The Project Gutenberg EBook of L'archeologie egyptienne, by G. Maspero

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Title: L'archeologie egyptienne

Author: G. Maspero

Release Date: January 27, 2004 [EBook #10841]

Language: French

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L'ARCHOLOGIE

GYPTIENNE



PAR

G. MASPERO






CHAPITRE PREMIER



L'ARCHITECTURE CIVILE ET MILITAIRE


L'attention des archologues qui ont visit l'gypte a t si fortement
attire par les temples et par les tombeaux que nul d'entre eux ne s'est
attach  relever avec soin ce qui reste des habitations prives et des
constructions militaires. Peu de pays pourtant ont conserv autant de
dbris de leur architecture civile. Sans parler des villes d'poque
romaine ou byzantine, qui survivent presque intactes  Kouft, 
Kom-Ombo,  El-Agandiyh, une moiti an moins de la Thbes antique
subsiste  l'est et an sud de Karnak. L'emplacement de Memphis est sem
de buttes qui atteignent 15 et 20 mtres de hauteur, et dont le noyau
est form par des maisons en bon tat. A Tell-el-Maskhoutah, les
greniers de Pithom sont encore debout;  Sn,  Tell-Basta, la cit
sate et ptolmaque renferme des quartiers dont on pourrait lever le
plan. Je ne parle ici que des plus connues; mais combien de localits
chappent  la curiosit des voyageurs, o l'on rencontre des ruines
d'habitations prives remontant  l'poque des Ramessides, et plus haut
peut-tre! Quant aux forteresses, le seul village d'Abydos n'en a-t-il
pas deux, dont une est au moins contemporaine de la VIe dynastie?
Les remparts d'El-Kab, de Kom-el-Ahmar, d'El-Hibh, de Dakkh, mme une
partie de ceux de Thbes, sont debout et attendent l'architecte qui
daignera les tudier srieusement.


1.--LES MAISONS.


Le sol de l'gypte, lav sans cesse par l'inondation, est un limon noir,
compact, homogne, qui acquiert en se schant la duret de la pierre:
les fellahs l'ont employ de tout temps  construire leur maison. Chez
les plus pauvres, ce n'est gure qu'un amas de terre faonn
grossirement. On entoure un espace rectangulaire, de 2 ou 3 mtres de
large sur 4 ou 5 de long, d'un clayonnage en nervures de palmier, qu'on
enduit intrieurement et extrieurement d'une couche de limon; comme ce
pis se crevasse en perdant son eau, on bouche les fissures et on tend
des couches nouvelles, jusqu' ce que l'ensemble ait de 10  30
centimtres d'paisseur, puis on tend au-dessus de la chambre d'autres
nervures de palmier mles de paille, et on recouvre le tout d'un lit
mince de terre battue. La hauteur est variable: le plus souvent, le
plafond est trs bas, et on ne doit pas se lever trop brusquement de
peur de le dfoncer d'un coup de tte; ailleurs, il est  2 mtres du
sol ou mme plus. Aucune fentre, aucune lucarne o pntrent l'air et
la lumire; parfois un trou, pratiqu au milieu du plafond, laisse
sortir la fume du foyer; mais c'est l un raffinement que tout le monde
ne connat pas.

Il n'est pas toujours facile de distinguer au premier coup d'oeil celles
de ces cabanes qui sont en pis et celles qui sont en briques crues. La
brique gyptienne commune n'est gure que le limon, ml avec un peu de
sable et de paille hache, puis faonn en tablettes oblongues et durci
au soleil. Un premier manoeuvre piochait vigoureusement  l'endroit o
l'on voulait btir; d'autres emportaient les mottes et les accumulaient
en tas, tandis que d'autres les ptrissaient avec les pieds et les
rduisaient en masse homogne. La pte suffisamment triture, le matre
ouvrier la coulait dans des moules en bois dur, qu'un aide emportait et
s'en allait dcharger sur l'aire  scher, o il les rangeait en damier,
 petite distance l'une de l'autre (Fig.1). Les entrepreneurs soigneux
les laissent au soleil une demi-journe ou mme une journe entire,
puis les disposent en monceaux de manire que l'air circule librement,
et ne les emploient qu'au bout d'une semaine ou deux; les autres se
contentent de quelques heures d'exposition au soleil et s'en servent
humides encore. Malgr cette ngligence, le limon est tellement tenace
qu'il ne perd pas aisment sa forme: la face tourne an dehors a beau se
dsagrger sous les influences atmosphriques, si l'on pntre dans le
mur mme, on trouve la plupart des briques intactes et sparables les
unes des autres. Un bon ouvrier moderne en moule un millier par jour
sans se fatiguer; aprs une semaine d'entranement, il peut monter 
1,200,  1,500, voire  1,800. Les ouvriers anciens, dont l'outillage ne
diffrait pas de l'outillage actuel, devaient obtenir des rsultats
aussi satisfaisants. Le module qu'ils adoptaient gnralement est de
0m,22,  0m,11,  0m,14 pour les briques de taille moyenne, 0m,38, 
0m,18,  0m,14 pour les briques de grande taille; mais on rencontre
assez souvent dans les ruines des modules moindres ou plus forts. La
brique des ateliers royaux tait frappe quelquefois aux cartouches du
souverain rgnant; celle des usines prives a sur le plat un ou
plusieurs signes conventionnels tracs  l'encre rouge, l'empreinte des
doigts du mouleur, le cachet d'un fabricant. Le plus grand nombre n'a
point de marque qui les distingue. La brique cuite n'a pas t souvent
employe avant l'poque romaine, non plus que la tuile plate ou
arrondie. La brique maille parat avoir t  la mode dans le Delta.
Le plus beau spcimen que j'en aie vu, celui qui est conserv au muse
de Boulaq, porte  l'encre noire les noms de Ramss III; l'mail en est
vert, mais d'autres fragments sont colors en bleu, en rouge, en jaune
ou en blanc.

[Illustration: Fig. 1--Fabrication de la brique.]

La nature du sol ne permet pas de descendre beaucoup les fondations:
c'est d'abord une couche de terre rapporte, qui n'a d'paisseur que sur
l'emplacement des grandes villes, puis un humus fort dense, coup de
minces veines de sable, puis,  partir du niveau des infiltrations, des
boues plus ou moins liquides, selon la saison. Aujourd'hui, les maons
indignes se contentent d'carter les terres rapportes et jettent les
fondations ds qu'ils touchent le sol vierge; si celui-ci est trop loin,
ils s'arrtent  un mtre environ de la surface. Les vieux gyptiens en
agissaient de mme: je n'ai rencontr aucune maison antique dont les
fondations fussent  plus de 1m,20, encore une pareille profondeur
est-elle l'exception, et n'a-t-on pas dpass 0m,60 dans la plupart des
cas. Souvent, on ne se fatiguait pas  creuser des tranches: on
nivelait l'aire  couvrir, et, probablement aprs l'avoir arrose
largement pour augmenter la consistance du terrain, on posait les
premires briques  mme. La maison termine, les dchets de mortier,
les briques casses, tous les rebuts du travail accumuls formaient une
couche de 20  30 centimtres: la partie du mur enterre de la sorte
tenait lieu de fondations. Quand la maison  btir devait s'lever sur
l'emplacement d'une maison antrieure, croule de vtust ou dtruite
par un accident quelconque, on ne prenait pas la peine d'abattre les
murs jusqu'au ras de terre. On galisait la surface des dcombres et on
construisait  quelques pieds plus haut que prcdemment: aussi chaque
ville est-elle assise sur une ou plusieurs buttes artificielles, dont
les sommets dominent parfois de 20 ou 30 mtres la campagne
environnante. Les historiens grecs attribuaient ce phnomne
d'exhaussement  la sagesse des rois, de Ssostris en particulier, qui
avaient voulu mettre les cits  l'abri des eaux, et les modernes ont
cru reconnatre le procd employ  cet effet: on construisait des murs
massifs de brique, entre-croiss en damier, on comblait les intervalles
avec des terres de dblayement, et on levait les maisons sur ce patin
gigantesque. Partout o j'ai fait des fouilles,  Thbes spcialement,
je n'ai rien vu qui rpondt  cette description; les murs entrecoups
qu'on rencontre sous les dbris des maisons relativement modernes
ne sont que des restes de maisons antrieures, qui reposaient
elles-mmes sur les restes de maisons plus vieilles encore. Le peu de
profondeur des fondations n'empchait pas les maons de monter hardiment
la btisse: j'ai not dans les ruines de Memphis des pans encore debout
de 10 et 12 mtres de haut. On ne prenait alors d'autre prcaution que
d'largir la base des murs et de voter les tages (Fig.2). L'paisseur
ordinaire tait de 0m,40 environ pour une maison basse, mais pour une
maison  plusieurs tages, on allait jusqu' 1 mtre ou 1m,25; des
poutres, couches dans la maonnerie d'espace en espace, la liaient et
la consolidaient. Souvent aussi on btissait le rez-de-chausse en
moellons bien appareills et on relguait la brique aux tages
suprieurs. Le calcaire de la montagne voisine est la seule pierre dont
on se soit servi rgulirement en pareil cas. Les fragments de grs, de
granit ou d'albtre qui y sont mls, proviennent gnralement d'un
temple ruin: les gyptiens d'alors n'avaient pas plus scrupule que ceux
d'aujourd'hui  dpecer leurs monuments ds qu'on cessait de les
surveiller.

[Illustration: Fig. 2--Maison antique  tages vots, contre la
muraille nord du grand temple de Mdint-Habou.]

Les petites gens vivaient dans de vraies huttes qui, pour tre bties en
briques, ne valaient gure mieux que les cabanes des fellahs. A Karnak,
dans la ville pharaonique,  Kom-Ombo, dans la ville romaine, 
Mdint-Habou, dans la ville copte, les maisons de ce genre ont rarement
plus de 4 ou 5 mtres de faade; elles se composent d'un rez-de-chausse
que surmontent parfois quelques chambres d'habitation. Les gens aiss,
marchands, employs secondaires, chefs d'ateliers, taient logs plus au
large. Leurs maisons taient souvent spares de la rue par une cour
troite: un grand couloir s'ouvrait au fond, le long duquel les chambres
taient ranges (Fig.3). Plus souvent, la cour tait garnie de chambres
sur trois cts (Fig.4); plus souvent encore la maison prsentait sa
faade  la rue. C'tait alors un haut mur peint ou blanchi  la chaux,
surmont d'une corniche, et sans ouverture que la porte, ou perc
irrgulirement de quelques fentres (Fig.5). La porte tait souvent de
pierre, mme dans les maisons sans prtentions. Les jambages sont en
saillie lgre sur la paroi, et le linteau est support d'une gorge
peinte ou sculpte. L'entre franchie, on passait successivement dans
deux petites pices sombres, dont la dernire prend jour sur la cour
centrale (Fig.6). Le rez-de-chausse servait ordinairement d'table
pour les baudets ou pour les bestiaux, de magasins pour le bl et pour
les provisions, de cellier et de cuisine. Partout o les tages
suprieurs subsistent encore, ils reproduisent presque sans
modifications la distribution du rez-de-chausse. On y arrivait par un
escalier extrieur, troit et raide, coup  des intervalles trs
rapprochs par de petits paliers carrs. Les pices taient oblongues et
ne recevaient de lumire et d'air que par la porte: lorsqu'on se
dcidait  percer des fentres sur la rue, c'taient des soupiraux
placs presque  la hauteur du plafond, sans rgularit ni symtrie,
Garnis d'une sorte de grille en bois  barreaux espacs, et ferms par
un volet plein. Les planchers taient briquets ou dalls, plus souvent
forms d'une couche de terre battue. Les murs taient blanchis  la
chaux, quelquefois peints de couleurs vives. Le toit tait plat et fait
probablement comme aujourd'hui de branches de palmiers serres l'une
contre l'autre, et couvertes d'un enduit de terre assez pais pour
rsister  la pluie. Parfois il n'tait surmont que d'un ou deux de ces
ventilateurs en bois qu'on rencontre encore si frquemment en gypte;
d'ordinaire, on y levait une ou deux pices isoles, servant de
buanderie ou de dortoir pour les esclaves ou les gardiens. La terrasse
et la cour jouaient un grand rle dans la vie domestique des anciens
gyptiens; les femmes y prparaient le pain (Fig.7), y cuisinaient, y
causaient  l'air libre; la famille entire y dormait l't, protge
par des filets contre les attaques des moustiques.

[Illustration: Fig. 3]
[Illustration: Fig. 4]
[Illustration: Fig. 5--Faade d'une maison sur la rue.]
[Illustration: Fig. 6]
[Illustration: Fig. 7--Bote en forme de maison. (British Museum.)]

Les htels des riches et des seigneurs couvraient une surface
considrable: ils taient situs le plus souvent au milieu d'un jardin
ou d'une cour plante, et prsentaient  la rue, ainsi que les maisons
bourgeoises, des murs nus, crnels comme ceux d'une forteresse
(Fig.8). La vie domestique tait cache et comme replie sur elle-mme:
on sacrifiait le plaisir de voir les passants  l'avantage de n'tre pas
aperu du dehors. La porte seule annonait quelquefois l'importance de
la famille qui se dissimulait derrire l'enceinte. Elle tait prcde
d'un perron de deux ou trois marches, ou d'un portique  colonnes
(Fig.9) orn de statues (Fig.10), qui lui donnaient l'aspect
monumental; parfois c'tait un pylne analogue  celui qui annonait
l'entre des temples. L'intrieur formait comme une petite ville,
divise en quartiers par des murs irrguliers: la maison d'habitation au
fond, les greniers, les tables, les communs, rpartis aux diffrents
endroits de l'enclos, selon des rgles qui nous chappent encore. Les
dtails de l'agencement devaient varier  l'infini; pour donner une ide
de ce qu'tait l'htel d'un grand seigneur gyptien, moiti palais,
moiti villa, je ne puis mieux faire que de reproduire deux des plans
nombreux que nous ont conservs les tombeaux de la XVIIIe dynastie. Le
premier reprsente une maison thbaine (Fig.11-12). Le clos est carr
entour d'un mur crnel. La porte principale s'ouvre sur une route
borde d'arbres, qui longe un canal ou un bras du Nil. Le jardin est
divis en compartiments symtriques par des murs bas en pierres sches,
analogues  ceux qu'on voit encore dans les grands jardins d'Akhmm ou
de Girgh; au centre, une vaste treille dispose sur quatre rangs de
colonnettes;  droite et  gauche, quatre pices d'eau peuples de
canards et d'oies, deux ppinires, deux kiosques  jour, et des alles
de sycomores, de dattiers et de palmiers-doums; dans le fond, en face de
la porte, une maison  deux tages de petites dimensions, surmonte
d'une corniche peinte. Le second plan est emprunt aux hypoges de
Tell-el-Amarna (Fig.13-14). Il nous montre une maison, situe an fond
des jardins d'un grand seigneur, A, gendre du pharaon Khouniaton et,
plus tard, lui-mme roi d'gypte. Un bassin oblong s'tend devant la
porte: il est bord d'un quai en pente douce muni de deux escaliers. Le
corps de btiment est un rectangle plus large sur la faade que sur les
parois latrales.

[Illustration: Fig. 8]
[Illustration: Fig. 9]
[Illustration: Fig. 10]
[Illustration: Fig. 11--Plan d'une maison thbaine avec jardin.]
[Illustration: Fig. 12--Vue perspective de la maison thbaine.]
[Illustration: Fig. 13--Palais d'A.]
[Illustration: Fig. 14--Vue perspective du palais d'A.]

Une grande porte s'ouvre au milieu et donne accs dans une cour plante
d'arbres et borde de magasins remplis de provisions: deux petites cours
places symtriquement dans les angles les plus loigns servent de cage
aux escaliers qui mnent sur la terrasse. Ce premier difice sert comme
d'enveloppe au logis du matre. Les deux faades sont ornes d'un
portique de huit colonnes, interrompu au milieu par la baie du pylne.
La porte franchie, on dbouchait dans une sorte de long couloir central,
coup par deux murs percs de portes, de manire  former trois cours
d'enfilade. Celle du centre tait borde de chambres; les deux autres
communiquaient  droite et  gauche avec deux cours plus petites, d'o
partaient les escaliers qui montent  la terrasse. Ce btiment central
tait ce que les textes appellent l'_khonouti_, la demeure intime du
roi et des grands seigneurs, o la famille et les amis les plus proches
avaient seuls le droit de pntrer. Le nombre des tages, la disposition
de la faade diffraient selon le caprice du propritaire. Le plus
souvent la faade tait unie; parfois elle tait divise en trois corps,
et le corps du milieu tait en saillie. Les deux ailes sont alors ornes
d'un portique  chaque tage (Fig.15), ou surmontes d'une galerie 
jour (Fig.16); le pavillon central a quelquefois l'aspect d'une tour
qui domine le reste de la construction (Fig.17). Les faades sont
dcores assez souvent de ces longues colonnettes en bois peint qui ne
portent rien et servent seulement  gayer l'aspect un peu svre de
l'difice. La distribution intrieure est peu connue; comme dans les
maisons bourgeoises, les chambres  coucher taient probablement petites
et mal claires; mais, en revanche, les salles de rception devaient
avoir  peu prs les dimensions adoptes aujourd'hui encore en gypte,
dans les maisons arabes. L'ornementation des parois ne comportait pas
des scnes ou des compositions analogues  celles qu'on rencontre dans
les tombeaux. Les panneaux taient passs  la chaux ou revtus d'une
teinte uniforme et bords d'une bande multicolore. Les plafonds taient
d'ordinaire laisss en blanc; parfois, cependant, ils taient dcors
d'ornements gomtriques dont les principaux motifs taient rpts dans
les tombeaux et nous ont t conservs de la sorte, des mandres
entremls de rosaces (Fig.18), des carrs multicolores (Fig.19), des
ttes de boeuf vues de face, des enroulements, des vols d'oies
(Fig.20).

[Illustration: Fig. 15]
[Illustration: Fig. 16]
[Illustration: Fig. 17]
[Illustration: Fig. 18]
[Illustration: Fig. 19]
[Illustration: Fig. 20]

Je n'ai parl que du second empire thbain; c'est en effet l'poque pour
laquelle nous avons le plus de documents. Les lampes en forme de
maisons, qu'on trouve en si grand nombre au Fayoum, montrent qu'au temps
des Csars romains, on continuait  btir selon les mmes rgles qui
avaient eu cours sous les Thoutmos et les Ramss. Pour l'ancien empire,
les renseignements sont peu nombreux et peu clairs. Cependant, on
rencontre souvent sur les stles, dans les hypoges ou dans les
cercueils, des dessins qui nous montrent quel aspect avaient les portes
(Fig.21), et un sarcophage de la IVe dynastie, celui de
Khoutou-Poskhou, est taill en forme de maison (Fig.22).

[Illustration: Fig. 21--Porte de maison de l'ancien Empire, d'aprs la
paroi d'un tombeau de la VIe dynastie.]
[Illustration: Fig. 22]


2.--LES FORTERESSES.


La plupart des villes et mme des bourgs importants taient murs.
C'tait une consquence presque ncessaire de la configuration
gographique et de la constitution politique du pays. Contre les
Bdouins, il avait fallu barrer le dbouch des gorges qui mnent au
dsert; les grands seigneurs fodaux avaient fortifi, contre leurs
voisins et contre le roi, la ville o ils rsidaient, et les villages de
leur domaine qui commandaient les dfils des montagnes ou les passes
resserres du fleuve.

Abydos, El-Kab, Semnh possdent les forteresses les plus anciennes.
Abydos avait un sanctuaire d'Osiris et s'levait  l'entre d'une des
routes qui conduisent aux Oasis. La renomme du temple y attirait les
plerins, la situation de la ville y amenait les marchands, la
prosprit que lui valait l'affluence des uns et des autres l'exposait
aux incursions des Libyens: elle a, aujourd'hui encore, deux forts
presque intacts. Le plus vieux est comme le noyau du monticule que les
Arabes appellent le Kom-es-soultn, mais l'intrieur seul en a t
dblay jusqu' 3 ou 4 mtres au-dessus du sol antique; le trac
extrieur des murs n'a pas t dgag des dcombres et du sable qui
l'entourent. Dans l'tat actuel, c'est un paralllogramme en briques
crues de 125 mtres de long sur 68 mtres de large. Le plus grand axe en
est tendu du sud au nord. La porte principale s'ouvre dans le mur ouest,
non loin de l'angle nord-ouest; mais deux portes de moindre importance
paraissent avoir t mnages dans le front sud et dans celui de l'est.
Les murailles ont perdu quelque peu de leur lvation; elles mesurent
pourtant de 7  11 mtres de haut et sont larges d'environ 2 mtres au
sommet. Elles ne sont pas bties d'une seule venue, mais se partagent en
grands panneaux verticaux, facilement reconnaissables  la disposition
des matriaux. Dans le premier, tous les lits de briques sont
rigoureusement horizontaux; dans le second, ils sont lgrement concaves
et forment un arc renvers, trs ouvert, dont l'extrados s'appuie sur le
sol; l'alternance des deux procds se reproduit rgulirement. La
raison de cette disposition est obscure: on dit que les difices ainsi
construits rsistent mieux aux tremblements de terre. Quoi qu'il en
soit, elle est fort ancienne, car, ds la Ve dynastie, les familles
nobles d'Abydos envahirent l'enceinte et l'emplirent de leurs tombeaux
an point de lui enlever toute valeur stratgique. Une seconde
forteresse, difie  quelque cent mtres au sud-est, remplaa celle du
Kom-es-soultn vers la XVIIIe dynastie, mais faillit avoir le mme sort
sous les Ramessides; la dcadence subite de la ville l'a seule protge
contre l'encombrement. Les gyptiens des premiers temps ne possdaient
aucun engin capable de faire impression sur des murs massifs. Ils
n'avaient que trois moyens pour enlever de vive force une place ferme:
l'escalade, la sape, le bris des portes. Le trac impos par leurs
ingnieurs au second fort est des mieux calculs pour rsister
efficacement  ces trois attaques (Fig.23). Il se compose de longs
cts en ligne droite, sans tours ni saillants d'aucune sorte, mesurant
131m,30 sur les fronts est et ouest, 78 mtres sur les fronts nord et
sud. Les fondations portent directement sur le sable et ne descendent
nulle part plus has que 0m,30. Le mur (Fig.24) est en briques crues,
disposes par assises horizontales; il est lgrement inclin en
arrire, plein, sans archres ni meurtrires, dcor  l'extrieur de
longues rainures prismatiques, semblables  celles qu'on voit sur les
stles de l'ancien Empire. Dans l'tat actuel, il domine la plaine de 11
mtres; complet, il ne devait gure monter  plus de 12 mtres, ce qui
suffisait amplement pour mettre la garnison  l'abri d'une escalade par
chelle portative  dos d'homme. L'paisseur est d'environ 6 mtres  la
base, d'environ 5 mtres au sommet.

[Illustration: Fig. 23]
[Illustration: Fig. 24]

La crte est partout dtruite, mais les reprsentations figures
(Fig.25) nous montrent qu'elle tait couronne d'une corniche continue,
trs saillante, garnie extrieurement d'un parapet mince assez bas,
crnel  merlons arrondis, rarement quadrangulaires. Le chemin de
ronde, mme diminu de l'paisseur du parapet, devait atteindre encore
4 mtres ou 4m,50. Il courait sans interruption le long des quatre
fronts; on y montait par des escaliers troits, pratiqus dans la
maonnerie et dtruits aujourd'hui. Point de foss: pour dfendre le
pied du mur contre la pioche des sapeurs, on a trac,  3 mtres en
avant, une chemise crnele haute de 5 mtres ou environ. Toutes ces
prcautions taient suffisantes contre la sape et l'escalade, mais les
portes restaient comme autant de brches bantes dans l'enceinte;
c'tait le point faible sur lequel l'attaque et la dfense concentraient
leurs efforts. Le fort d'Abydos avait deux portes, dont la principale
tait situe dans un massif pais,  l'extrmit orientale du front est
(Fig.26). Une coupure troite A, barre par de solides battants de
bois, en marquait la place dans l'avant-mur. Par derrire, s'tendait
une petite place d'armes B,  demi creuse dans l'paisseur du mur, au
fond de laquelle tait pratique une seconde porte C, aussi resserre
que la premire. Quand l'assaillant l'avait force sous la pluie de
projectiles que les dfenseurs, posts au haut des murailles, faisaient
pleuvoir sur lui de face et des deux cts, il n'tait pas encore au
coeur de la place; il traversait une cour oblongue D, resserre entre
les murs extrieurs et entre deux contreforts qui s'en dtachaient 
angle droit, et s'en allait briser  dcouvert une dernire poterne E,
place  dessein dans le recoin le plus incommode. Le principe qui
prsidait  la construction des portes tait partout le mme, mais les
dispositions variaient au gr de l'ingnieur. A la porte sud-est
d'Abydos (Fig.27), la place d'armes situe entre les deux enceintes a
t supprime, et la cour est tout entire dans l'paisseur du mur; 
Kom-el-Ahmar, en face d'El-Kab (Fig.28), le massif de briques, an
milieu duquel la porte est perce, fait saillie sur le front de dfense.
Des poternes, rserves en diffrents endroits, facilitaient les
mouvements de la garnison et lui permettaient de multiplier les
sorties.

[Illustration: Fig. 25]
[Illustration: Fig. 26]
[Illustration: Fig. 27]
[Illustration: Fig. 28]

Le mme trac qu'on employait pour les forts isols prvalait galement
pour les villes. Partout,  Hliopolis,  Sn,  Sas,  Thbes, ce sont
des murs droits, sans tours ni bastions, formant des carrs ou des
paralllogrammes allongs, sans fosss ni avances; l'paisseur des
murs, qui varie entre 10 et 20 mtres, rendait ces prcautions inutiles.
Les portes, au moins les principales, avaient des jambages et un linteau
en pierre, dcors de tableaux et de lgendes; tmoin celle d'Ombos, que
Champollion vit encore en place et qui date du rgne de Thoutmos III. La
plus vieille et la mieux conserve des villes fortes d'gypte, celle
d'El-Kab, remonte probablement jusqu' l'ancien Empire (Fig.29). Le Nil
en a dtruit une partie depuis quelques annes; au commencement du
sicle, elle formait un quadrilatre irrgulier, dont les grands cts
mesuraient 640 mtres et les petits environ un quart en moins. Le front
sud prsente la mme disposition qu'au Kom-es-soultn, des panneaux o
les lits de briques sont horizontaux, alternant avec d'autres panneaux
o ils sont concaves. Sur les fronts nord et ouest, les lits sont
onduls rgulirement et sans interruption d'un bout  l'autre.
L'paisseur est de 11m,50, la hauteur moyenne de 9 mtres; des rampes
larges et commodes mnent an chemin de ronde. Les portes sont places
irrgulirement, une sur chacune des faces nord, est et ouest; la face
mridionale n'en avait point. Elles sont trop mal conserves pour qu'on
en reconnaisse le plan. L'enceinte renfermait une population
considrable, mais ingalement rpartie; le gros tait concentr au nord
et  l'ouest, o les fouilles ont dcouvert les restes d'un grand nombre
de maisons. Les temples taient rassembls dans une enceinte carre, qui
avait le mme centre que la premire; c'tait comme un rduit, o la
garnison pouvait rsister, longtemps aprs que le reste de la ville
tait aux mains des ennemis.

[Illustration: Fig. 29]

Le trac  angle droit, excellent en plaine, n'tait pas souvent
applicable en pays accident; lorsque le point  fortifier tait sur une
colline, les ingnieurs gyptiens savaient adapter la ligne de dfense
au relief du terrain. A Kom-Ombo (Fig.30), les murs suivent exactement
le contour de la butte isole sur laquelle la ville tait perche, et
prsentaient  l'Orient un front hriss de saillies irrgulires, dont
le dessin rappelle grossirement celui de nos bastions. A Koummh et 
Semnh, en Nubie,  l'endroit o le Nil s'chappe des rochers de la
seconde cataracte, les dispositions sont plus ingnieuses et tmoignent
d'une vritable habilet. Le roi Ousirtasen III avait fix en cet
endroit la frontire de l'gypte; les forteresses qu'il y construisit
devaient barrer la voie d'eau aux flottes des Ngres voisins. A Koummh,
sur la rive droite, la position tait naturellement trs forte
(Fig.31). Sur une minence borde de rochers abrupts, on dessina un
carr irrgulier de 60 mtres environ de ct; deux contreforts allongs
dominent, l'un, an nord, les sentiers qui conduisent  la porte,
l'autre, au sud, le cours du fleuve. L'avant-mur s'lve  4 mtres en
avant et suit fidlement le mur principal, sauf en deux points, aux
angles nord-ouest et sud-est, o il prsente deux saillies en forme de
bastion. Sur l'autre rive,  Semnh, la position tait moins bonne; le
ct oriental tait protg par une ceinture de rochers qui descend 
pic jusqu'au fleuve, mais les trois autres faces taient  peu prs nues
(Fig.32). Un mur droit, haut de 15 mtres environ, fut tabli le long
du Nil; an contraire, les murs tourns vers la plaine montrent
jusqu' la hauteur de 25 mtres et se hrissrent de contreforts, longs
de 15 mtres, pais de9 mtres  la base et de 4 mtres au sommet et
disposs  intervalles irrguliers selon les besoins de la dfense. Ces
perons, non garnis de parapets, tenaient lieu de tours: ils
augmentaient la force du trac, dfendaient l'accs du chemin de ronde
et battaient en flanc les soldats qui auraient voulu tenter une attaque
de haute main contre l'enceinte continue. L'intervalle qui les spare
est calcul de manire que les archers puissent balayer de leurs flches
tout le terrain compris entre eux. Courtines et saillants sont en
briques crues entremles de poutres couches horizontalement dans la
maonnerie; la surface extrieure en est forme de deux parties, l'une 
peu prs verticale, l'autre incline de 160 degrs environ sur la
premire, ce qui rendait l'escalade sinon impossible, au moins fort
difficile. Intrieurement tout l'espace compris dans l'enceinte avait
t hauss presque jusqu'au niveau du chemin de ronde, en manire de
terre-plein (Fig.33). Au dehors, l'avant-mur en pierres sches tait
spar du corps de la place par un foss de 30  40 mtres de large; il
pousait assez exactement le contour gnral et dominait la plaine de
2 ou 3 mtres, selon les endroits; vers le nord, il tait coup par le
chemin tournant qui descend en plaine. Ces dispositions, si habiles
qu'elles fussent, n'empchrent point la place de succomber; une large
brche pratique an sud, entre les deux saillants les plus rapprochs du
fleuve, marque le point d'attaque choisi par l'ennemi.

[Illustration: Fig. 30]
[Illustration: Fig. 31]
[Illustration: Fig. 32]
[Illustration: Fig. 33--Coupe du terre-plein, sur A B du plan
prcdent.]

Les grandes guerres entreprises en Asie sous la XVIIIe dynastie
rvlrent aux gyptiens des formes nouvelles de fortifications. Les
nomades de la Syrie mridionale avaient des fortins o ils se
rfugiaient sous la menace de l'invasion (Fig.34). Les villes
cananennes et hittites, Ascalon, Dapour, Mrom, taient entoures de
murailles puissantes, le plus souvent en pierre et flanques de tours
(Fig.35); celles d'entre elles qui s'levaient en plaine, comme
Qodshou, taient enveloppes d'un double foss rempli d'eau (Fig.36).
Les Pharaons transportrent dans la valle du Nil les types nouveaux,
dont ils avaient prouv l'efficacit dans leurs campagnes. Ds les
commencements de la XIXe dynastie, la frontire orientale du Delta, la
plus faible de toutes, tait couverte d'une ligne de forts analogues aux
forts cananens; non contents de prendre la chose, les gyptiens avaient
pris le mot et donnaient  ces tours de garde le nom smitique de
_magadlou_. La brique ne parut plus ds lors assez solide, au moins
pour les villes exposes aux incursions des peuplades asiatiques, et les
murs d'Hliopolis, ceux de Memphis mme, se revtirent de pierre. Rien
ne nous est rest jusqu' prsent de ces forteresses nouvelles, et nous
en serions rduits  nous figurer, d'aprs les peintures, l'aspect
qu'elles pouvaient avoir, si un caprice royal ne nous en avait laiss un
modle dans un des endroits o on s'attendait le moins  le rencontrer,
dans la ncropole de Thbes. Quand Ramss III tablit son temple
funraire (Fig.37 et 38), il voulut l'envelopper d'une enceinte 
l'apparence militaire, en souvenir de ses victoires syriennes. Un
avant-mur en pierre, crnel, haut de 4 mtres en moyenne, court le long
du flanc est; la porte est pratique an milieu, sous la protection d'un
gros bastion quadrangulaire. Elle tait large de 1 mtre, et flanque de
deux petits corps de garde oblongs, dont les terrasses s'lvent
d'environ 1m,50 au-dessus du rempart. Ds qu'on l'a franchie, on se
trouve devant un vritable _Migdol_: deux corps de logis, embrassant une
cour qui va se rtrcissant par ressauts, et runis par un btiment 
deux tages, perc d'une porte longue. Les faces orientales des tours
sont assises sur un soubassement inclin en talus, haut de 5 mtres
environ. Il tait  deux fins: d'abord il augmentait la force de
rsistance du mur  l'endroit o on pouvait le saper, ensuite les
projectiles qu'on jetait d'en haut, ricochant avec force sur
l'inclinaison du plan, tenaient l'assaillant  distance. La hauteur
totale est de 22 mtres, et la largeur de 25 mtres sur le devant; les
portions situes sur le derrire,  droite et  gauche de la porte, ont
t dtruites ds l'antiquit. Les dtails de l'ornementation sont
adapts au caractre moiti religieux, moiti triomphal de l'difice; il
n'est pas probable que les forteresses relles fussent dcores de
consoles et de bas-reliefs analogues  ceux qu'on voit sur les cts de
la place d'armes. Tel qu'il est, le _pavillon_ de Mdint-Habou est un
exemple unique des perfectionnements que les Pharaons conqurants
avaient apports  l'architecture militaire.

[Illustration: Fig. 34]
[Illustration: Fig. 35--La ville de Dapour.]
[Illustration: Fig. 36]
[Illustration: Fig. 37--Plan du pavillon de Mdint-Habou.]
[Illustration: Fig. 38]

Pass le rgne de Ramss III, les documents nous font presque
entirement dfaut. Vers la fin du XIe sicle avant notre re, les
grands prtres d'Ammon rparrent les murs de Thbes, de Gbln et
d'El-Hibh en face de Feshn. Le morcellement du pays sous les
successeurs de Sheshonq obligea les princes des nomes  augmenter le
nombre des places fortes; la campagne de Pinkhi, sur les bords du Nil,
est une suite de siges heureux. Rien, toutefois, ne nous autorise 
penser que l'art de la fortification ait fait alors des progrs
sensibles: quand les Pharaons grecs se substiturent aux indignes, ils
le trouvrent probablement tel que l'avaient constitu les ingnieurs de
la XIXe et de la XXe dynastie.


3.--LES TRAVAUX D'UTILIT PUBLIQUE.


Un rseau permanent de routes est inutile dans un pays comme l'gypte;
le Nil y est le chemin naturel du commerce, et des sentiers courant
entre les champs suffisent  la circulation des hommes,  la mene des
bestiaux, au transport des denres de village  village. Des bacs
payants pour passer d'une rive  l'autre du fleuve, des gus partout o
le peu de profondeur des eaux le permettait, des leves de terre jetes
 demeure en travers des canaux, compltaient le systme. Les ponts
taient rares; on n'en connat jusqu' prsent qu'un seul sur le
territoire gyptien, encore ne sait-on s'il tait long ou court, en
pierre ou en bois, support d'arches ou lanc d'une vole. Il
franchissait, sous les murs mmes de Zarou, le canal qui sparait le
front oriental du Delta des rgions dsertes de l'Arabie Ptre; une
enceinte fortifie en couvrait le dbouch du ct de l'Asie (Fig.39).
L'entretien des voies de communication, qui cote si cher aux peuples
modernes, entrait donc pour une trs petite part dans la dpense des
Pharaons; trois grands services restaient seuls  leur charge, celui des
entrepts, celui des irrigations, celui des mines et carrires.

[Illustration: Fig. 39]

Les impts taient perus et les traitements des fonctionnaires pays en
nature. On distribuait chaque mois aux ouvriers du bl, de l'huile et du
vin, de quoi nourrir leur famille, et, du haut en has de l'chelle
hirarchique, chacun recevait en change de son travail des bestiaux,
des toffes, des objets manufacturs, certaines quantits de cuivre ou
de mtaux prcieux. Les employs du fisc devaient donc avoir  leur
disposition de vastes magasins o serrer les parties rentres de
l'impt. Chaque catgorie avait son quartier distinct, clos de murs et
fourni de gardiens vigilants, larges tables pour les btes, celliers o
les amphores taient empiles en couches rgulires ou pendues en ligne
le long des murs, avec la date de la rcolte crite sur la panse
(Fig.40), greniers en forme de four, o le grain tait vers par une
lucarne pratique dans le haut et sortait par une trappe mnage prs du
sol (Fig.41). A Toukou, la Pithom de M. Naville, ce sont des chambres
rectangulaires (Fig.42), de taille diffrente, jadis parquetes et sans
communication l'une avec l'autre: le bl, introduit par le toit,
suivait, pour ressortir, le chemin qu'il avait pris pour entrer. Au
Ramessum de Thbes, des milliers d'ostraca et de tampons de jarres
ramasss sur les lieux prouvent que les ruines en briques situes
immdiatement derrire le temple renfermaient les celliers du dieu; les
chambres sont de longs couloirs vots, accols l'un  l'autre et
surmonts autrefois d'une plate-forme unie (Fig.43). Philae, Ombos,
Daphnae, la plupart des villes frontires du Delta possdent des
entrepts de ce genre, et l'on en dcouvrira bien d'autres le jour o
l'on s'avisera de les chercher srieusement.

[Illustration: Fig. 40]
[Illustration: Fig. 41]
[Illustration: Fig. 42]
[Illustration: Fig. 43]


Le rgime des eaux ne s'est pas modifi sensiblement depuis l'antiquit.
Quelques canaux ont t creuss, un plus grand nombre se sont bouchs
par la ngligence des matres du pays; mais les tracs et les mthodes
de percement sont demeurs les mmes. Elles n'exigent point de travaux
d'art considrables. Partout o j'ai pu tudier les vestiges de canaux
anciens, je n'ai relev aucune trace de maonnerie aux prises d'eau ou
sur les points faibles du parcours. Ce sont de simples fosss  pic,
larges de 6  20 mtres; les terres extraites pendant l'opration
taient rejetes  droite et  gauche, et formaient, au-dessus de la
berge, des talus irrguliers de 2  4 mtres de haut. Ils marchent en
ligne droite, mais sans obstination; le moindre mouvement de terrain les
dcide  dvier et  dcrire des courbes immenses. Des digues, tires
capricieusement de la montagne au Nil, les coupent d'espace en espace et
divisent la valle en bassins, ou l'eau sjourne pendant les mois
d'inondation. Elles sont d'ordinaire en terre, quelquefois en briques
cuites, comme dans la province de Girgh, trs rarement en pierre de
taille, comme cette digue de Koshish que Mini construisit au dbut des
temps, afin de dtourner  l'orient la branche principale du Nil, et
d'assainir l'emplacement o il fonda Memphis. Le rseau avait son
origine prs du Gebel-Silsilh, et courait jusqu' la mer sans s'carter
du fleuve, si ce n'est une fois prs de Bni-Souef, pour jeter un de ses
bras dans la direction du Fayoum. Il franchissait la montagne prs
d'Illahoun, par une gorge troite et sinueuse, approfondie peut-tre 
main d'homme, et se ramifiant en patte d'oie; les eaux, aprs avoir
arros le canton, s'coulaient, les plus proches dans le Nil, par la
route mme qui les avait amenes; les autres, dans plusieurs lacs sans
issue, dont le plus grand s'appelle aujourd'hui Birkt-Qroun. S'il
fallait en croire Hrodote, les choses ne se seraient point passes
aussi simplement. Le roi Moeris aurait voulu tablir au Fayoum un
rservoir destin  corriger les irrgularits de l'inondation; on
l'appelait, d'aprs lui, le lac Moeris. La crue tait-elle insuffisante?
L'eau, emmagasine dans ce bassin, puis relche au fur et  mesure que
le besoin s'en faisait sentir, maintenait le niveau  hauteur convenable
sur toute la moyenne Egypte et sur les rgions occidentales du Delta.
L'anne d'aprs, si la crue s'annonait trop forte, le Moeris en
recevait le surplus et le gardait jusqu'au moment o le fleuve
commenait  baisser. Deux pyramides, couronnes chacune d'un colosse
assis, reprsentant le roi fondateur et sa femme, se dressaient au
milieu du lac. Voil le rcit d'Hrodote: il a singulirement embarrass
les ingnieurs et les gographes. Comment en effet trouver dans le
Fayoum un emplacement convenable pour un bassin qui n'avait pas moins de
quatre-vingt-dix milles de pourtour? La thorie la plus accrdite de
nos jours est celle de Linant, d'aprs laquelle le Moeris aurait occup
une dpression de terrain le long de la chane libyque, entre Illahoun
et Mdinh; mais les explorations les plus rcentes ont montr que les
digues assignes pour limites  ce prtendu rservoir sont modernes et
n'ont peut-tre pas deux sicles de dure. Je ne crois plus 
l'existence du Moeris. Si Hrodote a jamais visit le Fayoum, cela a d
tre pendant l't, au temps du haut Nil, quand le pays entier offre
l'aspect d'une vritable mer. Il a pris pour la berge d'un lac permanent
les leves qui divisent les bassins et font communiquer les villes entre
elles. Son rcit, rpt par les crivains anciens, a t accept par
nos contemporains, et l'Egypte, qui n'en pouvait mais, a t gratifie
aprs coup d'une oeuvre gigantesque, dont l'excution aurait t le
vrai titre de gloire de ses ingnieurs, si elle avait jamais exist. Les
seuls travaux qu'ils aient entrepris en ce genre ont de moindres
prtentions; ce sont des barrages en pierre levs  l'entre de
plusieurs des Ouadys qui descendent des montagnes jusque dans la valle.
L'un des plus importants a t signal en 1885 par le docteur
Schweinfurth,  sept kilomtres au sud-est des bains d'Hlouan, au
dbouch de l'Ouady Guerraou (Fig.44).

[Illustration: Fig. 44]

Il servait  deux fins, d'abord  emmagasiner de l'eau pour les ouvriers
qui exploitaient les carrires d'albtre cristallin d'o sont sortis les
blocs les plus grands des pyramides de Gizh, puis  retenir les
torrents qui se forment parfois dans le dsert  la suite des pluies de
l'hiver et du printemps. Le ravin qu'il fermait a soixante-six mtres de
large et douze ou quinze, mtres de hauteur moyenne. Trois couches
successives d'une paisseur totale de quarante-cinq mtres avaient t
juges suffisantes: en aval, une masse d'argile et de dbris tirs des
berges (A), puis un amas de gros blocs calcaires, enfin un mur de pierre
de taille, dont les assises, disposes en retraite l'une sur l'autre,
simulaient une sorte d'escalier monumental (B). Trente-deux degrs
subsistent encore, sur trente-cinq qu'il y avait primitivement, et un
quart environ du barrage s'est maintenu dans le voisinage de chacune des
berges; le torrent a balay la partie du milieu (Fig.45). Une digue
analogue avait transform le fond de l'Ouady Gennh en un petit lac ou
les mineurs du Sina venaient s'approvisionner d'eau. La plupart des
localits d'o l'gypte tirait ses mtaux et ses pierres de choix
taient d'accs malais et n'auraient t d'aucun profit, si on n'avait
eu soin d'en faciliter les avenues et d'en rendre le sjour moins
insupportable par des travaux de ce genre. Pour aller chercher le
diorite et le granit gris de l'Ouady Hammamt, les Pharaons avaient
jalonn la route de citernes tailles dans le roc. Quelques maigres
sources, captes habilement et recueillies dans des rservoirs, avaient
permis d'tablir des villages entiers d'ouvriers aux carrires et aux
mines d'or ou d'meraude des bords de la mer Rouge; des centaines
d'engags volontaires, d'esclaves ou de criminels condamns par les
tribunaux y vivaient misrablement, sous le bton d'une dizaine de chefs
de corve, et sous la surveillance brutale d'une compagnie de soldats
mercenaires, libyens ou ngres. La moindre rvolution en Egypte, une
guerre malheureuse, un changement de rgne troubl, compromettait
l'existence factice de ces tablissements: les ouvriers dsertaient, les
Bdouins harcelaient la colonie, les garde-chiourme s'impatientaient et
rentraient dans la valle du Nil, et l'exploitation cessait de se faire
rgulirement. Aussi, les pierres de choix qu'on ne trouvait qu'au
dsert, le diorite, le basalte, le granit noir, le porphyre, les brches
vertes ou jaunes, n'taient-elles pas d'usage frquent en architecture;
comme il fallait mettre sur pied, pour les avoir, de vritables
expditions de soldats et d'ouvriers, on les rservait aux sarcophages
et aux statues de prix. Les carrires de calcaire, de grs, d'albtre,
de granit rose, qui ont fourni les matriaux des temples et des
monuments funraires, taient toutes dans la valle et d'abord facile.
Quand la veine qu'on avait rsolu d'attaquer courait dans une des
couches basses de la montagne, on y creusait des couloirs et des
chambres qui s'enfoncent parfois assez loin. Des piliers carrs, mnags
d'espace en espace, soutenaient le plafond, et des stles, graves aux
endroits les plus apparents, apprenaient  la postrit le nom du roi et
des ingnieurs qui avaient commenc ou repris les travaux. Plusieurs de
ces carrires puises ou abandonnes ont t transformes en chapelles;
ainsi le Spos-Artemidos, que Thoutmos III et Sti Ier consacrrent  la
desse locale Pakhit. Les plus importantes de celles qui donnaient le
calcaire sont  Tourah et  Massarah, presque en face de Memphis. La
pierre en tait trs recherche des sculpteurs et des architectes; elle
se prte merveilleusement  toutes les dlicatesses du ciseau, durcit 
l'air et se revt d'une patine dont les tons crmeux reposent l'oeil.
Les gisements de grs les plus vastes taient  Silsilis (Fig.46), et
on les exploitait  ciel ouvert. Ils offrent des escarpements de quinze
 seize mtres, quelquefois dresss  pic dans toute leur hauteur,
quelquefois diviss en tages o l'on arrive au moyen d'escaliers 
peine assez larges pour un seul homme. Les parois en sont couvertes de
stries parallles, tantt horizontales, tantt inclines alternativement
de gauche  droite ou de droite  gauche, de manire  former des lignes
de chevrons trs obtus, et serres, comme en un cadre rectangulaire,
entre des rainures larges de trois ou quatre centimtres, longues de
deux ou mme de trois mtres; ce sont les cicatrices de l'outil antique,
et elles nous montrent comment les gyptiens s'y prenaient pour dtacher
les blocs. On les dessinait sur place  l'encre rouge, quelquefois en la
forme qu'ils devaient avoir dans l'difice projet; les membres de la
commission d'gypte copirent dans les carrires du Gebel Abou-Fdah les
pures et la mise au carreau de plusieurs chapiteaux, un lotiforme, les
autres  tte d'Hathor (Fig.47). Ce premier travail achev, on sparait
les faces verticales  l'aide d'un long ciseau en fer qu'on enfonait
perpendiculairement ou obliquement  grands coups de maillet; pour
dtacher les faces horizontales, on se servait uniquement de coins en
bois ou en bronze, disposs dans le sens des couches de la montagne. Les
blocs recevaient souvent une premire faon sur le lit; on voit  Syne
un oblisque de granit,  Tehnh des fts de colonne  demi dgags. Le
transport s'oprait de diverses manires. A Syne,  Silsilis, au Gebel
Sheikh Haridi, au Gebel Abou-Fdah, les carrires sont baignes
littralement par les flots du Nil et la pierre descend presque
directement de sa place aux chalands. A Kasr-es-Sayad,  Tourah, dans
les localits loignes de la rive, des canaux creuss exprs amenaient
les barques jusqu'au pied de la montagne. O l'on devait renoncer au
transport par eau, la pierre tait charge sur des traneaux tirs par
des boeufs (Fig.48), ou cheminait jusqu' destination  bras d'homme et
sur des rouleaux.

[Illustration: Fig. 45]
[Illustration: Fig. 46]
[Illustration: Fig. 47]
[Illustration: Fig. 48]


CHAPITRE II



L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE


La brique fait presque tous les frais de l'architecture civile et
militaire; elle ne joue qu'un rle secondaire dans l'architecture
religieuse. Les Pharaons avaient l'ambition d'lever aux dieux des
demeures ternelles, et la pierre seule leur paraissait assez durable
pour rsister aux attaques des hommes et du temps.


1.--MATRIAUX ET LMENTS DE LA CONSTRUCTION.


C'est un prjug de croire que les Egyptiens ne mettaient en oeuvre que
des blocs de dimensions considrables. La grosseur de leurs matriaux
variait beaucoup selon l'usage auquel ils les destinaient. Les
architraves, les fts de colonnes, les linteaux et les montants de porte
atteignaient quelquefois des dimensions considrables. Les architraves
les plus longues que l'on connaisse, celles qui recouvrent l'alle
centrale de la salle hypostyle  Karnak, ont en moyenne 9m,20; elles
reprsentent chacune une masse de 31 mtres cubes et un poids de 65,000
kilogrammes environ. D'ordinaire, les blocs ne sont pas beaucoup plus
forts que ceux dont on se sert aujourd'hui en France; la hauteur en est
de 0m,80  1m,20, la longueur de 1 mtre  2m,50, l'paisseur de 0m,50 
1m,80.

Quelques temples sont en une seule sorte de pierre; le plus souvent, les
matriaux d'espce diffrente sont juxtaposs  proportions ingales.
Ainsi, le gros oeuvre des temples d'Abydos est un calcaire trs fin; les
colonnes, les architraves, les montants et les linteaux des portes,
toutes les parties o l'on craignait que le calcaire n'et pas une force
de rsistance suffisante, sont en grs dans l'difice de Sti Ier, en
grs, en granit ou en albtre dans celui de Ramss II. A Karnak, 
Louxor,  Tanis,  Memphis, on remarque des mlanges analogues; au
Ramessum et dans quelques temples de Nubie, les colonnes reposent sur
des massifs de briques crues. La pierre  pied d'oeuvre, les ouvriers
la taillaient avec plus ou moins de soin, selon qu'elle devait occuper
telle ou telle position. Quand les murs taient de mdiocre paisseur,
comme c'est gnralement le cas des murs de refend, on la parait
exactement sur toutes les faces. Lorsqu'ils taient pais, les blocs du
noyau taient dgrossis de manire  rappeler le plus possible la forme
cubique et  s'empiler les uns sur les autres sans trop de difficult,
sauf  combler les vides avec des clats plus petits, du caillou, du
ciment; on coupait ceux du parement avec soin sur la face destine 
tre vue, on dressait les joints aux deux tiers ou aux trois quarts de
la longueur, et on piquait simplement le reste de la queue. Les pices
les plus fortes taient rserves aux parties basses des difices, et
cette prcaution tait d'autant plus ncessaire que les architectes
d'poque pharaonique ne descendaient pas les fondations des temples
beaucoup plus qu'ils ne faisaient celles des maisons. A Karnak, elles ne
s'enfoncent gure qu' 2 ou 3 mtres;  Louxor, dans la partie qui borde
le fleuve, trois assises d'environ 0m,80 de haut chacune forment un
patin gigantesque sur lequel reposent les murs; au Ramessum, la couche
de briques sches sur laquelle pose la colonnade ne parat pas avoir
plus de 2 mtres; ce sont l des profondeurs insignifiantes, mais
l'exprience des sicles a prouv qu'elles suffisaient. L'humus compact
et dur qui compose partout le sol de la valle subit chaque anne, au
moment du retrait des eaux, une contraction qui le rend  peu prs
incompressible; le poids des maonneries, augmentant graduellement au
cours de la construction, lui fait bientt atteindre le maximum de
tassement et achve d'assurer  l'difice une assiette solide. Partout
o j'ai mis au jour le pied des murs, j'ai constat qu'ils n'avaient pas
boug.

Le systme de construction des anciens gyptiens ressemble par bien des
points  celui des Grecs. Les pierres y sont souvent poses  joint vif,
sans lien d'aucune sorte, et le maon se fie au poids propre des
matriaux pour les tenir en place. Parfois elles sont attaches par des
crampons en mtal, ou, comme dans le temple de Sti Ier  Abydos, par
des queues d'aronde en bois de sycomore au cartouche du roi fondateur.
D'ordinaire, elles sont comme soudes les unes aux autres par des
couches de mortier plus ou moins paisses. Tous les mortiers dont j'ai
recueilli les chantillons sont jusqu' prsent de trois sortes: les
uns, blancs et rduits aisment en poudre impalpable, ne contiennent que
de la chaux; les autres, gris et rudes au toucher, sont mls de chaux
et de sable; les autres doivent leur aspect rougetre  la poudre de
brique pile dont ils sont pntrs. Grce  l'emploi judicieux de ces
procds divers, les gyptiens ont su, quand ils le voulaient,
appareiller aussi bien que les Grecs des assises rgulires,  blocs
gaux,  joints verticaux symtriquement alterns; s'ils ne l'ont pas
toujours fait, cela tient surtout  l'imperfection des moyens mcaniques
dont ils disposaient. Les murs d'enceinte, les murs de refend, ceux des
faades secondaires taient perpendiculaires au sol; on se servait pour
lever les matriaux d'une chvre grossire plante sur la crte. Les
murs des pylnes, ceux des faades principales, parfois mme ceux des
faades secondaires taient en talus, selon des pentes variables au gr
de l'architecte; on tablissait pour les construire des plans inclins,
dont les rampes s'allongeaient  mesure que montait le monument. Les
deux mthodes taient galement dangereuses; si soigneusement qu'on
enveloppt les blocs, ils couraient le risque de perdre en chemin leurs
artes et leurs angles, ou mme de se briser en clats. Il fallait
presque toujours les retoucher, et le dsir d'avoir le moins de dchet
possible portait l'ouvrier  leur prter des coupes anormales (Fig.49).
On retaillait en biseau une des faces latrales, et le joint, au lieu
d'tre vertical, s'inclinait sur le lit. Si la pierre n'avait plus la
hauteur ou la largeur voulue, on rachetait la diffrence au moyen d'une
dalle complmentaire. Parfois mme, on laissait subsister une saillie,
qui s'embotait, pour ainsi dire, dans un creux correspondant, mnag 
l'assise suprieure ou infrieure. Ce qui n'tait d'abord qu'accident
devenait bientt ngligence. Les maons, qui avaient hiss par
inadvertance un bloc trop gros, ne se souciaient pas de le redescendre,
et se tiraient d'affaire avec l'un des expdients dont je viens de
parler. L'architecte ne surveillait pas assez attentivement la taille et
la pose des pierres. Il souffrait que les assises n'eussent pas toutes
la mme hauteur, et que les joints verticaux de deux ou trois d'entre
elles fussent dans un mme prolongement. Le gros oeuvre achev, on
ravalait la pierre, on reprenait les joints, on les noyait sous une
couche de ciment ou de stuc, color  la teinte de l'ensemble, et qui
dissimulait les fautes du premier travail. Les murs ne se terminent
presque jamais en arte vive. Ils sont comme cerns d'un tore autour
duquel court un ruban sculpt, et couronns soit de la gorge vase que
surmonte une bande plate (Fig.50), soit, comme  Semnh, d'une corniche
carre, soit, comme  Mdint-Habou, d'une ligne de crneaux. Ainsi
encadrs, on dirait autant de panneaux unis, levs chacun sur un seul
bloc, sans saillies et presque sans ouvertures. Les fentres, toujours
trs rares, ne sont que de simples soupiraux, destins  clairer des
escaliers comme au second pylne d'Harmhabi,  Karnak, ou  recevoir des
pices de charpente dcorative les jours de fte. Les portes ne
prsentent que peu de relief sur le corps de l'difice (Fig.51), sauf
le cas o le linteau est surhauss de la gorge et de la plate-bande.
Seul, le pavillon de Mdint-Habou possde des fentres relles; mais il
tait construit sur le plan d'une forteresse et ne doit tre rang qu'
titre d'exception parmi les monuments religieux.

[Illustration: Fig. 49]
[Illustration: Fig. 50]
[Illustration: Fig. 51]

Le sol des cours et des salles tait revtu de dalles rectangulaires
assez rgulirement ajustes, sauf dans l'intervalle des colonnes o,
dsesprant de raccorder  l'ensemble les lignes courbes de la base, les
architectes ont accumul des fragments de petite dimension sans ordre ni
mthode (Fig.52). Au contraire de ce qu'ils pratiquaient pour les
maisons, ils n'ont presque jamais employ la vote dans les temples. On
ne la rencontre gure qu' Dir-el-Bahar et dans les sept sanctuaires
parallles d'Abydos, encore est-elle obtenue par encorbellement. La
courbe en est dessine dans trois ou quatre assises horizontales,
places en porte  faux l'une au-dessus de l'autre, puis vides au
ciseau, suivant une ligne continue (Fig.53). La couverture ordinaire
consiste en dalles plates juxtaposes. Quand les vides entre les murs ne
sont pas trop considrables, elle les franchit d'une seule vole; sinon,
on l'tayait de supports d'autant plus multiplis que l'espace  couvrir
est plus tendu. Ils taient alors relis par d'immenses poutres en
pierre, les architraves, sur lesquelles s'appuient les dalles dont le
toit se compose.

[Illustration: Fig. 52]
[Illustration: Fig. 53]

Les supports sont de deux types diffrents: le pilier et la colonne. On
en connat d'un seul bloc. Les piliers du temple du Sphinx, les plus
anciens qui aient t dcouverts jusqu' prsent, ont 5 mtres de
hauteur sur 1m,40 de ct. Des colonnes en granit rose, parses au
milieu des ruines d'Alexandrie, de Bubaste, de Memphis, et qui remontent
aux rgnes d'Harmhabi et de Ramss II, mesurent 6 et 8 mtres d'une mme
venue. Ce n'est l qu'une exception. Colonnes et piliers sont btis en
assises souvent ingales et irrgulires, comme celles des murailles
environnantes. Les grandes colonnes de Louxor ne sont pleines qu'au
tiers du diamtre: elles ont un noyau de ciment jauntre, qui n'a plus
de consistance et tombe en poudre sous les doigts. Le chapiteau de la
colonne de Taharqou,  Karnak, contient trois assises hautes chacune
d'environ 0m,123. La dernire, la plus saillante, se compose de
vingt-six pierres, dont les joints verticaux tendent au centre, et qui
ne sont maintenues en place que par le poids du d superpos. Les mmes
ngligences que nous avons signales dans l'appareil des murs, on les
retrouve toutes dans celui des colonnes.

Le pilier quadrangulaire,  cts parallles ou lgrement inclins, le
plus souvent sans base ni chapiteau, est frquent dans les tombes de
l'ancien Empire. Il apparat encore  Mdint-Habou, dans le temple de
Thoutmos III, ou  Karnak, dans ce qu'on appelle le promenoir. Les faces
en sont souvent habilles de tableaux peints ou de lgendes, et la face
extrieure reoit un motif spcial de dcoration: des tiges de lotus ou
de papyrus en saillie, sur les piliers-stles de Karnak, une tte
d'Hathor coiffe du sistre, au petit spos d'Ibsamboul (Fig.54), une
figure debout, Osiris dans la premire cour de Mdint-Habou, Bsou 
Dendrah et au Gebel-Barkal. A Karnak, dans l'difice construit
probablement par Harmhabi avec les dbris d'un sanctuaire d'Amenhotpou
II, le pilier est surmont d'une gorge qu'un mince abaque spar de
l'architrave (Fig.55). Abattant les quatre angles, on le transforme en
un prisme octogonal; puis, abattant les huit angles nouveaux, en un
prisme  seize pans. C'est le type de certains piliers des tombeaux
d'Assoun et de Beni-Hassan; du promenoir de Thoutmos III,  Karnak
(Fig.56), et des chapelles de Dir-el-Bahar. A ct de ces formes
rgulirement dduites on en remarque dont la drivation est
irrgulire,  six pans,  douze,  quinze,  vingt, ou qui aboutissent
presque au cercle parfait. Les piliers du portique d'Osiris  Abydos
sont au terme de la srie; le corps en offre une section curviligne
 peine interrompue par une bande lisse aux deux extrmits d'un mme
diamtre. Le plus souvent les pans se creusent lgrement en cannelures;
parfois, comme  Kalabshh, les cannelures sont divises en quatre
groupes de cinq par autant de bandes (Fig.57). Le pilier polygonal a
toujours un socle large et bas, arrondi en disque. A El-Kab, il porte
une tte d'Hathor applique  la face antrieure (Fig.58). Presque
partout ailleurs, il est surmont d'un simple tailloir carr qui le
runit  l'architrave. Ainsi constitu, il prsente un air de famille
avec la colonne dorique, et l'on comprend que Jomard et Champollion ont
pu lui donner, dans l'enthousiasme de la dcouverte, le nom peu justifi
de _dorique primitif_.

[Illustration: Fig. 54]
[Illustration: Fig. 55]
[Illustration: Fig. 56]
[Illustration: Fig. 57]
[Illustration: Fig. 58]

La colonne ne repose pas immdiatement sur le sol. Elle est toujours
pourvue d'un socle analogue  celui du pilier polygonal, au profil
tantt droit, tantt lgrement arrondi, nu ou sans autre ornement
qu'une ligne d'hiroglyphes. Les formes principales se ramnent  trois
types: 1 la colonne  chapiteau en campane; 2 la colonne  chapiteau
en bouton de lotus; 3 la colonne hathorique.

1 _Colonne  chapiteau campaniforme_.--D'ordinaire, le ft est lisse ou
simplement grav d'criture et de bas-reliefs. Quelquefois pourtant,
ainsi  Mdamout, il est compos de six grandes et de six petites
colonnettes alternes. Aux temps pharaoniques, il s'arrondit, par le
bas, en bulbe dcor de triangles curvilignes enchevtrs, simulant de
larges feuilles; la courbe est alors calcule de telle sorte que le
diamtre infrieur soit sensiblement gal au diamtre suprieur. A
l'poque ptolmaque, le bulbe disparat souvent, probablement sous
l'influence des ides grecques: les colonnes qui bordent la premire
cour du temple d'Edfou s'enlvent d'aplomb sur leur socle. Le ft subit
toujours une diminution de la base au sommet. Il se termine par trois ou
cinq plates-bandes superposes. A Mdamout, o il est fascicul,
l'architecte a pens sans doute qu'une seule attache au sommet
paratrait insuffisante  maintenir les douze colonnettes, et il a
indiqu deux autres anneaux de plates-bandes  intervalles rguliers. Le
chapiteau, vas en forme de cloche, est garni  la naissance d'une
range de feuilles, semblables  celles de la base, et sur lesquelles
s'implantent des tiges de lotus et de papyrus en fleurs et en boutons.
La hauteur et la saillie sur le nu de la colonne varient au gr de
l'architecte. A Louxor, les campanes ont 3m,50 de diamtre  la gorge,
5m,50  la partie suprieure, et une hauteur de 3m,50;  Karnak, dans la
salle hypostyle, la hauteur est de 3m,75 et le plus grand diamtre de
21 pieds. Un de cubique surmonte le tout. Il est assez peu lev et
presque entirement masqu par la courbure du chapiteau; rarement, comme
au petit temple de Dendrah, il s'lve et reoit sur chaque face une
figure du dieu Bsou (Fig.59).

[Illustration: Fig. 59]

La colonne  chapiteau campaniforme (Fig.60) se rencontre de prfrence
dans la trave centrale des salles hypostyles,  Karnak, au Ramessum, 
Louxor; mais elle n'est pas restreinte  cet emploi, et on la voit dans
les portiques,  Mdint-Habou,  Edfou,  Philae. Le promenoir de
Thoutmos III,  Karnak, en renferme une varit des plus curieuses
(Fig.61): la campane est retourne, et la partie amincie du ft
s'enfonce dans le socle, tandis que la partie la plus large se soude 
l'vasement du chapiteau. Cet arrangement disgracieux n'eut pas de
succs; on n'en trouve aucune trace hors du promenoir. D'autres
innovations furent plus heureuses, celles surtout qui permirent aux
artistes de grouper autour de la campane des lments emprunts  la
flore du pays. C'est d'abord,  Soleb,  Sesb,  Bubaste,  Memphis,
une bordure de palmes plantes droites sur les bandes plates et dont la
tte se courbe sous le poids de l'abaque (Fig.62). Plus tard, aux
approches de l'poque ptolmaque, des rgimes de dattes (Fig.63) et
des lotus entr'ouverts vinrent s'ajouter aux branches de palmier. Sous
les Ptolmes et sous les Csars, le chapiteau finit par devenir une
vritable corbeille de fleurs et de feuilles tales rgulirement et
peintes des couleurs les plus vives (Fig.64). A Edfou,  Ombos, 
Philae, on dirait que le constructeur s'est jur de ne pas rpter deux
fois une mme coupe de chapiteau d'un mme ct du portique.

[Illustration: Fig. 60]
[Illustration: Fig. 61]
[Illustration: Fig. 62]
[Illustration: Fig. 63]
[Illustration: Fig. 64]

2 _Colonne  chapiteau lotiforme_.--Elle reprsentait peut-tre 
l'origine un faisceau de tiges de lotus dont les boutons, serrs au cou
par un lien, se runissent en bouquet pour former le chapiteau. La
colonne de Beni-Hassan comporte quatre tiges arrondies (Fig.65). Celles
du labyrinthe, celles du promenoir de Thoutmos III, celles de Mdamout
en ont huit qui prsentent  la surface une arte saillante (Fig.66).
Le pied est bulbeux et par de feuilles triangulaires. La gorge est
entoure de trois ou de cinq anneaux. Une moulure, compose de trois
bandes verticales accoles, descend du dernier de ces anneaux dans
l'intervalle de deux tiges; c'est comme une frange qui garnit le haut de
la colonne. Une surface aussi accidente ne prtait gure  la
dcoration hiroglyphique; aussi en arriva-t-on progressivement 
supprimer toutes les saillies et  lisser le pourtour du ft. Dans la
salle hypostyle de Gournah, il est divis en trois segments: celui du
milieu est uni et charg de sculptures, celui du haut et celui du bas
sont encore fasciculs. Au temple de Khonsou, dans les bas cts de la
salle hypostyle de Karnak, sous le portique de Mdint-Habou, le ft est
entirement lisse; seulement la frange subsiste sous les anneaux, et une
arte lgre mnage de trois en trois bandes rappelle l'existence des
tiges (Fig.67). Le chapiteau se dgrade de la mme manire. A
Beni-Hassan, il est fascicul nettement dans toute sa hauteur. Au
promenoir de Thoutmos III,  Louxor,  Mdamout, un cercle de petites
feuilles pointues et de cannelures rgne autour de la base et amoindrit
l'effet: ce n'est plus gure qu'un cne tronqu et ctel. Dans la salle
hypostyle de Karnak,  Abydos, au Ramessum,  Mdint-Habou, des
ornements de nature diverse, feuilles triangulaires, lgendes
hiroglyphiques, bandes de cartouches flanqus d'uraeus, remplacent les
ctes et se partagent l'espace conquis. L'abaque ne se dissimule pas
comme dans la colonne campaniforme: il dborde hardiment et reoit la
lgende du roi fondateur.

[Illustration: Fig. 65]
[Illustration: Fig. 66]
[Illustration: Fig. 67--Colonne des bas cts de la salle hypostyle
 Karnak.]

3 _La colonne hathorique_.--On en a des exemples aux temps anciens,
dans le temple de Dir-el-Bahar; mais c'est par les monuments d'poque
ptolmaque, par Contra-Latopolis, par Philae, par Dendrah surtout,
qu'on la connat le mieux. Le ft et la base ne prsentent aucun
caractre spcial: c'est le ft et la base de la colonne campaniforme.
Le chapiteau a deux tages. Au plus bas, un bloc carr, sur chaque face
duquel une tte de femme,  oreilles pointues de gnisse, se dtache, en
haut relief; la coiffure, maintenue sur le front par trois bandelettes
verticales, passe derrire les oreilles et tombe le long du cou. Chaque
tte porte une corniche cannele, sur laquelle s'lve un naos encadr
entre deux volutes; un mince d carr couronne le tout (Fig.68). La
colonne a donc pour chapiteau quatre ttes d'Hathor. Aperue de loin,
elle rappelle immdiatement  l'esprit un des sistres que les
bas-reliefs nous montrent entre les mains des reines et des desses.
C'est un sistre en effet, mais o les proportions normales des diverses
parties ne sont pas observes: le manche est gigantesque, tandis que la
moiti suprieure de l'instrument est rduite outre mesure. Ce motif
plut tellement qu'on n'hsita pas  le combiner avec des lments
emprunts  d'autres ordres. Les quatre ttes d'Hathor, mises par-dessus
un chapiteau campaniforme, fournirent le type composite que Nectanbo
employa au pavillon de Philae (Fig.69). Je ne saurais dire que le
mlange soit trs satisfaisant: vue en place, la colonne est moins
disgracieuse qu'on ne serait tent de le croire d'aprs les gravures.

[Illustration: Fig. 68]
[Illustration: Fig. 69]

Les supports ne sont pas soumis  des rgles fixes de proportions et
d'agencement. L'architecte pouvait attribuer, si cela lui plaisait, une
hauteur gale  des supports de diamtre trs diffrent, et en dessiner
chacun des lments  l'chelle qui lui convenait le mieux, sans autre
souci que d'une certaine harmonie gnrale: les dimensions du chapiteau
n'taient pas en rapport immuable avec celles du ft, et la hauteur du
ft ne dpendait nullement du diamtre de la colonne. A Karnak, les
colonnes campaniformes de la salle hypostyle ont 3 mtres de haut pour
le chapiteau, un peu moins de 17 pour le ft, 3m,57 de diamtre
infrieur;  Louxor, 3m,50 pour le chapiteau, 15 pour le ft, 3m,45 au
bulbe; au Ramessum, 11 mtres pour le chapiteau et pour le ft et
2 mtres au bulbe. L'tude des colonnes lotiformes nous amne  des
rsultats semblables. A Karnak, sur les bas cts de la salle hypostyle,
elles ont 3 mtres de haut pour le chapiteau, 10 pour le ft, 2m,08 de
diamtre sur le socle; au Ramessum, 1m,70 pour le chapiteau, 7m,50 pour
le ft, 1m,78 de diamtre sur le socle. Mme irrgularit dans la
disposition des architraves: rien n'en dtermine l'lvation que le
caprice du matre ou les ncessits de la construction. Mme
irrgularit dans les entre-colonnements: non seulement la largeur en
diffre beaucoup de temple  temple et de chambre  chambre, mais
parfois, comme dans la premire cour de Mdint-Habou, ils sont ingaux
pour un mme portique. Voil pour les types employs sparment. Quand
on les associait dans un seul difice, on ne s'astreignait pas  leur
donner des proportions fixes par rapport l'un  l'autre.

Dans la salle hypostyle de Karnak les colonnes  campanes soutiennent la
trave la plus haute, et les colonnes en bouton de lotus sont relgues
aux bas cts (Fig.70). Il y a des salles du temple de Khonsou, o
c'est la colonne lotiforme qui est la plus leve, d'autres o c'est la
colonne campaniforme. A Mdamout, lotiformes et campaniformes ont
partout la mme hauteur dans ce qui subsiste de l'difice. L'gypte n'a
jamais eu d'ordres dfinis comme en a possd la Grce. Elle a essay
toutes les combinaisons auxquelles se prtaient les lments de la
colonne, sans jamais en chiffrer aucune avec assez de prcision pour
qu'tant donn un des membres, on puisse en dduire, mme
approximativement, les dimensions de tous les autres.

[Illustration: Fig. 70--Coupe de la salle hypostyle de Karnak pour
montrer l'agencement des deux ordres campaniforme et lotiforme.]


2.--LE TEMPLE.


La plupart des sanctuaires clbres, Dendrah, Edfou, Abydos, avaient
t fonds avant Min par les _serviteurs d'Hor_; mais, vieillis ou
ruins au cours des ges, ils avaient t restaurs, remanis,
reconstruits l'un aprs l'autre sur des devis nouveaux. Nul dbris ne
nous est rest de l'appareil primitif pour nous montrer ce que
l'architecture gyptienne tait  ses commencements. Les temples
funraires btis par les rois de la IVe dynastie ont laiss plus de
traces. Celui de la seconde pyramide,  Gizh, tait assez bien conserv
encore dans les premires annes du XVIIIe sicle, pour que de Maillet y
ait vu quatre gros piliers debout. La destruction est  peu prs
complte aujourd'hui; mais cette perte a t compense, vers 1853, par
la dcouverte d'un temple situ  quarante mtres environ au sud du
Sphinx (Fig.71). La faade ne parat pas, cache qu'elle est sous le
sable; l'extrieur seul a t dblay en partie. Le noyau de la
maonnerie est en calcaire fin de Tourah. Le revtement, les piliers,
les architraves, la couverture, taient en blocs d'albtre ou de granit
gigantesques. Le plan est des plus simples. Au centre (A), une grande
salle en forme de T, orne de seize piliers carrs, hauts de cinq
mtres;  l'angle nord-ouest, un couloir troit, en plan inclin (B) par
lequel on pntre aujourd'hui dans l'difice;  l'angle sud-ouest, un
retrait qui contient six niches superposes deux  deux (C). Une galerie
oblongue (D), ouverte  chaque extrmit sur un cabinet rectangulaire
enseveli sous les dcombres (E, E), complte cet ensemble. Point de
porte monumentale, point de fentre, et le corridor d'entre tait trop
long pour amener la lumire; elle ne pntrait que par des fentes
obliques mnages dans la couverture, et dont les traces sont visibles
encore  la crte des murs (e, e), de chaque ct de la pice
principale. Inscriptions, bas-reliefs, peintures, ce qu'on est habitu 
rencontrer partout en Egypte manque l, et pourtant ces murailles nues
produisent sur le spectateur un effet aussi puissant que les temples les
mieux dcors de Thbes. L'architecte est arriv  la grandeur et
presque au sublime rien qu'avec des blocs de granit et d'albtre
ajusts, par la puret des lignes et par l'exactitude des proportions.

[Illustration: Fig. 71]

Quelques ruines parses en Nubie, au Fayoum, au Sina, ne nous
permettent pas de dcider si les temples de la XIIe dynastie mritaient
les loges que leur prodiguent les inscriptions contemporaines. Ceux des
rois thbains, des Ptolmes, des Csars, subsistent encore, plusieurs
intacts, presque tous faciles  rtablir, le jour o on les aura tudis
consciencieusement sur le terrain. Rien de plus vari, au premier abord,
que les dispositions qu'ils prsentent: quand on les regarde de prs,
ils se ramnent aisment au mme type. D'abord, le sanctuaire. C'est une
pice rectangulaire, petite, basse, obscure, inaccessible  d'autres
qu'aux Pharaons ou aux prtres de service. On n'y trouvait ni statue ni
emblme tablis  demeure; mais une barque sainte ou un tabernacle en
bois peint pos sur un pidestal, une niche rserve dans l'paisseur du
mur ou dans un bloc de pierre isol, recevaient  certains jours la
figure ou le symbole inanim du dieu, un animal vivant ou l'image de
l'animal qui lui tait consacr. Un temple pouvait ne renfermer que
cette seule pice et n'en tre pas moins un temple, au mme titre que
les difices les plus compliqus; cependant il tait rare, au moins dans
les grandes villes, qu'on se contentt d'attribuer aux dieux ce strict
ncessaire. Des chambres destines au matriel de l'offrande ou du
sacrifice, aux fleurs, aux parfums, aux toffes, aux vases prcieux, se
groupaient autour de la _maison divine_; puis on btissait, en avant du
massif compact qu'elles formaient, une ou plusieurs salles  colonnes o
les prtres et les dvots s'assemblaient, une cour entoure de
portiques, o la foule pntrait en tout temps, une porte flanque de
deux tours et prcde de statues ou d'oblisques, une enceinte de
briques, une avenue borde de sphinx, o les processions manoeuvraient 
l'aise les jours de fte. Rien n'empchait un Pharaon d'lever une salle
plus somptueuse en avant de celles que ses prdcesseurs avaient
difies, et ce qu'il faisait l, d'autres pouvaient le faire aprs lui.
Des zones successives de chambres et de cours, de pylnes et de
portiques, s'ajoutaient de rgne en rgne au noyau primitif. La vanit
ou la pit aidant, le temple se dveloppait en tous sens, jusqu' ce
que l'espace ou la richesse manqut pour l'agrandir encore.

Les temples les plus simples taient parfois les plus lgants. C'tait
le cas pour ceux qu'Amenhotpou III consacra dans l'le d'lphantine,
que les membres de l'expdition franaise dessinrent  la fin du sicle
dernier, et que le gouverneur turc d'Assoun dtruisit en 1822. Le mieux
conserv, celui du sud (Fig.72), n'avait qu'une seule chambre en grs,
haute de 4m,25, large de 9m,50, longue de 12 mtres. Les murs, droits et
couronns de la corniche ordinaire, reposaient sur un soubassement creux
en maonnerie, lev de 2m,25 au-dessus du sol, et entour d'un parapet
 hauteur d'appui. Un portique rgnait tout autour. Il tait compos,
sur chacun des cts, de sept piliers carrs, sans chapiteau ni base,
sur chacune des faades, de deux colonnes  chapiteau lotiforme. Piliers
et colonnes s'appuyaient directement sur le parapet, sauf  l'est, o un
perron de dix ou douze marches, resserr entre deux murs de mme hauteur
que le soubassement, donnait accs  la cella. Les deux colonnes qui
encadraient le haut de l'escalier taient plus espaces que celles de la
face oppose, et la large baie qu'elles formaient laissait apercevoir
une porte richement dcore. Une seconde porte ouvrait  l'autre
extrmit, sous le portique. Plus tard,  l'poque romaine, on tira
parti de cette ordonnance pour modifier l'aspect du monument. On remplit
les entre-colonnements du fond et on obtint une salle nouvelle,
grossire et sans ornements, mais suffisante aux besoins du culte. Les
temples d'Elphantine rappellent assez exactement le temple priptre
des Grecs, et cette ressemblance avec une des formes de l'architecture
classique  laquelle nous sommes le plus habitus, explique peut-tre
l'admiration sans bornes que les savants franais ressentirent  les
voir. Ceux de Mshkh, d'El-Kab, de Sharonnah, prsentaient une
disposition plus complique. Il y a trois pices  El-Kab (Fig.73), une
salle  quatre colonnes (A), une chambre (B), soutenue par quatre
piliers hathoriques, et dans la muraille du fond, en face de
la porte, une niche (C)  laquelle on montait par quatre marches. Le
modle le plus complet qui nous soit parvenu de ces oratoires de petite
ville appartient  l'poque ptolmaque: c'est le temple d'Hathor, 
Dir-el-Mdint (Fig.74). Il est deux fois plus long qu'il n'est large.
Les faces en sont inclines et nues  l'extrieur, la porte excepte,
dont le cadre en saillie est charg de tableaux finement sculpts.
L'intrieur est divis en trois parties: un portique (B) de deux
colonnes campaniformes, un pronaos (C), auquel on arrive par un escalier
de quatre marches, et qui est spar du portique par un mur  hauteur
d'homme, trac entre deux colonnes campaniformes et deux piliers d'antes
 chapiteaux hathoriques; enfin, le sanctuaire (D), flanqu de deux
cellules (E, E) claires par des lucarnes carres, pratiques dans le
toit. On monte  la terrasse par un escalier (F) fort ingnieusement
relgu dans l'angle sud du portique, et muni d'une jolie fentre 
claire-voie. Ce n'est qu'un temple en miniature, mais les membres en
sont si bien proportionns dans leur petitesse qu'on ne saurait rien
concevoir de plus fin et de plus gracieux.

[Illustration: Fig. 72]
[Illustration: Fig. 73--Temple d'Amenhotpou III,  El-Kab.]
[Illustration: Fig. 74]

On n'est point tent d'en dire autant du temple que les Pharaons de la
XXe dynastie construisirent au sud de Karnak, en l'honneur du dieu
Khonsou (Fig.75); mais si le style n'en est pas irrprochable, le plan
en est si clair qu'on est port  le prendre pour type du temple
gyptien, de prfrence  d'autres monuments plus lgants ou plus
majestueux. Il se rsout,  l'analyse, en deux parties spares par un
mur pais (A, A). Au centre de la plus petite, le Saint des Saints (B),
ouvert aux deux extrmits et entirement isol du reste de l'difice
par un couloir (C) large de 3 mtres;  droite et  gauche, des cabinets
obscurs (D, D); par derrire, une halle  quatre colonnes (E), o
dbouchent sept autres pices (F, F). C'tait la maison du dieu. Elle ne
communiquait avec le dehors que par deux portes (G, G), perces dans le
mur mridional (A, A), et qui donnaient sur une salle hypostyle (H) plus
large que longue, divise en trois nefs. La nef centrale repose sur
quatre colonnes campaniformes de 7 mtres de haut; les latrales ne
renferment chacune que deux colonnes lotiformes de 5m,50; le plafond de
la trave mdiale est donc plus lev de 1m,50 que celui des bas cts.
On en profita pour rgler l'clairage: l'intervalle entre la terrasse
infrieure et la suprieure fut garni de claires-voies en pierre qui
laissaient filtrer la lumire. La cour (I) tait carre, borde d'un
portique  deux rangs de colonnes. On y avait accs par quatre poternes
latrales (J, J) et par un portail monumental, pris entre deux tours
quadrangulaires  pans inclins. Ce pylne (K) mesure 32 mtres de long,
10 de large, 18 de haut. Il ne contient aucune chambre, mais un escalier
troit, qui monte droit au couronnement de la porte, et de l, au sommet
des tours. Quatre longues cavits prismatiques rayent la faade jusqu'au
tiers de la hauteur, correspondant  autant de trous carrs qui
traversent l'paisseur de la construction. On y plantait de grands mts
en bois, forms de poutres entres l'une sur l'autre, consolides
d'espace en espace par des espces d'agrafes et saisies par des
charpentes engages dans les trous carrs: de longues banderoles de
diverses couleurs flottaient au sommet (Fig.76). Tel tait le temple de
Khonsou; telles sont, dans leurs lignes principales, la plupart des
grands monuments d'poque thbaine ou ptolmaque, Louxor, le Ramessum,
Mdint-Habou, Philae, Edfou, Dendrah. Mme ruins  demi, l'aspect en
a quelque chose d'touff et d'inquitant. Comme les dieux gyptiens
aimaient  s'envelopper de mystre, le plan est conu de manire 
mnager insensiblement la transition entre le plein soleil du monde
extrieur et l'obscurit de leur retraite. A l'entre, ce sont encore de
vastes espaces o l'air et la lumire descendent librement. La salle
hypostyle est dj noye dans un demi-jour discret, le sanctuaire est
plus qu' moiti perdu sous un vague crpuscule, et au fond, dans les
dernires salles, la nuit rgne presque complte. L'effet de lointain
que produit  l'oeil cette dgradation successive de la lumire tait
augment par divers artifices de construction. Toutes les parties ne
sont pas de plain-pied. Le sol se relve  mesure qu'on s'loigne de
l'entre (Fig.77), et il faut toujours enjamber quelques marches pour
passer d'un plan  l'autre. La diffrence de niveau ne dpasse pas 1m,60
au temple de Khonsou, mais elle se combine avec un mouvement de descente
de la toiture, qui est d'ordinaire accentu vigoureusement. Du pylne au
mur de fond, la hauteur dcrot progressivement: le pristyle est plus
lev que l'hypostyle, celui-ci domine le sanctuaire, la salle 
colonnes et la dernire chambre sont de moins en moins hautes. Les
architectes de l'poque ptolmaque ont chang certains dtails
d'arrangement. Ils ont creus dans les murs des couloirs secrets et des
cryptes o cacher les trsors du Dieu (Fig.78). Ils ont plac des
chapelles et des reposoirs sur les terrasses. Ils n'ont introduit au
plan primitif que deux modifications importantes. Le sanctuaire avait
jadis deux portes opposes, ils ne lui en ont laiss qu'une. La
colonnade qui garnissait le fond de la cour ou la faade du temple,
quand la cour n'existait pas, est devenue une chambre nouvelle, le
pronaos. Les colonnes de la range extrieure subsistent, mais relies,
jusqu' mi-hauteur environ, par un mur couronn d'une corniche, qui
forme cran et empchait la foule d'apercevoir ce qui se passait au
del (Fig.79). La salle est soutenue par deux, trois ou mme quatre
rangs de colonnes, selon la grandeur de l'difice qui s'tend derrire
elle. Pour le reste, comparez le plan du temple d'Edfou (Fig.80) 
celui du temple de Khonsou, et vous verrez combien peu ils diffrent
l'un de l'autre.

[Illustration: Fig. 75]
[Illustration: Fig. 76]
[Illustration: Fig. 77--Le Ramessum restaur, pour montrer le
relvement du sol.]
[Illustration: Fig. 78--Les cryptes dans l'paisseur des murs,
autour du sanctuaire  Dendrah.]
[Illustration: Fig. 79--Le pronaos d'Edfou, vu du haut du pylne
oriental.]
[Illustration: Fig. 80]

Ainsi conu, l'difice suffisait  tous les besoins du culte. Lorsqu'on
voulait l'accrotre, on ne s'attaquait pas d'ordinaire au sanctuaire ni
aux chambres qui l'entouraient, mais bien aux parties d'apparat,
hypostyles, cours ou pylnes. Rien n'est plus propre que l'histoire du
grand temple de Karnak  illustrer le procd des gyptiens en pareille
circonstance. Osirtasen Ier l'avait fond, probablement sur le site d'un
temple plus ancien (Fig.81). C'tait un difice de petites dimensions,
construit en calcaire et en grs avec portes en granit: des piliers 
seize pans unis en dcoraient l'intrieur. Amenemhat II et III y
travaillrent, les princes de la XIIIe et de la XIVe dynastie y
consacrrent des statues et des tables d'offrandes; il tait encore
intact au XVIIIe sicle avant notre re, lorsque Thoutmos Ier, enrichi
par la guerre, rsolut de l'agrandir. Il leva en avant de ce qui
existait dj deux chambres, prcdes d'une cour et flanques de
chapelles isoles, puis trois pylnes chelonns l'un derrire l'autre.
Le tout prsentait l'aspect d'un vaste rectangle pos debout sur un
autre rectangle allong en travers. Thoutmos II et Hatshopsitou
couvrirent de bas-reliefs les murs que leur pre avait btis, mais
n'ajoutrent rien; seulement, la rgente, pour amener ses oblisques
entre deux des pylnes, pratiqua une brche dans le mur mridional et
abattit seize des colonnes qui se trouvaient en cet endroit. Thoutmos
III reprit d'abord certaines parties qui lui paraissaient sans doute
indignes de son dieu, le double sanctuaire qu'il relit en granit de
Syne, le premier pylne. Il rdifia,  l'est, d'anciennes chambres,
dont la plus importante, celle qui porte le nom de _Promenoir_, servait
de station et de reposoir lors des processions, enveloppa l'ensemble
d'un mur de pierre, creusa le lac sur lequel on lanait les barques
sacres les jours de fte; puis, changeant brusquement de direction, il
rigea deux pylnes tourns vers le sud. Il rompit de la sorte la juste
proportion qui avait exist jusqu'alors entre le corps et la faade:
l'enceinte extrieure devint trop large pour les premiers pylnes et ne
se raccorda plus exactement au dernier. Amenhotpou III corrigea ce
dfaut: il leva un sixime pylne plus massif, partant, plus propre 
servir de faade. Le temple en ft rest l, qu'il surpassait dj tout
ce qu'on avait entrepris jusqu'alors de plus audacieux; les Pharaons de
la XIXe dynastie russirent  faire mieux encore. Ils ne construisirent
qu'une salle hypostyle (Fig.82) et qu'un pylne, mais l'hypostyle a
50 mtres de long sur 100 de large. Au milieu, une avenue de douze
colonnes  chapiteau campaniforme, les plus hautes qu'on ait jamais
employes  l'intrieur d'un difice; dans les bas cts, 122 colonnes 
chapiteau lotiforme, ranges en quinconce sur neuf files. Le plafond de
la trave centrale tait  23 mtres au-dessus du sol, et le pylne le
dominait d'environ 15 mtres. Trois rois peinrent pendant un sicle
avant d'amener l'hypostyle  perfection. Ramss Ier conut l'ide, Sti
Ier termina le gros oeuvre, Ramss II acheva presque entirement la
dcoration. Les Pharaons des dynasties suivantes se disputrent quelques
places vides le long des colonnes, pour y graver leur nom et participer
 la gloire des trois fondateurs, mais ils n'allrent pas plus loin.
Pourtant le monument, arrt  ce point, demeurait incomplet: il lui
manquait un dernier pylne et une cour  portiques. Prs de trois
sicles s'coulrent avant qu'on songet  reprendre les travaux. Enfin,
les Bubastites se dcidrent  commencer les portiques, mais faiblement,
comme il convenait  leurs faibles ressources. Un moment, l'thiopien
Taharqou imagina qu'il tait de taille  rivaliser avec les Pharaons
thbains et devisa une salle hypostyle plus large que l'ancienne, mais
ses mesures taient mal prises. Les colonnes de la trave centrale, les
seules qu'il eut le temps d'riger, taient trop loignes pour qu'on
pt y tablir la couverture: elles ne portrent jamais rien et ne
subsistrent que pour marquer son impuissance. Enfin les Ptolmes, se
conformant  la tradition des rois indignes, se mirent  l'ouvrage;
mais les rvoltes de Thbes interrompirent leurs projets, le tremblement
de terre de l'an 27 dtruisit une partie du temple, et le pylne resta 
jamais inachev. L'histoire de Karnak est celle de tous les grands
temples gyptiens. A l'tudier de prs, on comprend la raison des
irrgularits qu'ils prsentent pour la plupart. Le plan est partout
sensiblement le mme, et la croissance se produit de la mme manire,
mais les architectes ne prvoyaient pas toujours l'importance que leur
oeuvre acquerrait, et le terrain qu'ils lui avaient choisi ne se prtait
pas jusqu'au bout au dveloppement normal. A Louxor (Fig.83), le
progrs marcha mthodiquement sous Amenhotpou III et sous Sti Ier;
mais, quand Ramss II voulut ajouter  ce qu'avaient fait ses
prdcesseurs, un coude secondaire de la rivire l'obligea  se rejeter
vers l'est. Son pylne n'est point parallle  celui d'Amenhotpou III,
et ses portiques forment un angle marqu avec l'axe gnral des
constructions antrieures. A Philae (Fig.84), la dviation est plus
forte encore. Non seulement le pylne le plus grand n'est pas dans
l'alignement du plus petit, mais les deux colonnades ne sont point
parallles entre elles et ne se raccordent pas naturellement au pylne.
Ce n'est point l, comme on l'a dit souvent, ngligence ou parti pris.
Le plan premier tait aussi juste que peut l'exiger le dessinateur le
plus entich de symtrie; mais il fallait le plier aux exigences du
site, et les architectes n'eurent plus souci ds lors que de tirer le
meilleur parti des irrgularits auxquelles la configuration du sol les
condamnait. Cette contrainte les a souvent inspirs: Philae nous montre
jusqu' quel point ils savaient faire de ce dsordre oblig un lment
de grce et de pittoresque.

[Illustration: Fig. 81--Le temple de Karnak jusqu'au rgne
d'Amenhotpou III.]
[Illustration: Fig. 82]
[Illustration: Fig. 83]
[Illustration: Fig. 84--Plan de l'le de Philae.]

L'ide du temple-caverne dut venir de bonne heure aux gyptiens; ils
taillaient la maison des morts dans la montagne, pourquoi n'y
auraient-ils pas taill la maison des dieux? Pourtant, les spos les
plus anciens que nous possdions ne remontent qu'aux premiers rgnes de
la XVIIIe dynastie. On les rencontre de prfrence dans les endroits o
la bande de terre cultivable tait le moins large, prs de Beni-Hassan,
au Gebel Silsilh, en Nubie. Toutes les variantes du temple isol se
retrouvent dans le souterrain, plus ou moins modifies par la nature du
milieu. Le Spos Artmidos s'annonce par un portique  piliers, mais ne
renferme qu'un naos carr avec une niche de fond pour la statue de la
desse Pakhit. Kalaat-Addah prsente au fleuve (Fig.85) une faade (A)
plane, troite, o l'on accde par un escalier assez raide; vient
ensuite une salle hypostyle flanque de deux rduits (C), puis un
sanctuaire  deux tages superposs (D).

[Illustration: Fig. 85]

La chapelle d'Harmhabi (Fig.86), au Gebel Silsilh, se compose d'une
galerie parallle au Nil, taye de quatre piliers massifs rservs dans
la roche vive, et sur laquelle la chambre dbouche  angle droit.

[Illustration: Fig. 86]

A Ibsamboul, les deux temples sont entirement dans la falaise. La face
du plus grand (Fig.87) simule un pylne en talus, couronn d'une
corniche, et gard, selon l'usage, par quatre colosses assis,
accompagns de statues plus petites; seulement les colosses ont ici prs
de 20 mtres. Au del de la porte s'tend une salle de 40 mtres de long
sur 18 de large, qui tient lieu du pristyle ordinaire. Huit Osiris, le
dos  autant de piliers, semblent porter la montagne sur leur tte. Au
del, un hypostyle, une galerie transversale qui isole le sanctuaire,
enfin le sanctuaire lui-mme entre deux pices plus petites. Huit
cryptes, tablies  un niveau plus bas que celui de l'excavation
principale, se rpartissent ingalement  droite et  gauche du
pristyle. Le souterrain entier mesure 55 mtres du seuil au fond du
sanctuaire. Le petit spos d'Hathor, situ  quelque cent pas vers le
nord, n'offre pas des dimensions aussi considrables; mais la faade est
orne de colosses debout, dont quatre reprsentent Ramss, et deux sa
femme Nofritari. Le pristyle manque (Fig.88) ainsi que les cryptes, et
les chapelles sont places aux deux extrmits du couloir transversal,
au lieu d'tre parallles au sanctuaire; en revanche, l'hypostyle a six
piliers avec tte d'Hathor. O l'espace le permettait, on n'a fait
entrer qu'une partie du temple dans le rocher; les avances ont t
construites en plein air, de blocs rapports, et le spos devient une
moiti de caverne, un hmi-spos. Le pristyle seul  Derr, le pylne et
la cour  Beit-el-Oualli, le pylne, la cour rectangulaire, l'hypostyle
 Gerf Hossen et  Ouady-es-Seboua, sont au-dehors de la montagne. Le
plus clbre et le plus original des hmi-spos est  Dir-el-Bahari.
dans la ncropole thbaine, et fut bti par la reine Hatshopsitou
(Fig.89).

[Illustration: Fig. 87]
[Illustration: Fig. 88]
[Illustration: Fig. 89]

Le sanctuaire et les deux chapelles qui l'accompagnent, selon la
coutume, taient creuss  30 mtres environ au-dessus du niveau de la
valle. Pour y atteindre, on traa des rampes et on tagea des
terrasses, dont l'insuffisance des fouilles entreprises jusqu' prsent
ne permet pas de saisir l'agencement. Entre l'hmi-spos et le temple
isol, les gyptiens avaient encore quelque chose d'intermdiaire, le
temple adoss  la montagne, mais qui n'y pntre point. Le temple du
Sphinx  Gizh, celui de Sti Ier  Abydos sont deux bons exemples du
genre. J'ai dj parl du premier; l'aire du second (Fig.90) a t
dcoupe dans une bande de sable troite et basse qui spare la plaine
du dsert. Il tait enterr jusqu'au toit, la crte des murs sortait 
peine du sol, et l'escalier qui montait aux terrasses conduisait
galement au sommet de la colline. L'avant-corps, qui se dtachait en
plein relief, n'annonait rien d'extraordinaire: deux pylnes, deux
cours, un portique droit  piliers carrs, les bizarreries ne
commenaient qu'au del. C'taient d'abord deux hypostyles au lieu d'un
seul. Ils sont spars par un mur perc de sept portes, n'ont point de
nef centrale, et le sanctuaire donne directement sur le second. C'est,
comme d'ordinaire, une chambre oblongue perce aux deux extrmits; mais
les pices qui, ailleurs, l'enveloppaient sans le toucher, sont ici
places cte  cte sur une mme ligne, deux  droite, quatre  gauche;
de plus, elles sont surmontes de votes en encorbellement et ne
reoivent de jour que par la porte. Derrire le sanctuaire, mme
changement; la salle hypostyle s'appuie au mur du fond, et ses
dpendances sont distribues ingalement  droite et  gauche. Et, comme
si ce n'tait pas assez, on a construit, sur le flanc gauche, une cour,
des chambres  colonnes, des couloirs, des rduits obscurs, une aile
entire, qui se dtache en querre du btiment principal et n'a pas de
contrepoids sur la droite. L'examen des lieux explique ces
irrgularits. La colline n'est pas large en cet endroit, et le petit
hypostyle en touche presque le revers. Si on avait suivi le plan normal
sans rien y changer, on l'aurait perce de part en part, et le temple
n'aurait plus eu ce caractre de temple adoss, que le fondateur avait
voulu lui donner. L'architecte rpartit donc en largeur les membres
qu'on disposait d'ordinaire en longueur, et mme en rejeta une partie
sur le ct. Quelques annes plus tard, quand Ramss II leva,  une
centaine de mtres vers le nord-ouest, un monument consacr  sa propre
mmoire, il se garda bien d'agir comme son pre. Son temple, assis au
sommet de la colline, eut l'espace ncessaire  s'tendre librement, et
le plan ordinaire s'y dploie dans toute sa rigueur.

[Illustration: Fig. 90]

La plupart des temples, mme les plus petits, sont envelopps d'une
enceinte quadrangulaire. A Mdint-Habou, elle est en grs, basse et
crnele; c'est une fantaisie de Ramss III qui, en prtant  son
monument l'aspect extrieur d'une forteresse, a voulu perptuer le
souvenir de ses victoires syriennes. Partout ailleurs, les pertes sont
en pierre, les murailles en briques sches,  assises tordues.
L'enceinte n'tait pas destine, comme on l'a dit souvent,  isoler le
temple et  drober aux yeux des profanes les crmonies qui s'y
accomplissaient. Elle marquait la limite o s'arrtait la maison du
dieu, et servait au besoin  repousser les attaques d'un ennemi dont les
richesses accumules dans le sanctuaire auraient allum la cupidit. Des
alles de sphinx, ou, comme  Karnak, une suite de pylnes chelonns,
menaient des portes aux diffrentes entres, et formaient autant de
larges voies triomphales. Le reste du terrain tait occup, en partie
par les tables, les celliers, les greniers des prtres, en partie par
des habitations prives. De mme qu'en Europe, au moyen ge, la
population s'amassait plus dense autour des glises et des abbayes, en
gypte, elle se pressait autour des temples, pour profiter de la
tranquillit qu'assuraient au dieu la terreur de son nom et la solidit
de ses remparts. Au dbut, on avait rserv un espace vide le long des
pylnes et des murs, puis les maisons envahirent ce chemin de ronde et
s'appuyrent  la paroi mme. Dtruites et rebties sur place pendant
des sicles, le sol s'exhaussa si bien de leurs dbris, que la plupart
des temples finirent par s'enterrer peu  peu et se trouvrent en
contrebas des quartiers environnants. Hrodote le raconte de Bubaste, et
l'examen des lieux montre qu'il en tait de mme dans beaucoup
d'endroits. A Ombos,  Edfou,  Dendrah, la cit entire tenait dans la
mme enceinte que la maison divine. A El-Kab, l'enceinte du temple tait
distincte de celle de la ville; elle formait une sorte de donjon o la
garnison pouvait chercher un dernier abri. A Memphis,  Thbes, il y
avait autant de donjons que de temples principaux, et ces forteresses
divines, d'abord isoles au milieu des maisons, furent,  partir de la
XVIIIe dynastie, runies entre elles par des avenues bordes de sphinx.
C'tait le plus souvent des androsphinx  tte d'homme et au corps de
lion, mais on trouve aussi des criosphinx  corps de lion et  tte de
blier (Fig.91), ou mme, dans les endroits o le culte local
comportait une pareille substitution, des bliers agenouills qui
tiennent une figure du souverain ddicateur entre leurs pattes de devant
(Fig.92). L'avenue qui va de Louxor  Karnak tait compose de ces
lments divers. Elle a 2 kilomtres de long et s'inflchit  diverses
reprises, mais n'y reconnaissez pas une preuve nouvelle de l'horreur des
gyptiens pour la symtrie. Les enceintes des deux temples n'taient pas
orientes de la mme manire, et les avenues traces perpendiculairement
sur le front de chacune d'elles ne se seraient jamais raccordes, si on
ne les avait fait dvier de leur direction premire. En rsum, les
habitants de Thbes voyaient de leurs temples presque tout ce que nous
en voyons. Le sanctuaire et ses dpendances immdiates leur taient
ferms; mais ils avaient accs  la faade, aux cours, mme  la salle
hypostyle, et ils pouvaient admirer les chefs-d'oeuvre de leurs
architectes presque aussi librement que nous faisons aujourd'hui.

[Illustration: Fig. 91]
[Illustration: Fig. 92]


3.--LA DCORATION.


La tradition antique affirmait que les premiers temples gyptiens ne
renfermaient aucune image sculpte, aucune inscription, aucun symbole,
et de fait le temple du Sphinx est nu. C'est l toutefois un exemple
unique. Les fragments d'architrave et de parois employs comme matriaux
dans la pyramide septentrionale de Lisht, et qui portent le nom de
Khfr, montrent qu'il n'en tait dj plus ainsi ds le temps de la IVe
dynastie. A l'poque thbaine, toutes les surfaces lisses, pylnes,
parements des murs, fts des colonnes, taient couvertes de tableaux et
de lgendes. Sous les Ptolmes et sous les Csars, lettres et figures
taient tellement presses, qu'il semble que la pierre disparaisse sous
la masse des ornements dont elle est charge. Un coup d'oeil rapide
suffit  montrer que les scnes ne sont pas jetes au hasard. Elles
s'enchanent, se dduisent les unes des autres et forment comme un grand
livre mystique, o les relations officielles des dieux avec l'homme et
de l'homme avec les dieux sont clairement expliques  qui sait le
comprendre. Le temple tait bti  l'image du monde, tel que les
Egyptiens le connaissaient. La terre tait pour eux une sorte de table
plate et mince, plus longue que large. Le ciel s'tendait au-dessus,
semblable, selon les uns,  un immense plafond de fer, selon les autres,
 une vote surbaisse. Comme il ne pouvait rester suspendu sans tre
appuy de quelque support qui l'empcht de tomber, on avait imagin de
le maintenir en place au moyen de quatre tais ou de quatre piliers
gigantesques. Le dallage du temple reprsentait naturellement la terre.
Les colonnes et, au besoin, les quatre angles des chambres figuraient
les piliers. Le toit, vot  Abydos, plat partout ailleurs, rpondait
exactement  l'opinion qu'on se faisait du ciel. Chaque partie recevait
une dcoration approprie  sa signification. Ce qui touchait au sol se
revtait de vgtation. La base des colonnes tait entoure de
feuilles, le pied des murs se garnissait de longues tiges de lotus ou de
papyrus (Fig.98), au milieu desquelles passaient quelquefois des
animaux. Des bouquets de plantes fluviales, mergeant de l'eau
(Fig.94), gayaient les soubassements de certaines chambres. Ailleurs,
c'taient des fleurs panouies, entremles de boutons isols (Fig.95)
ou relies par des cordes (Fig.96), des emblmes indiquant la runion
des deux gyptes entre les mains d'un seul Pharaon (Fig.97), des
oiseaux  bras d'hommes assis en adoration sur le signe des ftes
solennelles, ou des prisonniers accroupis et lis au poteau deux  deux,
un ngre avec un Asiatique (Fig.98). Des Nils mles et femelles
s'agenouillaient (Fig.99), ou s'avanaient majestueusement en
procession, au ras de terre, les mains charges de fleurs et de fruits.
Ce sont les nomes de l'gypte, les lacs, les districts qui apportent
leurs produits au dieu. Une fois mme,  Karnak, Thoutmos III a grav
sur le soubassement les fleurs, les plantes et les animaux des pays
trangers qu'il avait vaincus (Fig.100). Le plafond, peint en bleu,
tait sem d'toiles jaunes  cinq branches, auxquelles se mlent par
endroits les cartouches du roi fondateur. De longues bandes
d'hiroglyphes rompaient d'espace en espace la monotonie de ce ciel
d'gypte. Les vautours de Nekhab et d'Ouazit, les desses du midi et du
nord, couronns et arms d'emblmes divins (Fig.101), planent dans la
trave centrale des salles hypostyles, dans les soffites des portes,
par-dessus la route que le roi suivait pour se rendre au sanctuaire. Au
Ramessum,  Edfou,  Philae,  Dendrah,  Ombos,  Esnh, les
profondeurs du firmament semblent s'ouvrir et rvler leurs habitants
aux yeux des fidles. L'Ocan cleste droule ses eaux, o le soleil et
la lune naviguent, escorts des plantes, des constellations et des
dcans, o les gnies des mois et des jours marchent en longues files. A
l'poque ptolmaque, des zodiaques, composs  l'imitation des
zodiaques grecs, se placent  ct des tableaux astronomiques d'origine
purement gyptienne (Fig.102). La dcoration des architraves qui
portaient les dalles de la couverture tait compltement indpendante de
celle de la couverture proprement dite. On n'y voyait que des lgendes
hiroglyphiques en gros caractres, o les beauts du temple, le nom des
rois qui y avaient travaill, la gloire des dieux auxquels il tait
consacr, sont clbrs avec emphase. En rsum, l'ornementation du
soubassement et celle du plafond taient restreintes  un petit nombre
de sujets toujours les mmes; les tableaux les plus importants et les
plus varis taient comme suspendus entre ciel et terre,  la paroi des
chambres et des pylnes.

[Illustration: Fig. 93]
[Illustration: Fig. 94]
[Illustration: Fig. 95]
[Illustration: Fig. 96]
[Illustration: Fig. 97]
[Illustration: Fig. 98]
[Illustration: Fig. 99]
[Illustration: Fig. 100]
[Illustration: Fig. 101]
[Illustration: Fig. 102--Zodiaque circulaire de Dendrah.]

Ils illustrent les rapports officiels de l'gypte avec les dieux. Les
gens du commun n'avaient pas le droit de commercer directement avec la
divinit. Il leur fallait un mdiateur qui, tenant  la fois de la
nature humaine et de la nature divine, ft en tat de les percevoir
galement l'une et l'autre. Seul, le roi, fils du soleil, tait d'assez
haute extraction pour contempler le dieu du temple, le servir et lui
parler face  face. Les sacrifices ne se faisaient que par lui ou par
dlgation de lui; mme l'offrande aux morts tait cense passer par ses
mains, et la famille se prvalait de son nom (_souten di hotpou_) pour
l'envoyer dans l'autre monde. Le roi est donc partout dans le temple,
debout, assis, agenouill, occup  gorger la victime,  en prsenter
les morceaux,  verser le vin, le lait, l'huile,  brler l'encens:
c'est l'humanit entire qui agit en lui et accomplit ses devoirs envers
la divinit. Lorsque la crmonie qu'il excute exige le concours de
plusieurs personnes, alors seulement des aides mortels, autant que
possible des membres de sa famille, paraissent  ses cts. La reine,
debout derrire lui, comme Isis derrire Osiris, lve la main pour le
protger, agite le sistre ou bat le tambourin pour loigner de lui les
mauvais esprits, tient le bouquet ou le vase  libation. Le fils an
tend le filet ou lasse le taureau, et rcite la prire pour lui, tandis
qu'il lve vers le dieu chaque objet prescrit par le rituel. Un prtre
remplace parfois le prince, mais les autres hommes n'ont jamais que des
rles infimes: ils sont bouchers ou servants, ils portent la barque ou
le palanquin du dieu. Le dieu, de son ct, n'est pas toujours seul; il
a sa femme et son fils  ct de lui, puis les dieux des nomes voisins
et, d'une manire gnrale, les dieux de l'gypte entire. Du moment que
le temple est l'image du monde, il doit comme le monde mme renfermer
tous les dieux grands et petits. Ils sont le plus souvent rangs
derrire le dieu principal, assis ou debout, et partagent avec lui
l'hommage du souverain. Quelquefois cependant, ils prennent une part
active aux crmonies. Les esprits d'On et de Khonou s'agenouillent
devant le soleil et l'acclament. Hor et Sit ou Thot amnent Pharaon 
son pre Amon-R, ou remplissent  ct de lui les fonctions rserves
ailleurs au prince ou au prtre: ils l'aident  renverser la victime, 
prendre dans le filet les oiseaux destins au sacrifice, ils versent sur
sa tte l'eau de jeunesse et de vie qui doit le laver de ses souillures.
La place et la fonction de ces dieux syndres tait dfinie strictement
par la thologie. Le soleil, allant d'Orient en Occident, coupait,
disent les textes, l'univers en deux mondes, celui du midi et celui du
nord. Le temple tait double comme l'univers, et une ligne idale,
passant par l'axe du sanctuaire, le divisait en deux temples, le temple
du midi  droite, le temple du nord  gauche. Les dieux et leurs
diffrentes formes taient rpartis entre ces deux temples, selon qu'ils
appartenaient au midi ou au nord. Et cette fiction de dualit tait
Pousse plus loin encore: chaque chambre se divisait,  l'imitation du
temple, en deux moitis dont l'une, celle de droite, tait du midi et
l'autre tait du nord. L'hommage du roi, pour tre complet, devait se
faire dans le temple du midi et dans celui du nord, aux dieux du midi et
 ceux du nord, avec les produits du midi et avec ceux du nord. Chaque
tableau devait donc se rpter au moins deux fois dans le temple, sur
une paroi de droite et sur une paroi de gauche. Amon,  droite, recevait
le bl, le vin, les liqueurs du midi;  gauche, le bl, le vin, les
liqueurs du nord, et ce qui est vrai d'Amon l'est de Mout, de Khonsou,
de Montou, de bien d'autres. Dans la pratique, le manque d'espace
empchait qu'il en ft toujours ainsi, et on ne rencontre souvent qu'un
seul tableau o produits du nord et produits du midi taient confondus,
devant un Amon qui reprsentait  lui seul l'Amon du midi et l'Amon du
nord. Cette drogation  l'usage n'est jamais que momentane: la
symtrie se rtablissait ds que le permettaient les circonstances.

Aux temps pharaoniques, les tableaux ne sont pas trs serrs l'un contre
l'autre. La surface  couvrir, arrte en bas par une ligne trace
au-dessus de la dcoration du soubassement, est limite vers le haut,
soit par la corniche normale, soit par une frise compose d'uraeus, de
faisceaux de lotus aligns cte  cte, de cartouches royaux (Fig.103),
entours de symboles divins, d'emblmes emprunts au culte local, des
ttes d'Hathor, par exemple, dans un temple d'Hathor, ou d'une ddicace
horizontale en belles lettres graves profondment. Le panneau ainsi
encadr ne formait souvent qu'un seul registre, souvent aussi se
divisait en deux registres superposs; il fallait une muraille bien
haute pour que ce nombre ft dpass. Figures et lgendes taient
espaces largement et les scnes se succdaient  la file presque sans
sparation matrielle; c'tait affaire au spectateur d'en discerner le
commencement et la fin. Les ttes du roi talent de vritables portraits
dessins d'aprs nature, et la figure des dieux en reproduisait les
traits aussi exactement que possible. Puisque Pharaon tait fils des
dieux, la faon la plus sre d'obtenir la ressemblance tait de modeler
leur visage sur le visage de Pharaon. Les acteurs secondaires n'taient
pas moins soigns que les autres, mais quand il y en avait trop, on les
distribuait sur deux ou trois registres, dont la hauteur totale ne
dpasse jamais celle des personnages principaux. Les offrandes, les
sceptres, les bijoux, les vtements, les coiffures, les meubles, tous
les accessoires taient traits avec un souci trs rel de l'lgance et
de la vrit. Les couleurs, enfin, taient combines de telle faon
qu'une tonalit gnrale domint dans une mme localit. Il y avait dans
les temples des pices qu'on pouvait appeler  juste titre: la _salle
bleue_, la _salle rouge_, la _salle d'or_. Voil pour l'poque
classique. A mesure qu'on descend vers les bas temps, les scnes se
multiplient. Sous les Grecs et sous les Romains, elles sont si
nombreuses que la plus petite muraille ne peut les contenir  moins de
quatre (Fig.104), cinq, six, huit registres. Les figures principales
semblent se contracter sur elles-mmes pour occuper moins de place, et
des milliers de menus hiroglyphes envahissent tout l'espace qu'elles ne
remplissent pas. Les dieux et les rois ne sont plus des portraits du
souverain rgnant, mais des types de convention sans vigueur et sans
vie. Quant aux figures secondaires et aux accessoires, on n'a plus qu'un
souci, c'est de les entasser aussi serr que possible. Ce n'est pas l
faute de got; une ide religieuse a dcid et prcipit ces
changements. La dcoration n'avait pas seulement pour objet le plaisir
des yeux. Qu'on l'appliqut  un meuble,  un cercueil,  une maison, 
un temple, elle possdait une vertu magique, dont chaque tre ou chaque
action reprsente, chaque parole inscrite ou prononce au moment de la
conscration, dterminait la puissance et le caractre. Chaque tableau
tait donc une amulette en mme temps qu'un ornement. Tant qu'il durait,
il assurait au dieu le bnfice de l'hommage rendu ou du sacrifice
accompli par le roi; il confirmait au roi, vivant ou mort, les grces
que le dieu lui avait accordes en rcompense, il prservait contre la
destruction le pan de mur sur lequel il tait trac. A la XVIIIe
dynastie, on pensait qu'une ou deux amulettes de ce genre suffisaient 
obtenir l'effet qu'on en attendait. Plus tard, on crut qu'on ne saurait
trop en augmenter la quantit, et on en mit autant que la muraille
pouvait en recevoir. Une chambre moyenne d'Edfou et de Dendrah fournit
 l'tude plus de matriaux que la salle hypostyle de Karnak, et la
chapelle d'Antonin  Philae, si elle avait t termine, renfermerait
autant de scnes que le sanctuaire de Louxor et le couloir qui
l'enveloppe.

[Illustration: Fig. 103]
[Illustration: Fig. 104--Paroi d'une chambre  Dendrah, pour montrer
la disposition des tableaux.]

En voyant la varit des sujets traits sur les murs d'un mme temple,
on est d'abord tent de croire que la dcoration ne forme pas un
ensemble suivi d'un bout  l'autre, et que, si plusieurs sries sont, 
n'en pas douter, le dveloppement d'une seule ide historique ou
dogmatique, d'autres sont jetes simplement  la file, sans aucun lien
qui les rattache entre elles. A Louxor et au Ramessum, chaque face de
pylne est un champ de bataille, sur lequel on peut tudier presque jour
 jour la lutte de Ramss II contre les Khiti, en l'an V de son rgne,
le camp des gyptiens attaqu de nuit, la maison du roi surprise pendant
la marche, la dfaite des barbares, leur fuite, la garnison de Qodshou
sortie au secours des vaincus, les msaventures du prince de Khiti et de
ses gnraux. Ailleurs la guerre n'est point reprsente, mais le
sacrifice humain qui marquait jadis la fin de chaque campagne: le roi
saisit aux cheveux les prisonniers prosterns  ses pieds, et lve la
massue comme pour craser leurs ttes d'un seul coup. A Karnak, le long
du mur extrieur, Sti Ier fait la chasse aux Bdouins du Sina. Ramss
III,  Mdint-Habou, dtruit la flotte des peuples de la mer, ou reoit
les mains coupes des Libyens que ses soldats lui apportent en guise de
trophes. Puis, sans transition, on aperoit un tableau pacifique, o
Pharaon verse  son pre Amon une libation d'eau parfume. Il semble
qu'on ne puisse tablir aucun lien entre ces scnes, et pourtant l'une
est la consquence ncessaire des autres. Si le dieu n'avait pas donn
la victoire au roi, le roi  son tour n'aurait pas institu les
crmonies qui s'accomplissaient dans le temple. Le sculpteur a
transport les vnements sur la muraille, dans l'ordre o ils s'taient
passs, la victoire, puis le sacrifice, le bienfait du dieu d'abord et
les actions de grces du roi. A y regarder de prs, tout se suit, tout
s'enchane de la mme manire dans cette multitude d'pisodes. Tous les
tableaux, et ceux-l dont la prsence s'explique le moins au premier
coup d'oeil, reprsentent les moments d'une action unique, qui commence
 la porte et se droule,  travers les salles, jusqu'au fond du
sanctuaire. Le roi entre au temple. Dans les cours, le souvenir de ses
victoires frappe partout ses regards; mais voici que le dieu sort  sa
rencontre, cach dans une chsse et environn de prtres. Les rites
prescrits en pareil cas sont retracs sur les murs de l'hypostyle o ils
s'excutaient, puis roi et dieu prennent ensemble le chemin du
sanctuaire. Arrivs  la porte qui donne accs de la partie publique
dans la partie mystrieuse du temple, le cortge humain s'arrte, et le
roi, franchissant le seuil, est accueilli par les dieux. Il fait l'un
aprs l'autre tous les exercices religieux auxquels l'oblige la coutume;
ses mrites s'accroissent par la vertu des prires, ses sens s'affinent,
il prend place parmi les types divins, et pntre enfin dans le
sanctuaire, ou le dieu se rvle  lui sans tmoin et lui parle face 
face. La dcoration reproduit fidlement le progrs de cette
prsentation mystique: accueil bienveillant des divinits, gestes et
offrandes du roi, les vtements qu'il dpouille ou revt successivement,
les couronnes dont il se coiffe, les prires qu'il rcite et les grces
qui lui sont confres, tout est grav sur les murs en ses lieu et
place. Le roi et les rares personnes qui l'accompagnent ont le dos
tourn  la porte d'entre, la face tourne  la porte du fond. Les
dieux au contraire, ceux du moins qui ne font point partie pour le
moment de l'escorte royale, ont la face  la porte, le dos au
sanctuaire. Si, au cours d'une crmonie, le roi officiant venait 
manquer de mmoire, il n'avait qu' lever les yeux vers la muraille pour
y trouver ce qu'il devait faire.

Et ce n'est pas tout: chaque partie du temple avait son dcor accessoire
et son mobilier. La face extrieure des pylnes tait garnie, non
seulement des mts  banderoles dont j'ai dj parl, mais de statues et
d'oblisques. Les statues, au nombre de quatre ou de six, taient en
calcaire, en granit ou en grs. Elles reprsentaient toujours le roi
fondateur et atteignaient parfois une taille prodigieuse. Les deux
Memnon qui sigeaient  l'entre de la chapelle d'Amenhotpou III, 
Thbes, mesurent environ seize mtres de haut. Le Ramss II du Ramessum
a dix-sept mtres et demi, celui de Tanis vingt mtres au moins. Le plus
grand nombre ne dpassait pas six mtres. Elles montaient la garde en
avant du temple, la face au dehors, comme pour faire front  l'ennemi.
Les oblisques de Karnak sont presque tous perdus au milieu des cours
intrieures; mme ceux de la reine Hatshopsitou ont t encastrs,
jusqu' cinq mtres au-dessus du sol, dans des massifs de maonnerie qui
en cachaient la base. Ce sont l des accidents faciles  expliquer.
Chacun des pylnes qu'ils prcdent a t tour  tour la faade du
temple, et ne s'est trouv relgu aux derniers plans que par les
travaux successifs des Pharaons. La place relle des oblisques est en
avant des colosses, de chaque ct de la porte; ils ne vont jamais que
par paire, de hauteur souvent ingale. On a prtendu reconnatre en eux
l'emblme d'Amon-Gnrateur, un doigt de dieu, l'image d'un rayon de
soleil. A dire le vrai, ils ne sont que la forme rgularise de ces
pierres leves, qu'on plantait en commmoration des dieux et des morts
chez les peuples  demi sauvages. Les tombes de la IVe dynastie en
renferment dj, qui n'ont gure plus d'un mtre, et sont placs 
droite et  gauche de la stle, c'est--dire de la porte qui conduit au
logis du dfunt; ils sont en calcaire et ne nous apprennent qu'un nom et
des titres. A la porte des temples, ils sont en granit et prennent des
dimensions considrables, 20m,75  Hliopolis (Fig.105), 23m,59 et
23m,03  Louxor. Le plus lev de ceux que l'on possde aujourd'hui,
celui de la reine Hatshopsitou  Karnak, monte jusqu' 33m,20. Faire
voyager des masses pareilles et les calibrer exactement tait dj chose
difficile, et l'on a peine  comprendre comment les gyptiens
russissaient  les dresser rien qu'avec des cordes et des caissons de
sable. La reine Hatshopsitou se vante d'avoir taill, transport, rig
les siens en sept mois, et nous n'avons aucune raison de douter de sa
parole. Les oblisques taient presque tous tablis sur plan carr, avec
les faces lgrement convexes et une pente insensible de haut en bas. La
base tait d'un seul bloc carr, orn de lgendes ou de cynocphales en
ronde bosse, adorant le soleil. La pointe tait coupe en pyramidion et
revtue, par exception, de bronze ou de cuivre dor. Des scnes
d'offrandes  R-Harmakhis, Hor, Atoum, Amon, sont graves sur les pans
du pyramidion et s'tagent  la partie suprieure du prisme; le plus
souvent, les quatre faces verticales n'ont d'autre ornement que des
inscriptions en lignes parallles consacres exclusivement  l'loge du
roi. Voil l'oblisque ordinaire: on en rencontre  et l d'un type
diffrent. Celui de Bgig, au Fayoum (Fig.106), est sur plan
rectangulaire et s'arrondit en pointe mousse. Une entaille, pratique au
sommet, prouve qu'il se terminait par quelque emblme en mtal, un
pervier peut-tre, comme l'oblisque reprsent sur une stle votive du
Muse de Boulaq. Cette forme, qui drive ainsi que la premire de la
pierre leve, dura jusqu'aux derniers jours de l'art gyptien: on la
signale encore  Axoum, en pleine thiopie, vers le IVe sicle de notre
re,  une poque o l'on se contentait en gypte de transporter les
anciens oblisques, sans plus songer  en lever de nouveaux. Telle
tait la dcoration accessoire du pylne. Les cours intrieures et les
salles hypostyles renfermaient encore des colosses. Les uns, adosss 
la face externe des piliers ou des murs, taient  demi engags dans la
maonnerie et btis par assise; ils prsentaient le roi, debout, muni
des insignes d'Osiris. Les autres, placs  Louxor sous le pristyle, 
Karnak des deux cts de la trave centrale, entre chaque colonne,
taient aussi  l'image du Pharaon, mais du Pharaon triomphant et revtu
de son costume d'apparat. Le droit de consacrer une statue dans le
temple tait avant tout un droit rgalien; cependant le roi permettait
quelquefois  des particuliers d'y ddier leurs statues  ct des
siennes. C'tait alors une grande faveur, et l'inscription de ces
monuments mentionne toujours qu'ils ont t dposs _par la grce du
roi_  la place qu'ils occupent. Si rarement que ce privilge ft
accord par le souverain, les statues votives avaient fini par
s'accumuler avec les sicles, et les cours de certains temples en
taient remplies. A Karnak, l'enceinte du sanctuaire tait garnie
extrieurement d'une sorte de banc pais, construit  hauteur d'appui en
faon de socle allong. C'est l que les statues taient places, le dos
au mur. Elles taient accompagnes chacune d'un bloc de pierre
rectangulaire, muni sur l'un des cts d'une saillie creuse en
gouttire: c'est ce que l'on appelle la table d'offrandes (Fig.107). La
face suprieure en est vide plus ou moins profondment et porte
souvent en relief des pains, des cuisses de boeuf, des vases  libations
couchs  plat, et les autres objets qu'on avait accoutum de prsenter
aux morts ou aux dieux. Celles du roi Amoni-Entouf-Amenemht,  Boulaq,
sont des blocs de plus d'un mtre de long, en grs rouge, dont la face
suprieure est charge de godets creuss rgulirement; une offrande
particulire rpondait  chaque godet. Un culte tait en effet attach
aux statues, et les tables taient de vritables autels, sur lesquels on
dposait, pendant le sacrifice, les portions de la victime, les gteaux,
les fruits, les lgumes.

[Illustration: Fig. 105]
[Illustration: Fig. 106]
[Illustration: Fig. 107]

Le sanctuaire et les pices qui l'environnent contenaient le matriel du
culte. Les bases d'autel sont, les unes carres et un peu massives, les
autres polygonales ou cylindriques; plusieurs de ces dernires
ressemblent assez  un petit canon pour que les Arabes leur en donnent
le nom. Les plus anciennes sont de la Ve dynastie; la plus belle,
dpose aujourd'hui  Boulaq, a t ddie par Sti Ier. Le seul autel
complet que je connaisse a t dcouvert  Menshih en 1884 (Fig.108).
Il est en calcaire blanc, compact, poli comme le marbre, et a pour pied
un cne trs allong, sans ornement qu'un tore d'environ dix centimtres
au-dessous du sommet. Un vaste bassin hmisphrique s'embote dans une
entaille carre, qui sert comme de gueule au canon. Les naos sont de
petites chapelles de pierre ou de bois (Fig.109) o logeait en tout
temps l'esprit,  certaines ftes, le corps mme du dieu. Les barques
sacres taient bties sur le modle de la bari dans laquelle le soleil
accomplissait sa course journalire. Un naos s'levait au milieu,
recouvert d'un voile qui ne permettait pas aux spectateurs de voir ce
Qu'il renfermait; l'quipage tait figur, chaque dieu  son poste de
manoeuvre, les pilotes d'arrire au gouvernail, la vigie  l'avant, le
roi  genoux, devant la porte du naos. Nous n'avons trouv jusqu'
prsent aucune des statues qui servaient aux crmonies du culte, mais
nous savons l'aspect qu'elles avaient, le rle qu'elles jouaient, les
matires dont elles taient composes. Elles taient animes et avaient,
outre leur corps de pierre, de mtal, ou de bois, une me enleve par
magie  l'me de la divinit qu'elles reprsentaient. Elles parlaient,
remuaient, agissaient, rellement et non par mtaphore. Les derniers
Ramessides n'entreprenaient rien sans les consulter; ils s'adressaient
 elles, leur exposaient l'affaire, et, aprs chaque question, elles
approuvaient en secouant la tte. Dans la stle de Bakhtan, une statue
de Khonsou impose quatre fois les mains sur la nuque d'une autre statue,
pour lui transmettre le pouvoir de chasser les dmons. La reine
Hatshopsitou envoya une escadre  la recherche des Pays de l'Encens,
aprs avoir convers avec la statue d'Amon dans l'ombre du sanctuaire.
En thorie, l'me divine tait cense produire seule des miracles: dans
la pratique, la parole et le mouvement taient le rsultat d'une fraude
pieuse. Avenues interminables de sphinx, oblisques gigantesques,
pylnes massifs, salles aux cent colonnes, chambres mystrieuses ou le
jour ne pntrait jamais, le temple gyptien tout entier tait bti pour
servir de cachette  une poupe articule, dont un prtre agitait les
fils.

[Illustration: Fig. 108]


CHAPITRE III



LES TOMBEAUX


Les gyptiens composaient l'homme de plusieurs tres diffrents, dont
chacun avait ses fonctions et sa vie propre. C'tait d'abord le corps,
puis le double (ka), qui est le second exemplaire du corps en une
matire moins dense que la matire corporelle, une projection colore,
mais arienne de l'individu, le reproduisant trait pour trait, enfant,
s'il s'agissait d'un enfant, femme s'il s'agissait d'une femme, homme
s'il s'agissait d'un homme. Aprs le double venait l'me (bi, ba), que
l'imagination populaire se reprsentait sous la figure d'un oiseau, et
aprs l'me, le lumineux (khou), parcelle de flamme dtache du feu
divin. Aucun de ces lments n'tait imprissable par nature; mais,
livrs  eux-mmes, ils n'auraient pas tard  se dissoudre et l'homme 
mourir une seconde fois, c'est--dire  tomber dans le nant. La pit
des survivants avait trouv le moyen d'empcher qu'il en ft ainsi. Par
l'embaumement, elle suspendait pour les sicles la dcomposition des
corps; par la prire et par l'offrande, elle sauvait le double, l'me et
le lumineux de la seconde mort, et elle leur procurait ce qui leur tait
ncessaire  prolonger leur existence. Le double ne quittait jamais le
lieu o reposait la momie. L'me et le lumineux s'en loignaient pour
suivre les dieux, mais y revenaient sans cesse, comme un voyageur qui
rentre au logis aprs une absence. Le tombeau tait donc une maison, la
_maison ternelle_ du mort, au prix de laquelle les maisons de cette
terre sont des htelleries, et le plan sur lequel il tait tabli
rpondait fidlement  la conception que l'on se faisait de l'autre
vie. Il devait renfermer les appartements privs de l'me, o nul vivant
ne pouvait pntrer sans sacrilge, pass le jour de l'enterrement, les
salles d'audience du double, o les prtres et les amis venaient
apporter leurs souhaits et leurs offrandes, et, entre les deux, des
couloirs plus ou moins longs. La manire dont ces trois parties taient
disposes variait beaucoup selon les poques, les localits, la nature
du terrain, la condition et le caprice de chaque individu. Souvent les
pices accessibles au public taient bties au-dessus du sol et
formaient un difice isol. Souvent encore, elles taient creuses
entirement dans le flanc d'une montagne avec le reste du tombeau.
Souvent enfin, le rduit o la momie reposait et le couloir taient dans
un endroit, tandis qu'elles s'levaient au loin dans la plaine. Mais, si
l'on remarque des variantes nombreuses dans les dtails et dans le
groupement des parties, le principe est toujours le mme: la tombe est
un logis, dont l'agencement doit favoriser le bien-tre et assurer la
perptuit du mort.


1.--LES MASTABAS.


Les tombes monumentales les plus anciennes sont toutes runies dans la
ncropole de Memphis, d'Abou-Rosh  Dahshour, et appartiennent au type
des mastabas. Le mastaba (Fig.110) est une construction quadrangulaire
qu'on prendrait de loin pour une pyramide tronque. Plusieurs ont 10 ou
12 mtres de haut, 50 mtres de faade, 25 mtres de profondeur;
d'autres n'atteignent pas 3 mtres de hauteur et 5 mtres de largeur.
Les faces sont inclines symtriquement et le plus souvent unies;
parfois cependant les assises sont en retraite et forment presque
gradins. Les matriaux employs sont la pierre ou la brique. La pierre
est toujours le calcaire, dbit en blocs, longs d'environ 0m,80 sur
0m,50 de hauteur et sur 0m,60 de profondeur. On rencontre trois sortes
de calcaire: pour les tombes soignes, le beau calcaire blanc de Tourah
ou le calcaire siliceux compact de Saqqarah; pour les tombes ordinaires,
le calcaire marneux de la montagne Libyque. Ce dernier, ml  des
couches minces de sel marin et travers par des filons de gypse
cristallis, est friable  l'excs et prte peu  l'ornementation. La
brique est de deux espces, et simplement sche au soleil. La plus
ancienne, dont l'usage cesse vers la VIe dynastie, est de petites
dimensions (0m,22 x 0m,11 x 0m,14), d'aspect jauntre, et ne renferme
que du sable ml d'un peu d'argile et de gravier; l'autre est de la
terre mle de paille, noire, compacte, moule avec soin et d'assez
grand module (0m,38 x 0m,18 x 0m,14). La faon de la maonnerie interne
n'est pas la mme selon la nature des matriaux que l'architecte a
employs. Neuf fois sur dix, les mastabas en pierre n'ont d'appareil
rgulier qu' l'extrieur. Le noyau est en moellons grossirement
quarris, en gravats, en fragments de calcaire, rangs sommairement par
couches horizontales, et noys dans de la terre dlaye, ou mme
entasss au hasard, sans mortier d'aucune sorte. Les mastabas en briques
sont presque toujours de construction homogne; les parements
extrieurs sont ciments avec soin, et les lits relis  l'intrieur par
du sable fin coul dans les interstices. La masse devait tre oriente
canoniquement, les quatre faces aux quatre points cardinaux, le plus
grand axe dirig du nord au sud; mais les maons ne se sont point
proccups de trouver le nord juste, et l'orientation est rarement
exacte. A Gizh, les mastabas sont distribus selon un plan symtrique
et rangs le long de vritables rues;  Saqqarah,  Abousr,  Dahshour,
ils s'lvent en dsordre  la surface du plateau, espacs ou presss
par endroits. Le cimetire musulman de Siout prsente encore aujourd'hui
une disposition analogue  celle qu'on observe  Saqqarah, et nous
permet d'imaginer ce que pouvait tre la ncropole memphite dans les
derniers temps de l'ancien Empire.

[Illustration: Fig. 109--Naos en bois du muse de Turin.]
[Illustration: Fig. 110]

Une plate-forme unie, non dalle, forme par la dernire couche du
noyau, s'tend au sommet du cube en maonnerie. Elle est seme de vases
en terre cuite, enterrs presque  fleur de sol, nombreux au-dessus des
vides intrieurs, rares partout ailleurs. Les murs sont nus. Les portes
sont tournes vers l'est, quelquefois vers le nord ou vers le sud,
jamais vers l'ouest. On en comptait deux, l'une rserve aux morts,
l'autre accessible aux vivants; mais celle du mort n'tait qu'une niche
troite et haute, mnage dans la face est,  ct de l'angle nord-est,
et au fond de laquelle taient traces des raies verticales, encadrant
une baie ferme. Souvent mme on supprimait ce simulacre d'entre, et
l'me se tirait d'affaire comme elle pouvait. La porte des vivants avait
plus ou moins d'importance, selon le plus ou moins de dveloppement
de la chambre  laquelle elle conduisait. Chambre et porte se confondent
plus d'une fois en un rduit sans profondeur, dcor d'une stle et
d'une table d'offrandes (Fig.111), et protg  l'occasion par un mur
qui fait saillie sur la faade. On a alors une sorte d'avance, ouvrant
vers le nord, carre au tombeau de Kapr (Fig.112), irrgulire dans
celui de Nofirhotpou  Saqqarah. (Fig.113). Quand le plan comporte
l'existence d'une ou de plusieurs chambres, la porte est pratique au
milieu d'une petite faade architecturale (Fig.114), ou sous un petit
portique soutenu par deux piliers carrs, sans base et sans abaque
(Fig.115). Elle est d'une simplicit extrme: deux jambages, orns de
bas-reliefs reprsentant le dfunt et surmonts d'un tambour cylindrique
Grav aux titre et au nom du propritaire. Dans le tombeau de Pohounika,
 Saqqarah, les montants figurent deux pilastres, couronns chacun de
deux fleurs de lotus en relief: c'est l un fait unique jusqu' ce jour.

[Illustration: Fig. 111]
[Illustration: Fig. 112]
[Illustration: Fig. 113]
[Illustration: Fig. 114]
[Illustration: Fig. 115]

La chapelle tait gnralement petite et se perdait dans la masse de
l'difice (Fig.116); mais aucune rgle prcise n'en dterminait
l'tendue. Dans le tombeau de Ti, on rencontre d'abord un portique (A),
puis une antichambre carre avec piliers (B), puis un couloir (C),
flanqu d'un cabinet sur la droite (D) et dbouchant dans une dernire
chambre (E) (Fig.117). Il y a l de l'espace pour plusieurs personnes,
et, en effet, la femme de Ti repose  ct de son mari. Quand le
monument appartenait  un seul personnage, pareille complication n'tait
pas ncessaire. Un boyau trangl et court mne dans une pice oblongue,
o il tombe  angle droit, par le milieu. Souvent la muraille du fond
est lisse, et l'ensemble offre l'aspect d'une sorte de marteau  ttes
gales (Fig.118); souvent aussi, elle se creuse en face de l'entre, et
l'on dirait une croix dont le chevet serait plus ou moins dcoup
(Fig.119). C'tait la distribution la plus frquente, mais l'architecte
tait libre de la rejeter, si bon lui semblait. Telle chapelle consiste
de deux couloirs parallles, souds par un passage transversal
(Fig.120). Dans telle autre, la chambre s'emmanche sur le couloir par
un des angles (Fig.121). Ailleurs, dans le tombeau de Phtahhotpou, le
terrain concd tait resserr entre des constructions antrieures et
ne suffisait pas: on a rattach le mastaba nouveau au mastaba ancien, de
manire  leur donner une entre commune, et la chapelle de l'un s'est
agrandie de tout l'espace que couvrait celle de l'autre (Fig.122).

[Illustration: Fig. 116]
[Illustration: Fig. 117]
[Illustration: Fig. 118]
[Illustration: Fig. 119]
[Illustration: Fig. 120]
[Illustration: Fig. 121]
[Illustration: Fig. 122]

La chapelle tait la salle de rception du double. C'est l que les
parents, les amis, les prtres clbraient le sacrifice funraire aux
jours prescrits par la loi, aux ftes du commencement des saisons,  la
fte de Thot, au premier jour de l'an,  la fte d'Ouaga,  la grande
fte de la canicule,  la procession du dieu Mnou,  la fte des pains,
aux ftes du mois et de la quinzaine et chaque jour. Ils dposaient
l'offrande dans la pice principale, au pied de la paroi ouest, au
point prcis o se trouvait l'entre de la _maison ternelle_ du mort.
Ce point n'tait pas, comme la _kiblah_ des mosques ou des oratoires
musulmans, orient toujours vers la mme rgion du compas. On le trouve
assez souvent  l'ouest, mais cette position n'tait pas rglementaire.
Il tait marqu au dbut par une vritable porte, troite et basse,
encadre et dcore comme la porte d'une maison ordinaire, mais dont la
baie n'tait point perce. Une inscription, trace sur le linteau en
gros caractres bien lisibles, commmorait le nom et le rang du matre.
Des figures en pied ou assises taient graves sur les cts et
rappelaient son portrait aux visiteurs. Un tableau, sculpt ou peint sur
les blocs qui fermaient la baie de la porte, le montrait assis devant un
guridon et allongeant la main vers le repas qu'on lui apportait. Une
table d'offrandes plate encastre dans le sol, entre les deux montants,
recevait les mets et les boissons. Les vivants partis, le double sortait
de chez lui et mangeait. En principe, la crmonie devait se renouveler
d'anne en anne, jusqu' la consommation des sicles; mais il n'avait
pas fallu longtemps aux gyptiens pour s'apercevoir qu'il n'en pouvait
tre ainsi. Au bout de deux ou trois gnrations, les morts d'autrefois
taient dlaisss au profit des morts plus rcents. Lors mme qu'on
tablissait des fondations pieuses, dont le revenu payait le repas
funbre et les prtres chargs de le prparer, on ne faisait que reculer
l'heure de l'oubli. Le moment arrivait tt ou tard, o le double en
tait rduit  chercher pture parmi les rebuts des villes, parmi les
excrments, parmi les choses ignobles et corrompues qui gisaient
abandonnes sur le sol. Pour obtenir que l'offrande consacre le jour
des funrailles conservt ses effets  travers les ges, on imagina de
la dessiner et de l'crire sur les murs de la chapelle (Fig.123). La
reproduction en peinture ou en sculpture des personnes et des choses
assurait  celui au bnfice de qui on l'excutait la ralit des
personnes et des choses reproduites: le double se voyait sur la muraille
mangeant et buvant, et il mangeait et buvait. L'ide une fois admise,
les thologiens et les artistes en tirrent rigoureusement les
consquences. On ne se borna pas  donner des provisions simules, on y
joignit l'image des domaines qui les produisaient, des troupeaux, des
ouvriers, des esclaves. S'agissait-il de fournir la viande pour
l'ternit? On pouvait se contenter de dessiner les membres d'un boeuf
ou d'une gazelle dj pars pour la cuisine, l'paule, la cuisse, les
ctes, la poitrine, le coeur et le foie, la tte; mais on pouvait aussi
reprendre de trs haut l'histoire de l'animal, sa naissance, sa vie au
pturage, puis la boucherie, le dpeage, la prsentation des morceaux.
De mme,  propos des gteaux et des pains, rien n'empchait qu'on
retrat le labourage, les semailles, la moisson, le battage des grains,
la rentre au grenier, le ptrissage de la pte. Les vtements, les
parures, le mobilier servaient de prtexte  introduire les fileuses,
les tisserands, les orfvres, les menuisiers. Le matre domine btes et
gens de sa taille surhumaine. Quelques tableaux discrets le montrent
courant  toutes voiles vers l'autre monde, sur le bateau des
funrailles, le jour o il avait pris possession de son logis nouveau
(Fig.124). Dans les autres, il est en pleine activit et surveille ses
vassaux fictifs comme il surveillait jadis ses vassaux rels (Fig.125).
Les scnes, si varies et si dsordonnes qu'elles semblent tre, ne
sont pas ranges au hasard. Elles convergent toutes vers le semblant de
porte qui tait cens communiquer avec l'intrieur. Les plus rapproches
Reprsentent les pripties du sacrifice et de l'offrande. Au fur et 
mesure que l'on s'loigne, les oprations et les travaux prliminaires
s'accomplissent chacun  son tour. A la porte, la figure du matre
semble attendre les visiteurs et leur souhaiter la bienvenue. Les
dtails changent  l'infini, les inscriptions s'allongent ou s'abrgent
au caprice de l'crivain, la fausse porte perd son caractre
architectonique et n'est plus souvent qu'une pierre de taille mdiocre,
une stle, sur laquelle on consigne le nom du matre et son tat civil:
grande ou petite, nue ou dcore richement, la chapelle reste toujours
comme la salle  manger, ou plutt comme le garde-manger, o le mort
puise  son gr quand il a faim.

[Illustration: Fig. 123--Offrande au dfunt Phtahhotpou.]
[Illustration: Fig. 124]
[Illustration: Fig. 125--Phtahhotpou surveillant la rentre des
animaux domestiques.]

De l'autre ct du mur se cachait une cellule troite et haute, ou mieux
un couloir, d'o le nom de _serdab_, que les archologues lui prtent 
l'exemple des Arabes. La plupart des mastabas n'en ont qu'un; d'autres
en contiennent trois ou quatre (Fig.126). Ils ne communiquent pas entre
eux ni avec la chapelle, et sont comme noys dans la maonnerie
(Fig.127). S'ils sont relis au monde extrieur, c'est par un conduit
mnag  hauteur d'homme (Fig.128) et tellement resserr qu'on a peine
 y glisser la main. Les prtres venaient murmurer des prires et brler
des parfums  l'orifice: le double tait au del et profitait de
l'aubaine ou du moins ses statues l'accueillaient en son nom. Comme sur
la terre, l'homme avait besoin d'un corps pour subsister; mais le
cadavre dfigur par l'embaumement ne rappelait plus que de loin la
forme du vivant. La momie tait unique, facile  dtruire; on pouvait la
brler, la dmembrer, en disperser les morceaux. Elle disparue,
qu'adviendrait-il du double? Les statues qu'on enfermait dans le serdab
devenaient, par la conscration, les corps de pierre ou de bois du
dfunt. La pit des parents les multipliait, et, par suite, multipliait
aussi les supports du double; un seul corps tait une seule chance de
dure pour lui, vingt reprsentaient vingt chances. C'est dans une
intention analogue qu'on joignait aux statues du mort celles de sa
femme, de ses enfants, de ses serviteurs, saisis dans les diffrents
actes de la domesticit, broyant le grain, ptrissant la pte, poissant
les jarres destines  contenir le vin. Les figures plaques  la
muraille de la chapelle s'en dtachaient et prenaient dans le serdab un
corps solide. Ces prcautions n'empchaient pas d'ailleurs qu'on
n'employt tous les moyens pour mettre ce qui restait du corps de chair
 l'abri des causes naturelles de destruction et des attaques de
l'homme. Au tombeau de Ti, un couloir rapide, qui affleure le sol au
milieu de la premire salle, conduit du dehors au caveau; mais c'est l
une exception presque unique; on y descend par un puits perpendiculaire,
creus rarement dans un coin de la chapelle, d'ordinaire au centre de la
plate-forme (Fig.129). La profondeur en varie entre 3 et 30 mtres. Il
traverse la maonnerie, pntre dans le rocher; au fond, vers le sud, un
couloir, trop bas pour qu'on y chemine debout, donne accs  une
chambre. C'est l que la momie repose, dans un grand sarcophage en
calcaire blanc, en granit rose ou en basalte. Il porte rarement une
inscription, le nom et les titres du mort, plus rarement des ornements;
on en connat pourtant qui simulent la dcoration d'une maison
gyptienne avec ses portes et ses fentres. Le mobilier est des plus
simples: des vases en albtre pour les parfums, des godets o le prtre
avait vers quelques gouttes des liqueurs offertes au mort, de grandes
jarres en terre cuite rouge pour l'eau, un chevet en albtre ou en bois,
une palette votive de scribe. Aprs avoir scell la momie dans la cuve
qui l'attendait, les ouvriers dispersaient sur le sol les quartiers du
boeuf ou de la gazelle qu'on venait de sacrifier; puis ils muraient avec
soin l'entre du couloir et remplissaient le puits jusqu' la bouche
d'clats de pierre mls de sable et de terre. Le tout, largement
arros, finissait par s'agglutiner en un bton presque impntrable,
dont la duret dfiait tout essai de profanation. Le corps, livr 
lui-mme, ne recevait plus d'autre visite que celle de son me. L'me
quittait de temps en temps la rgion cleste o elle voyageait en
compagnie des dieux, et descendait se runir  la momie. Le caveau tait
sa maison, comme la chapelle tait la maison du double.

[Illustration: Fig. 126]
[Illustration: Fig. 127]
[Illustration: Fig. 128]
[Illustration: Fig. 129]

Jusqu' la VIe dynastie, le caveau est nu; une seule fois Mariette y a
trouv des lambeaux d'inscriptions appartenant au _Livre des morts_.
J'ai dcouvert  Saqqarah, en 1881, des tombes o il est orn de
prfrence  la chapelle. Elles sont en grosses briques et n'ont pour le
sacrifice qu'une niche renfermant la stle. A l'intrieur, le puits est
remplac par une petite cour rectangulaire, dans la partie occidentale
de laquelle on ajustait le sarcophage. Au-dessus du sarcophage, on
btissait en calcaire une chambre aussi large et aussi longue que lui,
haute d'environ 1 mtre et recouverte de dalles poses  plat. Au fond
ou sur la droite, on rservait une niche qui tenait lieu de serdab. On
mnageait au-dessus du toit plat une vote de dcharge d'environ 0m,50
de rayon, et, par-dessus la vote, on plaait des lits horizontaux de
briques jusqu'au niveau de la plate-forme. La chambre occupe les deux
tiers environ de la cavit et a l'aspect d'un four, dont la gueule
serait reste bante. Quelquefois, les murs de pierre reposent sur le
couvercle mme du sarcophage, et la chambre n'tait acheve qu'aprs
l'enterrement (Fig.130). Le plus souvent, ils s'appuient sur deux
montants de briques, et le sarcophage pouvait tre ouvert ou ferm 
volont. La dcoration, tantt peinte, tantt sculpte, est la mme
partout. Chaque paroi tait comme une maison o taient dposs les
objets dessins ou numrs  la surface; aussi avait-on soin d'y
figurer une porte monumentale, par laquelle le mort avait accs
 son bien. Il trouvait sur la paroi de gauche un monceau de provisions
(Fig.131) et la table d'offrandes; sur celle du fond, des ustensiles de
mnage, du linge, des parfums, avec le nom et l'indication des
quantits. Ces tableaux sont un rsum de ceux qu'on voit dans la
chapelle des mastabas communs. Si on les a distraits de leur place
primitive, c'est qu'en les transportant au caveau, on les garantissait
contre les dangers de destruction, qui les menaaient dans des salles
accessibles au premier venu, et que leur conservation assurait plus
longtemps au mort la possession des biens qu'ils reprsentaient.

[Illustration: Fig. 130]


2.--LES PYRAMIDES.


Les tombes royales ont la forme de pyramides  base rectangulaire et
sont l'quivalent, en pierre ou en brique, du tumulus en terre meuble
qu'on amoncelait sur le corps des chefs de guerre, aux poques
anthistoriques. Les mmes ides prvalaient sur les mes des rois qui
avaient cours sur celles des particuliers. Le plan de la pyramide
comporte donc les trois parties de celui des mastabas: la chapelle, les
couloirs, les chambres funraires.

[Illustration: Fig. 131]

La chapelle est toujours isole. A Saqqarah, on n'en a dcouvert aucune
trace. Elle tait probablement, comme plus tard  Thbes, situe dans le
faubourg de la ville le plus proche de la montagne. A Gizh,  Abousr,
 Dahshour, les dbris en sont encore visibles sur le front de la faade
orientale ou septentrionale. C'tait alors un vritable temple avec
chambres, cours et passages. Les fragments de bas-reliefs qui sont
parvenus jusqu' nous montrent les scnes du sacrifice et prouvent que
la dcoration tait identique  celle des salles publiques du mastaba.
La pyramide proprement dite ne renferme que les couloirs et le caveau
funbre. La plus ancienne dont les textes nous certifient l'existence,
au nord d'Abydos, est celle de Snofrou; les plus modernes appartiennent
aux princes de la XIIe dynastie. La construction de ces monuments a donc
t, pendant treize ou quatorze sicles, une opration courante, prvue
par l'administration. Le granit, l'albtre, le basalte destins au
sarcophage et  certains dtails, taient les seuls matriaux dont
l'emploi et la quantit ne fussent pas rgls  l'avance et qu'il fallt
aller chercher au loin. Pour se les procurer, chaque roi envoyait un des
principaux personnages de la cour en mission aux carrires de la haute
gypte, et la clrit avec laquelle on rapportait les blocs tait un
titre puissant  la faveur du souverain. Le reste n'exigeait pas tant de
frais. Si le gros oeuvre tait en brique, on moulait la brique sur
place, avec la terre prise dans la plaine au pied de la colline. S'il
tait en pierre, les parties du plateau les plus voisines fournissaient
le calcaire marneux  profusion. On rservait d'ordinaire  la
construction des chambres et au revtement le calcaire de Tourah, qu'on
n'avait mme pas la peine de faire venir spcialement de l'autre ct du
Nil. Memphis avait des entrepts toujours pleins, o l'on puisait sans
cesse pour les difices publics, et par consquent pour la tombe royale.
Les blocs, pris dans ces rserves et apports en barque jusque sous la
montagne, montaient  l'emplacement choisi par l'architecte, le long de
chausses inclines doucement. La disposition intrieure, la longueur
des couloirs, la hauteur sont trs variables; la pyramide de Khops
culminait  145 mtres environ au-dessus du sol, la plus petite
n'atteignait pas 10 mtres. Comme il est malais de concevoir
aujourd'hui quels motifs ont dtermin les Pharaons  choisir des
proportions aussi diffrentes, on a pens que la masse btie tait en
proportion directe du temps consacr  la btir, c'est--dire de la
dure de chaque rgne. Ds qu'un prince montait sur le trne, on aurait
commenc par lui riger  la hte une pyramide assez vaste pour contenir
les parties essentielles du tombeau; puis, d'anne en anne, on aurait
ajout des couches nouvelles autour du noyau primitif, jusqu'au moment
o la mort arrtait  jamais la croissance du monument. Les faits ne
justifient pas cette hypothse. La moindre des pyramides de Saqqarah
appartient  Ounas, qui rgna trente ans; mais les deux imposantes
pyramides de Gizh ont t difies par Khops et par Khphrn, qui
gouvernrent l'gypte l'un vingt-quatre, l'autre vingt-trois ans.
Mirinr, qui mourut fort jeune, a une pyramide aussi grande que Pepi II,
qui prolongea sa vie au del de quatre-vingt-dix ans. Le plan de chaque
pyramide tait trac une fois pour toutes par l'architecte, selon les
instructions qu'il avait reues et les ressources qu'on plaait  sa
disposition. Une fois mis en train, l'excution s'en poursuivait jusqu'
complet achvement des travaux, sans se dvelopper ni se restreindre.

Les pyramides devaient avoir les faces aux quatre points cardinaux,
comme les mastabas; mais, soit maladresse, soit ngligence, la plupart
ne sont pas orientes exactement, et plusieurs s'cartent sensiblement
du nord vrai. Sans parler des ruines d'Abou-Rosh et de
Zaouit-el-Aryn, qui n'ont pas encore t tudies d'assez prs, elles
se partagent naturellement en six groupes, distribus du nord au sud sur
la lisire du plateau de Libye, de Gizh au Fayoum, par Abousr,
Saqqarah, Dahshour et Lisht. Le groupe de Gizh en compte neuf, et, dans
le nombre, celles de Khops, de Khphrn et de Mykrinos, que
l'antiquit classait parmi les merveilles du monde. Le terrain sur
lequel le Khops repose tait assez irrgulier, au moment de la
construction. Un petit tertre qui le dominait fut taill rudement
(Fig.132) et englob dans la maonnerie, le reste fut aplani et garni
de grosses dalles dont quelques-unes subsistent encore. La pyramide mme
avait une hauteur de cent quarante-cinq mtres et une base de deux cent
trente-trois, que l'injure du temps a rduites respectivement  cent
trente-sept et deux cent vingt-sept. Elle garda, jusqu' la conqute
arabe, un parement en pierres de couleurs diverses, si habilement
assembles qu'on aurait dit un seul bloc du pied au sommet. Le travail
de revtement avait commenc par le haut: la pointe avait t place la
premire, puis les assises s'taient recouvertes de proche en proche
jusqu' ce qu'on et gagn le bas. A l'intrieur, tout avait t calcul
de manire  cacher le site exact du sarcophage et  dcourager les
fouilleurs que le hasard ou leur persvrance auraient mis sur la bonne
voie. Le premier point tait, pour eux, de dcouvrir l'entre sous le
revtement qui le masquait. Elle tait  peu prs au milieu de la face
nord (Fig.132), mais au niveau de la dix-huitime assise, 
quarante-cinq pieds environ au-dessus du sol. Les dalles qui
l'obstruaient une fois dplaces, on pntrait dans un couloir inclin,
haut de 1m,06, large de 1m,22, pratiqu en partie dans la roche vive. Il
descend l'espace de quatre-vingt-dix-sept mtres, traverse une chambre
inacheve (C) et se termine dix-huit mtres plus loin en cul-de-sac.
C'tait un premier dsappointement. Si pourtant on ne se laissait pas
rebuter, et qu'on examint le passage avec soin, on distinguait dans le
plafond,  dix-neuf mtres de la porte, un bloc de granit qui tranchait
sur le calcaire environnant (D). Il tait si dur que les chercheurs,
aprs avoir travaill vainement  le briser ou  le dchausser, prirent
le parti de se frayer un chemin  travers les parties de la maonnerie
construites en une pierre plus tendre. L'obstacle tourn, ils
dbouchrent dans un couloir ascendant, qui se raccorde au premier
sous un angle de 120 degrs et se divise en deux branches (E). L'une
s'enfonce horizontalement vers le centre de la pyramide et se perd dans
une chambre en granit  toit pointu, qu'on appelle, sans raison valable,
_Chambre de la Reine_ (F). L'autre, tout en continuant  monter, change
de forme et d'aspect. C'est maintenant une galerie longue de 45 mtres,
haute de 8m,50, btie en belle pierre du Mokatam, si polie et si
finement appareille qu'on a peine  glisser entre les joints une
aiguille ou mme un cheveu. Les assises les plus basses portent
d'aplomb l'une sur l'autre, les sept suivantes s'avancent en
encorbellement, de manire que les dernires ne soient plus spares au
plafond que par un intervalle de 0m,60. Un obstacle nouveau se dressait
 l'extrmit (G). Le couloir qui mne  la chambre du sarcophage tait
clos d'une seule plaque de granit; venait ensuite un petit vestibule
(H), coup  espaces gaux par quatre herses, galement en granit, qu'il
fallait briser. Le caveau royal (I) est une chambre en granit,  toit
plat, haute de 5m,81, longue de 10m,43, large de 5m,20; on n'y voit ni
figure ni inscription, rien qu'un sarcophage en granit mutil et sans
couvercle. Telles taient les prcautions prises contre les hommes:
l'vnement a prouv qu'elles taient efficaces, car la pyramide garda
son dpt plus de quatre mille ans. Mais le poids mme des matriaux
tait un danger plus srieux pour elle. On empcha le caveau d'tre
cras par les cent mtres de pierre qui le protgeaient, en mnageant
au-dessus de lui cinq pices de dcharge, basses et superposes (J). La
dernire est abrite par un toit pointu, form de deux normes dalles
appuyes par le haut l'une  l'autre. Grce  cet artifice, la pression
centrale fut rejete presque entire sur les faces latrales, et le
caveau fut respect. Aucune des pierres qui le revtent n'a t crase,
aucune n'a cd d'une ligne depuis le jour o les ouvriers l'ont scelle
en sa place.

[Illustration: Fig. 132]

Les pyramides de Khphrn et de Mykrinos ont t bties  l'intrieur
sur un plan diffrent de celle de Khops. Khphrn a deux issues, toutes
deux tournes vers le nord, l'une sur l'esplanade, l'autre  15 mtres
au-dessus du sol. Mykrinos possde encore les dbris de son revtement
de granit rose. Le couloir d'entre descend  un angle de 26,2' et
pntre rapidement dans le roc. La premire salle qu'il traverse est
dcore de panneaux sculpts dans la pierre et ferme  la sortie par
trois herses en granit. La seconde pice paraissait tre inacheve, mais
ce n'tait l qu'une ruse destine  tromper les fouilleurs: un couloir
mnag dans le sol et soigneusement dissimul donnait accs au caveau.
L reposait la momie dans un sarcophage de basalte sculpt, encore
intact au commencement du sicle: enlev par Vyse, il a sombr sur la
cte d'Espagne avec le navire qui le transportait en Angleterre. La
mme varit de disposition prvaut dans le groupe d'Abousr et dans une
partie de celui de Saqqarah. La grande pyramide de Saqqarah n'est pas
oriente exactement: la face nord s'carte de 4,35 du nord vrai. Elle
n'a point pour base un carr parfait, mais un rectangle allong de l'est
 l'ouest, de 120m,60 sur 107m,30 de ct. Elle est haute de 59m,68 et
se compose de six cubes  pans inclins, en retraite l'un sur l'autre de
2 mtres environ: le plus rapproch du sol a 11m,48 d'lvation, le plus
loign 8m,89 (Fig.133). Elle est construite entirement avec le
calcaire de la montagne environnante. Les matriaux sont petits et mal
taills, les lits d'assise concaves, selon la mthode qu'on appliquait
galement  la construction des quais et des forteresses. Quand on
explore les brches de la maonnerie, on reconnat que la face externe
de chaque gradin est comme habille de deux enveloppes, dont chacune a
son parement rgulier. La masse est pleine, les chambres sont creuses
dans le roc au-dessous de la pyramide. La principale des quatre entres
donne au nord, et les couloirs forment un vritable ddale au milieu
duquel il est prilleux de s'aventurer: portique  colonnes, galeries,
chambres, tout aboutit  une sorte de puits, au fond duquel tait
pratique une cachette, destine sans doute  contenir les objets les
plus prcieux du mobilier funraire. Les pyramides qui entourent ce
monument extraordinaire ont t presque toutes difies sur un modle
unique (Fig.134) et ne se distinguent que par les proportions. La porte
s'ouvre juste au-dessous de la premire assise, vers le milieu de la
face septentrionale, et le couloir (B) descend, par une pente assez
douce, entre des murs en calcaire. Il est bouch sur toute son tendue
de gros blocs qu'on doit briser avant de parvenir  la salle d'attente
(C). Au sortir de cette salle, il marche quelque temps encore dans le
calcaire, puis il passe entre quatre murs de granit de Syne poli, aprs
quoi le calcaire reparat, et on dbouche dans le vestibule (E). La
partie btie en granit est interrompue trois fois,  60 ou 80
centimtres d'intervalle, par trois normes herses de granit (D).
Au-dessus de chacune d'elles se trouve un vide, dans lequel elle tait
maintenue par des supports qui laissaient le passage libre (Fig.135).
La momie une fois introduite, les ouvriers en se retirant enlevaient les
tais, et les trois herses, tombant en place, interceptaient toute
communication avec le dehors. Le vestibule tait flanqu,  l'est, d'un
serdab  toit plat, divis en trois niches et encombr d'clats de
pierre, balays  la hte par les esclaves, au moment o l'on nettoyait
les chambres pour y recevoir la momie. La pyramide d'Ounas les a
conserves toutes trois. Dans Teti et dans Mirinr, les murs de
sparation ont t fort proprement enlevs, ds l'antiquit, et n'ont
laiss d'autre trace qu'une ligne d'attache et une teinte plus blanche
de la paroi, aux endroits qu'ils recouvraient primitivement. Le caveau
(G) s'tendait  l'ouest du vestibule: le sarcophage y tait dpos
le long de la muraille occidentale, les pieds au sud, la tte au nord
(H). Le toit des deux chambres principales tait pointu. Il se composait
de larges poutres en calcaire, accotes l'une  l'autre par l'extrmit
suprieure, appuyes par en bas sur une banquette basse qui courait
extrieurement. La premire poutre tait surmonte d'une seconde,
celle-ci d'une troisime, et les trois runies (I) protgeaient
efficacement le vestibule et le caveau (Fig.136).

[Illustration: Fig. 133]
[Illustration: Fig. 134--La pyramide d'Ounas.]
[Illustration: Fig. 135]
[Illustration: Fig. 136]

Les pyramides de Gizh appartenaient  des Pharaons de la IVe dynastie,
et celles d'Abousr  des Pharaons de la Ve. Les cinq pyramides de
Saqqarah, dont le plan est uniforme, appartiennent  Ounas et aux quatre
premiers rois de la VIe dynastie, Teti, Pepi Ier, Mirinr, Pepi II, et
sont contemporaines des mastabas  caveaux peints que j'ai signals plus
haut. On ne s'tonnera donc point d'y rencontrer des inscriptions et des
ornements. Partout, les plafonds sont chargs d'toiles pour figurer le
ciel de la nuit. Le reste de la dcoration est fort simple. Dans la
pyramide d'Ounas, o elle joue le plus grand rle, elle n'occupe que le
fond de la chambre funraire; la partie voisine du sarcophage avait t
revtue d'albtre et orne  la pointe des grandes portes monumentales,
par lesquelles le mort tait cens entrer dans ses magasins de
provisions. Les figures d'hommes et d'animaux, les scnes de la vie
courante, le dtail du sacrifice n'y sont point reprsents et
n'auraient pas d'ailleurs t  leur place en cet endroit. On les
retraait dans les lieux o le double menait sa vie publique, et o les
visiteurs excutaient rellement les rites de l'offrande; les couloirs
et le caveau o l'me tait seule  circuler ne pouvaient recevoir
d'autre ornementation que celle qui a rapport  la vie de l'me. Les
textes sont de deux sortes. Les moins nombreux ont trait  la nourriture
du double et sont la transcription littrale des formules par lesquelles
le prtre lui assurait la transmission de chaque objet au del de ce
monde: c'tait pour lui une ressource suprme, au cas o les sacrifices
rels auraient t suspendus, et o les tableaux magiques de la chapelle
auraient t dtruits. La plus grande partie des inscriptions se
rapportaient  l'me et la prservaient des dangers qu'elle courait au
ciel et sur la terre. Elles lui rvlaient les incantations souveraines
contre la morsure des serpents et des animaux venimeux, les mots de
passe qui lui permettaient de s'introduire dans la compagnie des dieux
bons, les exorcismes qui annulaient l'influence des dieux mauvais. De
mme que la destine du double tait de continuer  mener l'ombre de la
vie terrestre et s'accomplissait dans la chapelle, la destine de l'me
tait de suivre le soleil  travers le ciel et dpendait des
instructions qu'elle lisait sur les murailles du caveau. C'tait par
leur vertu que l'absorption du mort en Osiris devenait complte et qu'il
jouissait dsormais de toutes les immunits naturelles  la condition
divine. L-haut, dans la chapelle, il tait homme et se comportait  la
faon des hommes; ici, il tait dieu et se comportait  la faon d'un
dieu.

L'norme massif rectangulaire que les Arabes appellent
Mastabat-el-Faraoun, le sige de Pharaon (Fig.137), se dresse  ct de
Pepi II. On a voulu y voir, tantt une pyramide inacheve, tantt une
tombe surmonte d'un oblisque; c'est un mastaba royal dont l'intrieur
prsente l'ordonnance d'une pyramide. Mariette croyait qu'Ounas y tait
enterr, mais les fouilles de ces temps derniers ont rendu cette
attribution impossible. En revanche, elles semblent montrer que la
pyramide mridionale de Dahshour appartient  Snofrou. Si le fait est
confirm par des recherches postrieures, il y a des chances pour que le
groupe entier soit le plus ancien de tous et remonte  la IIIe dynastie.
Il fournit une variante curieuse du type ordinaire. L'une des pyramides
en pierre a la moiti infrieure incline de 54,41' sur l'horizon,
tandis qu' partir de mi-hauteur l'inclinaison change brusquement et est
de 42,59'; on dirait un mastaba couronn d'une mansarde gigantesque. A
Lisht, on quitte l'ancien empire pour les dynasties thbaines, et la
structure se modifie encore: le couloir en pente aboutit  un puits
perpendiculaire, au fond duquel dbouchaient des chambres envahies
aujourd'hui par les infiltrations du Nil. Le groupe du Fayoum est tout
entier de la XIIe dynastie, mais les pyramides de Biahmou sont presque
entirement dtruites; celle d'Illahoun n'a jamais t explore, et
celle de Mdoum, viole avant le sicle des Ramessides, est vide. Elle
consiste en trois tours carres,  pans lgrement inclins et qui
s'tagent en retraite l'une sur l'autre (Fig.138). L'entre est au
nord,  seize mtres environ au-dessus du sable. Au del de vingt
mtres, le couloir descend dans le roc;  cinquante-trois, il se
redresse, s'arrte douze mtres plus loin, remonte perpendiculairement
vers la surface, et affleure dans le sol du caveau, six mtres et demi
plus haut (Fig.139). Un appareil de poutres et de cordes, encore en
place au-dessus de l'orifice, montre que les voleurs ont tir le
sarcophage hors de la chambre, ds l'antiquit. L'usage des pyramides ne
cessa pas avec la XIIe dynastie: on en connat  Manfalout,  Hkalli,
au sud d'Abydos,  Mohammriah, au sud d'Esnh. Jusqu' l'poque
romaine, les souverains  demi barbares de l'thiopie tinrent  honneur
de donner  leurs tombes la forme pyramidale. Les plus anciennes, celle
de Nouri, o dorment les Pharaons de Napata, rappellent par la facture
les pyramides de Saqqarah; les plus modernes, celles de Mraouy,
prsentent des caractres nouveaux. Elles sont plus hautes que larges,
de petit appareil et garnies parfois aux angles de bordures carres ou
arrondies. La face orientale est munie d'une fausse lucarne, surmonte
d'une corniche et flanque d'une chapelle que prcde un pylne. Toutes
ne sont pas muettes: comme sur les murs des tombeaux ordinaires, on y a
retrac des scnes empruntes au Rituel des Funrailles ou aux
vicissitudes de la vie d'outre-tombe.

[Illustration: Fig. 137]
[Illustration: Fig. 138]
[Illustration: Fig. 139]


3.--LES TOMBES DE L'EMPIRE THBAIN; LES HYPOGES.


Les derniers mastabas connus appartiennent  la XIIe dynastie, encore
sont-ils concentrs dans la plaine sablonneuse de Mdoum et n'ont-ils
jamais t achevs. Deux systmes les remplacrent par toute l'gypte.
Le premier conserve la chapelle construite au-dessus du sol et combine
la pyramide avec le mastaba. Le second creuse le tombeau entier dans le
roc, la chapelle comme le reste.

Le quartier de la ncropole d'Abydos, o furent enterres les
gnrations du vieil empire thbain, nous offre les exemples les plus
anciens du premier systme. Les tombes sont en grosses briques crues,
noires, sans mlange de paille ni de gravier. L'tage infrieur est un
mastaba  base carre ou rectangulaire, dont le plus long ct atteint
quelquefois douze ou quinze mtres; les murs sont perpendiculaires
et rarement assez levs pour qu'un homme puisse se tenir debout 
l'intrieur. Sur cette faon de socle se dresse une pyramide pointue,
dont la hauteur varie entre quatre et dix mtres, et dont les faces
taient revtues d'une couche de pis unie, peinte en blanc. La mauvaise
qualit du sol a empch qu'on y creust la salle funraire; on s'est
donc rsign  la cacher dans la maonnerie. Une sorte de chambre ou
plutt de four, vot en encorbellement, a t mnag au centre et
abrite souvent la momie (Fig.140); plus souvent encore, le caveau a t
pratiqu moiti dans le mastaba, moiti dans les fondations, et le vide
suprieur n'est l que pour servir de dgagement (Fig.141). Dans bien
des cas, il n'y avait aucune chapelle extrieure; la stle, pose sur le
soubassement ou encadre extrieurement sur la face, marque l'endroit du
sacrifice. Ailleurs, on a construit en avance un vestibule carr o
les parents s'assemblaient (Fig.142). Assez rarement un mur d'enceinte
construit  hauteur d'appui enveloppe le monument et dlimite le terrain
qui lui appartenait. Cette forme mixte demeura fort en usage dans les
cimetires de Thbes,  partir des premires annes du moyen empire.
Plusieurs rois de la XIe dynastie et les grands personnages de leur cour
se firent difier  Drah abol Neggah des tombes semblables  celles
d'Abydos (Fig.143). Pendant les sicles suivants, les proportions
relatives du mastaba et de la pyramide se modifirent; le mastaba, qui
n'tait souvent qu'un soubassement insignifiant, reprit peu  peu sa
hauteur primitive, tandis que la pyramide s'abaissa et finit par n'tre
plus qu'un pyramidion sans importance (Fig.144). Tous ceux de ces
tombeaux qui ornaient les ncropoles thbaines  l'poque des Ramessides
ont pri, mais les peintures contemporaines nous en font connatre les
nombreuses varits, et la chapelle d'un des Apis morts sous
Amenhotpou III est encore l pour prouver que la mode s'en tait tendue
 Memphis. Du pyramidion, quelques traces subsistent  peine; mais le
mastaba est intact. C'est un massif en calcaire, carr, mont sur un
soubassement, tay de quatre colonnes aux angles et bord d'une
corniche vase; un escalier de cinq marches mne  la chambre
intrieure (Fig.145).

[Illustration: Fig. 140]
[Illustration: Fig. 141]
[Illustration: Fig. 142]
[Illustration: Fig. 143]
[Illustration: Fig. 144]
[Illustration: Fig. 145]


Les modles les plus anciens du second genre, ceux qu'on voit  Gizh
parmi les mastabas de la IVe dynastie, ne sont ni grands ni trs orns.
On commena  en soigner l'excution vers la VIe dynastie, et dans les
localits lointaines,  Bershh,  Shikh-Sid,  Kasr-es-Sayad, 
Neggadh. L'hypoge n'atteignit son plein dveloppement qu'un peu plus
tard, pendant les sicles qui sparent les derniers rois memphites des
premiers rois thbains. Les parties diverses du mastaba s'y retrouvent.
L'architecte choisissait de prfrence des veines de calcaire bien en
vue, sises assez haut dans la montagne pour ne pas tre menaces par
l'exhaussement progressif du sol, assez bas pour que le cortge funbre
pt y monter aisment, et y creusait les tombes. Les plus belles
appartiennent aux principales familles fodales qui se partageaient
l'gypte: les princes de Minih reposent  Bni-Hassan, ceux de Khmounou
 Bershh, ceux de Siout et d'lphantine  Siout mme et en face
d'Assoun. Tantt, comme  Siout,  Bershh,  Thbes, elles sont
disperses aux divers tages de la montagne; tantt, comme  Syne
(Fig.146) et  Bni-Hassan, elles suivent les ondulations du filon et
sont ranges sur une ligne  peu prs droite. Un escalier, construit
sommairement en pierres  moiti brutes, menait de la plaine  l'entre
du tombeau: il est dtruit ou enseveli sous les sables  Bni-Hassan et
 Thbes, mais les fouilles rcentes ont mis au jour celui d'une des
tombes d'Assoun. Le cortge funbre, aprs l'avoir escalad lentement,
s'arrtait un moment  l'entre de la chapelle. Le plan n'tait pas
ncessairement uniforme dans un mme groupe. Plusieurs des tombeaux de
Bni-Hassan ont un portique dont toutes les parties, piliers, bases,
entablement, ont t prises dans la roche; pour Amoni et pour
Khnoumhotpou (Fig.147), il se compose de deux colonnes polygonales. A
Syne (Fig.148), la baie troite qui s'ouvre dans la muraille de
rocher est coupe, vers le tiers de sa hauteur, par un linteau
rectangulaire qui rserve une porte dans la porte mme. A Siout,
l'hypoge d'Hapizoufi tait prcd d'un vritable porche d'environ 7
mtres de haut, arrondi en vote, peint et sculpt avec amour. Le plus
souvent on se contentait d'aplanir et de dresser un pan de montagne sur
un espace plus ou moins considrable, selon les dimensions qu'on
prtendait donner au tombeau. Cette opration avait le double avantage
de crer sur le devant une petite plate-forme ferme de trois cts, et
de dvelopper en faade une surface  peu prs verticale, qu'on
dcorait, ou non,  la fantaisie du matre. La porte pratique au
milieu, quelquefois n'avait point de cadre, quelquefois tait encadre
De deux montants et d'un linteau lgrement saillants. Les inscriptions,
quand elle en avait, taient fort simples. Dans le haut, une ou
plusieurs lignes horizontales. A droite et  gauche, une ou deux lignes
verticales, accompagnes d'une figure humaine assise ou debout: c'tait,
avec une prire, le nom, les titres et la filiation du dfunt. La
chapelle n'a, en gnral, qu'une seule chambre carre ou oblongue, au
plafond plat ou lgrement vot, sans autre jour que de la porte.
Quelquefois des piliers, taills en pleine pierre au moment de
l'excavation, lui donnent l'aspect d'une petite salle hypostyle. Amoni
et Khnoumhotpou,  Bni-Hassan, avaient chacun quatre de ces piliers
(Fig.149); d'autres en ont six ou huit et sont d'ordonnance
irrgulire. L'hypoge n 7 tait d'abord une simple salle  plafond
arrondi, de six colonnes sur trois rangs. Plus tard, il fut agrandi vers
la droite, et la partie nouvelle forma une sorte de portique  plafond
plat support par quatre colonnes (Fig.150).

[Illustration: Fig. 146]
[Illustration: Fig. 147]
[Illustration: Fig. 148]
[Illustration: Fig. 149]
[Illustration: Fig. 150]

Mnager un serdab dans la roche vive tait presque impossible, et,
d'autre part, c'tait exposer les statues mobiles au vol ou  la
mutilation que les laisser dans une pice accessible  tout venant. Le
serdab fut transform et se combina avec la stle des mastabas antiques.
La fausse porte d'autrefois devint une niche pratique dans la muraille
du fond, presque toujours en face de la porte relle. Les statues du
mort et de sa femme y trnent, sculptes dans la pierre vive. Les parois
sont ornes des scnes de l'offrande, et la dcoration entire de
l'hypoge converge vers elle, comme celle du mastaba convergeait vers la
stle. C'est toujours, dans l'ensemble, la mme srie de tableaux, mais
avec des additions notables. La marche du cortge funraire, la prise de
possession du tombeau par le double, qui sont  peine indiques
autrefois, s'talent avec ostentation sur les murs de l'hypoge thbain.
Le convoi se droule avec ses pleureuses, ses troupes d'amis, ses
porteurs d'offrandes, ses barques, son catafalque tran par des boeufs.
Il arrive  la porte; la momie, dresse sur ses pieds, reoit l'adieu de
la famille et subit les dernires crmonies qui doivent l'initier  la
vie d'au del (Fig.151). Le sacrifice et les prliminaires qu'il
voque, le labourage, les semailles, la moisson, l'lve des bestiaux,
les mtiers manuels, sont sculpts ou peints, comme jadis,  profusion
de couleurs. Sans doute, bien des dtails y figurent qu'on ne rencontre
pas sous les premires dynasties, ou sont absents qui ne manquent jamais
dans le voisinage des pyramides; les sicles avaient march, et vingt
sicles changent beaucoup aux usages de la vie journalire, mme dans
l'indestructible gypte. On y chercherait presque en vain les troupeaux
de gazelles prives, car, sous les Ramss, on n'entretenait plus ces
animaux que par exception  l'tat domestique. En revanche, le cheval
avait envahi la valle du Nil, et piaffe sur les murs,  l'endroit o
paissaient les gazelles. Les mtiers sont plus nombreux et plus
compliqus, les outils plus perfectionns, les actions du mort plus
varies et plus personnelles. L'ide d'une rtribution future n'existait
pas, ou existait peu, au temps o l'on avait rgl la dcoration des
tombeaux. Ce que l'homme avait fait ici-bas n'avait aucune influence sur
le sort qui l'attendait dans la mort; bon ou mauvais, du moment que les
rites avaient t clbrs sur lui et les prires rcites, il tait
riche et heureux. C'en tait donc assez pour tablir son identit
d'noncer son nom, ses titres, sa filiation; on n'avait que faire de
dcrire son pass par le menu. Mais, quand la croyance  des rcompenses
ou  des chtiments prdomina dans les esprits, on s'avisa qu'il tait
utile de garantir  chacun le mrite de ses actions particulires, et
l'on joignit  l'espce d'extrait de l'tat civil, qui avait suffi
jusqu'alors, des renseignements biographiques prcis. Quelques mots
d'abord, puis, vers la VIe dynastie, de vraies pages d'histoire o un
ministre, Ouni, raconte les services qu'il a rendus sous quatre rois;
puis, vers le commencement du nouvel empire, des dessins et des
tableaux, qui conspirent avec l'criture  immortaliser les faits et
gestes du matre. Khnoumhotpou de Bni-Hassan expose en dtail les
origines et la grandeur de ses anctres. Khiti tale sur ses murailles
les pripties de la vie militaire: exercices des soldats, danses de
guerre, siges de forteresses, batailles sanglantes. La XVIIIe dynastie
continue, en cela comme en tout, la tradition des ges prcdents. A
retrace, dans son bel hypoge de Tell-el-Amarna, les pisodes de son
Mariage avec la fille de Khouniaton. Nofirhotpou de Thbes avait reu
d'Harmhabi la dcoration du Collier d'or; il reproduit avec complaisance
les moindres circonstances de l'investiture, le discours du roi,
l'anne, le jour o lui fut confre la rcompense suprme. Tel autre,
qui avait travaill au cadastre, se montre accompagn d'arpenteurs
tranant la chane et prside  l'enregistrement de la population
humaine, comme Ti prsidait jadis au dnombrement de ses boeufs. La
stle elle-mme participe au caractre nouveau que revt la dcoration
murale. Elle proclame, outre les prires ordinaires, le pangyrique du
mort, le rsum de sa vie, trop rarement son _cursus honorum_ avec dates
 l'appui.

[Illustration: Fig. 151]

Quand l'espace le permettait, le caveau tombait directement sous la
chapelle. Le puits, tantt tait pratiqu au coin d'une des chambres,
tantt s'amorait au dehors en avant de la porte. Dans les grandes
ncropoles,  Thbes par exemple ou  Memphis, la superposition des
trois parties n'tait pas toujours possible;  vouloir donner au puits
la profondeur normale, on risquait d'effondrer les tombeaux situs 
l'tage infrieur de la montagne. On remdia  ce danger, soit en
poussant fort loin un couloir,  l'extrmit duquel on forait le puits,
soit en disposant, sur un mme plan horizontal ou modrment inclin,
les pices que le mastaba plaait sur un mme plan vertical. Le couloir
est alors perc au milieu de la paroi du fond; la longueur moyenne en
varie entre 6 et 40 mtres. Le caveau est presque toujours petit et sans
ornement, ainsi que le couloir. L'me, sous les dynasties thbaines, se
Passait aussi bien de dcoration que sous les dynasties memphites; mais
quand on se dcidait  garnir les murailles, les figures et les
inscriptions avaient trait  sa vie et fort peu  la vie du double. Au
tombeau de Harhotpou, qui est du temps des Ousirtasen, et dans les
hypoges du mme genre, les murs, celui de la porte except, sont
partags en deux registres. Le suprieur appartient au double et porte,
avec la table d'offrandes, l'image des mmes objets de mnage qu'on voit
dans certains mastabas de la VIe dynastie: toffes, bijoux, armes,
parfums, dont Harhotpou avait besoin pour assurer  ses membres une
ternelle jeunesse. L'infrieur tait au double et  l'me, et on lit
les fragments de plusieurs livres liturgiques, _Livre des morts, Rituel
de l'embaumement, Rituel des funrailles_, dont les vertus magiques
protgeaient l'me et soutenaient le double. Le sarcophage en pierre et
le cercueil lui-mme sont noirs d'criture. De mme que la stle tait
comme le sommaire de la chapelle entire, le sarcophage et le cercueil
taient le sommaire du caveau et formaient comme une chambre spulcrale
dans la chambre spulcrale. Textes, tableaux, tout ce qu'on y voit a
trait  la vie de l'me et  sa scurit dans l'autre monde.

A Thbes comme  Memphis, ce sont les tombes des rois qu'il convient de
consulter, si l'on veut juger du degr de perfection auquel pouvait
atteindre la dcoration des couloirs et du caveau. Des plus anciennes,
qui taient situes dans la plaine ou sur le versant mridional de la
montagne, rien ne subsiste aujourd'hui. Les momies d'Amenhotpou Ier et
de Thoutmos III, de Soqnounr et d'Harhotpou ont survcu  l'enveloppe
de pierre qui tait cense les dfendre. Mais, vers le milieu de la
XVIIIe dynastie, toutes les bonnes places taient prises, et l'on dut
chercher ailleurs un terrain libre o tablir un nouveau cimetire
royal. On alla d'abord assez loin, au fond de la valle qui dbouche
vers Drah abou'l Neggah; Amenhotpou III, A, d'autres peut-tre, y
furent enterrs; puis on songea  se rapprocher de la ville des vivants.
Derrire la colline qui borne au nord la plaine thbaine, se creusait
Jadis une sorte de bassin, ferm de tous les cts, et sans autre
communication avec le reste du monde que des sentiers prilleux. Il se
divise en deux branches, croises presque en querre: l'une regarde le
sud-est, tandis que l'autre s'allonge vers le sud-ouest et se divise en
rameaux secondaires. A l'est, une montagne se dresse, dont la croupe
rappelle, avec des proportions gigantesques, le profil de la pyramide 
degrs de Saqqarah. Les ingnieurs remarqurent que ce vallon tait
spar du ravin d'Amenhotpou III par un simple seuil d'environ 500
coudes d'paisseur. Ce n'tait pas de quoi effrayer des mineurs aussi
exercs que l'taient les gyptiens. Ils taillrent dans la roche vive
une tranche, profonde de 50  60 coudes, au bout de laquelle un
passage trangl, semblable  une porte, donne accs dans le vallon.
Est-ce sous Harmhabi, est-ce sous Ramss Ier que fut entrepris ce
travail gigantesque? Ramss Ier est le plus ancien roi dont on ait
retrouv la tombe en cet endroit. Son fils Sti Ier, puis son petit-fils
Ramss II vinrent s'y loger  ses cts, puis les Ramss l'un aprs
l'autre; Hrihor fut peut-tre le dernier et ferma la srie. Ces tombeaux
runis ont valu  la valle le nom de Valle des Rois, qu'elle a gard
jusqu' nos jours. Le tombeau n'est pas l tout entier. La chapelle est
au loin dans la plaine,  Gournah, au Ramessum,  Mdint-Habou, et
nous l'avons dj dcrite. Comme la pyramide memphite, la montagne
thbaine ne renferme que les couloirs et le caveau. Pendant le jour,
l'me pure ne courait aucun danger srieux; mais le soir, au moment o
les eaux ternelles, qui roulent sur la vote des cieux, tombaient vers
l'Occident en larges cascades et s'engouffraient dans les entrailles de
La terre, elle pntrait, avec la barque du soleil et son cortge de
dieux lumineux, dans un monde sem d'embches et de prils. Douze heures
durant, l'escadre divine parcourait de longs corridors sombres, o des
gnies, les uns hostiles, les autres bienveillants, tantt s'efforaient
de l'arrter, tantt l'aidaient  surmonter les difficults du voyage.
D'espace en espace, une porte, dfendue par un serpent gigantesque,
s'ouvrait devant elle et lui livrait l'accs d'une salle immense,
remplie de flamme et de fume, de monstres aux figures hideuses et de
bourreaux qui torturaient les damns; puis les couloirs recommenaient
troits et obscurs, et la course  l'aveugle au sein des tnbres, et
les luttes contre les gnies malfaisants, et l'accueil joyeux des dieux
propices. A partir du milieu de la nuit, on remontait vers la surface de
la terre. Au matin, le soleil avait atteint l'extrme limite de la
contre tnbreuse et sortait  l'orient pour clairer un nouveau jour.
Les tombeaux des rois taient construits sur le modle du monde
infernal. Ils avaient leurs couloirs, leurs portes, leurs salles
votes, qui pntraient profondment au sein de la montagne. La
distribution dans la valle n'en tait dtermine par aucune
considration de dynastie ou de succession au trne. Chaque souverain
attaquait le rocher  l'endroit o il esprait rencontrer une veine de
pierre convenable, et avec si peu de souci des prdcesseurs, que les
ouvriers durent parfois changer de direction pour viter d'envahir un
hypoge voisin. Les devis de l'architecte n'taient qu'un simple projet,
qu'on modifiait  volont et qu'on ne se piquait pas d'excuter
fidlement; ainsi les mesures et la distribution relles du tombeau de
Ramss IV (Fig.152) sont en dsaccord avec les cotes et l'agencement du
plan qu'un papyrus du muse de Turin nous a conserv (Fig.153).

[Illustration: Fig. 152]
[Illustration: Fig. 153]

Rien pourtant n'tait plus simple que la disposition gnrale: une porte
carre, trs sobre d'ornements, un couloir qui aboutit  une chambre
plus ou moins tendue, au fond de laquelle s'ouvre un second corridor
qui conduit  une seconde chambre, et de l parfois  d'autres salles,
dont la dernire renfermait le cercueil. Dans quelques tombeaux, le tout
est de plain-pied et une pente douce,  peine coupe par deux ou trois
marches basses, conduit de l'entre  la paroi du fond. Dans d'autres,
les parties sont disposes en tage l'une derrire l'autre. Un escalier
long et raide, et un corridor en pente (A) mnent, chez Sti Ier
(Fig.154),  un premier appartement (B), compos d'une petite
antichambre et de deux salles  piliers. Un second escalier (C), ouvert
dans le sol de l'antichambre, mne  un second appartement (D) plus
vaste que le premier, et qui abritait le sarcophage. Le tombeau n'tait
pas destin  s'arrter l. Un troisime escalier (E) avait t pratiqu
au fond de la salle principale, qui devait sans doute mener  un nouvel
ensemble de pices: la mort du roi a seule arrt les ouvriers. Les
variantes de plan ne sont pas trs considrables, si on passe d'un
hypoge  l'autre. Chez Ramss III, la galerie d'entre est flanque de
huit petites cellules latrales. Presque partout ailleurs, on ne
remarque de diffrences que celles qui proviennent du degr d'achvement
des peintures et du plus ou moins d'tendue des couloirs. Le plus petit
des hypoges s'arrte  16 mtres, celui de Sti Ier, qui est le plus
long, descend jusqu' plus de 150 mtres et n'est pas achev. Les mmes
ruses qui avaient servi aux ingnieurs des pyramides servaient  ceux
des syringes thbaines pour dpister les recherches des malfaiteurs,
faux puits destins  drouter les indiscrets, murailles peintes et
sculptes bties en travers des couloirs; l'enterrement termin, on
obstruait l'entre avec des quartiers de roche, et on rtablissait du
mieux qu'on pouvait la pente naturelle de la montagne.

[Illustration: Fig. 154]

Sti Ier nous a lgu le type le plus complet que nous possdions de ce
genre de spulture; figures et hiroglyphes y sont de vritables modles
de dessin et de sculpture gracieuse. L'hypoge de Ramss III est dj
infrieur. La plus grande partie en est peinte assez sommairement: les
jaunes y abondent, les bleus et les rouges rappellent les tons que les
enfants choisissent pour leurs premiers barbouillages. Plus tard, la
mdiocrit rgne en souveraine, le dessin s'amollit, les couleurs
deviennent de plus en plus criardes, et les derniers tombeaux ne sont
plus que la caricature lamentable de ceux de Sti Ier et de Ramss III.
La dcoration est la mme partout, et partout procde du mme principe
qui a prsid  la dcoration des pyramides. A Thbes comme  Memphis,
il s'agissait d'assurer au double la libre jouissance de sa maison
nouvelle, d'introduire l'me au milieu des divinits du cycle solaire et
du cycle osirien, de la guider  travers le ddale des rgions
infernales; mais les prtres thbains s'ingniaient  rendre sensible
aux yeux par le dessin ce que les Memphites confiaient par l'criture 
la mmoire du mort, et lui accordaient de voir ce qu'il tait jadis
oblig de lire sur les parois de sa tombe. O les textes d'Ounas
racontent qu'Ounas, identifi au soleil, navigue sur les eaux d'en haut
ou s'introduit dans les Champs lyses, les scnes de Sti Ier montrent
Sti dans la barque solaire, et celles de Ramss III, Ramss III dans
les Champs lyses (Fig.155). O les murs d'Ounas ne donnent que les
prires rcites sur la momie pour lui ouvrir la bouche, lui rendre
l'usage des membres, l'habiller, la parfumer, la nourrir, ceux de Sti
Ier reprsentent la momie elle-mme et les statues supports du double
entre les mains des prtres qui leur ouvrent la bouche, les habillent,
les parfument, leur tendent les plats divers du repas funbre. Les
plafonds toils des pyramides reproduisent la figure du ciel, mais sans
indiquer  l'me le nom des toiles; sur les plafonds de quelques
syringes, les constellations sont traces chacune avec son image, des
tables astronomiques donnent l'tat du ciel de quinze jours en quinze
jours pendant les mois de l'anne gyptienne, et l'me n'avait qu'
lever les yeux pour savoir dans quelle partie du firmament sa course la
menait chaque nuit. L'ensemble est comme un rcit illustr des voyages
du soleil, et par suite de l'me,  travers les vingt-quatre heures du
jour. Chaque heure est reprsente, et son domaine, qui tait divis en
circonscriptions plus petites dont la porte tait garde par un serpent
gigantesque, _Face de feu, oeil de flamme, Mauvais oeil_. La troisime
heure du jour tait celle o se dcidait le sort des mes: le dieu
Toumou les pesait et leur assignait un sjour selon les indications de
la balance. L'me coupable tait livre aux cynocphales assesseurs du
tribunal, qui la chassaient  coups de verge, aprs l'avoir change en
truie ou en quelque animal impur; innocente, elle passait dans la
cinquime heure, o ses pareilles cultivaient les champs, fauchaient les
pis de la moisson cleste, et, le travail accompli, se divertissaient
sous la garde des gnies bienveillants. Au del de la cinquime heure,
les mers du ciel n'taient plus qu'un vaste champ de bataille: les
dieux de lumire pourchassaient, entranaient, enchanaient le serpent
Apopi et finissaient par l'trangler  la douzime heure. Leur triomphe
n'tait pas de longue dure. Le soleil,  peine victorieux, tait
emport par le courant dans le royaume des heures de la nuit, et ds
l'entre, il tait assailli, comme Virgile et Dante aux portes de
l'enfer, par des bruits et par des clameurs pouvantables. Chaque cercle
avait sa voix qu'on ne pouvait confondre avec la voix des autres: l'un
s'annonait comme par un immense bourdonnement de gupes, l'autre comme
par les lamentations des femmes et des femelles quand elles pleurent les
maris et les mles, l'autre comme par un grondement de tonnerre. Le
sarcophage lui-mme tait charg de ces tableaux joyeux ou sinistres. Il
tait d'ordinaire en granit rose ou noir, et si large, que souvent il ne
pouvait entrer dans la valle par la porte des rois. On devait le hisser
 grand'peine au sommet de la colline de Dir-el-Bahar, puis, de l, le
descendre  destination. Comme il tait la dernire pice du mobilier
funraire dont on s'occupt, on n'avait pas toujours le loisir de
l'achever. Quand il tait termin, les scnes et les textes qui le
couvrent en faisaient le rsum de l'hypoge entier. Le mort y
retrouvait une fois de plus l'image de ses destines surhumaines et y
apprenait  connatre le bonheur des dieux. Les tombes prives
recevaient rarement une dcoration aussi complte; cependant deux
hypoges de la XXVIe dynastie, celui de Ptamnophis  Thbes et celui
de Bokenranf  Memphis, peuvent rivaliser sous ce rapport avec les
syringes royales. Le premier renferme une dition complte du _Livre des
morts_, le second de longs extraits du mme livre et des formules qui
remplissent les pyramides.

[Illustration: Fig. 155]

Chaque partie de la tombe, comme elle avait sa dcoration, avait son
mobilier particulier. Il ne reste que peu de traces de celui de la
chapelle: la table d'offrandes qui tait en pierre est d'ordinaire tout
ce qui en subsiste. Les objets dposs dans le serdab, dans les
couloirs, dans le caveau, ont mieux rsist aux ravages du temps et des
hommes. Sous l'ancien empire, les statues taient toujours confines
dans le serdab. La chambre ne renfermait gure, en dehors du sarcophage,
que des chevets en calcaire et en albtre, des oies en pierre, rarement
des palettes de scribe, trs souvent des vases de formes diverses en
terre cuite, en diorite, en granit, en albtre, en calcaire compact,
enfin des provisions de graines alimentaires, et les ossements des
victimes sacrifies le jour de l'enterrement. Sous les dynasties
thbaines, le mnage du mort devint plus complet et plus riche. Les
statues des domestiques et de la famille, qui jadis accompagnaient dans
le serdab les statues du mort, sont relgues au caveau et diminuent de
taille. En revanche, bien des objets qui jadis taient simplement
reprsents sur la muraille s'en sont dtachs: ainsi les barques
funraires avec leur quipage, la momie, les pleureuses, les prtres,
les amis plors, les offrandes, pains en terre cuite estamps au nom du
matre, et qu'on appelle improprement cnes funraires, grappes de
raisin et moules en calcaire avec lesquelles le mort tait cens se
fabriquer  lui-mme des boeufs, des oiseaux, des poissons en pte qui
lui tenaient lieu des animaux en chair. Le mobilier, les ustensiles de
toilette et de cuisine, les armes, les instruments de musique abondent,
la plupart briss au moment de la mise au tombeau; on les tuait de la
sorte afin que leur me allt servir l'me de l'homme dans l'autre
monde. Les petites statuettes en pierre, en bois, en mail bleu, blanc
ou vert, sont jetes par centaines et mme par milliers au milieu de
l'amas des meubles et des provisions. Ce sont d'abord  proprement
parler des rductions des statues du serdab, destines comme elles 
servir de corps au double, puis  l'me; on les habille alors comme
l'individu dont elles portent le nom s'habillait pendant la vie. Plus
tard, leur rle s'amoindrit, et leurs fonctions se bornrent  rpondre
pour le matre, et  excuter, en son lieu et place, les travaux et la
Corve dans les champs clestes, quand il y tait convoqu par les
dieux. On les appelle alors _rpondants (Oushbti)_, on leur met au
poing les instruments de labourage, et on leur donne presque toujours la
semblance d'un corps momifi, dont les mains et le visage seraient
dgags des bandelettes. Les canopes, avec leurs ttes d'pervier, de
cynocphale, de chacal et d'homme, taient rservs, ds la XIe
dynastie, aux viscres qu'on tait oblig d'extraire de la poitrine et
du ventre pendant l'embaumement. La momie elle-mme se charge de plus en
plus de cartonnages, de papyrus, d'amulettes qui lui font comme une
armure magique, dont chaque pice prserve les membres et l'me qui les
anime de la destruction.

En thorie, chaque gyptien avait droit  une maison ternelle, difie
sur le plan dont je viens d'indiquer les transformations; mais les
petites gens se passaient fort bien de tout ce qui tait ncessaire aux
morts de condition. On les enfouissait o la place cotait le moins,
dans de vieilles tombes violes et abandonnes, dans des fissures
naturelles de la montagne, dans des puits ou dans des fosses communes.
A Thbes, au temps des Ramessides, de grandes tranches creuses dans le
sable attendaient les cadavres. Les rites accomplis, les fossoyeurs
recouvraient lgrement les momies de la journe, parfois isoles,
parfois associes par deux ou trois, parfois empiles, sans qu'on et
cherch  les disposer par couches rgulires. Quelques-unes n'avaient
de protection que leurs bandages, d'autres taient enveloppes de
branches de palmier lies en faon de bourriche. Les plus soignes ont
une bote en bois mal dgrossie, sans inscription ni peinture. Beaucoup
sont affubles de vieux cercueils d'occasion, qu'on ne s'tait pas donn
la peine d'ajuster  la taille du nouveau propritaire, ou sont jetes
dans une caisse fabrique avec les dbris de deux ou trois caisses
brises. De mobilier funraire, il n'en tait point question pour des
marauds pareils; tout au plus ont-ils avec eux une paire de souliers en
cuir, des sandales en carton peint ou en osier tress, un bton de
voyage pour les chemins clestes, des bagues en terre maille, des
bracelets ou des colliers d'un seul fil de petites perles bleues, des
figurines de Phtah, d'Osiris, d'Anubis, d'Hathor, de Bastit, des yeux
mystiques, des scarabes, surtout des cordes roules autour du bras, du
cou, de la jambe, de la taille, et destines  prserver le cadavre des
influences magiques.




CHAPITRE IV



LA PEINTURE ET LA SCULPTURE


Les bas-reliefs et les statues qui dcoraient les temples ou les
tombeaux taient peints pour la plupart. Le granit, le basalte, le
diorite, la serpentine, l'albtre, les pierres colores naturellement,
chappaient parfois  cette loi de polychromie: le grs, le calcaire, le
bois y taient soumis rigoureusement, et, si on rencontre quelques
monuments de ces matires qui ne sont pas enlumins, la couleur a
disparu par accident, ou la pice est inacheve. Le peintre et le
sculpteur taient donc presque insparables l'un de l'autre. Le premier
avait  peine achev son oeuvre que le second s'en emparait, et souvent
le mme artisan s'entendait  manier le pinceau aussi bien que la
pointe.


1.--LE DESSIN ET LA COMPOSITION.


Nous ne connaissons pas les mthodes que les gyptiens employaient 
l'enseignement du dessin. La pratique leur avait appris  dterminer les
proportions gnrales du corps et  tablir des relations constantes
entre les parties dont il est constitu, mais ils ne s'taient jamais
inquits de chiffrer ces proportions et de les ramener toutes  une
commune mesure. Rien, dans ce qui nous reste de leurs oeuvres, ne nous
autorise  croire qu'ils aient jamais possd un canon, rgl sur la
longueur du doigt ou du pied humain. Leur enseignement tait de routine
et non de thorie. Ils avaient des modles que le matre composait
lui-mme, et que les lves copiaient sans relche, jusqu' ce qu'ils
fussent parvenus  les reproduire exactement. Ils tudiaient aussi
d'aprs nature, comme le prouve la facilit avec laquelle ils
saisissaient la ressemblance des personnages, et le caractre ou le
mouvement propre  chaque espce d'animaux. Ils jetaient leurs premiers
essais sur des clats de calcaire plans rudement, sur une planchette
enduite de stuc rouge ou blanc, au revers de vieux manuscrits sans
valeur: le papyrus neuf cotait trop cher pour qu'on le gaspillt 
recevoir des barbouillages d'colier. Ils n'avaient ni crayons ni
stylet, mais des joncs, dont le bout, tremp dans l'eau, se divisait en
fibres tnues et formait un pinceau plus ou moins fin, selon la grosseur
de la tige. La palette en bois mince, oblongue, rectangulaire, tait
pourvue  la partie infrieure d'une rainure verticale  serrer la
calame, et creuse  la partie suprieure de deux ou plusieurs cavits
renfermant chacune une pastille d'encre sche: la noire et la rouge
taient le plus usits. Un petit mortier et un pilon (Fig.156) pour
broyer les couleurs, un godet plein d'eau pour humecter et laver les
pinceaux, compltaient le trousseau de l'apprenti. Accroupi devant son
modle, palette au poing, il s'exerait  le reproduire en noir,  main
leve et sans appui. Le matre revoyait son oeuvre et en corrigeait les
dfauts  l'encre rouge.

[Illustration: Fig. 156]

Les rares dessins qui nous restent sont tracs sur des morceaux de
calcaire, en assez mauvais tat pour la plupart. Le British Museum en a
deux ou trois au trait rouge, qui ont peut-tre servi comme de cartons
au dcorateur d'un tombeau thbain de la XXe dynastie. Un fragment
du muse de Boulaq porte des tudes d'oies ou de canards  l'encre
noire. On montre  Turin l'esquisse d'une figure de femme, nue au
caleon prs, et qui se renverse en arrire pour faire la culbute: le
trait est souple, le mouvement gracieux, le model dlicat. L'artiste
n'tait pas gn, comme il l'est chez nous par la rigidit de
l'instrument qu'il maniait. Le pinceau attaquait perpendiculairement la
surface, crasait la ligne ou l'attnuait  volont, la prolongeait,
l'arrtait, la dtournait en toute libert. Un outil aussi souple se
prtait merveilleusement  rendre les cts humoristiques ou risibles de
la vie journalire. Les gyptiens, qui avaient l'esprit gai et caustique
par nature, pratiqurent de bonne heure l'art de la caricature. Un
papyrus de Turin raconte, en vignettes d'un dessin sr et libertin, les
exploits amoureux d'un prtre chauve et d'une chanteuse d'Amon. Au
revers, des animaux jouent, avec un srieux comique, les scnes de la
vie humaine. Un ne, un lion, un crocodile, un singe se donnent un
concert de musique instrumentale et vocale. Un lion et une gazelle
jouent aux checs. Le Pharaon de tous les rats, mont sur un char tran
par des chiens, court  l'assaut d'un fort dfendu par des chats. Une
chatte du monde, coiffe d'une fleur, s'est prise de querelle avec une
oie: on en est venu aux coups, et la volatile malheureuse, qui ne se
sent pas de force  lutter, culbute d'effroi. Les chats taient
d'ailleurs les animaux favoris des caricaturistes gyptiens. Un ostracon
du muse de New-York nous en montre deux, une chatte de race assise sur
Un fauteuil, en grande toilette, et un misrable matou qui lui sert 
manger, d'un air piteux, la queue entre les jambes (Fig.157).
L'numration des dessins connus est courte, comme on le voit:
l'abondance de vignettes dont on avait coutume d'orner certains ouvrages
compense notre pauvret en ce genre. Ce sont presque toujours des
exemplaires du _Livre des morts_ et du _Livre de savoir ce qu'il y a
dans l'enfer_. On les copiait par centaines, d'aprs des
manuscrits-types, conservs dans les temples ou dans les familles
consacres hrditairement au culte des morts. Le dessinateur n'avait
donc aucun effort d'imagination  faire. Sa tche consistait uniquement
 imiter le modle qu'on lui donnait, avec toute l'habilet dont il
tait capable. Les rouleaux du _Livre de savoir ce qu'il y a dans
l'enfer_, qui sont parvenus jusqu' nous, ne sont pas antrieurs  la
XXe dynastie.

[Illustration: Fig. 157]

Le faire en est toujours assez mauvais, et les figures ne sont le plus
souvent que des bonshommes tracs rapidement et mal proportionns. Le
nombre des exemplaires du _Livre des morts_ est tellement considrable
qu'on pourrait, rien qu'avec eux, entreprendre une histoire de la
miniature en gypte: d'aucuns remontent en effet  la XVIIIe dynastie,
d'autres sont contemporains des premiers Csars. Les plus anciens sont
gnralement d'une excution remarquable. Chaque chapitre est accompagn
d'une vignette qui reprsente un dieu, homme ou bte, un emblme divin,
le mort en adoration devant la divinit. Ces petits motifs sont rangs
quelquefois en une seule ligne au-dessus du texte courant (Fig.158),
quelquefois disperss  travers les pages, comme les majuscules ornes
de nos manuscrits. D'espace en espace, de grands tableaux occupent toute
la hauteur du feuillet, l'enterrement au dbut, le jugement de l'me
vers le milieu, l'arrive du mort aux champs d'Ialou vers la fin de
l'ouvrage. L'artiste avait l beau jeu  dployer son talent et  nous
donner la mesure de ses forces. La momie d'Hounofir est debout devant la
stle et le tombeau (Fig.159); les femmes de la famille pleurent sur
elle, tandis que les hommes et le prtre lui prsentent l'offrande. Les
papyrus des princes et princesses de la famille de Pinotmou, qui sont au
muse de Boulaq, montrent que les bonnes traditions de l'cole se
maintinrent, chez les Thbains, jusqu' la XXIe dynastie. La dcadence
vint rapidement sous les rgnes suivants, et, pendant des sicles, nous
ne trouvons plus que des dessins grossiers et sans valeur. La chute de
la domination persane produisit une renaissance. Les tombeaux de
l'poque grecque nous ont rendu des papyrus  vignettes soignes, d'un
style sec et minutieux, qui contraste singulirement avec la manire
large et hardie des temps antrieurs. Le pinceau  pointe large avait
t remplac par le pinceau  pointe fine. Les scribes rivalisrent 
qui mnerait les lignes les plus dlies, et les traits dont ils se
complurent  surcharger les accessoires de leurs figures, barbe,
cheveux, plis du vtement, sont quelquefois si tnus qu'on a peine  les
distinguer sans loupe. Si prcieux que soient ces documents, ils ne
suffiraient pas  nous faire apprcier la valeur et les procds de
travail des artistes gyptiens; c'est aux murailles des temples ou des
tombeaux que nous devons nous adresser si nous dsirons connatre leurs
habitudes de composition.

[Illustration: Fig. 158]
[Illustration: Fig. 159]

Les conventions de leur dessin diffrent sensiblement de celles du
ntre. Homme ou bte, le sujet n'tait jamais qu'une silhouette 
dcouper sur le fond environnant. On cherchait donc  dmler, parmi les
formes, celles-l seules qui offrent un profil accentu, et que le
simple trait pouvait saisir et amener sur une surface plane. Pour les
animaux, le problme n'offrait rien de compliqu: l'chine et le ventre,
la tte et le cou, allongs paralllement au sol, se profilent d'une
seule venue, les pattes sont bien dtaches du corps. Aussi les animaux
sont-ils pris sur le vif, avec l'allure, le geste, la flexion des
membres, particulire  chaque espce. La marche lente et mesure du
boeuf, le pas court, l'oreille mditative, la bouche ironique de l'ne,
le trot menu et saccad des chvres, le coup de rein du lvrier en
chasse, sont rendus avec un bonheur constant de ligne et d'expression.
Et si des animaux domestiques on passe aux sauvages, la perfection n'est
pas moindre. Jamais on n'a mieux exprim qu'en gypte la force calme du
lion au repos, la dmarche sournoise et endormie du lopard, la grimace
des singes, la grce un peu grle de la gazelle et de l'antilope. Il
n'tait pas aussi facile de projeter l'homme entier sur un mme plan,
sans s'carter de la nature. L'homme ne se laisse pas reproduire
aisment par la ligne seule, et la silhouette supprime une part trop
grande de sa personne. La chute du front et du nez, la coupe des lvres,
le galbe de l'oreille, disparaissent quand la tte est dessine de face.
Il faut, au contraire, que le buste soit pos de face pour que la ligne
des paules se dveloppe en son entier, et pour que les deux bras
soient visibles  droite et  gauche du corps. Les contours du ventre se
modlent mieux lorsqu'on les aperoit de trois quarts et ceux des jambes
lorsqu'on les prend de ct. Les gyptiens ne se firent point scrupule
de combiner, dans la mme figure, les perspectives contradictoires que
produisent l'aspect de face et l'aspect de profil. La tte, presque
toujours munie d'un oeil de face, est presque toujours plante de profil
sur un buste de face, le buste surmonte un tronc de trois quarts, et le
tronc s'taye sur des jambes de profil. Ce n'est pas qu'on ne rencontre
assez souvent des figures tablies, ou peu s'en faut, selon les rgles
de notre perspective. La plupart des personnages secondaires que
renferme le tombeau de Khnoumhotpou ont essay de se soustraire  la loi
de malformation; ils ont le buste de profil, comme la tte et les
jambes, mais ils portent en avant tantt l'une, tantt l'autre des
paules, afin de bien montrer leurs deux bras (Fig.160). L'effet n'est
pas des plus heureux, mais examinez le paysan qui gave une oie, et
surtout celui qui pse sur le cou d'une gazelle pour l'obliger 
s'accroupir (Fig.161): l'action des bras et des reins est rendue
exactement, la fuite du dos est rgulire, les paules, entranes en
arrire par le dplacement des bras, font saillir la poitrine sans en
exagrer l'ampleur, le haut du corps tourne bien sur les hanches. Les
lutteurs de Bni-Hassan s'attaquent et s'enlacent, les danseuses et les
servantes des hypoges thbains se meuvent avec une libert parfaite
(Fig.162). Ce sont l des exceptions; ailleurs, la tradition a t plus
forte que la nature, et les matres gyptiens continurent jusqu' la
fin  dformer la figure humaine. Leurs hommes et leurs femmes sont donc
de vritables monstres pour l'anatomiste, et cependant ils ne sont ni
aussi laids ni aussi risibles qu'on est port  le croire, en tudiant
les copies malencontreuses que nos artistes en ont faites souvent. Les
membres dfectueux sont allis aux corrects avec tant d'adresse, qu'ils
paraissent tre souds comme naturellement. Les lignes exactes et les
fictives se suivent et se compltent si ingnieusement qu'elles semblent
se dduire ncessairement les unes des autres.

[Illustration: Fig. 160]
[Illustration: Fig. 161]
[Illustration: Fig. 162]

La convention une fois reconnue et admise, on ne saurait trop admirer
l'habilet technique dont tmoignent beaucoup de monuments. Le trait est
net, ferme, lanc rsolument et longuement men. Dix ou douze coups de
pinceau suffisent  tablir une figure de grandeur naturelle. Un seul
trait enveloppait la tte de la nuque  la naissance du cou, un seul
marquait le ressaut des paules et la tombe des bras. Deux traits
onduls  propos cernaient le contour extrieur, du creux de l'aisselle
 la pointe des pieds, deux arrtaient les jambes, deux les bras. Les
dtails du costume et de la parure, d'abord indiqus sommairement,
taient repris un  un et achevs minutieusement: on peut compter
presque les tresses de la chevelure, les plis du vtement, les maux de
la ceinture ou des bracelets. Ce mlange de science nave et de
gaucherie voulue, d'excution rapide et de retouche patiente, n'exclut
ni l'lgance des formes, ni la grce et la vrit des attitudes, ni la
justesse des mouvements. Les personnages sont tranges, mais ils vivent,
et, qui veut se donner la peine de les regarder sans prjug, leur
tranget mme leur prte un charme, que n'ont pas des oeuvres plus
rcentes et plus conformes  la vrit.

Les gyptiens ont donc su dessiner. Ont-ils, comme on le dit souvent,
ignor l'art de composer un ensemble? Prenez une scne au hasard dans un
des hypoges thbains, celle qui reprsente le repas funraire offert au
prince Harmhabi par les gens de sa famille (Fig.163). C'est un sujet
moiti idal, moiti rel. Le dfunt et ceux des siens qui sont dj de
son monde y figurent  ct des vivants, visibles, mais non mls; ils
assistent plus qu'ils ne prennent part au banquet. Harmhabi sige donc
sur un pliant,  la gauche du spectateur. Il a sur les genoux une petite
princesse, une fille d'Amenhotpou III, dont il tait le pre nourricier
et qui tait morte avant lui. Sa mre, Sonit, trne  sa droite, en
retraite, sur un grand fauteuil, et de la main gauche lui serre le bras,
de l'autre lui tend une fleur de lotus; une gazelle mignonne, peut-tre
enterre auprs d'elle, comme la gazelle dcouverte  ct de la reine
Isimkheb dans le puits de Dir-el-Bahar, est attache  l'un des pieds
du fauteuil. Ce groupe surnaturel est de taille hroque. Assis,
Harmhabi et sa mre ont le front de niveau avec celui des femmes qui se
tiennent debout devant eux; il fallait en effet que les dieux fussent
toujours plus grands que les hommes, les rois plus grands que leurs
sujets, les matres du tombeau plus grands que les vivants. Les parents
et les amis sont rangs sur une seule ligne, la face aux anctres, et
semblent causer entre eux. Le service est commenc. Les jarres de vin et
de bire, poses  la file sur leurs selles en bois, sont dj ouvertes.
Deux jeunes esclaves, puisant  merci dans un vase d'albtre, frottent
les vivants d'essences odorantes. Deux femmes en toilette d'apparat
prsentent aux morts des coupes en mtal remplies de fleurs, de grains
et de parfums, qu'elles dposent au fur et  mesure sur une table
carre; trois autres accompagnent de leur musique et de leur danse
l'hommage des premires. Comme ici le tombeau est la salle du festin, il
n'y a d'autre fond au tableau que la paroi couverte d'hiroglyphes, 
laquelle les invits taient adosss pendant la crmonie. Ailleurs, le
thtre de l'action est indiqu clairement par des touffes d'herbe ou
par des arbres, si elle se passe en rase campagne, par du sable rouge,
si elle se passe au dsert, par des fourrs de joncs et de lotus, si
elle se passe dans les marais. Une femme de qualit rentre chez elle
(Fig.164). Une de ses filles, presse par la soif, boit un long trait
d'eau  mme une goullh; deux petits enfants nus, un garon et une
fillette  tte rase, sont accourus vers la mre jusqu' la porte de la
rue, et reoivent, des mains d'une servante, des joujoux qu'on leur a
rapports du dehors. Une treille, habille de vignes, des arbres chargs
de fruits poussent au second plan: nous sommes dans un jardin, mais la
matresse et ses deux filles anes l'ont travers sans s'y arrter et
sont entres dans la maison. La faade, leve  moiti, laisse voir ce
qu'elles font: trois servantes leur servent des rafrachissements. Le
tableau n'est pas mal compos et pourrait tre transcrit sur la toile
par un moderne sans exiger trop de changements; seulement la mme
maladresse, ou le mme parti pris, qui obligeait l'gyptien  emmancher
une tte de profil sur un buste de face, l'a empch de disposer ses
plans en fuite l'un derrire l'autre, et l'a rduit  inventer des
procds plus ou moins ingnieux pour remdier  l'absence presque
complte de perspective.

[Illustration: Fig. 163]
[Illustration: Fig. 164]

Et d'abord, la plupart des personnages qui concourent  une mme action
taient rabattus sur un mme plan, isols autant que possible, pour
viter que la silhouette de l'un recouvrt celle de l'autre; sinon, on
les superposait  plat, comme s'ils n'avaient eu que deux dimensions et
point d'paisseur. Un bouvier qui marche au milieu de ses boeufs repose
directement sur la ligne de terre aussi bien que la bte qui lui cache
le ventre et la cuisse. Le soldat le plus lointain d'une compagnie qui
s'avance en bon ordre au son de la trompette a la tte et les pieds au
mme niveau que le soldat le plus voisin du spectateur (Fig.165).
Lorsque des chars dfilent devant Pharaon, on jurerait que leurs roues
s'embotent exactement dans la mme ornire, si la caisse du premier ne
masquait en partie l'attelage du second (Fig.166). Dans ces exemples,
les personnes et les choses sont, par accident ou par nature, places
assez prs l'une de l'autre pour que le dfaut ne paraisse pas trop
choquant, et l'artiste gyptien a us du mme procd qu'ont employ
plus tard les sculpteurs grecs. Ailleurs, il a cherch  s'approcher
davantage de la vrit. Les archers de Ramss III  Mdint-Habou font
un effort presque heureux pour se tenir en perspective: la file des
casques s'abaisse et celle des arcs se relve rgulirement, mais tous
les pieds s'appuient sur une seule raie de sol, et la ligne qu'ils
tracent ne suit pas, comme elle devrait, le mouvement des autres lignes
(Fig.167). Ce mode de reprsentation n'est pas rare  l'poque
thbaine. On l'adoptait de prfrence lorsqu'on voulait figurer des
troupes d'hommes ou d'animaux places sur un rang et entranes au mme
acte d'une mme impulsion; mais il avait l'inconvnient, grave aux yeux
des gyptiens, de supprimer presque entirement le corps des
personnages, le premier except, et de n'en laisser subsister qu'un
contour insuffisant. Lors donc qu'on ne pouvait ramener toutes les
figures sur le devant du tableau, sans risquer d'en cacher une partie,
on dcomposait l'ensemble en plusieurs groupes, dont chacun reprsentait
un pisode, et qu'on distribuait l'un au-dessus de l'autre dans le mme
plan vertical. La hauteur de chacun d'eux ne dpend en rien de la place
qu'ils occupaient dans la perspective normale, mais du nombre d'tages
superposs dont l'artiste pensait avoir besoin pour rendre compltement
sa pense. Elle quivaut d'ordinaire  la moiti du registre principal,
s'il se contentait de deux tages, au tiers s'il en voulait trois, et
ainsi de suite. Cependant, lorsqu'il s'agit de simples accessoires, le
registre qui les contient peut tre plus bas que les autres; ainsi, au
festin funbre d'Harmhabi, les amphores sont entasses dans un moindre
espace que celui o sigent les convives. Les scnes secondaires taient
spares le plus souvent par une barre horizontale, mais le trait de
division n'tait pas indispensable, et, surtout quand on avait  figurer
des masses profondes d'individus ranges rgulirement, les plans
verticaux s'imbriquaient, pour ainsi dire, l'un sur l'autre, dans des
proportions variables au caprice du dessinateur. A la bataille de
Qodshou, les files de la phalange gyptienne se dominent successivement
de toute la hauteur du buste (Fig.168), et celles des bataillons
hittites se dpassent  peine de la tte (Fig.169). Et les dformations
que subissent les groupes d'hommes et d'animaux ne sont point parmi les
plus fortes qu'on se soit permises en gypte: les maisons, les terrains,
les arbres, les eaux, ont t dfigurs comme  plaisir. Un rectangle,
pos de champ sur un des cts longs et ray de rubans onduls,
reprsente un canal; si vous en doutez, des poissons et des crocodiles
sont l comme enseigne, pour bien montrer que vous devez voir de l'eau
et non autre chose. Des bateaux sont en quilibre sur le bord suprieur,
des troupeaux plongs jusqu'au ventre passent  gu, un pcheur  la
ligne marque l'endroit o le Nil cesse et o la berge commence.
Ailleurs, le rectangle est comme suspendu  mi-tronc de cinq ou six
palmiers (Fig.170); on comprend aussitt que l'eau coule entre deux
rangs d'arbres. Ailleurs encore, au tombeau de Rekhmir, les arbres sont
couchs proprement le long des quatre rives, et le profil d'une barque
et d'un mort, hls par des profils d'esclaves, se promnent navement
sur l'tang vu de face (Fig.171). Les hypoges thbains de l'poque des
Ramessides fournissent aisment chacun plusieurs exemples d'artifices
nouveaux et, quand on les a relevs, on finit par ne plus savoir ce
qu'on doit admirer le plus, l'obstination des gyptiens  ne pas trouver
les lois naturelles de la perspective, ou la fcondit d'esprit dont ils
ont fait preuve pour inventer tant de relations fausses entre les
objets.

[Illustration: Fig. 165]
[Illustration: Fig. 166]
[Illustration: Fig. 167]
[Illustration: Fig. 168]
[Illustration: Fig. 169]
[Illustration: Fig. 170]
[Illustration: Fig. 171]

Appliqus  de vastes tendues, leurs procds de composition choquent
moins qu'ils ne font  des sujets de petites dimensions. On sent
d'instinct que l'artiste le plus habile n'aurait pu se garder de tricher
quelquefois avec la perspective, s'il avait eu  couvrir les surfaces
immenses des pylnes, et cela rend l'oeil plus indulgent. Aussi bien les
motifs qu'on donnait  traiter dans d'aussi grands cadres n'offrent
jamais une unit rigoureuse. Assujettis que les gens taient  perptuer
le souvenir victorieux d'un Pharaon, Pharaon joue ncessairement chez
eux le premier rle; mais, au lieu de choisir parmi ses hauts faits un
pisode dominant, le plus propre  mettre sa grandeur en lumire, ils
prenaient plaisir  juxtaposer tous les moments successifs de ses
campagnes. Attaque de nuit du camp gyptien par une bande d'Asiatiques,
envoi par le prince de Khiti d'espions destins  donner le change sur
ses intentions, la maison militaire du roi surprise et enfonce par les
chariots hittites, la bataille de Qodshou et ses pripties, les pylnes
de Louxor et du Ramessum portent comme un bulletin illustr de la
campagne de Ramss II contre les Syriens en l'an V de son rgne: ainsi
les peintres des premires coles italiennes droulaient, dans le mme
milieu, d'une suite non interrompue, les pisodes d'une mme histoire.
Les scnes sont rpandues irrgulirement sur la muraille, sans
sparation matrielle, et l'on est expos parfois, comme pour les
bas-reliefs de la colonne Trajane,  mal couper les groupes et 
brouiller les personnages. Cette manire de procder est rserve
presque exclusivement  l'art officiel. A l'intrieur des temples et
dans les tombeaux, les parties diverses d'un mme tableau sont
distribues en registres, qui montent et s'tagent du soubassement  la
corniche. C'est une difficult de plus ajoute  celles qui nous
empchent de comprendre les intentions et la manire des dessinateurs
gyptiens; nous nous imaginons souvent voir des sujets isols, quand
nous avons devant les yeux les membres disjoints de ce qui n'tait pour
eux qu'une mme composition.

Prenez une des parois du tombeau de Phtahhotpou  Saqqarah (Fig.172).
Si vous dsirez saisir le lien qui en rattache les parties, comparez-la
 un monument d'poque grco-romaine, la mosaque de Palestrine, qui
reprsente  peu prs les mmes scnes, mais groupes d'une faon plus
conforme  nos habitudes d'oeil et d'esprit (Fig.173). Le Nil baigne le
bas du tableau et s'tale jusqu'au pied des montagnes. Des villes
sortent de l'eau, des oblisques, des fermes, des tours de style
grco-italien, plus semblables aux fabriques des paysages pompiens
qu'aux monuments des Pharaons; seul, le grand temple situ au second
plan, sur la droite, et vers lequel se dirigent deux voyageurs, est
prcd d'un pylne, auquel sont adosss quatre colosses osiriens, et
rappelle l'ordonnance gnrale de l'architecture gyptienne. A gauche,
des chasseurs, ports sur une grosse barque, poursuivent l'hippopotame
et le crocodile  coups de harpon. A droite, une compagnie de
lgionnaires, masse devant un temple et prcde d'un prtre, parat
saluer au passage une galre qui file  toutes rames le long du rivage.
Au centre, des hommes et des femmes  moiti nues chantent et boivent, 
l'abri d'un berceau sous lequel coule un bras du Nil. Des canots en
papyrus monts d'un seul homme, des bateaux de formes diverses comblent
les vides de la composition. Le dsert commence derrire la ligne des
difices, et l'eau forme de larges flaques que surplombent des collines
abruptes. Des animaux rels ou fantastiques, poursuivis par des bandes
d'archers  tte rase, occupent la partie suprieure du tableau. De mme
que le mosaste romain, le vieil artiste gyptien s'est plac sur le
Nil et a reproduit tout ce qui se passait entre lui et l'extrme
horizon. Au bas de la paroi, le fleuve coule  pleins bords, les bateaux
vont et viennent, les matelots changent des coups de gaffe. Au-dessus,
la berge et les terrains qui avoisinent le fleuve: une bande d'esclaves,
cachs dans les herbes, chassent  l'oiseau. Au-dessus encore, on
fabrique des canots, on tresse la corde, on ouvre et on sale des
poissons. Enfin, sous la corniche, les collines nues et les plaines
ondules du dsert, o des lvriers forcent la gazelle, o des chasseurs
court-vtus lassent le gibier. Chaque registre rpond  un des plans du
paysage; seulement l'artiste, au lieu de mettre les plans en
perspective, les a spars et superposs. Partout dans les tombeaux on
retrouve la mme disposition: des scnes d'inondation et de vie civile
au bas des murailles, dans le haut, la montagne et la chasse. Parfois le
dessinateur a intercal entre deux des ptres, des laboureurs, des gens
de mtier; parfois il fait succder brusquement la rgion des sables 
la rgion des eaux et supprime l'intermdiaire. La mosaque de
Palestrine et les parois des tombeaux pharaoniques reproduisent donc un
mme ensemble de sujets, traits d'aprs les conventions et les procds
de deux arts diffrents. Comme la mosaque, les parois des tombeaux
forment, non pas une suite de scnes indpendantes, mais une composition
rgle, dont ceux qui savent lire la langue artistique de l'poque
dmlent aisment l'unit.

[Illustration: Fig. 172]
[Illustration: Fig. 173]


2.--LES PROCDS TECHNIQUES.


La prparation des surfaces  couvrir exigeait beaucoup de temps et
beaucoup de soin. Comme l'imperfection des procds de construction ne
permettait pas  l'architecte de planer avec exactitude les parements
extrieurs des murs du temple ou des pylnes, il fallait bien que le
dcorateur s'accommodt d'une surface lgrement bombe ou dprime par
endroits. Du moins tait-elle forme de blocs  peu prs homognes: les
filons de calcaire o l'on creusait les hypoges contenaient presque
toujours des rognons de silex, des fossiles, des chapelets de coquilles
ptrifies. On remdiait  ces dfauts de faons diffrentes, selon que
la dcoration devait tre peinte ou sculpte. Dans le premier cas, aprs
avoir dgrossi la paroi, on appliquait sur la surface encore rugueuse un
crpi d'argile noire et de paille hache menu, semblable au mlange avec
lequel on fabriquait la brique. Dans le second, on s'arrangeait autant
que possible de manire  viter les ingalits de la pierre. Quand
elles tombaient dans le champ des figures, mais n'offraient point trop
de rsistance au ciseau, on les laissait subsister, sinon on les
enlevait et on bouchait le trou avec du ciment blanchtre ou des
morceaux de calcaire ajusts. Ce n'tait point petite affaire, et l'on
cite telle salle de tombeau o chaque paroi est incruste au quart de
dalles rapportes. Ce travail prliminaire achev, on rpandait sur
l'ensemble une couche mince de pltre fin, gch avec du blanc d'oeuf,
qui masquait l'enduit ou le rapiage, et formait un champ lisse et
poli, sur lequel le pinceau du dessinateur pouvait glisser librement.

On rencontre un peu partout, et jusque dans les carrires, des chambres
ou parties de chambres inacheves, qui gardent encore l'esquisse 
l'encre rouge ou noire des bas-reliefs dont elles devaient tre
revtues. Le modle, excut en petit, tait mis au carreau et
transport sur la muraille  grande chelle par les aides et par les
lves. En quelques endroits, le sujet est indiqu sommairement par deux
ou trois coups de calame htifs: tel est le cas pour certaines scnes
des tombeaux thbains que Prisse a releves avec soin (Fig.174).
Ailleurs, le trait est entirement termin et les figures n'attendent
plus sur le treillis que l'arrive du sculpteur. Quelques praticiens se
contentaient de dterminer la position des paules et l'aplomb des corps
par des lignes horizontales et verticales, sur lesquelles ils notaient
la hauteur du genou, des hanches et des membres (Fig.175). D'autres,
plus confiants dans leurs propres forces, abordaient le tableau  mme
et plaaient leurs personnages sans secours d'aucune sorte; ainsi, les
artistes qui ont dcor la syringe de Sti Ier et les salles
mridionales du temple d'Abydos. Leur trait est si net et leur facilit
d'excution si surprenante qu'on les a souponns d'avoir employ des
poncifs dcoups  l'avance. C'est une opinion dont on revient bien
vite, quand on examine de prs leurs figures et qu'on se donne la peine
de les mesurer au compas. La taille est plus mince chez les unes, les
contours de la poitrine sont plus accentus chez les autres ou les
jambes moins cartes. Le matre n'avait pas grand'chose  corriger dans
l'oeuvre de ces gens-l. Il redressait a et l une tte, accentuait ou
attnuait la saillie d'un genou, modifiait un dtail d'ajustement. Une
fois pourtant,  Kom-Ombo, dans un portique d'poque grco-romaine,
plusieurs des divinits du plafond avaient t mal orientes et posaient
les pieds o elles auraient d avoir le bras: il les a remises en
position sur le mme carreau, sans effacer l'esquisse primitive. L, du
moins, il avait aperu l'erreur  temps:  Karnak, sur la paroi
septentrionale de la salle hypostyle, et  Mdint-Habou, il ne l'a
reconnue qu'aprs que le sculpteur avait achev son travail. Les figures
de Sti Ier et de Ramss III penchaient trop en arrire et paraissaient
prtes  perdre l'quilibre: il les empta de ciment ou de stuc, puis
les fit tailler  nouveau. Aujourd'hui, le ciment est tomb, et les
traces du premier ciseau sont redevenues visibles. Sti Ier et Ramss
III ont deux profils, l'un  peine marqu, l'autre lev franchement sur
la surface de la pierre (Fig.176).

[Illustration: Fig. 174]
[Illustration: Fig. 175]
[Illustration: Fig. 176--Double profil de Ramss III.]

Les sculpteurs gyptiens n'taient pas aussi bien quips que les
ntres. Un des scribes agenouills en calcaire du muse de Boulaq a t
taill au ciseau; les sillons lisses qu'avait laisss l'instrument sont
visibles sur son piderme. Une statue en serpentine gristre du mme
muse a gard la trace de deux outils diffrents: le corps est tout
mouchet des coups de pointe, la tte est encore informe, mais le bloc
qui les renferme a t dgrossi  petits clats par la marteline.
D'autres constatations du mme genre et l'tude des monuments nous
ont appris qu'on employait aussi le violon (Fig.177), la gradine, la
gouge; mais de longues discussions se sont leves sur la question de
savoir si ceux de leurs instruments qui taient en mtal taient en fer
ou en bronze. Le fer, a-t-on dit, tait considr comme impur. Personne
n'aurait pu l'employer, mme aux usages les plus vils de la vie, sans
contracter une souillure prjudiciable  l'me en ce monde et dans
l'autre. Mais l'impuret d'un objet n'a jamais suffi  en empcher
l'emploi. Les porcs, eux aussi, taient impurs. On les levait pourtant
et en nombre assez considrable, au moins dans certains cantons, pour
permettre au bon Hrodote de raconter qu'on les lchait sur les champs,
aprs les semailles, afin d'enterrer le grain. D'ailleurs le fer, comme
bien des choses en gypte, tait pur ou impur selon les circonstances.
Si certaines traditions l'appelaient _l'os de Typhon_ et le tenaient
pour funeste, d'autres aussi anciennes prtendaient qu'il tait la
matire mme du firmament, et elles avaient assez d'autorit pour qu'on
l'appelt couramment _Banipit_, le mtal cleste. Les quelques outils,
dont on a trouv les fragments dans la maonnerie des pyramides, sont en
fer, non en bronze, et si les objets antiques en fer sont si rares
aujourd'hui, par comparaison aux objets en bronze, cela tient  ce que
le fer n'est pas protg contre la destruction par son oxyde, comme le
bronze l'est par le sien. La rouille le dvore en peu de temps, et c'est
seulement par un concours de circonstances assez difficiles  runir
qu'il se conserve intact. Toutefois, s'il est bien certain que les
gyptiens ont connu et employ le fer, il est non moins certain qu'ils
n'ont jamais possd l'acier, et alors on se demande comment ils s'y
prenaient pour faonner  leur gr les roches les plus dures, celles
mmes qu'on redoute presque d'attaquer aujourd'hui, le diorite, le
basalte, le granit de Syne. Les quelques fabricants d'antiquits qui
sculptent encore le granit  l'intention des voyageurs ont rsolu le
problme trs simplement. Ils ont toujours  ct d'eux une vingtaine de
ciseaux ou de pointes en mauvais fer, qu'un petit nombre de coups met
hors de service. La premire mousse; ils passent  une autre, et ainsi
de suite jusqu' ce que la provision soit puise, aprs quoi ils vont 
la forge et font tout remettre en tat. Le procd n'est ni aussi long
ni aussi pnible qu'on pourrait croire. Un des meilleurs faussaires de
Louxor a tir, en moins de quinze jours, d'un fragment de granit noir
ray de rouge, une tte humaine de grandeur naturelle qui est au muse
de Boulaq. Je ne doute pas que les anciens n'aient opr de mme: ils
triomphaient des pierres dures  force d'user du fer sur elles. Le
moyen une fois dcouvert, l'habitude leur avait enseign les tours de
main les plus favorables  rendre la besogne aise et  obtenir de leurs
outils une excution aussi fine et aussi rgulire que celle que nous
tirons des ntres. Ds que l'apprenti savait manier la pointe et le
maillet, le matre le plaait devant des modles gradus qui
reprsentaient les tats successifs d'un animal, d'une portion de corps
humain, du corps humain entier, depuis l'bauche jusqu'au parfait
achvement (Fig.178). On les recueille chaque anne en assez grand
nombre pour tablir des sries progressives: quinze de ceux qui sont 
Boulaq viennent de Saqqarah, quarante et un de Tanis, une douzaine de
Thbes et de Mdint-el-Fayoum, sans parler des pices isoles qu'on
ramasse un peu partout. Ils taient destins partie  l'tude du
bas-relief, partie  celle de la statuaire proprement dite, et nous en
font connatre les procds.

[Illustration: Fig. 177--Violon conserv  Berlin.]
[Illustration: Fig. 178--Dalle ayant servi de modle.]

Les gyptiens traitaient le bas-relief de trois faons principales: ou
bien c'tait une simple gravure  la pointe, ou bien ils abattaient le
fond autour de la figure et la modelaient en saillie sur la muraille, ou
bien ils rservaient le champ et levaient le motif en relief dans le
creux. Le premier procd a l'avantage d'aller vite et l'inconvnient
d'tre peu dcoratif. Ramss III s'en est servi dans quelques endroits,
 Mdint-Habou; mais on l'appliquait de prfrence aux stles et aux
petits monuments. Le dernier diminuait les chances de destruction de
l'oeuvre et la peine de l'ouvrier: il supprimait en effet le dressage
des fonds, ce qui tait une relle conomie de temps, et ne laissait
subsister aucune saillie  la face du parement, ce qui mettait l'image 
l'abri des chocs accidentels. Le procd intermdiaire tait le plus
usit, et on parat l'avoir enseign dans les coles de prfrence aux
autres. Les modles taient de petites dalles carres ou rectangulaires,
quadrilles pour permettre  l'lve d'augmenter ou de rduire son sujet
sans rien changer aux proportions traditionnelles. Quelques-unes sont
ouvres sur les deux plats; la plupart n'ont de sculpture que d'un ct.
C'est alors un boeuf, une tte de cynocphale, un blier, un lion, une
divinit; de temps en temps, le mme motif y est rpt deux fois, 
peine dgrossi sur la gauche, fini  droite jusque dans ses moindres
dtails. Dans aucun cas, la figure n'est trs leve au-dessus du fond:
elle ne dpasse jamais les cinq millimtres et se maintient
ordinairement plus bas. Ce n'est pas que les gyptiens n'aient su
fouiller profondment la pierre  l'occasion. La dcoration atteint
jusqu' seize centimtres de saillie,  Mdint-Habou et  Karnak, sur
le granit et sur le grs, dans les parties hautes du temple, et dans
celles qui sont exposes directement au plein jour; si elle tait
moindre, les tableaux seraient comme absorbs par la lumire rpandue
sur eux et offriraient une masse de lignes confuses au spectateur. Les
modles consacrs  l'tude de la ronde bosse sont plus instructifs
encore que les prcdents. Plusieurs de ceux que nous possdons sont des
moulages en pltre d'oeuvres connues dans l'cole. La tte, les bras,
les jambes, le tronc, chaque partie du corps tait coule sparment.
Voulait-on une figure complte? on assemblait les morceaux et on avait,
selon le cas, une statue d'homme ou de femme, agenouille ou debout,
assise sur un sige ou accroupie sur les talons, le bras tendu en avant
ou au repos le long du buste. Cette collection curieuse a t dcouverte
 Tanis et date probablement du temps des Ptolmes. Les modles
d'poque pharaonique sont en calcaire tendre et reprsentent presque
tous le portrait du souverain rgnant. Ce sont de vrais ds  base
rectangulaire, hauts de vingt-cinq centimtres en moyenne. On commenait
par tablir sur une des faces un rseau de lignes croises  angle
droit, et qui rglaient la position relative des traits du visage, puis
on attaquait la face oppose, en se guidant d'aprs l'chelle inscrite
au revers. L'ovale seul est dessin nettement sur le premier bloc: un
saillant au milieu, deux rentrants  droite et  gauche indiquent
vaguement la position du nez et des yeux. La forme s'accuse  mesure
qu'on passe d'un bloc  l'autre, et le visage sort peu  peu de la masse
o il tait enferm. L'artiste en limite les contours, au moyen de
tailles menes paralllement de haut en bas, puis abat les angles des
tailles et les tond de manire  prciser le model: les linaments
se dgagent, l'oeil se creuse, le nez s'affine, la bouche s'panouit. Au
dernier bloc, il ne reste plus rien d'inachev que l'uraeus et le dtail
de la coiffure. Nous n'avons aucun morceau d'cole en granit ou en
basalte; mais les gyptiens, comme nos marbriers de cimetire, gardaient
toujours en magasin des statues de pierre dure,  moiti prtes, et
qu'ils pouvaient terminer aisment en quelques heures. Les mains, les
pieds, le buste n'attendent plus que la touche finale, mais la tte est
 peine dgrossie et l'habit n'est qu'bauch; une demi-journe aurait
suffi pour transformer le masque en un portrait de l'acheteur et pour
mettre le jupon  la mode nouvelle. Deux ou trois statues de ce genre
nous rvlent le procd aussi clairement que les modles thoriques
auraient pu le faire. La taille rgulire et continue du calcaire ne
convenait pas aux roches volcaniques, la pointe seule parvenait  les
assouplir et  triompher de leur rsistance. Lorsqu' force de patience
et de temps, elle avait amen l'oeuvre au point voulu, s'il y avait
encore  et l quelques asprits, quelques noyaux de substances
htrognes, qu'on n'osait attaquer rsolument de peur d'enlever avec
elles les parties environnantes, on avait recours  un instrument
nouveau. L'artiste appuyait sur la parcelle superflue le tranchant d'un
galet en forme de hache, et d'un second galet arrondi, qui remplaait le
maillet, frappait  coups mesurs sur cet engin grossier: le point ainsi
trait s'crasait sous le choc et s'en allait en poussire. Les menus
dfauts corrigs, le monument avait encore l'aspect fruste et terne. Il
fallait le polir pour faire disparatre les cicatrices de la pointe et
du marteau. L'opration tait des plus dlicates, un tour de main
malheureux, une distraction d'un moment, et l'oeuvre de longues semaines
tait gte sans retour. La dextrit des praticiens rendait un accident
assez rare. Examinez le Sovkoumsaouf de Boulaq, examinez le Ramss II
colossal de Louxor. Les jeux de lumire empchent d'abord l'oeil d'en
bien saisir les dlicatesses; mais si vous vous placez dans un jour
favorable, le dtail du genou et de la poitrine, de l'paule et du
visage, n'est pas moins finement exprim sur le granit qu'il ne l'est
sur le calcaire. Le poli  outrance n'a pas plus gt les statues
gyptiennes qu'il n'a fait celles des sculpteurs italiens de la
Renaissance.

Au sortir des mains du sculpteur, l'oeuvre tombait entre celles du
peintre. Elle aurait t jug imparfaite si on lui avait laiss la
teinte de la pierre dans laquelle elle tait taille. Les statues
taient peintes des pieds  la tte. Dans les bas-reliefs, le fond
restait nu, les figures taient enlumines. Les gyptiens avaient  leur
disposition plus de couleurs qu'on n'est dispos  leur en prter
d'ordinaire. Les plus anciennes de leurs palettes--et on en connat qui
sont de la Ve dynastie--ont des compartiments spars pour le jaune, le
rouge, le bleu, le brun, le blanc, le noir et le vert. D'autres,  la
XVIIIe dynastie, comptent trois varits de jaune, trois de brun, deux
de rouge et de bleu, deux de vert, en tout quatorze ou seize tons
diffrents. On obtenait le noir en calcinant les os d'animaux. Les
autres matires employes  la peinture existent naturellement dans le
pays. Le blanc est du pltre ml d'albumine ou de miel, les jaunes sont
de l'ocre ou du sulfure d'arsenic, l'orpiment de nos peintres, les
rouges de l'ocre, du cinabre ou du vermillon, les bleus du lapis-lazuli
ou du sulfate de cuivre broys. Si la substance tait rare ou coteuse,
on lui substituait des produits de l'industrie locale. On remplaait le
lapis-lazuli par du verre color en bleu au sulfate de cuivre et qu'on
rduisait en poussire impalpable. La couleur, conserve dans des
sachets, tait dlaye, au fur et  mesure des besoins, avec de l'eau
additionne lgrement de gomme adragante. On l'talait au moyen d'un
calame ou d'une brosse en crin plus ou moins grosse. Bien prpare, elle
tait d'une solidit remarquable et s'est  peine modifie au cours des
sicles. Les rouges ont fonc, le vert s'est terni, les bleus ont verdi
ou gris, mais ce n'est qu' la surface; ds qu'on enlve la couche
extrieure, les dessous apparaissent brillants et inaltrs. Jusqu'
l'poque thbaine, on ne prit aucune prcaution pour dfendre la
peinture contre l'action de l'air et de la lumire. Vers la XXe
dynastie, l'usage se rpandit de la recouvrir d'un vernis transparent,
soluble dans l'eau, probablement la gomme d'une sorte d'acacia. L'emploi
n'en tait point le mme partout: certains peintres l'tendaient
galement sur le tableau entier, d'autres se contentaient d'en glacer
les ornements et les accessoires, sans toucher aux nus ni aux vtements.
Il s'est craquel sous l'influence du temps, ou a noirci au point de
gter ce qu'il aurait d protger. Les gyptiens reconnurent sans doute
les mauvais effets qu'il produisait, car on ne le rencontre plus 
partir de la XXe dynastie.

De grandes teintes plates, uniformes, juxtaposes, mais non fondues: on
enluminait, on ne peignait pas au sens o nous prenons le mot. De mme
qu'en dessinant, on rsumait les lignes et on supprimait presque le
model interne, en mettant la couleur, on la simplifiait et on ramenait
 une seule teinte, non rompue, toutes les varits de tons qui existent
naturellement sur un objet ou qu'y produisent les jeux de l'ombre et de
la lumire. Elle n'est jamais ni entirement vraie ni entirement
fausse. Elle se rapproche de la nature autant que possible, mais sans
prtendre  l'imiter fidlement, l'attnue tantt, tantt l'exagre et
substitue un idal, une convention  la ralit visible. L'eau est
toujours d'un bleu uni ou ray de zigzags noirs. Les reflets fauves et
bleutres du vautour sont rendus par du rouge vif et du bleu franc. Tous
les hommes ont le nu brun, toutes les femmes l'ont jaune clair. On
enseignait dans les ateliers la couleur qui convenait  chaque tre ou 
chaque objet, et la recette, une fois compose, se transmettait sans
changement de gnration en gnration. De temps  autre quelques
peintres plus hardis que le commun se risquaient  rompre avec la
tradition. Vous trouverez des hommes au teint jaune comme celui des
femmes,  Saqqarah sous la Ve dynastie,  Ibsamboul sous la XIXe, et des
personnages aux chairs roses, dans les tombeaux de Thbes et d'Abydos,
vers l'poque de Thoutmos IV et d'Harmhabi. Ces nouveauts ne duraient
gure, un sicle au plus, et l'cole retombait dans ses anciens
errements. N'allez pas imaginer cependant que l'ensemble produit par ce
coloris factice soit criard ou discordant. Mme dans des ouvrages de
petite dimension, manuscrits du _Livre des Morts_, ornements des
cercueils ou des coffrets funraires, il a de l'agrment et de la
douceur. Les tons les plus vifs y sont juxtaposs avec une hardiesse
extrme, mais avec la pleine connaissance des relations qui
s'tablissent entre eux et des phnomnes qui rsultent ncessairement
de ces relations. Ils ne se heurtent, ne s'exasprent, ni ne
s'teignent; ils se font valoir naturellement et donnent naissance, par
le rapprochement,  des demi-tons qui les accordent. Passez du petit au
grand, du feuillet de papyrus ou du panneau en bois de sycomore  la
paroi des tombeaux et des temples, l'emploi habile des teintes plates,
loin d'y blesser l'oeil, le flatte et le caresse. Chaque mur est trait
comme un tout, et l'harmonie des couleurs s'y poursuit  travers les
registres superposs: tantt elles sont rparties avec rythme ou
symtrie, d'tage en tage, et s'quilibrent l'une par l'autre, tantt
l'une d'elles prdomine et dtermine une tonalit gnrale,  laquelle
le reste est subordonn. L'intensit de l'ensemble est toujours
proportionne  la qualit et  la quantit de lumire que le tableau
devait recevoir. Dans les salles entirement sombres, le coloris est
pouss aussi loin que possible; moins fort, on l'aurait  peine aperu 
la lueur vacillante des lampes et des torches. Aux murs d'enceinte et
sur la face des pylnes, il atteignait la mme puissance qu'au fond des
hypoges; si brutal qu'on le ft, le soleil en attnuait l'clat. Il est
doux et discret dans les pices o ne pntre qu'un demi-jour voil,
sous le portique des temples et dans l'antichambre des tombeaux. La
peinture en Egypte n'tait que l'humble servante de l'architecture et de
la sculpture. La comparer  la ntre ou mme  celle des Grecs, il n'y
faut point songer; mais si on la prend pour ce qu'elle est dans le rle
secondaire qui lui tait assign, on ne pourra s'empcher de lui
reconnatre des mrites peu communs. Elle a excell au dcor monumental,
et si jamais on en revient  colorer les faades de nos maisons et de
nos difices publics, on ne perdra rien  tudier ses formules ou
 rechercher ses procds.


3.--LES OEUVRES.


La statue la plus ancienne qu'on ait trouve jusqu' ce jour est un
colosse, le Sphinx de Gizh. Il existait dj du temps de Khops, et
peut-tre ne se trompera-t-on pas beaucoup si l'on se hasarde 
reconnatre en lui l'oeuvre des gnrations antrieures  Mini, celles
que les chroniques sacerdotales appelaient les Serviteurs d'Hor. Taill
en plein roc, au rebord extrme du plateau libyque, il semble hausser la
tte pour tre le premier  dcouvrir par-dessus la valle le lever de
son pre le soleil (Fig.179). Les sables l'ont tenu enterr jusqu'au
menton pendant des sicles, sans le sauver de la ruine. Son corps
effrit n'a plus du lion que la forme gnrale. Les pattes et la
poitrine, rpares sous les Ptolmes et sous les Csars, ne retiennent
qu'une partie du dallage dont elles avaient t revtues  cette poque
pour dissimuler les ravages du temps. Le bas de la coiffure est tomb,
et le cou aminci semble trop faible pour soutenir le poids de la tte.
Le nez et la barbe ont t briss par des fanatiques, la teinte rouge
qui avivait les traits est efface presque partout. Et pourtant
l'ensemble garde jusque dans sa dtresse une expression souveraine de
force et de grandeur. Les yeux regardent au loin devant eux, avec une
intensit de pense profonde, la bouche sourit encore, la face entire
respire le calme et la puissance. L'art qui a conu et taill cette
statue prodigieuse en pleine montagne tait un art complet, matre de
lui-mme, sr de ses effets. Combien de sicles ne lui avait-il pas
fallu pour arriver  ce degr de maturit et de perfection? C'est par
erreur qu'on a cru voir dans quelques morceaux appartenant  nos muses,
les statues de Sapi et de sa femme au Louvre, les bas-reliefs du tombeau
de Khbiousokari  Boulaq, la rudesse et les ttonnements d'un peuple
qui s'essaye. La raideur du geste et de la pose, la carrure exagre des
paules, la bande de fard vert barbouille sous les yeux, les caractres
qu'ils offrent et qu'on donne comme des marques d'antiquit,
apparaissent sur des monuments certains de la Ve et de la VIe dynastie.
Les sculpteurs d'un mme sicle n'tant pas tous galement habiles, si
beaucoup taient capables de bien faire, la plupart n'taient que des
manoeuvres, et l'on doit bien se garder de prendre pour gaucherie
archaque ce qui est chez eux maladresse ou insuffisance
d'apprentissage. Les oeuvres des dynasties primitives dorment encore
ignores sous vingt mtres de sable au pied du Sphinx; celles des
dynasties historiques sortent chaque jour du fond des tombeaux. Elles ne
nous ont pas rendu l'art gyptien entier, mais une de ses coles, la
memphite.

[Illustration: Fig. 179]

Le Delta, Hermopolis, Abydos, les environs de Thbes, Assoun, ne
commencent  se rvler que vers la VIe dynastie; encore est-ce par un
petit nombre d'hypoges viols et dpouills depuis longtemps. Le
dommage n'est peut-tre pas trs grand. Memphis tait alors la capitale,
et la prsence des Pharaons devait y attirer tout ce qui avait du talent
dans les principauts vassales. Rien qu'avec le produit des fouilles
pratiques dans ses ncropoles, nous pouvons dterminer les caractres
de la sculpture et de la peinture au temps de Snofrou et de ses
successeurs, aussi exactement que si nous avions dj entre les mains
tous les monuments que la valle entire tient en rserve pour ceux qui
l'exploreront aprs nous. Le menu peuple des artistes excellait au
maniement de la brosse et du ciseau, et les tableaux qu'il a tracs par
milliers tmoignent d'une habilet peu commune. Le relief en est lger,
la couleur sobre, la composition bien entendue. Les architectures,
les arbres, la vgtation, les accidents de terrain sont indiqus
sommairement, et l seulement o ils sont ncessaires  l'intelligence
de la scne reprsente. En revanche, l'homme et les animaux sont
traits avec une abondance de dtail, une vrit d'allures, et parfois
une nergie de rendu, que les coles postrieures ont rarement au mme
degr. Les six panneaux en bois du tombeau d'Hosi, au muse de Boulaq,
sont peut-tre ce que nous avons de mieux en ce genre. Mariette les
attribuait  la IIIe dynastie, et peut-tre a-t-il raison de le faire:
je pencherai pourtant  en placer l'excution sous la Ve. La donne du
tableau n'est rien: Hosi, debout (Fig.180) ou assis, et, au-dessus de
sa tte, quatre ou cinq colonnes d'hiroglyphes. Mais, quelle fermet de
trait, quelle entente du model, quelle souplesse d'excution! Jamais on
n'a taill le bois d'une main plus ferme et d'un ciseau plus dlicat.

[Illustration: Fig. 180]

Les statues ne prsentent point la varit de gestes et d'attitudes
qu'on admire dans les tableaux. Un pleureur, une femme qui crase le
grain du mnage, le boulanger qui brasse la pte sont aussi rares en
ronde bosse qu'ils sont frquents en bas-reliefs. La plupart des
personnages sont tantt debout et marchant, la jambe en avant, tantt
debout, mais immobiles et les deux pieds runis, tantt assis sur un
sige ou sur un d de pierre, quelquefois agenouills, plus souvent
accroupis le buste droit et les jambes  plat sur le sol, comme les
fellahs d'aujourd'hui. Cette monotonie voulue s'expliquerait peu si l'on
ne connaissait l'usage auquel ces images taient destines. Elles
reprsentaient le mort pour qui le tombeau avait t creus, ses
parents, ses employs, ses esclaves, les gens de sa famille. Le matre
est toujours assis ou debout, et il ne pouvait gure avoir d'autre
position. Le tombeau en effet est la maison o il repose de la vie,
comme il faisait jadis dans sa maison terrestre, et les scnes traces
sur les parois nous montrent les actes qu'il y accomplissait
officiellement. Ici, il assiste aux travaux prliminaires de l'offrande
qui le nourrit, la semaille et la rcolte, l'lve des bestiaux, la
pche, la chasse, les manipulations des mtiers, et _surveille toutes
les oeuvres qu'on accomplit pour la demeure ternelle_: il est alors
debout, la tte haute, les mains pendantes ou armes de btons de
commandement. Ailleurs, on lui apporte l'une aprs l'autre les diverses
parties de l'offrande, et alors il est assis sur un fauteuil. Ces deux
poses qu'il a dans les tableaux, il les garde dans les statues. Debout,
il est cens recevoir l'hommage des vassaux; assis, il prend sa part du
repas de famille. Les gens de la maison ont comme lui l'attitude qui
convient  leur rang et  leur mtier. L'pouse est debout, assise sur
le mme sige ou sur un sige isol, accroupie aux pieds de l'poux,
comme pendant la vie. Le fils a le costume de l'enfance, si la statue a
t commande tandis qu'il tait encore enfant, le geste et l'attribut
de sa charge, s'il est  l'ge d'homme. Les esclaves broient le grain,
les celleriers poissent l'amphore, les pleureurs se lamentent et
s'arrachent les cheveux. La hirarchie sociale suivait l'gyptien dans
la tombe et rglait la pose aprs, comme elle l'avait rgle avant la
mort. Et l ne s'arrtait point l'influence que la conception religieuse
de l'me exerait sur l'art du sculpteur. Du moment que la statue est le
support du double, la premire condition  remplir pour que celui-ci
puisse s'adapter aisment  son corps de pierre, c'est qu'elle
reproduise, au moins sommairement, les proportions et les particularits
du corps de chair. La tte est donc un portrait fidle. Le corps, au
contraire, est pour ainsi dire un corps moyen, qui montre le personnage
au meilleur de son dveloppement, et lui permet d'exercer parmi les
dieux la plnitude de ses fonctions physiques: les hommes sont toujours
dans la force de l'ge, les femmes ont toujours le sein ferme et les
hanches minces de la jeune fille. C'est seulement dans le cas d'une
difformit par trop forte qu'on se dpartait de cet idal. On donnait 
la statue d'un nain toutes les laideurs du corps du nain, et il fallait
bien qu'il en ft ainsi. Si l'on avait mis dans la tombe une statue
rgulire, le double, habitu pendant la vie terrestre  la difformit
de ses membres, n'aurait pu s'appuyer sur ce corps redress et n'aurait
pas t dans les conditions ncessaires pour bien vivre dsormais.
L'artiste n'tait libre que de varier le dtail et de disposer les
accessoires  son gr; il n'aurait pu rien changer  l'attitude et  la
ressemblance gnrales sans manquer  la destination de son oeuvre. La
rptition obstine des mmes motifs produit sur le spectateur une
vritable monotonie, et l'impression qu'il ressent est encore augmente
par l'aspect particulier que les tenons prennent sous la main du
sculpteur. Les statues sont appuyes pour la plupart  une sorte de
dossier rectangulaire qui monte droit derrire elles, et, tantt se
termine carrment au niveau du cervelet, tantt s'achve en un
pyramidion dont la pointe se perd parmi les cheveux, tantt s'arrondit
au sommet et parat au-dessus de la tte du personnage. Les bras sont
rarement spars du corps; dans bien des cas, ils adhrent aux ctes et
 la hanche. Celle des jambes qui porte en avant est relie souvent au
dossier, sur toute sa longueur, par une tranche de pierre. La raison en
serait, dit-on, l'imperfection des outils: le sculpteur n'aurait pas
dtach les paisseurs de matire superflue, de peur de briser par
contre-coup le membre qu'il modelait. L'explication a d tre valable au
dbut; elle ne l'tait plus ds la IVe dynastie, car nous avons plus
d'un morceau, mme en granit, o tous les membres sont libres, soit
qu'on les ait affranchis au ciseau, soit qu'on les ait dgags au
violon. Si l'usage des tenons persista jusqu'au bout, ce ne fut pas
impuissance, mais routine ou respect exagr pour les enseignements du
pass.

La plupart des muses sont pauvres en statues de l'cole memphite. La
France et l'Egypte en possdent, parmi beaucoup de mdiocres, une
vingtaine qui suffisent  lui assurer un rang honorable dans l'histoire
de l'art, le _Scribe accroupi_, Skhemka, Pahournofr, au Louvre, le
_Sheikh-el-beled_ et sa femme, Khfr, Rnofir, le _Scribe agenouill_,
 Boulaq. L'original du scribe accroupi n'tait point beau (Fig.181),
mais son portrait est d'une vrit et d'une vigueur qui compensent
Largement ce qui manque en beaut idale. Les jambes replies sous lui
et poses  plat, dans une de ces positions familires aux Orientaux,
mais presque impossibles  garder pour un Europen, le buste droit et
bien d'aplomb sur les hanches, la tte leve, la main arme du calame et
dj en place sur la feuille de papyrus tale, il attend encore,  six
mille ans de distance, que le matre veuille bien reprendre la dicte
interrompue. La figure est presque carre, les traits fortement
accentus indiquent l'homme dans la force de l'ge. La bouche, longue et
garnie de lvres minces, se relve un peu vers les coins et disparat
presque dans la saillie des muscles qui l'encadrent; les joues sont
plutt osseuses et dures, les oreilles dtaches de la tte sont
paisses et lourdes, le front bas est couronn d'une chevelure drue et
coupe ras. L'oeil, grand et bien ouvert, doit une vivacit particulire
 une fraude ingnieuse de l'artisan antique.

[Illustration: Fig. 181]

L'orbite de pierre qui l'enchsse a t vid, et le creux rempli par un
assemblage d'mail blanc et noir; une monture en bronze accuse le rebord
des paupires, tandis qu'un petit clou d'argent, plac au fond de la
prunelle, reoit la lumire, et, la renvoyant, simule l'clair d'un
regard vritable. Les chairs sont un peu molles et pendantes, comme il
convient  un homme d'un certain ge, que ses occupations privent de
tout exercice violent. Les bras et le dos sont d'un bon relief; les
mains, osseuses et sches, ont des doigts de longueur plus qu'ordinaire,
le genou est fouill avec minutie. Le corps entier est entran, pour
ainsi dire, par le mouvement de la figure et sous l'influence du mme
sentiment d'attente qui domine dans la physionomie; les muscles du bras,
du buste et de l'paule sont dans un demi-repos seulement, prts  se
remettre au travail. Le souci de l'attitude professionnelle et du geste
caractristique se retrouve avec la mme vidence sur toutes les statues
que j'ai eu l'occasion d'tudier. Khfr est roi (Fig.182). Il est
assis carrment sur le sige de sa dignit, les mains aux genoux, le
buste ferme, le chef haut, le regard assur. L'inscription qui nous
apprend son nom aurait t dtruite et les marques de son rang enleves,
que nous aurions devin le Pharaon  sa mine: tout en lui trahit l'homme
habitu ds l'enfance  se sentir investi de l'autorit souveraine.
Rnofir appartient  une des grandes familles fodales de l'poque. Il
est debout, les bras colls au corps, la jambe gauche porte en avant,
dans la pose du prince qui regarde ses vassaux dfiler devant lui. Le
masque est hautain, la dmarche hardie; mais on n'y sent dj plus le
calme et l'assurance surhumaine comme dans les statues de Khfr. Avec
le _Sheikh-el-beled_ (Fig.183) on descend de plusieurs degrs dans
l'chelle sociale. Rmk tait _surintendant des travaux_, probablement
un des chefs de corve qui btirent les grandes pyramides, et
appartenait  la classe moyenne. Il est tout empreint de contentement et
de suffisance bourgeoise. On le voit surveillant ses manoeuvres, debout
et le bton d'acacia  la main. Les pieds taient pourris, mais on lui
en a fourni de nouveaux. Le corps est lourd et charnu, l'encolure
paisse, la tte (Fig.184) ne manque pas d'nergie dans sa vulgarit,
les yeux sont rapports comme ceux du _Scribe accroupi_. Par un hasard
singulier, il ressemblait au Sheikh-el-beled ou maire de Saqqarah au
moment de la dcouverte. Les fellahs, toujours prompts  saisir le ct
plaisant des choses, l'appelrent aussitt _Sheikh-el-beled_, et le nom
lui en est demeur. L'image de sa femme, qu'il avait enterre  ct de
la sienne, est malheureusement trs mutile: ce n'est plus qu'un tronc
sans bras ni jambes (Fig.185). On ne laisse pas que d'y reconnatre un
bon type des dames gyptiennes de condition mdiocre, aux traits
communs,  l'humeur acaritre. Le _Scribe agenouill_ de Boulaq
(Fig.186) appartenait aux rangs les moins levs de la petite
bourgeoisie, telle qu'elle existe aujourd'hui encore; s'il n'tait pas
mort depuis six mille ans, je jurerais l'avoir dvisag, il y a six
mois, dans une des petites villes du Sad. Il vient d'apporter 
l'examen de son chef un rouleau de papyrus ou une tablette charge
d'critures. Agenouill selon l'ordonnance, les mains croises, le dos
arrondi, la tte inflchie lgrement, il attend qu'on ait fini de lire.
Pense-t-il? Les scribes n'taient pas sans prouver des apprhensions
secrtes lorsqu'ils comparaissaient devant leurs suprieurs. Le bton
jouait un grand rle dans les relations administratives: une erreur
d'addition, une faute d'orthographe, une instruction mal comprise, un
ordre excut gauchement, et les coups allaient leur train. Le sculpteur
a saisi on ne peut mieux l'expression d'incertitude rsigne et de
douceur moutonne, que l'habitude d'une vie entire passe au service
avait donne  son modle. La bouche sourit, car ainsi le veut
l'tiquette, mais le sourire n'a rien de joyeux. Le nez et les joues
grimacent  l'unisson de la bouche. Les deux gros yeux en mail ont le
regard fixe de l'homme qui attend sans vouloir arrter sa vue et
concentrer sa pense sur un objet dtermin. La face manque
d'intelligence et de vivacit; aprs tout, le mtier n'exigeait pas une
grande agilit d'esprit. Khfr est en diorite, Rmk et sa femme sont
en bois, les autres en calcaire; quelle que soit la matire employe, le
jeu du ciseau a t partout aussi libre, aussi fin, aussi dlicat. La
tte de scribe et le bas-relief du Louvre qui reprsente le Pharaon
Menkoouhor, le nain Khnoumhotpou et les esclaves prparant l'offrande du
muse de Boulaq ne le cdent en rien au _Scribe accroupi_ ou au
_Sheikh-el-beled_. Le boulanger brassant la pte (Fig.187) est tout
entier  son travail; rien n'est plus naturel que la demi-flexion de ses
jarrets et l'effort avec lequel il se penche sur le ptrin. Le nain
a la tte grosse, allonge, cantonne de deux vastes oreilles
(Fig.188). La figure est niaise, l'oeil ouvert troitement et retrouss
vers les tempes, la bouche mal fendue. La poitrine est robuste et bien
dveloppe, mais le torse n'est pas en proportion avec le reste du
corps. L'artiste a eu beau s'ingnier  en voiler la partie infrieure
sous une belle jupe blanche, on sent qu'il est trop long pour les bras
et pour les jambes. Le ventre se projette en pointe et les hanches se
retirent pour faire contrepoids au ventre. Les cuisses n'existent gure
qu' l'tat rudimentaire, et l'individu entier, port qu'il est sur de
petits pieds contrefaits, semble tre hors d'aplomb et prt  tomber
face contre terre. On trouverait difficilement ailleurs une oeuvre qui
reproduise plus spirituellement, sans les exagrer, les caractres
propres au nain.

[Illustration: Fig. 182]
[Illustration: Fig. 183]
[Illustration: Fig. 184]
[Illustration: Fig. 185]
[Illustration: Fig. 186]
[Illustration: Fig. 187]
[Illustration: Fig. 188]


La sculpture du premier empire thbain se rattache directement  celle
de l'empire memphite. Procds matriels, dessin, composition, elle lui
a tout emprunt, sauf les proportions qu'elle donne au corps humain; 
partir de la XIe dynastie, les jambes sont plus longues et plus grles,
les hanches plus minces, la taille et le cou plus lancs. La plupart
des oeuvres qu'elle nous a lgues ne sont pas comparables  ce que les
sicles prcdents avaient produit de meilleur. Les peintures de Siout,
de Bershh, de Bni-Hassan, de Mdoum, d'Assoun, ne valent point
celles des Mastabas de Saqqarah et de Gizh; les statues les plus
soignes sont infrieures au _Sheikh-el-beled_ et au _Scribe accroupi_.
Deux pourtant ont trs bonne faon, le gnral Rhotpou et sa femme
Nofrit. Rhotpou (Fig.189), malgr son haut titre, tait de petite
extraction; solide et bien dcoupl, il a quelque chose d'humble dans la
physionomie. Nofrit, au contraire (Fig.190), tait princesse du sang;
je ne sais quoi d'imprieux et de rsolu est rpandu sur toute sa
personne, que le sculpteur a trs habilement rendue. Elle est serre
dans une robe ouverte en pointe sur la poitrine; les paules, les seins,
le ventre, les cuisses se modlent sous l'toffe avec une grce et une
chastet qu'on ne saurait trop louer. La figure, ronde et
grassouillette, est encadre entre des masses de tresses fines,
retenues par un bandeau richement dcor. Les deux poux sont en
calcaire et peints, le mari en rouge brun, la femme en jaune bistre. Les
autres statues de particuliers que j'ai vues, celles surtout qui
proviennent de Thbes, sont dcidment mauvaises, rudes de travail et
vulgaires d'expression. Les royales, presque toutes en granit noir ou
gris, ont t usurpes en partie par des rois d'poque postrieure,
l'Ousirtasen III, dont la tte et les pieds sont au Louvre, par
Amenhotpou III, les sphinx du Louvre, les colosses de Boulaq par
Ramss II, et plus d'un muse possde de prtendues images des Pharaons
Ramessides qu'un examen attentif nous contraint de restituer  la XIIIe
ou  la XIVe dynastie. Ceux dont l'origine n'est l'objet d'aucun
doute, le Sovkhotpou III du Louvre, le Mermashaou de Tanis, le
Sovkoumsaouf de Boulaq, les colosses de l'le d'Argo sont d'un art trs
habile, mais sans vigueur et sans originalit; on dirait que les
sculpteurs se sont efforcs de les ramener tous  un mme type banal et
souriant. Le contraste n'en est que plus grand lorsqu'on passe de ces
poupes gigantesques aux sphinx en granit noir, que Mariette dcouvrit 
Tanis, en 1861, et dont il attribua l'rection aux Hyksos. L, ce n'est
plus l'nergie qui fait dfaut. Le corps de lion nerveux, ramass sur
lui-mme, est plus court qu'il n'est dans les sphinx ordinaires. La
tte, au lieu d'tre coiffe du linge flottant, est revtue d'une
puissante crinire qui encadre le visage. Petits yeux, nez aquilin,
cras par le bout, pommettes saillantes, lvre infrieure avance
lgrement, l'ensemble de la physionomie est si peu en accord avec ce
que nous sommes accoutums  rencontrer en gypte, qu'on y a reconnu la
preuve d'une origine asiatique (Fig.191). Nos sphinx sont certainement
antrieurs  la XVIIIe dynastie, car un des rois d'Avaris, Apopi, a
grav son nom sur leur paule; mais on a conclu trop vite de cette
circonstance qu'ils taient du temps de ce prince. En les examinant de
plus prs, on voit qu'ils ont t ddis  un Pharaon d'une des
dynasties prcdentes, et qu'Apopi se les est seulement appropris. Rien
ne prouve que ce Pharaon ait t postrieur  l'invasion asiatique: ses
monuments sont peut-tre l'oeuvre d'une cole locale, dont l'origine
tait indpendante et dont les traditions diffraient de celles des
ateliers memphites. L'art provincial de l'gypte nous est si peu connu
en dehors d'Abydos, d'El-Kab, d'Assoun et de deux ou trois autres
sites, que je n'ose trop insister sur cette hypothse. Quelle que soit
l'origine de l'cole tanite, elle continua d'exister longtemps encore
aprs l'expulsion des Pasteurs, car une de ses meilleures oeuvres, un
groupe qui reprsente les deux Nils, celui du Nord et celui du Sud,
apportant leurs tablettes charges de fleurs et de poissons, a t
consacr par Psousenns de la XXIe dynastie.

[Illustration: Fig. 189]
[Illustration: Fig. 190]
[Illustration: Fig. 191]

Les trois premires dynasties du nouvel empire fournissent  elles
seules plus de monuments que toutes les autres runies: bas-reliefs
peints, tableaux, statues de rois et de particuliers, colosses, sphinx,
c'est par centaines qu'on les compte de la quatrime cataracte aux
bouches du Nil. Les vieilles cits sacerdotales, Memphis, Thbes,
Abydos, sont naturellement les plus riches; mais l'activit est si
grande que des bourgades perdues, Ibsamboul, Radsih, Mshkh, ont
leurs chefs-d'oeuvre comme les grandes villes. Les portraits officiels
d'Amenhotpou Ier  Turin, de Thoutmos Ier et de Thoutmos III au British
Museum,  Karnak,  Turin,  Boulaq, sont encore conus dans l'esprit de
la XIIe et de la XIIIe dynastie et n'ont point beaucoup d'originalit;
mais les bas-reliefs des tombeaux et des temples marquent un progrs
sensible sur ceux des sicles antrieurs. La saillie en est plus
accentue, le model mieux ressenti, les personnages sont en plus grand
nombre et mieux groups, la perspective recherche avec plus de soin et
de curiosit; les tableaux du temple de Dir-el-Bahar, ceux du tombeau
de Houi, de Rekhmir, d'Anna, de Khmh, de vingt autres  Thbes, sont
d'une richesse, d'un clat, d'une varit inattendus. L'instinct du
pittoresque s'veille, et les dessinateurs introduisent dans la
composition les dtails d'architecture, les reliefs du sol, les plantes
exotiques, tous les dtails qu'on ngligeait autrefois ou qu'on se
contentait d'indiquer sommairement. Le got du colossal, un peu mouss
depuis le temps du grand sphinx, renat et se dveloppe de nouveau.
Amenhotpou III ne se contente plus des statues de cinq ou six mtres de
haut qui suffisaient  ses anctres. Celles qu'il lve devant sa
chapelle funraire, sur la rive gauche du Nil,  Thbes, et dont l'une
est le Memnon des Grecs, ont seize mtres; elles sont en granit, d'un
seul bloc et faonnes avec autant de soin que si elles taient de
taille ordinaire. Les avenues de sphinx qu'il lance en avant des
temples,  Louxor et  Karnak, ne s'arrtent pas  quelques toises de la
porte, elles se prolongent  distance; ici c'est le lion  tte humaine,
l c'est le blier agenouill. Son successeur, le rvolutionnaire
Khouniaton, loin d'enrayer ce mouvement, fit ce qu'il put pour
l'acclrer. Nulle part, peut-tre, les sculpteurs n'eurent plus de
libert qu'auprs de lui,  Tell-Amarna. Dfils de troupes, promenades
en char, ftes populaires, rceptions solennelles et distributions de
rcompenses par le souverain, des palais, des villas, des jardins, les
sujets qu'il leur permettait d'aborder se distinguaient par tant de
points des motifs traditionnels, qu'ils pouvaient s'abandonner sans
contrainte  leur fantaisie et  leur gnie naturel. Ils ne se privrent
point de le faire avec une verve et un entrain qu'on ne saurait
souponner avant d'avoir vu leurs oeuvres  Tell-Amarna. Certains de
leurs bas-reliefs ont une perspective presque rgulire; tous rendent la
vie et le mouvement des masses populaires avec une justesse
irrprochable. La raction politique et religieuse qui suivit ce rgne
singulier arrta l'volution et ramena les artistes  l'observance des
rgies antiques; mais leur influence personnelle et leur enseignement
prolongrent quelque chose de leur manire sous Harmhabi, sous Sti Ier,
sous Ramss II. Si l'art gyptien fut, pendant plus d'un sicle encore,
doux, libre et fin, c'est  eux qu'il le doit. Peut-tre n'a-t-il
produit rien de plus parfait que les bas-reliefs du temple d'Abydos ou
du tombeau de Sti Ier: la tte du conqurant (Fig.192), toujours
dessine avec amour, est une merveille de grce mue et discrte. Le
Ramss II combattant d'Ibsamboul est presque aussi beau dans un autre
genre que le portrait de Sti Ier; le mouvement par lequel il lve la
lance a quelque chose d'anguleux, mais le sentiment de triomphe et de
force qui anime le corps entier, l'attitude dsespre  la fois et
rsigne du vaincu rachtent amplement ce dfaut. Le groupe d'Harmhabi
et du dieu Amon (Fig.193) qu'on voit au muse de Turin est un peu sec
de facture. La figure du dieu et celle du roi manquent d'expression, le
corps est lourd et mal quilibr. Les beaux colosses en granit rose,
qu'Harmhabi avait adosss aux jambages de la porte intrieure de son
premier pylne  Karnak, les bas-reliefs de son spos  Silsilis, son
portrait et celui d'une des femmes de sa famille que possde le muse de
Boulaq, sont pour ainsi dire sans tache et sans reproche. La reine
(Fig.194) a une physionomie spirituelle et anime, de grands yeux
presque  fleur de tte, une bouche large, mais bien proportionne; elle
est taille dans un calcaire compact, dont la teinte laiteuse adoucit la
malignit de son regard et de son sourire. Le roi (Fig.195) est en un
granit noir dont le ton lugubre inquite et trouble le spectateur au
premier abord. Sa face, jeune, est empreinte d'une mlancolie assez rare
chez les Pharaons de la grande poque. Le nez est droit, mince, bien
attach au front, l'oeil long. Les lvres larges, charnues, un peu
contractes aux commissures, se dcoupent  artes vives. Le menton est
 peine alourdi par la barbe postiche. Chaque dtail est trait avec
autant d'adresse que si le sculpteur avait eu sous la main une pierre
tendre et non pas une matire rebelle au ciseau; la sret de
l'excution est pousse si loin qu'on oublie la difficult du travail
pour ne plus songer qu' la valeur de l'oeuvre. Il est fcheux que les
artistes gyptiens n'aient jamais sign leur nom, car celui qui a fait
le portrait d'Harmhabi mritait d'tre connu. De mme que la XVIIIe
dynastie, la XIXe voulut avoir ses colosses: le Ramss II de Louxor
mesurait entre cinq ou six mtres (Fig.196), celui du Ramessum seize,
celui de Tanis dix-huit environ; ceux d'Ibsamboul, sans atteindre 
cette taille formidable, prsentent  la rivire un front de bataille
imposant. C'est presque un lieu commun aujourd'hui de dire que la
dcadence de l'art gyptien commena sous Ramss II. Rien n'est pourtant
moins vrai que cette sorte d'axiome. Sans doute, beaucoup des statues et
des bas-reliefs qui furent excuts de son temps sont d'une laideur et
d'une rudesse qu'on a peine  concevoir; mais on les trouve surtout dans
les villes de province, o les coles n'taient pas florissantes, et o
les artistes n'avaient rien qui pt les guider dans leurs travaux. A
Thbes,  Memphis,  Abydos,  Tanis et dans les localits du Delta,
o la cour rsidait habituellement, mme  Ibsamboul et 
Beit-el-Oualli, les sculpteurs de Ramss II ne le cdent en rien  ceux
de Sti Ier et d'Harmhabi. La dcadence ne commena qu'aprs Mnephtah.
Lorsque les guerres civiles et les invasions trangres mirent l'gypte
 deux doigts de sa perte, l'art souffrit comme le reste et baissa
rapidement. La peinture et la sculpture sur pierre faiblirent en
premier: rien n'est plus triste que de suivre les progrs de leur
dcadence sous les Ramessides, dans les tableaux des tombes royales, sur
les reliefs du temple de Khonsou, sur les colonnes de la salle hypostyle
 Karnak. La sculpture sur bois se maintint quelque temps encore; les
admirables statuettes de prtres et d'enfants du muse de Turin datent
de la XXe dynastie. L'avnement de Sheshonq et les querelles des nomes
entre eux achevrent de ruiner Thbes, et l'cole qui avait produit tant
de chefs-d'oeuvre s'teignit misrablement.

[Illustration: Fig. 192]
[Illustration: Fig. 193]
[Illustration: Fig. 194]
[Illustration: Fig. 195]
[Illustration: Fig. 196]

La renaissance ne s'annona que trois sicles plus tard, vers la fin de
la dynastie thiopienne. La statue trop vante de la reine Ameniritis
(Fig.197) prsente dj des qualits remarquables. Les formes, un peu
longues et grles, sont chastes et dlicates; mais la tte, surcharge
de la perruque des desses, est morne d'apparence. Psamitik Ier,
consolid sur le trne par ses victoires, s'occupa activement de relever
les temples. La valle du Nil devint, sous sa direction, comme un vaste
atelier de sculpture et de peinture. La gravure des hiroglyphes
atteignit une finesse admirable, les belles statues et les bas-reliefs
se multiplirent, une cole nouvelle se forma. Elle est caractrise par
une lgance un peu sche, par l'entente du dtail, par une habilet
merveilleuse dans la faon d'assouplir la pierre. Les Memphites avaient
prfr le calcaire, les Thbaines le granit rose ou gris, les Sates
s'attaqurent de prfrence au basalte, aux brches,  la serpentine, et
tirrent un parti merveilleux de ces matires  grain fin et  pte
presque partout homogne. Le plaisir de triompher de la difficult les
entrana souvent  la rechercher, et l'on vit des artistes de mrite
passer des annes et des annes  ciseler des couvercles de sarcophage,
et  dcouper des statuettes dans les blocs les plus durs. La Touris
et les quatre monuments du tombeau de Psamitik, au muse de Boulaq, sont
jusqu' prsent les pices les plus remarquables que nous possdions de
ce genre de travail. La Touris (Fig.198) avait le privilge de
protger les femmes enceintes et de prsider aux accouchements. Son
portrait a t dcouvert  Thbes, au milieu de la ville antique, par
des fellahs en qute d'engrais pour leurs terres. Elle tait debout dans
une petite chapelle en calcaire blanc que le prtre Pibisi lui avait
ddie, au nom de la reine Nitocris, fille de Psamitik Ier. Ce charmant
hippopotame, au ventre arrondi et aux flasques mamelles de femme, est un
bel exemple de difficult vaincue; mais je ne lui connais point d'autre
mrite. Le groupe de Psamitik a du moins quelque valeur artistique. Il
se compose de quatre pices en basalte vert, une table d'offrandes, une
statue d'Osiris, une autre de Nephthys et une vache Hathor,  laquelle
le mort est adoss (Fig.199); le tout un peu flou, un peu artificiel,
mais la physionomie des divinits et du mort ne manque pas de douceur,
la vache est d'un bon mouvement, le petit personnage qu'elle abrite se
groupe bien avec elle. D'autres morceaux moins connus sont pourtant
trs suprieurs  ceux-l. Le style s'en reconnat aisment. Ce n'est
plus le faire large et savant de la premire cole memphite, ni la
manire grandiose et souvent rude de la grande cole thbaine; les
proportions du corps s'amincissent et s'longent, les membres perdent en
vigueur ce qu'ils gagnent en lgance. On remarque en mme temps un
changement notable dans le choix des attitudes. Les Orientaux ont,  se
dlasser, des postures qui seraient des plus fatigantes pour nous. Ils
passent des heures entires agenouills ou assis comme les tailleurs,
les jambes croises et  plat contre sol; ou bien ils se mettent 
croupetons, les genoux runis et plis, le gras du mollet appliqu au
revers de la cuisse, sans toucher le sol autrement que de la plante des
pieds; ou bien, ils s'assoient  terre, les jambes accoles, les bras
croiss sur les genoux. Ces quatre poses taient en usage, dans le
peuple, ds l'ancien empire: les bas-reliefs le prouvent suffisamment.
Mais les sculpteurs memphites avaient cart de la statuaire les
deux dernires, qu'ils jugeaient disgracieuses, et ne s'en servaient
presque jamais. A voir le scribe accroupi du Louvre et le scribe
agenouill, on comprend le parti qu'ils savaient tirer des deux
premires. La troisime fut nglige, pour les mmes raisons sans doute,
par les sculpteurs thbains. On commena  pratiquer la quatrime d'une
manire courante, vers la XVIIIe dynastie. Peut-tre n'tait-elle pas
auparavant de mode parmi les classes aises qui, seules, taient assez
riches pour commander des statues; peut-tre aussi, les artistes
n'aimaient-ils pas une position qui faisait ressembler leurs modles 
des paquets cubiques surmonts d'une tte humaine. Les sculpteurs de
l'poque sate n'eurent pas la mme rpugnance  en user que leurs
prdcesseurs. Du moins ont-ils combin l'action des membres de telle
faon, qu'elle ne choque pas trop nos yeux et cesse presque d'tre
disgracieuse. Les ttes sont d'ailleurs d'une perfection qui rachte
bien des dfauts. Quelques-unes sont videmment idalises: celle de
Pedishashi (Fig.200) a une expression de jeunesse et de douceur
spirituelle qu'on n'est pas habitu  rencontrer sous le ciseau d'un
gyptien. D'autres, au contraire, sont d'une sincrit brutale. Les
rides du front, la patte d'oie, les plis de la bouche, les bosses du
crne, sont accuss avec une complaisance scrupuleuse sur la petite tte
de scribe que le Louvre a rcemment achete (Fig.201), et sur celle que
possde le prince Ibrahim au Caire. L'cole sate tait, en effet,
partage entre deux partis diffrents. L'un cherchait ses modles dans
le pass et s'efforait de renouveler l'art amolli de son temps par un
retour aux procds des plus anciennes coles memphites: elle y russit,
et si bien, qu'on a confondu parfois ses oeuvres avec les oeuvres les
plus fines de la IVe et de la Ve dynastie. L'autre, sans s'carter trop
ouvertement de la tradition, tudiait de prfrence le vif et se
rapprochait de la nature plus qu'on ne l'avait fait jusqu'alors.
Peut-tre l'aurait-il emport, si la conqute macdonienne et le contact
prolong des Grecs n'avaient dtourn l'art gyptien vers des voies
nouvelles. Le mouvement fut lent d'abord  se produire. Les sculpteurs
habillrent les successeurs d'Alexandre  l'gyptienne et les
transformrent en Pharaons, comme ils avaient fait avant eux les Hyksos
et les Perses. Les pices qu'on peut attribuer au rgne des premiers
Ptolmes ne diffrent presque pas de celles de la bonne poque sate,
et c'est  peine si on remarque a et l des traces d'influence grecque:
ainsi le colosse d'Alexandre II,  Boulaq (Fig.202), est coiff d'une
toffe flottante d'o s'chappent des boucles frises. Bientt pourtant,
la vue des chefs-d'oeuvre de la Grce dtermina les gyptiens
d'Alexandrie, de Memphis et des grandes villes du Delta  modifier leur
manire de procder. Une cole mixte s'tablit, qui combina certains
lments de l'art indigne avec d'autres lments emprunts  l'art
hellnique. L'Isis alexandrine du muse de Boulaq a encore le costume de
l'Isis pharaonique: elle n'en a plus la sveltesse et le maintien guind.
Une effigie mutile d'un prince de Siout, qui est galement  Boulaq,
pourrait presque passer pour une mauvaise statue grecque. Un certain
Hor, dont le portrait a t dcouvert en 1881, au pied du Komed-damas,
non loin de l'emplacement du tombeau d'Alexandre, nous a laiss l'oeuvre
la plus forte qu'on ait de ce genre hybride (Fig.203). La tte est un
bon morceau, d'un travail un peu sec. Le nez mince et long, les yeux
rapprochs, la bouche petite et pince aux coins, le menton carr, tous
les traits concourent  prter  la figure un caractre de duret et
d'obstination. La chevelure est coupe ras, pas assez cependant pour
qu'elle ne se spare naturellement en petites mches paisses. Le corps,
revtu de la chlamyde, est assez gauchement taill et trop troit pour
la tte. L'un des bras pend, l'autre est ramen sur le ventre; les pieds
manquent. Tous ces monuments sont sortis des fouilles rcentes. Je ne
doute pas que le sol d'Alexandrie ne nous en rendt beaucoup de pareils,
si on pouvait l'explorer mthodiquement. L'cole qui les produisit se
rapprocha de plus en plus du style des coles grecques, et la raideur,
dont elle ne se dpouilla jamais entirement, ne lui fut pas sans doute
compte comme un dfaut,  une poque o certains sculpteurs au service
de Rome se piquaient d'archasme. Je ne serais pas tonn si l'on venait
 lui attribuer les statues de prtres et de prtresses revtues
d'insignes divins, dont Hadrien dcora les parties gyptiennes de sa
villa de Tibur. Hors du Delta, les coles indignes, livres  leurs
propres ressources, languirent et dprirent peu  peu. Ce n'est pas que
les modles, ni mme les artistes grecs, fissent entirement dfaut.
J'ai dcouvert ou achet dans la Thbade, au Fayoum,  Syne, des
statuettes et des statues de style hellnique, d'un travail correct et
soign. Une d'elles, qui provient de Coptos, parait tre une rplique en
petit, d'une Vnus, analogue  la Vnus de Milo. Mais les sculpteurs du
pays, trop inintelligents ou trop ignorants, ne surent pas tirer de ces
modles le parti que les Alexandrins avaient tir des leurs. Quand ils
voulurent prter  leurs figures la souplesse et la plnitude des formes
grecques, ils ne russirent qu' leur faire perdre la prcision sche,
mais savante que leurs matres avaient acquise. Au lieu du relief fin,
dlicat, peu lev, ils adoptrent un relief trs saillant au-dessus du
fond, mais d'une rondeur molle et d'un model sans vigueur. Les yeux
sourient niaisement, l'aile du nez se relve; la commissure des lvres,
le menton, tous les traits du visage sont tirs et semblent vouloir
converger vers un mme point central, qui est plac au milieu de
l'oreille. Deux coles, indpendantes l'une de l'autre, nous ont lgu
leurs oeuvres. La moins connue florissait en Ethiopie,  la cour des
rois  demi civiliss qui rsidaient  Mro. Un groupe, venu de Naga en
1882 et conserv  Boulaq, nous montre o elle en tait arrive au 1er
sicle de notre re (Fig.204). Un dieu et une reine, debout cte 
cte, sont bauchs tant bien que mal dans un bloc de granit gris.
L'oeuvre est fruste, lourde, mais ne manque pas de fiert et d'nergie.
L'cole qui l'avait produite, isole et comme perdue au milieu de
peuplades sauvages, tomba rapidement dans la barbarie et succomba
probablement vers la fin du sicle des Antonins. L'gyptienne se soutint
quelque temps encore  l'abri de la domination romaine. Les Csars, non
moins aviss que les Ptolmes, savaient qu'en flattant les sentiments
religieux de leurs sujets gyptiens, ils assuraient leur domination sur
la valle du Nil. Ils firent restaurer ou rebtir  grands frais les
temples des dieux nationaux, sur les plans et dans l'esprit d'autrefois.
Thbes avait t dtruite par le tremblement de terre de l'an 22 avant
J.-C. et n'tait plus pour eux qu'un lieu de plerinage o les dvots
venaient couter la voix de Memnon, au lever de l'aurore. Mais Tibre
et Claude achevrent la dcoration de Dendrah et d'Ombos, Caligula
travailla  Coptos, les Antonins  Philae et  Esnh. Les escouades de
manoeuvres qu'on employait en leur nom en savaient encore assez pour
tracer des milliers de bas-reliefs selon les rgles d'autrefois. Ce
qu'ils faisaient est mou, disgracieux, ridicule; la routine seule
guidait leur ciseau: c'tait la tradition antique, affaiblie et
dgnre si l'on veut, mais vivante encore et capable de ce
renouvellement. Les troubles qui clatrent au milieu du IIIe sicle,
les incursions des Barbares, les progrs et le triomphe du christianisme
amenrent la suspension des derniers travaux et la dispersion des
derniers ouvriers: ce qui restait de l'art national mourut avec eux.

[Illustration: Fig. 197]
[Illustration: Fig. 198]
[Illustration: Fig. 199]
[Illustration: Fig. 200]
[Illustration: Fig. 201]
[Illustration: Fig. 202]
[Illustration: Fig. 203]
[Illustration: Fig. 204]




CHAPITRE V



LES ARTS INDUSTRIELS


J'ai dit brivement ce que furent les arts nobles; il me reste  parler
des arts industriels. Le got du beau et l'amour du luxe avaient pntr
de bonne heure toutes les classes de la socit. Vivant ou mort,
l'gyptien aimait avoir autour de lui et sur lui des bijoux et des
amulettes de prix, des meubles soigns, des ustensiles lgants. Il
voulait que tous les objets  son usage eussent, sinon la richesse de la
matire, au moins la puret de la forme, et la terre, la pierre, les
mtaux, le bois, les produits des pays ou des contres lointaines,
furent mis  contribution pour contenter ses exigences.


1.--LA PIERRE, LA TERRE ET LE VERRE.


On ne saurait parcourir une galerie gyptienne sans tre surpris du
nombre prodigieux de menues figures en pierre fine qui sont parvenues
jusqu' nous. On n'y voit pas encore le diamant, le rubis ni le saphir;
mais,  cela prs, le domaine du lapidaire tait aussi tendu qu'il
l'est aujourd'hui et comprenait l'amthyste, l'meraude, le grenat,
l'aigue-marine, le cristal de roche, la prase, les mille varits de
l'agate et du jaspe, le lapis-lazuli, le feldspath, l'obsidienne, des
roches comme le granit, la serpentine, le porphyre, des fossiles comme
l'ambre jaune et certaines espces de turquoises, des rsidus de
scrtions animales comme le corail, la nacre, la perle, des oxydes
mtalliques comme l'hmatite, la turquoise orientale et la malachite.
Le plus grand nombre de ces substances taient tailles en perles
rondes, carres, ovales, allonges en fuseau, en poire, en losange.
Enfiles et disposes sur plusieurs rangs, on en fabriquait des
colliers, et c'est par myriades qu'on les ramasse dans le sable des
ncropoles,  Memphis,  Erment, prs d'Akhmm et d'Abydos. La
perfection avec laquelle beaucoup d'entre elles sont calibres, la
nettet de la perce, la beaut du poli, font honneur aux ouvriers; mais
l ne s'arrtait pas leur science. Sans autre instrument que la pointe,
ils les faonnaient en mille formes diverses, coeurs, doigts humains,
serpents, animaux, images de divinits. C'taient autant d'amulettes, et
on les estimait moins peut-tre pour l'agrment du travail que pour les
vertus surnaturelles qu'on leur attribuait. La boucle de ceinture en
cornaline tait le sang d'Isis et lavait les pchs de son matre
(Fig.205). La grenouille rappelait l'ide de la renaissance (Fig.206);
la colonnette en feldspath vert (Fig.207), celle du rajeunissement
divin. L'oeil mystique, l'ouza (Fig.208), li au poignet ou au bras par
une cordelette, protgeait contre le mauvais oeil, contre les paroles
d'envie ou de colre, contre la morsure des serpents. Le commerce
rpandait ces objets dans les rgions du monde antique, et plusieurs
d'entre eux, ceux surtout qui reprsentaient le scarabe sacr, furent
imits au dehors par les Phniciens, par les Syriens, en Grce, en Asie
Mineure, en Etrurie, en Sardaigne. L'insecte s'appelait en gyptien
_khopirrou_, et son nom drivait, croyait-on, de la racine _khopiri_,
devenir. On fit de lui, par un jeu de mots facile  comprendre,
l'emblme de l'existence terrestre et des devenirs successifs de l'homme
dans l'autre monde. L'amulette en forme de scarabe (Fig.209) est donc
un symbole de dure prsente ou future; le garder sur soi tait une
garantie contre la mort. Mille significations mystiques dcoulrent de
ce premier sens. Chacune d'elles fut rattache subtilement  l'un des
actes ou des usages de la vie journalire, et les scarabes se
multiplirent  l'infini. Il y en a de toute matire et de toute
grandeur,  tte d'pervier, de blier, d'homme, de taureau, les uns
fouills aussi curieusement sur le ventre que sur le dos, les autres
plats et unis par-dessous, d'autres enfin qui retiennent  peine le
vague contour de l'insecte et qu'on appelle scarabodes. Ils sont
percs, dans le sens de la longueur, d'un trou par lequel on passait une
mince tige de bois, un fil de bronze ou d'argent, une cordelette pour
les suspendre. Les plus gros taient comme l'image du coeur. On les
collait sur la poitrine des momies, ailes dployes, et une prire,
trace sur le plat, adjurait le coeur de ne point porter tmoignage
contre le mort au jour du jugement. Pour plus d'efficacit, on joignait
 la formule quelques scnes d'adoration: le disque de la lune acclam
par deux cynocphales sur le corselet, deux Ammon accroupis sur les
lytres, sur le plat la barque solaire, et, sous la barque,
Osiris-momie, accroupi entre Isis et Nephthys qui l'enveloppent de leurs
ailes. Les petits scarabes, aprs avoir servi de phylactre, finirent
par n'tre plus que des bijoux sans valeur religieuse, comme les croix
que nos femmes portent au cou en complment de leur toilette. On en
faisait des chatons de bague, les pendeloques d'un collier ou d'une
boucle d'oreille, les perles d'un bracelet. Le plat est souvent nu, plus
souvent orn de dessins creuss dans la masse, sans model d'aucune
sorte; le relief proprement dit, celui du came, tait inconnu des
lapidaires gyptiens avant l'poque grecque. Les sujets n'ont pas t
encore classs, ni mme recueillis entirement. Ce sont de simples
combinaisons de lignes, des enroulements, des entrelacs sans
signification prcise, des symboles auxquels le propritaire attachait
un sens mystrieux, et que personne, sauf lui, ne pouvait comprendre, le
nom et les titres d'un individu, des cartouches royaux ayant un intrt
historique, des souhaits de bonheur, des jaculations pieuses, des
conjurations magiques. Plusieurs scarabes d'obsidienne et de cristal
remontent  la VIe dynastie. D'autres, assez grossiers et sans criture,
sont en amthyste, en meraude et mme en grenat; ils appartiennent aux
commencements du premier empire thbain. A partir de la XVIIIe dynastie,
on les compte par milliers, et le travail en est d'un fini proportionn
au plus ou moins de duret de la pierre. C'est, du reste, le cas pour
toutes les sortes d'amulettes. Les ttes d'hippopotame, les mes 
visage humain, les coeurs qu'on ramasse  Taoud, au sud de Thbes, sont
 peine bauchs; l'amthyste et le feldspath vert d'o on les dgageait
prsentaient  la pointe une rsistance, presque invincible. Au
contraire, les boucles de ceinture, les querres, les chevets en jaspe
rouge, en cornaline et en hmatite, sont cisels jusque dans les
moindres dtails; les pierres taient de celles qu'un instrument
mdiocre attaque sans difficult. Le lapis-lazuli est tendre, cassant;
il tient mal ses artes et semble ne se plier  aucune finesse. Les
gyptiens y ont faonn pourtant des portraits de desses, des Isis, des
Nephthys, des Nit, des Sokhit, qui sont de vritables merveilles de
dlicatesse. Les reliefs du corps y sont pousss avec autant d'assurance
que s'ils taient mnags dans une matire moins capricieuse, et les
traits du visage, ne perdent rien  tre tudis  la loupe. La plupart
du temps on a procd d'une autre mthode. Au lieu de dtailler le
relief, on l'a abrg autant que possible, et on l'a procur par larges
plans contraris, sacrifiant le rendu de chaque partie  l'effet de
l'ensemble. Les saillants et les creux du visage sont accentus
fortement. L'paisseur du cou, la coupe de la gorge et de l'paule,
l'troitesse de la taille, l'vasement des hanches, la rondeur du ventre
sont exagrs. Une arte presque tranchante dessine la ligne de la
cuisse et du tibia. Les pieds et les mains sont lgrement agrandis.
Tout cela est le produit d'un calcul  la fois hardi et judicieux. Une
rduction mathmatiquement exacte du modle n'est pas aussi heureuse
qu'on pourrait croire, lorsqu'il s'agit de sculpter en miniature. La
tte perd son caractre, le cou parat trop faible, le buste n'est plus
qu'un cylindre ingalement bossel, les extrmits ne semblent plus
assez solides pour soutenir le poids du corps, les lignes principales ne
se dmlent plus du chaos des secondaires. En supprimant le plus des
formes accessoires, et en dveloppant celles qui contribuent 
l'expression, les gyptiens ont chapp au danger de ne faire que des
figurines insignifiantes. L'oeil rabat de lui-mme ce qu'il y a de trop
dans ce qu'il voit et suppose le reste. Grce  cette tricherie habile,
telle statuette de divinit, qui mesure  peine trois centimtres, a
presque l'ampleur et la gravit d'un colosse.

[Illustration: Fig. 205]
[Illustration: Fig. 206]
[Illustration: Fig. 207]
[Illustration: Fig. 208]
[Illustration: Fig. 209]

Le mobilier des dieux et celui des morts taient pour une bonne part en
pierre solide et durable. J'ai signal ailleurs les petits oblisques
funraires qui proviennent des tombes de l'ancien empire, les bases
d'autel, les stles, les tables d'offrandes. La mode tait de fabriquer
les tables en albtre ou en calcaire au temps des pyramides, en granit
ou en grs rouge sous les rois thbains, en basalte ou en serpentine, 
partir de la XXVIe dynastie; mais la mode n'avait rien d'obligatoire, et
l'on en trouve de toute pierre  toutes les poques. Quelques-unes ne
sont que des disques plats ou creuss lgrement en cuvette. D'autres
sont rectangulaires et talent,  la partie suprieure, des pains, des
vases, des quartiers de boeuf et de gazelle, des fruits sculpts en
relief. Dans celle de Sitou, la libation, au lieu de s'couler au
dehors, tait recueillie dans un bassin carr, divis en tages pour
montrer la hauteur de l'eau du Nil dans les rservoirs de Memphis, aux
diffrentes saisons, vingt-cinq coudes en t pendant l'inondation,
vingt-trois en automne et au commencement de l'hiver, vingt-deux  la
fin de l'hiver et au printemps. Ces formes diverses prtent peu au beau;
une des tables de Saqqarah est pourtant une oeuvre vritable d'art. Elle
est en albtre. Deux lions debout, accots, soutiennent une tablette
rectangulaire, incline en pente douce; une rigole conduit la libation
dans un vase plac entre la queue des deux btes. Les oies en albtre de
Lisht ne manquent pas non plus de mrite; elles sont coupes en long par
le milieu et dment vides en manire de bote. Celles que j'ai vues
ailleurs, et en gnral toutes les figures d'offrandes, pains, gteaux,
ttes de boeuf ou de gazelle, grappes de raisin noir en calcaire peint,
sont d'un got douteux et d'une main maladroite. Elles ne sont pas
d'ailleurs trs frquentes, et je n'en ai gure rencontr en dehors des
tombes de la Ve et de la XIIe dynastie. Les canopes, au contraire,
taient toujours d'un travail trs soign. On n'employait que deux
sortes de pierre  les fabriquer, le calcaire et l'albtre; mais les
ttes qui les surmontent taient souvent en bois peint. Les canopes de
Pepi Ier sont en albtre; en albtre aussi les ttes humaines des
canopes qui appartenaient au roi enterr dans la pyramide mridionale de
Lisht. L'une d'elles est mme d'une finesse d'excution qu'on ne saurait
comparer qu' celle de la statue de Khfr. Les statuettes funraires
les plus vieilles que nous ayons jusqu' prsent, celles de la XIe
dynastie, sont en albtre, comme les canopes; mais,  partir de la
XIIIe, on en taillait en calcaire fin. Le travail en est de valeur trs
ingale. Quelques-unes sont de vritables chefs-d'oeuvre et nous rendent
la physionomie du mort aussi fidlement qu'une statue pourrait le faire.
Les vases  parfums compltaient le mobilier des temples et des tombes.
La nomenclature est loin d'en tre fixe, et la plupart des termes
spciaux, que les textes nous fournissent, restent encore sans
quivalent pour nous. Le grand nombre tait en albtre, tourn et poli:
les uns, disgracieux et lourds (Fig.210); les autres d'une lgance et
d'une diversit de galbe, qui fait honneur  l'esprit inventif des
ouvriers. Ils sont fusels et pointus par en bas (Fig.211), ou arrondis
de la panse, troits  la gorge, plats  la base (Fig.212). Ils n'ont
point d'ornements, si ce n'est parfois deux boutons de lotus, en guise
d'anse, deux mufles de lion, une petite tte de femme, qui fait saillie
 la naissance du goulot (Fig.213). Les plus petits n'taient pas
destins  contenir des liquides, mais des pommades, des onguents
mdicinaux, des ptes mielles. Une des sries les plus importantes
comprend des flacons au ventre rebondi, garnis au cou d'un lger rebord
cylindrique et d'un couvercle plat (Fig.214). Les Egyptiens y mettaient
la poudre d'antimoine avec laquelle ils se noircissaient les sourcils et
les yeux. Cet tui  kohol tait un des objets de toilette le plus
rpandu, le seul peut-tre dont l'usage ft commun  toutes les classes
de la socit. La fantaisie s'en mlant, on lui donna toute sorte de
formes empruntes  l'homme, aux plantes, aux animaux. C'est un lotus
ouvert, un hrisson, un pervier, un singe serrant une colonne contre sa
poitrine ou grimpant le long d'une jarre, une figure grotesque du dieu
Bsou, une femme agenouille dont le corps vid contenait la poudre,
une jeune fille qui porte une amphore. L'imagination des artistes une
fois lance dans cette voie ne connut plus de limites, et tout leur fut
bon, le granit, le diorite, la brche et le jade ros, l'albtre, puis
le calcaire tendre, dont le grain se prtait mieux  rendre leurs
caprices, puis une substance plus complaisante et plus souple encore, la
terre peinte et maille.

[Illustration: Fig. 210]
[Illustration: Fig. 211]
[Illustration: Fig. 212]
[Illustration: Fig. 213]
[Illustration: Fig. 214]

Si l'art de modeler et de cuire la terre ne s'est pas dvelopp aussi
pleinement en gypte qu'il a fait en Grce, ce n'est pas faute de
matire premire. La valle du Nil fournit en abondance une argile fine
et ductile, dont on aurait pu tirer le plus heureux parti si on s'tait
donn la peine de la prparer avec soin; mais on lui prfra toujours
les mtaux et la pierre dure pour les objets de luxe, et le potier se
contenta de fournir aux besoins les plus communs du mnage ou de la vie
courante. La terre tait prise sans choix,  l'endroit mme o l'ouvrier
se trouvait pour le moment, mal lave, mal ptrie, puis faonne au
doigt, sur un tour en bois des plus primitifs, qu'on manoeuvrait avec la
main. La cuisson tait fort ingale. Certaines pices ont t  peine
exposes  la flamme et fondent au contact de l'eau; d'autres ont la
duret de la tuile. Les tombes de l'ancien empire renferment chacune
quelques vases d'une pte jaune ou rouge, mle souvent, comme celle des
briques, de paille ou d'herbe finement hache. Ce sont des jarres de
forte taille, sans pied, ni anse,  la panse ovode, au col bas, 
l'orifice largement ouvert et bord d'un bourrelet, des marmites et des
pots de mnage o l'on emmagasinait les provisions du mort, des coupes
plus ou moins profondes, des assiettes  fond plat, semblables  celles
que les fellahs emploient aujourd'hui encore, parfois mme des services
de table ou de cuisine en miniature, destins  remplacer les services
de grandeur naturelle, trop coteux pour les pauvres gens. La surface
est rarement vernie, rarement polie et lustre, le plus souvent
recouverte d'une couche uniforme de peinture blanchtre, qui n'a point
reu le coup de feu et se dtache au moindre choc. Aucun dessin  la
pointe, aucun ornement en creux ou en relief, aucune inscription, mais,
autour du col, les traces de quatre ou cinq filets parallles noirs,
rouges ou jaunes. Les poteries des premires dynasties thbaines que
j'ai recueillies  El-Khozam et  Gbln sont plus soignes
d'excution que celles des dynasties memphites. Elles se rpartissent en
deux classes. La premire comprend des vases  panse lisse et nue, noire
par en bas, rouge sombre par en haut. L'examen des cassures montre que
la couleur tait mle  la pte pendant le brassage: les deux zones,
prpares sparment, taient soudes ensuite de faon assez
irrgulire, puis glaces uniformment. La seconde classe contient des
vases de formes trs varies, souvent bizarres, d'une terre rouge ou
jaune terne, grands cylindres ferms par un bout, plats, oblongs,
rappelant la coupe d'un bateau, burettes conjugues, deux  deux, mais
ne communiquant pas ensemble (Fig.215). L'ornementation est rpandue
sur toute la surface et consiste d'ordinaire en raies droites, tires
paralllement l'une  l'autre ou entre-croises, en lignes ondes, en
ranges de points ou de petites croix combines avec les lignes, le tout
en blanc quand le fond est rouge, en rouge brun quand il est jaune ou
blanchtre. De temps en temps, des figures d'hommes ou d'animaux
s'intercalent au milieu des combinaisons gomtriques. Le dessin en est
rude, presque enfantin, et c'est  peine si l'on y reconnat des
troupeaux d'antilopes ou des scnes de chasse  la gazelle. Les
manoeuvres qui produisaient ces esquisses grossires taient pourtant
contemporains des artistes qui dcoraient les grottes de Bni-Hassan.
Pour la priode des grandes conqutes, les tombeaux thbains nous ont
fourni de pleins muses de poteries, malheureusement assez peu
intressantes. D'abord des figurines funraires, rapidement modeles 
la main dans des galettes d'argile allonges. Un peu de terre pinc
entre les doigts, et le nez sort de la masse; deux pastilles et deux
moignons ajouts aprs coup reprsentent les yeux et les bras. Les plus
soignes ont t faonnes dans des moules en terre cuite dont nous
possdons de nombreux spcimens. Elles taient gnralement coules
d'une seule pice, puis retouches lgrement, cuites, peintes, au
sortir du four, en rouge, en jaune et en blanc, charges enfin
d'hiroglyphes  la pointe ou au pinceau. Plusieurs sont d'un style trs
fin et galent presque les figurines en calcaire: celles du scribe
Hori, conserves au muse de Boulaq, ont environ quarante centimtres de
haut et montrent ce que les gyptiens auraient pu faire en ce genre
s'ils avaient voulu s'y adonner. Les cnes funraires taient des objets
de pure dvotion, que l'art le plus consomm n'aurait pas russi 
rendre lgants. Figurez-vous une masse de terre conique, tire de
long, timbre  la base d'un cachet sur lequel taient imprims le nom,
la filiation, les titres du possesseur, et enduite jusqu' la pointe
d'une couche de couleur blanchtre: c'taient des simulacres de pains
d'offrandes, destins  nourrir le mort ternellement. Beaucoup des
vases qu'on dposait dans la tombe sont peints en imitation d'albtre,
de granit, de basalte, de bronze ou mme d'or, et sont la contrefaon 
bon march des vases en matires prcieuses que les riches donnaient aux
momies. Parmi ceux qui ont servi  contenir de l'eau et des fleurs,
quelques-uns sont revtus de dessins au trait rouge et noir (Fig.216),
cercles et rubans concentriques (Fig.217), mandres, emblmes religieux
(Fig.218), lignes croises simulant des filets  mailles troites,
cordons de fleurs ou de boutons, tiges charges de feuilles qui
descendent du goulot sur la panse ou remontent de la panse au goulot:
ceux du tombeau de Sennotmou avaient, sur l'une des faces, un large
collier, analogue au collier des momies, et peint des plus vives
couleurs pour imiter les fleurs naturelles ou les maux. Les canopes en
terre cuite, rares  la XVIIe dynastie, deviennent de plus en plus
frquents  mesure que Thbes s'appauvrit. Les ttes qui les recouvrent
sont ordinairement jolies de coupe et d'expression, surtout la tte
humaine. Modeles  la main, vides pour diminuer le poids, puis cuites
longuement, on les revtait chacune des couleurs particulires au gnie
qu'elles reprsentaient. Vers la XXe dynastie, l'usage s'tablit d'y
enfermer le corps des animaux sacrs. Ceux qu'on trouve prs d'Akhmm
contenaient des chacals et des perviers; ceux de Saqqarah, des
serpents, des rats embaums, des oeufs; ceux d'Abydos, des ibis. Les
derniers sont de beaucoup les plus beaux. La desse protectrice Khouit
tend ses ailes sur la panse, tandis qu'Hor et Thot prsentent la
bandelette et le vase  onguent: le tout est en bleu et rouge sur fond
blanc. A partir de l'poque grecque, la pauvret augmentant toujours, la
fabrication s'tendit des canopes aux cercueils. L'isthme de Suez,
Ahnas-el-Mdinh, le Fayoum, Assoun, la Nubie, possdent des ncropoles
entires ou l'on ne rencontre que des sarcophages en terre cuite.
Plusieurs ont l'apparence des caisses oblongues, arrondies aux deux
bouts, au couvercle en dos d'ne. Celles qui ont encore la forme humaine
sont de style barbare. La tte est surmonte d'une sorte de boudin qui
simule l'ancienne coiffure gyptienne, les traits du visage sont
indiqus en deux ou trois coups de pouce ou d'bauchoir: deux petites
pelotes, appliques gauchement sur la poitrine, marquent un cercueil de
femme. Mme en ces derniers temps de la civilisation gyptienne, les
pices les plus grossires sont les seules qui gardent la teinte
naturelle de la terre. L, comme ailleurs, on la cachait presque
toujours sous une couche de couleur ou d'mail richement color.

[Illustration: Fig. 215]
[Illustration: Fig. 216]
[Illustration: Fig. 217]
[Illustration: Fig. 218]

Le verre a t connu en gypte de toute antiquit. La fabrication en est
reprsente dans quelques tombeaux, plusieurs milliers d'annes avant
notre re (Fig.219). L'ouvrier, assis devant le foyer, recueillait au
bout de sa canne une petite quantit de matire en fusion, et la
soufflait prudemment, en ayant soin de la maintenir  la flamme pour
l'empcher de durcir pendant l'opration. L'analyse chimique montre que
le verre gyptien avait  peu prs la mme composition que le ntre;
mais il renferme, outre la silice, la chaux, l'alumine, la soude, des
quantits relativement considrables de substances trangres, cuivre,
oxyde de fer et de manganse, dont on ne savait pas le dbarrasser.

[Illustration: Fig. 219]

Aussi n'est-il presque jamais d'une teinte trs pure; il a une nuance
incertaine qui tire sur le jaune ou sur le vert. Certaines pices, de
mauvaise fabrication, se sont dcomposes dans toute leur paisseur, et
tombent,  la moindre pression, en lamelles ou en poussire irise.
D'autres n'ont pas trop souffert du temps ou de l'humidit, mais elles
sont stries et pleines de bulles. D'autres enfin, mais peu, sont d'une
homognit et d'une limpidit parfaites. La vogue ne s'attachait pas,
comme chez nous, aux verres incolores; elle tait aux verres de couleur,
opaques ou transparents. On les teignait en mlant des oxydes
mtalliques aux ingrdients ordinaires, du cuivre et du cobalt pour les
bleus, du cuivre pour les verts, du manganse pour les violets et pour
les bruns, du fer pour les jaunes, du plomb ou de l'tain pour les
blancs. Une varit de rouge haricot renferme trente pour cent de bronze
et s'enveloppe d'une couche de vert-de-gris sous l'influence de
l'humidit. Toute cette chimie tait empirique et de pur instinct. Les
ouvriers trouvaient autour d'eux les lments ncessaires, ou les
recevaient du dehors, et s'en servaient tels quels, sans tre toujours
assurs d'obtenir l'effet qu'ils recherchaient: beaucoup de leurs
combinaisons les plus harmonieuses taient dues au hasard, et ils ne
pouvaient pas les reproduire  volont. Les masses qu'ils obtenaient de
la sorte atteignaient parfois des dimensions considrables: les auteurs
classiques nous parlent de stles, de cercueils, de colonnes d'une seule
pice. A l'ordinaire, on n'employait le verre qu' la fabrication des
petits objets, surtout  la contrefaon des pierres fines. Si peu
coteuses qu'elles fussent sur les marchs de l'gypte, elles n'taient
pas accessibles  tout le monde. Les verriers imitrent l'meraude, le
jaspe, le lapis-lazuli, la cornaline, et cela avec une telle perfection
que nous sommes souvent embarrasss aujourd'hui pour distinguer les
pierres vraies des fausses. On les coulait dans des moules en pierre ou
en calcaire  la forme qu'on voulait, perles, disques, anneaux,
pendeloques de colliers, rubans et baguettes troites, plaques charges
d'hommes ou d'animaux, images de dieux et de desses. On en faisait des
yeux et des sourcils pour le visage des statues en pierre ou en bronze,
des bracelets pour leurs poignets, on les sertissait dans le creux des
hiroglyphes, on les dcoupait en hiroglyphes, on en composait des
inscriptions entires qu'on encadrait dans le bois, dans la pierre ou
dans le mtal. Les deux caisses o reposait la momie de Notemit, mre du
pharaon Hrihor-Siamon, sont dcores de cette manire. Une feuille d'or
les recouvre en entier,  l'exception de la coiffure et de quelques
Dtails: les textes et les parties principales de l'ornementation sont
forms d'maux, dont les teintes vives se dtachent sur le ton mat de
l'or. Les momies du Fayoum taient enduites de pltre ou de stuc, o
L'on incrustait les scnes et les lgendes qu'on se contentait de
peindre partout ailleurs. Les plus grandes taient composes de
plusieurs morceaux de verre, rapports et retouchs au ciseau 
l'imitation d'un bas-relief. Ainsi, la desse Mt a les nus, la face,
les mains, les pieds, en bleu turquoise, la coiffure en bleu trs
sombre, la plume en filets alternativement bleus et jaunes, la robe en
rouge haricot. Sur le naos en bols, rcemment dcouvert dans le
voisinage de Daphn, et sur un fragment de cercueil du muse de Turin,
les hiroglyphes en verre multicolore ressortent directement sur le fond
sombre du bois. Le tout forme un ensemble d'un clat et d'une richesse 
peine concevables. Verres filigrans, verres gravs et taills, verres
souds, verres simulant le bois, la paille, la corde, les gyptiens
n'ont rien ignor. J'ai eu entre les mains une rgle carre, forme de
baguettes multicolores agglutines, et dont la tranche laissait lire le
cartouche d'un des Amenemht: le motif se prolongeait dans la masse, et,
 quelque endroit de la hauteur qu'on le coupt, le cartouche
reparaissait. Les verres  miniatures remplissent presque  eux seuls
une vitrine entire du muse de Boulaq. Ici, c'est un singe  quatre
pattes, qui flaire un gros fruit pos  terre. L, un portrait de femme,
dessin de face, sur fond blanc ou vert d'eau encadr de rouge. La
plupart des plaques ne reprsentent que des rosaces, des toiles, des
fleurs isoles ou maries en bouquet. Une des plus petites porte un
boeuf Apis,  la robe blanche et noire, debout, marchant: le travail en
est si dlicat qu'il ne perd rien  tre examin  la loupe. La plupart
des objets de ce genre ne sont pas antrieurs  la premire dynastie
sate; mais les fouilles excutes  Thbes ont prouv que, ds le Xe
sicle avant notre re, le got et, par suite, la fabrication des verres
multicolores taient chose commune en gypte. On a recueilli, 
Gournt-Murra et  Shikh-Abd-el-Gournah, non seulement les amulettes 
l'usage des morts, colonnettes, coeurs, yeux mystiques, hippopotames
debout sur leurs pattes de derrire, canards accoupls, en ptes bleues,
rouges, jaunes, mlanges, mais des vases du type de ceux qu'on est
accoutum  considrer comme tant de travail phnicien et cypriote.
Voici, par exemple, une petite oenocho en verre bleu clair semi-opaque
(Fig.220): l'inscription au nom de Thoutmos III, les oves du goulot et
les palmes de la panse sont tracs en jaune. Voici encore une ampoule
lenticulaire, haute de huit centimtres (Fig.221),  fond bleu marin
d'une intensit et d'une puret admirables, sur lequel un semis de
feuilles de fougre s'enlve en jaune, d'un trait fin et hardi; deux
petites anses vert clair s'attachent au col et un filet jaune court sur
le rebord du goulot. Une amphore de mme taille est d'un vert olive
profond et demi-transparent (Fig.222). Une ceinture de chevrons bleus
et jaunes, saisis entre quatre lignes jaunes, lui serre la panse 
l'endroit le plus large; les anses sont vert clair et le filet est bleu
tendre. La princesse Nsikhonsou avait  ct d'elle, dans la cachette de
Dir-el-Bahar, des gobelets de travail analogue, sept en pte unie vert
clair, jaune, bleue, quatre en une pte noire mouchete de blanc, un
seul envelopp de feuilles de fougre multicolores, disposes sur deux
rangs (Fig.223). Les manufactures taient donc en pleine activit ds
le temps des grandes dynasties thbaines. Des monceaux de scories,
mles  des rebuts de cuisson, marquent encore, au Ramessum,  El-Kab,
sur le tell d'Ashmounn, la place o leurs fourneaux s'allumaient.

[Illustration: Fig. 220]
[Illustration: Fig. 221]
[Illustration: Fig. 222]
[Illustration: Fig. 223]

Les gyptiens maillaient la pierre. La moiti au moins des scarabes,
des cylindres et des amulettes que renferment nos muses, sont en
calcaire, en schiste, en lignite, revtus d'une glaure colore.
L'argile ordinaire ne leur paraissait pas sans doute approprie  ce
genre de dcoration. Ils la remplaaient par plusieurs sortes de terre,
l'une blanche et sableuse, l'autre bise et fine, produite par la
Pulvrisation d'un calcaire spcial, qu'on trouve en abondance aux
environs de Qnh, de Louxor et d'Assoun, une troisime rougetre et
mle de grs en poudre et de brique pile. Ces substances diverses sont
bien connues sous les noms galement inexacts de _porcelaines_ ou
_faences gyptiennes_. Les plus anciennes,  peine lustres, sont
couvertes d'un enduit excessivement mince, sauf dans le creux des
hiroglyphes et des figures, o la matire vitreuse accumule tranche,
par son aspect luisant, sur le ton mat des parties environnantes. Le
vert est de beaucoup la couleur la plus frquente sous les anciennes
dynasties; mais le jaune, le rouge, le brun, le violet, le bleu,
n'taient point ddaigns. Le bleu l'emporta dans les manufactures
thbaines, ds les premires annes du moyen empire. C'est, d'ordinaire,
un bleu brillant et doux, imitant la turquoise ou le lapis-lazuli. Le
muse de Boulaq possdait jadis trois hippopotames de cette nuance,
dcouverts  Drah-abol-Neggah, dans la tombe d'un Entouf. Un tait
couch, les deux autres sont debout dans un marais, et le potier a
dessin sur leur corps,  l'encre noire, des fourrs de roseaux et de
lotus au milieu desquels volent des oiseaux et des papillons (Fig.224).
C'tait une manire de montrer la bte dans son milieu naturel. Le bleu
en est profond, clatant, et il faut descendre vingt sicles d'un coup
pour en retrouver d'aussi pur, parmi les statuettes funraires qui
proviennent de Dir-el-Bahar. Le vert reparat avec les dynasties
sates, plus ple qu'aux anciennes poques. Il domine dans le nord de
l'gypte,  Memphis,  Bubaste,  Sas, mais sans liminer entirement
le bleu. Les autres nuances n'ont t d'usage courant que pendant quatre
ou cinq sicles, d'Ahmos Ier aux Ramessides. C'est alors, mais alors
seulement, qu'on voit se multiplier les _Rpondants_  vernis blanc ou
rouge, les fleurs de lotus et les rosaces jaunes, rouges et violettes,
les botes  kohol barioles. Les potiers du temps d'Amenhotpou III
avaient un got particulier pour les tons gris et violets. Les olives au
nom de ce pharaon et des princesses de sa famille portent des
hiroglyphes en bleu lger sur un fond mauve des plus dlicats. Le
vase de la reine Ti, au muse de Boulaq, est d'un gris ml de bleu;
il a, autour du goulot, des ornements et des lgendes en deux couleurs.
La fabrication des maux multicolores parat avoir atteint son plus
grand dveloppement sous Khouniaton: du moins est-ce  Tell-Amarna que
j'en ai trouv les modles les plus fins et les plus lgers, des bagues
jaunes, vertes, violettes, des fleurettes blanches ou bleues, des
poissons, des luths, des grenades, des grappes de raisin. Telle
figurine d'Hor a le corps bleu et la face rouge; tel chaton de bague
porte, sur une surface bleu clair, le nom du roi rserv en violet. Si
restreint que soit l'espace, les tons divers ont t poss avec une
telle sret de main qu'ils ne se confondent jamais, mais tranchent
vivement l'un sur l'autre. Un vase  poudre d'antimoine, cisel et mont
sur un pied  jour, est glac de rouge brun (Fig.225). Un autre, qui a
la forme d'un pervier mitr, est bleu, rehauss de taches noires; il
appartenait jadis au roi Ahmos Ier. Un troisime, creus dans un
hrisson de bonne volont, est d'un vert chatoyant (Fig.226). Une tte
de pharaon, d'un bleu mat, porte une coiffure raye de bleu sombre. Si
belles que soient ces pices, le chef-d'oeuvre de la srie est la
statuette du premier prophte d'Amon Ptahmos,  Boulaq. Les hiroglyphes
et les dtails du maillot funraire ont t gravs en relief, sur un
fond blanc d'une galit admirable, puis remplis d'maux. Le visage et
les mains sont bleu turquoise, la coiffure est jaune  raies violettes,
violets galement sont les caractres de l'inscription et le vautour qui
dploie ses ailes sur la poitrine. Le tout est harmonieux, brillant,
lger: aucune bavure n'mousse la puret des contours ou la nettet des
traits.

[Illustration: Fig. 224]
[Illustration: Fig. 225]
[Illustration: Fig. 226]

La poterie maille fut commune en tous temps. Les tasses  pied
(Fig.227), les bols bleus, arrondis du fond et orns d'yeux mystiques,
de lotus, de poissons (Fig.228), de palmes  l'encre noire, sont en
gnral de la XVIIIe, de la XIXe ou de la XXe dynastie. Les ampoules
lenticulaires,  vernis verdtre, garnies de rangs de perles ou d'oves
sur la tranche, de colliers sur la panse, et flanques de deux singes
accroupis en guise d'anses, appartiennent toutes, ou peu s'en faut, au
rgne d'Apris et d'Amasis (Fig.229). Manches de sistre, coupes, vases
 boire en forme de lotus  demi panoui, plats, cuelles de table, les
gyptiens aimaient cette vaisselle frache au toucher, agrable  l'oeil
et facile  tenir propre. Poussaient-ils le got de l'mail jusqu' en
recouvrir les murs mmes de leurs maisons? Rien ne permet de l'affirmer
ou de le nier avec certitude, et les quelques exemples que nous avons de
ce mode de dcoration proviennent tous d'difices royaux. On lit le
prnom et la bannire de Pepi Ier sur une brique jaune, les noms de
Ramss III sur une verte, ceux de Sti Ier et de Sheshonq sur des
fragments rouges et blancs. Une des chambres de la pyramide  degrs de
Saqqarah avait gard jusqu'au commencement du sicle sa parure de
faence (Fig.230). Elle tait revtue aux trois quarts de plaques
vertes, oblongues, lgrement convexes au dehors, mais plates  la face
interne (Fig.231); une saillie carre, perce d'un trou, servait  les
assembler par derrire, sur une seule ligne horizontale, au moyen d'une
baguette de bois. Les trois bandes qui encadraient la porte du fond sont
histories aux titres d'un pharaon mal class des premires dynasties
memphites. Les hiroglyphes s'enlvent en bleu, en rouge, en vert, en
jaune, sur un ton chamois. Vingt sicles plus tard, Ramss III essaya
d'un genre nouveau  Tell-el-Yahoud. Cette fois ce n'est plus d'une
seule chambre, c'est d'un temple entier qu'il s'agit. Le noyau de la
btisse tait en calcaire et en albtre; mais les tableaux, au lieu
d'tre sculpts comme  l'ordinaire, taient en une sorte de mosaque,
o la pierre dcoupe et la terre vernisse se combinaient  parties
presque gales. L'lment le plus frquemment rpt est une rondelle en
frite sableuse, revtue d'un enduit bleu ou gris, sur lequel se
dtachent en nuance crme des rosaces simples, (Fig.232) ou encadres
de dessins gomtriques (Fig.233), des toiles d'araignes, des fleurs
ouvertes. Le bouton central est en relief, les feuilles et les rseaux
sont incrusts dans la masse. Ces rondelles, dont le diamtre varie d'un
 dix centimtres, taient fixes  la paroi au moyen d'un ciment trs
fin. On les employait  dessiner des ornements trs divers,
enroulements, rinceaux, filets parallles, tels qu'on les voit sur un
pied d'autel et sur une base de colonne conservs  Boulaq. Les
cartouches taient en gnral d'une seule pice, ainsi que les figures:
les dtails, creuss ou models sur la terre avant la cuisson, taient
ensuite recouverts chacun du ton qui lui appartenait. Les lotus et les
feuillages qui couraient sur le soubassement ou le long des corniches
taient au contraire forms de morceaux indpendants: chaque couleur est
une pice dcoupe de manire  s'ajuster exactement aux pices voisines
(Fig.234). Le temple avait t exploit au commencement du sicle, et
le Louvre possdait, depuis Champollion, des figures de prisonniers qui
en proviennent. Ce qui en restait a t dmoli, il y a quelques annes,
par les marchands d'antiquits, et les dbris en sont disperss un peu
partout. Mariette en recueillit  grand'peine les fragments les plus
importants, le nom de Ramss III, qui nous donne la date de la
construction, des bordures de lotus et d'oiseaux  mains humaines
(Fig.235), des ttes d'esclaves ngres (Fig.236) ou asiatiques. La
destruction de ce monument est d'autant plus fcheuse que les gyptiens
n'ont pas d en difier beaucoup du mme type. La brique maille, le
carreau, la mosaque d'mail se gtent aisment: c'tait l un vice
rdhibitoire pour un peuple pris de force et d'ternit.

[Illustration: Fig. 227]
[Illustration: Fig. 228]
[Illustration: Fig. 229]
[Illustration: Fig. 230]
[Illustration: Fig. 231]
[Illustration: Fig. 232]
[Illustration: Fig. 233]
[Illustration: Fig. 234]
[Illustration: Fig. 235]
[Illustration: Fig. 236]



2.--LE BOIS, L'IVOIRE, LE CUIR
ET LES MATIRES TEXTILES.


L'ivoire, l'os, la corne sont assez rares dans les muses: ce n'est pas
une raison pour croire que les gyptiens n'en aient pas tir bon parti.
La corne ne dure gure: certains insectes en sont trs friands et la
dtruisent en fort peu de temps. L'os et l'ivoire perdent aisment leur
consistance et deviennent friables. Les gyptiens connaissaient les
lphants de toute antiquit; peut-tre mme les ont-ils rencontrs dans
la Thbade, au moment o ils s'y installrent, car le nom de l'le
d'lphantine est crit avec l'image d'un de ces animaux, ds la Ve
dynastie. L'ivoire leur arrivait des rgions du haut Nil par dents et
par demi-dents. Ils le teignaient  volont en vert ou en rouge, mais
lui laissaient le plus souvent sa teinte naturelle et l'employaient
beaucoup en menuiserie, pour incruster des chaises, des lits et des
coffrets; ils en fabriquaient aussi des ds  jouer, des peignes, des
pingles  cheveux, des ustensiles de toilette, des cuillers d'un
travail dlicat (Fig.237), des tuis  collyre creuss dans une colonne
surmonte d'un chapiteau, des encensoirs forms d'une main qui supporte
un godet en bronze o brler des parfums, des boumrangs couverts au
trait de divinits et d'animaux fantastiques. Quelques-uns de ces objets
sont de vritables oeuvres d'art: ainsi,  Boulaq, un manche de poignard
qui reprsente un lion, les reliefs plaqus sur la bote  jeu de Toua,
qui vivait  la fin de la XVIIe dynastie, une figurine de la Ve dynastie
malheureusement mutile, mais qui garde encore des traces de couleur
rose, et la statue en miniature d'Abi, qui mourut sous la XIIIe. Elle
est juche majestueusement sur une colonne en campane. Le personnage
regarde droit devant lui, d'un air majestueux que ses oreilles trs
cartes de la tte rendent tant soit peu comique. La touche est large
et spirituelle. Le morceau pourrait tre compar sans trop de
dsavantage aux bons ivoires italiens de la Renaissance.

[Illustration: Fig. 237]

L'gypte ne nourrit pas beaucoup d'arbres, encore la plupart de ceux
qu'elle produit sont-ils impropres  la sculpture. Les deux espces les
plus rpandues, le palmier et le doum, sont d'une fibre grossire et par
trop ingale. Quelques varits de sycomore et d'acacia ont seules un
corps dont le grain souple et fin se prte au travail du ciseau. Le bois
n'en tait pas moins la matire favorite des sculpteurs qui voulaient
faire vite et  bon march. Ils le choisissaient parfois pour des
oeuvres d'importance, telles que les supports du double, et nous jugeons
par le Shikh-el-beled de quelle hardiesse et de quelle ampleur ils
savaient le traiter. Mais les billots ou les poutres dont ils
disposaient avaient rarement la longueur et la largeur suffisante pour
qu'on en tirt une statue d'une seule pice. Le Shikh-el-beled
lui-mme, qui cependant n'est pas de grandeur naturelle, est un
assemblage de morceaux tenus par des chevilles carres. On s'accoutuma
donc  ramener les sujets qu'on voulait excuter en bois  des
proportions telles qu'on pt les tailler tout entiers dans un mme bloc;
sous les dynasties thbaines, les statues d'autrefois sont devenues des
statuettes. L'art ne perdit rien  cette dcroissance, et plus d'une
parmi ces figurines est comparable aux plus beaux ouvrages de l'ancien
empire. La meilleure peut-tre est au muse de Turin, et appartient  la
XXe dynastie. Elle reprsente une fillette sans vtement qu'une ceinture
troite passe sur les reins. Elle est encore  cet ge indcis o le
sexe n'est pas dvelopp et o les formes tiennent  la fois du garon
et de la femme. La tte est d'une expression douce et mutine: c'est, 
trente sicles de distance, le portrait de ces gracieuses filles
d'Elphantine qui se promnent nues sous le regard des trangers, sans
gne et sans impudeur. Trois petits hommes du muse de Boulaq sont
probablement contemporains de la figurine de Turin. Ceux-l sont revtus
du costume d'apparat et ce n'est que justice, car l'un d'eux tait le
favori du roi, Hori, surnomm R. Ils marchent droit, d'un mouvement
calme et mesur, le buste bien effac, la tte haute: l'expression de
leur physionomie est maligne et ruse. Un officier (Fig.238), qui a
pris sa retraite au Louvre, est en demi-costume militaire du temps
d'Amenhotpou III et de ses successeurs: perruque lgre, sarrau collant
 manches courtes, pagne bridant sur la hanche, descendant  peine
jusqu' mi-cuisse et garni sur le devant d'une pice d'toffe bouffante,
gaufre dans le sens de la longueur. Il a pour voisin un prtre
(Fig.239) coiff de petites mches tages, vtu de la jupe longue
tombant  mi-jambe et s'talant en une sorte de tablier pliss. Il
supporte  deux mains un insigne divin, consistant en une tte de blier
surmonte du disque solaire, le tout emmanch au bout d'une hampe
solide. Officier et prtre sont peints en brun rouge,  l'exception des
cheveux qui sont noirs, de la corne des yeux qui est blanche et de
l'insigne divin qui est jaune. Chose curieuse, leur camarades de
vitrine, la petite dame N, est peinte comme eux en rouge et non en
jaune, qui est la couleur rglementaire des femmes en gypte (Fig.240).
Elle est prise dans un peignoir collant, garni de haut en bas d'une
broderie en fil blanc. Elle porte au cou un collier d'or  trois rangs,
et aux poignets des bracelets d'or, sur la tte une perruque dont les
tresses descendent jusqu' la naissance de la gorge. Le bras droit pend
le long du corps, et la main tenait un objet, probablement un miroir en
mtal, qui a disparu: le bras gauche est repli sur la poitrine, et la
main serre une tige de lotus dont le bouton pointe entre les seins. Le
corps est souple et bien fait, la gorge jeune, droite et peu dveloppe,
la face large et souriante avec une expression de douceur et de
vulgarit. L'artiste n'a pas su viter la lourdeur dans l'agencement de
la coiffure, mais le buste est model avec une lgance chaste, la robe
dessine les formes sans les exposer trop indiscrtement, le geste par
lequel la jeune femme ramne la fleur sur sa poitrine est rendu avec
finesse et naturel. Ce sont l des portraits, et, comme les modles
n'taient pas d'ordre trs relev, on peut supposer qu'ils ne s'taient
pas adresss pour les avoir aux faiseurs en renom: ils avaient eu
recours  des ouvriers sans prtention, mais la science de la forme et
la sret de l'excution sont bien propres  prouver jusqu' quel point
l'influence de la grande cole de sculpture qui florissait alors 
Thbes s'exerait fortement, mme sur les gens de mtier.

[Illustration: Fig. 238]
[Illustration: Fig. 239]
[Illustration: Fig. 240]

Elle est plus sensible encore quand on tudie l'attirail de la toilette
et le mobilier proprement dit. Ce ne serait pas petite affaire que de
passer en revue tous les menus ustensiles de parure fminine, auxquels
la fantaisie des artistes donnait une forme ingnieuse et spirituelle.
Les manches de miroir reprsentent le plus souvent une tige de lotus ou
de papyrus, surmonte d'une fleur panouie d'o sort le disque de mtal
poli; quelquefois une jeune fille nue ou vtue d'une chemise troite le
tient en quilibre sur sa tte. Les pingles  cheveux se terminent en
serpent lov, en museau de chacal, de chien, en bec d'pervier. La
pelote dans laquelle elles sont plantes est un hrisson ou une tortue,
dont la carapace est perce de trous selon un dessin rgulier. Les
chevets, sur lesquels on appuyait la tte pour dormir, taient dcors
de reliefs emprunts aux mythes de Bsou et de Sokhit: la tte
grimaante du dieu s'tale sur les bas cts ou sur la base. Mais c'est
surtout dans l'excution des cuillers  parfum ou des tuis  collyre
que brille le gnie inventif des ouvriers. On se servait des cuillers
pour manier, sans trop se salir, soit des essences, soit des pommades,
soit les fards de diffrentes couleurs dont hommes et femmes se
teignaient les joues, les lvres, le bord et le dessous des yeux, les
ongles, la paume des mains. Les motifs sont emprunts gnralement  la
faune ou  la flore du Nil. Un des tuis de Boulaq a la figure d'un veau
couch, creus pour servir de bote: la tte et le dos de l'animal
s'enlvent et font couvercle. Une cuiller du mme muse reprsente un
chien qui se sauve, emportant un norme poisson dans sa gueule: le corps
du poisson est le bol de la cuiller (Fig.241). L'autre est un cartouche
qui jaillit d'un lotus panoui, un fruit de lotus pos sur un bouquet de
fleurs (Fig.242) ou un simple rcipient triangulaire (Fig.243) flanqu
de deux boutons. Les plus soignes combinent avec ces donnes la figure
humaine. Une jeune fille nue, sauf une ceinture qui lui serre les
hanches, nage, tenant la tte bien hors de l'eau (Fig.244); ses deux
bras allongs poussent un canard creus en bote, et dont les deux
ailes, s'cartant  volont, tiennent lieu de couvercle. Au Louvre,
c'est encore une jeune fille (Fig.245), mais perdue dans les lotus et
qui cueille un bouton. Une botte de tiges, d'o s'chappent deux fleurs
panouies, runit le manche au bol de la cuiller, dont l'ovale tourne sa
partie ronde au dehors, sa pointe  l'intrieur. Ailleurs, la jeune
fille (Fig.246) est encadre entre deux tiges fleuries et marche en
jouant de la guitare  long manche. Ailleurs encore, la musicienne est
debout sur une barque (Fig.247) ou est remplace par une porteuse
d'offrandes. Parfois enfin, c'est un esclave qui s'avance, courb sous
le poids d'un norme sac. Tous ces personnages ont chacun leur
physionomie et leur ge caractriss nettement.

[Illustration: Fig. 241]
[Illustration: Fig. 242]
[Illustration: Fig. 243]
[Illustration: Fig. 244]
[Illustration: Fig. 245]
[Illustration: Fig. 246]
[Illustration: Fig. 247]

La cueilleuse de lotus est bien ne, comme l'indique sa chevelure natte
avec soin et la jupe plisse dont elle est habille. Les dames thbaines
taient vtues de long, et celle-l ne s'est trousse haut qu'afin de
pouvoir marcher par les roseaux sans mouiller ses vtements. Au
contraire, les deux musiciennes et la nageuse sont de condition
infrieure ou servile. Deux d'entre elles n'ont qu'une ceinture, la
troisime a un jupon court li ngligemment. La porteuse d'offrandes
dont on affublait les enfants. C'est une de ces adolescentes minces et
fluettes, comme on en voit beaucoup encore chez les fellahs des bords du
Nil, et sa nudit ne l'empche pas d'tre de naissance ingnue; les
enfants nobles ne commenaient  prendre le costume de leur sexe que
vers l'ge de pubert. Enfin l'esclave (Fig.249), avec ses lvres
paisses, son nez plat, sa mchoire lourde et bestiale, son front
dprim, sa tte glabre en pain de sucre, est videmment la caricature
d'un prisonnier tranger. La mine abrutie avec laquelle il s'en va
pliant sous le faix a t fort bien saisie, et les saillies anguleuses
du corps, le type de la tte, l'agencement des diverses parties,
rappellent l'aspect gnral des terres cuites grotesques de l'Asie
Mineure. Tous les dtails de nature groups autour du sujet principal
et qui l'encadrent, la forme des fleurs et des feuilles, l'espce des
oiseaux, sont rendus avec un grand amour de l'exactitude et avec un
certain esprit. Des trois canards que la porteuse d'offrandes a lis par
les pattes et laisse pendre  son bras, deux se sont rsigns  leur
sort et sont l ballants, le cou tendu, l'oeil ouvert; le troisime
relve la tte et bat de l'aile pour protester. Les deux oiseaux d'eau
perchs sur les lotus coutent, au repos et le bec sur le jabot, la
joueuse de luth. L'exprience leur a appris qu'il ne faut pas se
dranger pour des chansons et qu'une jeune fille n'est  craindre qu'
la condition d'tre arme. La vue d'un arc et d'une flche les met en
fuite dans les bas-reliefs, comme de nos jours la vue d'un fusil fait
s'envoler une bande de pies. Les gyptiens connaissaient  merveille les
habitudes des animaux et se sont plu  les reproduire exactement.
L'observation de tous les menus faits tait devenue instinctive chez
eux, et donnait aux moindres productions de leurs mains ce caractre de
ralit dont nous sommes frapps aujourd'hui.

[Illustration: Fig. 248]
[Illustration: Fig. 249]

Les meubles n'taient pas plus nombreux dans l'gypte ancienne qu'ils ne
sont dans l'gypte actuelle. Chez les pauvres, quelques nattes et des
huches en terre battue. Chez les gens de la classe moyenne, des coffrets
 linge et des escabeaux. Chez les riches seuls, des lits, des
fauteuils, des divans, des tables: armoires, buffets, dressoirs,
commodes, la plupart des pices qui composent notre mobilier taient
inconnus. L'art du menuisier n'en tait pas moins port  un haut degr
de perfection ds les anciennes dynasties. Les ais, dresss 
l'herminette, emmortaiss, colls, runis par des chevilles en bois dur
ou des pines d'acacia, jamais par des clous mtalliques, taient polis,
puis revtus de peintures. Les coffres sont gnralement juchs sur
quatre pieds droits, parfois assez levs. Le couvercle est plat ou
arrondi selon une courbe spciale (Fig.250), que les gyptiens ont
aime de tout temps, rarement taill en pointe comme le toit de nos
maisons (Fig.25l). Il s'enlve le plus souvent tout entier, souvent il
tourne autour d'une cheville enfonce dans l'paisseur de l'un des
montants, parfois enfin il roule sur des pivots en bois, analogues 
ceux de nos armoires (Fig.252). Les panneaux, dont la grande surface se
prtait tonnamment  la dcoration artistique, sont rehausss de
peintures, incrusts d'ivoire, d'argent, de plaques d'mail, de bois
prcieux. Peut-tre sommes-nous mal placs aujourd'hui pour juger de
l'habilet que les gyptiens dployaient  l'occasion, et de la varit
des formes qu'ils inventaient  chaque poque. Presque tous les meubles
qui nous restent proviennent des tombeaux et sont, ou bien des
imitations  bon march de meubles prcieux destines  tre enfermes
dans le caveau avec les morts, ou bien des meubles de nature
particulire, dont l'usage tait exclusivement rserv aux momies.

[Illustration: Fig. 250]
[Illustration: Fig. 251]
[Illustration: Fig. 252]

Les momies taient, en effet, les clients les plus certains des
menuisiers. Partout ailleurs, l'homme n'emportait au del de la vie
qu'un petit nombre d'objets: en gypte, il ne se contentait pas  moins
d'un mobilier complet. Le cercueil tait  lui seul un vritable
monument, dont la construction mettait en branle une escouade d'ouvriers
(Fig.253). La mode en variait selon les poques. Aux temps de l'empire
memphite et du premier empire thbain, on ne rencontre gure que de
grandes caisses rectangulaires, en bois de sycomore,  couvercle et 
fonds plats, composes de plusieurs pices assembles au moyen de
chevilles galement en bois. Le modle n'en est pas lgant, mais la
dcoration en est des plus curieuses. Le couvercle n'a pas de corniche.
Une longue bande d'hiroglyphes en occupe le milieu  l'extrieur;
tantt simplement trace  l'encre ou  la couleur, tantt sculpte 
mme le bois, puis remplie de pte bleutre, elle ne contient que le
nom et le titre du dfunt, parfois une courte formule de prire en sa
faveur. La surface intrieure est enduite d'une couche paisse de stuc,
ou blanchie au lait de chaux: on y inscrivait d'ordinaire le chapitre
XVII du _Livre des Morts_, aux encres rouge et noire et en beaux
hiroglyphes cursifs. La cuve consiste en huit planches verticales,
disposes deux  deux, pour les parois, et en trois planches
horizontales pour le fond. Elle est dcore quelquefois,  l'extrieur,
de grandes rainures prismatiques termines en feuilles de lotus
entre-croises, comme celles qu'on rencontre sur les sarcophages en
pierre. Le plus souvent elle est orne, sur la gauche, de deux yeux
grands ouverts et de deux portes monumentales, sur la droite, de trois
portes, en tout semblables  celles qu'on voit dans les hypoges
contemporains. Le cercueil est en effet la maison propre du mort, et,
comme tel, il doit prsenter sur ses faces un rsum des prires et des
tableaux qui s'espaaient sur les murs de la tombe entire. Les formules
et les reprsentations ncessaires sont crites et illustres 
l'intrieur, presque dans le mme ordre o nous les trouvons au fond des
mastabas. Chaque paroi est divise en trois registres, et chaque
registre contient ou bien une ddicace au nom du mort, ou bien la figure
des objets qui lui appartiennent, ou bien les textes du Rituel qu'on
rcitait  son intention. Le tout agenc habilement, sur un fond imitant
assez exactement le bois prcieux, forme un tableau d'un trait hardi et
d'une couleur harmonieuse. Le menuisier n'avait que la moindre part au
travail, et les longues botes o l'on enfermait les morts les plus
anciens n'exigeaient pas de lui une grande habilet. Il n'en fut pas de
mme ds qu'on s'avisa de donner au cercueil l'aspect gnral du corps
humain. Deux types sont alors en prsence. Dans le plus ancien, la momie
sert de modle  son enveloppe. Les pieds et les jambes sont runis tout
du long. Les saillies du genou, les rondeurs du mollet, de la cuisse et
du ventre, sont indiques de faon sommaire et se modlent vaguement
sous le bois. La tte, seule vivante sur ce corps inerte, est dgage
entirement. Le mort est emprisonn dans une sorte de statue de
lui-mme, assez bien quilibre pour qu'on pt,  l'occasion, la dresser
sur ses pieds comme sur une base. Ailleurs, il est tendu sur sa tombe,
et sa figure, sculpte en ronde bosse, sert de couvercle  sa momie. La
tte est charge de la perruque  marteaux, la casaque de batiste
blanche presque transparente voile le buste  demi, le jupon couvre les
jambes de ses plis serrs. Les pieds sont chausss de sandales
lgantes, les bras s'allongent ou se replient sur la poitrine, les
mains tiennent des emblmes divers, la croix anse, la boucle de
ceinture, le tat, ou, comme la femme de Sennotmou  Boulaq, une
guirlande de lierre. Ce genre de gaine momiforme est rare sous les
dynasties menaphites; Menkaour, le Mykrinos des Grecs, nous en a donn
pourtant un exemple mmorable. Trs frquente  la XIe dynastie, elle
n'est souvent, alors, qu'un tronc d'arbre vid, o l'on a sculpt
grossirement une tte et des pieds humains. Le masque est bariol de
couleurs clatantes, jaune, rouge, vert; les cheveux et la coiffure sont
rays de noir ou de bleu. Un collier s'tale pompeusement sur la
poitrine. Le reste du cercueil est, ou bien envelopp des longues ailes
dores d'Isis et de Nephthys, ou bien revtu d'un ton uniforme, jaune ou
blanc, et illustr parcimonieusement de figures ou de bandes
d'hiroglyphes bleues et noires. Les plus soigns parmi les cercueils
des rois de la XVIIIe dynastie, que j'ai dterrs  Dir-el-Bahar,
appartiennent  ce type et ne se signalent que par le fini du travail et
par la perfection vraiment extraordinaire avec laquelle l'ouvrier a
reproduit les traits du souverain. Le masque d'Ahmos Ier, celui
d'Amenhotpou Ier, celui de Thoutmos II, sont de vritables
chefs-d'oeuvre en leur genre. Celui de Ramss II ne porte d'autre trace
De peinture qu'une raie noire, afin d'accentuer la coupe de l'oeil;
model sans doute  l'image du Pharaon Hrihor, qui restaura l'appareil
funbre de son puissant prdcesseur; il est presque comparable aux
meilleures oeuvres des statuaires contemporains (Fig.254). Deux des
cercueils, ceux de la reine Nofritari et de sa fille Ahhotpou II, sont
de taille gigantesque et mesurent plus de 3 mtres de haut. On dirait,
 les voir debout (Fig.255), une des cariatides qui ornent la cour de
Mdint-Habou, mais en plus petit. Le corps est emmaillot et n'a plus
que l'apparence indcise d'un corps humain. Les paules et le buste sont
revtus d'un rseau en relief, dont chaque maille se dtache en bleu sur
le fond jaune de l'ensemble. Les mains s'chappent de cette espce de
mantelet et se croisent sur la poitrine en serrant la croix anse,
symbole de la vie. La tte est un portrait: face large et ronde, grands
yeux, expression douce et insignifiante, lourde perruque surmonte de la
coiffure et des longues plumes d'Amon ou de Mout. On se demande quel
motif a pouss les gyptiens  fabriquer ces pices extraordinaires.
Les deux reines taient de petite taille et leur momie tait comme
perdue dans la cavit; il fallut les caler  grand renfort de chiffons
pour les empcher de ballotter et de se dtriorer. Grandeur  part, la
simplicit est le caractre de ces deux cercueils comme elle l'est des
autres cercueils royaux ou privs de cette poque qui sont parvenus
jusqu' nous. Vers le milieu de la XIXe dynastie, la mode changea. On ne
se contenta plus d'une seule caisse sobrement orne: on voulut en avoir
deux, trois, mme quatre, embotes l'une dans l'autre et couvertes de
peintures ou d'inscriptions. Souvent alors l'enveloppe extrieure est un
sarcophage  oreillettes carres,  couvercle en dos d'ne, dont les
fonds, peints en blanc, sont chargs de figures du mort, en adoration
devant les dieux du groupe Osirien. Lorsqu'elle a la forme humaine, elle
garde encore quelque chose de la nudit primitive: la face est colorie,
un collier recouvre la poitrine, une bande d'hiroglyphes descend
jusqu'aux pieds; le reste est d'un ton uniforme, noir, brun ou jaune
sombre. Les caisses intrieures taient d'un luxe presque extravagant,
faces et mains rouges, roses, dores, bijoux peints et parfois simuls
au moyen de morceaux d'mail incrusts dans le bois, scnes et lgendes
multicolores, le tout englu de ce vernis jaune dont j'ai parl plus
haut. Le contraste est frappant entre l'abondance d'ornements qu'on
remarque  ces poques et la sobrit des poques antrieures: il faut
se rendre  Thbes mme, au lieu de la spulture, pour en comprendre la
raison. Les particuliers et les rois des dynasties conqurantes
employaient ce qu'ils avaient de ressources et d'nergie  se creuser
des hypoges. Les parois en taient sculptes ou peintes, le sarcophage
tait taill dans un bloc immense de granit ou d'albtre ouvrag
finement; peu importait que le bois o dormait la momie ft simplement
dcor. Les gyptiens de la dcadence et leurs matres n'avaient plus,
comme les gnrations qui les avaient prcds, la facult de puiser
indfiniment dans les trsors de l'gypte et des pays voisins. Ils
taient pauvres, et la mdiocrit de leur budget ne leur permettait pas
d'entreprendre de longs travaux: ils renoncrent, ou du moins presque
tous,  se prparer des tombes monumentales, et dpensrent ce qui leur
restait d'argent  se fabriquer de belles caisses en bois de sycomores.
Le luxe de leurs cercueils n'est, en rsum, qu'une preuve de plus 
joindre aux preuves dj nombreuses que nous avons de leur faiblesse et
de leur pauvret. Lorsque les princes Sates eurent rtabli, pour
quelques sicles, les affaires du pays, les sarcophages en pierre
reparurent et l'enveloppe en bois reprit quelque chose de la simplicit
des beaux temps; mais ce renouveau ne dura pas, et la conqute
macdonienne amena dans les modes funraires la mme rvolution
qu'autrefois la chute des Ramessides. On en revint  l'usage des caisses
doubles et triples, aux excs de peinture, aux dorures criardes;
l'habilet des manoeuvres d'poque grco-romaine qui ont habill les
morts d'Akhmm pour leur dernire demeure est moindre, leur mauvais got
ne le cde en rien  celui des fabricants de cercueils thbains qui
vivaient sous les derniers Ramss.

[Illustration: Fig. 253]
[Illustration: Fig. 254]
[Illustration: Fig. 255]

Le reste du mobilier funbre ne donnait pas aux menuisiers moins
d'ouvrage que les momies. On voulait des coffres de diffrente taille
pour le trousseau du mort, pour ses intestins, pour ses figurines
funraires, des tables pour ses repas, des chaises, des tabourets, des
lits o tendre le cadavre, des traneaux pour l'amener au tombeau, mme
des chars de guerre ou de promenade. Les coffrets o l'on enfermait les
canopes, les statuettes funraires, les vases  libations, sont diviss
en plusieurs compartiments: un chacal accroupi est pos quelquefois
par-dessus et sert comme de poigne pour soulever le couvercle. Ils
taient munis chacun d'un petit traneau, pour qu'on pt les traner sur
le sol pendant les crmonies de l'enterrement. Les lits ne sont pas
rares. Beaucoup sont identiques aux _angarebs_ des Nubiens actuels, de
simples cadres en bois, sur lesquels on tendait de grosses toffes ou
des lanires en cuir entre-croises. La plupart n'ont gure plus d'un
mtre et demi en longueur; le dormeur ne pouvait pas s'y tendre, mais y
reposait pelotonn sur lui-mme. Les lits orns taient de la mme
longueur que les ntres, ou  peu prs. Le chssis en tait le plus
souvent horizontal, quelquefois inclin lgrement de la tte aux pieds.
Il tait souvent assez lev au-dessus du sol, et on y montait au moyen
d'un banc ou mme d'un petit escalier portatif. Le dtail ne nous en
serait gure connu que par les monuments figurs, si, en 1884 et 1885,
je n'en avais dcouvert deux complets, l'un  Thbes, dans une tombe de
la XIIIe dynastie, l'autre  Akhmm, dans la ncropole grco-romaine.
Deux lions de bonne volont ont tir leur corps en guise de chssis, la
tte au chevet, la queue recourbe sur les pieds du dormeur. Au-dessus
s'lve une sorte de baldaquin, qui servait lors de l'exposition des
momies. Rhind en avait dj rapport un qui orne aujourd'hui le muse
d'dimbourg (Fig.256). C'est un temple, dont le toit arrondi est
soutenu par d'lgantes colonnettes en bois peint. Une porte garde par
deux serpents familiers tait cense donner accs  l'intrieur. Trois
disques ails, de plus en plus grands, garnissaient les corniches
superposes au-dessus de la porte, et une range d'uraeus lovs se
dressait au couronnement de l'difice. Le baldaquin du lit de la XIIIe
dynastie est beaucoup plus simple, une sorte de balustrade en bois
dcoup et enlumin,  l'imitation des paquets de roseaux qui dcorent
le haut des parois de temple, le tout surmont de la corniche ordinaire.
Dans le lit de l'poque grecque (Fig.257), les balustres sont remplacs
sur les cts par des figures de la desse Mt, sculptes et peintes,
accroupies et la plume aux genoux. A la tte et au pied, Isis et
Nephthys se tiennent debout et tendent leurs bras frangs d'ailes. La
vote est  jour: des vautours y planent au-dessus de la momie, et deux
statuettes d'Isis et de Nephthys agenouilles pleurent sur elle. Les
traneaux qui menaient les morts au tombeau taient, eux aussi, dcors
d'une sorte de baldaquin, mais d'aspect trs diffrent. C'est encore un
naos, mais  panneaux pleins, comme ceux que j'ai dcouverts, en 1886,
dans la chambre de Sennotmou  Gournt-Mourra. Quand on y pratiquait
quelques jours, c'taient des lucarnes carres par lesquelles on
apercevait la tte de la momie: Wilkinson en a dcrit un de ce genre,
d'aprs les peintures d'une tombe thbaine (Fig.258). Dans tous les
cas, les panneaux taient mobiles. Le mort une fois dpos sur la
planche du traneau, on les dressait chacun en sa place; le toit
recourb et garni de sa corniche posait sur le tout et formait
couvercle. Plusieurs des fauteuils du Louvre et du British Museum ont
t fabriqus vers la XIe dynastie. Ce ne sont pas les moins beaux, et
l'un d'eux (Fig.259) a conserv une vivacit de couleurs
extraordinaires. Le cadre, jadis garni d'un treillis de cordelettes,
repose sur quatre pieds de lion. Le dossier est orn de deux fleurs et
d'une ligne de losanges en marqueterie d'bne et d'ivoire, qui se
dtache sur un champ rouge. Des tabourets de travail semblable
(Fig.260), et des pliants, dont les pieds sont forms par des ttes
d'oies aplaties, se trouvent dans tous les muses. Les Pharaons et les
hauts fonctionnaires recherchaient des modles plus compliqus. Leurs
siges taient parfois fort hauts. Ils avaient pour bras deux lions
courants, ou pour supports des prisonniers de guerre lis dos  dos
(Fig.261). Un escabeau, plac sur le devant, servait de marchepied pour
y monter, ou de point d'appui au personnage assis. Nous ne possdons
jusqu' prsent aucun meuble de ce genre.

[Illustration: Fig. 256]
[Illustration: Fig. 257]
[Illustration: Fig. 258]
[Illustration: Fig. 259]
[Illustration: Fig. 260]
[Illustration: Fig. 261]

Les peintures nous montrent qu'on corrigeait la duret des fonds canns
ou treillisss en les recouvrant de matelas et de coussins richement
ouvrs. Les coussins et les matelas ont disparu, et l'on a suppos
qu'ils taient recouverts en tapisserie. Sans doute la tapisserie tait
connue en gypte, et un bas-relief de Bni-Hassan (Fig.262) nous
apprend comment on la fabriquait. Le mtier, quoique trs simple,
rappelle celui dont se servent aujourd'hui encore les tisserands
 d'Akhmm. Il est horizontal et se compose de deux cylindres minces, ou
plutt de deux btons, spars par un espace d'un mtre cinquante, et
engags chacun dans deux grosses chevilles plantes dans le sol 
quatre-vingts centimtres l'une de l'autre ou environ. Les lisses de la
chane taient attaches solidement, puis roules autour du cylindre de
tte jusqu' tension convenable. Des btons de croisure, disposs
d'espace en espace, facilitent l'introduction des broches charges de
fils. Le travail commenait par en bas, ainsi qu'on fait encore aux
Gobelins. Le tissu tait tass et galis au moyen d'un peigne grossier,
puis enroul au fur et  mesure sur le cylindre infrieur. On fabriquait
ainsi des tentures et des tapis dcors les uns de figures, les autres
de dessins gomtriques, zigzags ou damiers (Fig.263); toutefois, un
examen attentif des monuments m'a dmontr que la plupart des sujets o
l'on a cru reconnatre des exemples de tapisserie sont en cuir peint et
dcoup. L'industrie du cuir tait trs florissante. Il y a peu de
muses qui ne possdent une paire au moins de sandales ou de ces
bretelles de momie, dont les bouts sont en peau estampe, et portent une
figure de dieu ou de Pharaon, une lgende hiroglyphique, une rosace,
parfois le tout runi. Ces petits monuments ne remontent gure plus haut
que le temps des grands-prtres d'Ammon ou des premiers Bubastites.
C'est  la mme poque qu'on doit attribuer l'immense dais du muse de
Boulaq. Le catafalque sur lequel la momie reposait, pendant le transport
de la maison mortuaire au tombeau, tait garni souvent d'une couverture
d'toffe ou de cuir souple. Parfois les cts retombaient droit, parfois
ils taient relevs en guise de rideaux par des embrasses et laissaient
apercevoir le cercueil. Le dais de Dir-el-Bahar fut prpar pour la
princesse Isimkheb, fille du grand-prtre Masahirti, femme du
grand-prtre Menkhopirr, mre du grand-prtre Pinotmou III. La pice
centrale, plus longue que large, se divise en trois bandes d'un cuir
bleu cleste qui a pass au gris perle. Les deux latrales sont semes
d'toiles jaunes: sur celle du milieu s'tagent des vautours, dont les
ailes tendues protgent le mort. Quatre pices, formes de carrs verts
et rouges, disposs en damier, se rattachent aux quatre cts. Celles
qui pendent sur les cts longs sont relies  la centrale par une
bordure d'ornements. A droite, des scarabes aux ailes dployes
alternent avec les cartouches du roi Pinotmou II, sous une frise de fers
de lance. A gauche, (Fig.264), le motif est plus compliqu. Une touffe
de lotus, flanque des cartouches royaux, occupe le centre; viennent
ensuite deux antilopes agenouilles chacune sur une corbeille, puis deux
bouquets de papyrus, enfin deux scarabes, semblables  ceux de l'autre
bordure. La frise en fers de lance court au-dessus. La technique de cet
objet est trs curieuse. Les hiroglyphes et les figures taient
dcoups dans de larges feuilles de cuir, comme nous faisons nos
chiffres et nos lettres dans des plaques en cuivre. On cousait ensuite,
sous les vides ainsi mnags, des lanires de cuir de la couleur qu'on
voulait donner aux ornements ou aux caractres, et, pour dissimuler le
rapiage, on talait par derrire de longs morceaux de cuir blanc ou
jaune clair. Malgr les difficults d'agencement que prsente ce
travail, le rsultat obtenu est des plus remarquables. La silhouette des
gazelles, des scarabes et des fleurs est aussi nette et aussi lgante
que si elle tait trace au pinceau sur une muraille ou sur une feuille
de papyrus. Le choix des motifs est heureux, la couleur harmonieuse et
vive  la fois. Les ouvriers qui ont conu et excut le dais d'Isimkheb
avaient une longue pratique de ce systme de dcoration et du genre de
dessin qu'il comportait. Je ne doute pas, quant  moi, que les coussins
des fauteuils et des divans royaux, les voiles des barques funraires ou
divines sur lesquelles on embarquait les momies et les statues des
dieux, ne fussent le plus souvent en cuir. La voile en damier d'une des
barques peintes au tombeau de Ramss III (Fig.265) rappelle  s'y
mprendre les pans en damier du dais. Les vautours et les oiseaux
fantastiques d'une autre barque (Fig.266) ne sont ni plus tranges ni
plus difficiles  obtenir en cuir que les vautours et les gazelles
d'Isimkheb.

[Illustration: Fig. 262]
[Illustration: Fig. 263]
[Illustration: Fig. 264]
[Illustration: Fig. 265]
[Illustration: Fig. 266]

Les tmoignages anciens nous permettent d'affirmer que les gyptiens
d'autrefois brodaient aussi bien que ceux du moyen ge. Les deux
cuirasses qu'Amasis donna, l'une aux Lacdmoniens, l'autre au temple
d'Athna  Lindos, taient en lin, mais ornes de figures d'animaux en
fil d'or et de pourpre: chaque fil se composait de trois cent
soixante-cinq brins tous distincts. Si nous remontons plus haut, nous
voyons, par les monuments figurs, que les Pharaons avaient des
vtements chargs de bordures en tapisserie ou en broderie, appliques
ou excutes  mme l'toffe. Les plus simples consistent en une ou
plusieurs bandes de nuance fonce courant paralllement au lisr.
Ailleurs, on aperoit des palmettes ou des sries de disques et de
points, des feuillages, des mandres, et mme, a et l, des figures
d'hommes, de divinits ou d'animaux, dessines probablement 
l'aiguille. Aucune des toffes qu'on a trouves jusqu' prsent sur les
momies royales n'est dcore de la sorte et ne nous permet de juger la
qualit et la technique de ce travail. Une fois, seulement, j'ai
dcouvert, sur le corps d'une des princesses de Dir-el-Bahari, un
cartouche brod en fil ros ple. Les gyptiens de la bonne poque
paraissent avoir estim particulirement les toffes unies, surtout les
blanches. Ils les fabriquaient avec une habilet merveilleuse, sur un
mtier identique de tous points  celui qu'ils avaient invent pour la
tapisserie. Les portions de linceul qui enveloppent les mains et les
bras de Thoutmos III sont aussi tnues que la plus fine mousseline de
l'Inde, et mriteraient le nom d'_air tiss_, aussi bien au moins que
les gazes de Cos. C'est l toutefois pure question de mtier o l'art
n'a rien  rclamer. L'usage de la broderie et de la tapisserie ne se
rpandit communment en gypte que vers la fin de la domination persane
et le commencement de la domination grecque, sous l'influence des
premiers Lagides. Alexandrie fut peuple en partie de colons phniciens,
syriens, juifs qui y apportrent avec eux les procds de fabrication
usits dans leur pays et y fondrent des manufactures bientt
florissantes. Pline attribue aux Alexandrins l'invention de tisser 
plusieurs lisses les toffes qu'on appelle brocarts (polymita); et, au
temps des premiers Csars, c'tait un fait reconnu que l'aiguille de
Babylone tait dsormais vaincue par le peigne du Nil. Les tapisseries
alexandrines n'taient pas dcores presque exclusivement de dessins
gomtriques, comme les vieilles tapisseries gyptiennes: on y voyait,
au tmoignage des anciens, des figures d'animaux et mme d'hommes. Rien
ne nous est rest des chefs-d'oeuvre qui remplissaient le palais des
Ptolmes, mais des fragments ont t dcouverts en gypte, qu'on peut
attribuer  la basse poque impriale, l'enfant  l'oie, dcrit par
Wilkinson, les divinits marines d'une pice que j'ai achete  Coptos.
Les nombreux linceuls brods et garnis de bandes en tapisserie, qu'on a
dcouverts rcemment au Fayoum et prs d'Akhmm, proviennent presque
tous de tombes coptes et relvent, par consquent, de l'art byzantin
plus que de l'art gyptien.


3.--LES MTAUX.


On partageait les mtaux en deux groupes, spars par la mention de
quelques espces de pierres prcieuses, comme le lapis-lazuli et la
malachite: celui des mtaux nobles, l'or, l'lectrum, l'argent; celui
des mtaux vils, le cuivre, le fer, le plomb, auquel on joignit plus
tard l'tain.

Le fer tait rserv aux armes et aux outils de fatigue, ciseaux de
sculpteur et de maon, tranchants de hache ou d'herminette, lames de
couteaux ou de scies. Le plomb ne servait gure. On en incrustait
parfois les battants de portes des temples, des coffrets, des meubles,
et on en fabriquait de petites statues de divinits, surtout des Osiris
ou des Anubis. Le cuivre pur tait trop mou pour rsister  l'usage
courant: le bronze tait le mtal favori des gyptiens. Il n'est pas
vrai qu'ils aient russi, comme on l'a dit souvent,  lui procurer par
la trempe la duret du fer ou de l'acier, mais ils ont su en obtenir des
qualits trs diffrentes, en variant les lments et les proportions de
l'alliage. La plupart des objets examins jusqu' prsent ont donn les
quantits de cuivre et d'tain employes aujourd'hui encore  la
fabrication du bronze commun. Ceux que Vauquelin tudia, en 1825,
renfermaient 84 pour 100 de cuivre, 14 d'tain, 1 de fer et d'autres
matires. Un ciseau, rapport d'gypte par Wilkinson, ne contenait que
5,9 pour 100 d'tain, 0,1 de fer et 94 de cuivre. Des dbris de
statuettes et de miroirs, analyss plus rcemment, ont rendu une
quantit notable d'or ou d'argent, et correspondent aux airains de
Corinthe. D'autres ont la teinte et la composition du laiton. Beaucoup
des plus soigns rsistent d'une manire tonnante  l'humidit, et
s'oxydent trs difficilement; on les frottait encore chauds d'un vernis
rsineux, qui en remplissait les pores et laissait  la surface une
patine inaltrable. Chaque espce avait son emploi: le bronze ordinaire
pour les armes et pour les amulettes communs, les alliages analogues au
laiton pour les ustensiles de mnage, les bronzes d'or et d'argent pour
les miroirs, les armes de prix, les statuettes de luxe. Aucun des
tableaux que j'ai vus dans les tombes ne reprsente la fonte et le
travail du bronze, mais l'examen des objets eux-mmes supple  ce
dfaut des monuments figurs. Les outils, les armes, les anneaux, les
vases  bon march taient partie forgs, partie couls d'un seul coup
dans des moules en terre rfractaire ou en pierre. Tout ce qui tait
oeuvre d'art tait coul en un ou plusieurs morceaux, selon les cas,
puis les pices ajustes, soudes et retouches au burin. Le procd le
plus frquemment employ tait celui de la fonte au carton: un noyau de
sable ou de terre mle de charbon pil tait introduit dans le moule,
et le model du dehors se rptait grossirement au dedans. La couche de
mtal tait souvent si mince qu'elle aurait cd  une pression un peu
forte si on n'avait pris la prcaution de la consolider en laissant le
noyau en place pour lui servir de soutien.

La plupart des ustensiles domestiques et des petits instruments du
mnage taient en bronze. On les rencontre par milliers en original dans
nos muses, en figure sur les peintures et les bas-reliefs. L'art et le
mtier n'taient pas incompatibles en gypte, et le chaudronnier
lui-mme s'efforait de prter  ses oeuvres les plus humbles une forme
lgante et des ornements de bon got. La marmite o le cuisinier de
Ramss III composait ses chefs-d'oeuvre est supporte par des pieds de
lion. Telle bouilloire semble ne diffrer en rien de la bouilloire
moderne (Fig.267), mais examinez-la de prs: l'anse est une fleur de
papyrus panouie, dont les ptales, inclins sur la tige, s'appuient au
rebord du goulot (Fig.268). Le manche des couteaux ou des cuillers est
presque toujours un cou de canard ou d'oie recourb; le bol est parfois
un animal, une gazelle lie comme les btes offertes en sacrifice
(Fig.269). Un petit chacal est accroupi sur la poigne d'un sabre. Une
paire de ciseaux du muse de Boulaq a, pour branche principale, un
captif asiatique, les bras lis derrire le dos. Tel miroir est une
feuille de lotus dcoupe: la queue sert de manche. Telle bote 
parfums est un poisson, telle autre un oiseau, telle autre un dieu
grotesque. Les vases  eau lustrale, que les prtres et les prtresses
portaient  la main pour asperger les fidles ou le terrain sur lequel
dfilaient les processions, mritent une place particulire dans
l'estime des connaisseurs. Ils sont pointus ou ovodes par le bout, et
dcors de tableaux au trait ou en relief. Tantt ce sont des images de
dieux, chacune dans un cadre; tantt c'est une scne d'adoration. Le
travail en est ordinairement trs fin.

[Illustration: Fig. 267]
[Illustration: Fig. 268]
[Illustration: Fig. 269--(D'aprs Wilkinson.)]

La statuaire s'tait de bonne heure empare du bronze: malheureusement,
aucune ne nous a t conserve de ces idoles qui remplissaient les
temples de l'ancien empire. Quoi qu'on en ait dit, nous ne possdons
point de statuettes en bronze qui soient antrieures  l'expulsion des
Hyksos. Quelques-unes des figures qui proviennent de Thbes sont bien
certainement de la XVIIIe et de la XIXe dynastie: la tte de lion
cisele qui tait avec les bijoux de la reine Ahhotpou, l'Harpocrate
de Boulaq, qui porte le prnom de Kamos et le nom d'Ahmos Ier, plusieurs
Ammon du mme muse, qu'on dit avoir t dcouverts  Mdint-Habou et 
Shikh Abd-el-Gournah. Les pices les plus importantes appartiennent 
la XXIIe dynastie, ou lui sont postrieures et contemporaines des
Pharaons sates; beaucoup ne remontent pas plus haut que les premiers
Ptolmes. Un fragment qui est en la possession du comte Stroganoff, et
qui a t recueilli dans les ruines de Tanis, faisait partie d'une
statue votive du roi Ptoukhnou. Elle tait excute aux deux tiers au
moins de la grandeur naturelle, et c'est le morceau le plus considrable
que nous ayons jusqu' prsent. Le portrait de la dame Takoushit, donn
par M. Dmtrio au muse d'Athnes, les quatre figures de la collection
Posno, aujourd'hui au Louvre, le gnie agenouill de Boulaq, sont
originaires de Bubastis et datent probablement des annes qui
prcdrent l'avnement de Psamitik Ier. La dame Takoushit est debout,
le pied en avant, le bras droit pendant, le bras gauche repli et ramen
contre la poitrine (Fig.270). Elle est vtue d'une robe courte, brode
de scnes religieuses, et a des bracelets aux bras et aux mains. La
perruque  mches carres, rgulirement tages, lui embote la tte.
Le dtail des toffes et des bijoux est dessin en creux, au trait,  la
surface du bronze, et relev d'un fil d'argent. La face est un portrait
et semble indiquer une femme d'ge mr. Le corps est, selon la tradition
des coles gyptiennes, un corps de jeune fille, lanc, ferme et
souple. Le cuivre est ml fortement d'or et a des reflets doux, qui se
marient de la manire la plus heureuse avec le riche dcor de la
broderie. Autant l'aspect en est fin et harmonieux, autant celui du
gnie agenouill de Boulaq est rude et heurt. Il a la tte d'pervier
et adore le soleil levant, comme c'est le devoir des gnies
d'Hliopolis; son bras droit est lev en l'air, son bras gauche se serre
contre la poitrine. Le style de l'ensemble est sec, et le grenu de
l'piderme augmente encore l'impression de duret; mais le mouvement est
juste, nergique, et le masque d'oiseau s'ajuste au buste d'homme avec
une sret surprenante. Les mmes qualits et les mmes dfauts se
retrouvent sur l'Hor de la collection Posno (Fig.271). Debout, les bras
lancs en avant,  hauteur de la tte, il soulve le vase  libations et
en verse le contenu sur un roi jadis plac devant lui. La rudesse est
moins sensible dans les trois autres figures, surtout dans celle qui
porte le nom de Mosou grav  la pointe sur la poitrine,  l'endroit du
coeur (Fig.272). Elle est debout, comme Hor, le pied gauche en avant, le
bras gauche tombant prs de la cuisse. La main droite, releve  la
hauteur du sein, tenait le bton de commandement. Le torse est nu, les
reins sont ceints du pagne ray, dont la pointe retombe carrment entre
les deux cuisses. La tte est coiffe de la perruque courte,  petites
mches fines, imbriques l'une sur l'autre. L'oreille est ronde et
grande. Les yeux, bien ouverts, taient sertis d'argent et ont t vols
par quelque fellah. Les traits ont une expression remarquable de hauteur
et de fermet. Que dire, aprs cela, des milliers d'Osiris, d'Isis, de
Nephthys, d'Hor, de Nofirtoum, qu'on a retirs du sable et des dcombres
 Saqqarah,  Bubaste et dans toutes les villes du Delta? Beaucoup, sans
doute, sont de charmants morceaux de vitrine et se recommandent par la
perfection de la fonte ou par la dlicatesse du travail; mais la plupart
sont des objets de commerce, fabriqus pendant des sicles sur les mmes
modles, et peut-tre dans les mmes moules, pour l'dification des
dvots et des plerins. Ils sont mous, vulgaires, sans originalit, et
ne se distinguent non plus les uns des autres que les milliers de
figurines colories, dont nos marchands d'objets de saintet encombrent
leurs talages. Seules, les images d'animaux, les bliers, les sphinx,
les lions surtout, gardrent jusqu' la fin un cachet d'individualit
des plus prononcs. Les gyptiens avaient pour les flins une
prdilection particulire: ils ont reprsent le lion dans toutes les
attitudes, chassant l'antilope, se ruant sur les chasseurs, bless et se
retournant pour mordre sa blessure, au repos et couch d'un calme
ddaigneux, et nul peuple ne l'a rendu avec pareille connaissance de ses
Habitudes ni avec pareille intensit de vie. Plusieurs dieux et
plusieurs desses, Shou, Anhouri, Bastt, Sokhit, Tafnout, avaient forme
de lion ou de chat, et comme le culte en tait plus populaire dans le
delta que partout ailleurs, il ne se passe gure d'annes o l'on ne
dterre, au milieu des ruines de Bubastis, de Tanis, de Mends ou de
quelque ville moins clbre, de vritables dpts o les figurines de
lion ou de lionne, de femmes ou d'hommes  ttes de lion et de chat, se
comptent par milliers. Les chats de Bubaste et les lions de Tell-es-seb
remplissent nos muses. Les lions d'Horbat peuvent compter parmi les
chefs-d'oeuvre de la statuaire gyptienne. Le nom d'Apris est inscrit
sur le plus grand d'entre eux (Fig.273), mais ce tmoignage prcis nous
manquerait, que les caractres du morceau nous ramneraient
invinciblement  l'poque sate. Il faisait partie des pices qui
composaient l'ornementation d'une porte de temple ou de naos, et la face
postrieure en tait engage dans un mur ou dans une pice de bois. Il
est pris au pige, ou couch dans une cage oblongue, d'o ne sortent que
la tte et les pattes de devant. Les lignes du corps sont simples et
puissantes, l'expression de la face calme et forte. Il gale presque par
l'ampleur et la majest les beaux lions en calcaire d'Amenhotpou III.

[Illustration: Fig. 270]
[Illustration: Fig. 271]
[Illustration: Fig. 272]
[Illustration: Fig. 273]

L'ide d'appliquer l'or et les mtaux nobles sur le bronze, sur la
pierre ou sur le bois, tait dj ancienne en gypte, au temps de
Khops. L'or est trs souvent ml d'argent  l'tat naturel; quand il
en renfermait 20 pour 100, il changeait de nom et s'appelait lectrum
(_asimou_). L'lectrum a une belle teinte jaune clair. Il plit  mesure
que la proportion augmente:  60 pour 100, il est presque blanc.
L'argent venait surtout d'Asie en anneaux, en plaques ou en briquettes
d'un poids dtermin. L'or et l'lectrum arrivaient partie de Syrie, en
briques et en anneaux, partie du Soudan, en ppites ou en poudre.
L'affinage et la fonte sont figurs sur les monuments des anciennes
dynasties. Un bas-relief de Saqqarah nous montre la pese de l'or confi
 l'ouvrier qui doit le travailler; un autre, de Bni-Hassan, le lavage
et la mise au feu du minerai; un autre, de Thbes, l'orfvre assis
Devant son creuset, le chalumeau  la bouche pour attiser la flamme, et
la pince  la main droite, prt  saisir le lingot (Fig.274). Les
gyptiens ne frappaient ni monnaies ni mdailles. A cela prs, ils
tiraient le mme parti que nous des mtaux prcieux. Comme nous dorons
les croix et les coupoles des glises, ils recouvraient d'or les portes
des temples, le soubassement des murs, les bas-reliefs, les pyramidions
d'oblisque, les oblisques entiers. Ceux de la reine Hatshepsitou 
Karnak taient bards d'lectrum. On les apercevait des deux rives du
Nil, et ils inondaient les deux gyptes de leurs reflets blouissants,
quand le soleil se levait entre eux, comme il se lve  l'horizon du
ciel. C'taient des lames forges  grands coups de marteau sur
l'enclume. Pour les objets de petite dimension, on se servait de
pellicules, battues entre deux morceaux de parchemin. Le muse du Louvre
possde un vritable livret de doreur, et les feuilles qu'il renferme
sont aussi fines que celles des orfvres allemands au sicle pass. On
les fixait sur le bronze au moyen d'un mordant ammoniacal. S'il
s'agissait de quelque statuette en bois, on commenait par coller une
toile fine ou par dposer une mince couche de pltre, et l'on appliquait
l'or ou l'argent par-dessus ce premier enduit. Il est question de
statues en bois dor de Thot, d'Hor, de Nofirtoum, ds le temps de
Khops. Le seul temple d'Isis, dame de la pyramide, en renfermait une
douzaine, et ce n'tait pas l'un des plus grands dans la ncropole
memphite. Les temples de Thbes paraissent en avoir possd des
centaines, au moins sous les dynasties conqurantes du nouvel empire, et
les sanctuaires ptolmaques ne le cdaient pas en cela aux thbains.

[Illustration: Fig. 274]

Le bronze et le bois dor ne suffisaient pas toujours aux dieux: c'tait
de l'or massif qu'il leur fallait et on leur en donnait le plus
possible. Les rois de l'ancien et du moyen empire leur ddiaient dj
des statues tailles en plein dans les mtaux prcieux. Les pharaons de
la XVIIIe et de la XIXe dynastie, qui puisaient presque  volont dans
les trsors de l'Asie, renchrirent sur ce qu'avaient fait leurs
prdcesseurs. Mme quand la dcadence fut venue, on vit de simples
seigneurs fodaux continuer la tradition des grands rgnes, et, comme
Montoumht, prince de Thbes, remplacer les images en or et en argent,
que les gnraux d'Ashshourbanipal avaient enleves  Karnak, pendant
les invasions assyriennes. La quantit de mtal ainsi consacre au
service de la divinit tait considrable. Si on y trouvait beaucoup de
figures hautes de quelques centimtres  peine, on en trouvait beaucoup
aussi qui mesuraient trois coudes et plus. Il y en avait d'un seul
mtal, or ou argent; il y en avait qui taient partie en or, partie en
argent; il y en avait enfin qui se rapprochaient de la statuaire
chryslphantine des Grecs, et o l'or se combinait avec l'ivoire
sculpt, avec l'bne, avec les pierres prcieuses. Ce qu'elles taient,
on le sait trs exactement, et par les reprsentations qui en existent
un peu partout,  Karnak,  Mdint-Habou,  Dendrah, dans les tombes,
et par les statues de calcaire et de bois: la matire avait beau
changer, le style ne variait pas. Rien n'est plus prissable que de
pareilles oeuvres; la valeur mme des matriaux qui les composent les
condamne srement  la destruction. Ce que les guerres civiles, les
invasions trangres, la rapacit des pharaons et des gouverneurs
romains avait pargn, devint la proie des chrtiens. Quelques
statuettes mignonnes, places sur les momies en guise d'amulettes,
quelques figures, adores comme divinits domestiques et gares dans
les ruines des maisons, quelques ex-voto, oublis dans le coin obscur
d'un temple, sont parvenus jusqu' nous. Le Phtah et l'Ammon de la reine
Ahhotpou, un autre Ammon en or de Boulaq et le vautour en argent
dcouvert  Mdint-Habou vers 1885, sont les seules pices de ce genre
attribues certainement  la grande poque. Le reste est sate ou
ptolmaque et ne se recommande point par la perfection du travail. La
vaisselle que renfermaient les temples et les maisons n'a pas eu
meilleure chance que les statues. Le Louvre a acquis, au commencement du
sicle, des coupes  fond plat que Thoutmos III donna  l'un de ses
gnraux, Thoutii, en rcompense de sa bravoure. La coupe d'argent est
trs mutile, la coupe d'or est intacte et d'un fort joli dessin
(Fig.275). Les parois latrales sont ornes d'une lgende
hiroglyphique. On a grav au fond une rosace, autour de laquelle
circulent six poissons. Une bordure de fleurs de lotus, relies par une
ligne courbe, tourne autour du sujet principal. Les cinq vases de
Thmous, conservs  Boulaq, sont en argent. Ils faisaient partie du
mobilier sacr, et avaient t enfouis dans une cachette, o ils sont
demeurs jusqu' nos jours. Rien n'indique leur ge; mais, qu'ils soient
de l'poque grecque ou de l'poque thbaine, la facture est purement
gyptienne. Il ne reste plus de l'un d'eux que le couvercle avec une
poigne forme de deux fleurs runies par la tige. Les autres sont
intacts et dcors au repouss de boutons de lotus et de lotus panouis
(Fig.276). Le galbe en est lgant et simple, l'ornementation sobre et
lgre, le relief trs fin; l'un d'eux est pourtant entour d'une
ceinture d'oves assez fortes (Fig.277), dont la saillie altre un peu
les contours de la panse. Ce sont l des pices intressantes; mais le
nombre en est si restreint, que nous aurions une ide trs incomplte de
l'orfvrerie gyptienne si les reprsentations figures ne venaient 
notre aide. Les pharaons n'avaient pas comme nous la ressource de jeter
dans la circulation, sous forme de monnaie, l'or et l'argent qu'ils
recevaient des peuples vaincus. La part des dieux prleve, ils
n'avaient d'autre alternative que de fondre en lingots, ou de changer
en vaisselle et en bijoux ce qui leur revenait du butin. Ce qui tait
vrai des rois l'tait encore plus des particuliers, et, pendant six ou
huit sicles au moins,  partir d'Ahmos Ier, le got de l'argenterie fut
pouss jusqu' l'extravagance. Toutes les maisons possdaient non
seulement ce qu'il fallait pour le service de la table, plats, aiguires
 pied, coupes, gobelets, paniers sur lesquels on gravait au trait des
figures d'animaux fantastiques (Fig.278), mais de grands vases
dcoratifs qu'on remplissait de fleurs, ou qu'on talait sous les yeux
des convives les jours de gala. Certains d'entre eux taient d'une
richesse extraordinaire. Ici, c'est une coupe dont les anses sont deux
boutons de papyrus, et le pied un papyrus panoui; deux esclaves
asiatiques somptueusement vtus semblent la soulever difficilement 
force de bras (Fig.279). L, une sorte d'hydrie allonge a pour
couvercle un lotus flanqu de deux ttes de gazelle (Fig.280). Deux
bustes de chevaux, brids et caparaonns, sont adosss au pied. La
panse est divise en zones horizontales: celle du milieu figure un
marais, qu'une antilope effarouche parcourt au galop. Deux burettes
mailles ont pour couvercle, la premire une tte d'aigle hupp
(Fig.281), la seconde un masque du dieu Bsou, encadr entre deux
vipres (Fig.282). Un surtout en or (Fig.283), offert  Amenhotpou III
par un vice-roi d'thiopie, reprsente une des scnes les plus
frquentes de la conqute gyptienne. Des singes et des hommes font la
cueillette des fruits dans un bois de palmiers-doums. Deux indignes en
pagne ray, pars d'une longue plume, conduisent chacun au licol une
girafe apprivoise. D'autres hommes appartenant  la mme tribu sont
agenouills sur la lisire et lvent les mains pour implorer la piti
des troupes gyptiennes. Des prisonniers ngres, tendus  plat ventre
sur le sol, relvent pniblement la tte et le buste. Une coupe  pied
bas, surmonte d'un cne allong, se dresse au milieu des arbres.
videmment les ouvriers qui ont excut ce travail tenaient moins 
l'lgance et  la beaut qu' la richesse et  l'effet. Ils se
souciaient peu que l'ensemble ft lourd et de mauvais got, pourvu qu'on
admirt leur habilet, et la quantit de mtal qu'ils avaient russi 
employer. D'autres surtout du mme genre, prsentes  Ramss II, dans
le temple d'Ipsamboul, remplacent les girafes par des buffles courant 
travers les palmiers.

[Illustration: Fig. 275]
[Illustration: Fig. 276]
[Illustration: Fig. 277]
[Illustration: Fig. 278]
[Illustration: Fig. 279]
[Illustration: Fig. 280]
[Illustration: Fig. 281]
[Illustration: Fig. 282]
[Illustration: Fig. 283]

C'taient de vrais joujous d'orfvrerie analogues  ceux que les
empereurs byzantins du IXe sicle avaient dans leur palais de la
Magnaure, et qu'ils talaient les jours de rception pour donner aux
trangers une haute ide de leur puissance et de leur richesse. On les
voyait dfiler avec les prisonniers, dans le cortge triomphal de
Pharaon, lorsqu'il revenait victorieux de ses guerres lointaines. Les
vases d'usage journalier taient plus lgers et moins chargs
d'ornements incommodes. Les deux lopards qui servent d'anse  un
cratre du temps de Thoutmos III (Fig.284) ne sont pas bien
proportionns et se combinent mal avec les rondeurs de la panse, mais
les coupes (Fig.285) et l'aiguire (Fig.286) sont d'une ordonnance
heureuse et d'un contour assez pur. Ces vases d'or et d'argent cisel,
travaills au repouss, et dont quelques-uns offrent des scnes de
chasse ou de guerre disposes par zones, furent imits en Phnicie, et
les contrefaons, expdies en Asie Mineure, en Grce, en Italie, y
Transportrent plusieurs des formes et des motifs de l'orfvrerie
gyptienne. La passion des mtaux prcieux tait pousse si loin sous
les Ramessides, qu'on ne se contenta plus de les employer au service de
la table. Ramss II et Ramss III avaient des trnes en or, non point
plaqus sur bois, comme en avaient eu leurs prdcesseurs, mais massifs
et garnis de pierreries. Tout cela avait trop de prix pour durer et
disparut  la premire occasion; la valeur artistique ne rpondait pas
d'ailleurs  la valeur vnale, et la perte n'est pas de celles dont on
ne saurait se consoler.

[Illustration: Fig. 284]
[Illustration: Fig. 285]
[Illustration: Fig. 286]

Les Orientaux, hommes et femmes, sont grands amateurs de bijoux. Les
gyptiens ne faisaient pas exception  la rgle. Non contents de s'en
parer  profusion pendant la vie, ils en chargeaient les bras, les
doigts, le cou, les oreilles, le front, les chevilles de leurs morts. La
quantit qu'ils enfouissaient ainsi dans les tombeaux tait si
considrable, qu'aprs trente sicles de fouilles actives, on dcouvre
encore, de temps en temps, des momies qui sont, pour ainsi dire,
cuirasses d'or. Beaucoup de ces bijoux funraires n'taient que des
ornements de parade, fabriqus pour le jour des funrailles, et dont
l'excution se ressent de l'usage auquel ils taient destins. On ne se
privait pas pourtant d'enterrer avec les morts les bijoux qu'ils avaient
prfrs de leur vivant, et ceux-l sont traits avec un soin qui ne
laisse rien  dsirer. Les bagues et les chanes nous sont arrives en
trs grand nombre, et cela n'a rien que de naturel. En effet, la bague
n'tait pas comme chez nous un simple ornement, mais un objet de
premire ncessit; on scellait les pices officielles au lieu de les
signer, et le cachet faisait foi en justice. Chaque gyptien avait donc
le sien, qu'il portait constamment sur lui afin d'en user en cas de
besoin. C'tait, pour les pauvres, un simple anneau en cuivre ou en
argent, pour les riches, un bijou de modle plus ou moins compliqu,
charg de ciselures et d'ornements en relief. Le chaton mobile tournait
sur un pivot. Il tait souvent incrust d'une pierre avec la devise ou
l'emblme choisi par le propritaire, un scorpion (Fig.287), un lion,
un pervier, un cynocphale. Les chanes taient pour l'gyptienne ce
que la bague tait pour son mari, l'ornement par excellence. J'en ai vu
une en argent qui mesurait plus d'un mtre cinquante de long. D'autres,
au contraire, ont  peine cinq ou six centimtres. Il y en a de tous les
modules,  tresse double ou triple,  gros anneaux,  petits anneaux,
les unes massives et pesantes, les autres aussi lgres et aussi
flexibles que le plus mince jaseron de Venise. La moindre paysanne
pouvait avoir la sienne, comme les dames du plus haut rang; mais il
fallait que la femme ft bien pauvre dont l'crin ne contenait rien
d'autre. Bracelets, diadmes, colliers, cornes, insignes de
commandement, aucune numration n'est assez complte pour donner une
ide du nombre et de la varit des bijoux qu'on connat, soit par la
reprsentation figure, soit en original. Berlin a la parure d'une
Candace thiopienne, le Louvre, celle du prince Psar, Boulaq celle de
la reine Ahhotpou, la plus complte de toutes. Ahhotpou tait femme de
Kamos, roi de la XVIIe dynastie et peut-tre mre d'Ahmos Ier. Sa momie
avait t enleve par une des bandes de voleurs qui exploitaient la
ncropole thbaine, vers la fin de la XXe dynastie. Enfouie par eux, en
attendant qu'ils eussent le loisir de la dpouiller en sret, il est
probable qu'ils furent pris et mis  mort, avant d'avoir pu excuter ce
beau dessein. Le secret de leur cachette prit avec eux et ne fut
dcouvert qu'en 1860, par les fouilleurs arabes. La plupart des objets
que la reine avait emports dans l'autre monde sont des bijoux de femme,
un manche d'ventail lam d'or, un miroir de bronze dor,  poigne en
bne, garnie d'un lotus d'or cisel (Fig.288). Les bracelets
appartiennent  plusieurs types divers. Les uns taient destins 
garnir la cheville et le haut du bras, et sont de simples anneaux en or,
massifs ou creux, ourls de chanettes en fils d'or tresss, imitant le
filigrane. Les autres se portent au poignet, comme les bracelets de nos
femmes, et sont forms de perles en or, en lapis-lazuli, en cornaline,
en feldspath vert, montes sur des fils d'or et disposes en carr, dont
chaque moiti est d'une couleur diffrente. La fermeture consiste en
deux lames d'or, runies par une aiguillette galement en or: les
cartouches d'Ahmos Ier y sont gravs lgrement  la pointe. C'est
galement au Pharaon Ahmos Ier qu'appartenait un beau bracelet d'arc
(Fig.289), dont la facture rappelle un peu les procds usits dans la
fabrication des maux cloisonns. Ahmos est agenouill devant le dieu
Sibou et ses acolytes, les gnies de Sop et de Khonou. Les figures et
les hiroglyphes sont levs en plein sur une plaque d'or; et cisels
dlicatement au burin. Le champ est rempli de pices de pte bleue et de
lapis-lazuli tailles artistement. Un bracelet de travail plus
compliqu, mais moins fin, tait pass au poignet de la reine
(Fig.290). Il est en or massif et form de trois bandes parallles,
garnies de turquoises. Sur le devant, un vautour dploie ses ailes, dont
les plumes sont composes d'maux verts, de lapis-lazuli et de
cornaline, enchsss dans des cloisons d'or. Les cheveux taient engags
dans un diadme d'or massif,  peine aussi large qu'un bracelet. Le nom
d'Ahmos est incrust en pte bleue sur une plaque oblongue, adhrente
au cercle: deux petits sphinx en relief, poss de chaque ct, ont l'air
de veiller sur lui (Fig.291). Une grosse chane d'or flexible tait
enroule autour du cou: elle est termine par deux ttes d'oie
recourbes, qu'on liait au moyen d'une ficelle, quand on voulait fermer
le collier. Le scarabe qui lui sert de pendeloque a le corselet et les
lytres en pte de verre bleue, raye d'or, les ptes et le corps en or
massif. La parure de la poitrine tait complte par un large collier du
genre de ceux qu'on appelait Ouoskh (Fig.292). Il a pour agrafes-deux
ttes d'pervier en or, dont les dtails taient relevs d'mail bleu.
Les rangs sont composs de cordes, enroules, de fleurs  quatre ptales
en croix, d'antilopes poursuivies par des tigres, de chacals accroupis,
d'perviers, de vautours et d'uraeus ailes, le tout en or repouss, et
cousu sur le linceul au moyen d'un petit anneau soud derrire chaque
figure. Au-dessous, pendait sur la poitrine une de ces pices carres
qu'on appelle un pectoral (Fig.293). La forme gnrale est d'un naos.

[Illustration: Fig. 287]
[Illustration: Fig. 288]
[Illustration: Fig. 289]
[Illustration: Fig. 290]
[Illustration: Fig. 291]
[Illustration: Fig. 292]
[Illustration: Fig. 293]

Ahmos, debout dans une barque entre Ammon et R, reoit, sur la tte et
sur le corps, l'eau qui doit le purifier. Deux perviers planent, 
droite et  gauche du roi, au-dessus des dieux. La silhouette des
figures est dessine par des cloisons d'or; le corps tait rendu par
des plaquettes de pierre et d'mail, dont beaucoup sont tombes. Le
morceau est un peu lourd, et l'usage ne s'en comprend gure si on
l'isole du reste de la parure. Pour juger sainement l'effet qu'il
produisait, on doit se rappeler ce qu'tait le vtement des femmes
gyptiennes: une sorte de fourreau d'toffe semi-transparente, qui
s'arrtait au-dessous des seins et les laissait saillir librement. Le
haut de la poitrine et du dos, les paules, le cou taient  dcouvert,
sauf une paire de bretelles troites qui maintenaient le fourreau et
l'empchaient de glisser. Les femmes riches habillaient cette nudit de
bijoux. Le collier voilait  moiti les paules et le haut de la
poitrine. Le pectoral masquait le sillon qui se creuse entre les seins.
Les seins eux-mmes taient parfois embots chacun dans une sorte de
coupe d'or maill ou peint, qui en pousait exactement les contours. A
ct de ces bijoux, des armes et des amulettes taient entasss
ple-mle: trois grosses mouches d'or massif suspendues  une chanette
mince, neuf petites haches, trois en or, six en argent, une tte de lion
en or d'un travail minutieux, un sceptre en bois noir enroul d'or, des
anneaux de jambes, des poignards. L'un d'eux (Fig.294), enferm dans
une gaine d'or, avait un manche en bois, dcor de triangles en
cornaline, en lapis-lazuli, en feldspath et en or. Pour pommeau, quatre
ttes de femme en or repouss; une tte de taureau renverse, en or,
dissimule la soudure de la lame au manche. Le pourtour de la lame est en
or massif, le corps en bronze noir, damasquin. Sur la face suprieure,
au-dessous du prnom d'Ahmos, un lion poursuit un taureau, en prsence
de quatre grosses sauterelles alignes; sur la face infrieure, le nom
d'Ahmos et quinze fleurs panouies, qui sortent l'une de l'autre et vont
se perdant vers la pointe. Un poignard, dcouvert  Mycnes par M.
Schliemann, prsente un systme de dcoration analogue; les Phniciens,
qui copiaient assidment les modles gyptiens, ont probablement
transport celui-l en Grce. Le second poignard de la reine (Fig.295)
a une forme qu'il n'est pas rare de rencontrer aujourd'hui encore dans
la Perse et dans l'Inde. C'est une lame en bronze jauntre trs lourd,
emmanche d'un disque en argent. Pour s'en servir, on appuyait le
pommeau lenticulaire dans le creux de la main, et l'on passait la lame
entre l'index et le mdius. On se demandera quel besoin une femme, et
une femme morte, avait de tant d'armes. L'autre monde tait peupl
d'ennemis contre lesquels on devait lutter sans relche, gnies
typhoniens, serpents, scorpions gigantesques, tortues, monstres de toute
sorte. Les poignards qu'on enfermait au cercueil avec la momie aidaient
l'me  se protger, et comme ils n'taient utiles que pour la lutte
corps  corps, on avait ajout quelques armes de jet, des arcs, des
boumerangs en bois dur et une hache de guerre. Le manche est en bois de
cdre revtu d'une feuille d'or (Fig.296). La lgende d'Ahmos y est
crite en caractres de lapis-lazuli, de cornaline, de turquoise et de
feldspath vert. Le tranchant est saisi dans une entaille du bois et
maintenu en place par un treillis de fils d'or. Il est en bronze noir et
a t dor. L'une des deux faces montre des lotus sur fond d'or, l'autre
Ahmos frappant un barbare  moiti renvers, qu'il tient aux cheveux.
Au-dessous, le dieu de la guerre, Montou Thbain, est reprsent par un
griffon  tte d'aigle. Deux barques en argent et en or simulaient la
barque sur laquelle la momie traversait le fleuve, pour se rendre  sa
dernire demeure et naviguer  la suite des dieux sur la mer d'Occident.
La barque en argent tait pose sur un chariot de bois  quatre roues en
bronze; comme elle tait en assez mauvais tat, on l'a dmonte et
remplace par la barque en or (Fig.297). La coque est lgre et
allonge: les faons de l'avant et de l'arrire sont releves et se
terminent par des bouquets de papyrus gracieusement recourbs. Deux
estrades, entoures de balustrades  panneaux pleins, se dressent  la
proue et  la poupe, en guise de chteaux gaillards. Le pilote d'avant
est debout dans la premire, le timonier se tient devant la seconde et
manie la rame  large palette qui remplissait l'office de notre
gouvernail. Douze rameurs d'argent massif voguent sous les ordres de ces
deux officiers. Au centre, Kamos est assis, la hache et le sceptre  la
main. Voil ce qu'il y avait sur une seule momie; encore n'ai-je numr
que les objets les plus remarquables. La technique en est irrprochable,
et la sret du got n'est pas moindre chez l'ouvrier que la dextrit
de la main. L'art de l'orfvre, parvenu au degr de perfection dont
tmoigne l'crin d'Ahhotpou, ne s'y maintint pas longtemps. Les modes
changrent, la forme des bijoux s'alourdit. La bague de Ramss II au
Louvre, avec ses chevaux poss debout sur le chaton (Fig.298), le
bracelet du prince Psar (Fig.299), avec ses griffons et ses lotus en
mail cloisonn, sont d'un dessin moins heureux que les bracelets
d'Ahmos. Celui qui les a excuts tait, sans contredit, aussi habile
que les orfvres de la reine Ahhotpou; mais il avait le got moins fin
et l'esprit moins inventif. Ramss II tait condamn, ou bien  ne
jamais porter sa bague, ou bien  voir les petits chevaux qui
l'ornaient, s'craser et tomber au moindre choc. La dcadence, dj
sensible sous la XIXe dynastie, s'accentue  mesure que nous nous
rapprochons de l're chrtienne. Les boucles d'oreilles de Ramss IX, au
muse de Boulaq, sont un compos disgracieux de disques chargs de
filigrane, de chanettes, d'uraeus pendants; comme aucune oreille
humaine n'aurait pu en porter le poids sans s'allonger outre mesure ou
sans se dchirer, on les accrochait  la perruque de chaque ct de la
tte. Les bracelets du grand-prtre Pinotmou III, recueillis sur sa
momie, sont de simples anneaux en or, ronds, incrusts de verre color
et de cornaline, semblables  ceux qu'on fabrique encore aujourd'hui
chez les noirs du Soudan. L'invasion des Grecs modifia d'abord les
procds de l'orfvrerie gyptienne, puis substitua peu  peu ses types
aux types indignes. L'crin de la reine thiopienne que Ferlini vendit
au muse de Berlin contenait,  ct de bijoux qu'on aurait pu attribuer
sans peine  l'poque pharaonique, des bijoux de style mixte o
l'influence hellnique est nettement reconnaissable. Les trsors
dcouverts, en 1878,  Zagazig, en 1881,  Qnh, en 1882,  Damanhour,
taient composs entirement d'objets dont la facture n'a plus rien
d'gyptien, pingles  cheveux surmontes d'une statuette de Vnus,
boucles de ceinture, agrafes pour pplum, bagues et bracelets orns de
cames, coffrets flanqus aux quatre coins de colonnettes ioniques. Les
vieux modles taient encore recherchs dans les campagnes, et les
orfvres de village conservaient tant bien que mal la tradition antique:
les orfvres de ville ne savaient plus que copier lourdement les modles
grecs et romains.

[Illustration: Fig. 294]
[Illustration: Fig. 295]
[Illustration: Fig. 296]
[Illustration: Fig. 297]
[Illustration: Fig. 298]
[Illustration: Fig. 299]

Cette revue rapide de ce qu'ont produit les arts industriels prsente
bien des lacunes. J'ai d me borner  citer ce que renferment les
collections les plus connues; que ne trouverait-on pas si l'on pouvait
visiter  loisir nos muses de province et recueillir ce que le hasard
des ventes a dispers dans les collections particulires! La diversit
des petits monuments de l'industrie gyptienne est infinie et l'tude
mthodique en reste encore  faire: elle promet plus d'une surprise 
qui voudra la tenter.

FIN





TABLE




CHAPITRE PREMIER.

L'ARCHITECTURE CIVILE ET MILITAIRE
    1. Les maisons
    2. Les forteresses
    3. Les travaux d'utilit publique


CHAPITRE II.

L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE
    1. Matriaux et lments de la construction
    2. Le temple
    3. La dcoration


CHAPITRE III.

LES TOMBEAUX
    1. Les mastabas
    2. Les pyramides
    3. Les tombes de l'Empire thbain; les hypoges


CHAPITRE IV

LA PEINTURE ET LA SCULPTURE
    1. Le dessin et la composition
    2. Les procds techniques
    3. Les oeuvres


CHAPITRE V.

LES ARTS INDUSTRIELS
    1. La pierre, la terre et le verre
    2. Le bois, l'ivoire, le cuir et les matires textiles
    3. Les mtaux





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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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