires voulaient ressusciter une faction modre, et
amener une nouvelle division dans la rpublique.

Danton tait revenu de sa retraite. Il ne disait pas sa pense, mais un
chef de parti voudrait en vain la cacher; elle se rpand de proche en
proche, et devient bientt manifeste  tous les esprits. On savait qu'il
aurait voulu empcher l'excution des girondins, et qu'il avait t
vivement touch de leur fin tragique; on savait que, partisan et inventeur
des moyens rvolutionnaires, il commenait  en blmer l'emploi froce et
aveugle; que la violence ne lui semblait pas devoir se prolonger au-del du
danger, et qu' la fin de la campagne actuelle et aprs l'expulsion entire
des ennemis, il voulait faire rtablir le rgne des lois douces et
quitables. On n'osait pas l'attaquer  la tribune des clubs. Hbert
n'osait pas l'insulter dans sa feuille du _Pre Duchne_; mais an rpandait
verbalement les bruits les plus insidieux; on insinuait des soupons sur sa
probit; on appelait avec plus de perfidie que jamais les concussions de la
Belgique, et on lui en attribuait une partie; on tait mme all jusqu'
dire, pendant sa retraite  Arcis-sur-Aube, qu'il avait migr en emportant
ses richesses. On lui associait, comme ne valant pas mieux, Camille
Desmoulins, son ami, qui avait partag sa piti pour les girondins, et
avait dfendu Dillon; Philippeaux, qui revenait de la Vende, furieux
contre les dsorganisateurs, et tout prt  dnoncer Ronsin et Rossignol.
On rangeait encore dans son parti tous ceux qui, de quelque manire,
avaient dmrit des rvolutionnaires ardens, et le nombre commenait  en
tre assez grand.

Julien de Toulouse, dj fort suspect par ses liaisons avec d'Espagnac et
avec les fournisseurs, avait achev de se compromettre par un rapport sur
les administrations fdralistes, dans lequel il s'efforait d'excuser les
torts de la plupart d'entre elles. A peine l'eut-il prononc, que les
cordeliers et les jacobins soulevs l'obligrent  se rtracter. Ils firent
une enqute sur sa vie prive; ils dcouvrirent qu'il vivait avec des
agioteurs, et qu'il avait une ci-devant comtesse pour matresse, et ils le
dclarrent tout  la fois corrompu et modr. Fabre-d'glantine venait
tout  coup de changer de situation, et dployait un luxe qu'on ne lui
connaissait pas auparavant. Chabot, le capucin Chabot, qui, en entrant dans
la rvolution, n'avait que sa pension ecclsiastique, venait aussi
d'taler un beau mobilier, et d'pouser la jeune soeur des deux Frey, avec
une dot de deux cent mille livres. Ce changement de fortune si prompt
excita des soupons contre les nouveaux enrichis, et bientt une
proposition qu'ils firent  la convention acheva de les perdre. Un dput,
Osselin, venait d'tre arrt pour avoir, dit-on, cach une migre. Fabre,
Chabot, Julien, Delaunay, qui n'taient pas tranquilles pour eux-mmes;
Bazire, Thuriot, qui n'avaient rien  se reprocher, mais qui voyaient avec
effroi qu'on ne mnaget pas mme les membres de la convention, proposrent
un dcret, portant qu'aucun dput ne pourrait tre arrt, sans auparavant
tre entendu  la barre. Ce dcret fut adopt, mais tous les clubs et les
jacobins se soulevrent, et prtendirent qu'on voulait renouveler
l'_inviolabilit_. Ils le firent rapporter, et commencrent l'enqute la
plus svre sur ceux qui l'avaient propos, sur leur conduite et sur
l'origine de leur subite fortune. Julien, Fabre, Chabot, Delaunay, Bazire,
Thuriot, dpopulariss en quelques jours, furent rangs dans le parti des
hommes quivoques et modrs. Hbert les couvrit d'injures grossires dans
sa feuille, et les livra  la vile populace.

Quatre ou cinq autres individus partagrent encore le mme sort, quoique
jusqu'ici reconnus excellens patriotes. C'taient Proli, Pereyra, Gusman,
Dubuisson et Desfieux. Ns presque tous sur le sol tranger, ils taient
venus, comme les deux Frey et comme Clootz, se jeter dans la rvolution
franaise, par enthousiasme, et probablement aussi par besoin de faire
fortune. On ne s'inquita pas de ce qu'ils taient tant qu'on les vit
abonder dans le sens de la rvolution. Proli, qui tait de Bruxelles, fut
envoy avec Pereyra et Desfieux auprs de Dumouriez, pour dcouvrir ses
intentions. Ils le firent expliquer, et vinrent, comme nous l'avons
rapport, le dnoncer  la convention et aux Jacobins. C'tait bien
jusque-l; mais ils avaient t employs par Lebrun, parce qu'tant
trangers et instruits, ils pouvaient rendre des services aux relations
extrieures. En approchant Lebrun, ils apprirent  l'estimer, et ils le
dfendirent plus tard. Proli avait connu beaucoup Dumouriez, et, malgr la
dfection de ce gnral, il avait persist  vanter ses talens et  dire
qu'on aurait pu le conserver  la rpublique; enfin presque tous,
connaissant mieux les pays voisins, avaient blm l'application du systme
jacobin  la Belgique et aux provinces runies  la France. Leurs propos
furent recueillis, et lorsqu'une dfiance gnrale fit imaginer
l'intervention secrte d'une faction trangre, on commena  les
souponner, et  se raviser sur leurs discours. On sut que Proli tait fils
naturel de Kaunitz; on supposa qu'il tait le meneur en chef, et on les
mtamorphosa tous en espions de Pitt et de Cobourg. Bientt la fureur n'eut
plus de bornes, et l'exagration mme de leur patriotisme, qu'ils croyaient
propre  les justifier, ne servit qu' les compromettre davantage. On les
confondit avec le parti des quivoques, des modrs. Ainsi, ds que Danton
ou ses amis avaient quelque observation  faire sur les fautes des agens
ministriels, ou sur les violences exerces contre le culte, le parti
Hbert, Vincent et Ronsin, rpondait en criant  la modration,  la
corruption,  la faction trangre.

Suivant l'usage, les modrs renvoyaient  leurs adversaires cette
accusation, et leur disaient: C'est vous qui tes les complices de ces
trangers; tout vous rapproche, et la commune violence de vtre langage, et
le projet de tout bouleverser en poussant tout au pire. Voyez,
ajoutaient-ils, cette commune qui s'arroge une autorit lgislative, et
rend des lois sous le titre modeste d'arrts; qui rgle tout, police,
subsistances, culte; qui substitue de son chef une religion  une autre,
remplace les anciennes superstitions par des superstitions nouvelles,
prche l'athisme, et se fait imiter par toutes les municipalits de la
rpublique; voyez ces bureaux de la guerre, d'o s'chappent une foule
d'agens qui vont dans les provinces rivaliser avec les reprsentans,
exercer les plus grandes vexations, et dcrier la rvolution par leur
conduite; voyez cette commune et ces bureaux! que veulent-ils, sinon
usurper l'autorit lgislative et excutive, dpossder la convention, les
comits, et dissoudre le gouvernement? Qui peut les pousser  ce but, sinon
l'tranger?

Au milieu de ces agitations et de ces querelles, l'autorit devait prendre
un parti vigoureux. Robespierre pensait, avec tout le comit, que ces
accusations rciproques taient extrmement dangereuses. Sa politique,
comme on l'a dj vu, avait consist, depuis le 31 mai,  empcher un
nouveau dbordement rvolutionnaire,  rallier l'opinion autour de la
convention, et la convention autour du comit, afin de crer un pouvoir
nergique, et il s'tait servi pour cela des jacobins tout-puissans alors
sur l'opinion. Ces nouvelles accusations contre les patriotes accrdits,
comme Danton, Camille Desmoulins, lui semblaient trs dangereuses. Il avait
peur qu'aucune rputation ne rsistt aux imaginations dchanes; il
craignait que les violences  l'gard du culte n'indisposassent une partie
de la France, et ne fissent passer la rvolution pour athe; il croyait
voir enfin la main de l'tranger dans cette vaste confusion. Aussi ne
manqua-t-il pas l'occasion que bientt Hbert lui offrit, de s'en expliquer
aux Jacobins.

Les dispositions de Robespierre avaient perc. On rpandait sourdement
qu'il allait faire svir contre Pache, Hubert, Chaumette, Clootz, auteurs
du mouvement contre le culte. Proli, Desfieux, Pereyra, dj compromis et
menacs, voulaient rattacher leur cause  celle de Pache, Chaumette,
Hbert; ils virent ces derniers, et leur dirent qu'il y avait une
conspiration contre les meilleurs patriotes; qu'ils taient tous galement
en danger, et qu'il fallait se soutenir et se garder rciproquement. Hbert
se rend alors aux Jacobins, le 1er frimaire (21 novembre 1798), et se
plaint d'un plan de dsunion tendant  diviser les patriotes. De toutes
parts, dit-il, je rencontre des gens qui me complimentent de n'tre pas
arrt. On rpand que Robespierre doit me dnoncer, moi, Chaumette et
Pache.... Quant  moi, qui me mets tous les jours en avant pour les
intrts de la patrie, et qui dis tout ce qui me passe par la tte, cela
pourrait avoir quelque fondement; mais Pache.... Je connais toute l'estime
qu'a pour lui Robespierre, et je rejette bien loin de moi une pareille
ide. On a dit aussi que Danton avait migr, qu'il tait all en Suisse
charg des dpouilles du peuple.... Je l'ai rencontr ce matin dans les
Tuileries, et puisqu'il est  Paris, il faut qu'il vienne s'expliquer
fraternellement aux Jacobins. Tous les patriotes se doivent de dmentir les
bruits injurieux qui courent sur leur compte. Hbert rapporte ensuite
qu'il tient une partie de ces bruits de Dubuisson, lequel a voulu lui
dvoiler une conspiration contre les patriotes; et, suivant l'usage de tout
rejeter sur les vaincus, il ajoute que la cause des troubles est dans les
complices de Brissot qui vivent encore, et dans les Bourbons qui restent au
Temple. Robespierre monte aussitt  la tribune: Est-il vrai, dit-il, que
nos plus dangereux ennemis soient les restes impurs de la race de nos
tyrans? Je vote en mon coeur pour que la race des tyrans disparaisse de la
terre; mais puis-je m'aveugler sur la situation de mon pays, au point de
croire que cet vnement suffirait pour teindre le foyer des conspirations
qui nous dchirent? A qui persuadera-t-on que la punition de la mprisable
soeur de Capet en imposerait plus  nos ennemis que celle de Capet lui-mme
et de sa criminelle compagne?

Est-il vrai encore que la cause de nos maux soit le fanatisme? Le
fanatisme! il expire. Je pourrais mme dire qu'il est mort. En dirigeant
depuis quelques jours toute notre attention contre lui, ne la dtourne-t-on
pas de nos vritables dangers? Vous avez peur des prtres, et ils
s'empressent d'abdiquer leurs titres pour les changer contre ceux de
municipaux, d'administrateurs, et mme de prsidens de socits
populaires.... Ils taient nagure fort attachs  leur ministre quand il
leur valait soixante-dix mille livres de rente; ils l'ont abdiqu ds qu'il
n'en a plus valu que six mille.... Oui, craignez non pas leur fanatisme,
mais leur ambition! non pas l'habit qu'ils portaient, mais la peau nouvelle
qu'ils ont revtue! craignez non pas l'ancienne superstition, mais la
nouvelle et fausse superstition qu'on veut feindre pour nous perdre!

Ici, Robespierre, abordant franchement la question des cultes, ajoute:

Que des citoyens anims par un zle pur viennent dposer sur l'autel de la
patrie les monumens inutiles et pompeux de la superstition, pour les faire
servir aux triomphes de la libert, la patrie et la raison sourient  ces
offrandes; mais de quel droit l'aristocratie et l'hypocrisie
viendraient-elles mler ici leur influence  celle du civisme? De quel
droit des hommes inconnus jusqu' ce jour dans la carrire de la rvolution
viendraient-ils chercher, au milieu de tous ces vnemens, les moyens
d'usurper une fausse popularit, d'entraner les patriotes mme  de
fausses mesures, et de jeter parmi nous le trouble et la discorde? De quel
droit viendraient-ils troubler la libert des cultes au nom de la libert,
et attaquer le fanatisme par un fanatisme nouveau? De quel droit
feraient-ils dgnrer les hommages solennels rendus  la vrit pure en
des farces ternelles et ridicules?

On a suppos qu'en accueillant des offrandes civiques, la convention avait
proscrit le culte catholique. Non, la convention n'a point fait cette
dmarche, et ne la fera jamais. Son intention est de maintenir la libert
des cultes qu'elle a proclame, et de rprimer en mme temps tous ceux qui
en abuseraient pour troubler l'ordre public. Elle ne permettra pas qu'on
perscute les ministres paisibles des diverses religions, et elle les
punira avec svrit, toutes les fois qu'ils oseront se prvaloir de leurs
fonctions pour tromper les citoyens, et pour armer les prjugs ou le
royalisme contre la rpublique.

Il est des hommes qui veulent aller plus loin; qui, sous le prtexte de
dtruire la superstition, veulent faire une sorte de religion de l'athisme
lui-mme. Tout philosophe, tout individu peut adopter l-dessus l'opinion
qui lui plaira: quiconque voudrait lui en faire un crime est un insens;
mais l'homme public, mais le lgislateur serait cent fois plus insens, qui
adopterait un pareil systme. La convention nationale l'abhorre. La
convention n'est point un faiseur de livres et de systmes. Elle est un
corps politique et populaire. L'athisme est _aristocratique_. L'ide d'un
grand tre qui veille sur l'innocence opprime et qui punit le crime
triomphant, est toute populaire. Le peuple, les malheureux m'applaudissent;
si je trouvais des censeurs, ce serait parmi les riches et parmi les
coupables. J'ai t, ds le collge, un assez mauvais catholique; je n'ai
jamais t ni un ami froid, ni un dfenseur infidle de l'humanit. Je n'en
suis que plus attach aux ides morales et politiques que je viens de vous
exposer. _Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer_.

Robespierre, aprs avoir fait cette profession de foi, impute  l'tranger
les perscutions diriges contre le culte, et les calomnies rpandues
contre les meilleurs patriotes. Robespierre, qui tait extrmement dfiant,
et qui avait suppos les girondins royalistes, croyait beaucoup  la
faction de l'tranger, laquelle n'tait reprsente, comme nous l'avons
dit, que par quelques espions envoys aux armes, et quelques banquiers
intermdiaires de l'agiotage, et correspondans des migrs. Les trangers,
dit-il, ont deux espces d'armes; l'une sur nos frontires, est
impuissante et prs de sa ruine, grce  nos victoires; l'autre, plus
dangereuse, est au milieu de nous. C'est une arme d'espions, de fripons
stipendis, qui s'introduisent partout, mme au sein des socits
populaires. C'est une faction qui a persuad  Hbert que je voulais faire
arrter Pache, Chaumette, Hbert, toute la commune. Moi, poursuivre Pache,
dont j'ai toujours admir et dfendu la vertu simple et modeste, moi qui ai
combattu pour lui contre les Brissot et ses complices! Robespierre loue
Pache et se tait sur Hbert. Il se contente de dire qu'il n'a pas oubli
les services de la commune dans les jours o la libert tait en pril. Se
dchanant ensuite contre ce qu'il appelle la faction trangre, il fait
tomber le courroux des jacobins sur Proli, Dubuisson, Pereyra, Desfieux. Il
raconte leur histoire, il les dpeint comme des agens de Lebrun et de
l'tranger, chargs d'envenimer les haines, de diviser les patriotes, et de
les animer les uns contre les autres. A la manire dont il s'exprime, on
voit que la haine qu'il prouve contre d'anciens amis de Lebrun se mle
pour beaucoup  sa dfiance. Enfin il les fait chasser tous quatre de la
socit, au bruit des plus grands applaudissemens, et il propose un scrutin
puratoire pour tous les jacobins.

Ainsi Robespierre avait frapp d'anathme le nouveau culte, avait donn une
leon svre  tous les brouillons, n'avait rien dit de bien rassurant pour
Hbert, ne s'tait pas compromis jusqu' louer ce sale crivain, et avait
fait retomber tout l'orage sur des trangers qui eurent le malheur d'tre
amis de Lebrun, d'admirer Dumouriez, et de blmer notre systme politique
dans les pays de conqute. Enfin il s'tait arrog la recomposition de la
socit, en faisant dcider qu'il y aurait un scrutin puratoire.

Pendant les jours suivans, Robespierre poursuit son systme; il vient lire
aux Jacobins des lettres anonymes, d'autres interceptes, prouvant que
l'tranger, s'il n'est pas l'auteur des extravagances du nouveau culte et
des calomnies  l'gard des meilleurs patriotes, les approuve au moins et
les dsire. Danton avait en quelque sorte reu d'Hbert l'invitation de
s'expliquer. Il ne le fait pas d'abord, pour ne pas obir  une sommation;
mais quinze jours aprs, il saisit une circonstance favorable pour prendre
la parole. Il s'agissait de fournir  toutes les socits populaires un
local aux dpens de l'tat. Il prsente  ce sujet diverses observations,
et en prend occasion de dire que si la constitution doit tre endormie
pendant que le peuple frappe et pouvante les ennemis de ses oprations
rvolutionnaires, il faut cependant se dfier de ceux qui veulent porter ce
mme peuple au-del des bornes de la rvolution. Coup de l'Oise rplique 
Danton, et dnature ses ides en les combattant. Danton remonte aussitt 
la tribune, et essuie des murmures. Il somme alors ceux qui ont contre lui
des motifs de dfiance de prciser leurs accusations, afin qu'il puisse y
rpondre publiquement. Il se plaint de cette dfaveur qui se manifeste en
sa prsence. Ai-je donc perdu, s'crie-t-il, ces traits qui caractrisent
la figure d'un homme libre? Et en profrant ces mots, il agitait cette
tte qu'on avait tant vue, tant rencontre dans les orages de la
rvolution, et qui avait toujours soutenu l'audace des rpublicains et jet
la terreur chez les aristocrates. Ne suis-je plus, ajoute-t-il, ce mme
homme qui s'est trouv  vos cts dans tous les momens de crise? Ne
suis-je plus cet homme tant perscut, tant connu de vous; cet homme que
vous avez si souvent embrass comme votre ami, et avec lequel vous avez
fait le serment de mourir dans les mmes prils? Il rappelle alors qu'il
fut le dfenseur de Marat, et il est ainsi oblig de se couvrir de l'ombre
de cet tre, qu'il avait autrefois protg et ddaign. Vous serez
tonns, dit-il, quand je vous ferai connatre ma conduite prive, de voir
que la fortune colossale que mes ennemis et les vtres m'ont prte, se
rduit  la petite portion de bien que j'ai toujours eue. Je dfie les
malveillans de fournir aucune preuve contre moi. Tous leurs efforts ne
pourront m'branler. Je veux rester debout en face du peuple, vous me
jugerez en sa prsence. Je ne dchirerai pas plus la page de mon histoire
que vous ne dchirerez la vtre.... Danton demande, en finissant, une
commission, pour examiner les accusations portes contre lui. Robespierre
s'lance alors  la tribune avec un empressement extrme. Danton,
s'crie-t-il, vous demande une commission pour examiner sa conduite; j'y
consens, s'il pense que cette mesure lui soit utile. Il veut qu'on prcise
les griefs ports contre lui; eh bien! je vais le faire. Danton, tu es
accus d'avoir migr. On a dit que tu avais pass en Suisse; que ta
maladie tait feinte pour cacher au peuple ta fuite; on a dit que ton
ambition tait d'tre rgent sous Louis XVII; qu' une poque dtermine
tout a t prpar pour proclamer ce rejeton des Capets; que tu tais le
chef de la conspiration; que ni Pitt, ni Cobourg, ni l'Angleterre, ni
l'Autriche, ni la Prusse, n'taient nos vritables ennemis, mais que
c'tait toi seul; que la Montagne tait compose de tes complices; qu'il ne
fallait pas s'occuper des agens envoys par les puissances trangres; que
leurs conspirations taient des fables dignes de mpris; en un mot, qu'il
fallait t'gorger toi, toi seul!... Des applaudissemens universels
couvrent la voix de Robespierre. Il reprend: Ne sais-tu pas, Danton, que
plus un homme a de courage et de patriotisme, plus les ennemis de la chose
publique s'attachent  sa perte? Ne sais-tu pas, et ne savez-vous pas
tous, citoyens, que cette mthode est infaillible? Eh! si le dfenseur de
la libert n'tait pas calomni, ce serait une preuve que nous n'aurions
plus ni nobles, ni prtres  combattre! Faisant alors allusion aux
feuilles d'Hbert, o lui, Robespierre, tait fort lou, il ajoute: Les
ennemis de la patrie semblent m'accabler de louanges exclusivement. Mais je
les rpudie. Croit-on qu' ct de ces loges que l'on rpte dans
certaines feuilles, je ne voie pas le couteau avec lequel on a voulu
gorger la patrie? La cause des patriotes est comme celle des tyrans; ils
sont tous solidaires. Je me trompe peut-tre sur Danton; mais, vu dans sa
famille, il ne mrite que des loges. Sous les rapports politiques, je l'ai
observ; une diffrence d'opinion me le faisait tudier avec soin, souvent
avec colre; il ne s'est pas assez ht, je le sais, de souponner
Dumouriez; il n'a pas assez ha Brissot et ses complices; mais s'il n'a pas
toujours t de mon avis, en conclurai-je qu'il trahissait la patrie? Non,
je la lui ai toujours vu servir avec zle. Danton veut qu'on le juge; il a
raison. Qu'on me juge aussi! qu'ils se prsentent ces hommes qui sont plus
patriotes que nous! Je parie que ce sont des nobles, des privilgis, des
prtres. Vous y trouverez un marquis, et vous aurez la juste mesure du
patriotisme des gens qui nous accusent.

Robespierre demande ensuite que tous ceux qui ont quelque reproche  faire
 Danton, prennent la parole. Personne ne l'ose. Momoro lui-mme, l'un des
amis d'Hbert, est le premier  s'crier que, personne ne se prsentant,
c'est une preuve qu'il n'y a rien  dire contre Danton. Un membre demande
alors que le prsident lui donne l'accolade fraternelle. On y consent, et
Danton, s'approchant du bureau, reoit l'accolade au milieu des
applaudissemens universels.

La conduite de Robespierre dans cette circonstance avait t gnreuse et
habile. Le danger commun  tous les bons patriotes, l'ingratitude qui
payait les services de Danton, enfin une supriorit dcide, avaient
arrach Robespierre  son gosme habituel; et, cette fois, plein de bons
sentimens, il avait t plus loquent qu'il n'tait donn  sa nature de
l'tre. Mais le service qu'il rendit  Danton fut plus utile  la cause du
gouvernement et des vieux patriotes qui le composaient, qu' Danton
lui-mme, dont la popularit tait perdue. On ne refait pas l'enthousiasme,
et on ne pouvait pas prsumer encore d'assez grands dangers publics pour
que Danton trouvt, par son courage, le moyen de regagner son influence.
Robespierre, poursuivant son ouvrage, ne manquait pas d'tre prsent 
chaque sance d'puration. Le tour de Clootz arriv, on l'accuse de
liaisons avec les banquiers trangers Vandeniver. Il essaie de se
justifier; mais Robespierre prend la parole. Il rappelle les liaisons de
Clootz avec les girondins, sa rupture avec eux par un pamphlet intitul:
_ni Roland ni Marat_, pamphlet dans lequel il n'attaquait pas moins la
Montagne que la Gironde, ses exagrations extravagantes, son obstination 
parler d'une rpublique universelle,  inspirer la rage des conqutes, et 
compromettre la France auprs de toute l'Europe, Et comment M. Clootz,
ajoute Robespierre, pouvait-il s'intresser si fort au bonheur de la
France, lorsqu'il s'intressait si fort au bonheur de la Perse et du
Monomotapa? Il est une dernire crise dont il pourra se vanter. Je veux
parler du mouvement contre le culte, mouvement qui, mnag avec raison et
lenteur, aurait pu devenir excellent, mais dont la violence pouvait
entraner les plus grands malheurs.... M. Clootz eut avec l'vque Gobel
une confrence de nuit.... Gobel donna parole pour le lendemain, et il
vint, changeant subitement de langage et d'habit, dposer ses lettres de
prtrise.... M. Clootz croyait que nous serions dupes de ces mascarades.
Non, non; les jacobins ne regarderont jamais comme un ami du peuple ce
prtendu sans-culotte, qui est Prussien et baron, qui possde cent mille
livres de rentes, qui dne avec les banquiers conspirateurs, et qui est,
non pas l'orateur du peuple franais, mais du genre humain.

Clootz fut exclu sur-le-champ de la socit; et, sur la proposition de
Robespierre, on dcida qu'on chasserait sans distinction tous les nobles,
les prtres, les banquiers et les trangers.

A la sance suivante vint le tour de Camille Desmoulins. On lui reprochait
sa lettre  Dillon, et un mouvement de sensibilit en faveur des girondins.
J'avais, dit Camille, j'avais cru Dillon brave et habile, et je l'ai
dfendu. Quant aux girondins, j'tais  leur gard dans une position
particulire. J'ai toujours aim et servi l rpublique, mais je me suis
souvent tromp sur ceux qui la servaient; j'ai ador Mirabeau; j'ai chri
Barnave et les Lameth; j'en conviens; mais j'ai sacrifi mon amiti et mon
admiration ds que j'ai su qu'ils avaient cess d'tre jacobins. Une
fatalit bien marque a voulu que de soixante rvolutionnaires qui avaient
sign mon contrat de mariage, il ne me restt plus que deux amis, Danton et
Robespierre. Tous les autres sont migrs ou guillotins. De ce nombre
taient sept des vingt-deux. Un mouvement de sensibilit tait donc bien
pardonnable en cette occasion. J'ai dit, ajoute Desmoulins, qu'ils
mouraient en rpublicains, mais en rpublicains fdralistes; car, je vous
l'assure, je ne crois pas qu'il y et beaucoup de royalistes parmi eux.

On aimait le caractre facile, l'esprit naf et original de Camille
Desmoulins. Camille a mal choisi ses amis, s'crie un jacobin; prouvez-lui
que nous savons mieux choisir les ntres en le recevant avec empressement.
Robespierre, toujours protecteur de ses vieux collgues, mais en gardant
cependant un ton de supriorit, dfend Camille Desmoulins. Il est faible
et confiant, dit-il, mais il a toujours t rpublicain. Il a aim
Mirabeau, Lameth, Dillon; mais il a lui-mme bris ses idoles ds qu'il a
t dtromp. Qu'il poursuive sa carrire et soit plus rserv  l'avenir.
Aprs cet avis, Camille est admis au milieu des applaudissemens. Danton est
ensuite admis sans aucune observation. Fabre-d'glantine l'est  son tour,
mais il essuie quelques questions sur sa fortune, qu'on veut bien attribuer
 ses talens littraires. Cette puration fut poursuivie, et devint fort
longue. Commence en novembre 1793, elle dura plusieurs mois.

La politique de Robespierre et du gouvernement tait bien connue. L'nergie
avec laquelle cette politique avait t manifeste, intimida les
brouillons, promoteurs du nouveau culte, et ils songrent  se rtracter,
et  revenir sur leurs premires dmarches. Chaumette, qui avait la faconde
d'un orateur de club ou de commune, mais qui n'avait ni l'ambition ni le
courage d'un chef de parti, ne prtendait nullement rivaliser avec la
convention et se faire le crateur d'un nouveau culte; il s'empressa donc
de chercher une occasion pour rparer sa faute. Il rsolut de faire
interprter l'arrt qui fermait tous les temples, et il proposa  la
commune de dclarer qu'elle ne voulait pas gner la libert religieuse, et
qu'elle n'interdisait pas aux divers partisans de chaque religion le droit
de se runir dans des lieux pays et entretenus  leurs frais. Qu'on ne
prtende pas, dit-il, que c'est la faiblesse ou la politique qui me font
agir; je suis galement incapable de l'une ou de l'autre. C'est la
conviction que nos ennemis veulent abuser de notre zle pour le pousser
au-del des bornes, et nous engager dans de fausses dmarches; c'est la
conviction que si nous empchons les catholiques d'exercer leur culte
publiquement et avec l'aveu de la loi, des tres bilieux iront s'exalter ou
conspirer dans les cavernes; c'est cette conviction qui seule m'inspire et
me fait parler. L'arrt propos par Chaumette, et fortement appuy par le
maire Pache, fut enfin adopt aprs quelques murmures bientt couverts par
de nombreux applaudissemens. La convention dclara de son ct qu'elle
n'avait jamais entendu par ses dcrets gner la libert religieuse, et elle
dfendit de toucher  l'argenterie qui restait encore dans les glises, vu
que le trsor n'avait plus besoin de ce genre de secours. De ce jour, les
farces indcentes que le peuple s'tait permises cessrent dans Paris, et
les pompes du culte de la Raison, dont il s'tait tant diverti, furent
abolies.

Le comit de salut public, au milieu de cette grande confusion, sentait
tous les jours davantage la ncessit de rendre l'autorit plus forte, plus
prompte et plus obie. Chaque jour, l'exprience des obstacles le rendait
plus habile, et il ajoutait de nouvelles pices  cette machine
rvolutionnaire, cre pour la dure de la guerre. Dj il avait empch la
transmission du pouvoir  des mains nouvelles et inexprimentes, en
prorogeant la convention, et en dclarant le gouvernement rvolutionnaire
jusqu' la paix. En mme temps, il avait concentr ce pouvoir dans ses
mains en mettant sous sa dpendance le tribunal rvolutionnaire, la police,
les oprations militaires, et la distribution mme des subsistances. Deux
mois d'exprience lui firent sentir les obstacles que les autorits
locales, soit par excs ou dfaut de zle, faisaient prouver  l'action de
l'autorit suprieure. L'envoi des dcrets tait souvent interrompu ou
retard; et leur promulgation nglige dans certains dpartemens. Il
restait beaucoup de ces administrations fdralistes qui s'taient
insurges, et la facult de se coaliser ne leur tait pas encore interdite.
Si, d'une part, les administrations de dpartement prsentaient quelque
danger de fdralisme, les communes, au contraire, agissant en sens oppos,
exeraient,  l'imitation de celle de Paris, une autorit vexatoire,
rendaient des lois, imposaient des taxes; les comits rvolutionnaires
dployaient contre les personnes un pouvoir arbitraire et inquisitorial;
des armes rvolutionnaires, institues dans diffrentes localits,
compltaient ces petits gouvernemens particuliers, tyranniques, dsunis
entre eux, et embarrassans pour le gouvernement suprieur. Enfin l'autorit
des reprsentans, ajoute  toutes les autres, augmentait la confusion des
pouvoirs souverains; car les reprsentans levaient des impts, rendaient
des lois pnales, comme les communes et la convention elle-mme.

Billaud-Varennes, dans un rapport mal crit, mais habile, dvoila ces
inconvniens, et fit rendre le dcret du 14 frimaire an II (4 dcembre),
modle du gouvernement provisoire, nergique et absolu. L'anarchie, dit le
rapporteur, menace les rpubliques  leur naissance et dans leur
vieillesse. Tchons de nous en garantir. Ce dcret instituait le _Bulletin
des Lois_, belle et neuve invention dont on n'avait pas encore eu l'ide:
car les lois envoyes par l'assemble aux ministres, par les ministres aux
autorits locales, sans dlais fixes, sans procs-verbaux qui garantissent
leur envoi ou leur arrive, taient souvent rendues depuis long-temps, sans
tre ni promulgues ni connues. D'aprs le nouveau dcret, une commission,
une imprimerie, un papier particulier, taient consacrs  l'impression et
 l'envoi des lois. La commission, forme de quatre individus indpendans
de toute autorit, libres de tout autre soin, recevait la loi, la faisait
imprimer, l'envoyait par la poste dans des dlais fixs et invariables. Les
envois et les remises taient constats par les moyens ordinaires de la
poste; et ces mouvemens, ainsi rgulariss, devenaient infaillibles. La
convention tait ensuite dclare _centre d'impulsion du gouvernement_.
Sous ces mots, on cachait la souverainet des comits, qui faisaient tout
pour la convention. Les autorits du dpartement taient en quelque sorte
abolies; on leur enlevait toute attribution politique, on ne leur
abandonnait, comme au dpartement de Paris  l'poque du 10 aot, que la
rpartition des contributions, l'entretien des routes, enfin les soins
purement conomiques. Ainsi, ces intermdiaires trop puissans entre le
peuple et l'autorit suprme, taient supprims. On ne laissait exister,
avec toutes leurs attributions, que les administrations de district et de
commune. Il tait dfendu  toute administration locale de se runir 
d'autres, de se dplacer, d'envoyer des agens, de prendre des arrts
extensifs ou limitatifs des dcrets, de lever des impts ou des hommes.
Toutes les armes rvolutionnaires tablies dans les dpartemens taient
licencies, et il ne devait subsister que la seule arme rvolutionnaire
tablie  Paris pour le service de toute la rpublique. Les comits
rvolutionnaires taient obligs de correspondre avec les districts chargs
de les surveiller, et avec le comit de sret gnrale. Ceux de Paris ne
pouvaient correspondre qu'avec le comit de sret gnrale, et point avec
la commune. Il tait dfendu aux reprsentans de lever des taxes,  moins
que la convention ne les autorist, et de porter des lois pnales.

Ainsi, toutes les autorits tant ramenes dans leur sphre, leur conflit
ou leur coalition devenaient impossibles. Elles recevaient les lois d'une
manire infaillible; elles ne pouvaient ni les modifier ni en diffrer
l'excution. Les deux comits conservaient toujours leur domination. Celui
de _salut public_, outre sa suprmatie sur le comit de sret gnrale,
continuait d'avoir la diplomatie, la guerre, et la surveillance universelle
de toutes choses. Seul dsormais, il pouvait s'appeler _comit de salut
public_. Aucun comit dans les communes ne pouvait prendre ce titre.

Ce nouveau dcret sur l'institution du gouvernement rvolutionnaire,
quoique restrictif de l'autorit des communes, et rendu mme contre leurs
abus de pouvoir, fut reu par la commune de Paris avec de grandes
dmonstrations d'obissance. Chaumette, qui affectait la docilit comme le
patriotisme, ft un long discours en l'honneur du dcret. Par son maladroit
empressement  entrer dans le systme de l'autorit suprieure, il donna
mme une occasion de se faire rprimander; et il eut l'art de dsobir en
voulant trop obir. Le dcret mettait les comits rvolutionnaires de Paris
en communication directe et exclusive avec le comit de sret gnrale.
Dans leur zle fougueux, ils se permettaient des arrestations en tous sens;
on les accusait d'avoir fait incarcrer une foule de patriotes, et d'tre
composs d'hommes qu'on commenait  appeler _ultra-rvolutionnaires_.
Chaumette se plaignit au conseil gnral de leur conduite, et proposa de
les convoquer  la commune, pour leur faire une admonition svre. La
proposition de Chaumette fut adopte. Mais celui-ci, avec son ostentation
d'obissance, avait oubli que, d'aprs le nouveau dcret, les comits
rvolutionnaires de Paris ne devaient correspondre qu'avec le comit de
sret gnrale. Le comit de salut public ne voulant pas plus d'une
obissance exagre que de la dsobissance, peu dispos surtout  souffrir
que la commune se permt de donner des leons, mme bonnes,  des comits
placs sous l'autorit suprieure, fit casser l'arrt de Chaumette, et
dfendre aux comits de se runir  la commune. Chaumette reut cette
correction avec une soumission parfaite. Tout homme, dit-il  la commune,
est sujet  l'erreur. Je confesse franchement que je me suis tromp. La
convention a cass mon rquisitoire et l'arrt que j'avais fait prendre;
elle a fait justice de la faute que j'avais commise; elle est notre mre
commune, unissons-nous  elle. (19 frimaire.)

Ce n'est qu'au moyen de cette nergie que le comit pouvait parvenir 
arrter tous les mouvemens dsordonns, soit de zle, soit de rsistance,
et  produire la plus grande prcision possible dans l'action du
gouvernement. Les _ultra-rvolutionnaires_, compromis et rprims depuis
leurs manifestations contre le culte, essuyrent une nouvelle rpression,
plus svre que les prcdentes. Ronsin tait revenu de Lyon, o il avait
accompagn Collot-d'Herbois avec un dtachement de l'arme rvolutionnaire.
Il tait arrive  Paris au moment o le bruit des sanglantes excutions
commises  Lyon excitait la piti. Ronsin fit placarder une affiche qui
rvolta la convention. Il y disait que sur les cent quarante mille
Lyonnais, quinze cents seulement n'taient pas complices de la rvolte,
qu'avant la fin de frimaire tous les coupables auraient pri, et que le
Rhne aurait roul leurs cadavres jusqu' Toulon. On citait de lui d'autres
propos atroces; on parlait beaucoup du despotisme de Vincent dans les
bureaux de la guerre, de la conduite des agens ministriels dans les
provinces, et de leur rivalit avec les reprsentans. On rptait des mots
chapps  quelques-uns d'entre eux, annonant encore le projet de faire
organiser constitutionnellement le pouvoir excutif. L'nergie que
Robespierre et le comit venaient de dployer encourageaient  se prononcer
contre ces agitateurs. Dans la sance du 27 frimaire (17 dcembre), on
commence par se plaindre de certains comits rvolutionnaires. Lecointre
dnonce l'arrestation d'un courrier du comit de salut public par l'un des
agens du ministre. Boursault dit qu'en passant  Lonjumeau, il a t
arrt par la commune, qu'il a fait connatre sa qualit de dput, et que
cette commune a voulu nanmoins que son passeport ft lgalis par l'agent
du conseil excutif prsent sur les lieux. Fabre-d'glantine dnonce
Maillard, le chef des gorgeurs de septembre, qui a t envoy en mission 
Bordeaux par le conseil excutif, tandis qu'il devrait tre expuls de
partout; il dnonce Ronsin et son affiche, dont tout le monde a frmi; il
dnonce enfin Vincent, qui a runi tous les pouvoirs dans les bureaux de la
guerre, et qui a dit qu'il ferait sauter la convention, ou la forcerait 
organiser le pouvoir excutif, parce qu'il ne voulait pas tre le valet des
comits. La convention met aussitt en tat d'arrestation Vincent,
secrtaire-gnral de la guerre, Ronsin, gnral de l'arme
rvolutionnaire, Maillard, envoy  Bordeaux, trois autres agens du pouvoir
excutif dont on signale encore les vexations  Saint-Girons, et un nomm
Mazuel, adjudant dans l'arme rvolutionnaire, qui a dit que la convention
conspirait, et qu'il cracherait au visage des dputs. La convention porte
ensuite peine de mort contre les officiers des armes rvolutionnaires,
illgalement formes dans les provinces, qui ne se spareraient pas
sur-le-champ. Elle ordonne enfin que le conseil excutif viendra se
justifier le lendemain.

Cet acte d'nergie causa une grande douleur aux Cordeliers, et provoqua des
explications aux Jacobins. Ces derniers ne se prononcrent pas encore sur
le compte de Vincent et de Ronsin, mais ils demandrent qu'il ft fait une
enqute pour constater la nature de leurs torts. Le conseil excutif vint
se justifier trs humblement  la convention; il assura que son intention
n'avait point t de rivaliser avec la reprsentation nationale, et que
l'arrestation des courriers, les difficults essuyes par le reprsentant
Boursault, ne provenaient que d'un ordre du comit de salut public
lui-mme; ordre qui enjoignait de vrifier tous les passeports et toutes
les dpches.

Tandis que Vincent et Ronsin venaient d'tre incarcrs comme
ultra-rvolutionnaires, le comit svit en mme temps contre le parti des
quivoques et des agioteurs. Il mit en arrestation Proli, Dubuisson,
Desfieux, Pereyra, accuss d'tre agens de l'tranger et complices de tous
les partis. Enfin il fit enlever, au milieu de la nuit, les quatre dputs
Bazire, Chabot, Delaunay d'Angers et Julien de Toulouse, accuss d'tre
modrs, et d'avoir fait une fortune subite.

On a dj vu l'histoire de l'association clandestine de ces reprsentans,
et du faux qui en avait t la suite. On a vu que Chabot, dj branl, se
prparait  dnoncer ses collgues, et  rejeter tout sur eux. Les bruits
qui couraient sur son mariage, les dnonciations qu'Hbert rptait chaque
jour, achevrent de l'intimider, et il courut tout dvoiler  Robespierre.
Il prtendit qu'il n'avait eu d'autre projet, en entrant dans le complot,
que celui de le suivre et de le rvler; il attribua ce complot 
l'tranger, qui voulait, disait-il, corrompre les dputs, pour avilir la
reprsentation nationale, et qui se servait ensuite d'Hbert et de ses
complices pour les diffamer aprs les avoir corrompus. Il y avait ainsi,
selon lui, deux branches dans la conspiration, la branche corruptrice et la
branche diffamatrice, qui toutes deux se concertaient pour dshonorer et
dissoudre la convention. La participation des banquiers trangers  cette
intrigue, les projets de Julien de Toulouse et de Delaunay, qui disaient
que la convention finirait bientt par se dvorer elle-mme, et qu'il
fallait faire fortune le plus tt possible, quelques liaisons de la femme
d'Hbert avec les matresses de Julien de Toulouse et de Delaunay,
servirent  Chabot de moyens pour tayer cette fable d'une conspiration 
deux branches, dans laquelle les corrupteurs et les diffamateurs
s'entendaient secrtement pour arriver au mme but. Chabot eut cependant un
reste de scrupule, et justifia Bazire. Comme il avait t le corrupteur de
Fabre, et qu'il s'exposait  une dnonciation de celui-ci en l'accusant, il
prtendit que ses offres avaient t rejetes, et que les cent mille francs
en assignats, suspendus avec un fil dans des lieux d'aisances, taient les
cent mille francs destins  Fabre, et refuss par lui. Ces fables de
Chabot n'avaient aucune apparence de vrit, car il et t bien plus
naturel, en entrant dans la conspiration pour la dcouvrir, d'en prvenir
quelques membres de l'un ou de l'autre comit, et de dposer l'argent dans
leurs mains. Robespierre renvoya Chabot au comit de sret gnrale, qui
fit arrter dans la nuit les dputs dsigns. Julien de Toulouse parvint 
s'vader; Bazire, Delaunay et Chabot, furent seuls arrts[6].

La dcouverte de cette trame honteuse causa une grande rumeur, et confirma
toutes les calomnies que les partis dirigeaient les uns contre les autres.
On rpandit plus que jamais le bruit d'une faction trangre, corrompant
les patriotes, les excitant  entraver la marche de la rvolution, les uns
par une modration intempestive, et les autres par une exagration folle,
par des diffamations continuelles, et par une odieuse profession
d'athisme. Cependant qu'y avait-il de rel dans toutes ces suppositions?
D'un ct, des hommes moins fanatiques, plus prompts  s'apitoyer sur les
vaincus, et plus susceptibles par cette mme raison de cder  l'attrait du
plaisir et de la corruption; d'un autre ct, des hommes plus violens et
plus aveugles, s'aidant de la partie basse du peuple, poursuivant de leurs
reproches ceux qui ne partageaient pas leur insensibilit fanatique,
profanant les vieux objets du culte, sans mnagement et sans dcence; au
milieu de ces deux partis, des banquiers, profitant de toutes les crises
pour agioter; quatre dputs sur sept cent cinquante, se laissant corrompre
et devenant les complices de cet agiotage; enfin quelques rvolutionnaires
sincres, mais trangers, suspects  ce titre, et se compromettant par
l'exagration mme,  la faveur de laquelle ils voulaient faire oublier
leur origine: voil ce qu'il y avait de rel, et il n'y avait l rien que
de trs ordinaire, rien qui exiget la supposition d'une machination
profonde.

Le comit de salut public, voulant se placer au-dessus des partis, rsolut
de les frapper et de les fltrir tous, et pour cela il chercha  montrer
qu'ils taient tous complices de l'tranger. Robespierre avait dj dnonc
une faction trangre,  laquelle son esprit dfiant lui faisait ajouter
foi. La faction turbulente contrariant l'autorit suprieure, et
dshonorant la rvolution, il l'accusa aussitt d'tre complice de la
faction trangre; cependant il ne dit rien encore de pareil contre la
faction modre, il la dfendit mme, comme on l'a vu, dans la personne de
Danton. S'il la mnageait encore, c'est qu'elle n'avait rien fait jusque-l
qui pt contrarier la marche de la rvolution, c'est qu'elle ne formait pas
un parti opinitre et nombreux comme les anciens girondins, et qu'elle se
composait tout au plus de quelques individus isols qui dsapprouvaient
les extravagances _ultra-rvolutionnaires_.

Telle tait la situation des partis, et la politique du comit de salut
public  leur gard, en frimaire an II (dcembre 1793). Tandis qu'il se
servait de l'autorit avec tant de force, et achevait de complter 
l'intrieur la machine du pouvoir rvolutionnaire, il dployait une gale
nergie au dehors, et assurait le salut de la rvolution par des victoires
clatantes.


FOOTNOTES:

[Footnote 6: 27 brumaire (17 novembre).]




CHAPITRE XVII.


FIN DE LA CAMPAGNE DE 1793.--MANOEUVRE DE HOCHE DANS LES VOSGES.--RETRAITE
DES AUTRICHIENS ET DES PRUSSIENS.--DBLOCUS DE LANDAU.--OPRATIONS A
L'ARME D'ITALIE.--SIGE ET PRISE DE TOULON PAR L'ARME
RPUBLICAINE.--DERNIERS COMBATS ET CHECS AUX PYRNES.--EXCURSION DES
VENDENS AU-DELA DE LA LOIRE.--NOMBREUX COMBATS; CHECS DE L'ARME
RPUBLICAINE.--DFAITE DES VENDENS AU MANS, ET LEUR DESTRUCTION COMPLTE A
SAVENAY.--COUP D'OEIL GNRAL SUR LA CAMPAGNE DE 1793.


La campagne de 1793 s'achevait sur toutes les frontires de la manire la
plus brillante et la plus heureuse. Dans la Belgique, on avait enfin pris
le parti d'entrer dans les quartiers d'hiver, malgr le projet du comit de
salut public, qui avait voulu profiter de la victoire de Watignies pour
envelopper l'ennemi entre l'Escaut et la Sambre. Ainsi, sur ce point, les
vnemens n'avaient pas chang et les avantages de Watignies nous taient
rests.

Sur le Rhin, la campagne s'tait beaucoup prolonge par la perte des lignes
de Wissembourg, forces le 13 octobre (22 vendmiaire). Le comit de salut
public voulait les recouvrer  tout prix, et dbloquer Landau, comme il
avait dbloqu Dunkerque et Maubeuge. L'tat de nos dpartemens du Rhin
tait une raison de se hter, et d'en loigner l'ennemi. Le pays des Vosges
tait singulirement empreint de l'esprit fodal; les prtres et les nobles
y avaient conserv une grande influence; la langue franaise y tant peu
rpandue, les nouvelles ides rvolutionnaires n'y avaient presque pas
pntr; dans un grand nombre de communes, les dcrets de la convention
taient inconnus; plusieurs manquaient de comits rvolutionnaires, et,
dans presque toutes, les migrs circulaient impunment. Les nobles de
l'Alsace avaient suivi l'arme de Wurmser en foule, et se rpandaient
depuis Wissembourg jusqu'aux environs de Strasbourg. Dans cette dernire
ville, on avait form le complot de livrer la place  Wurmser. Le comit de
salut public y envoya aussitt Lebas et Saint-Just, pour y exercer la
dictature ordinaire des commissaires de la convention. Il nomma le jeune
Hoche, qui s'tait si fort distingu au sige de Dunkerque, gnral de
l'arme de la Moselle; il dtacha de l'arme oisive des Ardennes une forte
division, qui fut partage entre les deux armes de la Moselle et du Rhin;
enfin il fit excuter des leves en masse dans tous les dpartemens
environnans, et les dirigea sur Besanon. Ces nouvelles leves occuprent
les places fortes, et les garnisons furent portes en ligne. Saint-Just
dploya  Strasbourg tout ce qu'il avait d'nergie et d'intelligence. Il
fit trembler les malintentionns, livra  une commission ceux qu'on
souponnait d'avoir voulu livrer Strasbourg, et les fit conduire 
l'chafaud. Il communiqua aux gnraux et aux soldats une vigueur nouvelle,
il exigea chaque jour des attaques sur toute la ligne, afin d'exercer nos
jeunes conscrits. Aussi brave qu'impitoyable, il allait lui-mme au feu, et
partageait tous les dangers de la guerre. Un grand enthousiasme s'tait
empar de l'arme; et le cri des soldats, qu'on enflammait de l'espoir de
recouvrer le terrain perdu, leur cri tait: _Landau ou la mort!_

La vritable manoeuvre  excuter sur cette partie des frontires,
consistait toujours  runir les deux armes du Rhin et de la Moselle, et 
oprer en masse sur un seul versant des Vosges. Pour cela, il fallait
recouvrer les passages qui coupaient la ligne des montagnes, et que nous
avions perdus depuis que Brunswick s'tait port au centre des Vosges, et
Wurmser sous les murs de Strasbourg. Le projet du comit tait form: il
voulait s'emparer de la chane mme, pour sparer les Prussiens des
Autrichiens. Le jeune Hoche, plein de talent et d'ardeur, tait charg
d'excuter ce plan, et ses premiers mouvemens  la tte de l'arme de la
Moselle firent esprer les plus nergiques dterminations.

Les Prussiens, pour assurer leur position, avaient voulu enlever par une
surprise le chteau de Bitche, plac au milieu mme des Vosges. Cette
tentative fut djoue par la vigilance de la garnison, qui accourut  temps
sur les remparts; et Brunswick, soit qu'il ft dconcert par ce dfaut de
succs, soit qu'il redoutt l'activit et l'nergie de Hoche, soit aussi
qu'il ft mcontent de Wurmser, avec lequel il ne vivait pas d'accord, se
retira d'abord  Bisengen, sur la ligne d'Erbach, puis  Kayserslautern, au
centre des Vosges. Il n'avait pas prvenu Wurmser de ce mouvement
rtrograde; et, tandis que celui-ci se trouvait engag sur le versant
oriental, presque  la hauteur de Strasbourg, Brunswick, sur le versant
occidental, se trouvait mme en arrire de Wissembourg, et  peu prs  la
hauteur de Landau. Hoche avait suivi Brunswick de trs prs dans son
mouvement rtrograde, et, aprs avoir vainement essay de l'entourer 
Bisengen, et mme de le prvenir  Kayserslautern, il forma le projet de
l'attaquer  Kayserslautern mme, quelque grande que ft la difficult des
lieux. Hoche avait environ trente mille hommes; il se battit les 28, 29 et
30 novembre; mais les lieux taient peu connus et peu praticables. Le
premier jour, le gnral Ambert, qui commandait la gauche, se trouva
engag, tandis que Hoche, au centre, cherchait sa route; le jour suivant,
Hoche se trouvait seul en prsence de l'ennemi, tandis qu'Ambert s'garait
dans les montagnes. Grce aux difficults des lieux,  sa force et 
l'avantage de sa position, Brunswick eut un succs complet. Il ne perdit
qu'environ douze hommes; Hoche fut oblig de se retirer avec une perte
d'environ trois mille hommes; mais il ne fut pas dcourag, et vint se
rallier  Pirmasens, Hornbach et Deux-Ponts. Hoche, quoique malheureux,
n'en avait pas moins dploy une audace et une rsolution qui frapprent
les reprsentans et l'arme. Le comit de salut public, qui, depuis
l'entre de Carnot, tait assez clair pour tre juste et qui n'tait
svre qu'envers le dfaut de zle, lui crivit les lettres les plus
encourageantes, et, pour la premire fois, donna des loges  un gnral
battu. Hoche, sans tre branl un moment par sa dfaite, forma aussitt la
rsolution de se joindre  l'arme du Rhin, pour accabler Wurmser.
Celui-ci, qui tait rest en Alsace tandis que Brunswick rtrogradait
jusqu' Kayserslautern, avait son flanc droit dcouvert. Hoche dirigea le
gnral Taponnier avec douze mille hommes sur Werdt, pour percer la ligne
des Vosges, et se jeter sur le flanc de Wurmser, tandis que l'arme du Rhin
ferait sur son front une attaque gnrale. Grce  la prsence de
Saint-Just, des combats continuels avaient eu lieu pendant la fin de
novembre et le commencement de dcembre, entre l'arme du Rhin et les
Autrichiens. Elle commenait  s'aguerrir en allant tous les jours au feu.
Pichegru la commandait. Le corps envoy dans les Vosges par Hoche eut
beaucoup de difficults  vaincre pour y pntrer, mais il y russit enfin,
et inquita srieusement la droite de Wurmser. Le 22 dcembre (2 nivse),
Hoche marcha lui-mme  travers les montagnes, et parut  Werdt sur le
sommet du versant oriental. Il accabla la droite de Wurmser, lui prit
beaucoup de canons, et fit un grand nombre de prisonniers. Les Autrichiens
furent alors obligs de quitter la ligne de la Motter, et de se porter
d'abord  Sultz, puis le 24  Wissembourg, sur les lignes mmes de la
Lauter. Leur retraite s'oprait avec dsordre et confusion. Les migrs,
les nobles alsaciens accourus  la suite de Wurmser, fuyaient avec la plus
grande prcipitation. Des familles entires couvraient la route en
cherchant  s'chapper. Les deux armes prussienne et autrichienne taient
mcontentes l'une de l'autre, et s'entr'aidaient peu contre un ennemi plein
d'ardeur et d'enthousiasme.

Les deux armes du Rhin et de la Moselle taient runies. Les reprsentans
donnrent le commandement en chef  Hoche, qui se disposa sur-le-champ 
reprendre Wissembourg. Les Prussiens et les Autrichiens, concentrs
maintenant par leur mouvement rtrograde, se trouvaient mieux en mesure de
se soutenir. Ils rsolurent donc de prendre l'offensive le 26 dcembre (6
nivse), le jour mme o le gnral franais se disposait  fondre sur eux.
Les Prussiens taient dans les Vosges et autour de Wissembourg; les
Autrichiens s'tendaient en avant de la Lauter, depuis Wissembourg jusqu'au
Rhin. Certainement, s'ils n'avaient pas t dcids  prendre l'initiative,
ils n'auraient pas reu l'attaque en avant des lignes, ayant la Lauter 
dos; mais ils taient rsolus  attaquer les premiers, et les Franais, en
s'avanant sur eux, trouvrent leurs avant-gardes en marche. Le gnral
Desaix, commandant la droite de l'arme du Rhin, marcha sur Lauterbourg; le
gnral Michaud fut dirig sur Schleithal; le centre attaqua les
Autrichiens, rangs sur le Geisberg, et la gauche pntra dans les Vosges
pour tourner les Prussiens. Desaix emporta Lauterbourg, Michaud occupa
Schleithal, et le centre, repliant les Autrichiens, les refoula du Geisberg
jusqu' Wissembourg mme. L'occupation instantane de Wissembourg, pouvait
tre dsastreuse pour les coaliss, et elle tait imminente; mais
Brunswick, qui se trouvait au Pigeonnier, accourut sur ce point, et contint
les Franais avec beaucoup de fermet. La retraite des Autrichiens se fit
alors avec moins de dsordre; mais le lendemain les Franais occuprent les
lignes de Wissembourg. Les Autrichiens se replirent sur Gemersheim, les
Prussiens sur Bergzabern. Les soldats franais s'avanaient toujours en
criant: _Landau ou la mort!_ Les Autrichiens se htrent de repasser le
Rhin, sans vouloir tenir un jour de plus sur la rive gauche, et sans donner
aux Prussiens le temps d'arriver  Mayence. Landau fut dbloqu; et les
Franais prirent leurs quartiers d'hiver dans le Palatinat. Aussitt aprs,
les deux gnraux coaliss s'attaqurent dans des relations
contradictoires, et Brunswick donna sa dmission  Frdric-Guillaume.
Ainsi, sur cette partie du thtre de la guerre, nous avions glorieusement
recouvr nos frontires, malgr les forces runies de la Prusse et de
l'Autriche.

L'arme d'Italie n'avait rien entrepris d'important, et, depuis sa dfaite
du mois de juin, elle tait reste sur la dfensive. Dans le mois de
septembre, les Pimontais, voyant Toulon attaqu par les Anglais, songrent
enfin  profiter de cette circonstance, qui pouvait amener la perte de
l'arme franaise. Le roi de Sardaigne se rendit lui-mme sur le thtre de
la guerre, et une attaque gnrale du camp franais fut rsolue pour le 8
septembre. La manire la plus sre d'oprer contre les Franais et t
d'occuper la ligne du Var, qui sparait Nice de leur territoire. On aurait
ainsi fait tomber toutes les positions qu'ils avaient prises au-del du
Var, on les aurait obligs d'vacuer le comt de Nice, et peut-tre mme de
mettre bas les armes. On aima mieux attaquer immdiatement leur camp. Cette
attaque, excute avec des corps dtachs, et par diverses valles  la
fois, ne russit pas; et le roi de Sardaigne, peu satisfait, se retira
aussitt dans ses tats. A peu prs  la mme poque, le gnral autrichien
Dewins rsolut enfin d'oprer sur le Var; mais il n'excuta son mouvement
qu'avec trois ou quatre mille hommes, ne s'avana que jusqu' Isola, et,
arrt tout  coup par un lger chec, il remonta sur les Hautes-Alpes,
sans avoir donn suite  cette tentative. Telles avaient t les oprations
insignifiantes de l'arme d'Italie.

Un intrt plus grave appelait toute l'attention sur Toulon. Cette place,
occupe par les Anglais et les Espagnols, leur assurait un pied  terre
dans le Midi, et une base pour tenter une invasion. Il importait donc  la
France de la recouvrer au plus tt. Le comit avait donn  cet gard les
ordres les plus pressans, mais les moyens de sige manquaient entirement.
Carteaux, aprs avoir soumis Marseille, avait dbouch avec sept ou huit
mille hommes par les gorges d'Ollioules, s'en tait empar aprs un lger
combat, et s'tait tabli au dbouch mme de ces gorges, en vue de Toulon;
le gnral Lapoype, dtach de l'arme d'Italie avec quatre mille hommes
environ, s'tait rang sur le ct oppos, vers Sollis et Lavalette. Les
deux corps franais ainsi placs, l'un au couchant, l'autre au levant,
taient si loigns qu'ils s'apercevaient  peine, et ne pouvaient se
prter aucun secours. Les assigs, avec un peu plus d'activit, auraient
pu les attaquer isolment, et les accabler l'un aprs l'autre. Heureusement
ils ne songrent qu' fortifier la place, et  la garnir de troupes. Ils
firent dbarquer huit mille Espagnols, Napolitains et Pimontais, deux
rgimens anglais venus de Gibraltar, et portrent la garnison  quatorze ou
quinze mille hommes. Ils perfectionnrent toutes les dfenses, armrent
tous les forts, surtout ceux de la cte, qui protgeaient la rade o leurs
escadres taient au mouillage. Ils s'attachrent particulirement  rendre
inaccessible le fort de l'guillette, plac  l'extrmit du promontoire
qui ferme la rade intrieure, ou petite rade. Ils en rendirent l'abord
tellement difficile, qu'on l'appelait dans l'arme, _le petit Gibraltar_.
Les Marseillais et tous les Provenaux qui s'taient rfugis dans Toulon,
s'employrent eux-mmes aux ouvrages, et montrrent le plus grand zle.
Cependant l'union ne pouvait durer dans l'intrieur de la place, car la
raction contre la Montagne y avait fait renatre toutes les factions. On y
tait rpublicain ou royaliste  tous les degrs. Les coaliss eux-mmes
n'taient pas d'accord. Les Espagnols taient offenss de la supriorit
qu'affectaient les Anglais, et se dfiaient de leurs intentions. L'amiral
Hood, profitant de cette dsunion, dit que, puisqu'on ne pouvait
s'entendre, il fallait, pour le moment, ne proclamer aucune autorit. Il
empcha mme le dpart d'une dputation que les Toulonnais voulaient
envoyer auprs du comte de Provence, pour engager ce prince  se rendre
dans leurs murs en qualit de rgent. Ds cet instant, on pouvait entrevoir
la conduite des Anglais, et sentir combien avaient t aveugles et
coupables ceux qui avaient livr Toulon aux plus cruels ennemis de la
marine franaise.

Les rpublicains ne pouvaient pas esprer, avec leurs moyens actuels, de
reprendre Toulon. Les reprsentans conseillaient mme de replier l'arme
au-del de la Durance, et d'attendre la saison suivante. Cependant la prise
de Lyon ayant permis de disposer de nouvelles forces, on achemina vers
Toulon des troupes et du matriel. Le gnral Doppet, auquel on attribuait
la prise de Lyon, fut charg de remplacer Carteaux. Bientt Doppet lui-mme
fut remplac par Dugommier, qui tait beaucoup plus expriment, et fort
brave. Vingt-huit ou trente mille hommes furent runis, et on donna
l'ordre d'achever le sige avant la fin de la campagne.

On commena par serrer la place de prs, et par tablir des batteries
contre les forts. Le gnral Lapoype, dtach de l'arme d'Italie, tait
toujours au levant, et le gnral en chef Dugommier au couchant, en avant
d'Ollioules. Ce dernier tait charg de la principale attaque. Le comit de
salut public avait fait rdiger par le comit des fortifications un plan
d'attaque rgulire. Le gnral assembla un conseil de guerre pour discuter
le plan envoy de Paris. Ce plan tait fort bien conu, mais il s'en
prsentait un autre plus convenable aux circonstances, et qui devait a voir
des rsultats plus prompts.

Dans le conseil de guerre se trouvait un jeune officier, qui commandait
l'artillerie en l'absence du chef de cette arme. Il se nommait Bonaparte,
et tait originaire de Corse. Fidle  la France, au sein de laquelle il
avait t lev, il s'tait battu en Corse pour la cause de la convention
contre Paoli et les Anglais; il s'tait rendu ensuite  l'arme d'Italie,
et servait devant Toulon. Il montrait une grande intelligence, une extrme
activit, et couchait  ct de ses canons. Ce jeune officier,  l'aspect
de la place, fut frapp d'une ide, et la proposa au conseil de guerre. Le
fort l'guillette, surnomm _le petit Gibraltar_, fermait la rade o
mouillaient les escadres coalises. Ce fort occup, les escadres ne
pouvaient plus mouiller dans la rade, sans s'exposer  y tre brles:
elles ne pouvaient pas non plus l'vacuer en y laissant une garnison de
quinze mille hommes, sans communications, sans secours, et tt ou tard
expose  mettre bas les armes: il tait donc infiniment prsumable que le
fort l'guillette une fois en la possession des rpublicains, les escadres
et la garnison vacueraient ensemble Toulon. Ainsi, la clef de la place
tait au fort l'guillette; mais ce fort tait presque imprenable. Le jeune
Bonaparte soutint fortement son ide comme plus approprie aux
circonstances, et russit  la faire adopter.

On commena par serrer la place. Bonaparte,  la faveur de quelques
oliviers qui cachaient ses artilleurs, fit placer une batterie trs prs du
fort Malbosquet, l'un des plus importans parmi ceux qui environnaient
Toulon. Un matin, cette batterie clata  l'improviste, et surprit les
assigs, qui ne croyaient pas qu'on pt tablir des feux aussi prs du
fort. Le gnral anglais O'Hara, qui commandait la garnison, rsolut de
faire une sortie pour dtruire la batterie, et enclouer les canons. Le 30
novembre (10 frimaire), il sortit  la tte de six mille hommes, pntra
soudainement  travers les postes rpublicains, s'empara de la batterie,
et commena aussitt  enclouer les pices. Heureusement, le jeune
Bonaparte se trouvait non loin de l avec un bataillon. Un boyau conduisait
 la batterie. Bonaparte s'y jeta avec son bataillon, se porta sans bruit
au milieu des Anglais, puis tout  coup ordonna le feu, et les jeta, par
cette subite apparition, dans la plus grande surprise. Le gnral O'Hara,
tonn, crut que c'taient ses propres soldats qui se trompaient, et
faisaient feu les uns sur les autres. Il s'avana alors vers les
rpublicains pour s'en assurer, mais il fut bless  la main, et pris dans
le boyau mme par un sergent. Au mme instant, Dugommier, qui avait fait
battre la gnrale au camp, ramenait ses soldats  l'attaque, et se portait
entre la batterie et la place. Les Anglais, menacs alors d'tre coups, se
retirrent aprs avoir perdu leur gnral, et sans avoir pu se dlivrer de
cette dangereuse batterie.

Ce succs anima singulirement les assigeans, et jeta beaucoup de
dcouragement parmi les assigs. La dfiance tait si grande chez ces
derniers, qu'ils disaient que le gnral O'Hara s'tait fait prendre pour
vendre Toulon aux rpublicains. Cependant les rpublicains, qui voulaient
conqurir la place et qui n'avaient pas les moyens de l'acheter, se
prparaient  l'attaque si prilleuse de l'guillette. Ils y avaient jet
dj un grand nombre de bombes, et tchaient d'en raser la dfense avec des
pices de 24. Le 18 dcembre (28 frimaire), l'assaut fut rsolu pour
minuit. Une attaque simultane devait avoir lieu du ct du gnral Lapoype
sur le fort Faron. A minuit, et par un orage pouvantable, les rpublicains
s'branlent. Les soldats qui gardaient le fort se tenaient ordinairement en
arrire, pour se mettre  l'abri des bombes et des boulets. Les Franais
espraient y arriver avant d'avoir t aperus; mais au pied de la hauteur
ils trouvent des tirailleurs ennemis. Le combat s'engage. Au bruit de la
mousqueterie, la garnison du fort accourt sur les remparts et foudroie les
assaillans. Ceux-ci reculent et reviennent tour  tour. Un jeune capitaine
d'artillerie, nomm Muiron, profite des ingalits du terrain, et russit 
gravir la hauteur, sans avoir perdu beaucoup de monde. Arriv au pied du
fort, il s'lance par une embrasure; les soldats le suivent, pntrent dans
la batterie, s'emparent des canons, et bientt du fort lui-mme.

Dans cette action, le gnral Dugommier, les reprsentans Salicetti et
Robespierre jeune, le commandant d'artillerie Bonaparte, avaient t
prsens au feu, et avaient communiqu aux troupes le plus grand courage. Du
ct du gnral Lapoype, l'attaque ne fut pas moins heureuse, et une des
redoutes du fort Faron fut emporte.

Ds que le fort l'guillette fut occup, les rpublicains se htrent de
disposer les canons de manire  foudroyer la flotte. Mais les Anglais ne
leur en donnrent pas le temps. Ils se dcidrent sur-le-champ  vacuer la
place, pour ne pas courir plus long-temps les chances d'une dfense
difficile et prilleuse. Avant de se retirer, ils rsolurent de brler
l'arsenal, les chantiers, et les vaisseaux qu'ils ne pourraient pas
prendre. Le 18 et le 19, sans en prvenir l'amiral espagnol, sans avertir
mme la population compromise, qu'on allait la livrer aux montagnards
victorieux, les ordres furent donns pour l'vacuation. Chaque vaisseau
anglais vint  son tour s'approvisionner  l'arsenal. Les forts furent
ensuite tous vacus, except le fort Lamalgue, qui devait tre le dernier
abandonn. Cette vacuation se fit mme si vite, que deux mille Espagnols,
prvenus trop tard, restrent hors des murs, et ne se sauvrent que par
miracle. Enfin on donna l'ordre d'incendier l'arsenal. Vingt vaisseaux ou
frgates parurent tout  coup en flammes au milieu de la rade, et
excitrent le dsespoir chez les malheureux habitans, et l'indignation chez
les rpublicains, qui voyaient brler l'escadre sans pouvoir la sauver.
Aussitt, plus de vingt mille individus, hommes, femmes, vieillards,
enfans, portant ce qu'ils avaient de plus prcieux, vinrent sur les quais,
tendant les mains vers les escadres, et implorant un asile pour se
soustraire  l'arme victorieuse. C'taient toutes les familles provenales
qui,  Aix, Marseille, Toulon, s'taient compromises dans le mouvement
sectionnaire. Pas une seule chaloupe ne se montrait  la mer pour secourir
ces imprudens Franais, qui avaient mis leur confiance dans l'tranger, et
qui lui avaient livr le premier port de leur patrie. Cependant l'amiral
Langara, plus humain, ordonna de mettre les chaloupes  la mer, et de
recevoir sur l'escadre espagnole tous les rfugis qu'elle pourrait
contenir. L'amiral Hood n'osa pas rsister  cet exemple et aux
imprcations qu'on vomissait contre lui. Il ordonna  son tour, mais fort
tard, de recevoir les Toulonnais. Ces malheureux se prcipitaient avec
fureur dans les chaloupes. Dans cette confusion, quelques-uns tombaient 
la mer, d'autres taient spars de leurs familles. On voyait des mres
cherchant leurs enfans, des pouses, des filles, cherchant leurs maris ou
leurs pres, et errant sur ces quais aux lueurs de l'incendie. Dans ce
moment terrible, des brigands, profitant du dsordre pour piller, se
jettent sur les malheureux accumuls le long des quais, et font feu en
criant: _Voici les rpublicains!_ La terreur alors s'empare de cette
multitude; elle se prcipite, se mle, et, presse de fuir, elle abandonne
ses dpouilles aux brigands auteurs de ce stratagme.

Enfin les rpublicains entrrent, et trouvrent la ville  moiti dserte,
et une grande partie du matriel de la marine dtruit. Heureusement les
forats avaient arrt l'incendie et empch qu'il ne se propaget. De 56
vaisseaux ou frgates, il ne restait que 7 vaisseaux et 11 frgates; le
reste avait t pris ou brl par les Anglais. Bientt, aux horreurs du
sige et de l'vacuation, succdrent celles de la vengeance
rvolutionnaire. Nous raconterons plus tard la suite des dsastres de cette
cit coupable et malheureuse. La prise de Toulon causa une joie
extraordinaire, et produisit autant d'impression que les victoires de
Watignies, la prise de Lyon, et le dblocus de Landau. Ds lors on n'avait
plus  craindre que les Anglais, s'appuyant sur Toulon, vinssent apporter
dans le Midi le ravage et la rvolte.

La campagne s'tait termine moins heureusement aux Pyrnes. Cependant,
malgr de nombreux revers et une grande impritie de la part des gnraux,
nous n'avions perdu que la ligne du Tech, et celle de la Tet nous tait
reste. Aprs le combat malheureux de Truillas, livr le 22 septembre (1er
vendmiaire) contre le camp espagnol, et o Dagobert avait montr tant de
bravoure et de sang-froid, Ricardos, au lieu de marcher en avant, avait
rtrograd au contraire sur le Tech. La reprise de Villefranche, et un
renfort de quinze mille hommes arriv aux rpublicains, l'avaient dcid 
ce mouvement rtrograde. Aprs avoir lev le blocus de Collioure et de
Port-Vendre, il s'tait port au camp de Boulou, entre Cret et
Ville-Longue, et veillait de l  ses communications en gardant la grande
route de Bellegarde. Les reprsentans Fabre et Gaston, pleins de fougue,
voulurent faire attaquer le camp des Espagnols, afin de les rejeter au-del
des Pyrnes; mais l'attaque fut infructueuse et n'aboutit qu' une inutile
effusion de sang.

Le reprsentant Fabre, impatient de tenter une entreprise importante,
rvait depuis long-temps une marche au-del des Pyrnes, pour forcer les
Espagnols  rtrograder. On lui avait persuad que le fort de Roses pouvait
tre enlev par un coup de main. D'aprs son voeu, et malgr l'avis
contraire des gnraux, trois colonnes furent jetes au-del des Pyrnes,
pour se runir  Espola. Mais trop faibles, trop dsunies, elles ne purent
se joindre, furent battues, et ramenes sur la grande chane aprs une
perte considrable. Ceci s'tait pass en octobre. En novembre, des orages,
peu ordinaires dans la saison, grossirent les torrens, interrompirent les
communications des divers camps espagnols entre eux, et les mirent dans le
plus grand pril.

C'tait le cas de se venger sur les Espagnols des revers qu'on avait
essuys. Il ne leur restait que le pont de Cret pour repasser le Tech, et
ils demeuraient inonds et affams sur la rive gauche  la merci des
Franais. Mais rien de ce qu'il fallait faire ne fut excut. Au gnral
Dagobert avait succd le gnral Turreau,  celui-ci le gnral Doppet.
L'arme tait dsorganise. On se battit mollement aux environs de Cret,
on perdit mme le camp de Saint-Ferrol, et Ricardos chappa ainsi aux
dangers de sa position. Bientt il se vengea bien plus habilement du danger
o il s'tait trouv, et fondit le 7 novembre (17 brumaire) sur une colonne
franaise, qui tait engage  Ville-Longue, sur la rive droite du Tech,
entre le fleuve, la mer et les Pyrnes. Il dfit cette colonne, forte de
dix mille hommes, et la jeta dans un tel dsordre, qu'elle ne put se
rallier qu' Argels. Immdiatement aprs, Ricardos fit attaquer la
division Delatre  Collioure, s'empara de Collioure, de Port-Vendre et de
Saint-Elme, et nous rejeta entirement au-del du Tech. La campagne se
trouva ainsi termine vers les derniers jours de dcembre. Les Espagnols
prirent leurs quartiers d'hiver sur les bords du Tech; les Franais
camprent autour de Perpignan, et sur les rives de la Tet. Nous avions
perdu un peu de territoire, mais moins qu'on ne devait le craindre aprs
tant de dsastres. C'tait du reste la seule frontire o la campagne ne se
ft pas termine glorieusement pour les armes de la rpublique. Du ct des
Pyrnes Occidentales, on avait gard une dfensive rciproque.

C'est dans la Vende que de nouveaux et terribles combats avaient eu lieu,
avec un grand avantage pour la rpublique, mais avec un grand dommage pour
la France, qui ne voyait des deux cts que des Franais s'gorgeant les
uns les autres.

Les Vendens, battus  Cholet le 17 octobre (26 vendmiaire), s'taient
jets, comme on l'a vu, sur le bord de la Loire, au nombre de quatre-vingt
mille individus, hommes, femmes, enfans, vieillards. N'osant pas rentrer
dans leur pays occup par les rpublicains, ne pouvant plus tenir la
campagne en prsence d'une arme victorieuse, ils songrent  se rendre en
Bretagne, et  suivre les ides de Bonchamps, lorsque ce jeune hros tait
mort, et ne pouvait plus diriger leurs tristes destines. On a vu qu' la
veille de la bataille de Cholet, il envoya un dtachement pour faire
occuper le poste de Varade, sur la Loire. Ce poste, mal gard par les
rpublicains, fut pris dans la nuit du 16 au 17. La bataille perdue, les
Vendens purent donc impunment traverser le fleuve,  la faveur de
quelques bateaux laisss sur la rive, et  l'abri du canon rpublicain. Le
danger ayant t jusqu'ici sur la rive gauche, le gouvernement n'avait pas
song  dfendre la rive droite. Toutes les villes de la Bretagne taient
mal gardes; quelques dtachemens de gardes nationales, pars  et l,
taient incapables d'arrter les Vendens, et ne pouvaient que fuir  leur
approche. Ceux-ci s'avancrent donc sans obstacles, et traversrent
successivement Cand, Chteau-Gonthier et Laval, sans prouver aucune
rsistance.

Pendant ce temps, l'arme rpublicaine tait incertaine de leur marche, de
leur nombre et de leurs projets. Un moment mme, elle les avait crus
dtruits, et les reprsentans l'avaient crit  la convention. Klber seul,
qui commandait toujours l'arme sous le nom de Lchelle, pensait le
contraire, et s'efforait de modrer une dangereuse scurit. Bientt, en
effet, on apprit que les Vendens taient loin d'tre extermins; que dans
la colonne fugitive, il restait encore trente ou quarante mille hommes
arms, et capables de combattre. Un conseil de guerre fut aussitt
rassembl; et comme on ne savait pas si les fugitifs se porteraient sur
Angers ou sur Nantes, s'ils marcheraient sur la Bretagne, ou iraient par la
Basse-Loire se runir  Charette, on dcida que l'arme se diviserait;
qu'une partie, sous le gnral Haxo, irait tenir tte  Charette, et
reprendre Noirmoutiers; qu'une autre partie sous Klber occuperait le camp
de Saint-George prs de Nantes, et que le reste enfin demeurerait  Angers
pour couvrir cette ville, et observer la marche de l'ennemi. Sans doute, si
l'on et t mieux instruit, on aurait compris qu'il fallait rester runis
en masse, et marcher sans relche  la poursuite des Vendens. Dans l'tat
de dsordre et d'effroi o ils se trouvaient, il et t facile de les
disperser et de les dtruire entirement; mais on ne connaissait pas la
direction qu'ils avaient prise, et, dans le doute, le parti que l'on prit
tait encore le plus sage. Bientt, cependant, on eut de meilleurs
renseignemens, et l'on apprit la marche des Vendens sur Cand,
Chteau-Gonthier et Laval. Ds lors on rsolut de les poursuivre
sur-le-champ, et de les atteindre, avant qu'ils pussent mettre la Bretagne
en feu, et s'emparer de quelque grande ville, ou d'un port sur l'Ocan. Les
gnraux Vimeux et Haxo furent laisss  Nantes et dans la Basse-Vende;
tout le reste de l'arme s'achemina vers Cand et Chteau-Gonthier.
Westermann et Beaupuy formaient l'avant-garde; Chalbos, Klber, Canuel,
commandaient chacun une division, et Lchelle, loign du champ de
bataille, laissait diriger les mouvemens par Klber, qui avait la confiance
et l'admiration de l'arme. Le 25 octobre au soir (4 brumaire),
l'avant-garde rpublicaine arriva  Chteau-Gonthier; le gros des forces
tait  une journe en arrire. Westermann, quoique ses troupes fussent
trs fatigues, quoiqu'il ft presque nuit, et qu'il restt encore six
lieues de chemin  faire pour arriver  Laval, voulut y marcher
sur-le-champ. Beaupuy, tout aussi brave, mais plus prudent que Westermann,
s'effora en vain de lui faire sentir le danger d'attaquer la masse
vendenne au milieu de la nuit, fort en avant du corps d'arme, et avec des
troupes harasses de fatigue. Beaupuy fut oblig de cder au plus ancien en
commandement. On se mit aussitt en marche. Arriv  Laval au milieu de la
nuit, Westermann envoya un officier reconnatre l'ennemi: celui-ci, emport
par son ardeur, fit une charge au lieu d'une reconnaissance, et replia
rapidement les premiers postes. L'alarme se rpandit dans Laval, le tocsin
sonna, toute la masse ennemie fut bientt debout, et vint faire tte aux
rpublicains. Beaupuy, se comportant avec sa fermet ordinaire, soutint
courageusement l'effort des Vendens. Westermann dploya toute sa bravoure,
le combat fut des plus opinitres, et l'obscurit de la nuit le rendit
encore plus sanglant. L'avant-garde rpublicaine, quoique trs infrieure
en nombre, serait nanmoins parvenue  se soutenir jusqu' la fin; mais la
cavalerie de Westermann, qui n'tait pas toujours aussi brave que son
chef, se dbanda tout  coup, et l'obligea  la retraite. Grce  Beaupuy,
elle se fit sur Chteau-Gonthier, avec assez d'ordre. Le corps de bataille
y arriva le jour suivant. Toute l'arme s'y trouva donc runie le 26,
l'avant-garde puise d'un combat inutile et sanglant, le corps de bataille
fatigu d'une longue route, faite sans vivres, sans souliers, et  travers
les boues de l'automne. Westermann et les reprsentans voulaient de nouveau
se reporter en avant. Klber s'y opposa avec force, et fit dcider qu'on ne
s'avancerait pas au-del de Villiers, moiti chemin de Chteau-Gonthier 
Laval.

Il s'agissait de former un plan pour l'attaque de Laval. Cette ville est
situe sur la Mayenne. Marcher directement par la rive gauche que l'on
occupait, tait imprudent, comme l'observa judicieusement un officier trs
distingu, Savary, qui connaissait parfaitement les lieux. Il tait facile
aux Vendens d'occuper le pont de Laval, et de s'y maintenir contre toutes
les attaques; ils pouvaient ensuite, tandis que l'arme rpublicaine tait
inutilement amasse sur la rive gauche, marcher le long de la rive droite,
passer la Mayenne sur ses derrires, et l'accabler  l'improviste. Il
proposa donc de diviser l'attaque, et de porter une partie de l'arme sur
la rive droite. De ce ct il n'y avait pas de pont  franchir, et
l'occupation de Laval ne prsentait point d'obstacle. Ce plan, approuv par
les gnraux, fut adopt par Lchelle. Le lendemain, cependant, Lchelle,
qui sortait quelquefois de sa nullit pour commettre des fautes, envoie
l'ordre le plus sot et le plus contradictoire  ce qui avait t convenu la
veille. Il prescrit, suivant ses expressions accoutumes, de marcher
_majestueusement et en masse_ sur Laval, en longeant par la rive gauche.
Klber et tous les gnraux sont indigns; cependant il faut obir. Beaupuy
s'avance le premier; Klber le suit immdiatement. Toute l'arme vendenne
tait dploye sur les hauteurs d'Entrames. Beaupuy engage le combat;
Klber se dploie  droite et  gauche de la route, de manire  s'tendre
le plus possible. Sentant nanmoins le dsavantage de cette position, il
fait dire  Lchelle de porter la division Chalbos sur le flanc de
l'ennemi, mouvement qui devait l'branler. Mais cette colonne, compose de
ces bataillons forms  Orlans et  Niort, qui avaient fui si souvent, se
dbande avant de s'tre mise en marche. Lchelle s'chappe le premier 
toute bride; une grande moiti de l'arme, qui ne se battait pas, fuit en
toute hte, ayant Lchelle en tte, et court jusqu' Chteau-Gonthier, et
de Chteau-Gonthier jusqu' Angers. Les braves Mayenais, qui n'avaient
jamais lch pied, se dbandent pour la premire fois. La droute devient
alors gnrale; Beaupuy, Klber, Marceau, les reprsentans Merlin et
Turreau font des efforts incroyables, mais inutiles, pour arrter les
fuyards. Beaupuy reoit une balle au milieu de la poitrine. Port dans une
cabane, il s'crie: Qu'on me laisse ici, et qu'on montre ma chemise
sanglante  mes soldats. Le brave Bloss, qui commandait les grenadiers, et
qui tait connu par une intrpidit extraordinaire, se fait tuer  leur
tte. Enfin une partie de l'arme s'arrte au Lion-d'Angers; l'autre fuit
jusqu' Angers mme. L'indignation tait gnrale contre le lche exemple
qu'avait donn Lchelle en fuyant le premier. Les soldats murmuraient
hautement. Le lendemain, pendant la revue, le petit nombre de braves qui
taient rests sous les drapeaux, et c'taient des Mayenais, criaient: A
bas Lchelle! vive Klber et Dubayet! _qu'on nous rende Dubayet!_ Lchelle,
qui entendit ces cris, en fut encore plus mal dispos contre l'arme de
Mayence, et contre les gnraux dont la bravoure lui faisait honte. Les
reprsentans, voyant que les soldats ne voulaient plus de Lchelle, se
dcidrent  le suspendre, et proposrent le commandement  Klber.
Celui-ci le refusa, parce qu'il n'aimait pas la situation d'un gnral en
chef, toujours en butte aux reprsentans, au ministre, au comit de salut
public, et consentit seulement  diriger l'arme sous le nom d'un autre. On
donna donc le commandement  Chalbos, qui tait l'un des gnraux les plus
gs de l'arme. Lchelle, prvenant l'arrt des reprsentans, demanda son
cong, en disant qu'il tait malade, et se retira  Nantes, o il mourut
quelque temps aprs.

Klber, voyant l'arme dans un tat pitoyable, disperse partie  Angers,
et partie au Lion-d'Angers, proposa de la runir tout entire  Angers
mme, de lui donner ensuite quelques jours de repos, de la fournir de
souliers et de vtemens, et de la rorganiser d'une manire complte. Cet
avis fut adopt, et toutes les troupes furent runies  Angers. Lchelle
n'avait pas manqu de dnoncer l'arme de Mayence en donnant sa dmission,
et d'attribuer  de braves gens une droute qui n'tait due qu' sa
lchet. Depuis long-temps on se dfiait de cette arme, de son esprit de
corps, de son attachement  ses gnraux, et de son opposition 
l'tat-major de Saumur. Les derniers cris de _vive Dubayet!  bas
Lchelle!_ achevrent de la compromettre dans l'esprit du gouvernement.
Bientt, en effet, le comit de salut public rendit un arrt pour en
ordonner la dissolusion et l'amalgame avec les autres corps. Klber fut
charg de cette dernire opration. Quoique cette mesure ft prise contre
lui et contre ses compagnons d'armes, il s'y prta volontiers, car il
sentait le danger de l'esprit de rivalit et de haine qui s'tablissait
entre la garnison de Mayence et le reste des troupes; et il voyait surtout
un grand avantage  former de bonnes ttes de Colonnes, qui, habilement
distribues, pouvaient communiquer leur propre force  toute l'arme.

Pendant que ceci se passait  Angers, les Vendens, dlivrs  Laval des
rpublicains, et ne voyant plus rien qui s'oppost  leur marche, ne
savaient cependant quel parti prendre, ni sur quel thtre porter la
guerre. Il s'en prsentait deux galement avantageux: ils avaient  choisir
entre la pointe de Bretagne et celle de Normandie. L'extrme Bretagne tait
toute fanatise par les prtres et les nobles; la population les aurait
reus avec joie; et le sol, extrmement coup et montueux, leur aurait
fourni des moyens trs faciles de rsistance; enfin, ils se seraient
trouvs sur le bord de la mer, et en communication avec les Anglais.
L'extrme Normandie, ou presqu'le de Cotentin, tait un peu plus loigne,
mais bien plus facile  garder, car, en s'emparant de Port-Beil et
Saint-Cosme, ils la fermaient entirement. Ils y trouvaient l'importante
place de Cherbourg, trs accessible pour eux du ct de la terre, pleine
d'approvisionnemens de toute espce, et surtout trs propre aux
communications avec les Anglais. Ces deux projets prsentaient donc de
grands avantages, et leur excution rencontrait peu d'obstacles. La route
de Bretagne n'tait garde que par l'arme de Brest, confie  Rossignol,
et consistant tout au plus en cinq ou six mille hommes mal organiss. La
route de Normandie tait dfendue par l'arme de Cherbourg, compose de
leves en masse prtes  se dissoudre au premier coup de fusil, et de
quelques mille hommes seulement de troupes plus rgulires, qui n'avaient
pas encore quitt Caen. Ainsi, aucune de ces deux armes n'tait  redouter
pour la masse vendenne. On pouvait mme facilement viter leur rencontre
avec un peu de clrit. Mais les Vendens ignoraient la nature des
localits, ils n'avaient pas un seul officier qui pt leur dire ce
qu'taient la Bretagne et la Normandie, quels en taient les avantages
militaires et les places fortes. Ils croyaient, par exemple, Cherbourg
fortifi du ct de terre. Ils taient donc incapables de se hter, de
s'clairer dans leur marche, de rien excuter enfin, avec un peu de force
et de prcision.

Quoique nombreuse, leur arme tait dans un tat pitoyable. Tous les chefs
principaux taient ou morts ou blesss. Bonchamps avait expir sur la rive
gauche; d'Elbe, bless, avait t transport  Noirmoutiers; Lescure,
atteint d'une balle au front, tait tran mourant  la suite de l'arme;
La Rochejaquelein, rest seul, avait reu le commandement gnral. Stofflet
commandait sous lui. L'arme, oblige maintenant de se mouvoir et
d'abandonner son sol, aurait d tre organise; mais elle marchait
ple-mle comme une horde, ayant au milieu d'elle des femmes, des enfans,
des chariots. Dans une arme rgulire, les braves, les faibles, les
lches, encadrs les uns avec les autres, restent forcment ensemble et se
soutiennent rciproquement. Il suffit de quelques hommes de courage pour
communiquer leur nergie  toute la masse. Ici, au contraire, aucun rang
n'tant gard, aucune division de compagnie de bataillon, n'tant observe,
chacun marchant avec qui lui plaisait, les braves s'taient rangs
ensemble, et formaient un corps de cinq ou six mille hommes, toujours prts
 s'avancer les premiers. Aprs eux, venait une troupe moins sre, et
propre seulement  dcider un succs, en se portant sur les flancs d'un
ennemi dj branl. A la suite de ces deux bandes, la masse, toujours
prte  fuir au premier coup de fusil, se tranait confusment. Ainsi, les
trente ou quarante mille hommes arms se rduisaient en dfinitive 
quelques mille braves, toujours disposs  se battre par temprament. Le
dfaut de subdivisions empchait de former des dtachemens, de porter un
corps sur un point ou sur un autre, de faire aucune sorte de dispositions.
Les uns suivaient La Rochejaquelein, les autres Stofflet, et ne suivaient
qu'eux seuls. Il tait impossible de donner des ordres; tout ce qu'on
pouvait obtenir, c'tait de se faire suivre en donnant un signal. Stofflet
avait seulement quelques paysans affids qui allaient rpandre ce qu'il
voulait parmi leurs camarades. A peine avait-on deux cents mauvais
cavaliers, et une trentaine de pices de canon, mal servies et mal
entretenues. Les bagages encombraient la marche; les femmes, les
vieillards, pour tre plus en sret, cherchaient  se fourrer au milieu de
la troupe des braves, et, en remplissant leurs rangs, embarrassaient leurs
mouvemens. La mfiance commenait aussi  s'tablir de la part des soldats
 l'gard des officiers. On disait qu'ils ne voulaient atteindre  l'Ocan
que pour s'embarquer, et abandonner les malheureux paysans arrachs de leur
pays. Le conseil, dont l'autorit tait devenue tout  fait illusoire,
tait divis; les prtres s'y montraient mcontens des chefs militaires;
rien enfin n'et t plus facile que de dtruire une pareille arme, si le
plus grand dsordre de commandement n'avait rgn chez les, rpublicains.

Les Vendens taient donc incapables de concevoir et d'excuter un plan
quelconque. Ils avaient quitt la Loire depuis vingt-six jours; et, dans
un aussi long espace de temps, ils n'avaient rien fait du tout. Aprs
beaucoup d'incertitudes, ils prirent enfin un parti. D'une part, on leur
disait que Rennes et Saint-Malo taient gards par des troupes
considrables; de l'autre, que Cherbourg tait fortement dfendu du ct de
terre; ils se dcidrent alors  assiger Granville, place sur le bord de
l'Ocan, entre la pointe de Bretagne et celle de Normandie. Ce projet avait
surtout l'avantage de les rapprocher de la Normandie, qu'on leur dpeignait
comme trs fertile et trs bien approvisionne. En consquence ils
marchrent sur Fougres. On avait runi sur leur route quinze ou seize
mille hommes de leves en masse, qui se dispersrent sans coup frir. Les
Vendens se portrent  Dol le 10 novembre, et le 12 sur Avranches.

Le 14 novembre (24 brumaire), ils se dirigrent vers Granville, en laissant
 Avranches une moiti de leur monde et tous leurs bagages. La garnison
ayant voulu faire une sortie, ils la repoussrent, et se jetrent  sa
suite dans le faubourg qui prcde le corps de la place. La garnison eut le
temps de rentrer et de refermer ses portes; mais le faubourg resta en leur
possession, et ils avaient ainsi de grandes facilits pour l'attaque. Ils
avancrent du faubourg jusqu' des palissades qu'on venait de construire,
et sans chercher  les enlever, ils se bornrent  tirailler contre les
remparts, tandis qu'on leur rpondait avec de la mitraille et des boulets.
En mme temps, ils placrent quelques pices sur les hauteurs
environnantes, et tirrent inutilement sur la crte des murs et sur les
maisons de la ville. A la nuit, ils s'parpillrent, et abandonnrent le
faubourg, o le feu de la place ne leur laissait aucun repos. Ils allrent
chercher hors de la porte du canon des logemens, des vivres, et surtout du
feu, car il commenait  faire un froid trs vif. Les chefs purent  peine
retenir quelques cents hommes dans le faubourg pour y continuer un feu de
tirailleurs.

Le lendemain, leur impuissance de prendre une place ferme leur fut encore
mieux dmontre; ils essayrent encore de leurs batteries, mais sans aucun
succs. Ils tiraillrent de nouveau le long des palissades; et furent
bientt entirement dcourags. Tout  coup l'un d'entre eux imagina de
profiter de la mare basse, pour traverser une plage, et prendre la ville
du ct du port. Ils se disposaient  cette nouvelle tentative, lorsque le
feu fut mis au faubourg par les reprsentans enferms dans Granville. Les
Vendens furent alors obligs de l'vacuer, et songrent  la retraite. La
tentative du ct du port fut entirement abandonne, et le lendemain ils
revinrent tous  Avranches rejoindre le reste de leur monde et les
bagages. Ds ce moment, le dcouragement fut port au comble; ils se
plaignirent plus amrement que jamais des chefs qui les avaient arrachs de
leur pays, et qui voulaient les abandonner, et ils demandrent  grands
cris  regagner la Loire. En vain Larochejacquelein,  la tte des plus
braves, voulut-il faire une nouvelle tentative pour les entraner dans la
Normandie; en vain marcha-t-il sur Ville-Dieu, dont il s'empara, il fut 
peine suivi de mille hommes. Le reste de la colonne reprit le chemin de la
Bretagne, en marchant sur Pontorson, par o elle tait arrive. Elle
s'empara du pont au Beaux qui, jet sur la Selune, tait indispensable pour
arriver  Pontorson.

Pendant que ces vnemens se passaient  Granville, l'arme rpublicaine
avait t rorganise  Angers. A peine le temps ncessaire pour lui donner
un peu de repos et d'ordre fut-il coul, qu'on la conduisit  Rennes, pour
la runir aux six ou sept mille hommes de l'arme de Brest, commands par
Rossignol. L, on avait arrt, dans un conseil de guerre, les mesures 
prendre pour continuer la poursuite de la colonne vendenne. Chalbos malade
avait obtenu la permission de se retirer sur les derrires, pour y rparer
sa sant; Rossignol avait reu des reprsentons le commandement en chef de
l'arme de l'Ouest et de celle de Brest, formant en tout vingt ou vingt-un
mille hommes. Il fut rsolu que ces deux armes se porteraient tout de
suite  Antrain; que le gnral Tribout, qui tait  Dol avec trois ou
quatre mille hommes, se rendrait  Pontorson, et que le gnral Sepher, qui
avait six mille soldats de l'arme de Cherbourg, suivrait par derrire la
colonne vendenne. Ainsi place entre la mer, le poste de Pontorson,
l'arme d'Antrain, et Sepher qui arrivait  Avranches, cette colonne devait
tre bientt enveloppe et dtruite.

Toutes ces dispositions s'excutaient au moment mme o les Vendens
quittaient Avranches, et s'emparaient du pont au Beaux pour se rendre 
Pontorson. C'tait le 18 novembre (28 brumaire). Le gnral Tribout,
dclamateur sans connaissance de la guerre, n'avait, pour garder Pontorson,
qu' occuper un passage troit,  travers un marais qui couvrait la ville,
et qu'on ne pouvait pas tourner. Avec une position aussi avantageuse, il
pouvait empcher les Vendens de faire un seul pas. Mais aussitt qu'il
aperoit l'ennemi, il abandonne le dfil, et se porte en avant. Les
Vendens, encourags par la prise du pont au Beaux, le chargent
vigoureusement, l'obligent  cder, et, profitant du dsordre de sa
retraite, se jettent  sa suite dans le passage qui traverse le marais, et
se rendent ainsi matres de Pontorson, qu'ils n'auraient jamais d aborder.

Grce  cette faute impardonnable, une route inattendue s'ouvrit aux
Vendens. Ils pouvaient marcher sur Dol; mais de Dol il leur fallait aller
 Antrain, et passer sur le corps de la grande arme rpublicaine.
Cependant ils vacuent Pontorson, et s'avancent sur Dol, Westermann se
jette  leur poursuite. Toujours aussi bouillant, il entrane Marigny avec
ses grenadiers, et ose suivre les Vendens jusqu' Dol, avec une simple
avant-garde. Il les joint en effet, et les pousse confusment dans la
ville; mais bientt ils se rassurent, sortent de Dol, et, par ces feux
meurtriers qu'ils dirigeaient si bien, ils obligent l'avant-garde
rpublicaine  se retirer  une grande distance.

Klber, qui dirigeait toujours l'arme par ses conseils, quoiqu'un autre en
ft le chef, propose, pour achever la destruction de la colonne vendenne,
de la bloquer, et de la faire prir de faim, de maladie et de misre. Les
dbandades taient si frquentes dans les troupes rpublicaines, qu'une
attaque de vive force prsentait des chances dangereuses. Au contraire, en
fortifiant Antrain, Pontorson, Dinan, on enfermait les Vendens entre la
mer et trois points retranchs; et en les faisant harceler tous les jours
par Westermann et Marigny, on ne pouvait manquer de les dtruire. Les
reprsentans approuvent ce plan, et les ordres sont donns en consquence.
Mais tout  coup arrive un officier de Westermann: il dit que si on veut
seconder son gnral et attaquer Dol du ct d'Antrain, tandis qu'il
l'attaquera du ct de Pontorson, c'en est fait de l'arme catholique, et
qu'elle sera entirement perdue. Les reprsentans s'enflamment  cette
proposition. Prieur de la Marne, aussi bouillant que Westermann, fait
changer le plan d'abord convenu, et il est dcid que Marceau,  la tte
d'une colonne, marchera sur Dol, concurremment avec Westermann.

Le 21 au matin, Westermann s'avance sur Dol. Dans son impatience, il ne
songe pas  s'assurer si la colonne de Marceau, qui doit arriver d'Antrain,
est dj rendue sur le champ de bataille, et il attaque en toute hte.
L'ennemi rpond  son attaque par ses feux redoutables. Westermann dploie
son infanterie, et gagne du terrain; mais les cartouches commencent 
manquer; il est alors oblig de faire un mouvement rtrogade, et il vient
s'tablir en arrire sur un plateau. Les Vendens en profitent, se jettent
sur sa colonne, et la dispersent. Pendant ce temps, Marceau arrive enfin 
la vue de Dol; les Vendens victorieux se runissent contre lui; il rsiste
avec une fermet hroque pendant toute la journe, et russit  se
maintenir sur le champ de bataille. Mais sa position est trs hasarde; il
demande Klber, pour lui apporter des conseils et des secours. Klber
accourt, et conseille de prendre une position rtrograde, il est vrai, mais
trs forte, aux environs de Trans. On hsite encore  suivre l'avis de
Klber, lorsque la prsence des tirailleurs vendens fait reculer les
troupes. Elles se dbandent d'abord, mais on les rallie bientt sur la
position indique par Klber. Klber reproduit alors le premier plan qu'il
avait propos, et qui consistait  fortifier Antrain. On y adhre, mais on
ne veut pas retourner  Antrain, on veut rester  Trans, et s'y fortifier
pour tre plus prs de Dol. Tout  coup, avec la mobilit qui prsidait 
toutes les dterminations, on change encore d'avis, et on se rsout de
nouveau  l'offensive malgr l'exprience de la veille. On envoie un
renfort  Westermann, en lui ordonnant d'attaquer de son ct, tandis que
l'arme principale attaquera du ct de Trans.

Klber objecte en vain que les troupes de Westermann, dmoralises par
l'vnement de la veille, ne tiendront pas, les reprsentans insistent, et
l'attaque est rsolue pour le lendemain. Le lendemain, en effet, le
mouvement s'excute. Westermann et Marigny sont prvenus et assaillis par
l'ennemi. Leurs troupes, quoique soutenues par un renfort, se dbandent. Il
font des efforts inouis pour les arrter; ils runissent en vain quelques
braves autour d'eux, et sont bientt emports. Les Vendens, vainqueurs,
abandonnent ce point, et se portent  leur droite, sur l'arme qui
s'avanait de Trans.

Tandis qu'ils venaient d'obtenir cet avantage, et qu'ils se disposaient 
en remporter un second, le bruit du canon avait rpandu l'pouvante dans la
ville de Dol, et parmi ceux d'entre eux qui n'en taient pas encore sortis
pour combattre. Les femmes, les vieillards, les enfans et les lches,
couraient de tous cts, et fuyaient vers Dinan et vers la mer. Leurs
prtres, la croix  la main, faisaient de vains efforts pour les ramener.
Stofflet, La Rochejaquelein, couraient de toutes parts pour les reconduire
au combat. Enfin on tait parvenu  les rallier, et  les porter sur la
route de Trans,  la suite des braves qui les avaient devancs.

Une confusion non moins grande rgnait dans le camp principal des
rpublicains. Rossignol, les reprsentans, commandant tous  la fois, ne
pouvaient ni s'entendre ni agir. Klber et Marceau, dvors de chagrins,
s'taient avancs pour reconnatre le terrain, et soutenir l'effort des
Vendens. Arriv devant l'ennemi, Klber veut dployer l'avant-garde de
l'arme de Brest, mais elle se dbande au premier coup de feu. Alors il
fait avancer la brigade Canuel, compose en grande partie de bataillons
mayenais: ceux-ci, fidles  leur vieille bravoure, rsistent pendant
toute la journe, et demeurent seuls sur le champ de bataille, abandonns
du reste des troupes. Mais la bande vendenne, qui avait battu Westermann,
les prend en flanc, et les force  la retraite. Les Vendens en profitent,
et les poursuivent jusqu' Antrain mme. Enfin il devient urgent de quitter
Antrain, et toute l'arme rpublicaine se retire  Rennes.

C'est alors qu'on put sentir la sagesse des avis de Klber. Rossignol, dans
l'un de ces gnreux mouvemens dont il tait capable, malgr son
ressentiment contre les gnraux mayenais, parut au conseil de guerre avec
un papier contenant sa dmission. Je ne suis pas fait, dit-il, pour
commander une arme. Qu'on me donne un bataillon, je ferai mon devoir; mais
je ne puis suffire au commandement en chef. Voici donc ma dmission, et, si
on la refuse, on est ennemi de la rpublique.--Pas de dmission, s'crie
Prieur de la Marne, tu es le fils an du comit de salut public. Nous te
donnerons des gnraux qui te conseilleront, et qui rpondront pour toi des
vnemens de la guerre. Cependant Klber, dsol de voir l'arme aussi mal
conduite, proposa un plan qui pouvait seul rtablir l'tat des affaires,
mais qui tait bien peu appropri aux dispositions des reprsentans. Il
faut, leur dit-il, en laissant le gnralat  Rossignol, nommer un
commandant en chef des troupes, un commandant de la cavalerie, et un de
l'artillerie. On adopte sa proposition; alors il a le courage de proposer
Marceau pour commandant en chef des troupes, Westermann pour commandant de
la cavalerie, et Debilly pour commandant de l'artillerie, tous trois
suspects comme membres de la faction mayenaise. On dispute un moment sur
les individus, puis enfin on se rend, et on cde  l'ascendant de cet
habile et gnreux militaire, qui aimait la rpublique non par exaltation
de tte, mais par temprament, qui servait avec une loyaut, un
dsintressement admirables, et avait la passion et le gnie de son mtier
 un degr rare. Klber avait fait nommer Marceau parce qu'il disposait de
ce jeune et vaillant homme, et qu'il comptait sur son entier dvouement. Il
tait assur, si Rossignol restait dans la nullit, de tout diriger
lui-mme, et de terminer heureusement la guerre.

On runit la division de Cherbourg, qui tait venue de Normandie, aux
armes de Brest et de l'Ouest, et on quitta Rennes pour s'acheminer vers
Angers, o les Vendens cherchaient  passer la Loire. Ceux-ci, aprs
s'tre assur un moyen de retour, par leur double victoire sur la route de
Pontorson et sur celle d'Antrain, songrent  rentrer dans leur pays. Ils
passrent sans coup frir par Fougres et Laval, et projetrent de
s'emparer d'Angers, pour traverser la Loire au Pont de C. La dernire
exprience qu'ils avaient faite  Granville, ne les avait pas encore assez
convaincus de leur impuissance  prendre des places fermes. Le 3 dcembre,
ils se jetrent dans les faubourgs d'Angers, et commencrent  tirailler
sur le front de la place. Ils continurent le lendemain; mais, quelle que
ft leur ardeur  s'ouvrir un passage vers leur pays, dont ils n'taient
plus spars que par la Loire, ils dsesprent bientt de russir.
L'avant-garde de Westermann, arrivant dans cette journe du 4, acheva de
les dcourager et de leur faire abandonner leur entreprise. Ils se mirent
alors en marche, remontant la Loire, et ne sachant plus o ils pourraient
la passer. Les uns imaginrent de remonter jusqu' Saumur, les autres
jusqu' Blois; mais, dans le moment o ils dlibraient, Klber, survenant
avec sa division le long de la chausse de Saumur, les obligea  se rejeter
de nouveau en Bretagne. Voil donc ces malheureux manquant de vivres, de
souliers, de voitures pour traner leurs familles, travaills par une
maladie pidmique, errant de nouveau en Bretagne, sans trouver ni un asile
ni une issue pour se sauver. Ils jonchaient les routes de leurs dbris; et
au bivouac devant Angers, on trouva des femmes et des enfans morts de faim
et de froid. Dj ils commenaient  croire que la convention n'en voulait
qu' leurs chefs, et beaucoup jetaient leurs armes pour s'enfuir
clandestinement  travers les campagnes. Enfin, ce qu'on leur dit du Mans,
de l'abondance qu'ils y trouveraient, des dispositions des habitans, les
engagea  s'y porter. Ils traversrent La Flche, dont ils s'emparrent, et
entrrent au Mans aprs une lgre escarmouche.

L'arme rpublicaine les suivait. De nouvelles querelles s'y taient
leves entre les gnraux. Klber avait intimid les brouillons par sa
fermet, et oblig les reprsentans  renvoyer Rossignol  Rennes, avec sa
division de l'arme de Brest. Un arrt du comit de salut public donna
alors  Marceau le titre de gnral en chef, et destitua tous les gnraux
mayenais, en laissant nanmoins  Marceau la facult de se servir
provisoirement de Klber. Marceau dclarait qu'il ne commanderait pas, si
Klber n'tait pas  ses cts pour tout ordonner. En acceptant le titre,
dit Marceau  Klber, je prends les dgots et la responsabilit pour moi,
et je te laisserai  toi le commandement vritable, et les moyens de sauver
l'arme.--Sois tranquille, mon ami, dit Klber, nous nous battrons et nous
nous ferons guillotiner ensemble.

On se mit donc aussitt en marche, et ds ce moment tout fut conduit avec
unit et fermet. L'avant-garde de Westermann arriva le 12 dcembre au
Mans, et chargea aussitt les Vendens. La confusion se mit parmi eux; mais
quelques mille braves, conduits par La Rochejaquelein, vinrent se former en
avant de la ville, et forcrent Westermann  se replier sur Marceau, qui
arrivait avec une division. Klber tait encore en arrire avec le reste de
l'arme. Westermann voulait attaquer sur-le-champ, quoiqu'il ft nuit.
Marceau, entran par son temprament bouillant, mais craignant le blme de
Klber, dont la force froide et calme ne se laissait jamais emporter,
hsite; cependant, emport par Westermann, il se dcide, et attaque le
Mans. Le tocsin sonne, la dsolation se rpand dans la ville. Westermann,
Marceau, se prcipitent au milieu de la nuit, culbutent tout devant eux,
et, malgr un feu terrible des maisons, parviennent  refouler le plus
grand nombre des Vendens sur la grande place de la ville. Marceau fait
couper  sa droite et  sa gauche les rues aboutissant  cette place, et
tient ainsi les Vendens bloqus. Cependant sa position tait hasarde,
car, engag dans une ville au milieu de la nuit, il aurait pu tre tourn
et envelopp. Il envoie donc un avis  Klber, pour le presser d'arriver au
plus vite avec sa division. Celui-ci arrive  la pointe du jour. Le plus
grand nombre des Vendens avait fui; il ne restait que les plus braves
pour protger la retraite: on les charge  la baonnette, on les enfonce,
on les disperse, et un carnage horrible commence dans toute la ville.

Jamais droute n'avait t aussi meurtrire. Une foule considrable de
femmes, laisses en arrire, furent faites prisonnires. Marceau sauva une
jeune personne qui avait perdu ses parens, et qui, dans son dsespoir,
demandait qu'on lui donnt la mort. Elle tait modeste et belle; Marceau,
plein d'gards et de dlicatesse, la recueillit dans sa voiture, la
respecta, et la fit dposer dans un lieu sr. Les campagnes taient
couvertes au loin des dbris de ce grand dsastre. Westermann, infatigable,
harcelait les fugitifs, et jonchait les routes de cadavres. Les infortuns,
ne sachant o fuir, rentrrent dans Laval pour la troisime fois, et en
ressortirent aussitt pour se reporter de nouveau vers la Loire. Ils
voulurent la repasser  Ancenis. La Rochejaquelein et Stofflet se jetrent
sur l'autre bord, pour aller, dit-on, prendre des barques et les amener sur
la rive droite. Ils ne revinrent plus. On assure que le retour leur avait
t impossible. Le passage ne put s'effectuer. La colonne vendenne, prive
de la prsence et de l'appui de ses deux chefs, continua de descendre la
Loire, toujours poursuivie, et toujours cherchant vainement un passage.
Enfin, dsespre, ne sachant o se porter, elle rsolut de fuir vers la
pointe de Bretagne, dans le Morbihan. Elle se rendit  Blain, o elle
remporta encore un avantage d'arrire-garde; et de Blain  Savenay, d'o
elle esprait se jeter dans le Morbihan.

Les rpublicains l'avaient suivie sans relche, et ils arrivrent  Savenay
le soir mme du jour o elle y entra. Savenay avait la Loire  gauche, des
marais  droite, et un bois en avant. Klber sentit l'importance d'occuper
le bois le jour mme, et de se rendre matre de toutes les hauteurs, afin
d'craser le lendemain les Vendens dans Savenay, avant qu'ils eussent le
temps d'en sortir. En effet, il lana l'avant-garde sur eux; et lui-mme,
saisissant le moment o les Vendens dbouchaient du bois pour repousser
cette avant-garde, s'y jeta hardiment avec un corps d'infanterie, et les en
dbusqua tout  fait. Alors ils s'enfuirent dans Savenay, et s'y
enfermrent, sans cesser nanmoins de faire un feu soutenu pendant toute la
nuit. Westermann et les reprsentans proposaient d'attaquer sur-le-champ,
pour tout dtruire ds la nuit mme. Klber, qui ne voulait pas qu'une
faute lui ft perdre une victoire assure, dclara positivement qu'on
n'attaquerait pas; et puis, s'enfonant dans un sang-froid imperturbable,
il laissa dire, sans rpondre  aucune provocation. Il empcha ainsi toute
espce de mouvement.

Le lendemain, 23 dcembre, avant le jour, il tait  cheval avec Marceau,
et parcourait sa ligne, lorsque les Vendens dsesprs et ne voulant pas
survivre  cette journe, se prcipitent les premiers sur les rpublicains.
Marceau marche avec le centre, Canuel avec la droite, Klber avec la
gauche. Tous se prcipitent et reploient les Vendens sur eux-mmes.
Marceau et Klber se runissent dans la ville, prennent tout ce qu'ils
rencontrent de cavalerie, et s'lancent  la suite des Vendens. La Loire
et les marais interdisaient toute retraite  ces infortuns; un grand
nombre fut immol  coups de baonnette, d'autres furent faits prisonniers,
et  peine quelques-uns trouvrent-ils le moyen de se sauver. Ce jour, la
colonne fut entirement dtruite, et la grande guerre de la Vende
vritablement finie.

Ainsi, cette malheureuse population, rejete hors de son pays par
l'imprudence de ses chefs, et rduite  chercher un port pour se rfugier
vers les Anglais, avait mis vainement le pied dans les eaux de l'Ocan.
N'ayant pu prendre Granville, elle avait t ramene sur la Loire, n'avait
pu la repasser, avait t refoule une seconde fois en Bretagne, et de
Bretagne sur la Loire encore. Enfin, ne pouvant franchir cette barrire
fatale, elle venait d'expirer tout entire, entre Savenay, la Loire et des
marais. Westermann fut charg, avec sa cavalerie, de poursuivre les restes
fugitifs de la Vende. Klber et Marceau retournrent  Nantes. Reus, le
24, par le peuple de cette ville, ils obtinrent une espce de triomphe, et
furent gratifis par le club jacobin d'une couronne civique.

Si l'on considre dans son ensemble cette campagne mmorable de 93, on ne
pourra s'empcher de la regarder comme le plus grand effort qu'ait jamais
fait une socit menace. Dans l'anne 1792, la coalition, qui n'tait pas
complte encore, avait agi sans ensemble et sans vigueur. Les Prussiens
avaient tent en Champagne une invasion ridicule; les Autrichiens s'taient
borns dans les Pays-Bas  bombarder la place de Lille. Les Franais, dans
leur premire exaltation, repoussrent les Prussiens au-del du Rhin, les
Autrichiens au-del de la Meuse, conquirent les Pays-Bas, Mayence, la
Savoie et le comt de Nice. La grande anne 93 s'ouvrit d'une manire bien
diffrente. La coalition tait augmente des trois puissances qui jusque-l
taient restes neutres. L'Espagne pousse  bout par le 21 janvier, avait
enfin port cinquante mille hommes sur les Pyrnes; la France avait oblig
Pitt  se dclarer; et l'Angleterre et la Hollande taient entres  la
fois dans la coalition, qui se trouvait ainsi double; et qui, mieux
avertie des moyens de l'ennemi qu'elle avait  combattre, augmentait ses
forces, et se prparait  un effort dcisif. Ainsi, comme sous Louis XIV,
la France avait  soutenir l'attaque de l'Europe entire; et cette fois
elle ne s'tait pas attir ce concours d'ennemis par son ambition, mais par
la juste colre que lui inspira l'intervention des puissances dans ses
affaires intrieures.

Ds le mois de mars, Dumouriez dbuta par une tmrit, et voulut envahir
la Hollande en se jetant dans des bateaux. Pendant ce temps Cobourg surprit
les lieutenans de Dumouriez, les rejeta au-del de la Meuse, et le fora
lui-mme  venir se mettre  la tte de son arme. Dumouriez fut oblig de
livrer la bataille de Nerwinde. Cette terrible bataille tait gagne,
lorsque l'aile gauche flchit, et repassa la Gette; il fallut battre en
retraite, et nous perdmes la Belgique en quelques jours. Alors les revers
aigrissant les coeurs, Dumouriez rompit avec son gouvernement, et passa aux
Autrichiens. Dans le mme instant, Custine, battu  Francfort, ramen sur
le Rhin, et spar de Mayence, laissait les Prussiens bloquer cette place
fameuse, et en commencer le sige; les Pimontais nous repoussaient 
Saorgio, les Espagnols entamaient les Pyrnes; et enfin les provinces de
l'Ouest, dj prives de leurs prtres et pousses  bout par la leve des
trois cent mille hommes, venaient de s'insurger au nom du trne et de
l'autel. C'est dans ce moment que la Montagne, exaspre de la dsertion de
Dumouriez, des dfaites essuyes dans les Pays-Bas, sur le Rhin, aux Alpes,
et surtout de l'insurrection de l'Ouest, ne garda plus aucune mesure,
arracha violemment les girondins du sein de la convention, et repoussa
ainsi tous ceux qui pouvaient lui parler encore de modration. Ce nouvel
excs lui valut de nouveaux ennemis. Soixante-sept dpartemens sur
quatre-vingt-trois se soulevrent contre ce gouvernement, qui eut alors 
lutter contre l'Europe, la Vende royaliste, et les trois quarts de la
France fdralise. C'est  cette poque que nous perdmes le camp de
Famars et le brave Dampierre, que le blocus de Valenciennes fut achev, que
Mayence fut press vivement, que les Espagnols passrent le Tech et
menacrent Perpignan, que les Vendens prirent Saumur et assigrent
Nantes, que les fdralistes se disposrent  fondre de Lyon, de Marseille,
de Bordeaux et de Caen, sur Paris.

De tous les points on pouvait tenter une marche hardie sur la capitale,
terminer la rvolution en quelques journes, et suspendre la civilisation
europenne pour long-temps. Heureusement on assigea des places. On se
souvient, avec quelle fermet la convention fit rentrer les dpartemens
dans la soumission, en leur montrant seulement son autorit, et en
dispersant les imprudens qui s'taient avancs jusqu' Vernon; avec quel
bonheur les Vendens furent repousss de Nantes, et arrts dans leur
marche victorieuse. Mais tandis que la convention triomphait des
fdralistes, ses autres ennemis avaient fait des progrs alarmans.
Valenciennes et Mayence furent prises aprs des siges mmorables; la
guerre du fdralisme amena deux vnemens dsastreux, le sige de Lyon, et
la trahison de Toulon; enfin, la Vende elle-mme, quoique renferme dans
le cadre de la Loire, de la mer et du Poitou, par l'heureuse rsistance de
Nantes, venait de repousser les colonnes de Westermann et de Labarolire,
qui avaient voulu pntrer dans son sein. Jamais la situation n'avait t
plus grave. Les coaliss n'taient plus arrts au Nord et au Rhin par des
siges; Lyon et Toulon offraient aux Pimontais de solides appuis; la
Vende paraissait indomptable, et offrait un pied--terre aux Anglais.
C'est alors que la convention appela  Paris les envoys des assembles
primaires, leur donna la constitution de l'an III  jurer et  dfendre, et
dcida avec eux que la France entire, hommes et choses, tait  la
disposition du gouvernement. Alors fut dcrte la leve en masse,
gnration par gnration, et la facult de requrir tout ce qui serait
ncessaire  la guerre; alors fut institu le Grand-Livre, et l'emprunt
forc sur les riches, pour retirer de la circulation une partie des
assignats et oprer le placement forc des biens nationaux; alors deux
grandes armes furent diriges sur la Vende, la garnison de Mayence y fut
transporte en poste; il fut rsolu que ce malheureux pays serait brl, et
que la population en serait transporte ailleurs. Enfin, Carnot entra au
comit de salut public, et commena  introduire l'ordre et l'ensemble dans
les oprations militaires.

Nous avions perdu le camp de Csar, et Kilmaine avait, par une retraite
heureuse, sauv les restes de l'arme du Nord. Les Anglais s'taient ports
 Dunkerque, et en faisaient le sige, tandis que les Autrichiens
attaquaient Le Quesnoy. Une masse fut rapidement dirige de Lille sur les
derrires du duc d'York. Si Houchard, qui commandait en cette occasion
soixante mille Franais, avait compris le plan de Carnot, et s'tait port
sur Furnes, pas un Anglais n'tait sauv. Au lieu de se placer entre le
corps d'observation et le corps de sige, il prit une marche directe et
dcida du moins la leve du sige, en donnant l'heureuse bataille
d'Hondschoote. Cette bataille fut notre premire victoire, sauva Dunkerque,
priva les Anglais de tous les fruits de cette guerre, et nous rendit la
joie et l'esprance.

Bientt de nouveaux revers changrent cette joie en nouvelles alarmes. Le
Quesnoy fut pris par les Autrichiens; l'arme de Houchard fut saisie 
Menin d'une terreur panique, et se dispersa; les Prussiens et les
Autrichiens, que rien n'arrtait plus depuis la prise de Mayence,
s'avancrent sur les deux versans des Vosges, menacrent les lignes de
Wissembourg, et nous battirent en diverses rencontres. Les Lyonnais
rsistaient avec vigueur, les Pimontais avaient recouvr la Savoie, et
taient descendus vers Lyon pour mettre notre arme entre deux feux;
Ricardos avait franchi la Tet, et dpass Perpignan; enfin la division des
troupes de l'Ouest en deux armes, celle de La Rochelle et celle de Brest,
avait empch le succs du plan de campagne arrt  Saumur le 2 septembre.
Canclaux, mal second par Rossignol, s'tait trouv seul en flche dans le
sein de la Vende, et s'tait repli sur Nantes. Alors nouveaux efforts: la
dictature fut complte et proclame par l'institution du gouvernement
rvolutionnaire; la puissance du comit de salut public fut proportionne
au danger; les leves furent excutes, et les armes grossies d'une
multitude de rquisitionnaires; les nouveaux venus remplirent les
garnisons, et permirent de porter les troupes organises en ligne; enfin
la convention ordonna aux armes de vaincre dans un dlai donn.

Les moyens qu'elle avait pris produisirent leurs invitables effets. Les
armes du Nord, renforces, se concentrrent  Lille et  Guise. Les
coaliss s'taient ports  Maubeuge, qu'ils voulaient prendre avant la fin
de la campagne. Jourdan, parti de Guise, livra aux Autrichiens la bataille
de Watignies, et fit lever le sige de Maubeuge, comme Houchard avait fait
lever celui de Dunkerque. Les Pimontais furent rejets au del du
Saint-Bernard par Kellermann; Lyon, inond de leves en masse, fut emport
d'assaut; Ricardos fut repouss au-del de la Tet; enfin les deux armes de
La Rochelle et de Brest, runies sous un seul chef, Lchelle, qui laissait
agir Klber, crasrent les Vendens  Cholet, et les obligrent  passer
la Loire en dsordre.

Un seul revers troubla la joie que devaient causer de tels vnemens: les
lignes de Wissembourg furent perdues. Mais le comit de salut public ne
voulut pas terminer la campagne avant qu'elles fussent reprises; le jeune
Hoche, gnral de l'arme de la Moselle, malheureux mais brave 
Kayserslautern, fut encourag quoique battu. N'ayant pu entamer Brunswick,
il se jeta sur le flanc de Wurmser. Ds ce moment, les deux armes du Rhin
et de la Moselle runies repoussrent les Autrichiens au-del de
Wissembourg, obligrent Brunswick  suivre ce mouvement rtrograde,
dbloqurent Landau, et camprent dans le Palatinat. Toulon fut repris par
une ide heureuse et par un prodige de hardiesse; enfin, les Vendens,
qu'on croyait dtruits, mais qui, dans leur dsespoir, s'taient ports au
nombre de quatre-vingt mille individus au-del de la Loire, et cherchaient
un port pour se jeter dans les bras des Anglais, les Vendens furent
repousss des bords de l'Ocan, repousss galement des bords de la Loire,
et crass entre ces deux barrires qu'ils ne purent jamais franchir. Aux
Pyrnes seulement nos armes avaient t malheureuses, mais nous n'avions
perdu que la ligne du Tech, et nous campions encore en avant de Perpignan.

Ainsi, cette grande et terrible anne nous montre l'Europe pressant la
rvolution de tout son poids, lui faisant expier ses premiers succs de 92,
ramenant ses armes en arrire, pntrant par toutes les frontires  la
fois; et une partie de la France s'insurgeant, et ajoutant ses efforts 
ceux des puissances ennemies. Alors la rvolution s'irrite: elle fait
clater sa colre au 31 mai, se cre, par cette journe, de nouveaux
ennemis, et semble prte  succomber contre l'Europe et les trois quarts de
ses provinces rvoltes. Mais bientt elle fait rentrer ses ennemis
intrieurs dans le devoir, soulve un million d'hommes  la fois, bat les
Anglais  Hondschoote, est battue de nouveau, mais redouble aussitt
d'efforts, gagne une bataille  Watignies, recouvre les lignes de
Wissembourg, rejette les Pimontais au-del des Alpes, prend Lyon, Toulon,
et crase deux fois les Vendens, une premire fois dans la Vende, et une
seconde et dernire fois en Bretagne. Jamais spectacle ne fut plus grand et
plus digne d'tre propos  l'admiration et  l'imitation des peuples. La
France avait recouvr tout ce qu'elle avait perdu, except Cond,
Valenciennes, et quelques forts dans le Roussillon; les puissances de
l'Europe, au contraire, qui avaient toutes ensemble lutt contre une seule,
n'avaient rien obtenu, s'accusaient les unes les autres, et se rejetaient
la honte de la campagne. La France achevait d'organiser ses moyens, et
devait paratre bien plus formidable l'anne suivante.




CHAPITRE XVIII.


SUITE DE LA LUTTE DES HBERTISTES ET DES DANTONISTES.--CAMILLE DESMOULINS
PUBLIE _le Vieux Cordelier_.--LE COMIT SE PLACE ENTRE LES DEUX PARTIS, ET
S'ATTACHE D'ABORD A RPRIMER LES HBERTISTES.--DISETTE DANS
PARIS.--RAPPORTS IMPORTANS DE ROBESPIERRE ET DE SAINT-JUST.--MOUVEMENT
TENT PAR LES HBERTISTES.--ARRESTATION ET MORT DE RONSIN, VINCENT, HBERT,
CHAUMETTE, MOMORO, ETC.--LE COMIT DE SALUT PUBLIC FAIT SUBIR LE MME SORT
AUX DANTONISTES.--ARRESTATION, PROCS ET SUPPLICE DE DANTON, CAMILLE
DESMOULINS, PHILIPPEAU, LACROIX, HRAULT-SCHELLES, FABRE-D'GLANTINE,
CHABOT, ETC.


La convention avait commenc d'exercer quelques svrits envers la faction
turbulente des cordeliers et des agens ministriels. Ronsin et Vincent
taient en prison. Leurs partisans s'agitaient au dehors. Momoro, aux
Cordeliers, Hbert, aux Jacobins, s'efforaient d'exciter en faveur de
leurs amis l'intrt des chauds rvolutionnaires. Les cordeliers firent une
ptition, et, d'un ton assez peu respectueux, demandrent si on voulait
punir Vincent et Ronsin d'avoir courageusement poursuivi Dumouriez,
Custine et Brissot; ils dclarrent qu'ils regardaient ces deux citoyens
comme d'excellens patriotes, et qu'ils les conserveraient toujours comme
membres de leur socit. Les jacobins prsentrent une ptition plus
mesure, et se bornrent  demander qu'on acclrt le rapport sur Vincent
et Ronsin, afin de les punir s'ils taient coupables, ou de les rendre  la
libert s'ils taient innocens.

Le comit de salut public gardait encore le silence. Collot-d'Herbois seul,
quoique membre du comit et partisan oblig du gouvernement, montra le plus
grand zle pour Ronsin. Le motif en tait naturel: la cause de Vincent lui
tait presque trangre, mais celle de Ronsin, envoy  Lyon avec lui, et
de plus excuteur de ses sanglantes ordonnances, le touchait de trs prs.
Collot d'Herbois avait soutenu avec Ronsin qu'il n'y avait qu'un centime
des Lyonnais qui fussent patriotes; qu'il fallait dporter ou immoler le
reste, charger le Rhne de cadavres, effrayer tout le Midi de ce spectacle,
et frapper de terreur la rebelle cit de Toulon. Ronsin tait en prison
pour avoir rpt ces horribles expressions dans une affiche. Collot
d'Herbois, rappel pour rendre compte de sa mission, avait le plus grand
intrt  justifier la conduite de Ronsin, afin de faire approuver la
sienne. Dans ce moment, il arrivait une ptition signe de quelques
citoyens lyonnais, qui faisaient la peinture la plus dchirante des maux de
leur ville. Ils montraient les mitraillades succdant aux excutions de la
guillotine, une population entire menace d'extermination, et une cit
riche et manufacturire dmolie, non plus avec le marteau, mais avec la
mine. Cette ptition, que quatre citoyens avaient eu le courage de signer,
produisit une impression douloureuse sur la convention. Collot-d'Herbois se
hta de faire son rapport, et dans son ivresse rvolutionnaire, il prsenta
ces terribles excutions comme elles s'offraient  sa propre imagination,
c'est--dire comme indispensables et toutes naturelles. Les Lyonnais,
disait-il en substance, taient vaincus, mais ils disaient hautement qu'ils
prendraient bientt leur revanche. Il fallait frapper de terreur ces
rebelles encore insoumis, et avec eux, tous ceux qui voudraient les imiter;
il fallait un exemple prompt et terrible. L'instrument ordinaire de mort
n'agissait point assez vite; le marteau ne dmolissait que lentement. La
mitraille a dtruit les hommes, la mine a dtruit les difices. Ceux qui
sont morts avaient tous tremp leurs mains dans le sang des patriotes. Une
commission populaire les choisissait d'un coup d'oeil prompt et sr dans la
foule des prisonniers; et on n'a lieu de regretter aucun de ceux qui ont
t frapps. Collot-d'Herbois obligea la convention tonne  approuver
ce qui lui semblait  lui-mme si naturel; il se rendit ensuite aux
Jacobins pour se plaindre  eux de la peine qu'il avait eue  justifier sa
conduite, et de la compassion qu'avaient inspire les Lyonnais. Ce matin,
j'ai eu besoin, dit-il, de me servir de circonlocutions pour faire
approuver la mort des tratres. On pleurait, on demandait _s'ils taient
morts du premier coup_!... Du premier coup, les contre-rvolutionnaires! et
Chalier est-il mort du premier coup[7]!... Vous vous informez, disais-je 
la convention, comment sont morts ces hommes qui taient couverts du sang
de nos frres! S'ils n'taient pas morts, vous ne dlibreriez pas ici!...
Eh bien!  peine entendait-on ce langage! Ils ne pouvaient entendre parler
des morts; ils ne savaient pas se dfendre des ombres! Passant ensuite 
Ronsin, Collot-d'Herbois dit que ce gnral avait partag tous les dangers
des patriotes dans le Midi, qu'il y avait brav avec lui les poignards des
aristocrates, et dploy la plus grande fermet pour y faire respecter
l'autorit de la rpublique; que dans ce moment tous les aristocrates se
rjouissaient de son arrestation, et y voyaient pour eux-mmes un sujet
d'espoir. Qu'a donc fait Ronsin pour tre arrt? ajoutait Collot. Je l'ai
demand  tout le monde; personne n'a pu me le dire. Le lendemain de cette
sance, dans celle du 3 nivse, Collot, revenant  la charge, vint annoncer
la mort du patriote Gaillard, lequel, voyant que la convention semblait
dsapprouver l'nergie dploye  Lyon, s'tait donn la mort. Vous ai-je
tromp, s'cria Collot, quand je vous ai dit que les patriotes allaient
tre rduits au dsespoir, si l'esprit public venait  baisser ici?

Ainsi, tandis que deux chefs des ultra-rvolutionnaires taient enferms,
leurs partisans s'agitaient pour eux. Les clubs, la convention taient
troubls de rclamations en leur faveur, et un membre mme du comit de
salut public, compromis dans leur systme sanguinaire, les dfendait pour
se dfendre lui-mme. Leurs adversaires commenaient, de leur ct, 
mettre la plus grande nergie dans leurs attaques. Philippeau, revenu de la
Vende, et plein d'indignation contre l'tat-major de Saumur, voulait que
le comit de salut public, partageant sa colre, poursuivt Rossignol,
Ronsin et autres, et vt une trahison dans la non-russite du plan de
campagne du 2 septembre. On a dj vu combien il y avait de torts
rciproques, de malentendus, et d'incompatibilits de caractre, dans la
conduite de cette guerre. Rossignol et l'tat-major de Saumur avaient eu
de l'humeur, mais n'avaient point trahi; le comit, en les dsapprouvant,
ne pouvait leur faire essuyer une condamnation qui n'aurait t ni juste ni
politique. Robespierre aurait voulu qu'on s'expliqut  l'amiable; mais
Philippeau, impatient, crivit un pamphlet virulent o il raconta toute la
guerre, et o il mla beaucoup d'erreurs  beaucoup de vrits. Cet crit
devait produire la plus vive sensation, car il attaquait les
rvolutionnaires les plus prononcs, et les accusait des plus affreuses
trahisons. Qu'a fait Ronsin? disait Philippeau; beaucoup intrigu,
beaucoup vol, beaucoup menti! Sa seule expdition c'est celle du 18
septembre, o il fit accabler quarante-cinq mille patriotes par trois mille
brigands; c'est cette journe fatale de Coron, o, aprs avoir dispos
notre artillerie dans une gorge,  la tte d'une colonne de six lieues de
flanc, il se tint cach dans une table comme un lche coquin,  deux
lieues du champ de bataille, o nos infortuns camarades taient foudroys
par leurs propres canons. Les expressions n'taient pas mnages, comme on
le voit, dans l'crit de Philippeau. Malheureusement, le comit de salut
public, qu'il aurait d mettre dans ses intrts, n'tait pas trait avec
beaucoup d'gards. Philippeau, mcontent de ne pas voir son indignation
assez partage, semblait imputer au comit une partie des torts qu'il
reprochait  Ronsin, et employait mme cette expression offensante: _Si
vous n'avez t que tromps_.

L'crit, comme nous venons de le dire, produisit une grande sensation.
Camille Desmoulins ne connaissait point Philippeau; mais, satisfait de voir
que dans la Vende les ultra-rvolutionnaires avaient autant de torts qu'
Paris, et n'imaginant pas que la colre et aveugl Philippeau jusqu' lui
faire changer des fautes en trahison, il lut son pamphlet avec
empressement, admira son courage, et, dans sa navet, il disait  tout le
monde: Avez-vous lu Philippeau?... Lisez Philippeau.... Tout le monde,
suivant lui, devait lire cet crit, qui prouvait les dangers qu'avait
courus la rpublique, par la faute des exagrs rvolutionnaires.

Camille aimait beaucoup Danton, et en tait aim. Tous deux pensaient que
la rpublique tant sauve par ses dernires victoires, il tait temps de
mettre fin  des cruauts dsormais inutiles; que ces cruauts prolonges
plus long-temps ne seraient propres qu' compromettre la rvolution, et que
l'tranger pouvait seul en dsirer et en inspirer la continuation. Camille
imagina d'crire un nouveau journal qu'il intitula _le Vieux Cordelier_,
car Danton et lui taient les doyens de ce club clbre. Il dirigea sa
feuille contre tous les rvolutionnaires nouveaux, qui voulaient renverser
et dpasser les rvolutionnaires les plus anciens et les plus prouvs.
Jamais cet crivain, le plus remarquable de la rvolution, et l'un des plus
nafs et des plus spirituels de notre langue, n'avait dploy autant de
grce, d'originalit et mme d'loquence. Il commenait ainsi son premier
numro (15 frimaire): O Pitt! je rends hommage  ton gnie! Quels nouveaux
dbarqus de France en Angleterre t'ont donn de si bons conseils et des
moyens si srs de perdre ma patrie? Tu as vu que tu chouerais
ternellement contre elle, si tu ne t'attachais  perdre dans l'opinion
publique ceux qui, depuis cinq ans, ont djou tous tes projets. Tu as
compris que ce sont ceux qui t'ont toujours vaincu qu'il fallait vaincre;
qu'il fallait faire accuser de corruption prcisment ceux que tu n'avais
pu corrompre, et d'attidissement ceux que tu n'avais pu attidir. J'ai
ouvert les yeux, ajoutait Desmoulins, j'ai vu le nombre de nos ennemis:
leur multitude m'arrache de l'htel des Invalides, et me ramne au combat.
Il faut crire, il faut quitter le crayon lent de l'histoire de la
rvolution, que je traais au coin du feu, pour reprendre la plume rapide
et haletante du journaliste, et suivre,  bride abattue, le torrent
rvolutionnaire. Dput consultant que personne ne consultait plus depuis
le 3 juin, je sors de mon cabinet et de ma chaise  bras, o j'ai eu tout
le loisir de suivre, par le menu le nouveau systme de nos ennemis.

Camille levait Robespierre jusqu'aux cieux, pour sa conduite aux Jacobins,
pour les services gnreux qu'il avait rendus aux vieux patriotes, et il
s'exprimait de la manire suivante  l'gard du culte et des proscriptions:

Il faut, disait-il,  l'esprit humain malade le lit plein de songes de la
superstition: et  voir les ftes, les processions qu'on institue, les
autels et les saints spulcres qui s'lvent, il me semble qu'on ne fait
que changer le lit du malade; seulement on lui retire l'oreiller de
l'esprance d'une autre vie.... Pour moi, je l'ai dit ainsi, le jour mme
o je vis Gobel venir  la barre, avec sa double croix qu'on portait en
triomphe devant le philosophe _Anaxagoras_[8].


Si ce n'tait pas un crime de lse-Montagne, de souponner un prsident des
jacobins et un procureur de la commune, tels que Clootz et Chaumette, je
serais tent de croire qu' cette nouvelle de Barrre, _la Vende n'existe
plus_, le roi de Prusse s'est cri douloureusement: _Tous nos efforts
choueront donc contre la rpublique, puisque le noyau de la Vende est
dtruit!_ et que l'adroit Luchesini, pour le consoler, lui aura dit: _Hros
invincible, j'imagine une ressource; laissez-moi faire. Je paierai quelques
prtres pour se dire charlatans, j'enflammerai le patriotisme des autres
pour faire une pareille dclaration. Il y a  Paris deux fameux patriotes
qui seront trs propres par leurs talens, leur exagration, et leur systme
religieux bien connu,  nous seconder et  recevoir nos impressions. Il
n'est question que de faire agir nos amis en France, auprs des deux grands
philosophes Anacharsis et Anaxagoras; de mettre en mouvement leur bile, et
d'blouir leur civisme, par la riche conqute des sacristies_. (J'espre
que Chaumette ne se plaindra pas de ce numro; le marquis de Luchesini ne
peut pas parler de lui en termes plus honorables.) _Anacharsis et
Anaxagoras croiront pousser la roue de la raison, tandis que ce sera celle
de la contre-rvolution; et bientt, au lieu de laisser mourir en France de
vieillesse et d'inanition le papisme prt  y rendre le dernier soupir, je
vous promets, par la perscution et l'intolrance contre ceux qui
voudraient messer et tre messs, de faire passer force recrues  Lescure
et  La Rochejaquelein_.

Camille, racontant ensuite ce qui se faisait sous les empereurs romains, et
prtendant ne donner qu'une traduction de Tacite, fit une effrayante
allusion  la loi des suspects. Anciennement, dit-il, il y avait  Rome,
selon Tacite, une loi qui spcifiait les crimes d'tat et de lse-majest,
et portait peine capitale. Ces crimes de lse-majest, sous la rpublique,
se rduisaient  quatre sortes: si une arme avait t abandonne en pays
ennemi; si l'on avait excit des sditions; si les membres des corps
constitus avaient mal administr les affaires o les deniers publics; si
la majest du peuple romain avait t avilie. Les empereurs n'eurent besoin
que de quelques articles additionnels  cette loi, pour envelopper les
citoyens et les cits entires dans la proscription. Auguste fut le premier
 tendre cette loi de lse-majest, en y comprenant les crits qu'il
appelait contre-rvolutionnaires. Bientt les extensions n'eurent plus de
bornes. Ds que les propos furent devenus des crimes d'tat, il n'y eut
plus qu'un pas  faire pour changer en crimes les simples regards, la
tristesse, la compassion, les soupirs, le silence mme.

Bientt ce fut un crime de lse-majest ou de contre-rvolution  la ville
de _Nursia_ d'avoir lev un monument  ses habitans morts au sige de
Modne; crime de contre-rvolution  Libon Drusus d'avoir demand aux
diseurs de bonne aventure s'il ne possderait pas un jour de grandes
richesses; crime de contre-rvolution au journaliste Cremutius Cordus
d'avoir appel Brutus et Cassius les derniers des Romains; crime de
contre-rvolution  un des descendans de Cassius d'avoir chez lui un
portrait de son bisaeul; crime de contre-rvolution  Marcus Scaurus
d'avoir fait une tragdie o il y avait tel vers auquel on pouvait donner
deux sens; crime de contre-rvolution  Torquatus Silanus de faire de la
dpense; crime de contre-rvolution  Ptrius d'avoir eu un songe sur
Claude; crime de contre-rvolution  Pomponius de ce qu'un ami de Sjan
tait venu chercher un asile dans une de ses maisons de campagne; crime de
contre-rvolution de se plaindre des malheurs du temps, car c'tait faire
le procs du gouvernement; crime de contre-rvolution de ne pas invoquer le
gnie divin de Caligula: pour y avoir manqu, grand nombre de citoyens
furent dchirs de coups, condamns aux mines ou aux btes, quelques-uns
mme scis par le milieu du corps; crime enfin de contre-rvolution  la
mre du consul Fusius Germinus d'avoir pleur la mort funeste de son fils.

Il fallait montrer de la joie de la mort de son ami, de son parent, si
l'on ne voulait s'exposer  prir soi-mme.

Tout donnait de l'ombrage au tyran. Un citoyen avait-il de la popularit?
c'tait un rival du prince, qui pouvait susciter une guerre civile. _Studia
civium in se verteret, et si multi idem audeant, bellum esse_. SUSPECT.

Fuyait-on au contraire la popularit, et se tenait-on au coin de son feu?
cette vie retire vous avait fait remarquer, vous avait donn de la
considration. _Quanto metu occultior, tanto plus fam adeptus_. SUSPECT.

tiez-vous riche? il y avait un pril imminent que le peuple ne ft
corrompu par vos largesses. _Auri vim atque opes Plauti, principi
infensas_. SUSPECT.

tiez-vous pauvre? Comment donc! invincible empereur! il faut surveiller
de plus prs cet homme. Il n'y a personne d'entreprenant comme celui qui
n'a rien. _Syllam inopem, und praecipuam audaciam_. SUSPECT.

tiez-vous d'un caractre sombre, mlancolique, ou mis en nglig? Ce qui
vous affligeait, c'est que les affaires publiques allaient bien. _Hominem
publicis bonis moestum_. SUSPECT.

Camille Desmoulins poursuivait ainsi cette grande numration des suspects,
et traait un horrible tableau de ce qui se passait  Paris, par ce qui
s'tait fait  Rome. Si la lettre de Philippeau avait excit une vive
sensation, le journal de Camille Desmoulins en produisit une bien plus
grande encore. Cinquante mille exemplaires de chacun de ses numros furent
vendus en quelques jours. Les provinces en demandaient en quantit; les
prisonniers se les transmettaient  la drobe, et ils lisaient avec
dlices, et avec un peu d'espoir, ce rvolutionnaire qui leur tait
autrefois si odieux. Camille, sans vouloir qu'on ouvrt les prisons, ni
qu'on ft rtrograder la rvolution, demandait l'institution d'un comit,
dit de _clmence_, qui ferait la revue des prisonniers, largirait les
citoyens enferms sans cause suffisante, et arrterait le sang l o il
avait trop coul.

Les crits de Philippeau et de Desmoulins irritrent au plus haut degr les
rvolutionnaires zls, et furent improuvs aux Jacobins. Hbert les y
dnona avec fureur; il proposa mme de radier les auteurs de la liste de
la socit. Il signala en outre, comme complices de Camille Desmoulins et
de Philippeau, Bourdon de l'Oise et Fabre-d'glantine. On a vu que Bourdon
de l'Oise avait voulu, de concert avec Goupilleau, destituer Rossignol; il
s'tait brouill depuis avec l'tat-major de Saumur, et n'avait cess dans
la convention de s'lever contre le parti Ronsin. C'est ce qui le faisait
associer  Philippeau. Fabre tait accus d'avoir pris part  l'affaire du
faux dcret, et on tait dispos  le croire, quoiqu'il et t justifi
par Chabot. Sentant sa position prilleuse, et ayant tout  craindre d'un
systme de svrit trop grande, il avait deux ou trois fois parl pour le
systme de l'indulgence, s'tait entirement brouill avec les
ultra-rvolutionnaires, et avait t trait d'intrigant par le pre
Duchesne. Les jacobins, sans adopter les violentes propositions d'Hbert,
dcidrent que Philippeau, Camille Desmoulins, Bourdon de l'Oise et
Fabre-d'glantine, viendraient  la barre de la socit, donner des
explications sur leurs crits, et sur leurs discours dans la convention.

La sance o ils devaient comparatre avait excit une affluence
extraordinaire. On se disputait les places avec fureur, on en vendit
quelques-unes jusqu' 25 francs. C'tait, en effet, le procs des deux
nouvelles classes de patriotes, qui allait se juger devant l'autorit toute
puissante des jacobins. Philippeau, quoiqu'il ne ft pas membre de la
socit, ne refusa pas de comparatre  sa barre, et rpta les accusations
qu'il avait dj consignes, soit dans sa correspondance avec le comit de
salut public, soit dans sa brochure. Il ne mnagea pas plus les individus
qu'il ne l'avait fait prcdemment, et donna  Hbert deux ou trois
dmentis formels et insultans. Ces personnalits si hardies de Philippeau
commenaient  agiter la socit, et la sance devenait orageuse, lorsque
Danton, prenant la parole, observa que, pour juger une question aussi
grave, il fallait la plus grande attention et le plus grand calme; qu'il
n'avait aucune opinion faite sur Philippeau et sur la vrit de ses
accusations; qu'il lui avait dj dit  lui-mme: Il faut que tu prouves
tes accusations ou que tu portes ta tte sur l'chafaud; que peut-tre il
n'y avait ici de coupables que les vnemens; mais que, dans tous les cas,
il fallait que tout le monde ft entendu, et surtout cout.

Robespierre, parlant aprs Danton, dit qu'il n'avait pas lu la brochure de
Philippeau, qu'il savait seulement que, dans cette brochure, on rendait le
comit responsable de la perte de trente mille hommes; que le comit
n'avait pas le temps de rpondre  des libelles et de faire une guerre de
plume; que cependant il ne croyait pas Philippeau coupable d'intentions
mauvaises, mais entran par des passions. Je ne prtends pas, dit
Robespierre, imposer silence  la conscience de mon collgue; mais qu'il
s'examine, et juge s'il n'y a en lui-mme ni vanit, ni petites passions.
Je le crois entran par le patriotisme non moins que par la colre; mais
qu'il rflchisse! qu'il considre la lutte qui s'engage! il verra que les
modrs prendront sa dfense, que les aristocrates se rangeront de son
ct, que la convention elle-mme se partagera, qu'il s'y lvera
peut-tre un parti de l'opposition, ce qui serait dsastreux, et ce qui
renouvellerait le combat dont on est sorti, et les conspirations qu'on a eu
tant de peine  djouer! Il invite Philippeau  examiner ses motifs
secrets, et les jacobins  l'couter silencieusement.

Rien n'tait plus sage et plus convenable que les observations de
Robespierre, au ton prs, qui tait toujours emphatique et doctoral,
surtout depuis qu'il dominait aux jacobins. Philippeau reprend la parole,
se rejette dans les mmes personnalits, et provoque le mme trouble.
Danton impatient s'crie qu'il faut abrger de telles querelles, et nommer
une commission qui examine les pices du procs. Couthon dit qu'avant mme
de recourir  cette mesure, il faut s'assurer si la question en vaut la
peine, si ce ne serait pas simplement une question d'homme  homme, et il
propose de demander  Philippeau si, en son me et conscience, il croit
qu'il y ait eu trahison. Alors il s'adresse  Philippeau.--Crois-tu, lui
dit-il, en ton me et conscience, qu'il y ait eu trahison?--Oui, rpond
imprudemment Philippeau.--En ce cas, reprend Couthon, il n'y a point
d'autre moyen; il faut nommer une commission qui coute les accuss et les
accusateurs, et en fasse son rapport  la socit. La proposition est
adopte, et la commission est charge d'examiner, outre les accusations de
Philippeau, la conduite de Bourdon de l'Oise, de Fabre-d'glantine et de
Camille Desmoulins.

C'tait le 3 nivse (23 dcembre). Dans l'intervalle de temps employ par
la commission  faire son rapport, la guerre de plume et les rcriminations
continurent sans interruption. Les cordeliers exclurent Camille Desmoulins
de leur socit. Ils firent de nouvelles ptitions pour Ronsin et Vincent,
et vinrent les communiquer aux jacobins, pour engager ceux-ci  les appuyer
auprs de la convention. Cette foule d'aventuriers, de mauvais sujets, dont
on avait rempli l'arme rvolutionnaire, se montraient partout, dans les
promenades, les tavernes, les cafs, les spectacles, en paulettes de laine
et en moustaches, faisaient grand bruit pour Ronsin, leur gnral, et
Vincent, leur ministre. Ils taient surnomms les _pauletiers_, et fort
redouts dans Paris. Depuis la loi qui interdisait aux sections de se
runir plus de deux fois par semaine, elles s'taient changes en socits
populaires fort turbulentes. Il y avait jusqu' deux de ces socits par
section, et c'tait l que tous les partis intresses  produire un
mouvement dirigeaient leurs agens. Les _pauletiers_ ne manquaient pas de
s'y tendre, et, grce  eux, le tumulte rgnait dans presque toutes.

Robespierre, toujours ferme aux jacobins, fit repousser la ptition des
cordeliers, et de plus, fit retirer l'affiliation  toutes les socits
populaires formes depuis le 31 mai. C'taient l des actes d'une prudente
et louable nergie. Cependant le comit, tout en faisant les plus grands
efforts pour comprimer la faction turbulente, devait s'attacher aussi  ne
pas se donner les apparences de la mollesse et de la modration. Il
fallait, pour qu'il pt conserver sa popularit et sa force, qu'il dployt
la mme rigueur contre la faction oppose. C'est pourquoi, le 5 nivse (25
dcembre), Robespierre fut charg de faire un nouveau rapport sur les
principes du gouvernement rvolutionnaire, et de proposer des mesures de
svrit contre quelques prisonniers illustres. S'attachant toujours, par
politique et aussi par erreur,  rejeter tous les dsordres sur la
prtendue faction trangre, il lui imputa  la fois les torts des modrs
et des exagrs. Les cours trangres ont vomi, dit-il, sur la France, les
sclrats habiles qu'elles tiennent  leur solde. Ils dlibrent dans nos
administrations, s'introduisent dans nos assembles sectionnaires, et dans
nos clubs; ils ont sig jusque dans la reprsentation nationale; ils
dirigent et dirigeront ternellement la contre-rvolution sur le mme plan.
Ils rdent autour de nous; ils surprennent nos secrets, caressent nos
passions, et cherchent  nous inspirer jusqu' nos opinions. Robespierre,
poursuivant ce tableau, les montre poussant tour  tour  l'exagration ou
 la faiblesse, excitant  Paris la perscution des cultes, et dans la
Vende la rsistance du fanatisme; immolant Lepelletier et Marat, et puis
se mlant dans les groupes pour leur dcerner les honneurs divins, afin de
les rendre ridicules et odieux; donnant ou retirant le pain au peuple,
faisant paratre ou disparatre l'argent, profitant enfin de tous les
accidens pour les tourner contre la rvolution et la France. Aprs avoir
fait ainsi la somme gnrale de tous nos maux, Robespierre, ne voulant pas
voir qu'ils taient invitables, les imputait  l'tranger, qui, sans
doute, pouvait s'en applaudir, mais qui, pour les produire, s'en reposait
sur les vices de la nature humaine, et n'aurait pas eu le moyen d'y
suppler par des complots. Robespierre, regardant comme complices de la
coalition tous les prisonniers illustres qu'on dtenait encore, proposa de
les envoyer de suite au tribunal rvolutionnaire. Ainsi Dietrich, maire de
Strasbourg, Custine fils, Biron, et tous les officiers amis de Dumouriez,
de Custine et de Houchard, durent tre incessamment jugs. Sans doute, il
n'tait pas besoin d'un dcret de la convention pour que ces victimes
fussent immoles par le tribunal rvolutionnaire; mais ce soin de hter
leur supplice tait une preuve que le gouvernement ne faiblissait pas.
Robespierre proposa en outre d'augmenter d'un tiers les rcompenses
territoriales promises aux dfenseurs de la patrie.

Aprs ce rapport, Barrre fut charg d'en faire un autre sur les
arrestations qu'on disait chaque jour plus nombreuses, et de proposer les
moyens de vrifier les motifs de ces arrestations. Le but de ce rapport
tait de rpondre, sans qu'il y part, au _Vieux Cordelier_, de Camille
Desmoulins, et  sa proposition d'un comit de clmence. Barrre traita
avec svrit les _Traductions des orateurs anciens_, et proposa nanmoins
de nommer une commission pour vrifier les arrestations; ce qui ressemblait
fort au comit de clmence imagin par Camille. Cependant, sur les
observations de quelques-uns de ses membres, la convention crut devoir s'en
tenir  ses dcrets prcdens, qui obligeaient les comits rvolutionnaires
 adresser au comit de sret gnrale les motifs des arrestations, et
permettaient aux dtenus de rclamer auprs de ce dernier comit.

Le gouvernement poursuivait ainsi sa marche entre les deux partis qui se
formaient, inclinant secrtement pour le parti modr, mais craignant
toujours de le laisser trop apercevoir. Pendant ce temps, Camille publia un
numro plus fort encore que les prcdens, et qui tait adress aux
jacobins. Il l'intitula: _Ma Dfense_; et c'tait la plus hardie et la
plus terrible rcrimination contre ses adversaires.

A propos de sa radiation des Cordeliers, il disait: Pardon, frres et
amis, si j'ose prendre encore le titre de vieux cordelier, aprs l'arrt
du club qui me dfend de me parer de ce nom. Mais, en vrit, c'est une
insolence si inouie que celle de petits-fils se rvoltant contre leur
grand-pre, et lui dfendant de porter son nom, que je veux plaider cette
cause contre ces fils ingrats. Je veux savoir  qui le nom doit rester ou
au grand-papa ou  des enfans qu'on lui a faits, dont il n'a jamais ni
reconnu ni mme connu la dixime partie, et qui prtendent le chasser du
paternel logis!

Ensuite il explique ses opinions. Le vaisseau de la rpublique vogue entre
deux cueils, le rocher de l'exagration et le banc de sable du
modrantisme. Voyant que le Pre Duchne et presque toutes les sentinelles
patriotes se tenaient sur le tillac, avec leur lunette, occups uniquement
 crier: Gare! vous touchez au modrantisme! il a bien fallu que moi, vieux
cordelier et doyen des jacobins, je me chargeasse de faire la faction
difficile, et dont aucun des jeunes gens ne voulait, crainte de se
dpopulariser, celle de crier: Gare! vous allez toucher  l'exagration!
Et voil l'obligation que doivent m'avoir tous mes collgues de la
convention, celle d'avoir expos ma popularit mme, pour sauver le navire
o ma cargaison n'tait pas plus forte que la leur.

Il se justifie ensuite de ce propos qui lui avait t si reproch: _Vincent
Pitt gouverne George Bouchotte_. J'ai bien, dit-il, appel Louis XVI mon
gros bent de roi, en 1787, sans tre embastill pour cela. Bouchotte
serait-il un plus grand seigneur?

Il passe ensuite ses adversaires en revue; il dit  Collot-d'Herbois que
si, lui Desmoulins, a son Dillon, lui Collot a son Brunet, son Proli, qu'il
a dfendus tous les deux. Il dit  Barrre: On ne se reconnat plus  la
Montagne; si c'tait un vieux cordelier comme moi, un patriote
_rectiligne_, Billaud-Varennes par exemple, qui m'et gourmand si
durement, _sustinuissem utique_; j'aurais dit: C'est le soufflet du
bouillant saint Paul au bon saint Pierre qui a pch! Mais toi, mon cher
Barrre, toi l'heureux tuteur de Pamla[9]! toi le prsident des feuillans,
qui as propos le comit des douze! toi, qui, le 2 juin, mettais en
dlibration dans le comit de salut public si on n'arrterait pas Danton!
toi dont je pourrais relever bien d'autres fautes, si je voulais fouiller
le _vieux sac_[10], que tu deviennes tout  coup un _passe-Robespierre_, et
que je sois par toi apostroph si sec!

Tout cela n'est qu'une querelle de mnage, ajoute Camille, avec mes amis
les patriotes Collot et Barrre; mais je vais tre  mon tour _bougrement
en colre_[11] contre le Pre Duchne, qui m'appelle un _misrable
intrigailleur, un vidase  mener  la guillotine, un conspirateur qui veut
qu'on ouvre les prisons pour en faire une nouvelle Vende, un endormeur
pay par Pitt, un bourriquet  longues oreilles_. ATTENDS-MOI, HBERT, JE
SUIS A TOI DANS UN MOMENT. Ici, ce n'est pas avec des injures grossires et
des mots que je vais t'attaquer, c'est avec des faits.

Alors Camille, qui avait t accus par Hbert, d'avoir pous une femme
riche, et de dner avec des aristocrates, fait l'histoire de son mariage,
qui lui avait valu quatre mille livres de rente, et il trace le tableau de
sa vie simple, modeste et paresseuse. Passant ensuite  Hbert, il rappelle
l'ancien mtier de ce distributeur de _contre-marques_, ses vols qui
l'avaient fait chasser du thtre, sa fortune subite et connue, et il le
couvre de la plus juste infamie. Il raconte et prouve que Bouchotte avait
donn  Hbert, sur les fonds de la guerre, d'abord cent vingt mille
francs, puis dix, puis soixante, pour les exemplaires du _Pre Duchne_
distribus aux armes; que ces exemplaires ne valaient que seize mille
francs, et que par consquent le surplus avait t vol  la nation.

Deux cent mille francs, s'crie Camille,  ce pauvre sans-culotte Hbert,
pour soutenir les motions de Proli, de Clootz! deux cent mille francs pour
calomnier Danton, Lindet, Cambon, Thuriot, Lacroix, Philippeau, Bourdon de
l'Oise, Barras, Frron, d'glantine, Legendre, Camille Desmoulins, et
presque tous les commissaires de la convention! Pour inonder la France de
ses crits, si propres  former l'esprit et le coeur, deux cent mille
francs de Bouchotte!... S'tonnera-t-on aprs cela de cette exclamation
filiale d'Hbert  la sance des Jacobins: _Oser attaquer Bouchotte!
Bouchotte, qui a mis  la tte des armes des gnraux sans-culottes!
Bouchotte, un patriote si pur!_ Je suis tonn que, dans le transport de sa
reconnaissance, le Pre Duchne ne se soit pas cri: Bouchotte qui m'a
donn deux cent mille livres depuis le mois de juin!

Tu me parles, ajoute Camille, de mes socits: mais ne sait-on pas que
c'est avec l'intime de Dumouriez, le banquier Kock, avec la femme
Rochechouart, agente des migrs, que le grand patriote Hbert, aprs avoir
calomni dans sa feuille les hommes les plus purs de la rpublique, va,
dans sa grande joie, lui et sa Jacqueline, passer les beaux jours de l't
 la campagne, boire le vin de Pitt, et porter des toasts  la ruine des
rputations des fondateurs de la libert?

Camille reproche ensuite  Hbert le style de son journal: Ne sais-tu pas
Hbert, que lorsque les tyrans d'Europe veulent faire croire  leurs
esclaves que la France est couverte des tnbres de la barbarie, que Paris,
cette ville si vante par son atticisme et son got, est peuple de
vandales; ne sais-tu pas, malheureux, que ce sont des lambeaux de tes
feuilles qu'ils insrent dans leurs gazettes? comme si le peuple tait
aussi ignorant que tu voudrais le faire croire  M. Pitt; comme si on ne
pouvait lui parler qu'un langage aussi grossier; comme si c'tait l le
langage de la convention et du comit de salut public; comme si tes salets
taient celles de la nation; comme si un gout de Paris tait la Seine.

Camille l'accuse ensuite d'avoir ajout par ses numros aux scandales du
culte de la Raison, puis il s'crie: Ainsi, c'est le vil flagorneur aux
gages de deux cent mille livres, qui me reprochera les quatre mille livres
de rente de ma femme! c'est cet ami intime des Kock, des Rochechouart, et
d'une multitude d'escrocs, qui me reprochera mes socits! c'est cet
crivain insens ou perfide qui me reprochera mes crits aristocratiques,
lui dont je dmontrerai que les feuilles sont les dlices de Coblentz et le
seul espoir de Pitt! Cet homme, ray de la liste des garons de thtre,
pour vols, fera rayer de la liste des jacobins, pour leur opinion, des
dputs fondateurs immortels de la rpublique! cet crivain des charniers
sera le rgulateur de l'opinion, le mentor du peuple franais!

Qu'on dsespre, ajoute Camille Desmoulins, de m'intimider par les
terreurs et les bruits de mon arrestation, qu'on sme autour de moi. Nous
savons que des sclrats mditent un 31 mai contre les hommes les plus
nergiques de la Montagne!... O mes collgues! je vous dirai comme Brutus 
Cicron: _Nous craignons trop la mort, et l'exil, et la pauvret! Nimium
timemus mortem et exilium et paupertatem_.... Eh quoi! lorsque, tous les
jours, douze cent mille Franais affrontent les redoutes hrisses des
batteries les plus meurtrires, et volent de victoires en victoires, nous,
dputs  la convention, nous qui ne pouvons jamais tomber comme le soldat,
dans l'obscurit de la nuit, fusill dans les tnbres, et sans tmoin de
sa valeur; nous, dont la mort soufferte pour la libert ne peut tre que
glorieuse, solennelle et reue en prsence de la nation entire, de
l'Europe et de la postrit; serions-nous plus lches que nos soldats?
craindrions-nous de nous exposer  regarder Bouchotte en face?
n'oserons-nous pas braver la grande colre du Pre Duchne, pour remporter
aussi la victoire que le peuple attend de nous, la victoire sur les
ultra-rvolutionnaires, comme sur les contre-rvolutionnaires; la victoire
sur tous les intrigans, sur tous les fripons, sur tous les ambitieux, sur
tous les ennemis du bien public?

Croit-on que mme sur l'chafaud, soutenu de ce sentiment intime que j'ai
aim avec passion ma patrie et la rpublique, couronn de l'estime et des
regrets de tous les vrais rpublicains, je voulusse changer mon supplice
contre la fortune de ce misrable Hbert, qui, dans sa feuille, pousse au
dsespoir et  la rvolte vingt classes de citoyens; qui, pour s'tourdir
sur ses remords et ses calomnies, a besoin de se procurer une ivresse plus
forte que celle du vin, et de lcher sans cesse le sang au pied de la
guillotine? Qu'est-ce donc que l'chafaud pour un patriote, sinon le
pidestal de Sidney et des Jean de With? Qu'est-ce, dans un moment de
guerre o j'ai eu mes deux frres hachs pour la libert, qu'est-ce que la
guillotine, sinon un coup de sabre, et le plus glorieux de tous, pour un
dput victime de son courage et de son rpublicanisme?

Ces pages donneront une ide des moeurs de l'poque. L'pret, le cynisme,
l'loquence de Rome et d'Athnes, avaient reparu parmi nous, avec la
libert dmocratique.

Ce nouveau numro de Camille Desmoulins causa encore plus d'agitation que
les prcdens. Hbert ne cessa de le dnoncer aux jacobins, et de demander
le rapport de la commission. Le 16 nivse, enfin, Collot-d'Herbois prit la
parole pour faire ce rapport. L'affluence tait aussi considrable que le
jour o la discussion avait t entame, et les places se vendaient aussi
cher. Collot montra plus d'impartialit qu'on n'aurait d l'attendre d'un
ami de Ronsin. Il reprocha  Philippeau d'impliquer le comit de salut
public dans ses accusations, de montrer les dispositions les plus
favorables pour des hommes suspects, de parler de Biron avec loge, tandis
qu'il couvrait Rossignol d'outrages, et enfin d'exprimer exactement les
mmes prfrences que les aristocrates. Il lui fit aussi un reproche qui,
dans les circonstances, avait quelque gravit: c'tait d'avoir retir dans
son dernier crit les accusations portes contre le gnral Fabre-Fond,
frre de Fabre-d'glantine. Philippeau, en effet, qui ne connaissait ni
Fabre ni Camille, avait dnonc le frre du premier, qu'il croyait avoir
trouv en faute dans la Vende. Une fois rapproch de Fabre par sa
position, et accus avec lui, il avait retranch, par un mnagement tout
naturel, les allgations relatives  son frre. Cela seul prouvait qu'ils
avaient t conduits, isolment et sans se connatre,  agir comme ils
l'avaient fait, et qu'ils ne formaient point une faction vritable. Mais
l'esprit de parti en jugea autrement, et Collot insinua qu'il existait une
intrigue sourde, et un concert entre les prvenus de modration. Il fouilla
dans le pass, et reprocha  Philippeau ses votes sur Louis XVI et sur
Marat. Quant  Camille, il le traita bien plus favorablement; il le
prsenta comme un bon patriote, gar par de mauvaises socits, et auquel
il fallait pardonner, en l'engageant toutefois  ne plus commettre de
pareilles dbauches d'esprit. Il demanda donc l'expulsion de Philippeau et
la censure pure et simple de Camille.

Dans ce moment, Camille, prsent  la sance, fait passer une lettre au
prsident, pour dclarer que sa dfense est consigne dans son dernier
numro, et pour demander que la socit veuille bien en couter le contenu.
 cette proposition, Hbert, qui redoutait la lecture de ce numro, o les
turpitudes de sa vie taient rvles, prend la parole, et s'crie qu'on a
voulu compliquer la discussion en le calomniant, et que, pour dtourner
l'attention, on lui a imput d'avoir vol la trsorerie, ce qui est une
fausset atroce.... J'ai les pices en mains! s'crie Camille. Ces mots
causent une grande rumeur. Robespierre le jeune dit alors qu'il faut
carter les discussions personnelles; que la socit n'est pas runie pour
l'intrt des rputations, et que, si Hbert a vol, que lui importe 
elle; que ceux qui ont des reproches  se faire ne doivent pas interrompre
la discussion gnrale....  ces expressions peu satisfaisantes, Hbert
s'crie: Je n'ai rien  me reprocher. Les troubles des dpartemens,
reprend Robespierre le jeune, sont ton ouvrage; c'est toi qui as contribu
 les provoquer en attaquant la libert des cultes. Hbert se tait  cette
interpellation. Robespierre an prend la parole, et, gardant plus de
mesure que son frre, mais sans tre plus favorable  Hbert, dit que
Collot a prsent la question sous son vritable point de vue, qu'un
incident fcheux avait troubl la dignit de la discussion, que tout le
monde avait eu tort, Hbert, ainsi que ceux qui lui avaient rpondu. Ce
que je vais dire, ajoute-t-il, n'a trait  aucun individu. On a mauvaise
grce  se plaindre de la calomnie quand on a calomni soi-mme. On ne doit
pas se plaindre des injustices quand on a jug les autres avec lgret,
prcipitation et fureur. Que chacun interroge sa conscience, et s'applique
ces rflexions. J'avais voulu prvenir la discussion actuelle; je voulais
que dans des entretiens particuliers, dans des confrences amicales, chacun
s'expliqut et convnt de ses torts. Alors on aurait pu s'entendre et
s'pargner du scandale. Mais point du tout, les pamphlets ont t rpandus
le lendemain, et on s'est empress de produire un clat. Maintenant, ce qui
nous importe dans toutes ces querelles personnelles, ce n'est pas de savoir
si on a mis de tous cts des passions et de l'injustice, mais si les
accusations diriges par Philippeau contre les hommes chargs de la plus
importante de nos guerres sont fondes. Voil ce qu'il faut claircir dans
l'intrt non des individus, mais de la rpublique.

Robespierre pensait, en effet, que les attaques de Camille contre Hbert
taient inutiles  discuter, car tout le monde savait combien elles taient
fondes, et que d'ailleurs elles ne renfermaient rien que la rpublique et
intrt  constater, et qu'au contraire il importait beaucoup d'claircir
la conduite des gnraux dans la Vende. On poursuit, en effet, la
discussion relative  Philippeau. La sance entire est consacre  couter
une foule de tmoins oculaires; mais, au milieu de ces affirmations
contradictoires, Danton, Robespierre, dclarent qu'ils ne discernent rien,
et qu'ils ne savent plus  quoi s'en tenir. La discussion, dj trop
longue, est renvoye  la sance suivante.

Le 18, la sance est reprise; Philippeau tait absent. On se sentait dj
fatigu de la discussion dont il tait le sujet, et qui n'amenait aucun
claircissement. On s'tend alors sur Camille Desmoulins. On le somme de
s'expliquer sur les loges qu'il a donns  Philippeau, et sur ses
relations avec lui. Camille ne le connat pas,  ce qu'il assure; des faits
affirms par Goupilleau, par Bourdon, lui avaient d'abord persuad que
Philippeau disait vrai, et l'avaient rempli d'indignation; mais aujourd'hui
qu'il s'aperoit, d'aprs la discussion, que Philippeau a altr la vrit
(ce qui commenait en effet  percer de toutes parts), il rtracte ses
loges, et dclare n'avoir plus aucune opinion  cet gard.

Robespierre prenant encore une fois la parole sur Camille, rpte ce qu'il
avait dj dit  son gard: que son caractre est excellent, mais que ce
caractre connu ne lui donne pas le droit d'crire contre les patriotes;
que ses crits, dvors par les aristocrates, font leurs dlices, et sont
rpandus dans tous les dpartemens; qu'il a traduit Tacite sans l'entendre;
qu'il faut le traiter comme un enfant tourdi qui a touch  des armes
dangereuses et en a fait un usage funeste, l'engager  quitter les
aristocrates et les mauvaises socits qui le corrompent; et qu'en lui
pardonnant  lui, il faut brler ses numros. Camille, alors, oubliant les
mnagemens qu'il fallait garder envers l'orgueilleux Robespierre, s'crie
de sa place: Brler n'est pas rpondre.--Eh bien! reprend Robespierre
irrit, qu'on ne brle pas, mais qu'on rponde; qu'on lise sur-le-champ les
numros de Camille. Puisqu'il le veut, qu'il soit couvert d'ignominie; que
la socit ne retienne pas son indignation, puisqu'il s'obstine  soutenir
ses diatribes et ses principes dangereux. L'homme qui tient aussi fortement
 des crits perfides est peut-tre plus qu'gar; s'il et t de bonne
foi, s'il et crit dans la simplicit de son coeur, il n'aurait pas os
soutenir plus long-temps des ouvrages proscrits par les patriotes et
recherchs par les contre-rvolutionnaires. Son courage n'est qu'emprunt;
il dcle les hommes cachs sous la dicte desquels il a crit son journal;
il dcle que Desmoulins est l'organe d'une faction sclrate qui a
emprunt sa plume pour distiller son poison avec plus d'audace et de
sret. Camille veut en vain demander la parole et calmer Robespierre; on
refuse de l'couter, et on passe sur-le-champ  la lecture de ses feuilles.
Quelque mnagement que les individus veuillent garder les uns pour les
autres dans des querelles de parti, il est difficile que bientt les
amours-propres ne se trouvent pas engags. Avec la susceptibilit de
Robespierre et la nave tourderie de Camille, la division d'opinions
devait bientt se changer en une division d'amour-propre et en haine.
Robespierre mprisait trop Hbert et les siens pour se brouiller avec eux;
mais il pouvait se brouiller avec un crivain aussi clbre dans la
rvolution que Camille Desmoulins, et celui-ci ne mit pas assez d'adresse 
viter une rupture.

La lecture des numros de Camille occupe deux sances tout entires. On
passe ensuite  Fabre. On l'interroge, on veut l'obliger  dire quelle part
il a eue aux crits nouvellement rpandus. Il rpond qu'il n'y est pas pour
une virgule, et que, relativement  Philippeau et Bourdon de l'Oise, il
peut assurer ne pas les connatre. On veut enfin prendre un parti sur les
quatre individus dnoncs. Robespierre, quoique n'tant plus dispos 
mnager Camille, propose de laisser l cette discussion, et de passer  un
autre sujet plus grave, plus digne de la socit, plus utile  l'esprit
public, savoir les vices et les crimes du gouvernement anglais. Ce
gouvernement atroce cache, disait-il, sous quelques apparences de libert,
un principe de despotisme et de machiavlisme atroce; il faut le dnoncer 
son propre peuple, et rpondre  ses calomnies, en prouvant ses vices
d'organisation et ses forfaits. Les jacobins voulaient bien de ce sujet
qui fournissait une si vaste carrire  leur imagination accusatrice, mais
quelques-uns d'entre eux dsiraient auparavant radier Philippeau, Camille,
Bourdon et Fabre. Une voix mme accuse Robespierre de s'arroger une espce
de dictature. Ma dictature, s'crie-t-il, est celle de Marat et de
Lepelletier; elle consiste  tre expos tous les jours aux poignards des
tyrans. Mais je suis las des disputes qui s'lvent chaque jour dans le
sein de la socit, et qui n'aboutissent  aucun rsultat utile. Nos
vritables ennemis sont les trangers; ce sont eux qu'il faut poursuivre et
dont il faut dvoiler les trames. Robespierre renouvelle en consquence sa
proposition, et fait dcider, au milieu des applaudissemens, que la
socit, mettant de ct les disputes leves entre les individus,
s'occupera, dans les sances qui vont suivre, de discuter, sans
interruption, les vices du gouvernement anglais.

C'tait dtourner  propos l'inquite imagination des jacobins, et la
diriger sur une proie qui pouvait les occuper long-temps. Philippeau
s'tait dj retir sans attendre une dcision. Camille et Bourdon ne
furent ni rejets ni confirms; on n'en parla plus, et ils se contentrent
de ne plus paratre devant la socit. Pour Fabre-d'glantine, bien que
Chabot l'et entirement justifi, les faits qui arrivaient chaque jour 
la connaissance du comit de sret gnrale, ne permirent plus de douter
de sa complicit; il fallut lancer contre lui un mandat d'arrt, et le
runir  Chabot, Bazire, Delaunay et Julien de Toulouse.

Il restait de toutes ces discussions une impression fcheuse pour les
nouveaux modrs. Il n'y avait aucune espce de concert entre eux.
Philippeau, presque girondin autrefois, ne connaissait ni Camille, ni
Fabre, ni Bourdon; Camille seul tait assez li avec Fabre; quant 
Bourdon, il tait entirement tranger aux trois autres. Mais on s'imagina
ds lors qu'il y avait une faction secrte dont ils taient ou complices ou
dupes. La facilit de caractre, les gots picuriens de Camille, et deux
ou trois dners qu'il avait faits avec les riches financiers de l'poque,
la complicit dmontre de Fabre avec les agioteurs, sa rcente opulence,
firent supposer qu'ils taient lis  la prtendue faction corruptrice. On
n'osait pas encore dsigner Danton comme en tant le chef; mais, si on ne
l'accusait pas d'une manire publique, si Hbert dans sa feuille, si les
cordeliers  leur tribune mnageaient ce puissant rvolutionnaire, ils se
disaient entre eux ce qu'ils n'osaient publier.

L'homme le plus nuisible au parti tait Lacroix, dont les concussions en
Belgique taient si dmontres, qu'on pouvait trs bien les lui imputer
sans tre accus de calomnie, et sans qu'il ost rpondre. On l'associait
aux modrs  cause de son ancienne liaison avec Danton, et il leur faisait
partager sa honte.

Les cordeliers, mcontens de ce que les jacobins avaient pass  l'ordre du
jour sur les dnonces, dclarrent: 1 que Philippeau tait un
calomniateur; 2 que Bourdon, accusateur acharn de Ronsin, de Vincent et
des bureaux de la guerre, avait perdu leur confiance, et n'tait  leurs
yeux que le complice de Philippeau; 3 que Fabre, partageant les sentimens
de Bourdon et de Philippeau, n'tait qu'un intrigant plus adroit; 4 que
Camille, dj exclu de leurs rangs, avait aussi perdu leur confiance,
quoique auparavant il et rendu de grands services  la rvolution.

Aprs avoir dtenu quelque temps Ronsin et Vincent, on les fit largir, car
on ne pouvait les mettre en jugement pour aucune cause. Il n'tait pas
possible de poursuivre Ronsin pour sa conduite dans la Vende, car les
vnemens de cette guerre taient couverts d'un voile pais; ni pour ce
qu'il avait fait  Lyon, car c'tait soulever une question dangereuse, et
accuser en mme temps Collot-d'Herbois et tout le systme actuel du
gouvernement. Il tait tout aussi impossible de poursuivre Vincent pour
quelques actes de despotisme dans les bureaux de la guerre. On n'aurait pu
faire  l'un et  l'autre qu'un procs politique, et le moment n'tait pas
venu de leur en intenter un pareil. Ils furent donc largis[12],  la
grande joie des cordeliers et de tous les _pauletiers_ de l'arme
rvolutionnaire.

Vincent tait un jeune homme de vingt et quelques annes, espce de
frntique dont le fanatisme allait jusqu' la maladie, et chez lequel il y
avait encore plus d'alination d'esprit que d'ambition personnelle. Un jour
que sa femme, qui allait le voir dans sa prison, lui rapportait ce qui se
passait, indign du rcit qu'elle lui fit, il s'lana sur un morceau de
viande crue, et dit en le dvorant: Je voudrais dvorer ainsi tous ces
sclrats. Ronsin, tour  tour mdiocre pamphltaire, fournisseur,
gnral, joignait  beaucoup d'intelligence un courage remarquable et une
grande activit. Naturellement exagr, mais ambitieux, il tait le plus
distingu de ces aventuriers qui s'tait offerts  tre les instrumens du
gouvernement nouveau. Chef de l'arme rvolutionnaire, il songeait  tirer
parti de sa position, soit pour lui, soit pour ses amis, soit pour le
triomphe de son systme. Dans la prison du Luxembourg, Vincent et lui,
enferms ensemble, avaient toujours parl en matres; ils n'avaient cess
de dire qu'ils triompheraient de l'intrigue, qu'ils sortiraient par le
secours de leurs partisans, qu'ils reviendraient alors pour largir les
patriotes enferms, et envoyer tous les autres prisonniers  la guillotine.
Ils avaient fait le tourment des malheureux dtenus avec eux, et les
laissrent pleins d'effroi.

A peine sortis, ils dirent hautement qu'ils se vengeraient, et que bientt
ils sauraient se faire raison de leurs ennemis. Le comit de salut public
ne pouvait gure se dispenser de les largir; mais il ne tarda pas 
s'apercevoir qu'il avait dchan des furieux, et qu'il faudrait bientt
les rduire  l'impossibilit de nuire. Il restait  Paris quatre mille
hommes de l'arme rvolutionnaire. L, se trouvaient des aventuriers, des
voleurs, des septembriseurs, qui prenaient le masque du patriotisme, et qui
aimaient mieux butiner  l'intrieur que d'aller sur les frontires mener
une vie pauvre, dure et prilleuse. Ces petits tyrans, avec leurs
moustaches et leurs grands sabres, exeraient dans tous les lieux publics
le plus dur despotisme. Ayant de l'artillerie, des munitions et un chef
entreprenant, ils pouvaient devenir dangereux. A eux se joignaient les
brouillons, qui remplissaient les bureaux de Vincent. Celui-ci tait leur
chef civil, comme Ronsin leur chef militaire. Ils avaient des liaisons
avec la commune par Hbert, substitut de Chaumette, et par le maire Pache,
toujours prt  recevoir chez lui tous les partis, et  caresser tous les
hommes redoutables. Momoro, l'un des prsidens des cordeliers, tait leur
fidle partisan et leur avocat aux Jacobins. Ainsi on rangeait ensemble
Ronsin, Vincent, Hbert, Chaumette, Momoro; et on ajoutait  la liste Pache
et Bouchotte, comme des complaisans qui leur laissaient usurper deux
grandes autorits.

Dj ces hommes ne se contenaient plus dans leurs discours contre ces
reprsentans qui voulaient, disaient-ils, s'terniser au pouvoir et faire
grce aux aristocrates. Un jour, tant  dner chez Pache, ils y
rencontrrent Legendre, l'ami de Danton, autrefois l'imitateur de sa
vhmence, aujourd'hui de sa rserve, et la victime de cette imitation, car
il essuyait les attaques qu'on n'osait pas diriger contre Danton lui-mme.
Ronsin et Vincent lui adressrent de mauvais propos. Vincent, qui avait t
son oblig, l'embrassa en lui disant qu'il embrassait l'ancien, et non le
nouveau Legendre; que le nouveau Legendre tait devenu un modr et ne
mritait aucune estime. Vincent lui demanda ensuite avec ironie s'il avait
port dans ses missions le costume de dput. Legendre lui ayant rpondu
qu'il le portait aux armes, Vincent ajouta que ce costume tait fort
pompeux, mais indigne de vrais rpublicains; qu'il habillerait un mannequin
de ce costume, qu'il rassemblerait le peuple, et lui dirait: Voil les
reprsentans que vous vous tes donns! ils vous prchent l'galit, et se
couvrent d'or et de plumes. Il dit ensuite qu'il mettrait le feu au
mannequin. Legendre alors le traita de fou et de sditieux. On fut prs
d'en venir aux mains, au grand effroi de Pache. Legendre ayant voulu
s'adresser  Ronsin, qui paraissait plus calme, et l'ayant engag  modrer
Vincent, Ronsin rpondit qu' la vrit Vincent tait vif, mais que son
caractre convenait aux circonstances, et qu'il fallait de pareils hommes
pour le temps o l'on vivait. Vous avez, ajouta Ronsin, une faction dans
le sein de l'assemble; si vous ne l'en chassez pas, vous nous en ferez
raison. Legendre sortit indign, et rpta tout ce qu'il avait vu et
entendu pendant ce repas. La conversation fut connue, et donna une nouvelle
ide de l'audace et de la frnsie des deux hommes qu'on venait d'largir.

Ils tmoignaient un grand respect pour Pache et pour ses vertus, comme
avaient fait jadis les jacobins, quand Pache tait au ministre. Le sort de
Pache tait de charmer par sa complaisance et par sa douceur tous les
hommes violens. Ils taient enchants de voir leurs passions approuves
par un homme qui avait toutes les apparences de la sagesse. Les nouveaux
rvolutionnaires en voulaient faire, disaient-ils, un grand personnage dans
leur gouvernement; car, sans avoir un but prcis, sans avoir mme encore le
projet et le courage d'une insurrection, ils parlaient beaucoup, 
l'exemple de tous les comploteurs qui commencent par s'essayer et
s'chauffer en paroles. Ils disaient partout qu'il fallait d'autres
institutions. Tout ce qui leur plaisait dans l'organisation actuelle du
gouvernement, c'taient le tribunal et l'arme rvolutionnaires. Ils
imaginaient donc une constitution consistant en un tribunal suprme prsid
par un grand-juge, et un conseil militaire dirig par un gnralissime.
Dans ce gouvernement on devait juger et administrer militairement. Le
gnralissime et le grand-juge taient les deux principaux personnages. Il
devait y avoir auprs du tribunal un grand-accusateur sous le titre de
censeur, qui serait charg de provoquer les poursuites. Ainsi dans ce
projet, form dans un moment de fermentation rvolutionnaire, les deux
fonctions essentielles, uniques, consistaient  condamner et  se battre.
On ne sait si ce projet tait celui d'un rveur en dlire, ou de plusieurs
d'entre eux; s'il n'avait d'autre existence que des propos, ou s'il fut
rdig; mais il est certain qu'il avait son modle dans les commissions
rvolutionnaires tablies  Lyon, Marseille, Toulon, Bordeaux, Nantes, et
que l'imagination pleine de ce qu'ils avaient fait dans ces grandes cits,
ces terribles excuteurs voulaient gouverner sur le mme plan la France
tout entire, et faire de la violence d'un jour le type d'un gouvernement
permanent. Ils ne dsignaient encore qu'un seul des grands personnages
destins  occuper ces hautes dignits. Pache convenait  merveille  la
place de grand-juge; les conjurs disaient donc qu'il devait l'tre, et
qu'il le serait. Sans savoir ce que c'tait que ce projet et cette dignit
de grand-juge, beaucoup de gens rptaient comme une nouvelle: Pache doit
tre fait grand-juge. Ce bruit circulait sans tre ni expliqu ni compris.
Quant  la dignit de gnralissime, Ronsin, quoique gnral de l'arme
rvolutionnaire, n'osait y prtendre, et ses partisans n'osaient pas le
proposer, car il fallait un plus grand nom pour une telle dignit.
Chaumette tait dsign aussi par quelques bouches comme censeur, mais son
nom avait t rarement prononc. Parmi ces bruits, il n'y en avait qu'un de
bien rpandu, c'est que _Pache serait grand-juge_.

Pendant toute la rvolution, lorsque les passions d'un parti, long-temps
excites, taient prtes  faire explosion, c'tait toujours une dfaite,
une trahison, une disette, une calamit enfin, qui leur servait de
prtexte pour clater. Il en arriva de mme ici. La seconde loi du maximum
qui, remontant au-del des boutiques, fixait la valeur des objets sur le
lieu de fabrication, dterminait le prix du transport, rglait le profit du
marchand en gros, celui du marchand en dtail, avait t rendue; mais le
commerce chappait encore de mille manires au despotisme de la loi, et il
y chappait surtout par le moyen le plus dsastreux, en s'arrtant. Le
resserrement de la marchandise n'tait pas moins grand qu'auparavant; et si
elle ne refusait plus de se donner au prix de l'assignat, elle se cachait,
ou cessait de se mouvoir, et de se transporter sur les lieux de
consommation. La disette tait donc trs grande par la stagnation gnrale
du commerce. Cependant les efforts extraordinaires du gouvernement, les
soins de la commission des subsistances, avaient russi en partie  ne pas
trop laisser manquer les bls, et surtout  diminuer la crainte de la
disette, aussi redoutable que la disette mme,  cause du dsordre et du
trouble qu'elle apporte dans les relations commerciales. Mais une nouvelle
calamit venait de se faire sentir, c'tait le dfaut de viande. Les
nombreux bestiaux que la Vende envoyait jadis aux provinces voisines,
n'arrivaient plus depuis l'insurrection. Les dpartemens du Rhin avaient
cess aussi d'en fournir depuis que la guerre s'y tait fixe; il y avait
donc une diminution relle dans la quantit. En outre, les bouchers,
achetant les bestiaux  haut prix, et obligs de les vendre au prix du
maximum, cherchaient  chapper  la loi. La bonne viande tait rserve
pour le riche ou pour le citoyen ais qui la payait bien. Il s'tablissait
une foule de marchs clandestins, surtout aux environs de Paris et dans les
campagnes; et il ne restait que les rebuts pour le peuple ou l'acheteur qui
se prsentait dans les boutiques, et traitait au prix du maximum. Les
bouchers se ddommageaient ainsi par la mauvaise qualit de la marchandise,
du bas prix auquel ils taient forcs de vendre. Le peuple se plaignait
avec fureur du poids, de la qualit, _des rjouissances_, et des marchs
clandestins tablis autour de Paris. Les bestiaux manquant, on avait t
rduit  tuer des vaches pleines. Le peuple avait dit aussitt que les
bouchers aristocrates voulaient dtruire l'espce, et avait demand la
peine de mort contre ceux qui tuaient des vaches et des brebis pleines.
Mais ce n'tait pas tout: les lgumes, les fruits, les oeufs, le beurre, le
poisson, n'arrivaient plus dans les marchs. Un chou cotait jusqu' vingt
sous. On devanait les charrettes sur les routes, on les entourait, et on
achetait  tout prix leur chargement; peu arrivaient  Paris o le peuple
les attendait en vain. Ds qu'il y a une chose  faire, il se trouve
bientt des gens qui s'en chargent. Il s'agissait de parcourir les
campagnes pour devancer sur la route les fermiers apportant des lgumes:
une foule d'hommes et de femmes s'taient chargs de ce soin, et achetaient
les denres pour le compte des gens aiss, en les payant au-dessus du
maximum. Y avait-il un march mieux approvisionn que d'autres, ces espces
d'entremetteurs y couraient, et enlevaient les denres  un prix suprieur
 la taxe. Le peuple se dchanait violemment contre ceux qui faisaient ce
mtier; on disait qu'il se trouvait dans le nombre beaucoup de malheureuses
filles publiques que les rquisitoires de Chaumette avaient prives de leur
dplorable industrie, et qui, pour vivre, avaient embrass cette profession
nouvelle.

Pour parer  tous ces inconvniens, la commune avait arrt, sur les
ptitions ritres des sections, que les bouchers ne pourraient plus
devancer les bestiaux et aller au-del des marchs ordinaires; qu'ils ne
pourraient tuer que dans _les abattoirs_ autoriss; que la viande ne
pourrait tre achete que dans les taux; qu'il ne serait plus permis
d'aller sur les routes au-devant des fermiers; que ceux qui arriveraient
seraient dirigs par la police et distribus galement entre les diffrens
marchs; qu'on ne pourrait pas aller faire queue  la porte des bouchers
avant six heures, car il arrivait souvent qu'on se levait  trois pour
cela.

Ces rglemens multiplis ne pouvaient pargner au peuple les maux qu'il
endurait. Les ultra-rvolutionnaires se torturaient l'esprit pour imaginer
des moyens. Une dernire ide leur tait venue, c'est que les jardins de
luxe dont abondaient les faubourgs de Paris, et surtout le faubourg
Saint-Germain, pourraient tre mis en culture. Aussitt la commune, qui ne
leur refusait rien, avait ordonn le recensement de ces jardins, et on
dcida que, le recensement fait, on y cultiverait des pommes de terre et
des plantes potagres. En outre, ils avaient suppos que les lgumes, le
laitage, la volaille n'arrivant plus  la ville, la cause en devait tre
impute aux aristocrates retirs dans leurs maisons autour de Paris. En
effet, beaucoup de gens effrays s'taient cachs dans leurs maisons de
campagne. Des sections vinrent proposer  la commune de rendre un arrt ou
de demander une loi pour les faire rentrer. Cependant Chaumette, sentant
que ce serait une violation trop odieuse de la libert individuelle, se
contenta de prononcer un discours menaant contre les aristocrates retirs
autour de Paris. Il leur adressa seulement l'invitation de rentrer en
ville, et fit donner aux municipalits des villages l'avis de les
surveiller.

Cependant l'impatience du mal tait au comble. Le dsordre augmentait dans
les marchs. A chaque instant il s'y levait des tumultes. On faisait queue
 la porte des bouchers, et malgr la dfense d'y aller avant une certaine
heure, on mettait toujours le mme empressement  s'y devancer. On avait
transport l un usage qui avait pris naissance  la porte des boulangers,
c'tait d'attacher une corde que chacun saisissait et tenait de manire 
pouvoir garder son rang. Mais il arrivait ici, comme chez les boulangers,
que des malveillans ou des gens mal placs coupaient la corde; alors les
rangs se confondaient, le dsordre s'introduisait dans la foule qui tait
en attente, et on tait prt  en venir aux mains.

On ne savait plus dsormais  qui s'en prendre. On ne pouvait pas, comme
avant le 31 mai, se plaindre que la convention refust une loi de
_maximum_, objet de toutes les esprances, car elle accordait tout. Dans
l'impuissance d'imaginer quelque chose, on ne lui demandait plus rien.
Cependant il fallait se plaindre; les pauletiers, les commis de Bouchotte,
les cordeliers, disaient que la cause de la disette tait dans la faction
modre de la convention; que Camille Desmoulins, Philippeau, Bourdon de
l'Oise, et leurs amis, taient les auteurs des maux qu'on essuyait; qu'on
ne pouvait plus exister de la sorte, qu'il fallait recourir  des moyens
extraordinaires; et ils ajoutaient le vieux propos de toutes les
insurrections: _Il faut un chef_. Alors ils se disaient mystrieusement 
l'oreille: _Pache sera fait grand-juge_.

Cependant, bien que le nouveau parti dispost de moyens assez
considrables, bien qu'il et pour lui l'arme rvolutionnaire et une
disette, il n'avait cependant ni le gouvernement, ni l'opinion, car les
jacobins lui taient opposs. Ronsin, Vincent, Hbert, taient obligs de
professer pour les autorits tablies un respect apparent, de cacher leurs
projets, de les tramer dans l'ombre. A l'poque du 10 aot et du 31 mai,
les conspirateurs, matres de la commune, des Cordeliers, des Jacobins, de
tous les clubs, ayant dans l'assemble nationale et les comits de nombreux
et nergiques partisans, osant conspirer  dcouvert, pouvaient entraner
publiquement le peuple  leur suite, et se servir des masses pour
l'excution de leurs complots; mais il n'en tait pas de mme pour le parti
des _ultra-rvolutionnaires_.

L'autorit actuelle ne refusait aucun des moyens extraordinaires de
dfense, ni mme de vengeance; des trahisons n'accusaient plus sa
vigilance; des victoires sur toutes les frontires attestaient au contraire
sa force, son habilet et son zle. Par consquent, ceux qui attaquaient
cette autorit et promettaient ou une habilet ou une nergie suprieures
 la sienne, taient des intrigans qui agissaient videmment dans un but de
dsordre ou d'ambition. Telle tait la conviction publique, et les conjurs
ne pouvaient se flatter d'entraner le peuple  leur suite. Ainsi, quoique
redoutables si on les laissait agir, ils l'taient peu si on les arrtait 
temps.

Le comit les observait, et il continuait, par une suite de rapports, 
dconsidrer les deux partis opposs. Dans les ultra-rvolutionnaires, il
voyait de vritables conspirateurs  dtruire; au contraire, il
n'apercevait dans les modrs que d'anciens amis, qui partageaient ses
opinions, et dont le patriotisme ne pouvait lui tre suspect. Mais pour ne
point paratre faiblir en frappant les ultra-rvolutionnaires, il tait
oblig de condamner les modrs, et d'en appeler sans cesse  la terreur.
Ces derniers voulaient rpondre. Camille crivait de nouveaux numros;
Danton et ses amis combattaient dans leurs entretiens les raisons du
comit, et ds lors une lutte d'crits et de propos s'tait engage.
L'aigreur s'en tait suivie, et Saint-Just, Robespierre, Barrre, Billaud,
qui d'abord n'avaient repouss les modrs que par politique, et pour tre
plus forts contre les ultra-rvolutionnaires, commenaient  les poursuivre
par humeur personnelle et par haine. Camille avait dj attaqu, comme on
l'a vu, Collot et Barrre. Dans sa lettre  Dillon, il avait adress au
fanatisme dogmatique de Saint-Just, et  la duret monacale de Billaud, des
plaisanteries qui les blessrent profondment. Il avait enfin irrit
Robespierre aux Jacobins, et, tout en le louant beaucoup, il finit par se
l'aliner tout  fait. Danton leur tait peu agrable  tous par sa
renomme; et aujourd'hui, qu'tranger  la conduite des affaires, il
restait  l'cart, censurant le gouvernement, et paraissant exciter la
plume caustique et _babillarde_[13] de Camille, il devait leur devenir
chaque jour plus odieux; et il n'tait pas supposable que Robespierre
s'expost encore  le dfendre.

Robespierre et Saint-Just, habitus  faire au nom du comit les exposs de
principes, et chargs en quelque sorte de la partie morale du gouvernement,
tandis que Barrre, Carnot, Billaud et autres, s'acquittaient de la partie
matrielle et administrative, Robespierre et Saint-Just firent deux
rapports, l'un _sur les principes de morale qui devaient diriger le
gouvernement rvolutionnaire_, l'autre sur les dtentions dont Camille
s'tait plaint dans _le Vieux Cordelier_. Il faut voir comment ces deux
esprits sombres concevaient le gouvernement rvolutionnaire, et les moyens
de rgnrer un tat.

Le principe du gouvernement dmocratique, c'est la vertu, disait
Robespierre[14], et son moyen pendant qu'il s'tablit, c'est la terreur.
Nous voulons substituer, dans notre pays, la morale  l'gosme, la probit
 l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux biensances,
l'empire de la raison  la tyrannie de la mode, le mpris du vice au mpris
du malheur, la fiert  l'insolence, la grandeur d'me  la vanit, l'amour
de la gloire  l'amour de l'argent, les bonnes gens  la bonne compagnie,
le mrite  l'intrigue, le gnie au bel esprit, la vrit  l'clat, le
charme du bonheur aux ennuis de la volupt, la grandeur de l'homme  la
petitesse des grands; un peuple magnanime, puissant, heureux,  un peuple
aimable, frivole et misrable; c'est--dire toutes les vertus et tous les
miracles de la rpublique  tous les vices et  tous les ridicules de la
monarchie.

Pour atteindre  ce but, il fallait un gouvernement austre, nergique, qui
surmontt les rsistances de toute espce. Il y avait, d'une part,
l'ignorance brutale, avide, qui ne voulait dans la rpublique que des
bouleversemens; de l'autre, la corruption lche et vile qui voulait tous
les dlices de l'ancien luxe, et qui ne pouvait pas se rsoudre aux vertus
nergiques de la dmocratie. De l, deux factions: l'une qui voulait
outrer toute chose, qui poussait tout au-del des bornes; qui, pour
attaquer la superstition, cherchait  dtruire Dieu mme, et  verser des
torrens de sang sous prtexte de venger la rpublique; l'autre qui, faible
et vicieuse, ne se sentait pas assez _vertueuse pour tre si terrible_, et
s'apitoyait lchement sur tous les sacrifices ncessaires qu'exigeait
l'tablissement de la vertu. L'une de ces factions, disait Saint-Just[15],
voulait CHANGER LA LIBERT EN BACCHANTE, L'AUTRE EN PROSTITUE.

Robespierre et Saint-Just numraient les folies de quelques agens du
gouvernement rvolutionnaire, de deux ou trois procureurs de communes, qui
avaient prtendu renouveler l'nergie de Marat, et ils faisaient ainsi
allusion  toutes les folies d'Hbert et des siens. Ils signalaient ensuite
les torts de faiblesse, de complaisance, de sensibilit, imputs aux
nouveaux modrs; ils leur reprochaient de s'apitoyer sur des veuves de
gnraux, sur des intrigantes de l'ancienne noblesse, sur des aristocrates,
de parler enfin sans cesse des svrits de la rpublique, bien infrieures
aux cruauts des monarchies. Vous avez, disait Saint-Just, cent mille
dtenus, et le tribunal rvolutionnaire a condamn dj trois cents
coupables. Mais sous la monarchie vous aviez quatre cent mille
prisonniers; on pendait par an quinze mille contrebandiers, on rouait trois
mille hommes; et aujourd'hui mme il y a en Europe quatre millions de
prisonniers dont vous n'entendez pas les cris, tandis que votre modration
parricide laisse triompher tous les ennemis de votre gouvernement! Nous
nous accablons de reproches, et les rois, mille fois plus cruels que nous,
dorment dans le crime.

Robespierre et Saint-Just, conformment au systme convenu, ajoutaient que
ces deux factions, en apparence opposes, avaient un point d'appui commun,
l'tranger, qui les faisait agir pour perdre la rpublique.

On voit ce qu'il entrait  la fois de fanatisme, de politique et de haine
dans le systme du comit. Camille par des allusions, et mme par des
expressions directes, se trouvait attaqu lui et ses amis. Il rpondait,
dans son _Vieux Cordelier_, au systme de la vertu par celui du bonheur. Il
disait qu'il aimait la rpublique parce qu'elle devait ajouter  la
flicit gnrale, parce que le commerce, l'industrie, la civilisation,
s'taient dvelopps avec plus d'clat  Athnes,  Venise,  Florence, que
dans toutes les monarchies; parce que la rpublique pouvait seule raliser
le voeu menteur de la monarchie, _la poule au pot_. Qu'importerait 
Pitt, s'criait Camille, que la France ft libre, si la libert ne servait
qu' nous ramener  l'ignorance des vieux Gaulois,  leurs _sayes_,  leurs
_brayes_,  leur guy de chne, et  leurs maisons, qui n'taient que des
choppes en terre glaise? Loin d'en gmir, il me semble que Pitt donnerait
bien des guines pour qu'une telle libert s'tablt chez nous. Mais ce qui
rendrait furieux le gouvernement anglais, c'est si on disait de la France
ce que disait Dicarque de l'Attique: _Nulle part au monde on ne peut vivre
plus agrablement qu' Athnes, soit qu'on ait de l'argent, soit qu'on n'en
ait point. Ceux qui se sont mis  l'aise, par le commerce ou leur
industrie, peuvent s'y procurer tous les agrmens imaginables; et quant 
ceux qui cherchent  le devenir, il y a tant d'ateliers o ils gagnent de
quoi se divertir aux ANTHESTRIES, et mettre encore quelque chose de ct,
qu'il n'y a pas moyen de se plaindre de sa pauvret, sans se faire 
soi-mme un reproche de sa paresse_.

Je crois donc que la libert n'existe pas dans une galit de privations,
et que le plus bel loge de la convention serait, si elle pouvait se rendre
ce tmoignage: j'ai trouv la nation sans culottes, et je la laisse
culotte.

Charmante dmocratie, ajoutait Camille, que celle d'Athnes! Solon n'y
passa point pour un muscadin, il n'en fut pas moins regard comme le
modle des lgislateurs, et proclam par l'oracle le premier des sept
sages, quoiqu'il ne ft aucune difficult de confesser son penchant pour le
vin, les femmes et la musique; et il a une possession de sagesse si bien
tablie, qu'aujourd'hui encore on ne prononce son nom dans la convention et
aux Jacobins que comme celui du plus grand lgislateur. Combien cependant
ont parmi nous une rputation d'aristocrates et de Sardanapales, qui n'ont
pas publi une semblable profession de foi!

Et ce divin Socrate, un jour rencontrant Alcibiade sombre et rveur,
apparemment parce qu'il tait piqu d'une lettre d'Aspasie:--Qu'avez-vous?
lui dit le plus grave des mentors; auriez-vous perdu votre bouclier  la
bataille? avez-vous t vaincu dans le camp,  la course ou  la salle
d'armes? quelqu'un a-t-il mieux chant ou mieux jou de la lyre que vous 
la table du gnral?--Ce trait peint les moeurs. Quels rpublicains
aimables!

Camille se plaignait ensuite de ce qu'aux moeurs d'Athnes on ne voult pas
ajouter la libert de langage qui rgnait dans cette rpublique.
Aristophane, disait-il, y reprsentait sur la scne les gnraux, les
orateurs, les philosophes et le peuple lui-mme; et le peuple d'Athnes,
tantt jou sous les traits d'un vieillard, et tantt sous ceux d'un jeune
homme, loin de s'irriter, proclamait Aristophane vainqueur des jeux, et
l'encourageait par des bravos et des couronnes. Beaucoup de ses comdies
taient diriges contre les _ultra-rvolutionnaires_ de ce temps-l; les
railleries en taient cruelles. Et si aujourd'hui, ajoutait Camille, on
traduisait quelqu'une de ces pices joues 430 ans avant Jsus-Christ, sous
l'archonte Sthnocls, Hbert soutiendrait aux Cordeliers que la pice ne
peut tre que d'hier, de l'invention de Fabre-d'glantine, contre lui et
Ronsin, et que c'est le traducteur qui est la cause de la disette.

Cependant, reprenait Camille avec tristesse, je m'abuse quand je dis que
les hommes sont changs; ils ont toujours t les mmes; la libert de
parler n'a pas t plus impunie dans les rpubliques anciennes que dans les
modernes. Socrate, accus d'avoir mal parl des dieux, but la cigu;
Cicron, pour avoir attaqu Antoine, fut livr aux proscriptions.

Ainsi ce malheureux jeune homme semblait prdire que la libert ne lui
serait pas plus pardonne qu' tant d'autres. Ces plaisanteries, cette
loquence, irritaient le comit. Tandis qu'il suivait de l'oeil Ronsin,
Hbert, Vincent et tous les agitateurs, il concevait une haine funeste
contre l'aimable crivain qui se riait de ses systmes; contre Danton, qui
passait pour inspirer cet crivain, contre tous les hommes enfin supposs
amis ou partisans de ces deux chefs.

Pour ne pas dvier de la ligne, le comit prsenta deux dcrets  la suite
des rapports de Robespierre et de Saint-Just, tendant, disait-il,  rendre
le peuple heureux aux dpens de ses ennemis. Par ces dcrets, le comit de
sret gnrale tait seul investi de la facult d'examiner les
rclamations des dtenus, et de les largir s'ils taient reconnus
patriotes. Tous ceux, au contraire, qui seraient reconnus ennemis de la
rvolution, resteraient enferms jusqu' la paix, et seraient bannis
ensuite  perptuit. Leurs biens, provisoirement squestrs, devaient tre
partags aux patriotes indigens, dont la liste serait dresse par les
communes[16]. C'tait, comme on le voit, la loi agraire applique contre
les suspects au profit des patriotes. Ces dcrets, imagins par Saint-Just,
taient destins  rpondre aux _ultra-rvolutionnaires_, et  conserver au
comit sa rputation d'nergie.

Pendant ce temps, les conjurs s'agitaient avec plus de violence que
jamais. Rien ne prouve que leurs projets fussent bien arrts, ni qu'ils
eussent mis Pache et la commune dans leur complot. Mais ils s'y prenaient
comme avant le 31 mai; ils soulevaient les socits populaires, les
cordeliers, les sections; ils rpandaient des bruits menaans, et
cherchaient  profiter des troubles qu'excitait la disette, chaque jour
plus grande et plus sentie.

Tout  coup on vit paratre, dans les halles et les marchs, des affiches,
des pamphlets, annonant que la convention tait la cause de tous les maux
du peuple, et qu'il fallait en arracher la faction dangereuse qui voulait
renouveler les brissotins et leur funeste systme. Quelques-uns mme de ces
crits portaient que la convention tout entire devait tre renouvele,
qu'on devait choisir un chef, et organiser le pouvoir excutif, etc....
Toutes les ides, en un mot, qu'avaient roules dans leur tte, Vincent,
Ronsin, Hbert, remplissaient ces crits, et semblaient trahir leur
origine. En mme temps, on vit les _pauletiers_, plus turbulens et plus
fiers que jamais, menacer hautement d'aller gorger dans les prisons les
ennemis que la convention corrompue s'obstinait  pargner. Ils disaient
que beaucoup de patriotes se trouvaient injustement confondus dans les
prisons avec les aristocrates, mais qu'on allait faire le triage de ces
patriotes, et qu'on leur donnerait  la fois la libert et des armes.
Ronsin, en grand costume de gnral de l'arme rvolutionnaire, avec une
charpe tricolore, une houppe rouge, et entour de quelques-uns de ses
officiers, parcourait les prisons, se faisait montrer les crous, et
formait des listes.

On tait au 15 ventse. La section Marat, prside par Momoro, s'assemble,
et, indigne, dit-elle, des machinations des ennemis du peuple, elle
dclare en masse qu'elle est debout, qu'elle va voiler le tableau de la
dclaration des droits, et qu'elle restera dans cet tat jusqu' ce que les
subsistances et la libert soient assures au peuple, et que ses ennemis
soient punis. Dans la mme soire, les cordeliers s'assemblent en tumulte;
on fait chez eux le tableau des souffrances publiques; on raconte les
perscutions qu'ont rcemment essuyes les deux grands patriotes Vincent et
Ronsin, lesquels, dit-on, taient malades au Luxembourg, sans pouvoir
obtenir un mdecin qui les saignt. En consquence, on dclare la patrie en
danger, et on voile la dclaration des droits de l'homme. C'est ainsi que
toutes les insurrections avaient commenc, par la dclaration que les lois
taient suspendues, et que le peuple rentrait dans l'exercice de sa
souverainet.

Le lendemain 16, la section Marat et les cordeliers se prsentent  la
commune pour lui signifier leurs arrts, et pour l'entraner aux mmes
dmarches. Pache avait eu soin de ne pas s'y rendre. Le nomm Lubin
prsidait le conseil gnral. Il rpond  la dputation avec un embarras
visible; il dit que dans le moment o la convention prend des mesures si
nergiques contre les ennemis de la rvolution, et pour secourir les
patriotes indigens, il est tonnant qu'on donne un signal de dtresse, et
qu'on voile la dclaration des droits. Feignant ensuite de justifier le
conseil gnral, comme s'il tait accus, Lubin ajoute que le conseil a
fait tous ses efforts pour assurer les subsistances et en rgler la
distribution. Chaumette tient des discours tout aussi vagues. Il recommande
la paix, requiert le rapport sur la culture des jardins de luxe, et sur
l'approvisionnement de la capitale, qui, d'aprs les dcrets, devait tre
approvisionne comme une place de guerre.

Ainsi les chefs de la commune hsitaient, et le mouvement, quoique
tumultueux, n'tait pas assez fort pour les entraner, et leur inspirer le
courage de trahir le comit et la convention. Le dsordre nanmoins tait
grand. L'insurrection commenait comme toutes celles qui avaient jadis
russi, et ne devait pas inspirer de moindres craintes. Par une rencontre
fcheuse, le comit de salut public tait priv, dans le moment, de ses
membres les plus influens: Billaud-Varennes, Jean-Bon-Saint-Andr, taient
absens pour affaires d'administration; Couthon et Robespierre taient
malades, et celui-ci ne pouvait pas venir gouverner ses fidles jacobins.
Il ne restait que Saint-Just et Collot-d'Herbois pour djouer cette
tentative. Ils se rendent tous les deux  la convention, o l'on
s'assemblait en tumulte, et o l'on tremblait d'effroi. Sur leur
proposition, on mande aussitt Fouquier-Tinville; on le charge de
rechercher sur-le-champ les distributeurs des crits incendiaires rpandus
dans les marchs, les agitateurs qui troublent les socits populaires,
tous les conspirateurs enfin qui menacent la tranquillit publique. On lui
enjoint par dcret de les arrter sur-le-champ, et d'en faire sous trois
jours son rapport  la convention.

C'tait peu d'avoir un dcret de la convention, car elle ne les avait
jamais refuss contre les perturbateurs; et elle n'en avait pas laiss
manquer les girondins contre la commune insurge; mais il fallait assurer
l'excution de ces dcrets en se rendant matres de l'opinion. Collot, qui
avait une grande popularit aux Jacobins et aux Cordeliers par son
loquence de club, et surtout par une nergie de sentimens rvolutionnaires
bien connue, est charg de cette journe, et se rend en hte aux Jacobins.
 peine sont-ils assembls qu'il leur fait le tableau des factions qui
menacent la libert, et des complots qu'elles prparent: Une nouvelle
campagne va s'ouvrir, dit-il, les soins du comit qui ont si heureusement
termin la campagne dernire, allaient assurer  la rpublique des
victoires nouvelles. Comptant sur votre confiance et votre approbation,
qu'il a toujours eu en vue de mriter, il se livrait  ses travaux; mais
tout  coup nos ennemis ont voulu l'entraver dans sa marche; ils ont
soulev autour de lui les patriotes, pour les lui opposer et les faire
gorger entre eux. On veut faire de nous des soldats de Cadmus; on veut
nous immoler par la main les uns des autres. Mais non, nous ne serons point
les soldats de Cadmus! grce  votre bon esprit, nous resterons amis, et
nous ne serons que les soldats de la libert! Appuy sur vous, le comit
saura rsister avec nergie, comprimer les agitateurs, les rejeter hors des
rangs des patriotes, et, aprs ce sacrifice indispensable, poursuivre ses
travaux et vos victoires. Le poste o vous nous avez placs est prilleux,
ajoute Collot; mais aucun de nous ne tremble devant le danger. Le comit de
sret gnrale accepte sa pnible mission de surveiller et de poursuivre
tous les ennemis qui trament en secret contre la libert; le comit de
salut public ne nglige rien pour suffire  son immense tche; mais tous
deux ont besoin d'tre soutenus par vous. Dans ces jours de danger, nous
sommes peu nombreux. Billaud, Jean-Bon, sont absens; nos amis Couthon et
Robespierre sont malades. Nous restons donc en petit nombre pour combattre
les ennemis du bien public; il finit que vous nous souteniez ou que nous
nous retirions.--Non, non, s'crient les jacobins. Ne vous retirez pas;
nous vous soutiendrons. Des applaudissemens nombreux accompagnent ces
paroles encourageantes. Collot poursuit et raconte alors ce qui s'est pass
aux Cordeliers. Il est, dit-il, des hommes qui n'ont jamais eu le courage
de souffrir pendant quelques jours de dtention, des hommes qui n'ont rien
essuy pendant la rvolution, des hommes dont nous avions pris la dfense
quand nous les avons crus opprims, et qui ont voulu amener une
insurrection dans Paris, parce qu'ils avaient t dtenus quelques instans.
Une insurrection, parce que deux hommes ont souffert, parce qu'un mdecin
ne les a pas saigns pendant qu'ils taient malades!... Anathme  ceux qui
demandent une insurrection!... Oui, oui, anathme! s'crient tous les
jacobins en masse. Marat tait cordelier, reprend Collot, Marat tait
jacobin; eh bien! lui aussi fut perscut, beaucoup plus sans doute que ces
hommes d'un jour; on le trana devant le tribunal, o ne devaient
comparatre que des aristocrates: provoqua-t-il une insurrection?... Non,
l'insurrection sacre, l'insurrection qui doit dlivrer l'humanit de tous
ceux qui l'oppriment, prend naissance dans des sentimens plus gnreux que
le petit sentiment o l'on veut nous entraner; mais nous n'y tomberons
pas. Le comit de salut public ne cdera pas aux intrigans; il prend des
mesures fortes et vigoureuses; et, dt-il prir, il ne reculera pas devant
une tche aussi glorieuse.

 peine Collot a-t-il achev que Momoro veut prendre la parole pour
justifier la section Marat et les cordeliers. Il convient qu'un voile a t
jet sur la dclaration des droits, mais il dsavoue les autres faits; il
nie le projet d'insurrection, et soutient que la section Marat et les
cordeliers sont anims des meilleurs sentimens. Des conspirateurs qui se
justifient sont perdus. Ds qu'ils ne peuvent pas avouer l'insurrection, et
que le seul nonc du but ne fait pas clater un lan de l'opinion en leur
faveur, ils ne peuvent plus rien. Momoro est cout avec une dsapprobation
marque; et Collot est charg d'aller, au nom des jacobins, fraterniser
avec les cordeliers, et ramener ces frres gars par de perfides
suggestions.

La nuit tait fort avance, Collot ne pouvait se rendre aux Cordeliers que
le lendemain 17; mais le danger, quoique d'abord effrayant, n'tait dj
plus redoutable. Il devenait vident que l'opinion n'tait pas
favorablement dispose pour les conjurs, si on peut leur donner ce nom. La
commune avait recul, les jacobins taient rests au comit et 
Robespierre, quoiqu'il ft absent et malade. Les cordeliers imptueux, mais
faiblement dirigs, et surtout dlaisss par la commune et les jacobins, ne
pouvaient manquer de cder  la faconde de Collot-d'Herbois, et  l'honneur
de voir dans leur sein un membre aussi fameux du gouvernement. Vincent avec
sa frnsie, Hbert avec son sale journal dont il multipliait les numros,
Momoro avec ses arrts de la section Marat, ne pouvaient dterminer un
mouvement dcisif. Ronsin seul, avec ses pauletiers et des munitions assez
considrables, aurait pu tenter un coup de main. Il en aurait eu l'audace,
mais soit qu'il ne trouvt pas la mme audace dans ses amis, soit qu'il ne
comptt point assez sur sa troupe, il n'agit pas, et du 16 au 17, tout se
borna en agitations et en menaces. Les pauletiers rpandus dans les
socits populaires y causrent un grand tumulte, mais n'osrent pas
recourir aux armes.

Le 17 au soir, Collot se rendit aux Cordeliers, o il fut accueilli par de
grands applaudissemens. Il leur dit que des ennemis secrets de la
rvolution cherchaient  garer leur patriotisme; qu'on avait voulu
dclarer la rpublique en tat de dtresse, tandis que dans le moment la
royaut et l'aristocratie taient seules aux abois; qu'on avait cherch 
diviser les cordeliers et les jacobins, mais qu'ils devaient composer au
contraire une seule famille, unie de principes et d'intentions; que ce
projet d'insurrection, ce voile jet sur la dclaration des droits,
rjouissaient les aristocrates, et que la veille ils avaient tous imit cet
exemple, et voil dans leurs salons la dclaration des droits; et qu'ainsi,
pour ne pas combler de satisfaction l'ennemi commun, ils devaient se hter
de dvoiler le code sacr de la nature. Les cordeliers furent entrans,
quoiqu'il y et parmi eux un grand nombre de commis de Bouchotte; ils se
htrent de faire acte de repentir; ils arrachrent le crpe jet sur la
dclaration des droits, et le remirent  Collot, en le chargeant d'assurer
aux jacobins qu'ils marcheraient toujours dans la mme voie.

Collot-d'Herbois courut annoncer aux jacobins leur victoire sur les
cordeliers et sur les _ultra-rvolutionnaires_. Les conjurs taient donc
abandonns de toutes parts; il ne leur restait que la ressource d'un coup
de main, qui, avons-nous dit, tait presque impossible. Le comit de salut
public rsolut de prvenir tout mouvement de leur part, en faisant arrter
les principaux chefs, et en les envoyant sur-le-champ au tribunal
rvolutionnaire. Il enjoignit  Fouquier de rechercher les faits dont on
pourrait composer une conspiration, et de prparer tout de suite un acte
d'accusation. Saint-Just fut charg en mme temps de faire un rapport  la
convention, contre les factions runies qui menaaient la tranquillit de
l'tat.

Le 23 ventse (13 mars), Saint-Just prsente son rapport. Suivant le
systme adopt, il montre toujours l'tranger faisant agir deux factions;
l'une compose d'hommes sditieux, incendiaires, pillards, diffamateurs,
athes, qui voulaient amener le bouleversement de la rpublique par
l'exagration; l'autre, compose de corrompus, d'agioteurs, de
concussionnaires, qui, s'tant laiss sduire par l'appt des jouissances,
voulaient nerver la rpublique et la dshonorer. Il dit que l'une de ces
deux factions avait pris l'initiative, qu'elle avait essay de lever
l'tendard de la rvolte, mais qu'elle allait tre arrte, et qu'il venait
en consquence demander un dcret de mort contre tous ceux, en gnral, qui
avaient mdit la subversion des pouvoirs, machin la corruption de
l'esprit public et des moeurs rpublicaines, entrav l'arrivage des
subsistances, et contribu de quelque manire au plan ourdi par l'tranger.
Saint-Just ajoute ensuite que, ds cet instant, il fallait METTRE A L'ORDRE
DU JOUR, LA JUSTICE, LA PROBIT, ET TOUTES LES VERTUS RPUBLICAINES.

Dans ce rapport, crit avec une violence fanatique, toutes les factions
taient galement menaces; mais il n'y avait de clairement dvous aux
coups du tribunal rvolutionnaire que les conspirateurs
ultra-rvolutionnaires, tels que Ronsin, Vincent, Hbert, etc., et les
corrompus Chabot, Bazire, Fabre, Julien, fabricateurs du faux dcret. Une
sinistre rticence tait garde envers ceux que Saint-Just appelait les
_indulgens_ et les _modrs_.

Dans la soire du mme jour, Robespierre se rend aux jacobins avec Couthon,
et ils sont tous les deux couverts d'applaudissemens. On les entoure, on
les flicite du rtablissement de leur sant, et on promet  Robespierre un
dvouement sans bornes. Il demande pour le lendemain une sance
extraordinaire, afin d'claircir le mystre de la conspiration dcouverte.
La sance est rsolue. L'empressement de la commune n'est pas moins grand.
Sur la proposition de Chaumette lui-mme, on fait demander le rapport que
Saint-Just avait prononc  la convention, et on envoie  l'imprimerie de
la Rpublique en chercher un exemplaire pour en faire lecture. Tout se
soumet avec docilit  l'autorit triomphante du comit de salut public.
Dans cette nuit du 23 au 24, Fouquier-Tinville fait arrter Hbert,
Vincent, Ronsin, Momoro, Mazuel, l'un des officiers de Ronsin, enfin le
banquier tranger Kock, agioteur et ultra-rvolutionnaire, chez lequel
Hbert, Ronsin et Vincent mangeaient frquemment, et formaient tous leurs
projets. De cette manire, le comit avait deux banquiers trangers, pour
persuader  tout le monde que les deux factions taient mues par la
coalition. Le baron de Batz devait servir  prouver ce fait contre Chabot,
Julien, Fabre, contre tous les corrompus et les modrs; Kock devait servir
 prouver la mme chose contre Vincent, Ronsin, Hbert et les
ultra-rvolutionnaires.

Les dnoncs se laissrent arrter sans rsistance, et furent envoys le
lendemain au Luxembourg. Les prisonniers accoururent avec joie pour voir
arriver ces furieux qui les avaient tant effrays en les menaant d'un
nouveau septembre. Ronsin montra beaucoup de fermet et d'insouciance; le
lche Hbert tait dfait et abattu, Momoro constern. Vincent avait des
convulsions. Le bruit de ces arrestations se rpandit aussitt dans Paris,
et y produisit une joie universelle. Malheureusement, on ajoutait que ce
n'tait point fini, et qu'on allait frapper les hommes de toutes les
factions. La mme chose fut rpte dans la sance extraordinaire des
Jacobins. Aprs que chacun eut rapport ce qu'il savait de la conspiration,
de ses auteurs, de leurs projets, on ajouta que, du reste, toutes les
trames seraient connues, et qu'un rapport serait fait sur des hommes autres
que ceux qui taient actuellement poursuivis.

Les bureaux de la guerre, l'arme rvolutionnaire, les cordeliers, venaient
d'tre frapps dans la personne de Vincent, Ronsin, Hbert, Mazuel, Momoro
et consorts. On voulait svir aussi contre la commune. Il n'tait bruit que
de la dignit de grand-juge rserve  Pache; mais on le savait incapable
de s'engager dans une conspiration, docile  l'autorit suprieure,
respect du peuple, et on ne voulut pas frapper un trop grand coup en
l'adjoignant aux autres. On prfra faire arrter Chaumette, qui n'tait ni
plus hardi ni plus dangereux que Pache, mais qui tait, par vanit et
engouement, l'auteur des plus imprudentes dterminations de la commune, et
l'un des aptres les plus zls du culte de la Raison. On arrta donc le
malheureux Chaumette; on l'envoya au Luxembourg avec l'vque Gobel, auteur
de la grande scne d'abjuration, et avec Anacharsis Clootz, dj exclu des
Jacobins et de la convention pour son origine trangre, sa noblesse, sa
fortune, sa rpublique universelle et son athisme.

Lorsque Chaumette arriva au Luxembourg, les suspects accoururent au-devant
de lui, et l'accablrent de railleries. Le malheureux, avec un grand
penchant  la dclamation, n'avait rien de l'audace de Ronsin, ni de la
fureur de Vincent. Ses cheveux plats, ses regards tremblans lui donnaient
les apparences d'un missionnaire; et il avait t vritablement celui du
nouveau culte. Ceux-ci lui rappelaient ses rquisitoires contre les filles
de joie, contre les aristocrates, contre la famine, contre les suspects. Un
prisonnier lui dit en s'inclinant: Philosophe Anaxagoras, je suis
_suspect_, tu es _suspect_, nous sommes _suspects_. Chaumette s'excusa
avec un ton soumis et tremblant. Mais ds ce moment il n'osa plus sortir de
sa cellule, ni se rendre dans la cour des prisonniers.

Le comit, aprs avoir fait arrter ces malheureux, fit rdiger par le
comit de sret gnrale l'acte d'accusation contre Chabot, Bazire,
Delaunay, Julien de Toulouse et Fabre. Tous cinq furent mis en accusation,
et dfrs au tribunal rvolutionnaire. Dans le mme moment, on apprit
qu'une migre, poursuivie par un comit rvolutionnaire, avait trouv
asile chez Hrault-Schelles. Dj ce dput si connu, qui joignait  une
grande fortune une grande naissance, une belle figure, un esprit plein de
politesse et de grce, qui tait l'ami de Danton, de Camille Desmoulins, de
Proli, et qui souvent s'effrayait de se voir dans les rangs de ces
rvolutionnaires terribles, tait devenu suspect, et on avait oubli qu'il
tait l'auteur principal de la constitution. Le comit se hta de le faire
arrter, d'abord parce qu'il ne l'aimait pas, ensuite pour prouver qu'il
frapperait sans aucun mnagement les modrs surpris en faute, et qu'il ne
serait pas plus indulgent pour eux que pour les autres coupables. Ainsi,
les coups du redoutable comit tombaient  la fois sur les hommes de tous
les rangs, de toutes les opinions, de tous les mrites.

Le 1er germinal (20 mars), commena le procs d'une partie des
conspirateurs. On runit dans la mme accusation Ronsin, Vincent, Hbert,
Momoro, Mazuel, le banquier Kock, le jeune Lyonnais Leclerc, devenu chef de
division dans les bureaux de Bouchotte, les nomms Ancar, Ducroquet,
commissaires aux subsistances, et quelques autres membres de l'arme
rvolutionnaire et des bureaux de la guerre. Pour continuer la supposition
de complicit entre l faction ultra-rvolutionnaire et la faction de
l'tranger, on confondit encore dans la mme accusation Proli, Dubuisson,
Pereyra, Desfieux, qui n'avaient jamais eu aucun rapport avec les autres
accuss. Chaumette fut rserv pour figurer plus tard avec Gobel et les
autres auteurs des scnes du culte de la Raison; enfin, si Clootz, qui
aurait d tre associ  ces derniers, fut adjoint  Proli, c'est en sa
qualit d'tranger. Les accuss taient au nombre de dix-neuf. Ronsin et
Clootz taient les plus hardis et les plus fermes. Ceci, dit Ronsin  ses
co-accuss, est un procs politique;  quoi bon tous vos papiers et vos
prparatifs de justification? Vous serez condamns. Lorsqu'il fallait
agir, vous avez parl; sachez mourir. Pour moi, je jure que vous ne me
verrez pas broncher, tchez d'en faire autant. Les misrables Hbert et
Momoro se lamentaient, en disant que la libert tait perdue! La libert
perdue, s'cria Ronsin, parce que quelques misrables individus vont prir!
La libert est immortelle; nos ennemis succomberont aprs nous, et la
libert leur survivra  tous. Comme ils s'accusaient entre eux, Clootz les
exhorta  ne pas aggraver leurs maux par des invectives mutuelles, et il
leur cita cet apologue fameux:

    Je rvais cette nuit que de mal consum,
    Cte  cte d'un gueux on m'avait inhum.

La citation eut son effet, et ils cessrent de se reprocher leurs malheurs.
Clootz, plein encore de ses opinions philosophiques jusqu' l'chafaud,
poursuivit les derniers restes de disme qui pouvait demeurer en eux, et ne
cessa de leur prcher jusqu'au bout la nature et la raison, avec un zle
ardent et un inconcevable mpris de la mort. Ils furent amens au tribunal,
au milieu d'un concours immense de spectateurs. On a vu, par le rcit de
leur conduite,  quoi se rduisait leur conspiration. Clubistes du dernier
rang, intrigans de bureaux, coupe-jarrets enrgiments dans l'arme
rvolutionnaire, ils avaient l'exagration des infrieurs, des porteurs
d'ordres, qui outrent toujours leur mandat. Ainsi, ils avaient voulu
pousser le gouvernement rvolutionnaire jusqu' en faire une simple
commission militaire, l'abolition des superstitions jusqu' la perscution
des cultes, les moeurs rpublicaines jusqu' la grossiret, la libert de
langage jusqu' la bassesse la plus dgotante, enfin la dfiance et la
svrit dmocratiques  l'gard des hommes jusqu' la diffamation la plus
atroce. De mauvais propos contre la convention et le comit, des projets de
gouvernement en paroles, des motions aux Cordeliers et dans les sections,
de sales pamphlets, une visite de Ronsin dans les prisons, pour y
rechercher s'il n'y avait pas de patriotes renferms, comme lui venait de
l'tre, enfin quelques menaces, et l'essai d'un mouvement sous le prtexte
de la disette, tels taient leurs complots. Il n'y avait l que sottises et
ordures de mauvais sujets. Mais une conspiration profondment ourdie et
correspondant avec l'tranger tait fort au-dessus de ces misrables.
C'tait une perfide supposition du comit, que l'infme Fouquier-Tinville
fut charg de dmontrer au tribunal, et que le tribunal eut ordre
d'adopter.

Les mauvais propos que Vincent et Ronsin s'taient permis contre Legendre,
en dnant avec lui chez Pache, leurs propositions ritres d'organiser le
pouvoir excutif, furent allgus comme attestant le projet d'anantir la
reprsentation nationale et le comit de salut public. Leurs repas chez le
banquier Kock furent donns comme la preuve de leur correspondance avec
l'tranger. A cette preuve on en ajouta une autre. Des lettres crites de
Paris  Londres, et insres dans les journaux anglais, annonaient que,
d'aprs l'agitation qui rgnait, des mouvemens taient prsumables. Ces
lettres, dit-on aux accuss, dmontrent que l'tranger tait dans votre
confidence, puisqu'il prdisait d'avance vos complots. La disette, qu'ils
avaient reproche au gouvernement pour soulever le peuple, leur fut impute
 eux seuls; et Fouquier, rendant calomnie pour calomnie, leur soutint
qu'ils taient cause de cette disette, en faisant piller sur les routes les
charrettes de lgumes et de fruits. Les munitions rassembles  Paris pour
l'arme rvolutionnaire leur furent reproches comme des prparatifs de
conspiration. La visite de Ronsin dans les prisons fut donne comme preuve
du projet d'armer les suspects, et de les dchaner dans Paris. Enfin, les
crits rpandus dans les halles, et le voile jet sur la dclaration des
droits, furent considrs comme un commencement d'excution. Hbert fut
couvert d'infamie. A peine lui reprocha-t-on ses actes politiques et son
journal, on se contenta de lui prouver des vols de chemises et de
mouchoirs.

Mais laissons l ces honteuses discussions entre ces bas accuss et le bas
accusateur dont se servait un gouvernement terrible pour consommer les
sacrifices qu'il avait ordonns. Retir dans sa sphre leve, ce
gouvernement dsignait les malheureux qui lui faisaient obstacle, et
laissait  son procureur-gnral Fouquier le soin de satisfaire aux formes
avec des mensonges. Si, dans cette vile tourbe de victimes sacrifies au
besoin de la tranquillit publique, quelques-unes mritent d'tre mises 
part, ce sont ces malheureux trangers, Proli, Anacharsis Clootz, condamns
comme agens de la coalition. Proli, comme nous l'avons dit, connaissant la
Belgique, sa patrie, avait blm la violence ignorante des jacobins dans ce
pays; il avait admir les talens de Dumouriez, et il en convint au
tribunal. Sa connaissance des cours trangres l'avait deux ou trois fois
rendu utile  Lebrun, et il l'avoua encore. Tu as blm, lui dit-on, le
systme rvolutionnaire en Belgique, tu as admir Dumouriez, tu as t
l'ami de Lebrun, tu es donc l'agent de l'tranger. Il n'y eut pas un autre
fait allgu. Quant  Clootz, sa rpublique universelle, son dogme de la
raison, ses cent mille livres de rente, et quelques efforts tents par lui
pour sauver une migre, suffirent pour le convaincre. A peine le
troisime jour des dbats tait-il commenc, que le jury se dclara
suffisamment clair, et condamna ple-mle ces intrigans, ces brouillons
et ces malheureux trangers  la peine de mort. Un seul fut absous; ce fut
le nomm Laboureau, qui, dans cette affaire, avait servi d'espion au comit
de salut public. Le 4 germinal (24 mars),  quatre heures de l'aprs-midi,
les condamns furent conduits au lieu du supplice. La foule tait aussi
grande qu' aucune des excutions prcdentes. On louait des places sur des
charrettes, sur des tables disposes autour de l'chafaud. Ni Ronsin, ni
Clootz ne _bronchrent_, pour nous servir de leur terrible expression.
Hbert, accabl de honte, dcourag par le mpris, ne prenait aucun soin de
surmonter sa lchet; il tombait  chaque instant en dfaillance, et la
populace, aussi vile que lui, suivait la fatale charrette, en rptant le
cri des petits colporteurs: _Il est bougrement en colre le Pre Duchne_.

Ainsi furent sacrifis ces misrables  l'indispensable ncessit d'tablir
un gouvernement ferme et vigoureux: et ici, le besoin d'ordre et
d'obissance n'tait pas un de ces sophismes  l'aide desquels les
gouvernement immolent leurs victimes. Toute l'Europe menaait la France,
tous les brouillons voulaient s'emparer de l'autorit, et compromettaient
le salut commun par leurs luttes. Il tait indispensable que quelques
hommes plus nergiques s'emparassent de cette autorit dispute,
l'occupassent  l'exclusion de tous, et pussent ainsi s'en servir pour
rsister  l'Europe. Si on prouve un regret, c'est de voir employer le
mensonge contre ces misrables, c'est de voir parmi eux un homme d'un ferme
courage, Ronsin; un fou inoffensif, Clootz; un tranger, intrigant
peut-tre, mais point conspirateur, et plein de mrite, le malheureux
Proli.

A peine les hbertistes avaient-ils subi leur supplice, que les _indulgens_
montrrent une grande joie, et dirent qu'ils n'avaient donc pas tort de
dnoncer Hbert, Ronsin, Vincent, puisque le comit de salut public et le
tribunal rvolutionnaire venaient de les envoyer  la mort. De quoi donc
nous accuse-t-on? disaient-ils. Nous n'avons eu d'autre tort que de
reprocher  ces factieux de vouloir bouleverser la rpublique, dtruire la
convention nationale, supplanter le comit de salut public, joindre le
danger des guerres religieuses  celui des guerres civiles, et amener une
confusion gnrale. C'est l justement ce que leur ont reproch Saint-Just
et Fouquier-Tinville en les envoyant  l'chafaud. En quoi pouvons-nous
tre des conspirateurs, des ennemis de la rpublique?

Rien n'tait plus juste que ces rflexions, et le comit pensait
exactement comme Danton, Camille Desmoulins, Philippeau, Fabre, sur le
danger de cette turbulence anarchique. La preuve, c'est que Robespierre,
depuis le 31 mai, n'avait cess de dfendre Danton et Camille, et d'accuser
les anarchistes. Mais, nous l'avons dit, en frappant ces derniers, le
comit s'exposait  passer pour modr, et il fallait qu'il dployt
d'autre part la plus grande rigueur, pour ne pas compromettre sa rputation
rvolutionnaire. Il fallait, tout en pensant comme Danton et Camille, qu'il
censurt leurs opinions, qu'il les immolt dans ses discours, et part ne
pas les favoriser plus que les hbertistes eux-mmes. Dans le rapport
contre les deux factions, Saint-Just avait autant accus l'une que l'autre,
et avait gard un silence menaant  l'gard des _indulgens_. Aux Jacobins,
Collot avait dit que ce n'tait pas fini, et qu'on prparait un rapport
contre d'autres individus que ceux qui taient arrtes. A ces menaces
s'tait jointe l'arrestation d'Hrault-Schelles, ami de Danton, et l'un
des hommes les plus estims de ce temps-l. De tels faits n'annonaient pas
l'intention de faiblir, et nanmoins on disait encore de toutes parts que
le comit allait revenir sur ses pas, qu'il allait adoucir le systme
rvolutionnaire, et svir contre les gorgeurs de toute espce. Ceux qui
dsiraient ce retour  une politique plus clmente, les dtenus, leurs
familles, tous les citoyens paisibles en un mot, poursuivis sous le nom
d'indiffrens, se livrrent  des esprances indiscrtes, et dirent
hautement qu'enfin le rgime des lois de sang allait finir. Ce fut bientt
l'opinion gnrale; elle se rpandit dans les dpartemens, et surtout dans
celui du Rhne, ou depuis quelques mois s'exeraient de si affreuses
vengeances, et o Ronsin avait caus un si grand effroi. On respira un
moment  Lyon, on osa regarder en face les oppresseurs, et on sembla leur
prdire que leurs cruauts allaient avoir un terme. A ces bruits,  ces
esprances de la classe moyenne et paisible, les patriotes s'indignrent.
Les jacobins de Lyon crivirent  ceux de Paris que l'aristocratie relevait
la tte, que bientt ils n'y pourraient plus tenir, et que si on ne leur
donnait des forces et des encouragemens, ils seraient rduits  se donner
la mort comme le patriote Gaillard, qui s'tait poignard lors de la
premire arrestation de Ronsin.

J'ai vu, dit Robespierre aux Jacobins, des lettres de quelques-uns d'entre
les patriotes lyonnais; ils expriment tous le mme dsespoir, et si l'on
n'apporte le remde le plus prompt  leurs maux, ils ne trouveront de
soulagement que dans la recette de Caton et de Gaillard. La faction
perfide, qui, affectant un patriotisme extravagant, voulait immoler les
patriotes, a t extermine; mais peu importe  l'tranger, il lui en
reste une autre. Si Hbert et triomph, la convention tait renverse, la
rpublique tombait dans le chaos, et la tyrannie tait satisfaite; mais
avec les modrs, la convention perd son nergie, les crimes de
l'aristocratie restent impunis, et les tyrans triomphent. L'tranger a donc
autant d'esprance avec l'une qu'avec l'autre de ces factions, et il doit
les soudoyer toutes sans s'attacher  aucune. Que lui importe qu'Hbert
expire sur l'chafaud, s'il lui reste des tratres d'une autre espce, pour
venir  bout de ses projets? Vous n'avez donc rien fait s'il vous reste une
faction  dtruire, et la convention est rsolue  les immoler toutes
jusqu' la dernire.

Ainsi le comit avait senti la ncessit de se laver du reproche de
modration par un nouveau sacrifice. Robespierre avait dfendu Danton,
quand une faction audacieuse venait ainsi frapper  ses cts un des
patriotes les plus renomms. Alors la politique, un danger commun, tout
l'engageait  dfendre son vieux collgue; mais aujourd'hui cette faction
hardie n'tait plus. En dfendant plus long-temps ce collgue dpopularis,
il se compromettait lui-mme. D'ailleurs, la conduite de Danton devait
rveiller bien des rflexions dans son me jalouse. Que faisait Danton loin
du comit? Entour de Philippeau, de Camille Desmoulins, il semblait
l'instigateur et le chef de cette nouvelle opposition qui poursuivait le
gouvernement de censures et de railleries amres. Depuis quelque temps,
assis vis--vis de cette tribune o venaient figurer les membres du comit,
Danton avait quelque chose de menaant et de mprisant  la fois. Son
attitude, ses propos rpts de bouche en bouche, ses liaisons, tout
prouvait qu'aprs s'tre isol du gouvernement, il s'en tait fait le
censeur, et qu'il se tenait en dehors, comme pour lui faire obstacle avec
sa vaste renomme. Ce n'est pas tout: quoique dpopularis, Danton avait
nanmoins une rputation d'audace et de gnie politique extraordinaire.
Danton immol, il ne restait plus un grand nom hors du comit; et, dans le
comit, il n'y avait plus que des rputations secondaires, Saint-Just,
Couthon, Collot-d'Herbois. En consentant  ce sacrifice, Robespierre du
mme coup dtruisait un rival, rendait au gouvernement sa rputation
d'nergie, et augmentait surtout son renom de vertu en frappant un homme
accus d'avoir recherch l'argent et les plaisirs. Il tait en outre engag
 ce sacrifice par tous ses collgues, encore plus jaloux de Danton qu'il
ne l'tait lui-mme. Couthon et Collot-d'Herbois n'ignoraient pas qu'ils
taient mpriss par ce clbre tribun. Billaud, froid, bas et
sanguinaire, trouvait chez lui quelque chose de grand et d'crasant.
Saint-Just, dogmatique, austre et orgueilleux, tait antipathique avec un
rvolutionnaire agissant, gnreux et facile, et il voyait que, Danton
mort, il devenait le second personnage de la rpublique. Tous enfin
savaient que Danton, dans son projet de faire renouveler le comit, croyait
ne devoir conserver que Robespierre. Ils entourrent donc celui-ci, et
n'eurent pas de grands efforts  faire pour lui arracher une dtermination
si agrable  son orgueil. On ne sait quelles explications amenrent cette
rsolution, quel jour elle fut prise; mais tout  coup ils devinrent tous
menaans et mystrieux. Il ne fut plus question de leurs projets.  la
convention, aux Jacobins, ils gardrent un silence absolu. Mais des bruits
sinistres se rpandirent sourdement. On dit que Danton, Camille,
Philippeau, Lacroix, allaient tre immols  l'autorit de leurs collgues.
Des amis communs de Danton et de Robespierre, effrays de ces bruits, et
voyant qu'aprs un tel acte il n'y avait plus une seule tte qui dt tre
en scurit, que Robespierre lui-mme ne devait pas tre tranquille,
voulurent rapprocher Robespierre et Danton, et les engagrent 
s'expliquer. Robespierre, se renfermant dans un silence obstin, refusa de
rpondre  ces ouvertures, et garda une rserve farouche. Comme on lui
parlait de l'ancienne amiti qu'il avait tmoigne  Danton, il rpondit
hypocritement qu'il ne pouvait rien, ni pour ni contre son collgue; que la
justice tait l pour dfendre l'innocence; que pour lui, sa vie entire
avait t un sacrifice continuel de ses affections  la patrie; et que si
son ami tait coupable, il le sacrifierait  regret, mais il le
sacrifierait comme tous les autres  la rpublique.

On vit bien que c'en tait fait, que cet hypocrite rival ne voulait prendre
aucun engagement envers Danton, et qu'il se rservait la libert de le
livrer  ses collgues. En effet, le bruit des prochaines arrestations
acquit plus de consistance. Les amis de Danton l'entouraient, le pressaient
de sortir de son espce de sommeil, de secouer sa paresse, et de montrer
enfin ce front rvolutionnaire qui ne s'tait jamais montr en vain dans
l'orage. Je le sais, disait Danton, ils veulent m'arrter!... Mais non,
ajoutait-il, ils n'oseront pas.... D'ailleurs, que pouvait-il faire? Fuir
tait impossible. Quel pays voudrait donner asile  ce rvolutionnaire
formidable? Devait-il autoriser par sa fuite toutes les calomnies de ses
ennemis? et puis, il aimait son pays. Emporte-t-on, s'criait-il, sa
patrie _ la semelle de ses souliers_? D'autre part, demeurant en France,
il lui restait peu de moyens  employer. Les cordeliers appartenaient aux
_ultra-rvolutionnaires_, les jacobins  Robespierre. La convention tait
tremblante. Sur quelle forc s'appuyer?... Voil ce que n'ont pas assez
considr ceux qui, ayant vu cet homme si puissant foudroyer le trne au 10
aot, soulever le peuple contre les trangers, n'ont pu concevoir qu'il
soit tomb sans rsistance. Le gnie rvolutionnaire ne consiste point 
refaire une popularit perdue,  crer des forces qui n'existent pas, mais
 diriger hardiment les affections d'un peuple quand on les possde. La
gnrosit de Danton, son loignement des affaires, lui avaient presque
alin la faveur populaire, ou du moins ne lui en avaient pas laiss assez
pour renverser l'autorit rgnante. Dans cette conviction de son
impuissance, il attendait, et rptait: _Ils n'oseront pas_. Il tait
permis, en effet, de croire que devant un si grand nom, de si grands
services, ses adversaires hsiteraient. Puis il retombait dans sa paresse
et dans cette insouciance des tres forts qui attendent le danger sans se
trop agiter pour s'y soustraire.

Le comit gardait toujours le plus grand silence, et des bruits sinistres
continuaient de se rpandre. Six jours s'taient couls depuis la mort
d'Hbert; c'tait le 9 germinal. Tout  coup les hommes paisibles, qui
avaient conu des esprances indiscrtes en voyant succomber le parti des
forcens, disent que bientt on sera dlivr des deux saints, Marat et
Chalier, et que l'on a trouv dans leur vie de quoi les transformer, aussi
vite qu'Hbert, de grands patriotes en sclrats. Ce bruit, qui tenait 
l'ide d'un mouvement rtrograde, se propage avec une singulire rapidit,
et on entend rpter de tous cts que les bustes de Marat et de Chalier
vont tre briss. Le maladroit Legendre dnonce ces propos  la convention
et aux Jacobins, comme pour protester, au nom de ses amis les modrs,
contre un projet pareil. Soyez tranquilles, s'crie Collot aux Jacobins,
de tels propos seront dmentis. Nous avons fait tomber la foudre sur les
hommes infmes qui trompaient le peuple, nous leur avons arrach le masque,
mais ils ne sont pas les seuls!... Nous arracherons tous les masques
possibles. Que les _indulgens_ ne s'imaginent pas que c'est pour eux que
nous avons combattu, que c'est pour eux que nous avons tenu ici des sances
glorieuses. Bientt nous saurons les dtromper....

Le lendemain, en effet, 10 germinal (31 mars), le comit de salut public
appelle dans son sein le comit de sret gnrale, et, pour donner plus
d'autorit  ses mesures, le comit de lgislation lui-mme. Ds que tous
les membres sont runis, Saint-Just prend la parole, et, dans un de ces
rapports violens et perfides qu'il savait si bien rdiger, il dnonce
Danton, Desmoulins, Philippeau, Lacroix, et propose leur arrestation. Les
membres des deux autres comits, consterns mais tremblans, n'osent pas
rsister, et croient loigner le danger de leur personne en donnant leur
adhsion. Le plus grand silence est command, et, dans la nuit du 10 au 11
germinal, Danton, Lacroix, Philippeau, Camille Desmoulins, sont arrts 
l'improviste et conduits au Luxembourg.

Ds le matin, le bruit en tait rpandu dans Paris, et y avait caus une
espce de stupeur. Les membres de la convention se runissent, et gardent
un silence ml d'effroi. Le comit, qui toujours se faisait attendre, et
avait dj toute l'insolence du pouvoir, n'tait point encore arriv.
Legendre, qui n'tait pas assez important pour avoir t arrt avec ses
amis, s'empresse de prendre la parole: Citoyens, dit-il, quatre membres de
cette assemble sont arrts de cette nuit; je sais que Danton en est un,
j'ignore le nom des autres; mais, quels qu'ils soient, je demande qu'ils
puissent tre entendus  la barre. Citoyens, je le dclare, je crois Danton
aussi pur que moi-mme, et je ne crois pas que personne ait rien  me
reprocher; je n'attaquerai aucun membre des comits de salut public et de
sret gnrale, mais j'ai le droit de craindre que des haines
particulires et des passions individuelles n'arrachent  la libert des
hommes qui lui ont rendu les plus grands et plus utiles services. L'homme
qui, en septembre 92, sauva la France par son nergie, mrite d'tre
entendu, et doit avoir la facult de s'expliquer lorsqu'on l'accuse d'avoir
trahi la patrie.

Procurer  Danton la facult de parler  la convention tait le meilleur
moyen de le sauver, et de dmasquer ses adversaires. Beaucoup de membres,
en effet, opinaient pour qu'il ft entendu; mais, dans ce moment,
Robespierre, devanant le comit, arrive au milieu de la discussion, monte
 la tribune, et, avec un ton colre et menaant, parle en ces termes: Au
trouble depuis longtemps inconnu qui rgne dans cette assemble, 
l'agitation qu'a produite le propinant, on voit bien qu'il est question
ici d'un grand intrt, qu'il s'agit de savoir si quelques hommes
l'emporteront aujourd'hui sur la patrie. Mais comment pouvez-vous oublier
vos principes, jusqu' vouloir accorder aujourd'hui  certains individus ce
que vous avez nagure refus  Chabot, Delaunay et Fabre-d'glantine?
Pourquoi cette diffrence en faveur de quelques hommes? Que m'importent 
moi les loges qu'on se donne  soi et  ses amis?... Une trop grande
exprience nous a appris  nous dfier de ces loges. Il ne s'agit plus de
savoir si un homme a commis tel ou tel acte patriotique, mais quelle a t
toute sa carrire.

Legendre parat ignorer le nom de ceux qui sont arrts. Toute la
convention les connat. Son ami Lacroix est du nombre des dtenus; pourquoi
Legendre feint-il de l'ignorer? Parce qu'il sait bien qu'on ne peut, sans
impudeur, dfendre Lacroix. Il a parl de Danton, parce qu'il croit qu' ce
nom sans doute est attach un privilge.... Non, nous ne voulons pas de
privilges, nous ne voulons point d'idoles!...

A ces derniers mots, des applaudissemens clatent, et les lches, tremblant
en ce moment devant une idole, applaudissent nanmoins au renversement de
celle qui n'est plus  craindre. Robespierre continue: En quoi Danton
est-il suprieur  Lafayette,  Dumouriez,  Brissot,  Fabre,  Chabot, 
Hbert? Que ne dit-on de lui qu'on ne puisse dire d'eux? Cependant les
avez-vous mnags? On vous parle du despotisme des comits, comme si la
confiance que le peuple vous a donne, et que vous avez transmise  ces
comits, n'tait pas un sr garant de leur patriotisme. On affecte des
craintes; mais, je le dis, quiconque tremble en ce moment est coupable, car
jamais l'innocence ne redoute la surveillance publique.

Ici, nouveaux applaudissemens de ces mmes lches qui tremblent, et
veulent prouver qu'ils n'ont pas peur. Et moi aussi, ajoute Robespierre,
on a voulu m'inspirer des terreurs. On a voulu me faire croire qu'en
approchant de Danton, le danger pouvait arriver jusqu' moi. On m'a crit.
Les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres, m'ont obsd de leurs
discours; ils ont cru que le souvenir d'une vieille liaison, qu'une foi
ancienne dans de fausses vertus, me dtermineraient  ralentir mon zle et
ma passion pour la libert. Eh bien! je dclare que si les dangers de
Danton devaient devenir les miens, cette considration ne m'arrterait pas
un instant. C'est ici qu'il nous faut  tous quelque courage et quelque
grandeur d'me. Les mes vulgaires ou les hommes coupables craignent
toujours de voir tomber leurs semblables, parce que, n'ayant plus devant
eux une barrire de coupables, ils restent exposs au jour de la vrit;
mais s'il existe des mes vulgaires, il en est d'hroques dans cette
assemble, et elles sauront braver toutes les fausses terreurs. D'ailleurs
le nombre des coupables n'est pas grand; le crime n'a trouv que peu de
partisans parmi nous, et en frappant quelques ttes la patrie sera
dlivre.

Robespierre avait acquis de l'assurance, de l'habilet pour dire ce qu'il
voulait, et jamais il n'avait su tre aussi habile et aussi perfide.
Parler du sacrifice qu'il faisait en abandonnant Danton, s'en faire un
mrite, entrer en partage du danger s'il y en avait, et rassurer les lches
en parlant du petit nombre des coupables, tait le comble de l'hypocrisie
et de l'adresse. Aussi, tous ses collgues dcident  l'unanimit que les
quatre dputs arrts dans la nuit ne seront pas entendus par la
convention. Dans ce moment, Saint-Just arrive, et lit son rapport. C'est
lui qu'on dchanait contre les victimes, parce qu' la subtilit
ncessaire pour faire mentir les faits et leur donner une signification
qu'ils n'avaient pas, il joignait une violence et une vigueur de style
rares. Jamais il n'avait t ni plus horriblement loquent, ni plus faux;
car, quelque grande que ft sa haine, elle ne pouvait lui persuader tout ce
qu'il avanait. Aprs avoir longuement calomni Philippeau, Camille
Desmoulins, Hrault-Schelles, et accus Lacroix, il arrive enfin  Danton,
et imagine les faits les plus faux, ou dnature d'une manire atroce les
faits connus. Selon lui, Danton, avide, paresseux, menteur, et mme lche,
s'est vendu  Mirabeau, puis aux Lameth, et a rdig avec Brissot la
ptition qui amena la fusillade du Champ-de-Mars, non pas pour abolir la
royaut, mais pour faire fusiller les meilleurs citoyens: puis il est all
impunment se dlasser, et dvorer  Arcis-sur-Aube le fruit de ses
perfidies. Il s'est cach au 10 aot, et n'a reparu que pour se faire
ministre; alors il s'est li au parti d'Orlans, et a fait nommer d'Orlans
et Fabre  la dputation. Ligu avec Dumouriez, n'ayant pour les girondins
qu'une haine affecte, et sachant toujours s'entendre avec eux, il tait
entirement oppos au 31 mai, et avait voulu faire arrter Henriot. Lorsque
Dumouriez, d'Orlans, les girondins, ont t punis, il a trait avec le
parti qui voulait rtablir Louis XVII. Prenant de l'argent, de toute main,
de d'Orlans, des Bourbons, de l'tranger, dnant avec les banquiers et les
aristocrates, ml dans toutes les intrigues, prodigue d'esprances envers
tous les partis, vrai Catilina enfin, cupide dbauch, paresseux,
corrupteur des moeurs publiques, il est all s'ensevelir une dernire fois
 Arcis-sur-Aube, pour jouir de ses rapines. Il en est enfin revenu, et
s'est entendu rcemment avec tous les ennemis de l'tat, avec Hbert et
consorts, par le lien commun de l'tranger, pour attaquer le comit et les
hommes que la convention avait investis de sa confiance.

A la suite de ce rapport inique, la convention dcrta d'accusation Danton,
Camille Desmoulins, Philippeau, Hrault-Schelles et Lacroix.

Ces infortuns avaient t conduits au Luxembourg. Lacroix disait  Danton:
Nous arrter! nous!... Je ne m'en serais jamais dout!--Tu ne t'en serais
jamais dout? reprit Danton; je le savais, moi, on m'en avait averti.--Tu
le savais, s'cria Lacroix, et tu n'as pas agi! voil l'effet de ta paresse
accoutume; elle nous a perdus.--Je ne croyais pas, rpondit Danton, qu'ils
osassent jamais excuter leur projet.

Tous les prisonniers taient accourus en foule au guichet, pour voir ce
clbre Danton, et cet intressant Camille, qui avait fait reluire un peu
d'esprance dans les cachots. Danton tait, selon son usage, calme, fier et
assez jovial; Camille, tonn et triste; Philippeau, mu et lev par le
danger. Hrault-Schelles, qui les avait devancs au Luxembourg de quelques
jours, accourut au-devant de ses amis, et les embrassa gaiement. Quand les
hommes, dit Danton, font des sottises, il faut savoir en rire. Puis
apercevant Thomas Payne, il lui dit: Ce que tu as fait pour le bonheur et
la libert de ton pays, j'ai en vain essay de le faire pour le mien; j'ai
t moins heureux, mais non pas plus coupable.... On m'envoie  l'chafaud;
eh bien! mes amis, il faut y aller gaiement....

Le lendemain 12, l'acte d'accusation fut envoy au Luxembourg, et les
accuss furent transfrs  la Conciergerie, pour aller de l au tribunal
rvolutionnaire. Camille devint furieux en lisant cet acte plein de
mensonges odieux. Bientt il se calma et dit avec affliction: Je vais 
l'chafaud pour avoir vers quelques larmes sur le sort de tant de
malheureux. Mon seul regret, en mourant, est de n'avoir pu les servir.
Tous les dtenus, quel que ft leur rang et leur opinion, lui portaient
l'intrt le plus vif, et faisaient pour lui des voeux ardens. Philippeau
dit quelques mots de sa femme, et resta calme et serein. Hrault-Schelles
conserva cette grce d'esprit et de manires qui le distinguait mme entre
les hommes de son rang; il embrassa son fidle domestique, qui l'avait
suivi au Luxembourg, et qui ne pouvait le suivre  la Conciergerie; il le
consola et lui rendit le courage. On transfra, en mme temps, Fabre,
Chabot, Bazire, Delaunay, qu'on voulait juger conjointement avec Danton,
pour souiller son procs par une apparence de complicit avec des
faussaires. Fabre tait malade et presque mourant. Chabot, qui du fond de
sa prison n'avait cess d'crire  Robespierre, de l'implorer, de lui
prodiguer les plus basses flatteries sans parvenir  le toucher, voyait sa
mort assure, et la honte non moins certaine pour lui que l'chafaud: il
voulut alors s'empoisonner. Il avala du sublim corrosif; mais la douleur
lui ayant arrach des cris, il avoua sa tentative, accepta des soins, et
fut transport aussi malade que Fabre  la Conciergerie. Un sentiment un
peu plus noble parut l'animer au milieu de ses tourmens, ce fut un vif
regret d'avoir compromis son ami Bazire, qui n'avait pris aucune part au
crime. Bazire, s'criait-il, mon pauvre Bazire, qu'as-tu fait?

A la Conciergerie, les accuss inspirrent la mme curiosit qu'au
Luxembourg. Ils occupaient le cachot des girondins. Danton parla avec la
mme nergie. C'est  pareil jour, dit-il, que j'ai fait instituer le
tribunal rvolutionnaire. J'en demande pardon  Dieu et aux hommes. Mon but
tait de prvenir un nouveau septembre, et non de dchaner un flau sur
l'humanit. Puis revenant  son mpris pour ses collgues qui
l'assassinaient: Ces frres Can, dit-il, n'entendent rien au
gouvernement. Je laisse tout dans un dsordre pouvantable.... Il employa
alors, pour caractriser l'impuissance du paralytique Couthon et du lche
Robespierre, des expressions obscnes, mais originales, qui annonaient
encore une singulire gaiet d'esprit. Un seul instant il montra un lger
regret d'avoir pris part  la rvolution: Il vaudrait mieux, dit-il, tre
un pauvre pcheur que de gouverner les hommes. Ce fut le seul mot de ce
genre qu'il pronona.

Lacroix parut tonn en voyant dans les cachots le nombre et le malheureux
tat des prisonniers. Quoi! lui dit-on, des charrettes charges de
victimes ne vous avaient pas appris, ce qui se passait dans Paris!
L'tonnement de Lacroix tait sincre, et c'est une leon pour les hommes
qui, poursuivant un but politique, ne se figurent pas assez les souffrances
individuelles des victimes, et semblent ne pas y croire parce qu'ils ne les
voient pas.

Le lendemain 13 germinal, les accuss furent conduits au tribunal au nombre
de quinze. On avait runi ensemble les cinq chefs modrs, Danton,
Hrault-Schelles, Camille, Philippeau, Lacroix; les quatre accuss de
faux, Chabot, Bazire, Delaunay, Fabre-d'glantine; les deux beaux-frres de
Chabot, Junius et Emmanuel Frey; le fournisseur d'Espagnac, le malheureux
Westermann, accus d'avoir partag la corruption et les complots de Danton;
enfin deux trangers, amis des accuss, l'Espagnol Gusman, et le Danois
Diederichs. Le but du comit, en faisant cet amalgame, tait de confondre
les modrs avec les corrompus et avec les trangers, pour prouver toujours
que la modration provenait  la fois du dfaut de vertu rpublicaine et de
la sduction de l'or de l'tranger. La foule accourue pour voir les accuss
tait immense. Un reste de l'intrt qu'avait inspir Danton s'tait
rveill en sa prsence. Fouquier-Tinville, les juges et les jurs, tous
rvolutionnaires subalternes tirs du nant par sa main puissante, taient
embarrasss en sa prsence: son assurance, sa fiert, leur imposaient, et
il semblait plutt l'accusateur que l'accus. Le prsident Hermann et
Fouquier-Tinville, au lieu de tirer les jurs au sort, comme le voulait la
loi, firent un choix, et prirent ce qu'ils appelaient _les solides_. On
interrogea ensuite les accuss. Quand on adressa  Danton les questions
d'usage sur son ge et son domicile, il rpondit firement qu'il avait
trente-quatre ans, et que bientt son nom serait au Panthon, et lui dans
le nant. Camille rpondit qu'il avait trente-trois ans, l'ge du
_sans-culotte Jsus-Christ lorsqu'il mourut_. Bazire en avait vingt-neuf.
Hrault-Schelles, Philippeau, en avaient trente-quatre. Ainsi le talent,
le courage, le patriotisme, la jeunesse, tout se trouvait encore runi dans
ce nouvel holocauste, comme dans celui des girondins.

Danton, Camille, Hrault-Schelles et les autres, se plaignirent de voir
leur cause confondue avec celle de plusieurs faussaires. Cependant on passa
outre. On examina d'abord l'accusation dirige contre Chabot, Bazire,
Delaunay et Fabre d'glantine. Chabot persista dans son systme, et soutint
qu'il n'avait pris part  la conspiration des agioteurs que pour la
dvoiler. Il ne persuada personne, car il tait trange qu'en y entrant, il
n'et pas secrtement prvenu quelque membre des comits; qu'il l'et
dvoile si tard, et qu'il et gard les fonds dans ses mains. Delaunay fut
convaincu; Fabre, malgr son adroite dfense, consistant  dire qu'en
surchargeant de ratures la copie du dcret, il avait cru ne raturer qu'un
projet, fut convaincu par Cambon, dont la dposition franche et
dsintresse tait accablante. Il prouva, en effet,  Fabre que les
projets de dcrets n'taient jamais signs, que la copie qu'il avait
rature l'tait par tous les membres de la commission des cinq, et que par
consquent il n'avait pu croire ne raturer qu'un simple projet. Bazire,
dont la complicit consistait dans la non-rvlation, fut  peine cout
dans sa dfense, et fut assimil aux autres par le tribunal. On passa
ensuite  d'Espagnac, que l'on accusait d'avoir corrompu Julien de Toulouse
pour faire appuyer ses marchs, et d'avoir pris part  l'intrigue de la
compagnie des Indes. Ici, des lettres prouvaient les faits, et tout
l'esprit de d'Espagnac ne put rien contre cette preuve. On interrogea
ensuite Hrault-Schelles. Bazire tait dclar coupable comme ami de
Chabot; Hrault le fut pour avoir t ami de Bazire, pour avoir eu quelque
connaissance par lui de l'intrigue des agioteurs, pour avoir favoris une
migre, pour avoir t ami des modrs, et pour avoir fait supposer, par
sa douceur, sa grce, sa fortune et ses regrets mal dguiss, qu'il tait
modr lui-mme. Aprs Hrault vint le tour de Danton. Un silence profond
rgna dans l'assemble quand il se leva pour prendre la parole. Danton,
lui dit le prsident, la convention vous accuse d'avoir conspir avec
Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orlans, avec les girondins, avec
l'tranger, et avec la faction qui veut rtablir Louis XVII.--Ma voix,
rpondit Danton avec son organe puissant, ma voix qui tant de fois s'est
fait entendre pour la cause du peuple, n'aura pas de peine  repousser la
calomnie. Que les lches qui m'accusent paraissent, et je les couvrirai
d'ignominie.... Que les comits se rendent ici, je ne rpondrai que devant
eux; il me les faut pour accusateurs et pour tmoins.... Qu'ils
paraissent.... Au reste, peu m'importe, vous et votre jugement.... Je vous
l'ai dit: le nant sera bientt mon asile. La vie m'est  charge, qu'on me
l'arrache.... Il me tarde d'en tre dlivr. En achevant ces paroles,
Danton tait indign, son coeur tait soulev d'avoir  rpondre  de
pareils hommes. Sa demande de faire comparatre les comits, et sa volont
prononce de ne rpondre que devant eux, avaient intimid le tribunal, et
caus une grande agitation. Une telle confrontation, en effet, et t
cruelle pour eux; ils auraient t couverts de confusion, et la
condamnation ft peut-tre devenue impossible. Danton, dit le prsident,
l'audace est le propre du crime; le calme est celui de l'innocence. A ce
mot, Danton s'crie: L'audace individuelle est rprimable sans doute; mais
cette audace nationale dont j'ai tant de fois donn l'exemple, que j'ai
tant de fois mise au service de la libert, est la plus mritoire de toutes
les vertus. Cette audace est la mienne; c'est celle dont je fais ici usage
pour la rpublique contre les lches qui m'accusent. Lorsque je me vois si
bassement calomni, puis-je me contenir? Ce n'est pas d'un rvolutionnaire
comme moi qu'il faut attendre une dfense froide ... les hommes de ma
trempe sont inapprciables dans les rvolutions ... c'est sur leur front
qu'est empreint le gnie de la libert. En disant ces mots, Danton agitait
sa tte et bravait le tribunal. Ses traits si redouts produisaient une
impression profonde. Le peuple, que la force touche, laissait chapper un
murmure approbateur. Moi, continuait Danton, moi accus d'avoir conspir
avec Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orlans; d'avoir ramp aux pieds de
vils despotes! c'est moi que l'on somme de rpondre  la _justice
invitable, inflexible!_[17]... Et toi, lche Saint-Just, tu rpondras  la
postrit de ton accusation contre le meilleur soutien de la libert.... En
parcourant cette liste d'horreurs, ajouta Danton en montrant l'acte
d'accusation, je sens tout mon tre frmir. Le prsident lui recommande
de nouveau d'tre calme, et lui cite l'exemple de Marat, qui rpondit avec
respect au tribunal. Danton reprend et dit que, puisqu'on le veut, il va
raconter sa vie. Alors il rappelle la peine qu'il eut  parvenir aux
fonctions municipales, les efforts que firent les constituans pour l'en
empcher, la rsistance qu'il opposa aux projets de Mirabeau, et surtout ce
qu'il fit dans cette journe fameuse o, entourant la voiture royale d'un
peuple immense, il empcha le voyage  Saint-Cloud. Puis il rapporte sa
conduite lorsqu'il amena le peuple au Champ-de-Mars, pour signer une
ptition contre la royaut, et le motif de cette ptition fameuse; l'audace
avec laquelle il proposa le premier le renversement du trne en 92; le
courage avec lequel il proclama l'insurrection le 9 aot au soir; la
fermet qu'il dploya pendant les douze heures de l'insurrection. Suffoqu
ici d'indignation, en songeant au reproche qu'on lui fait de s'tre cach
au moment du 10 aot: O sont, s'crie-t-il, les hommes qui eurent besoin
de presser Danton pour l'engager  se montrer dans cette journe? O sont
les tres privilgis dont il a emprunt l'nergie? Qu'on les fasse
paratre, mes accusateurs!... j'ai toute la plnitude de ma tte lorsque je
les demande ... je dvoilerai les trois plats coquins qui ont entour et
perdu Robespierre ... qu'ils se produisent ici, et je les plongerai dans le
nant, dont ils n'auraient jamais d sortir.... Le prsident veut
interrompre de nouveau Danton, et agite sa sonnette. Danton en couvre le
bruit avec sa voix terrible. Est-ce que vous ne m'entendez pas? lui dit le
prsident.--La voix d'un homme, reprend Danton, qui dfend son honneur et
sa vie, doit vaincre le bruit de ta sonnette. Cependant il tait fatigu
d'indignation; sa voix tait altre; alors le prsident l'engage avec
gard  prendre quelque repos, pour recommencer sa dfense avec plus de
calme et de tranquillit.

Danton se tait. On passe  Camille, dont on lit _le Vieux Cordelier_, et
qui se rvolte en vain contre l'interprtation donne  ses crits. On
s'occupe ensuite de Lacroix dont on rappelle amrement la conduite en
Belgique, et qui,  l'exemple de Danton, demande la comparution de
plusieurs membres de la convention, et insiste formellement pour l'obtenir.

Cette premire sance causa une sensation gnrale. La foule qui entourait
le Palais de Justice, et s'tendait jusque sur les ponts, parut
singulirement mue. Les juges taient pouvants; Vadier, Vouland, Amar,
les membres les plus mchans du comit de sret gnrale, avaient assist
aux dbats, cachs dans l'imprimerie attenant  la salle du tribunal, et
communiquant avec cette salle par une petite lucarne. De l ils avaient vu
avec effroi l'audace de Danton et les dispositions du public. Ils
commenaient  douter que la condamnation ft possible. Hermann et Fouquier
s'taient rendus, immdiatement aprs l'audience, au comit de salut
public, et lui avaient fait part de la demande des accuss qui voulaient
faire paratre plusieurs membres de la convention. Le comit commenait 
hsiter; Robespierre s'tait retir chez lui; Billaud et Saint-Just taient
seuls prsens. Ils dfendent  Fouquier de rpondre, lui enjoignent de
prolonger les dbats, d'arriver  la fin des trois jours sans s'tre
expliqu, et de faire dclarer alors par les jurs qu'ils sont suffisamment
instruits.

Pendant que ces choses se passaient au tribunal, au comit et dans Paris,
l'motion n'tait pas moindre dans les prisons, o l'on portait un vif
intrt aux accuss, et o l'on ne voyait plus d'esprance pour personne,
si de tels rvolutionnaires taient immols. Il y avait au Luxembourg le
malheureux Dillon, ami de Desmoulins et dfendu par lui; il avait appris
par Chaumette, qui, expos au mme danger, faisait cause commune avec les
modrs, ce qui s'tait pass au tribunal. Chaumette le tenait de sa femme.
Dillon, dont la tte tait vive, et qui, en vieux militaire, cherchait
quelquefois dans le vin des distractions  ses peines, parla
inconsidrment  un nomm Laflotte, enferm dans la mme prison; il lui
dit qu'il tait temps que les bons rpublicains levassent la tte contre de
vils oppresseurs, que le peuple avait paru se rveiller, que Danton
demandait  rpondre devant les comits, que sa condamnation tait loin
d'tre assure, que la femme de Camille Desmoulins, en rpandant des
assignats, pourrait soulever le peuple, et que si lui parvenait 
s'chapper, il runirait assez d'hommes rsolus pour sauver les
rpublicains prs d'tre sacrifis par le tribunal. Ce n'taient l que de
vains propos prononcs dans l'ivresse et la douleur. Cependant il parat
qu'il fut question aussi de faire passer mille cus et une lettre  la
femme de Camille. Le lche Laflotte, croyant obtenir la vie et la libert
en dnonant un complot, courut faire au concierge du Luxembourg une
dclaration, dans laquelle il supposa une conspiration prs d'clater au
dedans et au dehors des prisons, pour enlever les accuss, et assassiner
les membres des deux comits. On verra bientt quel usage on fit de cette
fatale dposition.

Le lendemain l'affluence tait la mme au tribunal. Danton et ses
collgues, aussi fermes et aussi opinitres, demandent encore la
comparution de plusieurs membres de la convention et des deux comits.
Fouquier, press de rpondre, dit qu'il ne s'oppose pas  ce qu'on appelle
les tmoins ncessaires. Mais il ne suffit pas, ajoutent les accuss, qu'il
n'y mette aucun obstacle, il faut de plus qu'il les appelle lui-mme. A
cela Fouquier rplique qu'il appellera tous ceux qu'on dsignera, except
les membres de la convention, parce que c'est  l'assemble qu'il
appartient de dcider si ses membres peuvent tre cits. Les accuss se
rcrient de nouveau qu'on leur refuse les moyens de se dfendre. Le tumulte
est  son comble. Le prsident interroge encore quelques accuss,
Westermann, les deux Frey, Gusman, et se hte de lever la sance.

Fouquier crivit sur-le-champ une lettre au comit pour lui faire part de
ce qui s'tait pass, et pour obtenir un moyen de rpondre aux demandes des
accuss. La situation tait difficile, et tout le monde commenait 
hsiter. Robespierre affectait de ne pas donner son avis. Saint-Just seul,
plus opinitre et plus hardi, pensait qu'on ne devait pas reculer, qu'il
fallait fermer la bouche aux accuss, et les envoyer  la mort. Dans ce
moment, il venait de recevoir la dposition du prisonnier Laflotte,
adresse  la police par le guichetier du Luxembourg. Saint-Just y voit le
germe d'une conspiration trame par les accuss, et le prtexte d'un
dcret qui terminera la lutte du tribunal avec eux. Le lendemain matin, en
effet, il se prsente  la convention, lui dit qu'un grand danger menace la
patrie, mais que c'est le dernier, et qu'en le bravant avec courage elle
l'aura bientt surmont. Les accuss, dit-il, prsens au tribunal
rvolutionnaire, sont en pleine rvolte; ils menacent le tribunal; ils
poussent l'insolence jusqu' jeter au nez des juges des boules de mie de
pain; ils excitent le peuple, et peuvent mme l'garer. Ce n'est d'ailleurs
pas tout; ils ont prpar une conspiration dans les prisons; la femme de
Camille a reu de l'argent pour provoquer une insurrection; le gnral
Dillon doit sortir du Luxembourg, se mettre  la tte de quelques
conspirateurs, gorger les deux comits, et largir les coupables. A ce
rcit hypocrite et faux, les complaisans se rcrient que c'est horrible, et
la convention vote  l'unanimit le dcret propos par Saint-Just. En vertu
de ce dcret, le tribunal doit continuer, sans dsemparer, le procs de
Danton et de ses complices; et il est autoris  mettre hors des dbats les
accuss qui manqueraient de respect  la justice, ou qui voudraient
provoquer du trouble. Une copie du dcret est expdie sur-le-champ.
Vouland et Vadier viennent l'apporter au tribunal, o la troisime sance
tait commence, et o l'audace redouble des accuss jetait Fouquier dans
le plus grand embarras.

Le troisime jour, en effet, les accuss avaient rsolu de renouveler leurs
sommations. Tous  la fois se lvent, et pressent Fouquier de faire
comparatre les tmoins qu'ils ont demands. Ils exigent plus encore; ils
veulent que la convention nomme une commission pour recevoir les
dnonciations qu'ils ont  faire contre le projet de dictature qui se
manifeste chez les comits. Fouquier, embarrass, ne sait plus quelle
rponse leur faire. Dans le moment, un huissier vient l'appeler. Il passe
dans la salle voisine, et trouve Amar et Vouland, qui, tout essouffls
encore, lui disent: Nous tenons les sclrats, voil de quoi vous tirer
d'embarras; et ils lui remettent le dcret que Saint-Just venait de faire
rendre. Fouquier s'en saisit avec joie, rentre  l'audience, demande la
parole, et lit le dcret affreux. Danton, indign, se lve alors: Je
prends, dit-il, l'auditoire  tmoin que nous n'avons pas insult le
tribunal.--C'est vrai! disent plusieurs voix dans la salle. Le public
entier est tonn, indign mme du dni de justice commis envers les
accuss. L'motion est gnrale; le tribunal est intimid. Un jour, ajoute
Danton, la vrit sera connue.... Je vois de grands malheurs fondre sur la
France.... Voil la dictature; elle se montre  dcouvert et sans
voile.... Camille, en entendant parler du Luxembourg, de Dillon, de sa
femme, s'crie avec dsespoir: Les sclrats! non contens de m'gorger,
moi, ils veulent gorger ma femme! Danton aperoit dans le fond de la
salle et dans le corridor, Amar et Vouland, qui se cachaient pour juger de
l'effet du dcret. Il les montre du poing: Voyez, s'crie-t-il, ces lches
assassins; ils nous poursuivent, ils ne nous quitteront pas jusqu' la
mort! Vadier et Vouland, effrays, disparaissent. Le tribunal, pour toute
rponse, lve la sance.

Le lendemain tait le quatrime jour, et le jury avait la facult de
clturer les dbats, en se dclarant suffisamment instruit. En consquence,
sans donner aux accuss le temps de se dfendre le jury demande la clture
des dbats. Camille entre en fureur, dclare aux jurs qu'ils sont des
assassins, et prend le peuple  tmoin de cette iniquit. On l'entrane
alors avec ses compagnons d'infortune hors de la salle. Il rsiste, et on
l'emporte de force. Pendant ce temps, Vadier, Vouland, parlent vivement aux
jurs, qui, du reste, n'avaient pas besoin d'tre excits. Le prsident
Hermann et Fouquier les suivent dans leur salle. Hermann a l'audace de leur
dire qu'on a intercept une lettre crite  l'tranger, qui prouve la
complicit de Danton avec la coalition. Trois ou quatre jurs seulement
osent appuyer les accuss, mais la majorit l'emporte. Le prsident du
jury, le nomm Trinchard, rentre plein d'une joie froce, et prononce de
l'air d'un furieux la condamnation inique.

[Illustration: CAMILLE DESMOULINS Publi par Furne, Paris.]

On ne voulut pas s'exposer  une nouvelle explosion des condamns, en les
faisant remonter de la prison  la salle du tribunal pour entendre leur
sentence; un greffier descendit la leur lire. Ils le renvoyrent sans
vouloir le laisser achever, et en s'criant qu'on pouvait les conduire  la
mort. Une fois la condamnation prononce, Danton, qui avait t soulev
d'indignation, redevint calme et fut rendu  tout son mpris pour ses
adversaires. Camille, bientt apais, versa quelques larmes sur son pouse;
et, grce  son heureuse imprvoyance, n'imagina pas qu'elle ft menace de
la mort, ce qui aurait rendu ses derniers momens insupportables. Hrault
fut gai comme  l'ordinaire. Tous les accuss furent fermes, et Westermann
se montra digne de sa bravoure si clbre.

Ils furent excuts le 16 germinal (5 avril). La troupe infme, paye pour
outrager les victimes, suivait les charrettes. Camille,  cette vue,
prouvant un mouvement d'indignation, voulut parler  la multitude, et il
vomit contre le lche et hypocrite Robespierre les plus vhmentes
imprcations. Les misrables envoys pour l'outrager lui rpondirent par
des injures. Dans son action violente, il avait dchir sa chemise et avait
les paules nues. Danton, promenant sur cette troupe un regard calme et
plein de mpris, dit  Camille: Reste donc tranquille, et laisse l cette
vile canaille. Arriv au pied de l'chafaud, Danton allait embrasser
Hrault-Schelles, qui lui tendait les bras: l'excuteur s'y opposant, il
lui adressa, avec un sourire, ces expressions terribles: Tu peux donc tre
plus cruel que la mort! Va, tu n'empcheras pas que dans un moment nos
ttes s'embrassent dans le fond du panier.

Telle fut la fin de ce Danton qui avait jet un si grand clat dans la
rvolution, et qui lui avait t si utile. Audacieux, ardent, avide
d'motions et de plaisirs, il s'tait prcipit dans la carrire des
troubles, et il dut briller surtout les jours de terreur. Prompt et
positif, n'tant tonn ni par la difficult ni par la nouveaut d'une
situation extraordinaire, il savait juger les moyens ncessaires, et
n'avait peur ni scrupule d'aucun. Il pensa qu'il devenait urgent de
terminer les luttes de la monarchie et de la rvolution, et il fit le 10
aot. En prsence des Prussiens, il pensa qu'il fallait contenir la France
et l'engager dans le systme de la rvolution; il ordonna, dit-on, les
journes horribles de septembre, et tout en les ordonnant, il sauva une
foule de victimes. Au commencement de la grande anne 1793, la
convention tait tonne  la vue de l'Europe arme; il pronona, en les
comprenant dans toute leur profondeur, ces paroles remarquables: Une
nation en rvolution est plus prs de conqurir ses voisins que d'en tre
conquise. Il jugea que vingt-cinq millions d'hommes qu'on oserait mouvoir
n'auraient rien  craindre de quelques centaines de mille hommes arms par
les trnes. Il proposa de soulever le peuple, de faire payer les riches; il
imagina enfin toutes les mesures rvolutionnaires qui ont laiss un si
terrible souvenir, mais qui ont sauv la France. Cet homme, si puissant
dans l'action, retombait pendant l'intervalle des dangers dans l'indolence
et les plaisirs qu'il avait toujours aims. Il recherchait mme les
jouissances les plus innocentes, celles que procurent les champs, une
pouse adore et des amis. Alors il oubliait les vaincus, ne pouvait plus
les har, savait mme leur rendre justice, les plaindre et les dfendre.
Mais pendant ces intervalles de repos, ncessaires  son me ardente, ses
rivaux gagnaient peu  peu, par leur persvrance, la renomme et
l'influence qu'il avait acquises en un seul jour de pril. Les fanatiques
lui reprochaient son amollissement et sa bont, et oubliaient qu'en fait de
cruauts politiques il les avait gals tous dans les journes de
septembre. Tandis qu'il se confiait en sa renomme, tandis qu'il diffrait
par paresse, et qu'il roulait dans sa tte de nobles projets, pour ramener
les lois douces, pour borner le rgne de la violence aux jours de danger,
pour sparer les exterminateurs irrvocablement engags dans le sang, des
hommes qui n'avaient cd qu'aux circonstances, pour organiser enfin la
France et la rconcilier avec l'Europe, il fut surpris par ses collgues
auxquels il avait abandonn le gouvernement. Ceux-ci, en frappant un coup
sur les ultra-rvolutionnaires, devaient, pour ne point paratre
rtrograder, frapper un coup sur les modrs. La politique demandait des
victimes; l'envie les choisit, et immola l'homme le plus clbre et le plus
redout du temps. Danton succomba avec sa renomme et ses services, devant
le gouvernement formidable qu'il avait contribu  organiser: mais du
moins, par son audace, il rendit un moment sa chute douteuse.

[Illustration: DANTON. Publi par Furne, Paris]

Danton avait un esprit inculte, mais grand, profond, et surtout simple et
solide. Il ne savait s'en servir que pour ses besoins, et jamais pour
briller; aussi parlait-il peu, et ddaignait d'crire. Suivant un
contemporain, il n'avait aucune prtention, pas mme celle de deviner ce
qu'il ignorait, prtention si commune aux hommes de sa trempe. Il coutait
Fabre-d'glantine, et faisait parler sans cesse son jeune et intressant
ami, Camille Desmoulins, dont l'esprit faisait ses dlices, et qu'il eut
la douleur d'entraner dans sa chute. Il mourut avec sa force ordinaire, et
la communiqua  son jeune ami. Comme Mirabeau, il expira fier de lui-mme,
et croyant ses fautes et sa vie assez couvertes par ses grands services et
ses derniers projets.

Les chefs des deux partis venaient d'tre immols. On leur adjoignit
bientt les restes de ces partis, et on mla et jugea ensemble les hommes
les plus opposs, pour accrditer davantage l'opinion qu'ils taient
complices d'un mme complot. Chaumette et Gobel comparurent  ct d'Arthur
Dillon et de Simon. Les Grammont pre et fils, les Lapallu et autres
membres de l'arme rvolutionnaire, figurrent  ct du gnral Beysser;
enfin la femme d'Hbert, ancienne religieuse, comparut  ct de la jeune
pouse de Camille Desmoulins, ge  peine de vingt-trois ans, clatante de
beaut, de grce et de jeunesse. Chaumette qu'on a vu si soumis et si
docile, fut accus d'avoir conspir  la commune contre le gouvernement,
d'avoir affam le peuple, et cherch  le soulever par ses rquisitoires
extravagans. Gobel fut regard comme complice de Clootz et de Chaumette.
Arthur Dillon avait voulu, dit-on, ouvrir les prisons de Paris, puis
gorger la convention et le tribunal pour sauver ses amis. Les membres de
l'arme rvolutionnaire furent condamns comme agens de Ronsin. Le gnral
Beysser, qui avait si puissamment contribu  sauver Nantes,  ct de
Canclaux, et qui tait suspect de fdralisme, fut considr comme complice
des ultra-rvolutionnaires. On sait quel rapprochement il pouvait exister
entre l'tat-major de Nantes et celui de Saumur. La femme Hbert fut
condamne comme complice de son mari. Assise sur le mme banc que la femme
de Camille, elle lui disait: Vous tes heureuse, vous; aucune charge ne
s'lve contre vous. Vous serez sauve. En effet, tout ce qu'on pouvait
reprocher  cette jeune femme, c'tait d'avoir aim son poux avec passion,
d'avoir sans cesse err avec ses enfans autour de la prison pour voir leur
pre et le leur montrer. Nanmoins, toutes deux furent condamnes, et les
pouses d'Hbert et de Camille prirent comme coupables d'une mme
conjuration. L'infortune Desmoulins mourut avec un courage digne de son
mari et de sa vertu. Depuis Charlotte Corday et madame Roland, aucune
victime n'avait inspir un intrt plus tendre et des regrets plus
douloureux.

FOOTNOTES:

[Footnote 7: Ce montagnard, condamn par les fdralistes lyonnais, avait
t mal excut par le bourreau, qui avait t oblig de revenir jusqu'
trois fois pour faire tomber sa tte.]

[Footnote 8: Nom qu'avait pris Chaumette.]

[Footnote 9: Allusion  la pice de _Pamla_, dont la reprsentation avait
t dfendue.]

[Footnote 10: Barrre s'appelait de _Vieux-sac_ quand il tait noble.]

[Footnote 11: Expression des colporteurs qui, en vendant les feuilles du
_Pre Duchne_, criaient dans les rues: _Il est bougrement en colre le
Pre Duchne!_]

[Footnote 12: Le 14 pluvise (2 fvrier).]

[Footnote 13: Expression de Camille lui-mme.]

[Footnote 14: Sance du 17 pluvise an II (5 fvrier).]

[Footnote 15: Rapport du 8 ventse (26 fvrier).]

[Footnote 16: Dcrets des 8 et 13 ventse an II.]

[Footnote 17: Expressions de l'acte d'accusation.]




FIN DU TOME CINQUIME.




TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME CINQUIME.


CHAPITRE XIII.

Mouvement des armes en aot et septembre 1793.--Investissement de Lyon par
l'arme de la convention.--Trahison de Toulon qui se livre aux
Anglais.--Dfaite de quarante mille Vendens  Luon. Plan gnral de
campagne contre la Vende. Division des gnraux rpublicains sur ce
thtre de la guerre.--Oprations militaires dans le nord. Sige de
Dunkerque par le duc d'York.--Victoire de Hondschoote. Joie universelle
qu'elle cause en France.--Nouveaux revers. Droutes  Menin,  Pirmasens, 
Perpignan, et  Torfou dans la Vende. Retraite de Canclaux sur
Nantes.--Attaques contre le comit de salut public.--Etablissement du
_gouvernement rvolutionnaire_.--Dcret qui organise une arme
rvolutionnaire de six mille hommes.--Loi des suspects.--Concentration du
pouvoir dictatorial dans le comit de salut public.--Procs de Custine; sa
condamnation et son supplice.--Dcrets d'accusation contre les girondins;
arrestation de soixante-treize membres de la convention.


CHAPITRE XIV.

Continuation du sige de Lyon. Prise de cette ville. Dcret terrible contre
des Lyonnais rvolts.--Progrs de l'art de la guerre; influence de
Carnot.--Victoire de Watignies. Dblocus de Maubeuge.--Reprise des
oprations en Vende. Victoire de Cholet. Fuite et dispersion des Vendens
au-del de la Loire. Mort de la plupart de leurs principaux chefs.--Echec
sur le Rhin. Perte des lignes de Wissembourg.


CHAPITRE XV.

Effets des lois rvolutionnaires; proscriptions  Lyon,  Marseille et 
Bordeaux.--Perscutions diriges contre les _suspects_. Intrieur des
prisons de Paris; tat des prisonniers  la Conciergerie.--La reine
Marie-Antoinette est spare de sa famille et transfre  la Conciergerie;
tourmens qu'on lui fait subir. Conduite atroce d'Hbert. Son procs devant
le tribunal rvolutionnaire. Elle est condamne  mort et
excute.--Dtails du procs et du supplice des girondins.--Excution du
duc d'Orlans, de Bailly, de madame Roland.--Terreur gnrale. Seconde loi
du _maximum_.--Agiotage. Falsification d'un dcret par quatre
dputs.--Etablissement du nouveau systme mtrique et du calendrier
rpublicain.--Abolition des anciens cultes; abjuration de Gobel, vque de
Paris. Etablissement du culte de la Raison.


CHAPITRE XVI.

Retour de Danton.--Divisions dans le parti de la Montagne, dantonistes et
hbertistes.--Politique de Robespierre et du comit de salut
public.--Danton, accus aux jacobins, se justifie; il est dfendu par
Robespierre.--Abolition du culte de la Raison.--Derniers perfectionnemens
apports au gouvernement dictatorial rvolutionnaire.--Energie du comit
contre tous les partis.--Arrestation de Ronsin, de Vincent, des quatre
dputs auteurs du faux dcret et des agens prsums de l'tranger.


CHAPITRE XVII.

Fin de la campagne de 1793. Manoeuvres de Hoche dans les Vosges. Retraite
des Autrichiens et des Prussiens. Dblocus de Landau.--Oprations  l'arme
d'Italie.--Sige et prise de Toulon par l'arme rpublicaine.--Derniers
combats et checs aux Pyrnes.--Excursion des Vendens au-del de la
Loire. Nombreux combats; checs de l'arme rpublicaine. Dfaite des
Vendens au Mans, et leur destruction complte  Savenay. Coup d'oeil
gnral sur la campagne de 1795.


CHAPITRE XVIII.

Suite de la lutte des hbertistes et des dantonistes.--Camille Desmoulins
publie _le Vieux Cordelier_.--Le comit se place entre les deux partis, et
s'attache d'abord  rprimer les hbertistes.--Disette dans
Paris.--Rapports importans de Robespierre et de Saint-Just.--Mouvement
tent par les hbertistes.--Arrestation et mort de Ronsin, Vincent, Hbert,
Chaumette, Momoro, etc.--Le comit de salut public fait subir le mme sort
aux dantonistes.--Arrestation, procs et supplice de Danton, Camille
Desmoulins, Philippeau, Lacroix, Hrault-Schelles, Fabre-d'glantine,
Chabot, etc.


FIN DE LA TABLE.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Rvolution franaise,
Tome Cinquime, by Adolphe Thiers

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA RVOLUTION ***

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Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
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EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
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example an eBook of filename 10234 would be found at:

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