Project Gutenberg's Les chasseurs de chevelures, by Captain Mayne-Reid

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Title: Les chasseurs de chevelures

Author: Captain Mayne-Reid

Release Date: January 11, 2004 [EBook #10682]

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHASSEURS DE CHEVELURES ***




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LES CHASSEURS
DE CHEVELURES

PAR

LE CAPITAINE MAYNE-REID

Traduit de l'anglais par:
ALLYRE BUREAU




INTRODUCTION


LES SOLITUDES DE L'OUEST.

Deroulez la mappemonde, et jetez les yeux sur le grand continent de
l'Amerique du Nord. Au dela de l'Ouest sauvage, plus loin vers le
couchant, portez vos yeux: franchissez les meridiens; n'arretez vos
regards que quand ils auront atteint la region ou les fleuves auriferes
prennent leur source au milieu des pics couverts de neiges eternelles.
Arretez-les la. Devant vous se deploie un pays dont l'aspect est vierge de
tout contact des mains de l'homme, une terre portant encore l'empreinte du
moule du Createur comme le premier jour de la creation; une region dont
tous les objets sont marques a l'image de Dieu. Son esprit, que tout
environne, vit dans la silencieuse grandeur des montagnes, et parle dans
le mugissement des fleuves. C'est un pays ou tout respire le roman, et qui
offre de riches realites a l'esprit d'aventure. Suivez-moi en imagination,
a travers des scenes imposantes d'une beaute terrible, d'une sublimite
sauvage.

Je m'arrete dans une plaine ouverte. Je me tourne vers le nord, vers le
sud, vers l'est et vers l'ouest; et, de tous cotes, j'apercois le cercle
bleu du ciel qui m'environne. Ni roc, ni arbre ne vient rompre la ligne de
l'horizon. De quoi est couverte cette vaste etendue? d'arbres? non; d'eau?
non; d'herbe? non; elle est couverte de fleurs! Aussi loin que mon oeil
peut s'etendre, il apercoit des fleurs, toujours des fleurs, encore des
fleurs! C'est comme une carte coloriee, une peinture brillante, emaillee
de toutes les fleurs du prisme. La-bas, le jaune d'or; c'est l'_helianthe_
qui tourne son disque-cadran vers le soleil. A cote l'ecarlate; c'est la
_mauve_ qui eleve sa rouge banniere. Ici, c'est un parterre de la
_monarda_ pourpre; la, c'est l'euphorbe etalant ses feuilles d'argent;
plus loin, les fleurs eclatantes de l'_asclepia_ font predominer l'orange;
plus loin encore, les yeux s'egarent sur les fleurs roses du _cleome_. La
brise les agite. Des millions de corolles font flotter leurs etendards
eclatants. Les longues tiges des helianthes se courbent et se relevent en
longues ondulations, comme les vagues d'une mer doree.

Ce n'est pas tout. L'air est plein de senteurs douces comme les parfums de
l'Arabie et de l'Inde. Des myriades d'insectes agitent leurs ailes
charmantes, semblables a des fleurs. Les oiseaux-mouches voltigent
alentour, brillants comme des rayons egares du soleil, ou, se tenant en
equilibre par l'agitation rapide de leurs ailes, boivent le nectar au fond
des corolles; et l'abeille sauvage, les aisselles chargees, grimpe le long
des pistils mielleux, ou s'elance vers sa ruche lointaine avec un murmure
joyeux. Qui a plante ces fleurs? qui les a melangees dans ces riches
parterres? La nature. C'est sa plus belle parure, plus harmonieuse dans
ses nuances que les echarpes de cachemire. Cette contree, c'est la
_mauvaise prairie_. Elle est mal nommee: c'est le JARDIN DE DIEU.

La scene change. Je suis, comme auparavant, dans une plaine environnee
d'un horizon dont aucun obstacle ne brise le cercle. Qu'ai-je devant les
yeux? des fleurs? Non; pas une seule fleur ne se montre, et l'on ne voit
qu'une vaste etendue de verdure vivante. Du nord au sud, de l'est a
l'ouest, s'etend l'herbe de la prairie, verte comme l'emeraude, et unie
comme la surface d'un lac endormi. Le vent rase la plaine, agitant l'herbe
soyeuse; tout est en mouvement, et les taches d'ombre et de lumiere qui
courent sur la verdure ressemblent aux nuages pommeles fuyant devant le
soleil d'ete. Aucun obstacle n'arrete le regard qui rencontre par hasard
la forme sombre et herissee d'un buffalo, ou la silhouette deliee d'une
antilope; parfois il suit au loin le galop rapide d'un cheval sauvage
blanc comme la neige. Cette contree est la bonne prairie, l'inepuisable
paturage du bison.

La scene change. Le terrain n'est plus uni, mais il est toujours verdoyant
et sans arbres. La surface affecte une serie d'ondulations paralleles,
s'enflant ca et la en douces collines arrondies. Elle est couverte d'un
doux tapis de brillante verdure. Ces ondulations rappellent celles de
l'Ocean apres une grande tempete, lorsque les frises d'ecume ont disparu
des flots et que les grandes vagues s'apaisent. Il semble que ce soient
des vagues de cette espece qui, par un ordre souverain, se sont tout a
coup fixees et transformees en terre. C'est la _prairie ondulee_.

La scene change encore. Je suis entoure de verdure et de fleurs; mais la
vue est brisee par des massifs et des bosquets, de bois taillis. Le
feuillage est varie, ses teintes sont vives et ses contours sont doux et
gracieux. A mesure que j'avance, de nouveaux aspects s'ouvrent a mes yeux;
des vues pittoresques et semblables a celles des plus beaux parcs. Des
bandes de buffalos, des troupeaux d'antilopes et des hordes de chevaux
sauvages, se melent dans le lointain. Des dindons courent dans le taillis,
et des faisans s'envolent avec bruit des bords du sentier. Ou sont les
proprietaires de ces terres, de ces champs, de ces troupeaux et de ces
faisanderies? Ou sont les maisons, les palais desquels dependent ces parcs
seigneuriaux? Mes yeux se portent en avant, je m'attends a voir les
tourelles de quelque grande habitation percer au-dessus des bosquets. Mais
non. A des centaines de milles alentour, pas une cheminee n'envoie sa
fumee au ciel. Malgre son aspect cultive, cette region n'est foulee que
par le mocassin du chasseur ou de son ennemi, l'Indien rouge. Ce sont les
MOTTES, les iles de la prairie semblable a une mer. Je suis dans une foret
profonde. Il est nuit, et le feu illumine de reflets rouges tous les
objets qui entourent notre bivouac. Des troncs gigantesques, presses les
uns contre les autres, nous entourent; d'enormes branches, comme les bras
gris d'un geant, s'etendent dans toutes les directions. Je remarque leur
ecorce; elle est crevassee et se desseche en larges ecailles qui pendent
au dehors. Des parasites, semblables a de longs serpents, s'enroulent
d'arbre en arbre, etreignant leurs troncs comme s'ils voulaient les
etouffer. Les feuilles ont disparu, sechees et tombees; mais la mousse
blanche d'Espagne couvre les branches de ses festons et pend tristement
comme les draperies d'un lit funebre. Des troncs abattus de plusieurs
yards de diametre, et a demi pourris, gisent sur le sol. Aux extremites
s'ouvrent de vastes cavites ou le porc-epic et l'opossum ont cherche un
refuge contre le froid. Mes camarades, enveloppes dans leurs couvertures
et couches sur des feuilles mortes, sont plonges dans le sommeil. Ils sont
etendus les pieds vers le feu et la tete sur le siege de leurs selles.
Les chevaux, reunis autour d'un arbre et attaches a ses plus hautes
branches, semblent aussi dormir. Je suis eveille et je prete l'oreille. Le
vent, qui s'est eleve, siffle a travers les arbres, et agite les longues
floques blanches de la mousse: il fait entendre une melodie suave et
melancolique. Il y a peu d'autres bruits dans l'air, car c'est l'hiver, la
grenouille d'arbre (_tree-frog_) et la cigale se taisent. J'entends le
petillement du feu, le bruissement des feuilles seches roulees par un coup
de vent, le _cououwuoou-ah_ du hibou blanc, l'aboiement du rakoon, et, par
intervalles, le _houlement_ des loups. Ce sont les voix nocturnes de la
foret en hiver. Ces bruits ont un caractere sauvage; cependant, il y a
dans mon sein une corde qui vibre, sous leur influence, et mon esprit
s'egare dans des visions romanesques, pendant que je les ecoute, etendu
sur la terre.

La foret, en automne, est encore garnie de tout son feuillage. Les
feuilles ressemblent a des fleurs, tant leurs couleurs sont brillantes. Le
rouge, le brun, le jaune et l'or s'y melangent. Les bois sont chauds et
glorieux maintenant, et les oiseaux voltigent a travers les branches
touffues. L'oeil plonge enchante dans les longues percees qu'egayent les
rayons du soleil. Le regard est frappe par l'eclat des plus brillants
plumages: le vert dore du perroquet, le bleu du geai et l'aile orange de
l'oriole. L'oiseau rouge voltige plus bas dans les taillis des verts
pawpaws, ou parmi les petites feuilles couleur d'ambre des buissons de
hetre. Des ailes legeres, par centaines, s'agitent a travers les
ouvertures du feuillage, brillant au soleil de tout l'eclat des pierres
precieuses.

La musique flotte dans l'air: doux chants d'amour; le cri de _l'ecureuil_,
le roucoulement des _colombes_ appareillees, le _rat-ta-ta_ du _pivert_,
et le _tchirrup_ perpetuel et mesure de la _cigale_, resonnent ensemble.
Tout en haut, sur une cime des plus elevees, l'_oiseau moqueur_ pousse sa
note imitative, et semble vouloir eclipser et reduire au silence tous les
autres chanteurs. Je suis dans une contree ou la terre, de couleur brune,
est accidentee et sterile. Des rochers, des ravins et des plateaux de sol
aride; des vegetaux de formes etranges croissent dans les ravins et
pendent des rochers; d'autres, de figures spheroidales, se trouvent sur la
surface de la terre brulee; d'autres encore s'elevent verticalement a une
grande hauteur, semblables a de grandes colonnes cannelees et ciselees;
quelques-uns etendent des branches poilues et tortues, herissees de
rugueuses feuilles ovales. Cependant, il y a dans la forme, dans la
couleur, dans le fruit et dans les fleurs de tous ces vegetaux une sorte
d'homogeneite qui les proclame de la meme famille: ce sont des cactus;
c'est une foret de nopals du Mexique. Une autre plante singuliere se
trouve la. Elle etend de longues feuilles epineuses qui se recourbent vers
la terre: c'est l'agave, le celebre _mezcal_ du Mexique (mezcal-plant). Ca
et la, meles au cactus, croissent des acacias et des _mezquites_, arbres
indigenes du desert. Aucun objet brillant n'attire les yeux; le chant
d'aucun oiseau ne frappe les oreilles. Le hibou solitaire s'enfonce dans
des fourres impenetrables, le serpent a sonnettes se glisse sous leur
ombre epaisse, et le coyote traverse en rampant les clairieres.

J'ai gravi montagne sur montagne, et j'apercois encore des pics elevant au
loin leur tete couronnee de neiges eternelles. Je m'arrete sur une roche
saillante, et mes yeux se portent sur les abimes beants, et endormis dans
le silence de la desolation. De gros quartiers de roches y ont roule, et
gisent amonceles les uns sur les autres. Quelques-uns pendent inclines et
semblent n'attendre qu'une secousse de l'atmosphere pour rompre leur
equilibre. De noirs precipices me glacent de terreur; une vertigineuse
faiblesse me gagne le cerveau; je m'accroche a la tige d'un pin ou a
l'angle d'un rocher solide. Devant, derriere et tout autour de moi,
s'elevent des montagnes entassees sur des montagnes dans une confusion
chaotique. Les unes sont mornes et pelees; les autres montrent quelques
traces de vegetation sous formes de pins et de cedres aux noires
aiguilles, dont les troncs rabougris s'elevent ou pendent des rochers.
Ici, un pic en forme de cone s'elance jusqu'a ce que la neige se perde
dans les nuages. La, un sommet eleve sa fine dentelure jusqu'au ciel; sur
ces flancs gisent de monstrueuses masses de granit qui semblent y avoir
ete lancees par la main des Titans. Un monstre terrible, l'ours gris,
gravit les plus hauts sommets; le carcajou se tapit sur les roches
avancees, guettant le passage de l'elan qui doit aller se desalterer au
cours d'eau inferieur, et le bighorn bondit de roc en roc, cherchant sa
timide femelle. Le vautour noir aiguise son bec impur contre les branches
du pin, et l'aigle de combat, s'elevant au-dessus de tous, decoupe sa vive
silhouette sur l'azur des cieux. Ce sont les montagnes rocheuses, les
Andes d'Amerique, les colossales vertebres du continent.

Tels sont les divers aspects de l'Ouest sauvage; tel est le theatre de
notre drame. Levons le rideau, et faisons paraitre les personnages.



I


LES MARCHANDS DE LA PRAIRIE.

New-Orleans, 3 avril 18...

"Mon cher Saint-Vrain,

"Notre jeune ami, M. Henri Haller, part pour Saint-Louis, en _quete du
pittoresque_. Faites en sorte de lui procurer une serie complete
d'aventures.

"Votre affectionne, "LOUIS VALTON.

"A M. Charles Saint-Vrain, Esq., hotel des _Planteurs_, Saint-Louis." Muni
de cette laconique epitre, que je portais dans la poche de mon gilet, je
debarquai a Saint-Louis le 10 avril, et me dirigeai vers l'hotel des
_Planteurs_. Apres avoir depose mes bagages et fait mettre a l'ecurie mon
cheval (un cheval favori que j'avais amene avec moi), je changeai de
linge, puis, descendant au parloir, je m'enquis de M. Saint-Vrain. Il
n'etait pas a Saint-Louis: il etait parti quelques jours avant pour
remonter le Missouri. C'etait un desappointement: je n'avais aucune autre
lettre de recommandation pour Saint-Louis. Je dus me resigner a attendre
le retour de M. Saint-Vrain, qui devait revenir dans la semaine. Pour tuer
le temps, je parcourus la ville, les remparts et les prairies
environnantes, montant a cheval chaque jour; je fumai force cigares dans
la magnifique cour de l'hotel; j'eus aussi recours au sherry et a la
lecture des journaux. Il y avait a l'hotel une societe de _gentlemen_ qui
paraissaient tres-intimement lies. Je pourrais dire qu'ils formaient une
_clique_, mais c'est un vilain mot qui rendrait mal mon idee a leur egard.
C'etait plutot une bande d'amis, de joyeux compagnons. On les voyait
Toujours ensemble flaner par les rues. Ils formaient un groupe a la table
d'hote, et avaient l'habitude d'y rester longtemps apres que les dineurs
habituels s'etaient retires. Je remarquai qu'ils buvaient les vins les
plus chers et fumaient les meilleurs cigares que l'on put trouver dans
l'hotel. Mon attention etait vivement excitee par ces hommes. J'etais
frappe de leurs allures particulieres. Il y avait dans leur demarche un
melange de la roideur et du laisser-aller presque enfantin qui caracterise
l'Americain de l'Ouest. Vetus presque de meme, habit noir fin, linge
blanc, gilet de satin et epingles de diamants, ils portaient de larges
favoris soigneusement lisses; quelques-uns avaient des moustaches. Leurs
cheveux tombaient en boucles sur leurs epaules. La plupart portaient le
col de chemise rabattu, decouvrant des cous robustes et bronzes par le
soleil. Le rapport de leurs physionomies me frappa; ils ne se
ressemblaient pas precisement; mais il y avait dans l'expression de leurs
yeux une remarquable similitude d'expression qui indiquait sans doute chez
eux des occupations et un genre de vie pareils. Etaient-ce des chasseurs?
Non. Le chasseur a les mains moins halees et plus chargees de bijoux: son
gilet est d'une coupe plus gaie; tout son habillement vise davantage au
faste et a la _super elegance_. De plus, le chasseur n'affecte pas ces
airs en dehors et pleins de confiance. Il est trop habitue a la prudence.
Quand il est a l'hotel, il s'y tient tranquille et reserve. Le chasseur
est un oiseau de proie, et ses habitudes, comme celles de l'oiseau de
proie, sont silencieuses et solitaires.

--Quels sont ces messieurs? demandai-je a quelqu'un assis aupres de moi,
en lui indiquant ces personnages.

--Les hommes de la prairie.

--Les hommes de la prairie?.

--Oui, les marchands de Santa-Fe.

--Les marchands? repetai-je avec surprise, ne pouvant concilier une
elegance pareille avec aucune idee de commerce ou de prairies.

--Oui, continua mon interlocuteur! Ce gros homme de bonne mine qui est au
milieu est Bent; Bill-Bent, comme on l'appelle. Le gentleman qui est a sa
droite est le jeune Sublette; l'autre assis a sa gauche, est un des
Choteaus; celui-ci est le grave Jerry Folger.

--Ce sont donc alors ces celebres marchands de la prairie?

--Precisement.

Je me mis a les considerer avec une curiosite croissante. Ils
m'observaient de leur cote, et je m'apercus que j'etais moi-meme l'objet
de leur conversation. A ce moment, l'un deux, un elegant et hardi jeune
homme, sortit du groupe, et s'avancant vers moi:

--Ne vous etes-vous pas enquis de M. Saint-Vrain? me demanda-t-il.

--Oui monsieur.

--Charles?

--Oui, c'est cela meme.

--C'est moi.

Je tirai ma lettre de recommandation et la lui presentai. Il en prit
connaissance.

--Mon cher ami, me dit-il en me tendant cordialement la main, je suis
vraiment desole de ne pas m'etre trouve ici. J'arrive de la haute riviere
ce matin. Valton est vraiment stupide de n'avoir pas ajoute sur l'adresse
le nom de Bill-Bent! Depuis quand etes-vous arrive?

--Depuis trois jours. Je suis arrive le 10.

--Bon Dieu! qu'avez-vous pu faire pendant tout ce temps-la! Venez, que je
vous presente. He! Bent! Bill! Jerry!

Un instant apres, j'avais fraternise avec le groupe entier des marchands
de la prairie, dont mon nouvel ami Saint-Vrain faisait partie.

--C'est le premier coup? demanda l'un des marchands au moment ou le
mugissement d'un gong retentissait dans la galerie.

--Oui, repondit Bent apres avoir consulte sa montre. Nous avons juste le
temps de prendre quelque chose: Allons.

Bent se dirigea vers le salon, et nous suivimes tous _nemini
dissentiente_. On etait au milieu du printemps. La jeune menthe avait
pousse, circonstance botanique dont mes nouveaux amis semblaient avoir une
connaissance parfaite, car tous ils demanderent un _julep de menthe_. La
preparation et l'absorption de ce breuvage nous occuperent jusqu'a ce que
le second coup du gong nous convoquat pour le diner.

--Venez prendre place pres de nous, monsieur Haller, dit Bent; je regrette
que nous ne vous ayons pas connu plus tot. Vous avez ete bien seul!

Ce disant, il se dirigea vers la salle a manger; nous le suivimes. Pas
n'est besoin de donner la description d'un diner a l'hotel des
_Planteurs_. Comme a l'ordinaire, les tranches de venaison, les langues de
buffalo, les poulets de la prairie, les excellentes grenouilles du centre
de l'Illinois en faisaient le fond. Il est inutile d'entrer dans plus de
details sur le repas, et quant a ce qui suivit, je ne saurais en rendre
compte. Nous restames assis jusqu'a ce qu'il n'y eut plus que nous a
table. La nappe fut alors enlevee, et nous commencames a fumer des
regalias et a boire du madere a _douze dollars_ la bouteille! Ce vin etait
commande par l'un des convives, non par simple bouteille, mais par
demi-douzaines. Je me rappelle parfaitement cela, et je me souviens aussi
que la carte des vins et le crayon me furent vivement retires des mains
chaque fois que je voulus les prendre. J'ai souvenir d'avoir entendu le
recit d'aventures terribles avec les Pawnies, les Comanches, les
Pieds-Noirs, et d'y avoir pris un gout si vif que je devins enthousiaste
de la vie de la prairie. Un des marchands, me demanda alors si je ne
voudrais pas me joindre a eux dans une de leurs tournees; sur quoi je fis
tout un discours qui avait pour conclusion l'offre d'accompagner mes
nouveaux amis dans leur prochaine expedition. Apres cela, Saint-Vrain
declara que j'etais fait pour ce genre de vie, ce qui me flatta
infiniment. Puis quelqu'un chanta une chanson espagnole avec
accompagnement de guitare, je crois; un autre executa une danse de guerre
des Indiens. Enfin nous nous levames tous et entonnames en choeur:
_Banniere semee d'etoiles!_ A partir de ce moment, je ne me rappelle plus
rien, jusqu'au lendemain matin, ou je me souviens parfaitement que je
m'eveillai avec un violent mal de tete.

J'avais a peine eu le temps de reflechir sur mes folies de la veille, que
ma porte s'ouvrit; Saint-Vrain et une demi-douzaine de mes compagnons de
table firent irruption dans ma chambre. Ils etaient suivis d'un garcon
portant plusieurs grands verres entoures de glace, et remplis d'un liquide
couleur d'ambre pale.

--Un coup de sherry, monsieur Haller! cria l'un; c'est la meilleure chose
que vous puissiez prendre; buvez, mon garcon, cela va vous rafraichir en
un saut d'ecureuil.

J'avalai le fortifiant breuvage.

--Maintenant, mon cher ami, dit Saint-Vrain, vous valez cent pour cent de
plus! Mais, dites-moi: est-ce serieusement que vous avez parle de venir
avec nous a travers les plaines? Nous partons dans une semaine. Je serais
au regret de me separer de vous sitot.

--Mais je parlais tres-serieusement. Je vais avec vous, si vous voulez
bien m'indiquer ce qu'il faut faire pour cela.

--Rien de plus aise. Achetez d'abord un cheval.

--J'en ai un.

--Eh bien, quelques articles de vetement, un rifle, une paire de
pistolets, un...

--Bon, bon! j'ai tout cela. Ce n'est pas ca que je vous demande. Voici:
vous autres, vous portez des marchandises a Santa-Fe; vous doublez ou
triplez votre argent par ce moyen. Or, j'ai 10,000 dollars ici, a la
Banque. Pourquoi ne combinerais-je pas le profit avec le plaisir, et
n'emploierais-je ce capital comme vous faites pour le votre?

--Rien ne vous en empeche; c'est une bonne idee.

--Eh bien, alors, si quelqu'un de vous veut bien venir avec moi et me
guider dans le choix des marchandises qui conviennent le mieux pour le
marche de Santa-Fe, je paierai son vin a diner, et ce n'est pas la une
petite prime de commission, j'imagine.

Les marchands de la prairie partirent d'un grand eclat de rire, declarant
qu'ils voulaient tous aller courir les boutiques avec moi. Apres le
dejeuner nous sortimes bras dessus bras dessous. Avant l'heure du diner,
j'avais converti mes fonds en calicots, couteaux longs et miroirs,
conservant juste assez d'argent pour acheter des mules, des wagons, et
engager des voituriers a Independance, notre point de depart pour les
prairies. Quelques jours apres nous remontions le Missouri en steam-boat,
et nous nous dirigions vers les prairies, sans routes tracees, du
Grand-Ouest.



II


LA FIEVRE DE LA PRAIRIE.

Nous employames une semaine a nous pourvoir de mules et de wagons a
Independance, puis nous nous mimes en route a travers les plaines. Le
caravane se composait de cent wagons conduits par environ deux cents
hommes. Deux de ces enormes vehicules contenaient toute ma pacotille. Pour
en avoir soin, j'avais engage deux grands et maigres Missouriens a longues
chevelures. J'avais aussi pris avec moi un Canadien nomade, appele Gode,
qui tenait a la fois du serviteur et du compagnon. Que sont devenus les
brillants _gentlemen_ de l'hotel des _Planteurs_? ont-ils ete laisses en
arriere? On ne voit la que des hommes en blouse de chasse, coiffes de
chapeaux rabattus. Oui, mais ces chapeaux recouvrent les memes figures, et
sous ces blouses grossieres on retrouve les joyeux compagnons que nous
avons connus. La soie noire et les diamants ont disparu; les marchands
sont pares de leur costume des prairies. La description de ma propre
toilette donnera une idee de la leur, car j'avais pris soin de me vetir
comme eux. Figurez-vous une blouse de chasse de daim faconnee. Je ne puis
mieux caracteriser la forme de ce vetement qu'en le comparant a la tunique
des anciens. Il est d'une couleur jaune clair, coquettement orne de
piqures et de broderies; le collet, car il y a un petit collet, est frange
d'aiguillettes taillees dans le cuir meme. La jupe, ample et longue, est
brochee d'une frange semblable. Une paire de jambards en drap rouge
montant jusqu'a la cuisse, emprisonne un fort pantalon et de lourdes
bottes armees de grands eperons de cuivre. Une chemise de cotonnade de
couleur, une cravate bleue et un chapeau de Guayaquil a larges bords
completent le liste des pieces de mon vetement. Derriere, moi sur
l'arriere de ma selle, on peut voir un objet d'un rouge vif roule en
cylindre. C'est mon _mackinaw_, piece essentielle entre toutes, car elle
me sert de lit la nuit et de manteau dans toutes les autres occasions. Au
milieu se trouve une petite fente par laquelle je passe ma tete quand il
fait froid ou quand il pleut, et je me trouve ainsi couvert jusqu'a la
cheville.

Ainsi que je l'ai dit, mes _compagnons_ de voyage sont habilles comme moi.
A quelque difference pres dans la couleur de la couverture et des guetres,
dans le tissu de la chemise, la description que j'ai donnee peut etre
consideree comme un type du costume de la prairie. Nous sommes tous
egalement armes et equipes a peu de chose pres de la meme maniere. Pour ma
part, je puis dire que je suis arme jusqu'aux dents. Mes fontes sont
garnies d'une paire de _revolvers_ de Colt, a gros calibre, de six coups
chacun. Dans ma ceinture, j'en ai une autre paire de plus petits, de cinq
coups chacun. De plus, j'ai mon rifle leger, ce qui me fait en tout
vingt-trois coups a tirer en autant de secondes. En outre, je porte dans
ma ceinture une longue lame brillante connue sous le nom de _bowie-knife_
(couteau recourbe). Cet instrument est tout a la fois mon couteau de
chasse et mon couteau de table, en un mot, mon couteau pour tout faire.
Mon equipement se compose d'une gibeciere, d'une poire a poudre en
bandouliere, d'une forte gourde et d'un havre-sac pour mes rations. Mais
si nous sommes equipes de meme, nous sommes diversement montes. Les uns
chevauchent sur des mules, les autres sur des mustangs(1); peu d'entre
nous ont emmene leur cheval americain favori. Je suis du nombre de ces
derniers.

[Note: (1) _Mustenos,_ chevaux mexicains de race espagnole.]

Je monte un etalon a robe brun fonce, a jambes noires, et dont le museau a
la couleur de la fougere fletrie. C'est un demi-sang arabe, admirablement
proportionne. Il repond au nom de _Moro,_ nom espagnol qu'il a recu,
j'ignore pourquoi, du planteur louisianais de qui je l'ai achete. J'ai
retenu ce nom auquel il repond parfaitement. Il est beau, vigoureux et
rapide. Plusieurs de mes compagnons se prennent de passion pour lui
pendant la route, et m'en offrent des prix considerables. Mais je ne suis
pas tente de m'en defaire, mon noble _Moro_ me sert trop bien. De jour en
jour je m'attache davantage a lui. Mon chien Alp, un Saint-Bernard que
j'ai achete d'un emigrant suisse a Saint-Louis, possede aussi une grande
part de mes affections. En me reportant a mon livre de notes, je trouve
que nous voyageames pendant plusieurs semaines a travers les prairies,
sans aucun incident digne d'interet. Pour moi, l'aspect des choses
constituait un interet assez grand; je ne me rappelle pas avoir vu un
tableau plus emouvant que celui de notre longue caravane de wagons; ces
navires de la prairie, se deroulaient sur la plaine, ou grimpant lentement
quelque pente douce, leurs baches blanches se detachant en contraste sur
le vert sombre de l'herbe. La nuit, le camp retranche par la ceinture des
wagons et les chevaux attaches a des piquets autour formaient un tableau
non moins pittoresque. Le paysage, tout nouveau pour moi, m'impressionnait
d'une facon toute particuliere. Les cours d'eau etaient marques par de
hautes bordures de cotonniers dont les troncs, semblables a des colonnes,
supportaient un epais feuillage argente. Ces bordures, par leur rencontre
en differents points, semblaient former comme des clotures et divisaient
la prairie de telle sorte, que nous paraissions voyager a travers des
champs bordes de haies gigantesques. Nous traversames plusieurs rivieres,
les unes a gue, les autres, plus larges et plus profondes, en faisant
flotter nos wagons. De temps en temps nous apercevions des daims et des
antilopes, et nos chasseurs en tuaient quelques-uns; mais nous n'avions
pas encore atteint le territoire des buffalos.

Parfois nous faisions une halte d'un jour, pour reparer nos forces, dans
quelque vallon boise, garni d'une herbe epaisse et arrose d'une eau pure.
De temps a autre, nous etions arretes pour racommoder un timon ou un
essieu brise, ou pour degager un wagon embourbe. J'avais peu a
m'inquieter, pour ma part, de mes equipages. Mes Missouriens se trouvaient
etre d'adroits et vigoureux compagnons qui savaient se tirer d'affaire en
s'aidant l'un l'autre, et sans se lamenter a propos de chaque accident,
comme si tout eut ete perdu. L'herbe etait haute; nos mules et nos boeufs,
au lieu de maigrir, devenaient plus gras de jour en jour. Je pouvais
disposer de la meilleure part du mais dont mes wagons etaient pourvus en
faveur de Moro, qui se trouvait tres-bien de cette nourriture.

Comme nous approchions de l'Arkansas, nous apercumes des hommes a cheval
qui disparaissaient derrieres des collines. C'etaient des Pawnees, et,
pendant plusieurs jours, des troupes de ces farouches guerriers roderent
sur les flancs de la caravane. Mais ils reconnaissaient notre force, et se
tenaient hors de portee de nos longues carabines. Chaque jour m'apportait
une nouvelle impression, soit incident de voyage, soit aspect du paysage,
Gode, qui avait ete successivement voyageur, chasseur, trappeur et
_coureur de bois_, m'avait, dans nos conversations intimes, instruit de
plusieurs details relatifs a la vie de la prairie; grace a cela j'etais a
meme de faire bonne figure au milieu de mes nouveaux camarades. De son
cote, Saint-Vrain, dont le caractere franc et genereux m'avait inspire une
vive sympathie, n'epargnait aucun soin pour me rendre le voyage agreable.
De telle sorte que les courses du jour et les histoires terribles des
veillees de nuit m'eurent bientot inocule la passion de cette nouvelle
vie. J'avais gagne la _fievre de la prairie_. C'est ce que mes compagnons
me dirent en riant. Je compris plus tard la signification de ces mots: La
fievre de la prairie! Oui, j'etais justement en train de m'inoculer cette
etrange affection. Elle s'emparait de moi rapidement. Les souvenirs de la
famille commencaient a s'effacer de mon esprit; et avec eux
s'evanouissaient les folles illusions de l'ambition juvenile. Les plaisirs
de la ville n'avaient plus aucun echo dans mon coeur, et je perdais toute
memoire des doux yeux, des tresses soyeuses, des vives emotions de
l'amour, si fecondes en tourments; toutes ces impressions anciennes
s'effacaient; il semblait qu'elles n'eussent jamais existe, que je ne les
eusse jamais ressenties! mes forces intellectuelles et physiques
s'accroissaient; je sentais une vivacite d'esprit, une vigueur de corps,
que je ne m'etais jamais connues. Je trouvais du plaisir dans le
mouvement. Mon sang coulait plus chaud et plus rapide dans mes veines, ma
vue etait devenue plus percante; je pouvais regarder fixement le soleil
sans baisser les paupieres. Etais-je penetre d'une portion de l'essence
divine qui remplit, anime ces vastes solitudes qu'elle semble plus
particulierement habiter? Qui pourrait repondre a cela?--La fievre de la
prairie!--Je la sens a present! Tandis que j'ecris ces memoires, mes
doigts se crispent comme pour saisir les renes, mes genoux se rapprochent,
mes muscles se roidissent comme pour etreindre les flancs de mon noble
cheval, et je m'elance a travers les vagues verdoyantes de la mer-prairie.



III


COURSE A DOS DE BUFFALO.

Il s'etait ecoule environ quatre jours quand nous atteignimes les bords de
l'Arkansas, environ six milles au-dessous des _Plum Buttes_(1). Nos wagons
furent formes en cercle et nous etablimes notre camp. Jusque-la nous
n'avions vu qu'un tres-petit nombre de buffalos; quelques males egares,
tout au plus deux ou trois ensemble, et ils ne se laissaient pas
approcher. C'etait bien la saison de leurs courses; mais nous n'avions
rencontre encore aucun de ces grands troupeaux emportes par le rut.

[Note 1: Mot a mot: Collines a fruit.]

--La-bas! cria Saint-Vrain, voila de la viande fraiche pour notre souper.

Nous tournames les yeux vers le nord-ouest, que nous indiquait notre ami.
Sur l'escarpement d'un plateau peu eleve, cinq silhouettes noires se
decoupaient a l'horizon. Il nous suffit d'un coup d'oeil pour reconnaitre
des buffalos. Au moment ou Saint-Vrain parlait, nous etions en train de
desseller nos chevaux. Reboucler les sangles, rabattre les etriers, sauter
en selle et s'elancer au galop fut l'affaire d'un moment. La moitie
d'entre nous environ partit: quelques-uns, comme moi, pour le simple
plaisir de courir, tandis que d'autres, vieux chasseurs, semblaient sentir
la chair fraiche. Nous n'avions fait qu'une faible journee de marche; nos
chevaux etaient encore tout frais, et en trois fois l'espace de quelques
minutes, les trois milles qui nous separaient des betes fauves furent
reduits a un. La nous fumes _eventes._ Plusieurs d'entre nous, et j'etais
du nombre, n'ayant pas l'experience de la prairie, dedaignant les avis,
ayant galope droit en avant, et les buffalos, ouvrant leurs narines au
vent, nous avaient sentis. L'un d'eux leva sa tete velue, renifla, frappa
le sol de son sabot, se roula par terre, se releva de nouveau, et partit
rapidement, suivi de ses quatre compagnons. Il ne nous restait plus
d'autre alternative que d'abandonner la chasse, ou de lancer nos chevaux
sur les traces des buffalos. Nous primes ce dernier parti, et nous
pressames notre galop. Tout a la fois, nous nous dirigions vers une ligne
qui nous faisait l'effet d'un mur de terre de six pieds de haut. C'etait
comme une immense marche d'escalier qui separait deux plateaux, et qui
s'etendait a droite et a gauche aussi loin que l'oeil pouvait atteindre,
sans la moindre apparence de breche. Cet obstacle nous forca de retenir
les renes et nous fit hesiter. Quelques-uns firent demi-tour et s'en
allerent, tandis qu'une demi-douzaine, mieux montes, parmi lesquels
Saint-Vrain, mon voyageur Gode et moi, ne voulant pas renoncer si aisement
a la chasse, nous piquames des deux et parvinmes a franchir l'escarpement.
De ce point nous eumes encore a courir cinq milles au grand galop, nos
chevaux blanchissant d'ecume, pour atteindre le dernier de la bande, une
jeune femelle, qui tomba percee d'autant de balles que nous etions de
chasseurs a sa poursuite. Comme les autres avaient gagne pas mal d'avance,
et que nous avions assez de viande pour tous, nous nous arretames, et,
descendant de cheval, nous procedames au depouillement de la bete.
L'operation fut bientot terminee sous l'habile couteau des chasseurs. Nous
avions alors le loisir de regarder en arriere et de calculer la distance
que nous avions parcourue depuis le camp.

--Huit milles, a un pouce pres, s'ecria l'un.

--Nous sommes pres de la route, dit Saint-Vrain, montrant du doigt
d'anciennes traces de wagons qui marquaient le passage des marchands de
Santa-Fe.

--Eh bien?

--Si nous retournons au camp, nous aurons a revenir sur nos pas demain
matin. Cela fera seize milles en pure perte.

--C'est juste.

--Restons ici, alors. Il y a de l'herbe et de l'eau. Voici de la viande de
buffalo; nous avons nos couvertures; que nous faut-il de plus?

--Je suis d'avis de rester ou nous sommes.

--Et moi aussi.

--Et moi aussi.

En un clin d'oeil, les sangles furent debouclees, les selles enlevees, et
nos chevaux pantelants se mirent a tondre l'herbe de la prairie, dans le
cercle de leurs longes. Un ruisseau cristallin, ce que les Espagnols
appellent un _arroyo_, coulait au sud vers l'Arkansas. Sur le bord de ce
ruisseau, et pres d'un escarpement de la rive, nous choisimes une place
pour notre bivouac. On ramassa du _bois de vache_, on alluma du feu, et
bientot des tranches de bosses embrochees sur des batons cracherent leurs
jus dans la flamme, en crepitant. Saint-Vrain et moi nous avions
heureusement nos gourdes, et comme chacune d'elles contenait une pinte de
pur cognac, nous etions en mesure pour souper passablement. Les vieux
chasseurs s'etaient munis de leurs pipes et de tabac; mon ami et moi nous
avions des cigares, et nous restames assis autour du feu jusqu'a une heure
tres-avancee, fumant et pretant l'oreille aux recits terribles des
aventures de la montagne. Enfin, la veillee se termina; on raccourcit les
longes, on rapprocha les piquets; mes camarades, s'enveloppant dans leurs
couvertures, poserent leur tete sur le siege de leurs selles et
s'abandonnerent au sommeil.

Il y avait parmi nous un homme du nom de Hibbets, qui, a cause de ses
habitudes somnolentes, avait recu le sobriquet de _l'Endormi_. Pour cette
raison, on lui assigna le premier tour de garde, regardant les premieres
heures de la nuit comme les moins dangereuses, car les Indiens attaquent
rarement un camp avant l'heure ou le sommeil est le plus profond,
c'est-a-dire un peu avant le point du jour. Hibbets avait gagne son poste,
le sommet de l'escarpement, d'ou il pouvait apercevoir toute la prairie
environnante. Avant la nuit, j'avais remarque une place charmante sur le
bord de l'_arroyo_, a environ deux cents pas de l'endroit ou mes camarades
etaient couches. Muni de mon rifle, de mon manteau et de ma couverture, je
me dirigeai vers ce point en criant a _l'Endormi_, de m'avertir en cas
d'alarme. Le terrain, en pente douce, etait couvert d'un epais tapis
d'herbe seche. J'y etendis mon manteau, et enveloppe dans ma couverture,
je me couchai, le cigare a la bouche, pour m'endormir en fumant. Il
faisait un admirable clair de lune, si brillant, que je pouvais distinguer
la couleur des fleurs de la prairie: les euphorbes argentes, les petales
d'or du tournesol, les mauves ecarlates qui frangeaient les bords de
l'_arroyo_ a mes pieds. Un calme enchanteur regnait dans l'air; le silence
etait rompu seulement par les hurlements intermittents du loup de la
prairie, le ronflement lointain de mes compagnons, et le _crop-crop_ de
nos chevaux tondant l'herbe.

Je demeurai eveille jusqu'a ce que mon cigare en vint a me bruler les
levres (nous les fumions jusqu'au bout dans les prairies); puis, je me mis
sur le cote, et voyageai bientot dans le pays des songes. A peine avais-je
sommeille quelques minutes que j'entendis un bruit etrange, quelque chose
d'analogue a un tonnerre lointain ou au mugissement d'une cataracte. Le
sol semblait trembler sous moi. Nous allons etre trempes par un orage,
--pensai-je, a moitie endormi, mais ayant encore conscience de ce qui se
passait autour de moi; je rassemblai les plis de ma couverture et
m'endormis de nouveau. Le bruit devint plus fort et plus distinct; il me
reveilla tout a fait. Je reconnus le roulement de milliers de sabots
frappant la terre, mele aux mugissements de milliers de boeufs! La terre
resonnait et tremblait. J'entendis las voix de mes camarades, de
Saint-Vrain, et de Gode, ce dernier criant a pleine gorge:

--Sacrrr!... Monsieur, prenez garde! des buffles.

Je vis qu'ils avaient detache les chevaux et les amenaient au bas de
l'escarpement. Je me dressai sur mes pieds, me debarrassant de ma
couverture. Un effrayant spectacle s'offrit a mes yeux. Aussi loin que ma
vue pouvait s'etendre a l'ouest, la prairie semblait en mouvement. Des
vagues noires roulaient sur ses contours ondules, comme si quelque volcan
eut pousse sa lave a travers la plaine. Des milliers de points brillants
etincelaient et disparaissaient sur cette surface mouvante, semblables a
des traits de feu. Le sol tremblait, les hommes criaient, les chevaux,
roidissant leurs longes, hennissaient avec terreur; mon chien aboyait et
hurlait en courant tout autour de moi! Pendant un moment je crus etre le
jouet d'un songe. Mais non; la scene etait trop reelle et ne pouvait
Passer pour une vision. Je vis la bordure du flot noir a dix yards de moi
et s'approchant toujours! Alors, et seulement alors, je reconnus les
bosses velues et les prunelles etincelantes des buffalos.

--Grand Dieu! pensai-je, ils vont me passer sur le corps.

Il etait trop tard pour chercher mon salut dans la fuite. Je saisis mon
rifle et fis feu sur le plus avance de la bande. L'effet, de ma balle fut
insensible. L'eau de l'arroyo m'eclaboussa jusqu'a la face; un bison
monstrueux, en tete du troupeau, furieux et mugissant, s'elancait a
travers le courant et regrimpait la rive. Je fus saisi et lance en l'air.
J'avais ete jete en arriere, et je retombai sur une masse mouvante. Je ne
me sentais ni blesse ni etourdi, mais j'etais emporte en avant sur le dos
de plusieurs animaux qui, dans cet epais troupeau, couraient en se
touchant les flancs. Une pensee soudaine me vint et m'attachant a celui
qui etait plus immediatement au-dessous de moi, je l'enfourchai,
embrassant sa bosse, et m'accrochant aux longs poils qui garnissaient son
cou. L'animal, terrifie, precipita sa course et eut bientot depasse la
bande. C'etait justement ce que je desirais, et nous courumes ainsi a
travers la prairie, au plein galop du bison qui s'imaginait sans doute
qu'une panthere ou un casamount[1] etait sur ses epaules.

[Note 1: Chat sauvage de montagne.]

Je n'avais aucune envie de le desabuser, et craignant meme qu'il ne
s'apercut que je n'etais pas un animal dangereux et ne se decidat a faire
halte, je tirai mon couteau, dont j'etais heureusement muni, et je le
piquai chaque fois qu'il semblait ralentir sa course. A chaque coup de cet
aiguillon, il poussait un rugissement et redoublait de vitesse. Je courais
un danger terrible. Le troupeau nous suivait de pres, deployant un front
de pres d'un mille, et il devait inevitablement me passer sur le corps, si
mon buffalo venait a s'arreter et a me laisser sur la prairie. Neanmoins,
et quel que fut le peril, je ne pouvais m'empecher de rire interieurement
en pensant a la figure grotesque que je devais faire. Nous tombames au
milieu d'un village de _Chiens-de-prairie_. La, je m'imaginai que l'animal
allait faire demi-tour et revenir sur ses pas. Cela interrompit mon acces
de gaiete; mais le buffalo a l'habitude de courir droit devant lui, et le
mien, heureusement, ne fit pas exception a la regle. Il allait toujours,
tombant parfois sur les genoux, soufflant et mugissant de rage et de
terreur.

Les _Plum-Buttes_ etaient directement dans la ligne de notre course.
J'avais remarque cela depuis notre point de depart, et je m'etais dit que
si je pouvais les atteindre, je serais sauf. Elles etaient a environ trois
milles de l'endroit ou nous avions etabli notre bivouac, mais, a la facon
dont je franchis cette distance, il me sembla que j'avais fait dix milles
au moins. Un petit monticule s'elevait dans la prairie a quelques
centaines de yards du groupe des hauteurs. Je m'efforcai de diriger ma
monture ecumante vers cette butte en l'excitant a un dernier effort avec
mon couteau. Elle me porta complaisamment a une centaine de yards de sa
base. C'etait le moment de prendre conge de mon noir compagnon. J'aurais
pu facilement le tuer pendant que j'etais sur son dos. La partie la plus
vulnerable de son corps monstrueux etait a portee de mon couteau; mais, en
verite, je n'aurais pas voulu me rendre coupable de sa mort pour
Koh-i-nor. Retirant mes doigts de la toison, je me laissai glisser le long
de son dos, et sans prendre plus de temps qu'il n'en fallait pour lui dire
bonsoir, je m'elancai de toute la vitesse de mes jambes vers la hauteur;
j'y grimpai, et m'asseyant sur un quartier de roche, je tournai mes yeux
du cote de la prairie. La lune brillait toujours d'un vif eclat. Mon
buffalo avait fait halte non loin de la place ou j'avais pris conge de
lui, il s'etait arrete, regardait en arriere et paraissait profondement
etonne. Il y avait quelque chose de si comique dans sa mine que je partis
d'un eclat de rire; j'etais en pleine securite sur mon poste eleve. Je
regardai au sud-ouest; aussi loin que ma vue pouvait s'etendre, la prairie
etait noire et en mouvement. Les vagues vivantes venaient roulant vers
moi; je pouvais les contempler desormais sans crainte. Ces milliers de
prunelles etincelantes, brillant de phosphorescentes lueurs, ne me
causaient plus aucun effroi. Le troupeau etait a environ un demi-mille de
distance; je crus voir quelques eclairs et entendre le bruit de coups de
feu au loin sur le flanc gauche de la sombre masse; ces bruits me
donnaient a penser que mes compagnons, sur le sort desquels j'avais concu
quelques inquietudes, etaient sains et saufs.

Les buffalos approchaient de la butte sur laquelle je m'etais. etabli, et,
apercevant l'obstacle, il se diviserent en deux grands courants, a ma
droite et a ma gauche. Je fus frappe, dans ce moment, de voir que mon
bison,--mon propre bison,--au lieu d'attendre que ses camarades l'eussent
rattrape et de se joindre a ceux de l'avant-garde, se mit a galoper en
secouant la tete, comme si une bande de loups eut ete a ses trousses; il
se dirigea obliquement de maniere a se mettre en dehors de la bande. Quand
il eut atteint un point correspondant au flanc de la troupe, il s'en
rapprocha un peu et finit par se confondre dans la masse. Cette etrange
tactique me frappa alors d'etonnement, mais j'appris ensuite que c'etait
une profonde strategie de la part de cet animal. S'il fut reste ou je
l'avais quitte, les buffalos de l'avant-garde auraient pu le prendre pour
quelque membre d'une autre tribu, et lui auraient certainement fait un
tres-mauvais parti. Je demeurai assis sur mon rocher environ pendant deux
heures, attendant tranquillement que le noir torrent se fut ecoule.
J'etais comme sur une ile au milieu de cette mer sombre et couverte
d'etincelles. Un moment, je m'imaginai que c'etait moi qui etais entraine,
et que la butte flottait en avant, tandis que les buffalos restaient
immobiles. Le vertige me monta au cerveau, et je ne pus chasser cette
etrange illusion qu'en me dressant sur mes pieds. Le torrent roulait
toujours gagnant en avant; enfin je vis passer l'arriere-garde a moitie
debandee. Je descendis de mon asile, et me mis en devoir de chercher ma
route a travers le terrain foule et devenu noir. Ce qui etait auparavant
un vert gazon presentait maintenant l'aspect d'une terre fraichement
labouree et trepignee par un troupeau de boeufs. Des animaux blancs,
nombreux et formant comme un troupeau de moutons, passerent pres de moi;
c'etaient des loups poursuivant les trainards de la bande. Je poussai en
avant, me dirigeant vers le sud. Enfin, j'entendis des voix, et, a la
clarte de la lune, je vis plusieurs cavaliers galopant en cercle a travers
la plaine. Je criai "Halloa!" Une voix repondit a la mienne, un des
cavaliers vint a moi a toute vitesse; c'est Saint-Vrain.

--Dieu puissant, Haller! cria-t-il en arretant son cheval et se penchant
sur sa selle pour mieux me voir; est-ce vous ou est-ce votre spectre? En
verite, c'est lui-meme! et vivant!

--Et qui ne s'est jamais mieux porte, m'ecriai-je.

--Mais d'ou tombez-vous? des nuages? du ciel? d'ou enfin?

Et ses questions etaient repetees en echo par tous les autres, qui, a ce
moment, me serraient la main comme s'ils ne m'avaient pas vu depuis un an.
Gode paraissait entre tous le plus stupefait.

--Mon Dieu! lance en l'air, foule aux pieds d'un million de buffles
damnes, et pas mort! Cr-r-re matin!

--Nous nous etions mis a la recherche de votre corps, ou plutot de ce qui
pouvait en rester, dit Saint-Vrain. Nous avons fouille la prairie pas a
pas a un mille a la ronde, et nous etions presque tentes de croire que les
betes feroces vous avaient totalement devore.

--Devorer monsieur! Non! trois millions de buffles ne l'auraient pas
devore. Mon Dieu! Ah! gredin de l'Endormi, que le diable t'emporte!

Cette apostrophe s'adressait a Hibbets, qui n'avait pas indique a mes
camarades l'endroit ou j'etais couche, et m'avait ainsi expose a un danger
si terrible.

--Nous vous avons vu lance en l'air, continua Saint-Vrain, et retomber
dans le plus epais de la bande. En consequence, nous vous regardions comme
perdu. Mais, au nom de Dieu, comment avez-vous pu vous tirer de la?

Je racontai mon aventure a mes camarades emerveilles.

--Par Dieu! cria Gode, c'est une merveilleuse histoire! Et voila un
gaillard qui n'est pas manchot!

A dater de ce moment, je fus considere comme un _capitaine_ parmi les gens
de la prairie. Mes compagnons avaient fait de la bonne besogne pendant ce
temps, et une douzaine de masses noires, qui gisaient sur la plaine, en
rendaient temoignage. Ils avaient retrouve mon rifle et ma couverture;
cette derniere, enfoncee dans la terre par le pietinement. Saint-Vrain
avait encore quelques gorgees d'eau-de-vie dans sa gourde; apres l'avoir
videe et avoir replace les vedettes, nous reprimes nos couches de gazon
et passames le reste de la nuit a dormir.



IV


UNE POSITION TERRIBLE.

Peu de jours apres, une autre aventure m'arriva; et je commencai a penser
que j'etais predestine a devenir un _heros_ parmi les montagnards.

Un petit detachement dont je faisais partie avait pris les devants. Notre
but etait d'arriver a Santa-Fe un jour ou deux avant la caravane, afin de
tout arranger avec le gouverneur pour l'entree des wagons dans cette
capitale. Nous faisions route pour le _Cimmaron_. Pendant une centaine de
milles environ, nous traversames un desert sterile, depourvu de gibier et
presque entierement prive d'eau. Les buffalos avaient completement
disparu, et les daims etaient plus que rares. Il fallait nous contenter de
la viande sechee que nous avions emportee avec nous des etablissements.
Nous etions dans le desert de l'_Artemisia_. De temps en temps, nous
apercevions une legere antilope bondissant au loin devant nous, mais se
tenant hors de toute portee. Ces animaux semblaient etre plus familiers
que d'ordinaire. Trois jours apres avoir quitte la caravane, comme nous
chevauchions pres du Cimmaron, je crus voir une tete cornue derriere un
pli de la prairie. Mes compagnons refuserent de me croire, et aucun d'eux
ne voulut m'accompagner. Alors, me detournant de la route, je partis seul.
Gode ayant pris les devants, l'un de mes camarades se chargea de mon chien
que je ne voulais pas emmener, craignant d'effaroucher les antilopes. Mon
cheval etais frais et plein d'ardeur; et que je dusse reussir ou non, je
savais qu'il me serait facile de rejoindre la troupe a son prochain
campement. Je piquai droit vers la place ou j'avais vu disparaitre
l'objet, et qui semblait etre a un demi-mille environ de la route; mais il
se trouva que la distance etait beaucoup plus grande; c'est une illusion
commune dans l'atmosphere transparente de ces regions elevees.

Un singulier accident de terrain, ce qu'on appelle dans ces contrees un
_couteau des prairies_, d'une petite elevation, coupait la plaine de l'est
a l'ouest; un fourre de cactus couvrait une partie de son sommet. Je me
dirigeai vers ce fourre. Je mis pied a terre au bas de la pente, et,
conduisant mon cheval au milieu des cactus je l'attachai a une des
branches. Puis je gravis avec precaution, a travers les feuilles
epineuses, vers le point ou je m'imaginais avoir vu l'animal. A ma grande
joie, j'apercus, non pas une antilope, mais un couple de ces charmants
animaux, qui broutaient tranquillement, malheureusement trop loin pour que
ma balle put les atteindre. Ils etaient au moins a trois cents yards, sur
une pente douce et herbeuse. Entre eux et moi pas le moindre buisson pour
me cacher, dans le cas ou j'aurais voulu m'approcher. Quel parti prendre?
Pendant quelques minutes, je repassai dans mon esprit les differentes
ruses de chasse usitees pour prendre l'antilope. Imiterais-je leur cri?
Valait-il mieux chercher a les attirer en elevant mon mouchoir? Elles
etaient evidemment trop farouches; car, de minute en minute, je les voyais
dresser leurs jolies petites tetes et jeter un regard inquiet autour
d'elles. Je me rappelai que la couverture de ma selle etait rouge. En
l'etendant sur les branches d'un buisson de cactus, je reussirais
peut-etre a les attirer. Ne voyant pas d'autre moyen, j'etais sur le point
de retourner prendre ma couverture, quand tout a coup mes yeux
s'arreterent sur sur une ligne de terre nue qui traversait la prairie,
entre moi et l'endroit ou les animaux paissaient. C'etait une brisure dans
la surface de la plaine, une route de buffalo ou le lit d'un arroyo. Dans
tout les cas, c'etait le couvert dont j'avais besoin, car les antilopes
n'en etaient pas a plus de cent yards, et s'en rapprochaient tout en
broutant. Je quittai les buissons et me dirigeai, en me laissant glisser
le long de la pente, vers le point ou l'enfoncement me paraissait le plus
marque. La, a ma grande surprise, je me trouvai au bord d'un large arroyo,
dont l'eau, claire et peu profonde, coulait doucement sur un lit de sable
et de gypse. Les bords ne s'elevaient pas a plus de trois pieds du niveau,
de l'eau, excepte a l'endroit ou l'escarpement venait rencontrer le
courant. La, il y avait une elevation assez forte; je longeai la base,
j'entrai dans le canal et me mis en devoir de le remonter. J'arrivai
bientot, comme j'en avais l'intention, a la place ou le courant, apres
avoir suivi une ligne parallele a l'escarpement, le traversait en le
coupant a pic. La, je m'arretai, et regardai avec toutes sortes de
precautions par-dessus le bord. Les antilopes s'etaient rapprochees a
moins d'une portee de fusil de l'arroyo; mais elles etaient encore loin de
mon poste. Elles continuaient a brouter tranquillement, insouciantes du
danger. Je redescendis, et repris ma marche dans l'eau.

C'etait une rude besogne que de marcher dans cette voie. Le lit de la
ravine etait forme d'une terre molle qui cedait sous le pied, et il me
fallait eviter de faire le moindre bruit, sous peine d'effaroucher le
gibier; mais j'etais soutenu dans mes efforts par la perspective d'avoir
de la venaison fraiche pour mon souper. Apres avoir peniblement parcouru
quelques cents yards, je me trouvai en face d'un petit buisson d'absinthe
qui touchait a la rive.

--Je suis assez pres, pensai-je, et ceci me servira de couvert.

Tout doucement je me dressai jusqu'a ce que je pusse voir a travers les
feuilles. La position etait excellente. J'epaulai mon fusil, et, visant au
coeur du male, je lachai la detente. L'animal fit un bond et retomba sur
le flanc, sans vie. J'etais sur le point de m'elancer pour m'assurer de ma
proie, lorsque j'observai que la femelle, au lieu de s'enfuir comme je m'y
attendais, s'approchait de son compagnon gisant, et flairait anxieusement
toutes les parties de son corps. Elle n'etait pas a plus de vingt yards de
moi, et je distinguais l'expression d'inquietude et d'etonnement dont son
regard etait empreint. Tout a coup, elle parut comprendre la triste
verite, et, rejetant sa tete en arriere, elle se mit a pousser des cris
plaintifs et a courir en rond autour de son corps inanime. Mon premier
mouvement avait ete de recharger et de tuer la femelle; mais je me sentais
desarme par sa voix plaintive qui me remuait le coeur. En verite, si
j'avais pu prevoir un aussi lamentable spectacle, je ne me serais point
ecarte de la route. Mais la chose etait sans remede.

--Je lui ai fait plus de mal que si je l'avais tuee elle-meme, pensai-je;
le mieux que je puisse faire pour elle, maintenant, c'est de la tuer
aussi.

En vertu de ce principe d'humanite, qui devait lui etre fatal, je restai a
mon poste; je rechargeai mon fusil; je visai de nouveau, et le coup
partit. Quand la fumee fut dissipee, je vis la pauvre petite creature
sanglante sur le gazon, la tete appuyee sur le corps de son male inanime.
Je mis mon rifle sur l'epaule, et je me disposais a me porter en avant,
lorsque, a ma grande surprise, je me sentis pris par les pieds. J'etais
fortement retenu, comme si mes jambes eussent ete serrees dans un etau! Je
fis un effort pour me degager, puis un second, plus violent, mais sans
aucun succes: au troisieme, je perdis l'equilibre, et tombai a la renverse
dans l'eau. A moitie suffoque, je parvins a me mettre debout, mais
uniquement pour reconnaitre que j'etais retenu aussi fortement
qu'auparavant. De nouveau je m'agitai pour degager mes jambes; mais je ne
pouvais les ramener ni en avant, ni en arriere, ni a droite, ni a gauche;
de plus, je m'apercus que j'enfoncais peu a peu. Alors l'effrayante verite
se fit jour dans mon esprit: _j'etais pris dans un sable mouvant!_

Un sentiment d'epouvante passa dans tout mon etre. Je renouvelai mes
efforts avec toute l'energie du desespoir. Je me penchais d'un cote, puis
de l'autre, tirant a me deboiter les genoux. Mes pieds etaient toujours
emprisonnes; impossible de les bouger d'un pouce. Le sable elastique
s'etait moule autour de mes bottes de peau de cheval, et collait le cuir
au-dessus des chevilles, de telle sorte que je ne pouvais en degager mes
jambes, et je sentais que j'enfoncais de plus en plus, peu a peu, mais
irresistiblement, et d'un mouvement continu, comme si quelque monstre
souterrain m'eut tout doucement tire a lui! Je frissonnai d'horreur, et je
me mis a crier au secours! Mais qui pouvait m'entendre! il n'y avait
personne dans un rayon de plusieurs milles, pas un etre vivant.

Si pourtant: le hennissement de mon cheval me repondit du haut de la
colline, semblant se railler de mon desespoir. Je me penchai en avant
autant que ma position me le permettait, et, de mes doigts convulsifs, je
commencai a creuser le sable. A peine pouvais-je en atteindre la surface,
et le leger sillon que je tracais etait aussitot comble que forme. Une
idee me vint. Mon fusil mis en travers pourrait me supporter. Je le
cherchai autour de moi. On ne le voyait plus. Il etait enfonce dans le
sable. Pouvais-je me coucher par terre pour eviter d'enfoncer davantage?
Non il y avait deux pieds d'eau; je me serais noye. Ce dernier espoir
m'echappa aussitot qu'il m'apparut. Je ne voyais plus aucun moyen de
salut. J'etais incapable de faire un effort de plus. Une etrange stupeur
s'emparait de moi. Ma pensee se paralysait. Je me sentais devenir fou.
Pendant un moment, ma raison fut completement egaree.

Apres un court intervalle, je recouvrai mes sens. Je fis un effort pour
secouer la paralysie de mon esprit, afin du moins d'aborder comme un homme
doit le faire, la mort, que je sentais inevitable. Je me dressai tout
debout. Mes yeux atteignaient jusqu'au niveau de la prairie, et
s'arreterent sur les victimes encore saignantes de ma cruaute. Le coeur me
battit a cette vue. Ce qui m'arrivait etait-il une punition de Dieu? Avec
un humble sentiment de repentir, je tournai mon visage vers le ciel,
redoutant presque d'apercevoir quelque signe de la colere celeste.... Le
soleil brillait du meme eclat qu'auparavant, et pas un nuage ne tachait la
voute azuree. Je demeurai les yeux leves au ciel, et priai avec une
ferveur que connaissent ceux-la seulement qui se sont trouves dans des
situations perilleuses analogues a celle ou j'etais.

Comme je continuais a regarder en l'air, quelque chose attira mon
attention. Je distinguai sur le fond bleu du ciel la silhouette d'un grand
oiseau. Je reconnus bientot l'immonde oiseau des plaines, le vautour noir.
D'ou venait-il? Qui pouvait le savoir? A une distance infranchissable pour
le regard de l'homme, il avait apercu ou senti les cadavres des antilopes,
et maintenant sur ses larges ailes silencieuses il descendait vers le
festin de la mort. Bientot un autre, puis encore un, puis une foule
d'autres se detacherent sur les champs azures de la voute celeste, et,
decrivant de larges courbes, s'abaisserent silencieusement vers la terre.
Les premiers arrives se poserent sur le bord de la rive, et apres avoir
jete un coup d'oeil autour d'eux, se dirigerent vers leurs proies.
Quelques secondes apres, la prairie etait noire de ces oiseaux immondes
qui grimpaient sur les cadavres des antilopes, et battaient de l'aile en
enfoncant leurs becs fetides dans les yeux de leurs proies. Puis vinrent
les loups decharnes, affames, sortant des fourres de cactus et rampant,
comme des laches, a travers les sinuosites de la prairie. Un combat
s'ensuivit, dans lequel les vautours furent mis en fuite, puis les loups
se jeterent sur la proie et se la disputerent, grondant les uns contre les
autres, et s'entre-dechirant.

--Grace a Dieu! pensai-je, je n'aurai pas du moins a craindre d'etre ainsi
mis en pieces!

Je fus bientot delivre de cet affreux spectacle. Mes yeux n'arrivaient
plus au niveau de la berge. Le vert tapis de la prairie avait eu mon
dernier regard. Je ne pouvais plus voir maintenant que les murs de terre
qui encaissaient le ruisseau, et l'eau qui coulait insouciante autour de
moi. Une fois encore je levai les yeux au ciel, et avec un coeur plein de
prieres, je m'efforcai de me resigner a mon destin. En depit de mes
efforts pour etre calme, les souvenirs des plaisirs terrestres, des amis,
du logis, vinrent m'assaillir et provoquerent par intervalles de violents
paroxysmes pendant lesquels je m'epuisais en efforts reiteres, mais
toujours impuissants. J'entendis de nouveau le hennissement de mon cheval.
Une idee soudaine frappa mon esprit, et me rendit un nouvel espoir:
peut-etre mon cheval.... Je ne perdis pas un moment. J'elevai ma voix
jusqu'a ses cordes les plus hautes, et appelai l'animal par son nom. Je
l'avais attache, mais legerement. Les branches de cactus pouvaient se
rompre. J'appelai encore, repetant les mots auxquels il etait habitue.
Pendant un moment tout fut silence, puis j'entendis les sons precipites de
ses sabots, indiquant que l'animal faisait des efforts pour se degager;
ensuite je pus reconnaitre le bruit cadence d'un galop regulier et mesure.
Les sons devenaient plus proches encore et plus distincts, jusqu'a ce que
l'excellente bete se montrat sur la rive au-dessus de moi. La, Moro
s'arreta, secouant la tete, et poussa un bruyant hennissement. Il
paraissait etonne, et regardait de tous cotes, renaclant avec force. Je
savais qu'une fois qu'il m'aurait apercu, il ne s'arreterait pas jusqu'a
ce qu'il eut pu frotter son nez contre ma joue, car c'etait sa coutume
habituelle. Je tendis mes mains vers lui et repetai encore les mots
magiques. Alors, regardant en bas, il m'apercut, et, s'elancant aussitot,
il sauta dans le canal. Un instant apres, je le tenais par la bride.

Il n'y avait pas de temps a perdre; l'eau m'atteignait presque jusqu'aux
aisselles. Je saisis la longe, et, la passant sous la sangle de la selle,
je la nouai fortement, puis je m'entourai le corps avec l'autre bout.
J'avais laisse assez de corde entre moi et la sangle pour pouvoir exciter
et guider le cheval dans le cas ou il faudrait un grand effort pour me
tirer d'ou j'etais. Pendant tous ces preparatifs, l'animal muet semblait
comprendre ce que je faisais. Il connaissait aussi la nature du terrain
sur lequel il se trouvait, car, durant toute l'operation, il levait ses
pieds l'un apres l'autre pour eviter d'etre pris. Mes dispositions furent
enfin terminees, et avec un sentiment d'anxiete terrible, je donnai a mon
cheval le signal de partir. Au lieu de s'elancer, l'intelligent animal
s'eloigna doucement comme s'il avait compris ma situation. La longe se
tendit, je sentis que mon corps se deplacait, et, un instant apres,
j'eprouvai une de ces jouissances profondes impossibles a decrire, en me
trouvant degage de mon tombeau de sable. Un cri de joie s'echappa de ma
poitrine. Je m'elancai vers mon cheval, je lui jetai mes deux bras autour
du cou; je l'embrassai avec autant de delices que s'il eut ete une
charmante jeune fille. Il repondit a mes embrassements par un petit cri
plaintif qui me prouva qu'il m'avait compris. Je me mis en quete de mon
rifle. Heureusement qu'il n'etait pas tres-enfonce, et je pus le ravoir.
Mes bottes etaient restees dans le sable; mais je ne m'arretai point a les
chercher. La place ou je les avais perdues m'inspirait un sentiment de
profonde terreur.

Sans plus attendre, je quittai les bords de l'arroyo, et, montant a cheval
je me dirigeai au galop vers la route. Le soleil etait couche quand
j'arrivai au camp, ou je fus accueilli par les questions de mes compagnons
etonnes:

--Avez-vous trouve beaucoup de chevres? Ou sont donc vos bottes?--Est-ce a
la chasse ou a la peche que vous avez ete?

Je repondis a toutes ces questions en racontant mon aventure, et cette
nuit-la encore je fus le heros du bivouac.



V


SANTA-FE.

Apres avoir employe une semaine a gravir les montagnes rocheuses, nous
descendimes dans la vallee du Del-Norte, et nous atteignimes la capitale
du Nouveau-Mexique, la celebre ville de Santa-Fe. Le lendemain, la
caravane elle-meme arriva, car nous avions perdu du temps en prenant la
route du sud, et les wagons, en traversant la passe de Raton, avaient
suivi la voie la plus rapide. Nous n'eumes aucune difficulte relativement
a l'entree de notre convoi, moyennant une taxe de cinq cents dollars
d'_alcavala_ pour chaque wagon. C'etait une extorsion qui depassait le
tarif; mais les marchands etaient forces d'accepter cet impot. Santa-Fe
est l'entrepot de la province, et le chef-lieu de son commerce. En
l'atteignant, nous fimes halte et etablimes notre camp hors des murs.

Saint-Vrain, quelques autres proprietaires et moi nous nous installames a
la _fonda_, ou nous cherchames dans le delicieux vin d'el Paso l'oubli des
fatigues que nous avions endurees a travers les plaines. La nuit de notre
arrivee se passa tout entiere en festins et en plaisirs. Le lendemain
matin, je fus eveille par la voix de mons Gode, qui paraissait de joyeuse
humeur et chantonnait quelques fragments d'une chanson de bateliers
canadiens.

--Ah! monsieur, me cria-toi! en me voyant eveille, aujourd'hui, ce soir,
il y a une grande _funcion_,--un bal--ce que les Mexicains appellent le
fandago. C'est tres-beau, monsieur. Vous aurez bien sur un grand plaisir a
voir un _fandago_ mexicain.

--Non, Gode. Mes compatriotes ne sont pas aussi grands amateurs de la
danse que les votres.

--C'est vrai, monsieur, mais un fandago! ca merite d'etre vu. Ca se
compose de toutes sortes de pas: le _bolero_, la valse, la _couna_, et
beaucoup d'autres; le tout melange de _pouchero_. Allez! monsieur, vous
verrez plus d'une jolie fille aux yeux noirs et avec de tres-courts... Ah!
diable!... de tres-courts... comment appelez-vous cela en americain?

--Je ne sais pas de quoi vous voulez parler.

--Cela! cela, monsieur.

Et il me montrait la jupe de sa blouse de chasse.

--Ah! pardieu, je le tiens!--_Petticoes_, de tres-courts _petticoes_.
Ah! vraiment, vous verrez, vous verrez ce que c'est qu'un
fandago mexicain.

Las ninas de Durango
Conmigo bailandas,
Al cielo saltandas
En el fan-dango--en el fan-dango.

Ah! voici M. de Saint-Vrain. Il n'a sans doute jamais vu un fandago.
Sacristi! comme monsieur danse! comme un vrai maitre de ballets! Mais il
est de _sangre_... de sang francais, vraiment. Voyez donc!

Al cielo saltandas
En el fan-dan-go--en el fan-dang...

--Eh! Gode?

--Monsieur.

--Cours a la cantine et demande, prends a credit, achete ou chippe une
bouteille du meilleur Paso.

--Faut-il essayer de la chipper, monsieur Saint-Vrain? Demanda Gode avec
une grimace significative.

--Non, vieux coquin de Canadien! paie-la, voila de l'argent. Du meilleur
Paso, tu entends? frais et brillant. Maintenant, _vaya!_

--Bonjour, mon brave dompteur de buffalos. Encore au lit, a ce que je
vois.

--J'ai une migraine qui me fend la tete.

--Ah! ah! ah! C'est comme moi tout a l'heure; mais Gode est alle chercher
le remede. Poil de chien guerit la morsure. Allons, en bas du lit.

--Attendez au moins que j'aie pris une dose de votre medecine.

--C'est juste. Vous vous trouverez mieux apres. Dites-moi, comment vous
trouvez-vous des plaisirs de la ville, hein?

--Vous appelez cela une ville!

--Mais oui; c'est ainsi qu'on la nomme partout: la _ciudad de Santa-Fe_,
la fameuse ville de Santa-Fe, la capitale du _Nuevo-Mejico_, la metropole
de la prairie, le paradis des vendeurs, des trappeurs et des voleurs.

--Et voila le progres accompli dans une periode de trois cents ans! En
verite, ce peuple semble a peine arrive aux premiers echelons de la
civilisation!

--Dites plutot qu'il en a depasse les derniers. Ici, dans cette oasis
lointaine, vous trouverez peinture, poesie, danse, theatre et musique,
fetes et feux d'artifice; tous les raffinements de l'art et de l'amour qui
caracterisent une nation en declin. Vous rencontrerez en foule des don
Quichottes, soi-disant chevaliers errants, des Romeos, moins le coeur, et
des bandits, moins le courage. Vous rencontrerez... toutes sortes de
choses avant de vous croiser avec la vertu ou l'honneur.--Hola!
_muchacho!_

--_Que es senor_

--Avez-vous du cafe?

--_Si, senor._

--Apportez deux tasses: _dos tazas_, entendez-vous, et leste! _Aprisa!
aprisa!_

--_Si, senor._

--Ah! voici le voyageur canadien! Eh bien, vieux Nord-Ouest, apportes-tu
le vin?

--C'est un vin delicieux, monsieur Saint-Vrain! ca vaut presque les vins
Francais.

--Il a raison, Haller! (tsap! tsap!) delicieux, vous pouvez le dire, mon
cher Gode! (tsap! tsap!) Allons, buvez; cela va vous rendre fort comme un
buffalo. Voyez, il petille comme de l'eau de Seltz![1] comme _fontaine qui
bouille_. Eh! Gode?

[Note 1: Nom d'une localite ou il y a des eaux gazeuses, aux Etats-Unis.]

--Oui, monsieur; absolument comme _fontaine qui bouille_, parbleu! oui.

--Buvez, mon ami, buvez! ne craignez pas ce vin-la; c'est pur jus de la
vigne. Sentez cela, humez ce bouquet. Dieu! Quel vin les Yankees tireront
un jour de ces raisins du Nouveau-Mexique!

--Eh quoi? croyez-vous que les Yankees aient des vues sur ce pays?

--Si je le crois? je le sais. Et pourquoi pas! A quoi peut servir cette
race de singes dans la creation? uniquement a embarrasser la terre.--Eh
bien, garcon, vous avez apporte le cafe?

--_Ya, esta, senor_.

--Allons, prenez-moi quelques gorgees de cette liqueur, cela vous remettra
sur pied tout de suite. Ils sont bons pour faire du cafe, par exemple; les
Espagnols sont passes maitres en cela.

--Qu'est-ce que ce _fandago_ dont Gode m'a parle?

--Ah! c'est vrai. Nous allons avoir une fameuse soiree, vous y viendrez,
sans doute?

--Par pure curiosite!

--Tres-bien! votre curiosite sera satisfaite.

--Le vieux coquin de gouverneur doit honorer le bal de sa presence, et,
dit-on, sa charmante senora; mais je ne crois pas que celle-ci vienne.

--Et pourquoi pas?

--Il a trop peur qu'un de ces sauvages _americanos_ ne prenne fantaisie de
l'enlever en croupe. Cela s'est vu quelquefois dans cette vallee. Par
sainte Marie! c'est une charmante creature,--continua Saint-Vrain, se
parlant a lui-meme,--et je sais quelqu'un... Oh! le vieux tyran maudit!
Pensez-y donc un peu!

--A quoi?

--Mais a la maniere dont il nous a traites. Cinq cents dollars par wagon!
et nous en avions un cent! en tout cinquante mille dollars.

--Mais, est-ce qu'il empoche tout cela? Est-ce que le gouvernement....

--Le gouvernement! le gouvernement n'en touche pas un centime. C'est lui
qui est le gouvernement ici. Et, grace aux ressources qu'il tire de ces
impots, il gouverne les miserables habitants avec une verge de fer.
Pauvres diables!

--Et ils le haissent, je suppose?

--Lui et les siens. Dieu sait s'ils ont raison.

--Pourquoi donc alors ne se revoltent-ils pas?

--Cela leur arrive quelquefois. Mais que peuvent faire ces malheureux?
Comme tous les tyrans, il a su les diviser et semer entre eux des haines
irreconciliables.

--Mais il ne me semblait pas qu'il ait une armee bien formidable: il n'a
point de gardes du corps.

--Des gardes du corps, s'ecria Saint-Vrain en m'interrompant. Regardez
dehors les voila, ses gardes du corps.

--_Indios bravos! les Navajoes!_ exclama Gode au meme instant.

Je regardai dans la rue. Une demi-douzaine d'Indiens drapes dans des
serapes rayes passaient devant l'auberge. Leurs regards sauvages, leur
demarche lente et fiere, les faisaient facilement distinguer des _indios
manzos_, des _pueblos_, porteurs d'eau et bucherons.

--Sont-ce des Navajoes? demandai-je.

--Oui, monsieur, oui, reprit Gode avec quelque animation. Sacrr...! des
Navajoes, de veritables et damnes Navajoes!

--Il n'y a pas a s'y tromper, ajouta Saint-Vrain.

--Mais les Navajoes sont les ennemis declares des Nouveaux-Mexicains.
Comment sont-ils ici? prisonniers?

--Ont-ils l'air de prisonniers?

Certes, on ne pouvait apercevoir aucun indice de captivite ni dans leurs
regards ni dans leurs allures. Ils marchaient fierement le long du mur,
lancant de temps a antre sur les passants un coup d'oeil sauvage, hautain
et meprisant.

--Pourquoi sont-ils ici alors? Leur pays est bien loin vers
l'ouest.

--C'est la un de ces mysteres du Nouveau-Mexique sur lesquels je vous
donnerai quelques eclaircissements une autre fois. Ils sont maintenant
sous la protection d'un traite de paix qui les lie, tant qu'il ne leur
convient pas de le rompre. Quant a present, ils sont aussi libres ici que
vous et moi; que dis-je? ils le sont bien davantage. Je ne serais point
surpris de les rencontrer ce soir au fandango.

--J'ai entendu dire que les Navajoes etaient cannibales?

--C'est la verite. Observez-les un instant! Regardez comme ils couvent des
yeux ce petit garcon joufflu, qui parait instinctivement en avoir peur. Il
est heureux pour ce petit drole qu'il fasse grand jour, sans cela il
pourrait bien etre etrangle sous une de ces couvertures rayees.

--Parlez-vous serieusement, Saint-Vrain!

--Sur ma parole; je ne plaisante pas! Si je me trompe, Gode en sait assez
pour pouvoir confirmer ce que j'avance, Eh! voyageur?

--C'est vrai, monsieur. J'ai ete prisonnier dans la Nation: non pas chez
les Navagh, mais chez les damnes d'Apaches. C'est la meme chose, pendant
trois mois. J'ai vu les sauvages manger,--_eat_,--un, deux _trie, trie_
enfants rotis, comme si c'etaient des bosses de buffles. C'est vrai,
monsieur, c'est tres-vrai.

--C'est la vraie verite: les Apaches et les Navajoes enlevent des enfants
dans la vallee, ici, lors de leurs grandes expeditions; et ceux qui ont
ete a meme de s'en instruire assurent qu'ils les font rotir. Est-ce pour
les offrir en sacrifice au dieu feroce Quetzalcoatl? est-ce par gout pour
la chair humaine? c'est ce qu'on n'a pas encore bien pu verifier. Bien peu
parmi ceux qui ont visite leurs villes ont eu, comme Gode, la chance d'en
sortir. Pas un homme de ces pays ne s'aventure a traverser la sierra de
l'ouest.

--Et comment avez-vous fait, monsieur Gode pour sauver votre chevelure?

--Comment, monsieur? Parce que je n'en ai pas. Je ne peux pas etre scalpe.
Ce que les trappeurs yankees appellent _hur_, ma chevelure, est de la
fabrication d'un barbier de Saint-Louis. Voila, monsieur.

En disant cela, le Canadien ota sa casquette, et, avec elle, ce que
jusqu'a ce moment j'avais pris pour une magnifique chevelure bouclee,
c'etait une perruque.

--Maintenant, messieurs, s'ecria-t-il d'un ton de bonne humeur, comment
ces sauvages pourraient-ils prendre mon scalp? Les Indiens damnes n'en
toucheront pas la prime, sacr-r-r...!

Saint-Vrain et moi ne pumes nous empecher de rire a la transformation
comique de la figure du Canadien.

--Allons, Gode! le moins que vous puissiez faire apres cela, c'est de
boire un coup. Tenez, servez-vous.

--Tres-oblige, monsieur Saint-Vrain, je vous remercie.

Et le voyageur, toujours altere avala le nectar d'el Paso comme il eut
fait d'une tasse de lait.

--Allons, Haller! Il faut que nous allions voir les wagons.
Les affaires d'abord, le plaisir apres, autant du moins que nous pourrons
nous en procurer au milieu de ces tas de briques. Mais nous trouverons de
quoi nous distraire a Chihuahua.

--Vous pensez que nous irons jusque-la?

--Certainement. Nous n'aurons pas acheteurs ici pour le quart de notre
cargaison. Il faudra porter le reste sur le marche principal. Au camp!
allons!



VI


LE FANDANGO.

Le soir, j'etais assis dans ma chambre, attendant Saint-Vrain. Il
s'annonca du dehors en chantant:

Las ninas de Durango
Conmigo bailandas
Al cielo... ha!

--Etes-vous pret, mon hardi cavalier?

--Pas encore. Asseyez-vous une minute et attendez-moi.

--Depechez-vous alors: la danse commence. Je suis revenu par la. Quoi!
c'est la votre costume de bal! Ha! ha! ha!

Et Saint-Vrain eclata de rire en me voyant vetu d'un habit bleu et d'un
pantalon noir assez bien conserves.

--Eh! mais sans doute, repondis-je en le regardant, et qu'y trouvez-vous a
redire?--Mais est-ce la votre habit de bal, a vous?

Mon ami n'avait rien change a son costume; il portait sa blouse de chasse
frangee, ses guetres, sa ceinture, son couteau et ses pistolets.

--Oui, mon cher dandy, ceci est mon habit de bal; il n'y manque rien, et
si vous voulez m'en croire, vous allez remettre ce que vous avez ote.
Voyez-vous un ceinturon et un couteau autour de ce bel habit bleu a
longues basques! Ha! ha! ha!

--Mais quel besoin de prendre ceinturon et couteau? Vous n'allez pas,
peut-etre, entrer dans une salle de bal avec vos pistolets a la ceinture?

--Et de quelle autre maniere voulez-vous que je les porte? dans mes mains?

--Laissez-les ici.

--Ha! ha! cela ferait une belle affaire! Non, non. Un bon averti en vaut
deux. Vous ne trouverez pas un cavalier qui consente a aller a un fandango
de Santa-Fe sans ses pistolets a six coups. Allons, remettez votre blouse,
couvrez vos jambes comme elles l'etaient, et bouclez-moi cela autour de
vous. C'est le _costume de bal_ de ce pays-ci.

--Du moment que vous m'affirmez que je serai ainsi _comme il faut_, ca me
va.

--Je ne voudrais pas y aller en habit bleu, je vous le jure.

L'habit bleu fut replie et remis dans mon portemanteau. Saint-Vrain avait
raison. En arrivant au lieu de reunion, une grande _sala_ dans le
voisinage de la _plaza_, nous le trouvames rempli de chasseurs, de
trappeurs, de marchands, de voituriers, tous costumes comme ils le sont
dans la montagne. Parmi eux se trouvaient une soixantaine d'indigenes avec
autant de _senoritas_, que je reconnus, a leurs costumes, pour etre des
_poblanas_, c'est-a-dire appartenant a la plus basse classe; la seule
classe de femme, au surplus, que des etrangers pussent rencontrer a
Santa-Fe.

Quand nous entrames, la plupart des hommes s'etaient debarrasses de leurs
serapes pour la danse, et montraient dans tout leur eclat le velours
brode, le maroquin gaufre, et les berets de couleurs voyantes. Les femmes
n'etaient pas moins pittoresques dans leurs brillantes _naguas_, leurs
blanches chemisettes, et leurs petits souliers de satin. Quelques-unes
etaient en train de sauter une vive polka; car cette fameuse danse etait
parvenue jusque dans ces regions reculees.

--Avez-vous entendu parler du telegraphe electrique?

--No, senor.

--Pourriez-vous me dire ce que c'est qu'un chemin de fer?

--_Quien sabe!_

--La polka!

--_Ah! senor, la polka! la polka! cosa bonita, tan graciosa! vaya!_

La salle de bal etait une grande _sala_ oblongue, garnie de banquettes
tout autour. Sur ces banquettes, les danseurs prenaient place, roulaient
leurs cigarettes, bavardaient et fumaient dans l'intervalle des
contredanses. Dans un coin, une demi-douzaine de fils d'Orphee faisaient
resonner des harpes, des guitares et des mandolines; de temps en temps,
ils rehaussaient cette musique par un chant aigu, a la maniere indienne.
Dans un autre angle, les montagnards, alteres, fumaient des _puros_ en
buvant du whisky de Thaos, et faisaient retentir la _sala_ de leurs
sauvages exclamations.

--Hola, ma belle enfant! _vamos, vamos_, a danser! _mucho bueno! mucho
bueno!_ voulez-vous?

C'est un grand gaillard a la mine brutale, de six pieds et plus, qui
s'adresse a une petite _poblana_ semillante.

--_Mucho bueno, senor Americano!_ repond la dame.

--Hourra pour vous! en avant! marche! Quelle taille legere! Vous pourriez
servir de plumet a mon chapeau. Qu'est-ce que vous voulez boire? de
l'_aguardiente_[1] Ou du vin?

[Note 1: _Aguardiente_, sorte d'eau-de-vie de ble de mais.]

--_Copitita de vino, senor._ (Un tout petit verre de vin, monsieur.)

--Voici, ma douce colombe; avalez-moi ca en un saut d'ecureuil!...
Maintenant, ma petite, bonne chance, et un bon mari je vous souhaite!

--_Gracias, senor Americano!_

--Comment! vous comprenez cela? _usted entiende_, vous entendez?

--_Si, senor_.

--Bravo donc! Eh bien, ma petite, connaissez-vous la danse de l'ours?

--_No entiende_.

--Vous ne comprenez pas! tenez, c'est comme ca.

Et le lourdaud chasseur commence a se balancer devant sa partenaire, en
imitant les allures de l'ours gris.

--Hola, Bill! crie un camarade, tu vas etre pris au piege, si tu ne te
tiens pas sur tes gardes. As-tu tes poches bien garnies, au moins?

--Que je sois un chien, Gim, si je ne suis pas frappe la, dit le chasseur
etendant sa large main sur la region du coeur.

--Prends garde a toi, bonhomme! c'est une jolie fille, apres tout.

--Tres-jolie! offre-lui un chapelet, si tu veux, et jette-toi a ses pieds!

--Beaux yeux qui ne demandent qu'a se rendre; oh! les jolies jambes!

--Je voudrais bien savoir ce que son vieux magot demanderait pour la
ceder. J'ai grand besoin d'une femme; je n'en ai plus eu depuis celle de
la tribu des Crow que j'avais epousee sur les bords du Yeller-Stone.

--Allons donc, bonhomme, tu n'es pas chez les Indiens. Fais, si tu veux,
que la fille y consente, et il ne t'en coutera qu'un collier de perles.

--Hourra pour le vieux Missouri! crie un voiturier.

--Allons, enfant! montrons-leur un peu comment un Virginien se fraye son
chemin. Debarrassez la cuisine, vieilles et jeunes canailles.

--Gare a droite et a gauche! la vieille Virginie va toujours de l'avant.

--_Viva el Gobernador! viva Armijo! viva, viva!_

L'arrivee d'un nouveau personnage faisait sensation dans la salle. Un gros
homme fastueux, a tournure de pretre, faisait son entree, accompagne de
plusieurs individus. C'etait le gouverneur avec sa suite, et un certain
nombre de citoyens bien couverts, qui formaient sans doute l'elite de la
societe new-mexicaine. Quelques-uns des nouveaux arrivants etaient des
militaires revetus d'uniformes brillants et extravagants; on les vit
bientot pirouetter autour de la salle dans le tourbillon de la valse.

--Ou est la senora Armijo? demandai-je tout bas a Saint-Vrain.

--Je vous l'avais dit: elle n'est pas venue. Attendez-moi ici je m'en vais
pour quelques instants. Procurez-vous une danseuse: et voyez a vous
divertir. Je serai de retour dans un moment. Au revoir.

Sans plus d'explications, Saint-Vrain se glissa a travers la foule et
disparut.

Depuis mon entree, j'etais demeure assis sur une banquette, pres de
Saint-Vrain, dans un coin ecarte de la salle. Un homme d'un aspect tout
particulier occupait la place voisine de mon compagnon, et etait plonge
dans l'ombre d'un rideau. J'avais remarque cet homme tout en entrant, et
j'avais remarque aussi que Saint-Vrain avait cause avec lui; mais je
n'avais pas ete presente, et l'interposition de mon ami avait empeche un
examen plus attentif de ma part, jusqu'a ce que Saint-Vrain se fut retire.
Nous etions maintenant l'un pres de l'autre, et je commencai a pousser une
sorte de reconnaissance angulaire de la figure et de la tournure qui
avaient frappe mon attention par leur etrangete. Ce n'etait pas un
Americain; on le reconnaissait a son vetement, et cependant sa figure
n'etait pas mexicaine. Ses traits etaient trop accentues pour un Espagnol,
quoique son teint, hale par l'air et le soleil, fut brun et bronze. La
figure etait rasee, a l'exception du menton, qui etait garni d'une barbe
noire taillee en pointe. L'oeil, autant que je pus le voir sous l'ombre
d'un chapeau rabattu, etait bleu et doux. Les cheveux noirs et ondules,
marques ca et la d'un fil d'argent. Ce n'etaient point la les traits
caracteristiques d'un Espagnol, encore moins d'un Hispano-Americain; et,
n'eut ete son costume, j'aurais assigne a mon voisin une toute autre
origine. Mais il etait entierement vetu a la mexicaine, enveloppe d'une
_manga_ pourpre, rehaussee de broderies de velours noir le long des bords
et autour des ouvertures. Comme ce vetement le couvrait presque en entier,
je ne faisais qu'entrevoir en dessous une paire de calzoneros de velours
vert, avec des boutons jaunes et des aiguillettes de rubans blancs comme
la neige, pendant le long des coutures. La partie interieure des
calzoneros etait garnie de basane noire gaufree, et venait joindre les
tiges d'une paire de bottes jaunes munies de forts eperons en acier. La
large bande de cuir pique qui soutenait les eperons et passait sur le
cou-de-pied donnait a cette partie le contour particulier que l'on
remarque dans les portraits des anciens chevaliers armes de toutes
pieces. Il portait un sombrero noir a larges bords, entoure d'un large
galon d'or. Une paire de ferrets, egalement en or, depassait la bordure;
mode du pays. Cet homme avait son sombrero penche du cote de la lumiere,
et paraissait vouloir cacher sa figure. Cependant, il n'etait pas
disgracie sous ce rapport. Sa physionomie, au contraire, etait ouverte et
attrayante; ses traits avaient du etre beaux autrefois, avant d'avoir ete
alteres, et couverts d'un voile de profonde melancolie par des chagrins
que j'ignorais. C'etait l'expression de cette tristesse qui m'avait
frappe au premier aspect. Pendant que je faisais toutes ces remarques, en
le regardant de cote, je m'apercus qu'il m'observait de la meme maniere,
et avec un interet qui semblait egal au mien. Il fit sans doute la meme
decouverte, et nous nous retournames en meme temps de maniere a nous
trouver face a face; alors l'etranger tira de sa manga un petit cigarero
brode de perles et me le presenta gracieusement en disant:

--_Quiere a fumar, caballero?_ (Desirez-vous fumer, monsieur?)

--Volontiers, je vous remercie,--repondis-je en espagnol.

Et en meme temps je tirai une cigarette de l'etui.

A peine avions-nous allume, que cet homme, se tournant de nouveau vers
moi, m'adressa a brule-pourpoint cette question inattendue:

--Voulez-vous vendre votre cheval?

--Non.

--Pour un bon prix?

--A aucun prix.

--Je vous en donnerai cinq cents dollars.

--Je ne le donnerais pas pour le double.

--Je vous en donnerai le double.

--Je lui suis attache. Ce n'est pas une question d'argent.

--J'en suis desole. J'ai fait deux cents milles pour acheter ce cheval.

Je regardai mon interlocuteur avec etonnement et repetai machinalement ses
derniers mots.

--Vous nous avez donc suivis depuis l'Arkansas?

--Non, je viens du Rio-Abajo.

--Du Rio-Abajo! du bas du Del-Norte?

--Oui.

--Alors, mon cher monsieur, il y a erreur. Vous croyez parler a un autre
et traiter de quelque autre cheval.

--Oh! non; c'est bien du votre qu'il s'agit, un etalon noir, avec le nez
roux, et a tous crins; demi-sang arabe. Il a une petite marque au-dessus
de l'oeil gauche.

Ce signalement etait assurement celui de Moro, et je commencai a eprouver
une sorte de crainte superstitieuse a l'endroit de mon mysterieux voisin.

--En verite, repliquai-je, c'est tout a fait cela; mais j'ai achete cet
etalon, il y a plusieurs mois, a un planteur louisianais. Si vous arrivez
de deux cents milles au-dessous de Rio-Grande, comment, je vous le
demande, avez-vous pu avoir la moindre connaissance de moi ou de mon
cheval?

--_Dispensadme, caballero!_ je ne pretends rien de semblable.
Je viens de loin au-devant de la caravane pour acheter un cheval
americain. Le votre est le seul dans toute la cavalcade qui puisse me
convenir, et, a ce qu'il parait, le seul que je ne puisse me procurer a
prix d'argent.

--Je le regrette vivement; mais j'ai eprouve les qualites de l'animal.
Nous sommes devenus amis, et il faudrait un motif bien puissant pour que
je consentisse a m'en separer.

--Ah! senor, c'est un motif bien puissant qui me rend si desireux de
l'acheter. Si vous saviez pourquoi, peut-etre...--Il hesita un moment.
--Mais non, non, non!

Apres avoir murmure quelques paroles incoherentes au milieu desquelles je
pus distinguer les mots _buenas noches, caballero!_ l'etranger se leva en
conservant les allures mysterieuses qui le caracterisaient, et me quitta.
J'entendis le cliquetis de ses eperons pendant qu'il se frayait lentement
un chemin a travers la foule joyeuse, et il disparut dans l'ombre.

Le siege vacant fut immediatement occupe par une _manola_ tout en noir,
dont la brillante _nagua_, la chemisette brodee, les fines chevilles et
les petits pieds chausses de pantoufles bleues attirerent mon
attention. C'etait tout ce que je pouvais apercevoir de sa personne; de
temps en temps, l'eclair d'un grand oeil noir m'arrivait a travers
l'ouverture du _rebozo tapado_ (mantille fermee). Peu a peu le _rebozo_
devint moins discret, l'ouverture s'agrandit, et il me fut permis
d'admirer les contours d'une petite figure charmante et pleine de malice.
L'extremite de la mantille fut adroitement rejetee par-dessus l'epaule
gauche, et decouvrit un bras nu, arrondi, termine par une grappe de petits
doigts charges de bijoux, et pendant nonchalamment. Je suis passablement
timide; mais, a la vue de cette attrayante partenaire, je ne pus y tenir
plus longtemps, et, me penchant vers elle, je lui dis dans mon meilleur
espagnol:

--Voulez-vous bien, mademoiselle, m'accorder la faveur d'une valse?

La malicieuse petite manola baissa d'abord la tete en rougissant; puis,
relevant les longs cils de ses yeux noirs, me regarda et me repondit avec
une douce voix de canari:

--_Con gusto, senor_ (avec plaisir, monsieur).

--Allons! m'ecriai-je, enivre de mon triomphe.

Et, saisissant la taille de ma brillante danseuse, je m'elancai dans le
tourbillonnement du bal.

Nous revinmes a nos places, et, apres nous etre rafraichis avec un verre
d'Albuquerque, un massepain et une cigarette, nous reprimes notre elan.
Cet agreable programme fut repete a peu pres une demi-douzaine de fois;
seulement, nous alternions la valse avec la polka, car ma manola dansait
la polka aussi bien que si elle fut nee en Boheme. Je portais a mon petit
doigt un diamant de cinquante dollars, que ma danseuse semblait trouver
_muy buonito_. La flamme de ses yeux m'avait touche le coeur, et les
fumees du champagne me montaient a la tete; je commencai a calculer le
resultat que pourrait avoir la translation de ce diamant de mon petit
doigt au medium de sa jolie petite main, ou sans doute il aurait produit
un charmant effet. Au meme instant je m'apercus que j'etais surveille de
pres par un vigoureux _lepero_ de fort mauvaise mine, un vrai _pelado_ qui
nos suivait des yeux, et quelquefois de sa personne, dans toutes les
parties de la salle. L'expression de sa sombre figure etait un melange de
ferocite et de jalousie que ma danseuse remarquait fort bien, mais qu'elle
me semblait assez peu soucieuse de calmer.

--Quel est cet homme? lui demandai-je tout bas, comme il venait de passer
pres de nous, enveloppe dans son serape raye.

--_Esta mi marido, senor_ (c'est mon mari, monsieur), me repondit-elle
froidement.

Je renfoncai ma bague jusqu'a la paume et tins ma main serree comme un
etau. Pendant ce temps, le whisky de Thaos avait produit son effet sur les
danseurs. Les trappeurs et les voituriers etaient devenus bruyants et
querelleurs! Les _leperos_ qui remplissaient la salle, excites par le vin,
la jalousie, leur vieille haine, et la danse, devenaient de plus en plus
sombres et farouches. Les blouses de chasses frangees et les grossieres
blouses brunes trouvaient faveur aupres des _majas_ aux yeux noirs a qui
le courage inspirait autant de respect que de crainte; et la crainte est
souvent un motif d'amour chez ces sortes de creatures.

Quoique les caravanes alimentassent presque exclusivement le marche de
Santa-Fe, et que les habitants eussent un interet evident a rester en bons
termes avec les marchands, les deux races, anglo-americaine et
hispano-indienne, se haissent cordialement; et cette haine se manifestait
en ce moment, d'un cote par un mepris ecrasant, et de l'autre par des
_carajos_ concentres et des regards feroces respirant la vengeance.

Je continuais a babiller avec ma gentille partenaire. Nous etions assis
sur la banquette ou je m'etais place en arrivant. En regardant par hasard
au-dessus de moi, mes yeux s'arreterent sur un objet brillant. Il me
sembla reconnaitre un couteau degaine qu'avait a la main _su marido_, qui
se tenait debout derriere nous comme l'ombre d'un demon. Je ne fis
qu'entrevoir comme un eclair ce dangereux instrument, et je pensais a me
mettre en garde, lorsque quelqu'un me tira par la manche; je me retournai
et me trouvai en face de mon precedent interlocuteur a la manga pourpre.

--Pardon, monsieur, me dit-il en me saluant gracieusement; je viens
d'apprendre que la caravane pousse jusqu'a Chihuahua.

--Oui; nous n'avons pas acheteurs ici pour toutes nos marchandises.

--Vous y allez, naturellement?

--Certainement, il le faut.

--Reviendrez-vous par ici, senor?

--C'est tres-probable. Je n'ai pas d'autre projet pour le moment.

--Peut-etre alors pourrez-vous consentir a ceder votre cheval? Il vous
sera facile d'en trouver un autre aussi bon dans la vallee du Mississipi.

--Cela n'est pas probable.

--Mais senor, si vous y etiez dispose, voulez-vous me promettre la
preference?

--Oh! cela, je vous le promets de tout mon coeur.

Notre conversation fut interrompue par un maigre et gigantesque
Missourien, a moitie ivre, qui, marchant lourdement sur les pieds de
l'etranger, cria:

--Allons, heup, vieux marchand de graisse! donne-moi ta place.

--_Y porque?_ (et pourquoi?) demanda le Mexicain se dressant sur ses
pieds.

Et toisant le Missourien avec une surprise indignee.

--_Porky_ te damne! Je suis fatigue de danser. J'ai besoin de m'asseoir.
Voila, vieille bete.

Il y avait tant d'insolence et de brutalite dans l'acte de cet homme que
je ne pus m'empecher d'intervenir.

--Allons! dis-je en m'adressant a lui, vous n'avez pas le droit de prendre
la place de ce gentleman, et surtout d'agir d'une telle facon.

--Eh! monsieur, qui diable vous demande votre avis? Allons, heup! je dis.

Et il saisit le Mexicain par le coin de sa manga comme pour l'arracher de
son siege.

Avant que j'eusse eu le temps de repliquer a cette apostrophe et a ce
geste, l'etranger etait debout, et d'un coup de poing bien applique
envoyait rouler l'insolent a quelques pas.

Ce fut comme un signal. Les querelles atteignirent leur plus haut
paroxysme. Un mouvement se fit dans toute la salle. Les clameurs des
ivrognes se melerent aux maledictions dictees par l'esprit de vengeance;
les couteaux brillerent hors de l'etui: les femmes jeterent des cris
d'epouvante, et les coups de feu eclaterent, remplissant la chambre d'une
epaisse fumee. Les lumieres s'eteignirent, et l'on entendit le bruit d'une
lutte effroyable dans les tenebres, la chute de corps pesants, les
vociferations, les jurements, etc. La melee dura environ cinq minutes.
N'ayant pour ma part aucun motif d'irritation contre qui que ce fut, je
restai debout a ma place sans faire usage ni de mon couteau ni de mes
pistolets; ma _maja_, effrayee, se serrait contre moi en me tenant par la
main. Une vive douleur que je ressentis a l'epaule gauche me fit lacher
tout a coup ma jolie compagne, et, sous l'empire de cette inexpressible
faiblesse que provoque toujours une blessure recue, je m'affaissai sur la
banquette. J'y demeurai assis jusqu'a ce que le tumulte fut apaise,
sentant fort bien qu'un ruisseau de sang s'echappait de mon dos et
imbibait mes vetements de dessous.

Je restai dans cette position, dis-je, jusqu'a ce que le tumulte eut pris
fin; j'apercus un grand nombre d'hommes vetus en chasseurs courant ca et
la en gesticulant avec violence. Les uns cherchaient a justifier ce qu'ils
appelaient une bagarre, tandis que d'autres, les plus respectables parmi
les marchands, les blamaient. Les _leperos_ et les femmes avaient tous
disparu, et je vis que les _Americanos_ avaient remporte la victoire.
Plusieurs corps gisaient sur le plancher; c'etaient des hommes morts ou
mourants. L'un etait un Americain, le Missourien, qui avait ete la cause
immediate du tumulte; les autres etaient des _pelados_. Ma nouvelle
connaissance, l'homme a la manga pourpre n'etait plus la. Ma _fandanguera_
avait egalement disparu, ainsi que _su marido_, et, en regardant a ma main
gauche, je reconnus que mon diamant aussi avait disparu.

--Saint-Vrain! Saint-Vrain! criai-je en voyant la figure de mon ami se
montrer a la porte.

--Ou etes-vous, Haller, mon vieux camarade? Comment allez-vous? bien,
j'espere?

--Pas tout a fait, je crains.

--Bon Dieu! qu'y a-t-il donc? Aie! vous avez recu un coup de couteau dans
les reins! Ce n'est pas dangereux, j'espere. Otons vos habits que je voie
cela.

--Si nous regagnions d'abord ma chambre?

--Allons! tout de suite, mon cher garcon; appuyez-vous sur moi; appuyez,
appuyez-vous!

Le fandango etait fini.



VII


SEGUIN LE CHASSEUR DE SCALPS.

J'avais eu precedemment le plaisir de recevoir une blessure sur le champ
de bataille. Je dis _le plaisir;_ sous certains rapports, les blessures
ont leur charme. On vous a transporte sur une civiere en lieu de surete;
un aide de camp, penche sur le cou de son cheval ecumant, annonce que
l'ennemi est en pleine deroute, et vous delivre ainsi de la crainte d'etre
transperce par quelque lancier moustachu; un chirurgien se penche
affectueusement vers vous, et, apres avoir examine pendant quelque temps
votre blessure, vous dit: Ce n'est qu'une egratignure, et vous serez gueri
avant une ou deux semaines. Alors vous apparaissent les visions de la
gloire, de la gloire chantee par les gazettes; le mal present est oublie
dans la contemplation des triomphes futurs, des felicitations des amis,
des tendres sourires de quelque personne plus chere encore. Reconforte par
ces esperances, vous restez etendu sur votre dur lit de camp, remerciant
presque la balle qui vous a traverse la cuisse, ou le coup de sabre qui
vous a ouvert le bras. Ces emotions, je les avais ressenties. Combien sont
differents les sentiments qui vous agitent quand on agonise des suites
d'une blessure due au poignard d'un assassin!

J'etais surtout fort inquiet de savoir quelle pouvait etre la profondeur
de ma blessure. Etais-je mortellement atteint? Telle est la premiere
question que l'on s'adresse quand on s'est senti frappe. Il est rare que
le blesse puisse se rendre compte du plus ou moins de gravite de son etat.
La vie peut s'echapper avec le sang a chaque pulsation des arteres, sans
que la souffrance depasse beaucoup celle d'une piqure d'epingle. En
arrivant a la _fonda_, je tombai epuise sur mon lit. Saint-Vrain fendit ma
blouse de chasse depuis le haut jusqu'en bas, et commenca par examiner la
plaie. Je ne pouvais voir la figure de mon ami, puisqu'il etait derriere
moi, et j'attendais avec impatience.

--Est-ce profond? demandai-je.

--Pas aussi profond qu'un puits et moins large qu'une voie de wagon, me
fut-il repondu. Vous etes sauf, mon vieux camarade. Remerciez-en Dieu, et
non l'homme qui vous a coutele, car le gredin a fait tout ce qu'il a pu
pour vous expedier. C'est un coup de couteau espagnol, et c'est une
terrible blessure. Par le Seigneur! Haller, il s'en est peu fallu! un
pouce de plus, et l'epine dorsale etait atteinte, mon garcon? Mais vous
etes sauf, je vous l'assure. Gode, passez-moi cette eponge!

--Sacr-ree!... murmura Gode avec toute l'energie francaise pendant qu'il
tendait l'eponge humide.

Je sentis le frais de l'eau, puis une compresse de coton fin et tout neuf,
ce qu'on put trouver de mieux dans ma garde-robe, fut appliquee sur la
blessure, et fixee avec des bandes. Le plus adroit chirurgien n'aurait pas
fait mieux.

--Voila qui est bien arrange, ajouta Saint-Vrain, en posant la derniere
epingle et en me placant dans la position la plus commode. Mais qui donc a
provoque cette bagarre, et comment avez-vous fait pour y jouer un pareil
role? Et j'etais dehors, malheureusement!

--Avez-vous remarque un homme d'une tournure etrange?

--Qui? celui qui portait une manga rouge?

--Oui.

--Qui etait assis pres de nous?

--Oui.

--Ah! je ne m'etonne pas que vous lui ayez trouve une tournure etrange, et
il est plus etrange encore qu'il ne parait. Je l'ai vu, je le connais, et
peut-etre suis-je le seul de tous ceux qui etaient la qui puisse en dire
autant. Si; il y en avait un autre, continua Saint-Vrain avec un singulier
sourire; mais ce qui m'intrigue, c'est de savoir pourquoi il se trouvait
la. Armijo ne doit pas l'avoir vu. Mais continuez.

Je racontai a Saint-Vrain toute ma conversation avec l'etranger, et les
incidents qui avaient mis fin au fandango.

--C'est bizarre! tres-bizarre! Que diable peut-il avoir tant a faire de
votre cheval? Courir deux cents milles, et offrir mille dollars!

--Mefiez-vous capitaine! Gode me donnait le titre de capitaine depuis mon
aventure avec les buffalos; si ce monsieur a fait deux cents mille et veut
payer un mille, _thousand_ dollars, pardieu! c'est que Moro lui plait
diablement. Cela montre une grande passion pour ce cheval! _why_,
pourquoi, puisqu'il en a tant envie, pourquoi ne le volerait-il pas?

Je fus frappe de cette supposition, et me tournai vers Saint-Vrain.

--Avec la permission du capitaine, je vais cacher le cheval,--continua le
Canadien en se dirigeant vers la porte.

--Ne vous tourmentez pas, vieux Nord-Ouest, du moins en ce qui concerne ce
gentleman. Il ne volera pas votre cheval. Malgre cela, ce n'est pas une
raison pour vous empecher de suivre votre idee et de cacher l'animal. Il y
a assez de coquins a Santa-Fe pour voler les chevaux de tout un regiment.
Ce que vous avez de mieux a faire, c'est de l'attacher tout pres de cette
porte.

Gode apres avoir envoye Santa-Fe et tous ses habitants a un pays ou il
fait beaucoup plus chaud qu'au Canada, c'est-a-dire a tous les diables, se
dirigea vers la porte et disparut.

--Quel est donc cet homme? demandai-je, qui semble environne de tant de
mysteres?

--Ah! si vous saviez! Je vous raconterai, quand l'occasion s'en
presentera, quelques episodes etranges; mais pas ce soir. Vous n'avez pas
besoin d'etre excite. C'est le fameux Seguin, le chasseur de scalps.

--Le chasseur de scalps!

--Oui; vous avez sans doute entendu parler de lui, cela ne peut pas etre
autrement pour peu que vous ayez parcouru la montagne.

--J'en ai entendu parler. L'infame scelerat! l'egorgeur sans pitie
d'innocentes victimes!...

Une forme noire s'agita sur le mur, c'etait l'ombre d'un homme. Je levai
les yeux. Seguin etait devant moi. Saint-Vrain, en le voyant entrer,
s'etait retourne, et se tenait pres de la fenetre, semblant surveiller la
rue. J'etais sur le point de continuer ma tirade en lui donnant la forme
de l'apostrophe, et d'ordonner a cet homme de s'oter de devant mes yeux;
mais je me sentis impressionne par la nature de son regard, et je restai
muet. Je ne saurais dire s'il m'avait entendu ou s'il avait compris a qui
s'adressaient les epithetes injurieuses que j'avais proferees; rien dans
sa contenance ne trahissait qu'il en fut ainsi. Je remarquai seulement le
meme regard qui m'avait tout d'abord attire, la meme expression de
melancolie profonde. Se pouvait-il que cet homme fut l'abominable bandit
dont j'avais entendu parler, l'auteur de tant d'atrocites horribles?

--Monsieur, dit-il, voyant que je gardais le silence, je suis vivement
peine de ce qui vous est arrive. J'ai ete la cause involontaire de ce
malheur. Votre blessure est-elle grave?

--Non, repondis-je avec une secheresse qui sembla le deconcerter.

--J'en suis heureux, reprit-il apres une pause. Je venais vous remercier
de votre genereuse intervention; je quitte Santa-Fe dans dix minutes, et
je viens vous faire mes adieux.

Il me tendit la main. Je murmurai le mot "adieu," mais sans repondre a son
geste par un geste semblable. Les recits des cruautes atroces associees au
nom de cet homme me revenaient a l'esprit, et je ressentais une profonde
repulsion pour lui. Son bras demeura tendu et sa physionomie revetit une
etrange expression quand il s'apercut que j'hesitais.

--Je ne puis accepter votre main, lui dis-je enfin.

--Et pourquoi? demanda-t-il avec douceur.

--Pourquoi? Elle est rouge, elle est rouge de sang. Retirez-vous,
monsieur, retirez-vous!

Il arreta sur moi un regard rempli de douleur dans lequel on n'apercevait
aucun symptome de colere; il retira sa main sous les plis de sa manga, et,
poussant un profond soupir, se retourna et sortit lentement de la chambre.
Saint-Vrain, qui etait revenu sur la fin de cette scene, courut vers la
porte, et le suivit des yeux. Je pus, de la place ou j'etais couche, voir
le Mexicain au moment ou il traversait le vestibule. Il s'etait enveloppe
jusqu'aux yeux dans sa manga, et marchait dans l'attitude du plus profond
abattement. Un instant apres il avait disparu, ayant passe sous le porche
et de la dans la rue.

--Il y quelque chose de vraiment mysterieux chez cet homme. Dites-moi,
Saint-Vrain...

--Chut! chut! regardez la-has! interrompit mon ami, tandis que sa main
etait dirigee vers la porte ouverte.

Je regardai, et, a la clarte de la lune, je vis trois formes humaines
glissant le long du mur et se dirigeant vers l'entree de la cour. Leur
taille, leur attitude toute particuliere et leurs pas silencieux me
convainquirent que c'etaient des Indiens. Un moment apres, ils avaient
disparu sous l'ombre epaisse du porche.

--Quels sont ces individus? demandai-je.

--Les ennemis du pauvre Seguin, plus dangereux pour lui que vous ne le
desireriez si vous le connaissiez mieux. Je tremble pour lui si ces betes
feroces le rencontrent dans la nuit. Mais non; il est bien sur ses gardes,
et il sera secouru s'il est attaque; il le sera. Demeurez tranquille,
Harry! je reviens dans moins d'une seconde.

Disant cela, Saint-Vrain me quitta, et, un instant apres, je le vis
traverser rapidement la grande porte. Je restai plonge dans des reflexions
profondes sur l'etrangete des incidents qui se multipliaient autour de
moi, et ces reflexions n'etaient pas toutes gaies. J'avais outrage un
homme qui ne m'avait fait aucune injure et pour lequel il etait evident
que mon ami professait un grand respect. Le bruit d'un sabot de cheval sur
la pierre se fit entendre aupres de moi: c'etait Gode avec Moro, et, un
instant apres, je l'entendis enfoncer un piquet entre les paves. Presque
aussitot, Saint-Vrain rentra.

--Eh bien, demandai-je, que s'est-il passe?

--Pas grand chose. C'est un renard qui ne s'endort jamais. Il etait a
cheval avant qu'ils fussent pres de lui, et a bientot ete hors de leur
atteinte.

--Mais ne peuvent-ils pas le poursuivre a cheval.

--Ce n'est pas probable. Il a des compagnons pres d'ici, je vous le
garantis. Armijo, c'est lui qui a mis ces coquins-la sur ses traces
--Armijo ne dispose pas de forces capables d'oser le suivre une fois qu'il
sera dans ses montagnes.

--Mais, mon cher Saint-Vrain, dites-moi donc ce que vous savez a l'endroit
de cet homme extraordinaire. Ma curiosite est excitee au plus haut degre.

--Non, pas ce soir, Harry; pas ce soir. Je ne veux pas vous causer plus
d'agitation; en outre, j'ai besoin de vous quitter en ce moment. A demain,
donc. Bonsoir! bonsoir!

Et, ce disant, mon petulant ami me laissa entre les mains de Gode, au
repos de la nuit.



VIII


LAISSE EN ARRIERE.

Le depart de la caravane pour Chihuahua avait ete fixe au troisieme jour
apres le fandango. Ce jour arrive, je me trouve hors d'etat de partir! Mon
chirurgien, abominable sangsue mexicaine, m'affirme que c'est courir a une
mort certaine que de me mettre en route. En l'absence de toute preuve
contraire, je suis force de m'en rapporter a lui. Je n'ai pas d'autre
alternative que la triste necessite d'attendre a Santa-Fe le retour des
marchands.

Cloue sur mon lit par la fievre, je dis adieu a mes compagnons. Nous nous
separons a regret; mais surtout je suis vivement affecte en disant adieu a
Saint-Vrain, dont la joyeuse et cordiale confraternite avait ete ma
consolation pendant ces trois jours de souffrance. Il me donna une
nouvelle preuve de son amitie en se chargeant de la conduite de mes wagons
et de la vente de mes marchandises sur le marche de Chihuahua.

--Ne vous inquietez pas, mon garcon, me dit-il en me quittant. Tachez de
tuer le temps avec le champagne et le pas. Nous serons revenus en un saut
d'ecureuil; et, croyez-moi.

Je vous rapporterai des doublons mexicains de quoi charger une mule. Dieu
vous garde! Adieu!

Je pus me mettre sur mon seant, et, a travers la fenetre ouverte, voir
defiler les baches blanches des wagons, qui semblaient une chaine de
collines en mouvement. J'entendis le claquement des fouets et les sonores
_huo-hya_ des voituriers. Je vis les marchands a cheval galoper a la
suite, et je me retournai sur ma couche plein du sentiment de ma solitude
et de mon abandon. Pendant plusieurs jours, je demeurai couche, inquiet et
agite, malgre l'influence consolatrice du champagne et les soins
affectueux, quoique rudes, de mon valet voyageur. Enfin je pus me lever,
m'habiller et m'asseoir a ma _ventana_. De la, j'avais une belle vue de la
place et des rues adjacentes, voies sablonneuses, bordees de maisons
brunes baties en _adobe_ [1].

[Note 1: Larges briques sechees au soleil.]

Des heures entieres s'ecoulent pour moi dans la contemplation des gens qui
passent. La scene n'est pas depourvue de nouveaute et de variete. De
laides figures basanees se montrent sous les plis de noirs robozos; des
yeux menacants lancent leurs flammes sous les larges bords des
_sombreros._ Des _poblanas_ en courts jupons et en pantoufles passent sous
ma fenetre. Des groupes d'Indiens soumis, des _pueblos,_ arrivent des
_rancherias_ (petites fermes) voisines, frappant leurs anes pour les faire
avancer. Ils apportent des paniers de fruits et de legumes. Ils
s'installent au milieu de la place sablonneuse, derriere des tas de poires
longues, ou des pyramides de tomates et de _chile._ Les femmes, achetant
au detail, ne font que rire, chanter et babiller. La _tortillera,_ a
genoux pres de son _metate_, fait cuire sa pate de mais, l'etend en
feuilles minces, la pose sur les pierres chaudes et crie: _Tortillas!
tortillas! calientes!_ (Tortillas toutes chaudes). La _cocinera_ epluche
les gousses poivrees de _chile colorado_, agite le liquide rouge avec sa
cuiller de bois, et alleche les pratiques par ces mots: _Chile bueno!
excellente!--Carbon! carbon!_ crie le charbonnier!--_Agua! agua limpia!_
chante le porteur d'eau.--_Pan fino! Pan blanco!_ hurle le boulanger. Et
une foule d'autres cris pousses par les vendeurs d'_atole_, de _huevos_ et
de _leche_, forment l'ensemble le plus discordant qu'on puisse imaginer.


Telles sont les voix d'une place publique au Mexique. C'est d'abord assez
amusant; mais cela devient monotone, puis desagreable; jusqu'a ce qu'enfin
j'en sois obsede au point de ne pouvoir plus les entendre sans en avoir la
fievre.

Quelques jours apres, je puis enfin marcher, et je vais me promener avec
mon fidele Gode. Nous parcourons la ville. Elle me fait l'effet d'un vaste
amas de briques preparees pour recevoir le feu. Partout nous trouvons le
meme _adobe_ brun, les memes _leperos_ de mauvaise mine, flanant aux coins
des rues; les memes jeunes filles aux jambes nues et chaussees de
pantoufles; les memes files d'anes rosses; les memes bruits et les memes
detestables cris. Nous passons devant une espece de masure dans un
quartier eloigne, et nous sommes salues par des voix sortant de
l'interieur. Elles crient; _Mueran los Yankees! Abajo los Americanos!_
Sans doute le _pelado_ a qui je suis redevable de ma blessure est parmi
les canailles qui garnissent les croisees. Mais je connais trop l'anarchie
du pays pour m'aviser d'en appeler a la justice! Les memes cris nous
suivirent dans une autre rue, puis sur la place. Gode et moi nous
rentrames a la fonda convaincus qu'il n'etait pas sans danger de nous
montrer en public. Nous resolumes en consequence de rester dans l'enceinte
de l'hotel.

A aucune epoque de ma vie je n'ai autant souffert de l'ennui que dans
cette ville a demi barbare, et confine entre les murs d'une sale auberge.
Et cet ennui etait d'autant plus pesant, que je venais de traverser une
periode toute de gaiete, au milieu de joyeux garcons que je me
representais a leurs bivouacs sur les bords du Del-Norte, buvant, riant en
ecoutant quelque terrible histoire des montagnes. Gode partageait mes
sentiments et se desesperait comme moi. L'humeur joviale du voyageur
disparaissait. On n'entendait plus la chanson des bateliers canadiens,
mais les "s...," les "f...," et les "godd..." ronflaient a chaque instant,
provoques par tout ce qui tenait du Mexique ou des Mexicains. Je pris
enfin la resolution de mettre un terme a nos souffrances.

--Nous ne pourrons jamais nous habituer a cette vie-la, Gode! dis-je un
jour a mon compagnon.

--Ah! monsieur! jamais, jamais nous ne pourrons nous y habituer! Ah! c'est
assommant plus assommant qu'une assemblee de quakers...

--Je suis decide a ne pas la mener plus longtemps.

--Mais qu'est-ce que monsieur pretend faire? Quel moyen, capitaine?

--Je quitte cette maudite ville, et cela pas plus tard que demain.

--Mais monsieur est-il assez fort pour monter a cheval?

--J'en veux courir le risque, Gode. Si les forces me manquent, il y a
d'autres villes le long de la riviere ou nous pourrions nous arreter. Ou
que ce soit, nous serons mieux qu'ici.

--C'est vrai, capitaine; il y a de beaux villages le long de la riviere:
Albuquerque, Tome. Il n'en manque pas, et, Dieu merci, nous y serons mieux
qu'ici. Santa-Fe est un repaire d'affreux gredins. C'est fameux de nous en
aller, monsieur, fameux.

--Fameux ou non, Gode, je m'en vais. Ainsi, preparez tout cette nuit,
meme, car je veux quitter la ville avant le lever du soleil.

-Dieu merci, ce sera avec un grand plaisir que je preparerai tout.

Et le Canadien sortit en courant de la chambre, se frottant les mains de
joie.

J'avais pris la resolution de quitter Santa-Fe a tout prix; je voulais, si
mes forces a moitie retablies me le permettaient, suivre, et meme, s'il
etait possible, rattraper la caravane. Je savais qu'elle ne pouvait faire
que de courtes etapes a travers les routes sablonneuses du Del-Norte. Si
je ne pouvais parvenir a rejoindre mes amis, je m'arreterais a Albuquerque
ou a El-Paso, l'un ou l'autre de ces points devant m'offrir une residence
au moins aussi agreable que celle que je quittais.

Mon chirurgien fit tous ses efforts pour me dissuader de partir. Il me
representa que j'etais encore en tres-mauvais etat, que ma blessure etait
loin d'etre cicatrisee. Il me fit un tableau tres-eloquent des dangers de
la fievre, de la gangrene, de l'hemorragie. Voyant que j'etais resolu, il
mit fin a ses remontrances, et me presenta sa note. Elle montait a la
modeste somme de cent dollars! C'etait une veritable extorsion. Mais que
pouvais-je faire? Je criai, je tempetai. Le Mexicain me menaca de la
justice du gouverneur. Gode jura en francais, en espagnol, en anglais et
en indien; tout cela fut inutile. Je vis qu'il fallait payer et je payai,
quoique avec mauvaise grace.

La sangsue disparut, et le maitre d'hotel lui succeda. Celui-ci, comme le
premier, me supplia avec instances de ne pas partir. Il me donna quantite
d'excellentes raisons pour me faire changer d'avis.

--Ne partez pas! sur votre vie, senor, ne partez pas!

--Et pourquoi, mon bon Jose? demandai-je.

--Oh! _senor, los lndios bravos! los Navajoes! caramba!_

--Mais je ne vais pas du cote des Indiens. Je descends la riviere; je
traverse les villes du Nouveau-Mexique.

--Ah! senor, les villes! vous n'avez pas de _seguridad_. Non! Non! Nulle
part on n'est a l'abri du Navajo. Nous avons des _novedades_ (des
nouvelles toutes fraiches). _Polvidera! Pobre Polvidera!_ elle a ete
attaquee dimanche dernier. Dimanche, _senor_, pendant que tout le monde
etait a la messe. Et puis, _senor_, les brigands ont entoure l'eglise;
et... _oh! caramba!_ ils ont traine dehors tous ces pauvres gens, hommes,
femmes et enfants. Puis, _senor_, ils ont tue les hommes, et pour les
femmes... _Dios de mi alma!_

--Eh bien, et les femmes?

--Oh! _senor_, toutes parties, emmenees aux montagnes par les sauvages.
_Pobres mugeres!_

--C'est une lamentable histoire, en verite! mais les Indiens, a ce que
j'ai entendu dire, ne font de pareils coups qu'a de longs intervalles.
J'ai la chance de ne pas les rencontrer maintenant. En tout cas, Jose,
j'ai resolu d'en courir le risque.

--Mais, _senor_, continua Jose abaissant sa voix au diapason de la
confidence, il y d'autres voleurs, outre les Indiens; il y en a de blancs,
_muchos, muchissimos!_ Ah! je vous le dis, _mi amo_, des voleurs blancs;
_blancos, blancos y muy feos_ (et bien dangereux) _carrai!_

Et Jose serra les poings comme s'il se fut debattu contre un ennemi
imaginaire. Tous ses efforts pour eveiller mes craintes furent inutiles.
Je repondis en montrant mes revolvers, mon rifle et la ceinture bien
garnie de mon domestique Gode. Quand le bonhomme mexicain vit que j'etais
determine a le priver du seul hote qu'il eut dans sa maison, il se retira
d'un air maussade et revint un instant apres avec sa note. Comme celle du
medecin, elle etait hors de toute proportion raisonnable, mais encore une
fois je n'y pouvais rien, et je payai. Le lendemain, au petit jour,
j'etais en selle, suivi de Gode et d'une couple de mules pesamment
chargees; je quittais la ville maudite et suivais la route du Rio-Abajo.



IX


LE DEL-NORTE.

Pendant plusieurs jours nous cotoyames le Del-Norte en le descendant. Nous
traversames beaucoup de villages, la plupart semblables a Santa-Fe. Nous
eumes a franchir des _zequias_, des canaux d'irrigation, et a suivre les
bordures de champs nombreux, etalant le vert clair des plantations de
mais. Nous vimes des vignes et de grandes fermes (_haciendas_). Celles-ci
paraissaient de plus en plus riches a mesure que nous nous avancions au
sud de la province, vers le Rio-Abajo. Au loin, a l'est et a l'ouest, nous
decouvrions de noires montagnes dont le profil ondule s'elevait vers le
ciel. C'etait la double rangee des montagnes Rocheuses. De longs
contre-forts se dirigeaient, de distance en distance, vers la riviere, et,
en certains endroits, semblaient clore la vallee, ajoutant un charme de
plus au magnifique paysage qui se deroulait devant nous a mesure que nous
avancions.

Nous vimes des costumes pittoresques dans les villages et sur la route;
les hommes portaient le serape a carreaux ou la couverture rayee des
Navajoes; le sombrero conique a larges bords; les _calzoneros_ de velours,
avec des rangees de brillantes aiguillettes attachees a la veste par
l'elegante ceinture. Nous vimes des _mangas_ et des _tilmas_, et des
hommes chausses de sandales comme dans les pays orientaux. Chez les
femmes, nous pumes admirer le gracieux _rebozo_, la courte _nagua_ et la
chemisette brodee. Nous vimes encore tous les lourds et grossiers
instruments de l'agriculture: la charrette grincante avec ses roues
pleines; la charrue primitive avec sa fourche a trois branches, a peine
ecorchant le sol; les boeufs sous le joug, actives par l'aiguillon, les
houes recourbees entre les mains des cerfs-peons. Tout cela, curieux et
nouveau pour nous, indiquait un pays ou les connaissances agricoles n'en
etaient qu'aux premiers rudiments.

En route, nous rencontrames de nombreux _atajos_ conduits par leurs
_arrieros_. Les mules etaient petites, a poil ras, a jambes greles et
retives. Les _arrieros_ avaient pour montures des _mustangs_ aux jarrets
nerveux. Les selles a hauts pommeaux et a hautes dossieres, les brides en
corde de crin; les figures basanees et les barbes taillees en pointe des
cavaliers; les enormes eperons sonnant a chaque pas; les exclamations:
_Hola! mula! Malraya! vaya!_ nous remarquames toutes ces choses, qui
etaient pour nous autant d'indices du caractere hispano-americain des
populations que nous traversions. Dans toute autre circonstance, j'eusse
ete vivement interesse. Mais alors tout passait devant moi comme un
panorama ou comme les scenes fugitives d'un reve prolonge. C'est avec ce
caractere que les impressions de ce voyage sont restees dans ma memoire.
Je commencais a etre sous l'influence du delire et de la fievre. Ce
n'etait qu'un commencement; neanmoins, cette disposition suffisait pour
denaturer l'image des objets qui m'environnaient et leur donner un aspect
etrange et fatigant. Ma blessure me faisait souffrir de nouveau; l'ardeur
du soleil, la poussiere, la soif, et, par-dessus tout, le miserable gite
que je trouvais dans les _posadas_ du Nouveau-Mexique m'occasionnaient des
souffrances excessives.

Le cinquieme jour, apres notre depart de Santa-Fe, nous entrames dans le
sale petit _pueblo_ de Parida. J'avais l'intention d'y passer la nuit,
mais j'y trouvai si peu de chances de m'etablir un peu confortablement,
que je me decidai a pousser jusqu'a _Socorro_. C'etait le dernier point
habite du Nouveau-Mexique, et nous approchions du terrible desert: la
_Jornada del muerte_ (l'etape de la mort). Gode ne connaissait pas le
pays, et a Parida je m'etais pourvu d'un guide qui nous etait
indispensable. Cet homme avait offert ses services, et comme j'avais
appris qu'il ne nous serait pas si facile d'en trouver un autre a Socorro,
j'avais ete force de le garder. C'etait un gaillard de mauvaise mine, velu
comme un ours et qui m'avait fortement deplu a premiere vue; mais je vis,
en arrivant a Socorro, que j'avais ete bien informe. Impossible d'y
trouver un guide a quelque prix que ce fut, tant etait grande la terreur
inspiree par la _Jornada_ et ses hotes frequents, les Apaches.

Socorro etait en pleine rumeur a propos de nouvelles incursions des
Indiens. Ceux-ci avaient attaque un convoi pres du passage de
Fra-Cristobal, et massacre les arrieros jusqu'au dernier. Le village etait
consterne. Les habitants redoutaient une attaque, et me considererent
comme atteint de folie quand je fis connaitre mon intention de traverser
le desert. Je commencais a craindre qu'on ne detournat mon guide de son
engagement; mais il resta inebranlable, et assura plus que jamais qu'il
nous accompagnerait jusqu'au bout. Independamment de la chance de
rencontrer les Apaches, j'etais en assez mauvaise position pour affronter
la _Jornada._ Ma blessure etait devenue tres-douloureuse, et j'etais
devore par la fievre. Mais la caravane avait traverse Socorro, trois jours
seulement auparavant, et j'avais l'espoir de rejoindre mes anciens
compagnons avant qu'ils eussent atteint El-Paso. Cela me determina a fixer
mon depart au lendemain matin, et a prendre toutes les dispositions
necessaires pour une course rapide.

Gode et moi nous nous eveillames avant le jour. Mon domestique sortit pour
avertir le guide et seller les chevaux et les mules. Je restai dans la
maison pour preparer le cafe avant de partir. J'avais pour temoin oisif de
cette operation le maitre de l'auberge, qui s'etait leve et se promenait
gravement dans la salle, enveloppe dans son serape. Au beau milieu de ma
besogne, je fus interrompu par la voix de Gode, qui appelait du dehors:

--Mon maitre! mon maitre! le gredin s'est sauve!

--Qu'est-ce que vous dites? Qui est-ce qui s'est sauve?

--Oh! monsieur! le Mexicain avec la mule; il l'a volee et s'est sauve
avec. Venez, monsieur, venez.

Rempli d'inquietude, je suivis le Canadien a l'ecurie. Mon cheval!... Dieu
merci, il etait la. Une des mules manquait; c'etait celle que le guide
avait montee depuis Parida.

--Peut-etre n'est-il pas encore parti, hasardai-je; il peut se faire qu'il
soit encore dans la ville.

Nous cherchames de tous cotes et envoyames dans toutes les directions,
mais sans succes. Nos doutes furent enfin leves par quelques hommes
arrivant pour le marche; ils avaient rencontre notre homme beaucoup plus
haut, le long de la riviere, menant la mule au triple galop.... Que
pouvions-nous faire? Le poursuivre jusqu'a Parida? C'etait une journee de
perdue. Je pensai bien, d'ailleurs, qu'il n'aurait pas ete si sot que de
prendre cette direction; l'eut-il fait, c'eut ete peine perdue pour nous
que de nous adresser a la justice. En consequence, je pris le parti de
laisser cela jusqu'a ce que le retour de la caravane me mit a meme de
retrouver le voleur et de poursuivre son chatiment devant les autorites.
Mes regrets de la perte de mon mulet furent quelque peu melanges d'une
sorte de reconnaissance envers le coquin qui l'avait vole, lorsque je
caressai de la main le nez de mon bon cheval. Pourquoi n'avait-il pas pris
Moro de preference a la mule? C'est une question que je n'ai jamais pu
resoudre jusqu'a present. Je ne puis m'expliquer la preference de cette
canaille qu'en l'attribuant a quelques scrupules d'un vieux reste
d'honnetete, ou a la stupidite la plus complete. Je cherchai a me procurer
un autre guide; je m'adressai a tous les habitants de Socorro; mais ce fut
en vain. Ils ne connaissaient pas une ame qui voulut consentir a
entreprendre un tel voyage.

--_Los Apaches! Los Apaches!_

Je m'adressai aux peons, aux mendiants de la place:

--_Los Apaches!_

Partout ou je me tournais, je ne recevais qu'une reponse: _Los Apaches,_
et un petit mouvement du doigt indicateur, a la hauteur du nez, ce qui est
la facon la plus expressive de dire non dans tout le Mexique.

--Il est clair, Gode, que nous ne trouverons pas de guide. Il faut
affronter la Jornada sans ce secours. Qu'en dites-vous, voyageur?

--Je suis pret, mon maitre; allons!

Suivi de mon fidele compagnon, avec la seule mule de bagage qui nous
restat, je pris la route du desert. Nous dormimes la nuit suivante au
milieu des ruines de Valverde, et le lendemain, partis de tres-bonne
heure, nous entrions dans la _Jornada del Muerte_.



X


LA JORNADA DEL MUERTE.

Au bout de deux heures, nous avions atteint le passage de Fra-Cristobal.
La, la route s'eloigne de la riviere et penetre dans le desert sans eau.
Nous entrons dans le gue peu profond et nous traversons sur la rive
orientale. Nous remplissons nos outres avec grand soin, et nous laissons
nos betes boire a discretion. Apres une courte halte pour nous rafraichir
nous-memes, nous reprenons notre marche. Quelques milles sont a peine
franchis que nous pouvons verifier la justesse du nom donne a ce terrible
desert. Le sol est jonche d'ossements d'animaux divers. Il y a aussi des
ossements humains. Ce spheroide blanc, marbre de rainures grises et
dentelees, c'est un crane humain: il est place pres du squelette d'un
cheval. Le cheval et l'homme sont tombes, ensemble, et ensemble leurs
cadavres sont devenus la proie des loups. Au milieu de leur course
alteree, ils avaient ete abattus par le desespoir, ignorant que l'eau
n'etait plus eloignee d'eux que d'un seul effort de plus! Nous rencontrons
le squelette d'une mule, avec son bat encore boucle, et une vieille
couverture longtemps battue par les vents. D'autres objets, evidemment
apportes la par la main de l'homme, frappent nos yeux a mesure que nous
avancons. Un bidon brise, des tessons de bouteilles, un vieux chapeau, un
morceau de couverture de selle, un eperon couvert de rouille, une courroie
rompue et tant d'autres vestiges se trouvent sous nos pas et racontent de
lamentables histoires. Et nous n'etions encore que sur le bord du desert.
Nous venions de nous rafraichir. Qu'adviendrait-il de nous quand, ayant
traverse, nous approcherions de la rive opposee? Etions-nous destines a
laisser des souvenirs du meme genre!

De tristes pressentiments venaient nous assaillir, lorsque nos yeux
mesuraient la vaste plaine aride qui s'etendait a l'infini devant nous.
Nous ne craignions pas les Apaches. La nature elle-meme etait notre plus
redoutable ennemi. Nous marchions en suivant les traces des wagons. La
preoccupation nous rendait muets. Les montagnes de Cristobal s'abaissaient
derriere et nous avions presque _perdu la terre de vue_. Nous apercevions
bien les sommets de la _Sierra-Blanca_, au loin, tout au loin a l'est;
mais devant nous, au sud, l'oeil n'etait arrete par aucun point saillant,
par aucune limite. La chaleur commencait a etre excessive. J'avais prevu
cela au moment du depart, sentant que la matinee avait ete tres-froide, et
voyant la riviere couverte de brouillards. Dans tout le cours de mes
voyages a travers toutes sortes de climats, j'ai remarque que de telles
matinees pronostiquent des heures brulantes pour le milieu du jour. Les
rayons du soleil deviennent de plus en plus torrides a mesure qu'il
s'eleve. Un vent violent souffle, mais il n'apporte aucune fraicheur. Au
contraire; il souleve des nuages de sable brulant et nous les lance a la
face. Il est midi. Le soleil est au zenith. Nous marchons peniblement a
travers le sable mouvant. Pendant plusieurs milles nous n'apercevons aucun
signe de vegetation. Les traces des wagons ne peuvent plus nous guider: le
vent les a effacees.

Nous entrons dans une plaine couverte d'_artemisia_ et de hideux buissons
de plantes grasses. Les branches tordues et entrelacees entravent notre
marche. Pendant plusieurs heures, nous chevauchons a travers des fourres
de sauge amere, et nous atteignons enfin une autre region, une plaine
sablonneuse et ondulee. De longs chainons arides descendent des montagnes
et semblent s'enfoncer dans les vagues du sable amoncele de chaque cote.
Nous ne sommes plus entraves par les feuilles argentees de l'artemisia.
Nous ne voyons devant nous que l'espace sans limite, sans chemins traces
et sans arbres. La reverberation de la lumiere par la surface unie du sol
nous aveugle. Le vent souffle moins fort, et de noirs nuages flottant dans
l'air s'eloignent lentement. Tout a coup nous nous arretons frappes
d'etonnement. Une scene etrange nous environne. D'enormes colonnes de
sable souleve par des tourbillons de vent s'elevent verticalement
jusqu'aux nuages. Ces colonnes se meuvent ca et la a travers la plaine.
Elles sont jaunes et lumineuses. Le soleil brille a travers les cristaux
voltigeants. Elles se meuvent lentement, mais s'approchent incessamment de
nous. Je les considere avec un sentiment de terreur. J'ai entendu raconter
que des voyageurs, enleves dans leur tourbillonnement rapide, ont ete
precipites de hauteurs effrayantes sur le sol. La mule de bagages,
effrayee du phenomene, brise son licol et s'echappe vers les hauteurs.
Gode s'elance a sa poursuite. Je reste seul. Neuf ou dix gigantesques
colonnes se montrent a present, rasant la plaine, et m'environnent de leur
cercle. Il semble que ce soient des etres surnaturels, creatures d'un
monde de fantomes, animes par le demon. Deux d'entre elles s'approchent
l'une de l'autre. Un choc court et violent provoque leur mutuelle
destruction; le sable retombe sur la terre, et un nuage de poussiere
flotte au-dessus, se dissipant peu a peu. Plusieurs se sont rapprochees de
moi et me touchent presque. Mon chien hurle et aboie. Le cheval souffle
avec effroi et frissonne entre mes jambes, en proie a une profonde
terreur. Interdit, incertain, je reste sur ma selle, attendant l'evenement
avec une anxiete inexprimable. Mes oreilles sont remplies d'un
bourdonnement pareil au bruit d'une grande machine; mes yeux sont frappes
d'eblouissements au milieu desquels se melent toutes les couleurs; mon
cerveau est en ebullition. D'etranges apparitions voltigent devant moi.
J'ai le delire de la fievre. Les courants charges se rencontrent et se
heurtent dans leur terrible tourbillonnement. Je me sens saisi par une
force invincible et arrache de ma selle. Mes yeux, ma bouche, mes oreilles
sont remplis de poussiere. Le sable, les pierres et les branches d'arbres
me fouettent la figure, je suis lance avec violence contre le sol.

Un moment, je reste immobile, a moitie enseveli et aveugle. Je sens que
d'epais nuages de sable roulent au-dessus de moi. Je ne suis ni blesse, ni
contusionne; j'essaie de regarder autour de moi, mais il m'est impossible
de rien distinguer; je ne puis ouvrir mes yeux, qui me font horriblement
souffrir. J'etends les bras, cherchant apres mon cheval. Je l'appelle par
son nom. Un petit cri plaintif me repond. Je me dirige du cote d'ou vient
ce cri, et je pose ma main sur l'animal. Il git couche sur le flanc. Je
saisis la bride et il se releve; mais je sens qu'il tremble comme la
feuille. Pendant pres d'une demi-heure, je reste aupres de sa tete,
debarrassant mes yeux du sable qui les remplit, et attendant que le simoun
soit passe. Enfin l'atmosphere s'eclaircit, et le ciel se degage; mais le
sable, encore agite le long des collines, me cache la surface de la
plaine. Gode a disparu. Sans doute il est dans les environs; je l'appelle
a haute voix; j'ecoute, pas de reponse. De nouveau j'appelle avec plus de
force... rien; rien que le sifflement du vent. Aucun indice de la
direction qu'il a pu prendre! Je remonte a cheval et parcours la plaine
dans tous les sens. Je decrivis un cercle d'un mille environ, en
l'appelant a chaque instant. Partout le silence et aucune trace sur le
sol. Je courus pendant une heure, galopant d'une colline a l'autre, mais
sans apercevoir aucun vestige de mon camarade ou des mules. J'etais
desespere. J'avais crie jusqu'a extinction. Je ne pouvais pas pousser plus
loin mes recherches. Ma gorge etait en feu; je voulus boire! Mon Dieu! ma
gourde etait brisee, et la mule de bagage avait emporte les outres. Les
morceaux de la calebasse pendaient encore apres la courroie, et les
dernieres gouttes de l'eau qu'elle avait contenue coulaient le long des
flancs de mon cheval. Et j'etais a cinquante milles de l'eau!

Vous ne pouvez comprendre toute l'horreur de cette situation, vous qui
vivez dans des contrees septentrionales, sur une terre remplie de lacs, de
rivieres et de sources limpides. Vous n'avez jamais ressenti la soif. Vous
ne savez pas ce que c'est que d'etre prive d'eau! Elle coule pour vous de
toutes les hauteurs, et vous etes blase sur ses qualites. Elle est trop
crue; elle est trop fade; elle n'est pas assez limpide. Il n'en est pas
ainsi pour l'habitant du desert, pour celui qui voyage a travers l'ocean
des prairies. L'eau est le principal objet de ses soins, de son eternelle
inquietude: l'eau est la divinite qu'il adore. Il peut lutter contre la
faim tant qu'il lui reste un lambeau de ses vetements de cuir. Si le
gibier manque, il peut attraper des marmottes, chasser le lezard et
ramasser les grillons de la prairie. Il peut se procurer toutes sortes
d'aliments. Donnez-lui de l'eau, il pourra vivre et se tirer d'affaire;
avec du temps il atteindra la limite du desert. Prive d'eau, il essayera
de macher une bille ou une pierre de calcedoine; ouvrira les cactus
spheroidaux et fouillera les entrailles du buffalo sanglant; mais il
finira toujours par mourir. Sans eau, eut-il d'ailleurs des provisions en
abondance, il faut qu'il meure. Ah vous ne savez pas ce que c'est que la
soif! C'est une terrible chose. Dans les sauvages deserts de l'ouest c'est
la _soif qui tue._

Il etait tout naturel que je fusse en proie au desespoir. Je pensais avoir
atteint environ le milieu de la _Jornada_. Je savais que, sans eau, il me
serait impossible d'atteindre l'autre extremite. L'angoisse m'avait deja
saisi; ma langue etait dessechee et ma gorge se contractait. La fievre et
la poussiere du desert augmentaient encore mes souffrances. Le besoin,
l'atroce besoin de boire, m'accablait d'incessantes tortures. Ma presence
d'esprit m'avait abandonne et j'etais completement desoriente. Les
montagnes, qui jusqu'alors nous avaient servi de guide, semblaient
maintenant se diriger dans tous les sens. J'etais embrouille au milieu de
toutes ces chaines de collines. Je me rappelais avoir entendu parler d'une
fontaine l'_Ojo del Muerto_, qui, disait-on, se trouvait a l'ouest de la
route. Quelquefois il y avait de l'eau dans cette fontaine; d'autres fois
il etait arrive que des voyageurs l'avaient trouvee completement a sec, et
avaient laisse leurs os sur ses bords. Voila du moins ce qu'on racontait a
Socorro. Pendant quelques minutes, je restai indecis; puis, tirant presque
machinalement la rene droite, je dirigeai mon cheval vers l'ouest. Je
voulais d'abord chercher la fontaine, et si je ne la trouvais pas, pousser
vers la riviere. C'etait revenir sur mes pas, mais il me fallait de l'eau
sous peine de mort. Je me laissais aller sur ma selle, faible et
vacillant, m'abandonnant a l'instinct de mon cheval. Je n'avais plus
l'energie necessaire pour le conduire. Il me porta plusieurs milles vers
l'ouest, car j'avais le soleil en face. Tout a coup je fus reveille de ma
stupeur. Un spectacle enchanteur frappait mes yeux. Un lac!--Un lac, dont
la surface brillait comme le cristal! Etais-je bien sur de le voir?
N'etait-ce pas un mirage? Non, ses contours etaient trop fortement
arretes. Ils n'avaient pas cette apparence grele et nuageuse qui
caracterise le phenomene. Non; ce n'etait pas un mirage. C'etait bien de
l'eau!

Involontairement mes eperons presserent les flancs de mon cheval; mais il
n'avait pas besoin d'etre excite. Il avait vu l'eau et se precipitait vers
elle avec une energie toute nouvelle. Un moment apres, il etait dedans
jusqu'au ventre. Je m'elancai de ma selle et plongeai a mon tour, et
j'etais sur le point de puiser l'eau avec le creux de mes mains, lorsque
mon attention fut eveillee par l'attitude de mon cheval. Au lieu de boire
avidement, il s'etait arrete, secouant la tete, et soufflant avec toutes
les apparences du desappointement. Mon chien, lui aussi, refusait de boire
et s'eloignait de la rive en se lamentant et en hurlant. Je compris ce que
cela signifiait; mais avec cette obstination qui repousse tous les
temoignages et ne s'en rapporte qu'a l'experience propre, je puisai
quelques gouttes dans ma main et les portai a mes levres. L'eau etait
salee et brulante! J'aurais pu prevoir cela avant d'arriver au lac, car
j'avais traverse des champs de sel qui l'environnaient comme d'une
ceinture de neige; mais, a ce moment, la fievre me brulait le cerveau et
je n'avais plus ma raison. Il etait inutile de rester la plus longtemps.
Je sautai sur ma selle. Je m'eloignai du bord et de sa blanche ceinture de
sel. Ca et la le sabot de mon cheval sonnait contre les ossements blanchis
d'animaux, tristes restes de nombreuses victimes. Ce lac meritait bien son
nom de _Laguna del Muerto_ (lac de la mort). Je me dirigeai vers son
extremite meridionale, et pointai de nouveau vers l'ouest, dans l'espoir
de gagner la riviere.

A dater de ce moment jusqu'a une epoque assez eloignee, ou je me trouvai
place au milieu d'une scene toute differente, ma memoire ne me rappelle
que des choses confuses; quelques incidents, sans aucune liaison entre
eux, mais se rapportant a des faits reels, sont restes dans mon souvenir.
Ils sont meles dans mon esprit avec d'autres visions trop terribles et
trop depourvues de vraisemblance pour que je puisse les considerer
autrement que comme des hallucinations de mon cerveau malade.
Quelques-unes cependant etaient reelles. De temps en temps la raison avait
du me revenir, sous l'influence d'une espece d'oscillation etrange de mon
cerveau. Je me rappelle etre descendu de cheval sur une hauteur.
J'avais du parcourir auparavant une longue route sans m'en rendre compte,
car le soleil etait pres de l'horizon quand je mis pied a terre. C'etait
un point tres-eleve, au bord d'un precipice, et devant moi je voyais une
belle riviere, coulant doucement a travers des bosquets verts comme
l'emeraude. Il me semblait que ces bosquets etaient remplis d'oiseaux qui
chantaient delicieusement. L'air etait rempli de parfums et le paysage qui
se deroulait devant moi m'offrait tous les enchantements d'un Elysee.
Autour de moi tout paraissait lugubre, sterile et brule d'une intolerable
chaleur. La soif qui me torturait etait surexcitee encore par l'aspect de
l'eau. Tout cela etait reel: tout cela etait exact.

       *       *       *       *       *

Il faut que je boive! Il faut que j'atteigne la riviere! c'est de l'eau
douce et fraiche... Oh! il faut que je boive! Que vois-je? Le rocher est a
pic. Non, je ne puis descendre ici; je descendrai plus facilement la-bas.
--Qui est la!--Qui etes-vous, monsieur?

--Ah! c'est toi, mon brave Moro; c'est toi, Alp, Venez! Venez! suivez-moi!
descendons! descendons a la riviere!--Ah! Encore ce rocher maudit!
--Regardez comme cette eau est belle! Elle nous sourit. On entend son
joyeux clapotement! Allons boire!--Non, pas encore; nous ne pouvons pas
encore descendre. Il faut aller plus loin. Mon Dieu! il n'est pas possible
de sauter d'une telle hauteur! mais il faut pourtant que nous apaisions
notre soif! Viens. Gode! viens, Moro, mon vieil ami! Alp! Viens! Allons!
nous atteindrons la riviere; nous boirons.--Qui parle de Tantale? Ah! ah!
ce n'est pas moi; ce n'est pas moi!--Arriere! demon! ne me poussez pas!
--Arriere! arriere! Vous dis-je.--Oh!... Des formes etranges, des demons
innombrables, dansent autour de moi et me tirent vers le bord du rocher.
Je perds pied; je me sens lance dans l'air, puis tomber, tomber, et tomber
encore, et cependant l'eau reste toujours a la meme distance de moi, et je
la vois au-dessous couler brillante au milieu des arbres verts....

       *       *       *       *       *

Je suis sur une roche, sur une masse de dimensions enormes; mais elle
n'est pas en repos; elle se meut a travers l'espace, tandis que je reste
immobile sur elle, etendu, ralant de desespoir et d'impuissance. C'est un
aerolithe! ce ne peut etre qu'un aerolithe! Grand Dieu! quel choc quand il
va rencontrer une planete! Horreur! horreur!

       *       *       *       *       *

Le soleil se souleve au-dessous de moi et oscille dans toutes les
directions comme secoue par un tremblement de terre!

       *       *       *       *       *

La moitie de tout cela etait reel; la moitie etait un reve, un reve du
genre de ceux dans lesquels vous jettent les premieres atteintes d'un
empoisonnement.



XI


ZOE

Je suis couche, et mes yeux suivent les contours des figures qui couvrent
les rideaux. Ce sont des scenes de l'ancien temps; des chevaliers revetus
de cottes de maille, le heaume sur la tete, et a cheval, dirigent les uns
contre les autres des lances penchees, quelques-uns tombent de leur selle,
atteints par le fer mortel. Il y a d'autres scenes encore; de nobles
dames, assises sur des palefrois flamands, suivent de l'oeil le vol de
l'emerillon. Elles sont entourees de leurs pages de service, qui tiennent
en laisse des chiens de races curieuses et disparues. Peut-etre
n'ont-elles jamais existe que dans l'imagination de quelque artiste a la
vieille mode: quoi qu'il en soit, je considere leurs formes etranges avec
une sorte d'extase a moitie idiote. Les beaux traits des nobles dames me
causent une vive impression. Sont-ils aussi le produit de l'imagination du
peintre, ou ces divins contours representent-ils le type du temps? Dans ce
dernier cas, il n'est pas etonnant que tant de corselets fussent fausses
et tant de lances brisees pour gagner un de leurs sourires. Des baguettes
de metal soutiennent les rideaux; elles sont brillantes et se recourbent
de maniere a former un ciel de lit. Mes yeux courent le long de ces
baguettes, analysant leur configuration et admirant, comme un enfant le
pourrait faire, la regularite de leur courbure. Je ne suis pas chez moi.
Toutes ces choses me sont etrangeres. Cependant,--pense-je,--j'ai deja vu
quelque chose de semblable; mais ou?--Oh! je sais; avec de larges rayures
tissees de soie; c'etait une couverture de Navajo!--Ou etais-je donc?
--dans le New-Mexico?--Oui.--Maintenant je me souviens! la _Jornada!_
--Mais comment suis-je venu ici?

C'est un labyrinthe inextricable; il m'est impossible d'en trouver le fil.
Mes doigts! comme ils sont blancs et effiles! et mes ongles! longs et
bleus comme les griffes d'un oiseau! Ma barbe est longue! je la sens a mon
menton! Comment se fait-il que j'aie une barbe? Je n'en ai jamais porte;
je veux la couper... Ces chevaliers! comme ils se battent! oeuvre
sanglante! Celui-la, le plus petit, veut desarconner l'autre. Oh! quel
elan prend son cheval et comme il est ferme en selle. Le cheval et le
cavalier semblent ne faire qu'un seul etre. Leurs ames sont unies par un
mysterieux lien. Le meme sentiment les anime. En chargeant ainsi ils ne
peuvent manquer de vaincre. Oh! les belles dames! Comme celle qui porte le
faucon perche sur son poing est brillante! comme elle est fiere! comme
elle est charmante!... Fatigue, je m'endormis de nouveau.

       *       *       *       *       *

Mes yeux parcourent encore les scenes peintes sur les rideaux; les
chevaliers et les dames, les chiens de chasse, les faucons et les chevaux.
Mes idees se sont eclaircies, et j'entends de la musique. Je reste
silencieux et j'ecoute. Ce sont des voix de femmes; c'est un chant doux et
delicatement module. L'une joue d'un instrument a cordes. Je reconnais les
sons de la harpe espagnole, mais la musique est francaise; c'est une
chanson normande; les paroles appartiennent a la langue de cette contree
romantique. Cela me cause une vive surprise, car la memoire des derniers
evenements m'est revenue, et je sais bien que je suis loin de la France.

La lumiere eclairait mon lit, et, en detournant la tete, je m'apercus que
les rideaux etaient ouverts. J'etais couche dans une grande chambre,
irregulierement, mais elegamment meublee. Des figures humaines etaient
devant moi, les unes debout, les autres assises; quelques-unes couchees
sur le plancher; d'autres occupaient des chaises ou des ottomanes; toutes
paraissaient absorbees dans quelque occupation. Il me semblait voir un
assez grand nombre de personnes, six ou huit pour le moins. Mais c'etait
Une illusion; je m'apercus bientot que ma retine malade, doublait les
objets, et que chaque chose m'apparaissait sous forme d'un couple dont une
image etait la reproduction de l'autre. Je m'efforcai de raffermir mon
regard; ma vue devint plus distincte et plus exacte. Alors je vis qu'il
n'y avait que trois personnes dans la chambre, un homme et deux femmes. Je
gardais le silence, ne sachant trop si cette scene ne constituait pas une
nouvelle phase de mon reve. Mes regards passaient d'une personne a l'autre
sans s'arreter sur aucune d'elles. La plus rapprochee de moi etait une
femme d'un age mur, assise sur une ottomane tres basse. La harpe dont
j'avais entendu les sons etait devant elle, et elle continuait a en jouer.
Elle devait avoir ete, a ce qu'il me parut, d'une rare beaute dans sa
jeunesse; et elle etait encore belle sous beaucoup de rapports. Elle avait
conserve des traits pleins de noblesse, mais sa figure portait l'empreinte
de souffrances morales plus qu'ordinaires. Les soucis plus que le temps
avaient ride le satin de ses joues. C'etait une Francaise; un ethnologiste
pouvait l'affirmer a premiere vue. Les lignes caracteristiques de sa race
privilegiee etaient facilement reconnaissables. Je ne pus m'empecher de
penser qu'il avait ete un temps ou les sourires de cette figure avaient du
faire battre plus d'un coeur. Le sourire avait disparu maintenant, et
avait fait place a l'expression d'une tristesse profonde et sympathique.
Cette melancolie se faisait sentir aussi dans sa voix, dans son chant,
dans chacune des notes qui s'echappaient des vibrations de l'instrument.

Mes regards se porterent plus loin. Un homme, qui avait passe l'age moyen
etait assis devant une table, a peu pres au milieu de la chambre. Sa
figure etait tournee de mon cote, et sa nationalite n'etait pas plus
difficile a reconnaitre que celle de la dame. Les joues vermeilles, le
front large, le menton proeminent, la petite casquette verte a forme haute
et conique, les lunettes bleues etaient autant de signes caracteristiques.
C'etait un Allemand. L'expression de sa physionomie n'etait pas tres
intelligente; mais il avait une de ces figures que l'on retrouve chez bien
des hommes dont l'intelligence a brille dans des recherches artistiques ou
scientifiques de tout genre; recherches profondes et merveilleuses, dues a
des talents ordinaires fecondes par un travail extraordinaire; travail
herculeen qui ne connait pas de repos: Pelion sur Ossa. L'homme que
j'avais devant les yeux me sembla devoir etre un de ces travailleurs
infatigables. L'occupation a laquelle il se livrait etait egalement
caracteristique. Devant lui, sur la table, et autour de lui, sur le
plancher, etaient etendus les objets de son etude: des plantes et des
arbrisseaux de differentes especes. Il etait occupe a les classer, et les
placait avec precaution entre les feuilles de son herbier. Il etait clair
que cet homme etait un botaniste. Un regard jete a droite detourna bien
vite mon attention du naturaliste et de son travail. J'avais sous les yeux
la plus charmante creature qu'il m'eut jamais ete donne de voir; mon coeur
bondit dans ma poitrine et je me penchai avec effort en avant frappe
d'admiration. L'iris dans tout son eclat, les teintes rosees de l'aurore,
les brillantes nuances de l'oiseau de Junon, sont de belles et douces
choses. Reunissez-les; rassemblez toutes les beautes de la nature dans un
harmonieux ensemble, et vous n'approcherez pas de la mysterieuse influence
qu'exerce sur le coeur de celui qui la contemple l'aspect enchanteur d'une
jolie femme. Parmi toutes les choses creees, il n'y a rien d'aussi beau,
rien d'aussi ravissant qu'une jolie femme! Cependant ce n'etait point une
femme qui tenait ainsi mon regard captif, mais une enfant,--une jeune
fille, une jeune vierge,--a peine au seuil de la puberte, et prete a
fleurir aux premiers rayons de l'amour.

Il me sembla que j'avais deja vu cette figure. Je l'avais vue en, effet,
un moment auparavant, lorsque je regardais la dame plus agee. C'etaient
les memes traits, et, si je puis ainsi parler, le meme type transmis de la
mere a la fille; le meme front eleve, le meme angle facial, la meme ligne
du nez, droite comme un rayon de lumiere, et la courbe des narines,
delicatement dessinee en spirale, que l'on retrouve dans les medailles
grecques. Leurs cheveux aussi etaient de la meme couleur, d'un blond dore;
mais chez la mere l'or etait melange de quelques fils d'argent. Les
tresses de la jeune fille semblaient des rayons du soleil, tombant sur son
cou et sur des epaules dont les blancs contours paraissaient avoir ete
tailles dans un bloc de Carrare. On trouvera sans doute que j'emploie un
langage bien eleve, bien poetique. Il m'est impossible d'ecrire ou de
parler autrement sur ce sujet. Au reste, je m'arrete la, et je supprime
des details qui auraient peu d'interet pour le lecteur. En echange,
accordez-moi la faveur de croire que la charmante creature, qui fit alors
sur moi une impression desormais ineffacable, etait belle, etait adorable.

--Ah! il serait bien krande la gomblaisance, si matame et matemoiselle ils
foulaient chouer la _Marseillaise_, la krante _Marseillaise_. Qu'en tit
_mein lieb fraulein?_ (Ma chere demoiselle.)

--Zoe! Zoe! prends ta mandoline. Oui, docteur, nous allons jouer, pour
vous faire plaisir. Vous aimez la musique, et nous aussi. Allons, Zoe.

La jeune fille, qui jusque-la avait suivi avec attention le travail du
naturaliste, se dirigea vers un coin de la chambre, et decrochant un
instrument qui ressemblait a une guitare, elle retourna s'asseoir pres de
sa mere. La mandoline fut mise d'accord avec la harpe, et les cordes des
deux instruments retentirent des notes vibrantes de la _Marseillaise_. Il
y avait quelque chose de particulierement gracieux dans ce petit concert.
L'accompagnement, autant que j'en pus juger, etait parfaitement execute,
et les voix, pleines de douceur, s'y harmonisaient admirablement. Mes yeux
ne quittaient pas la jeune Zoe, dont la figure, animee par les fortes
pensees de l'hymne, s'illuminait de rayons divins; elle semblait une jeune
deesse de la liberte jetant le cri: "Aux armes!" Le botaniste avait
interrompu son travail et pretait l'oreille avec delices. A chaque retour
de l'energique appel: _Aux armes, citoyens!_ le brave homme battait des
mains et frappait la mesure avec ses pieds sur le plancher. Le meme
enthousiasme qui, a cette epoque, mettait toute l'Europe en rumeur
eclatait dans tous ses traits.

--Ou suis-je donc! Des figures francaises, de la musique francaise, des
voix francaises, la causerie francaise!-Car le botaniste s'etait servi de
cette langue, en s'adressant aux dames, bien qu'avec un fort accent des
bords du Rhin, qui m'avait confirme dans ma premiere impression,
relativement a sa nationalite.--Ou suis-je donc? Mon oeil errait tout
autour de la chambre cherchant une reponse a cette question. Je
reconnaissais le style de l'ameublement; les chaises de campeche avec les
pieds en croix, un _rebozo_, un _pautate_ de feuilles de palmier. Ah! Alp!
Mon chien etait couche sur le tapis pres de mon lit, et il dormait.

--Alp!... Alp!...

--Oh! maman! maman! ecoutez! l'etranger appelle.

Le chien s'etait dresse; et, posant ses pattes de devant sur le lit
frottait son nez contre moi avec de joyeux petits cris. Je sortis une main
de mon lit et le caressai en lui adressant quelques mots de tendresse.

--Oh! maman! maman! il le reconnait! Voyez donc!

La dame se leva vivement et s'approcha du lit. L'Allemand me prit le
poignet, et repoussa le Saint-Bernard qui etait sur le point de s'elancer
sur moi.

--Mon Dieu! il est mieux. Ses yeux, docteur, quel changement!

--Ya, ya! beaugoup mieux; pien beaugoup mieux. Hush! arriere, tog! En
arriere, mon pon gien!

--Qui?... quoi?... dites-moi?... ou suis-je? qui etes-vous?

--Ne craignez rien, nous sommes des amis. Vous avez ete bien malade.

--Oui, oui; nous sommes des amis, repeta la jeune fille...

--Ne craignez rien, nous veillerons sur vous. Voici le bon docteur, voici
maman, et moi je suis...

--Un ange du ciel, charmante Zoe!

L'enfant me regarda d'un air emerveille, et rougit en disant:

--Ah! maman, il sait mon nom!

C'etait le premier compliment qu'elle eut jamais recu, inspire par
l'amour.

--C'est pon, madame; il est pien beaugoup mieux; il sera pientot tepout,
maindenant. Ote-toi de la, mon pon Alp! Ton maitre il fa pien; pon gien: a
pas! a pas!

--Peut-etre, docteur, ferions-nous bien de le laisser. Le bruit...

--Non, non! je vous en prie, restez avec moi. La musique! voulez-vous
jouer encore?

--Oui, la musique, elle est tres-ponne, tres-ponne pour la malatie.

--Oh! maman, jouons alors.

La mere et la fille reprirent leurs instruments et recommencerent a jouer.
J'ecoutais les douces melodies, couvant les musiciennes du regard. A la
longue, mes paupieres s'appesantirent, et les realites qui m'entouraient
se perdirent dans les nuages du reve.

Mon reve fut interrompu par la cessation brusque de la musique. Je crus
entendre, a moitie endormi, que l'on ouvrait la porte.

Quand je regardai a la place occupee peu d'instants avant par les
executants, je vis qu'ils etaient partis. La mandoline avait ete posee sur
l'ottomane, mais _Elle_ n'etait plus la. Je ne pouvais pas, de la place
que j'occupais, voir la chambre tout entiere; mais j'entendis que
quelqu'un etait entre par la porte exterieure. Les paroles tendres, que
l'on echange quand un voyageur cheri rentre chez lui, frapperent mon
oreille. Elles se melaient au bruit particulier des robes de soie
froissees. Les mots: "Papa!--Ma bonne petite Zoe!" ceux-ci, articules par
une voix d'homme, se firent entendre. Ensuite vinrent des explications
echangees a voix basse et que je ne pouvais saisir. Quelques minutes
s'ecoulerent; j'ecoutai en silence. On marchait dans la salle d'entree. Un
cliquetis d'eperons accompagnait le bruit sourd des bottes sur le
plancher. Les pas se firent entendre dans la chambre et s'approcherent de
mon lit. Je me retournai; je levai les yeux; le chasseur de chevelures
etait devant moi!



XII


SEGUIN

--Vous allez mieux? vous serez bientot retabli; je suis heureux de voir
que vous vous etes tire de la.

Il dit cela sans me presenter la main.

--C'est a vous que je dois la vie, n'est-ce pas?

Cela peut paraitre etrange, mais des que j'apercus cet homme, je demeurai
convaincu que je lui devais la vie. Je crois meme que cette idee m'avait
traverse le cerveau auparavant, dans la courte periode qui s'etait ecoulee
depuis que j'avais repris connaissance. L'avais-je rencontre pendant mes
courses desesperees a la recherche de l'eau, ou avais-je reve de lui dans
mon delire?

--Oh! oui! me repondit-il en souriant; mais vous devez vous rappeler que
j'etais redevable envers vous du risque que vous aviez couru de la perdre
pour moi.

--Voulez-vous accepter ma main? Voulez-vous me pardonner?

Apres tout, il y a une pointe d'egoisme meme dans la reconnaissance.

Quel changement s'etait opere dans mes sentiments a l'egard de cet homme!
Je lui tendais la main, et, quelques jours auparavant, dans l'orgueil de
ma moralite, j'avais repousse la sienne avec horreur. Mais j'etais alors
sous l'influence d'autres pensees. L'homme que j'avais devant les yeux
etait le mari de la dame que j'avais vue; c'etait le pere de Zoe. Son
caractere, son affreux surnom, j'oubliais tout; et, un instant apres, nos
mains se serraient dans une etreinte amicale.

--Je n'ai rien a vous pardonner. J'honore le sentiment qui vous a pousse a
agir comme vous l'avez fait. Une pareille declaration peut vous sembler
etrange. D'apres ce que vous saviez de moi, vous avez bien agi; mais un
jour viendra, monsieur, ou vous me connaitrez mieux, et ou les actes qui
vous font horreur non-seulement vous sembleront excusables, mais seront
justifies a vos yeux. Assez pour l'instant. Je suis venu pres de vous pour
vous prier de taire ici ce que vous savez sur mon compte.

Sa voix s'eteignit dans un soupir en me disant ces mots, tandis que sa
main indiquait en meme temps la porte de la chambre.

--Mais, dis-je a Seguin, desirant detourner la conversation d'un sujet qui
lui paraissait penible, comment suis-je venu dans cette maison? C'est la
votre, je suppose? Comment y suis-je venu? Ou m'avez-vous trouve?

--Dans une terrible position, me repondit-il avec un sourire. Je puis a
peine reclamer le merite de vous avoir sauve. C'est votre noble cheval que
vous devez remercier de votre salut.

--Ah! mon cheval! mon brave Moro, je l'ai perdu!

--Votre cheval est ici, attache a sa mangeoire pleine de mais, a dix pas
de vous. Je crois que vous le trouverez en meilleur etat que la derniere
fois que vous l'avez vu. Vos mules sont dehors. Vos bagages sont
preserves, ils sont la.

Et sa main indiquait le pied du lit.

--Et?...

--Gode, voulez-vous dire? interrompit-il; ne vous inquietez pas de lui. Il
est sauf aussi; il est absent dans ce moment, mais il va bientot revenir.

--Comment pourrai-je jamais reconnaitre?... Oh! voila de bonnes nouvelles.
Mon brave Moro? mon bon chien Alp! Mais que s'est-il donc passe? Vous
dites que je dois la vie a mon cheval? Il me l'a sauvee deja une fois.
Comment cela s'est-il fait?

--Tout simplement: nous vous avons trouve a quelques milles d'ici, sur un
rocher qui surplombe le Del-Norte. Vous etiez suspendu par votre _lasso_,
qui, par un hasard heureux, s'etait noue autour de votre corps. Le lasso
etait attache par une de ses extremites a l'anneau du mors, et le noble
animal, arc-boute sur les pieds de devant et les jarrets de derriere
ployes, soutenait votre charge sur son col.

--Brave Moro, quelle situation terrible!

--Terrible! vous pouvez le dire! Si vous etiez tombe, vous auriez franchi
plus de mille pieds avant de vous briser sur les roches inferieures.
C'etait en verite une epouvantable situation.

--J'aurai perdu l'equilibre en cherchant mon chemin vers l'eau.

--Dans votre delire, vous vous etes elance en avant. Vous auriez
recommence une seconde fois si nous ne vous en avions pas empeche. Quand
nous vous eumes hale sur le rocher, vous fites tous les efforts
imaginables pour retourner en arriere; vous voyiez l'eau dessous, mais
vous ne voyiez pas le precipice. La soif est une terrible chose: c'est une
veritable frenesie.

--Je me souviens confusement de tout cela. Je croyais que c'etait un reve.

--Ne vous tourmentez pas le cerveau. Le docteur me fait signe qu'il faut
que je vous laisse. J'avais quelque chose a vous dire, je vous l'ai dit
(ici un nuage de tristesse obscurcit le visage de mon interlocuteur);
autrement je ne serais pas entre vous voir. Je n'ai pas de temps a perdre;
il faut que je sois loin d'ici cette nuit meme. Dans quelques jours, je
reviendrai. Pendant ce temps, remettez vos esprits et retablissez votre
corps. Le docteur aura soin que vous ne manquiez de rien. Ma femme et ma
fille pourvoiront a votre nourriture.

--Merci! merci!

--Vous ferez bien de rester ici jusqu'a ce que vos amis reviennent de
Chihuahua. Ils doivent passer pres de cette maison, et je vous avertirai
quand ils approcheront. Vous aimez l'etude; il y a ici des livres en
plusieurs langues; amusez-vous. On vous fera de la musique. Adieu,
monsieur!

--Arretez, monsieur, un moment! Vous paraissiez avoir un caprice bien vif
pour mon cheval.

--Ah! monsieur, ce n'etait pas un caprice; mais je vous expliquerai cela
une autre fois. Peut-etre la cause qui me le rendait necessaire
n'existe-t-elle plus.

--Prenez-le si vous voulez; j'en trouverai un autre qui le remplacera pour
moi.

--Non, monsieur. Pouvez-vous croire que je consentirais a vous priver d'un
animal que vous aimez tant et que vous avez tant de raisons d'aimer? Non,
non! gardez le brave Moro; je ne m'etonne pas de l'attachement que vous
portez a ce noble animal.

--Vous dites que vous avez une longue course a faire cette nuit; prenez-le
au moins pour cette circonstance.

--Cela, je l'accepte volontiers, car mon cheval est presque sur les dents.
Je suis reste deux jours en selle. Eh bien, adieu.

Seguin me serra la main et se dirigea vers la porte. Ses bottes armees
d'eperons resonnerent sur le plancher; un instant apres, la porte se ferma
derriere lui. Je demeurai seul, ecoutant tous les bruits qui me venaient
du dehors. Environ une demi-heure apres qu'il m'eut quitte, j'entendis le
bruit des sabots d'un cheval, et je vis l'ombre d'un cavalier traverser le
champ lumineux de la fenetre. Il etait parti pour son voyage; sans doute
pour l'accomplissement de quelqu'une de ces oeuvres sanglantes qui se
rattachaient a son terrible metier! Pendant quelque temps je pensai a cet
homme etrange, et je ressentis une grande fatigue d'esprit. Puis mes
reflexions furent interrompues par des voix douces; devant moi se tenaient
deux figures aimables, et j'oubliai le chasseur de chevelures.



XIII


AMOUR

Je voudrais pouvoir renfermer en dix mots l'histoire des dix jours qui
suivirent. Je tiens a ne pas fatiguer le lecteur de tous les details de
mon amour; de mon amour qui, dans l'espace de quelques heures, avait
atteint les limites de la passion la plus ardente et la plus profonde.
J'etais jeune alors; j'etais a l'age auquel on est le plus vivement
impressionne par des evenements romanesques du genre de ceux au milieu
desquels j'avais rencontre cette charmante enfant; a cet age ou le coeur,
sans soucis de l'avenir, s'abandonne irresistiblement aux attractions
electriques de l'amour. Je dis electriques; je crois en effet que les
sympathies que l'amour fait eclater entre les jeunes gens sont des
phenomenes purement electriques. Plus tard, la puissance de ce fluide se
perd; la raison gouverne alors. Nous avons conscience de la mutabilite
possible des affections, car nous avons l'experience des serments rompus,
et nous perdons cette douce confiance qui fait toute la force de l'amour
dans la jeunesse. Nous devenons imperieux ou jaloux, suivant que nous
croyons gagner ou perdre du terrain. L'amour de l'age mur est melange d'un
grossier alliage qui altere son caractere divin. L'amour que je ressentis
alors fut, je puis le dire, ma premiere passion veritable. J'avais cru
quelquefois aimer auparavant, mais j'avais ete le jouet d'illusions
passageres; illusions d'ecolier de village qui voyait le ciel dans les
yeux brillants de sa timide compagne de classe, ou qui, par hasard, a
quelque pique-nique de famille, dans un vallon romantique, avait cueilli
un baiser sur les joues roses d'une jolie petite cousine.

Mes forces renaissaient avec une rapidite qui surprenait grandement mon
savant amateur de plantes. L'amour ranimait et alimentait le foyer de la
vie. L'esprit reagit sur la matiere, et il est certain, quoi qu'on en
puisse dire, que le corps est soumis a l'influence de la volonte. Le desir
de guerir, de vivre pour un objet aime, est souvent le plus efficace de
tous les remedes: c'etait le mien. Ma vigueur revint, et je commencai a
pouvoir me lever. Un coup d'oeil dans la glace me prouva que je reprenais
des couleurs. L'instinct pousse l'oiseau a lisser ses ailes et a donner
le plus brillant eclat a son plumage, pendant tout le temps ou il courtise
sa femelle. Le meme sentiment me rendait tres-soigneux de ma toilette. Mon
portemanteau fut vide, mes rasoirs tires de leur etui, ma longue barbe
disparut, et mes moustaches furent reduites a des proportions
raisonnables.

Je fais ici ma confession complete. On m'avait dit que je n'etais pas
laid, et je croyais ce que l'on m'avait dit. Je suis homme, et j'ai la
vanite de l'homme. N'etes-vous pas ainsi? Quant a Zoe, enfant de la nature
encore endormie dans la plus complete innocence, elle n'avait pas de ces
preoccupations. Les artifices de la toilette n'occupaient point sa pensee.
Elle n'avait nulle conscience des graces dont elle etait si abondamment
pourvue. Son pere, le vieux botaniste des _pueblos peons_ et les valets de
la maison etaient, a ce que j'appris, les seuls hommes qu'elle eut jamais
vus jusqu'a mon arrivee. Depuis nombre d'annees sa mere et elle vivaient
dans leur interieur, aussi renfermees que si elles eussent ete recluses
dans un couvent. Il y avait la un mystere qui ne me fut revele que plus
tard. C'etait donc un coeur virginal, pur et sans tache, un coeur dont les
doux reves n'avaient point encore ete troubles par les eclairs de la
passion, contre la sainte innocence duquel le dieu des amours n'avait
encore decoche aucun de ses traits. Appartenez-vous au meme sexe que moi?
Avez-vous jamais desire conquerir un coeur comme celui-la? Si vous pouvez
repondre affirmativement a cette question, je n'ai pas besoin de vous dire
ce dont vous aurez garde, comme moi, le souvenir: a savoir que tous les
efforts que vous aurez pu faire pour arriver a un tel but ont ete
inutiles. Vous avez ete aime tout de suite, ou vous ne l'avez jamais ete.
Le coeur de la vierge ne se conquiert pas par les subtilites de la
galanterie. Il ne fait pas de ces demi-avances que vous pouvez rendre
decisives par de tendres assiduites. Un objet l'attire ou le repousse, et
l'impression est instantanee comme la foudre. C'est un coup de de. Le sort
s'est prononce pour ou contre vous. Dans ce dernier cas, ce que vous avez
de mieux a faire, c'est de quitter la partie. Aucun effort ne triomphera
de l'obstacle et n'eveillera les emotions de l'amour. Vous pourrez gagner
l'amitie; l'amour, jamais. Vos coquetteries avec d'autres n'eveilleront
aucun sentiment de jalousie; aucuns sacrifices ne parviendront a vous
faire aimer. Vous pouvez conquerir des mondes, mais vous n'aurez aucune
action sur les battements silencieux et secrets de ce jeune coeur. Vous
pouvez devenir un heros chante dans toutes les langues, mais celui dont
l'image aura rempli la pensee de la jeune fille sera son seul heros, plus
grand, plus noble pour elle que tous les autres. Celui qui possedera cette
chere petite creature la possedera tout entiere, quelque humble de
condition, quelque indigne qu'il puisse etre. Chez elle, il n'y aura ni
retenue, ni raisonnement, ni prudence, ni finesse. Elle cedera tout
simplement aux impulsions mysterieuses de la nature. Sous cette influence,
elle portera son coeur tout entier sur l'autel, et se devouera, s'il le
faut, au plus cruel sacrifice. En est-il ainsi des coeurs plus avances
dans la vie, qui ont deja subi plus d'un assaut? Avec les _belles,_ les
coquettes? Non, soyez repousse par une de ces femmes, ce n'est pas un
motif pour vous desesperer. Vous pouvez avoir des qualites qui, avec le
temps transformeront les regards severes en sourires. Vous pouvez faire de
grandes choses; vous pouvez acquerir de la renommee; et au dedain qui vous
a d'abord accueilli succedera peut-etre une humilite qui mettra cette
femme a vos pieds. C'est encore de l'amour, sans doute, de l'amour violent
meme, base sur l'admiration qu'inspire quelque qualite intellectuelle, ou
meme physique, dont vous aurez fait preuve. C'est un amour qui prend pour
guide la raison, et non ce mysterieux instinct auquel obeit seulement le
premier. Quel est celui de ces deux amours dont l'homme doit le plus
s'enorgueillir? Duquel sommes-nous les plus fiers? Du dernier? Helas! non.
Et que celui qui nous a faits ainsi reponde pourquoi; mais _je n'ai jamais
rencontre un seul homme qui ne preferat etre aime pour les agrements de sa
personne plutot que pour les qualites de son esprit._ Vous pouvez trouver
mauvais que je fasse cette declaration; vous pouvez protester contre. Elle
n'en reste pas moins vraie. Oh! il n'y a pas de joie plus douce, de
triomphe plus enivrant que de serrer contre son sein la tremblante petite
captive dont le coeur est agite des innocentes pulsations d'un amour de
jeune fille!

Ce sont la des reflexion faites apres coup. A l'epoque dont je retrace
l'histoire, j'etais trop jeune pour raisonner ainsi; trop peu familiarise
avec la diplomatie de la passion. Neanmoins, mon esprit, alors, se jeta
dans de longues suites de raisonnements, et je combinai des plans nombreux
pour arriver a decouvrir si j'etais aime.

Il y avait une guitare dans la maison. Pendant que j'etais au college,
j'avais appris a jouer de cet instrument, dont les sons charmaient Zoe et
sa mere. Je leur disais des airs de mon pays, des chants d'amour; et, le
coeur battant, j'epiais sur sa physionomie l'effet que pouvaient produire
les phrases brulantes de ces romances. Plus d'une fois, j'avais pose la
l'instrument avec un desappointement complet. De jour en jour, mes
reflexions devenaient plus tristes. Se pouvait-il qu'elle fut trop jeune
pour comprendre la signification du mot amour? trop jeune pour eprouver
ce sentiment? Elle n'avait que douze ans, il est vrai; mais c'etait une
fille des pays chauds, et j'avais vu souvent, sous le ciel brulant du
Mexique, des epouses, des meres de famille qui n'avaient que cet age. Tous
les jours nous sortions ensemble. Le botaniste etait occupe de ses
travaux, et la mere se livrait silencieusement aux soins de l'interieur.
L'amour n'est pas aveugle. Il peut etre tout ce que l'on voudra au monde;
mais pour tout ce qui concerne l'objet aime, il a ses yeux, toujours
eveilles, d'Argus.

       *       *       *       *       *

Je maniais habilement le crayon, et j'amusais ma compagne en faisant des
croquis sur des carres de papier et sur les feuilles blanches de ses
cahiers de musique. La plupart de ces croquis representaient des figures
de femmes, dans toutes sortes d'attitudes et de costumes. Elles se
ressemblaient toutes par les traits du visage. L'enfant, sans en deviner
la cause, avait remarque cette particularite.

--Pourquoi cela? demanda-t-elle un jour que nous etions assis l'un pres de
l'autre. Ces femmes ont toutes des costumes differents, elles sont de
differentes nations, n'est-ce pas? Et pourtant elles se ressemblent
toutes? Elles ont les memes traits; mais tout a fait les memes traits, je
crois?

--C'est votre figure, Zoe; je ne puis pas en dessiner d'autre. Elle leva
ses grands yeux, et les fixa sur moi avec une expression d'etonnement
naif; mais sa physionomie ne trahissait aucun embarras.

--Cela me ressemble?

--Oui, autant que je puis le faire.

--Et pourquoi ne pouvez-vous pas dessiner d'autres figures?

--Pourquoi? parce que je...--Zoe, je crains que vous ne me compreniez pas.

--Oh! Henri, croyez-vous donc que je sois une si mauvaise ecoliere? Est-ce
que je ne comprends pas tout ce que vous me racontez des pays lointains
que vous avez parcourus? Surement, je comprendrai cela tout aussi bien...

--Alors, je vais vous le dire, Zoe.

Je me penchai en avant, le coeur emu et la voix tremblante.

--C'est parce que votre figure est toujours devant mes yeux; je ne puis
pas en dessiner d'autre. C'est que... je vous aime, Zoe!...

--Oh! c'est la la raison? Et, quand vous aimez quelqu'un, sa figure est
toujours devant vos yeux, que cette personne soit presente ou non? Est-ce
ainsi?

--C'est ainsi, repondis-je, tristement desappointe.

--Et c'est cela qu'on appelle l'amour, Henri?

--Oui.

--Alors je dois vous aimer, car, quelque part que je sois, je vois
toujours votre figure, comme si elle etait devant moi! Si je savais me
servir du crayon comme vous, je suis sure que je pourrais la dessiner,
quand meme vous ne seriez pas la! Eh bien, alors, est-ce que vous pensez
que je vous aime, Henri?

La plume ne pourrait rendre ce que j'eprouvai en ce moment. Nous etions
assis et la feuille de papier sur laquelle etaient les croquis etait
etendue entre nous deux. Ma main glissa sur la surface jusqu'a ce que les
doigts de ma compagne, qui n'opposait aucune resistance, fussent serres
dans les miens. Une commotion violente resulta de ce contact electrique.
Le papier tomba sur le plancher, et le coeur tremblant, mais rempli
d'orgueil, j'attirai sur mon sein la charmante creature qui se laissait
faire. Nos levres se rencontrerent dans un premier baiser. Je sentis son
coeur battre contre ma poitrine. Oh! bonheur! joies du ciel! j'etais le
_souverain de ce cher petit coeur!..._



XIV


LUMIERE ET OMBRE

La maison que nous habitions occupait le milieu d'un enclos carre qui
s'etendait jusqu'au bord de la riviere de Del-Norte. Cet enclos, qui
renfermait un parterre et un jardin anglais, etait defendu de tous cotes
par de hauts murs en _adobe_. Le faite de ces murs etait garni d'une
rangee de cactus dont les grosse branches epineuses formaient
d'infranchissables _chevaux de frise_. On n'arrivait a la maison et au
jardin que par une porte massive munie d'un guichet, laquelle, ainsi que
je l'avais remarque, etait toujours fermee et barricadee. Je n'avais nulle
envie d'aller dehors. Le jardin, qui etait fort grand, limitait mes
promenades, souvent je m'y promenais avec Zoe et sa mere, et plus souvent
encore avec Zoe seule. On trouvait dans cette enceinte plus d'un objet
interessant. Il y avait une ruine, et la maison elle-meme gardait encore
les traces d'une ancienne splendeur effacee. C'etait un grand batiment
dans le style moresque-espagnol, avec un toit plat (_azotea_) borde d'un
parapet crenele sur la facade. Ca et la, l'absence de quelqu'une des dents
de pierre de ces creneaux accusait la negligence et le delabrement. Le
jardin etait rempli de symptomes analogues; mais dans ces ruines memes on
trouvait un eclatant temoignage du soin qui avait preside autrefois a
l'installation de ces statues brisees, de ces fontaines sans eaux, de ces
berceaux effondres, de ces grandes allees envahies par les mauvaises
herbes, et dont les restes accusaient a la fois la grandeur passee et
l'abandon present. On avait reuni la beaucoup d'arbres d'especes rares et
exotiques; mais il y avait quelque chose de sauvage dans l'aspect de leurs
fruits et de leurs feuillages. Leurs branches entrelacees formaient
d'epais fourres qui denotaient l'absence de toute culture. Cette
sauvagerie n'etait pas denuee d'un certain charme; en outre, l'odorat
etait agreablement frappe par l'arome de milliers de fleurs, dont l'air
etait continuellement embaume. Les murs du jardin aboutissaient a la
riviere et s'arretaient la; car la rive, coupee a pic, et la profondeur de
l'eau qui coulait au pied, formaient une defense suffisante de ce cote.
Une epaisse rangee de cotonniers bordait le rivage, et, sous leur ombre,
on avait place de nombreux sieges de maconnerie vernissee, dans le style
propre aux contrees espagnoles. Il y avait un escalier taille dans la
berge, au-dessus duquel pendaient les branches d'arbustes pleureurs, et
qui conduisait jusqu'au bord de l'eau. J'avais remarque une petite barque
amarree sous les saules, aupres de la derniere marche. De ce cote
seulement, les yeux pouvaient franchir les limites de l'enclos. Le point
de vue etait magnifique, et commandait le cours sinueux du Del-Norte a la
distance de plusieurs milles.

Le pays, de l'autre cote de la riviere, paraissait inculte et inhabite.
Aussi loin que l'oeil pouvait s'etendre, le riche feuillage du cotonnier
garnissait le paysage, et couvrait la riviere de son ombre. Au sud, pres
de la ligne de l'horizon, une fleche solitaire s'elancait du milieu des
massifs d'arbres. C'etait l'eglise d'_El-Paso del Norte_ dont les coteaux
couverts de vignes se confondaient avec les plans interieurs du ciel
lointain. A l'est, s'elevaient les hauts pics des montagnes Rocheuses; la
chaine mysterieuse des _Organos_, dont les lacs sombres et eleves, avec
leurs flux et reflux, impriment a l'ame du chasseur solitaire une
superstitieuse terreur. A l'ouest, tout au loin, et a peine visibles, les
rangees jumelles des Mimbres, ces montagnes d'or, dont les defiles
resonnent si rarement sous le pas de l'homme. Le trappeur intrepide
lui-meme rebrousse chemin quand il approche de ces contrees inconnues qui
s'etendent au nord-ouest du Gila: c'est le pays des Apaches et des
Navajoes anthropophages.

Chaque soir nous allions sous les bosquets de cotonniers, et, assis pres
l'un de l'autre sur un des bancs, nous admirions ensemble les feux du
soleil couchant. A ce moment de la journee nous etions toujours seuls, moi
et ma petite compagne. Je dis ma petite compagne, et cependant, a cette
epoque, j'avais cru voir en elle un changement soudain; il me semblait que
sa taille s'etait elevee, et que les lignes de son corps accusaient de
plus en plus les contours de la femme! A mes yeux, ce n'etait plus une
enfant. Ses formes se developpaient, les globes de son sein soulevaient
son corsage par des ondulations plus amples, et ses gestes prenaient ces
allures feminines qui commandent le respect. Son teint se rehaussait de
plus vives couleurs, et son visage revetait un eclat plus brillant de jour
en jour. La flamme de l'amour, qui s'echappait de ses grands yeux noirs,
ajoutait encore a leur humide eclat. Il s'operait une transformation dans
son ame et dans son corps, et cette transformation etait l'oeuvre de
l'amour. Elle etait sous l'influence divine!

Un soir, nous etions assis comme d'habitude, sous l'ombre solennelle d'un
bosquet. Nous avions pris avec nous la guitare et la mandoline, mais a
peine en avions-nous tire quelques notes, la musique etait oubliee et les
instruments reposaient sur le gazon a nos pieds. Nous preferions a tout la
melodie de nos propres voix. Nous etions plus charmes par l'expression de
nos sentiments intimes que par celle des chants les plus tendres. Il y
avait assez de musique autour de nous: le bourdonnement de l'abeille
sauvage, disant adieu aux corolles qui se fermaient, le "whoup" du _gruya_
 dans les glaieuls lointains, et le doux roucoulement des colombes
perchees par couples sur les branches des arbres voisins et se murmurant
comme nous leurs amours. Le feuillage des bois avait revetu les tons
chauds et varies de l'automne. L'ombre des grands arbres se jouait sur la
surface de l'eau, et diaprait le courant calme et silencieux. Le soleil
allait atteindre l'horizon, le clocher d'_El-Paso_, reflechissant ses
rayons, scintillait comme une etoile d'or. Nos yeux erraient au hasard, et
s'arretaient sur la girouette etincelante.

--L'eglise! murmura ma compagne, comme se parlant a elle-meme. C'est a
peine si je puis me rappeler comment elle est. Il y a si longtemps que je
ne l'ai vue!

--Depuis combien de temps, donc?

--Oh! bien des annees, bien des annees; j'etais toute jeune alors.

--Et depuis lors vous n'avez pas depasse l'enceinte de ces murs?

--Oh! si fait. Papa nous a conduites souvent en bateau, en descendant la
riviere; mais pas dans ces derniers temps.

--Et vous n'avez pas envie d'aller la-bas dans ces grands bois si gais?

--Je ne le desire pas. Je suis heureuse ici.

--Mais serez-vous toujours heureuse ici?

--Et pourquoi pas, Henri? Quand vous etes pres de moi, comment ne
serais-je pas heureuse?

--Mais quand....

Une triste pensee sembla obscurcir son esprit. Tout entiere a l'amour,
elle n'avait jamais reflechi a la possibilite de mon depart, et je n'y
avais pas reflechi plus qu'elle. Ses joues palirent soudainement, et je
lus une profonde douleur dans ses yeux qu'elle fixa sur moi; mais les mots
etaient prononces.

--... Quand il faudra que je vous quitte?

Elle se jeta entre mes bras avec un cri aigu, comme si elle avait ete
frappee au coeur, et, d'une voix passionnee, cria:

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! me quitter! me quitter!--Oh! vous ne me
quitterez pas vous qui m'avez appris a aimer.

--Oh! Henri, pourquoi m'avez-vous dit que vous m'aimiez? Pourquoi
m'avez-vous _enseigne l'amour?_

--Zoe!

--Henri! Henri! Dites que vous ne me quitterez pas?

--Jamais! Zoe! je vous le jure! Jamais! jamais.

--Il me sembla entendre a ce moment le bruit d'un aviron. Mais l'agitation
violente de la passion, le contact de ma bien-aimee, qui, dans le
transport de ses craintes, m'avait enlace de ses deux bras, m'empecherent
de tourner les yeux vers le bord.

C'est sans doute un _osprey_[1] qui plonge, pensai-je, et, ne m'occupant
plus de cela, je me laissai aller a l'extase d'un long et enivrant baiser.
Au moment ou je relevais la tete, une forme qui s'elevait de la rive
frappa mes yeux: un noir sombrero borde d'un galon d'or. Un coup d'oeil me
suffit pour reconnaitre celui qui le portait: c'etait Seguin. Un instant
apres, il etait pres de nous.

[Note 1: Aigle pecheur.]

--Papa! s'ecria Zoe, se levant tout a coup et se jetant dans ses bras.

Le pere la retint aupres de lui en lui prenant les deux mains qu'il tint
serrees dans les siennes. Pendant un moment il garda le silence, fixant
sur moi un regard dont je ne saurais rendre l'expression. C'etait un
melange de reproche, de douleur et d'indignation. Je m'etais leve pour
aller a sa rencontre; mais ce regard etrange me cloua sur place, et je
restai debout, rougissant et silencieux.

--Et c'est ainsi que vous me recompensez de vous avoir sauve la vie? Un
noble remerciment, mon cher monsieur, qu'en pensez-vous?

Je ne repondis pas.

--Monsieur, continua-t-il, la voix tremblante d'emotion, vous ne pouviez
pas m'offenser plus cruellement.

--Vous vous trompez, monsieur; je ne vous ai point offense.

--Comment qualifiez-vous votre conduite? Abuser mon enfant!

--Abuser? m'ecriai-je, sentant mon courage revenir sous cette accusation.

--Oui, abuser!... Ne vous etes-vous pas fait aimer d'elle?

--Je me suis fait aimer d'elle loyalement.

--Fi! monsieur, c'est une enfant et non pas une femme. Vous en faire aimer
loyalement! Sait-elle seulement ce que c'est que l'amour?

--Papa, je sais ce que c'est que l'amour. Je le sais depuis plusieurs
jours. Ne soyez pas fache contre Henri, car je l'aime! oh! papa! je l'aime
de tout mon coeur!

Il se tourna vers elle, et la regarda avec etonnement.

--Qu'est-ce que j'entends, s'ecria-t-il; oh! mon Dieu! Mon enfant! mon
enfant!

Sa voix me remua jusqu'au fond du coeur; elle etait pleine de sanglots.

--Ecoutez-moi, monsieur, criai-je en me placant resolument devant lui.
J'ai conquis l'amour de votre fille; je lui ai donne tout le mien en
echange. Nous sommes du meme rang, de la meme condition. Quel crime ai-je
donc commis? En quoi vous ai-je offense?

Il me regarda quelques instants sans faire aucune reponse.

--Vous seriez donc dispose a l'epouser? me dit-il enfin, avec un
changement evident de ton.

--Si j'avais laisse cet amour se developper ainsi sans avoir cette
intention, j'aurais merite tous vos reproches. J'aurais traitreusement
abuse de cette enfant, comme vous l'avez dit.

--M'epouser! s'ecria Zoe, avec un air de profonde surprise.

--Ecoutez! la pauvre enfant! elle ne sait pas meme ce que ce mot veut
dire!

--Oui, charmante Zoe! je vous epouserai; autrement mon coeur, comme le
votre, serait brise pour jamais!

--Oh! monsieur!

--C'est bien, monsieur, assez pour l'instant. Vous avez conquis cette
enfant sur elle-meme; il vous reste a la conquerir sur moi. Je veux sonder
la profondeur de votre attachement. Je veux vous soumettre a une epreuve.

--J'accepte toutes les epreuves que vous voudrez m'imposer.

--Nous verrons; venez, rentrons. Viens, Zoe.

Et, la prenant par la main, il la conduisit vers la maison. Je marchai
derriere eux.

Comme nous traversions un petit bois d'orangers sauvages, ou l'allee se
retrecissait, le pere quitta la main de sa fille et passa en avant. Zoe se
trouvait entre nous deux, et au moment ou nous etions au milieu du
bosquet, elle se retourna soudainement, et placant sa main sur la mienne,
murmura en tremblant et a voix basse:

--Henri, dites-moi ce que c'est qu'epouser?

--Chere Zoe! pas a present; cela est trop difficile a expliquer; plus
tard, je....

--Viens Zoe! ta main, mon enfant!

--Papa, me voici!



XV


UNE AUTOBIOGRAPHIE

J'etais seul avec mon hote dans l'appartement que j'occupais
depuis mon arrivee dans la maison. Les femmes s'etaient retirees
dans une autre piece. Seguin, en entrant dans la chambre, avait
donne un tour de clef et pousse les verrous. Quelle terrible epreuve
allait-il imposer a ma loyaute, a mon amour? Cet homme, connu
par tant d'exploits sanguinaires, allait-il s'attaquer a ma vie?
Allait-il me lier a lui par quelque epouvantable serment? De sombres
apprehensions me traversaient l'esprit; je demeurais silencieux, mais non
sans eprouver quelques craintes. Une bouteille de vin etait placee entre
nous deux, et Seguin, remplissant deux verres, m'invita a boire. Cette
politesse me rassura. Mais le vin n'etait-il pas emp...? Il avait vide son
verre avant que ma pensee n'eut complete sa forme.

--Je le calomnie, pensai-je. Cet homme, apres tout, est incapable d'un
pareil acte de trahison.

Je bus, et la chaleur du vin me rendit un peu de calme et de tranquillite.
Apres un moment de silence, il entama la conversation par cette question
_ex abrupto_:

--Que savez-vous de moi?

--Votre nom et votre surnom; rien de plus.

--C'est plus qu'on n'en sait ici.

Et sa main indiquait la porte par un geste expressif.

--Qui vous a le plus souvent parle de moi?

--Un ami que vous avez vu a Santa-Fe.

--Ah! Saint-Vrain; un brave garcon, plein de courage. Je l'ai rencontre
autrefois a Chihuahua. Il ne vous a rien dit de plus relativement a moi.

--Non. Il m'avait promis de me donner quelques details sur vous, mais il
n'y a plus pense; la caravane est partie et nous nous sommes trouves
separes.

--Donc, vous avez appris que j'etais Seguin, le chasseur de scalps; que
j'etais employe par les citoyens d'El-Paso pour aller a la chasse des
Apaches et des Navajoes, et qu'on me payait une somme determinee pour
chaque chevelure d'Indien clouee a leurs portes? Vous avez appris cela?

--Oui.

--Tout cela est vrai.

Je gardai le silence.

--Maintenant, monsieur, reprit-il apres une pause, voulez-vous encore
epouser ma fille, la fille d'un abominable meurtrier?

--Vos crimes ne sont pas les siens. Elle est innocente meme de la
connaissance de ces crimes, avez-vous dit. Vous pouvez etre un demon;
elle, c'est un ange.

Une expression douloureuse se peignit sur sa figure, pendant que je
parlais ainsi.

--Crimes! demon! murmurait-il comme se parlant a lui-meme; oui, vous avez
le droit de parler ainsi. C'est ainsi que pense le monde. On vous a
raconte les histoires des hommes de la montagne dans toutes leurs
exagerations sanglantes. On vous a dit que, pendant une treve, j'avais
invite un village d'Apaches a un banquet dont j'avais empoisonne les
viandes; qu'ainsi j'avais empoisonne tous mes hotes, hommes, femmes,
enfants, et qu'ensuite je les avais scalpes! On vous a dit que j'avais
fait placer en face de la bouche d'un canon deux cents sauvages qui
ignoraient l'effet de cet instrument de destruction; que j'avais mis le
feu a cette piece chargee a mitraille, et massacre ainsi ces pauvres gens
sans defiance. On vous a sans doute raconte ces actes de cruaute, et
beaucoup d'autres encore.

--C'est vrai. On m'a raconte ces histoires lorsque j'etais parmi les
chasseurs de la montagne; mais je ne savais trop si je devais les croire.

--Monsieur, ces histoires sont fausses; elles sont fausses et denuees de
tout fondement.

--Je suis heureux de vous entendre parler ainsi. Je ne pouvais pas
aujourd'hui vous croire capable de pareils actes de barbarie.

--Et cependant, fussent-elles vraies jusque dans leurs plus horribles
details, elles n'approcheraient pas encore de toutes les cruautes dont les
sauvages se sont rendus coupables envers les habitants de ces frontieres
sans defense. Si vous saviez l'histoire de ce pays pendant les dix
dernieres annees, les massacres et les assassinats, les ravages et les
incendies, les vols et les enlevements; des provinces entierement
depeuplees; des villages livres aux flammes; les hommes egorges a leur
propre foyer; les femmes les plus charmantes, emmenees captives et livrees
aux embrassements de ces voleurs du desert! Oh! Dieu! et moi aussi, j'ai
recu des atteintes qui m'excuseront a vos yeux, et qui m'excuseront
peut-etre aussi devant le tribunal supreme!

En disant ces mots, il cacha sa tete dans ses mains, et s'accouda les deux
mains sur la table.

--J'ai besoin de vous faire une courte histoire de ma vie.

Je fis un signe d'assentiment, et, apres avoir rempli et vide un second
verre de vin, il continua en ces termes:

--Je ne suis pas Francais, comme on le suppose; je suis creole de la
Nouvelle-Orleans; mes parents etaient des refugies de Saint-Domingue, ou,
a la suite de la revolte des negres, ils avaient vu leurs biens confisques
par le sanguinaire Christophe. Apres avoir fait mes etudes pour etre
ingenieur civil, je fus envoye aux mines de Mexico en cette qualite par le
proprietaire d'une de ces mines, qui connaissait mon pere. J'etais jeune
alors, et je passai plusieurs annees employe dans les etablissements de
Zacatecas et de San-Luis-Potosi. Quand j'eus economise quelque argent sur
mes appointements, je commencai a penser a m'etablir pour mon propre
compte. Le bruit courait depuis longtemps que de riches veines d'or
existaient aux bords du Gila et de ses affluents. On avait recueilli dans
ces rivieres des sables auriferes, et le quartz laiteux, qui enveloppe
ordinairement l'or, se montrait partout a nu dans les montagnes solitaires
de cette region sauvage. Je partis pour cette contree avee une troupe
d'hommes choisis; et apres avoir voyage pendant plusieurs semaines a
travers la chaine des Mimbres, je trouvai, pres de la source du Gila, de
precieux gisements de minerai. J'installai une mine, et, au bout de cinq
ans, j'etais riche. Alors je me rappelai la compagne de mon enfance: une
belle et charmante cousine qui avait conquis toute ma confiance et m'avait
inspire mon premier amour. Pour moi le premier amour devait etre le
dernier; ce n'etait pas, comme cela arrive si souvent, un sentiment
fugitif. A travers tous mes voyages, son souvenir m'avait accompagne.
M'avait-elle garde sa foi comme je lui avais garde la mienne? Je resolus
donc de m'en assurer par moi-meme, et, laissant mes affaires a la garde de
mon mayoral, je partis pour ma ville natale.

Adele avait ete fidele a sa parole, et je revins a mon etablissement avec
elle. Je batis une maison a Valverde, le district le plus voisin de ma
mine. Valverde etait alors une ville florissante; maintenant elle est en
ruine, et vous avez pu voir ce qui en reste en venant ici. La, nous
vecumes plusieurs annees au sein du bonheur et de la richesse. Ces jours
passes m'apparaissent maintenant comme autant de siecles de felicite. Nous
nous aimions avec ardeur, et notre union fut benie par la naissance de
deux enfants, de deux filles. La plus jeune ressemblait a sa mere;
l'ainee, m'a-t-on dit tenait principalement de moi. Nous les adorions,
trop peut-etre; nous etions trop heureux de les posseder.

A cette epoque, un nouveau gouverneur fut envoye a Santa-Fe; un homme qui,
par son libertinage et sa tyrannie, a ete jusqu'a ce jour la plaie de
cette province. Il n'y a pas d'acte si vil, de crime si noir, dont ce
monstre ne soit capable. Il se montra d'abord tres-aimable, et fut recu
dans toutes les maisons des gens riches de la vallee. Comme j'etais du
nombre de ceux-ci, je fus honore de ses visites, et cela tres-frequemment.
Il residait de preference a Albuquerque, et donnait de grandes fetes a son
palais. Ma femme et moi y etions toujours invites des premiers. En
revanche, il venait souvent dans notre maison de Valverde, sous le
pretexte d'inspecter les differentes parties de la province. Je m'apercus
enfin que ses visites s'adressaient a ma femme, aupres de laquelle il se
montrait fort empresse. Je ne vous parlerai pas de la beaute d'Adele a
cette epoque. Vous pouvez vous en faire une idee, et votre imagination
sera aidee par les graces que vous paraissez avoir decouvertes dans sa
fille, car la petite Zoe est l'exacte reproduction de ce qu'etait sa mere,
a son age.

A l'epoque dont je parle, elle etait dans tout l'eclat de sa beaute. Tout
le monde parlait d'elle, et ces eloges avaient pique la vanite du tyran
libertin. En consequence, je devins l'objet de toutes ses prevenances
amicales. Rien de tout cela ne m'avait echappe; mais, confiant dans la
vertu de ma femme, je m'inquietais peu de ce qu'il pourrait faire. Aucune
insulte apparente, jusque-la n'avait appele mon attention. A mon retour
d'une longue absence motivee par les travaux de la mine, Adele me donna
connaissance des tentatives insultantes dont elle avait ete l'objet, a
differentes epoques, de la part de Son Excellence, choses qu'elle m'avait
tues jusque-la, par delicatesse; elle m'apprit qu'elle avait ete
particulierement outragee dans une visite toute recente, pendant mon
absence. C'en etait assez pour le sang d'un creole. Je partis pour
Albuquerque, et, en pleine place publique, devant tout le monde assemble,
je chatiai l'insulteur. Arrete et jete en prison, je ne fus rendu a la
liberte qu'apres plusieurs semaines. Quand je retournai chez moi, je
retrouvai ma maison pillee, et ma famille dans le desespoir. Les feroces
Navajoes avaient passe par la. Tout avait ete detruit, mis en pieces dans
mon habitation, et mon enfant!... Dieu puissant! ma petite Adele avait ete
emmenee captive dans les montagnes....

--Et votre femme? et votre autre fille? demandai-je, brulant de savoir le
reste.

--Elles avaient echappe. Au milieu d'un terrible combat, car mes pauvres
peons se defendaient bravement, ma femme, tenant Zoe dans ses bras,
s'etait sauvee hors de la maison et s'etait refugiee dans une cave qui
ouvrait sur le jardin. Je les retrouvai dans la hutte d'un vaquero, au
milieu des bois; elles s'etaient enfuies jusque-la.

--Et votre fille Adele, en avez-vous entendu parler depuis?

--Oui, oui. Je vais y revenir dans un instant. A la meme epoque, ma mine
fut attaquee et ruinee; la plupart des ouvriers, tous ceux qui n'avaient
pu s'enfuir, furent massacres; l'etablissement qui faisait toute ma
fortune fut detruit. Avec quelques-uns des mineurs qui avaient echappe et
d'autres habitants de Valverde qui, comme moi, avaient souffert,
j'organisai une bande et poursuivis les sauvages; mais nous ne pumes les
atteindre et nous revinmes, la plupart le coeur brise et la sante
profondement alteree. Oh! monsieur, vous ne pouvez pas savoir ce que c'est
que d'avoir perdu une enfant cherie! Vous ne pouvez pas comprendre
l'agonie d'un pere ainsi depouille!

Seguin se prit la tete entre les deux mains et garda un moment le silence.
Son attitude accusait la plus profonde douleur.

--Mon histoire sera bientot terminee, jusqu'a l'epoque ou nous sommes, du
moins. Qui peut en prevoir la suite? Pendant des annees, j'errai sur les
frontieres des Indiens, en quete de mon enfant. J'etais aide par une
petite troupe d'individus, la plupart aussi malheureux que moi; les uns
ayant perdu leurs femmes, les autres leurs filles, de la meme maniere.
Mais nos ressources s'epuisaient, et le desespoir s'empara de nous. Les
sentiments de mes compagnons se refroidirent avec le temps. L'un apres
l'autre, ils me quitterent. Le gouverneur de New-Mexico ne nous pretait
aucun secours. Au contraire, on soupconnait, et c'est maintenant un fait
avere, on soupconnait le gouverneur lui-meme d'etre secretement ligue avec
les chefs des Navajoes. Il s'etait engage a ne pas les inquieter, et, de
leur cote, ils avaient promis de ne piller que ses ennemis.

En apprenant cette horrible trame, je reconnus la main qui m'avait frappe.
Furieux de l'affront que je lui avais inflige, exaspere par le mepris de
ma femme, le miserable avait trouve un moyen de se venger. Deux fois
depuis, sa vie a ete entre mes mains; mais je n'aurais pu le tuer sans
risquer ma propre tete, et j'avais des motifs pour tenir a la vie. Le jour
viendra ou je pourrai m'acquitter envers lui.

"Comme je vous l'ai dit, ma troupe s'etait dispersee. Decourage, et
sentant le danger qu'il y avait pour moi a rester plus longtemps dans le
New-Mexico, je quittai cette province et traversai la Jornada pour me
rendre a El-Paso. La, je vecus quelque temps, pleurant mon enfant perdue.
Je ne restai pas longtemps inactif. Les frequentes incursions des Apaches
dans les provinces de Sonora et de Chihuahua avaient rendu le gouvernement
plus energique dans la defense de la frontiere. Les presidios furent mis
en meilleur etat de defense et recurent des garnisons plus fortes; une
bande d'aventuriers, de volontaires, fut organisee, dont la paie etait
proportionnee au nombre de chevelures envoyees aux etablissements. On
m'offrit le commandement de cette etrange guerilla, et, dans l'espoir de
retrouver ma fille, j'acceptai: je devins chasseur de scalp. C'etait une
terrible mission, et si la vengeance avait ete mon seul objet, il y a
longtemps que j'aurais pu me retirer satisfait. Nous fimes plus d'une
expedition sanglante, et, plus d'une fois, nous exercames d'epouvantables
represailles.

Je savais que ma fille etait captive chez les Navajoes. Je l'avais appris,
a differentes epoques, de la bouche des prisonniers que j'avais faits;
mais j'etais toujours arrete par la faiblesse de ma troupe et des moyens
dont je disposais. Des revolutions successives et la guerre civile
desolaient et ruinaient les Etats du Mexique; nous fumes laisses de cote.
Malgre tous mes efforts, je ne pouvais reunir une force suffisante pour
penetrer dans cette contree deserte qui s'etend au nord du Gilla, et au
centre de laquelle se trouvent les huttes des sauvages Navajoes.

--Et vous croyez!...

--Patience, j'aurai bientot fini. Ma troupe est aujourd'hui plus forte
qu'elle n'a jamais ete. J'ai recu d'un homme recemment echappe des mains
des Navajoes l'avis formel que les guerriers des deux tribus sont sur le
point de partir pour le Sud. Ils reunissent leurs forces dans le but de
faire une grande incursion; ils veulent pousser, a ce qu'on dit, jusqu'aux
portes de Durango. Mon intention est de penetrer dans leur pays pendant
qu'ils seront absents, et d'aller y chercher ma fille.

--Et vous croyez qu'elle vit encore?

--Je le sais. Le meme individu qui m'a donne ces nouvelles, et qui, le
pauvre diable, y a laisse sa chevelure et ses oreilles, l'a vue souvent.
Elle est devenue, m'a-t-il dit, parmi ces sauvages, une sorte de reine
possedant un pouvoir et des privileges particuliers. Oui, elle vit encore,
et si je puis parvenir a la retrouver, a la ramener ici, cette scene
tragique sera la derniere a laquelle j'aurai pris part; je m'en irai loin
de ce pays.

J'avais ecoute avec une profonde attention l'etrange recit de Seguin.
L'eloignement que j'eprouvais auparavant pour cet homme, d'apres ce qu'on
m'avait dit de son caractere, s'effacait et faisait place a la compassion;
que dis-je? a l'admiration. Il avait tant souffert! Une telle infortune
expiait ses crimes et les justifiait pleinement a mes yeux. Peut-etre
etais-je trop indulgent dans mon jugement. Il etait naturel que je fusse
ainsi. Quand cette revelation fut terminee, j'eprouvai une vive emotion de
plaisir. Je sentis une joie profonde de savoir qu'elle n'etait pas la
fille d'un demon, comme je l'avais cru. Seguin sembla penetrer ma pensee,
car un sourire de satisfaction, de triomphe, je pourrais dire, eclaira sa
figure. Il se pencha sur la table pour atteindre la bouteille.

--Monsieur, cette histoire a du vous fatiguer. Buvez donc.

Il y eut un moment de silence, pendant que nous vidions nos verres.

--Et maintenant, monsieur, vous connaissez, un peu mieux qu'auparavant, le
pere de celle que vous aimez. Etes-vous encore dispose a l'epouser?

--Oh! monsieur! plus que jamais elle est un objet sacre pour moi.

--Mais il vous faut la conquerir de moi, comme je vous l'ai dit.

--Alors, monsieur, dites-moi comment; je suis pret a tous les sacrifices
qui ne depasseront pas mes forces.

--Il faut que vous m'aidiez a retrouver sa soeur.

--Volontiers.

--Il faut venir avec moi au desert.

--J'y consens.

--C'est assez. Nous partons demain.

Il se leva, et se mit a marcher dans la chambre.

--De bonne heure? demandai-je, craignant presque qu'il me refusat une
entrevue avec celle que je brulais plus que jamais d'embrasser.

--Au point du jour, repondit-il, semblant ne pas s'apercevoir de mon
inquietude.

--Il faut que je visite mon cheval et mes armes, dis-je en me levant et en
me dirigeant vers la porte, dans l'espoir de la rencontrer dehors.

--Tout est prepare; Gode est la. Revenez mon ami; elle n'est point dans la
salle. Restez ou vous etes. Je vais chercher les armes dont vous avez
besoin.--Adele! Zoe!--Ah! Docteur, vous etes revenu avec votre recolte de
simples! C'est bien! Nous partons demain. Adele, du cafe, mon amour! Et
puis, faites-nous un peu de musique. Votre hote vous quitte demain.

Zoe s'elanca entre nous deux avec un cri.

--Non, non, non, non! s'ecria-t-elle, se tournant vers l'un et vers
l'autre avec toute l'energie d'un coeur au desespoir.

--Allons, ma petite colombe! dit le pere en lui prenant les deux mains; ne
t'effarouche pas ainsi. C'est seulement pour une courte absence. Il
reviendra.

--Dans combien de temps, papa? Dans combien de temps,
Henri?

--Mais, dans tres-peu de temps, et cela me paraitra plus long qu'a vous,
Zoe.

--Oh! non, non! Une heure, ce serait longtemps. Combien d'heures
serez-vous absent?

--Oh! cela durera plusieurs jours, je crains.

--Plusieurs jours! Oh! papa! oh! Henri! plusieurs jours!

--Allons, petite fille, ce sera bientot passe. Va, aide ta mere a faire le
cafe.

--Oh! papa, plusieurs jours, de longs jours... Ils ne passeront pas vite
quand je serai seule.

--Mais tu ne seras pas seule. Ta mere sera avec toi.

--Ah!

Soupirant et d'un air tout preoccupe, elle quitta la chambre pour obeir a
l'ordre de son pere. En passant la porte, elle pousse un second soupir
plus profond encore.

Le docteur observait, silencieux et etonne, toute cette scene, et quand la
legere figure eut disparu dans la grande salle, je l'entendis qui
murmurait:

--Oh! ja! bovre bedite _fraulein!_ je m'en afais pien toude!



XVI


LE HAUT DEL-NORTE.

Je ne veux pas fatiguer le lecteur par les details d'une scene de depart.
Nous etions en selle avant que les etoiles eussent pali, et nous suivions
la voie sablonneuse. A peu de distance de la maison, la route faisait un
coude et s'enfoncait dans un bois epais. La, j'arretai mon cheval, je
laissai passer mes compagnons, et, me dressant sur mes etriers, je
regardai en arriere. Mes yeux se dirigerent du cote des vieux murs gris,
et se porterent sur l'_azotea_.

Sur le bord du parapet, se dessinant a la pale lueur de l'aurore, etait
celle que cherchait mon regard. Je ne pouvais distinguer ses traits; mais
je reconnaissais le charmant ovale de sa figure, qui se decoupait sur le
ciel comme un noir medaillon. Elle se tenait aupres d'un des
palmiers-yucca qui croissaient sur la terrasse. La main appuyee au tronc,
elle se penchait en avant, interrogeant l'ombre de ses yeux. Peut-etre
apercut-elle les ondulations d'un mouchoir agite; peut-etre entendit-elle
son nom, et repondit-elle au tendre adieu qui lui fut porte par la brise
du matin. S'il en est ainsi, sa voix fut couverte par le bruit des
piaffements de mon cheval qui, tournant brusquement sur lui-meme,
m'emporta sous l'ombre epaisse de la foret. Plusieurs fois je me retournai
pour tacher d'apercevoir encore cette silhouette cherie, mais d'aucun
point la maison n'etait visible. Elle etait cachee par les bois sombres et
majestueux. Je ne voyais plus que les longues aiguilles des palmillas
pittoresques; et, la route descendant entre deux collines, ces palmillas
eux-memes disparurent bientot a mes yeux.

Je lachai la bride, et, laissant mon cheval aller a volonte, je tombai
dans une suite de pensees a la fois douces et penibles. Je sentais que
l'amour dont mon coeur etait rempli occuperait toute ma vie; que,
dorenavant, cet amour serait le pivot de toutes mes esperances, le
puissant mobile de toutes mes actions. Je venais d'atteindre l'age
d'homme, et je n'ignorais pas cette verite, qu'un amour pur comme celui-la
etait le meilleur preservatif contre les ecarts de la jeunesse, la
meilleure sauvegarde contre tous les entrainements dangereux. J'avais
appris cela de celui qui avait preside a ma premiere education, et dont
l'experience m'avait ete souvent d'un trop puissant secours pour que je ne
lui accordasse pas toute confiance. Plus d'une fois j'avais eu l'occasion
de reconnaitre la justesse de ses avis. La passion que j'avais inspiree a
cette jeune fille etait, j'en avais conscience, aussi profonde, aussi
ardente que celle que j'eprouvais moi-meme; peut-etre plus vive encore;
car mon coeur avait connu d'autres affections, tandis que le sien n'avait
jamais battu que sous l'influence des tendres soins qui avaient entoure
son enfance. C'etait son premier sentiment puissant, sa premiere passion.
Comment n'aurait-il pas envahi tout son coeur, domine toutes ses pensees?
Elle, si bien faite pour l'amour, si semblable a la Venus mythologique?

Ces reflexions n'avaient rien que d'agreable; mais le tableau
s'assombrissait quand je cessais de considerer le passe. Quelque chose, un
demon sans doute, me disait tout bas: Tu ne la reverras plus jamais! Cette
idee toute hypothetique qu'elle fut, suffisait pour me remplir l'esprit de
sombres presages, et je me mis a interroger l'avenir. Je n'etais point en
route pour une de ces parties de plaisir de laquelle on revient a jour et
a heure fixes. J'allais affronter des dangers, les dangers du desert, dont
je connaissais toute la gravite. Dans nos plans de la nuit precedente,
Seguin n'avait pas dissimule les perils de notre expedition. Il me les
avait detailles avant de m'imposer l'engagement de le suivre. Quelques
semaines auparavant, je m'en serais preoccupe; ces perils meme auraient
ete pour moi un motif d'excitation de plus. Mais alors mes sentiments
etaient bien changes; je savais que la vie d'une autre etait attachee a la
mienne. Que serait-ce donc si le demon disait vrai? Ne plus la revoir,
jamais! jamais!... Affreuse pensee--et je cheminais affaisse sur ma selle,
sous l'influence d'une amere tristesse. Mais je me sentais porte par mon
cher Moro qui semblait reconnaitre son cavalier; son dos elastique se
soulevait sous moi; mon ame repondait a la sienne, et les effluves de son
ardeur reagissaient sur moi. Un instant apres je rassemblais les renes et
je m'elancais au galop pour rejoindre mes compagnons. La route, bordant la
riviere, la traversant de temps en temps au moyen de gues peu profonds,
serpentait a travers les vallees garnies de bois touffus.

Le chemin etait difficile a cause des broussailles epaisses; et quoique
les arbres eussent ete entailles pour etablir la route, on n'y voyait
aucun signe de passage anterieur, a peine quelques pas, de cheval. Le pays
paraissait sauvage et completement inhabite. Nous en voyions la preuve
dans les rencontres frequentes de daims et d'antilopes, qui traversaient
le chemin et sortaient des taillis sous le nez de nos chevaux. De temps en
temps, la route s'eloignait beaucoup de la riviere pour eviter ses coudes
nombreux. Plusieurs fois nous traversames de larges espaces ou de grands
arbres avaient ete abattus, et ou des defrichements avaient ete pratiques;
mais cela devait remonter a une epoque tres reculee, car la terre qui
avait ete remuee avec la charrue, etait maintenant couverte de fourres
epais et impenetrables. Quelques troncs brises et tombant en pourriture,
quelques lambeaux de murailles, ecroulees, en adobe, indiquait la place ou
le _rancho_ du settler avait ete pose. Nous passames pres d'une eglise en
ruines, dont les vieilles tourelles s'ecroulaient pierre a pierre. Tout
autour, des monceaux d'adobe couvraient la terre sur une etendue de
plusieurs acres. Un village prospere avait existe la. Qu'etait-il devenu?
Ou etaient ses habitants affaires? Un chat sauvage s'elanca du milieu des
ronces qui recouvraient les ruines, et s'enfonca dans la foret; un hibou
s'envola lourdement du haut d'une coupole croulante, et voleta autour de
nos tetes en poussant son plaintif _wou-hou-ah_ ajoutant ainsi un trait de
plus a cette scene de desolation. Pendant que nous traversions ces ruines,
un silence de mort nous environnait, trouble seulement par le houloulement
De l'oiseau de nuit et par le _cronk-cronk_ des fragments de poteries dont
les rues desertes etaient parsemees et qui craquaient sous les pieds de
nos chevaux. Mais ou donc etaient ceux dont l'echo de ces murs avait
autrefois repercute les voix? qui s'etaient agenouilles sous l'ombre
sainte de ces piliers jadis consacres? Ils etaient partis; pour quel pays?
Et pourquoi? Je fis ces questions a Seguin qui me repondit laconiquement:

--Les Indiens!

C'etait l'oeuvre du sauvage arme de sa lance redoutable, de son couteau a
scalper, de son arc et de sa hache de combat, de ses fleches empoisonnees
et de sa torche incendiaire.

--Les Navajoes? demandai-je.

--Les Navajoes et les Apaches.

--Mais ne viennent-ils plus par ici?

Un sentiment d'anxiete m'avait tout a coup traverse l'esprit. Nous etions
encore tout pres de la maison; je pensais a ses murailles sans defense.
J'attendais la reponse avec anxiete.

--Ils n'y viennent plus.

--Et pourquoi?

--Ceci est notre territoire, repondit-il d'un ton significatif. Nous
voici, monsieur, dans un pays ou vivent d'etranges habitants; vous verrez.
Malheur a l'Apache ou au Navajo qui oserait penetrer dans ces forets.

A mesure que nous avancions, la contree devenait plus ouverte, et nous
voyions deux chaines de hautes collines taillees a pic, s'etendant au nord
et au sud sur les deux rives du fleuve, ces collines se rapprochaient
tellement qu'elles semblaient barrer completement la riviere. Mais ce
n'etait qu'une apparence. En avancant plus loin, nous entrames dans un de
ces terribles passages que l'on designe dans le pays sous le nom de
_canons_ [1], et que l'on voit indiques si souvent sur les cartes de
l'Amerique intertropicale. La riviere, en traversant ce canon, ecumait
entre deux immenses rochers tailles a pic, s'elevant a une hauteur de
plus de mille pieds, et dont les profils, a mesure que nous nous en
approchions, nous figuraient deux geants furieux qui, separes par une main
puissante, continuaient de se menacer l'un l'autre. On ne pouvait regarder
sans un sentiment de terreur, les faces lisses de ses enormes rochers et
je sentis un frisson dans mes veines quand je me trouvai sur le seuil de
cette porte gigantesque.

[Note 1: prononcez kagnonz.]

--Voyez-vous ce point? dit Seguin en indiquant une roche qui surplombait
la plus haute cime de cet abime.

Je fis signe que oui, car la question m'etait adressee.

--Eh bien, voila le saut que vous etiez si desireux de faire. Nous vous
avons trouve vous balancant contre ce rocher la-haut.

--Grand Dieu! m'ecriai-je, considerant cette effrayante hauteur. Bien que
solidement assis sur ma selle, je me sentis pris de vertige a cet aspect,
et je fus force de marcher quelques pas.

--Et sans votre noble cheval, continua mon compagnon, le docteur que voici
aurait pu se perdre dans toutes sortes d'hypotheses en examinant ce qui
serait reste de vos os. Oh! Moro! beau Moro!

--Oh! _mein got!_ ya! ya! dit avec le ton de l'assentiment le botaniste,
regardant le precipice, et semblant eprouver le meme sentiment de malaise
que moi.

Seguin etait venu se placer a cote de moi, et flattait de la main le cou
de mon cheval avec un air d'admiration.

--Mais pourquoi donc, lui dis-je, me rappelant les circonstances de notre
premiere entrevue; pourquoi donc etiez-vous si desireux de posseder Moro?

--Une fantaisie.

--Ne puis-je savoir pourquoi? Il me semble au fait que vous m'avez dit
alors que vous ne pouviez pas me l'apprendre?

--Oh! si fait; je puis facilement vous le dire. Je voulais tenter
l'enlevement de ma fille, et j'avais besoin pour cela du secours de votre
cheval.

--Mais, comment?

--C'etait avant que j'eusse entendu parler de l'expedition projetee par
nos ennemis. Comme je n'avais aucun espoir de la recouvrer autrement, je
voulais penetrer dans le pays, seul ou avec un ami sur, et recourir a la
ruse pour l'enlever. Leurs chevaux sont rapides; mais ils ne peuvent
lutter contre un arabe, ainsi que vous aurez l'occasion de vous en
assurer. Avec un animal comme celui-ci, j'aurais pu me sauver, a moins
d'etre entoure; et, meme dans ce cas, j'aurais pu m'en tirer au prix de
quelques legeres blessures. J'avais l'intention de me deguiser et d'entrer
dans leur ville sous la figure d'un de leurs guerriers. Depuis longtemps
je possede a fond leur langue.

--C'eut ete la une perilleuse entreprise.

--Sans aucun doute! mais c'etait ma derniere ressource, et je n'y avais
recours qu'apres avoir epuise tous les efforts; apres tant d'annees
d'attente, je ne pouvais plus y tenir. Je risquais ma vie. C'etait un coup
de desespoir, mais, a ce moment, j'y etais pleinement determine.

--J'espere que nous reussirons, cette fois.

--J'y compte fermement. Il semble que la Providence veuille enfin se
declarer en ma faveur. D'un cote, l'absence de ceux qui l'ont enlevee; de
l'autre, le renfort considerable qu'a recu ma troupe d'un gros parti de
trappeurs des plaines de l'Est. Les peaux d'ours sont tombees, comme ils
disent, a ne pas valoir une bourre de fusil, et ils trouvent que les
Peaux-Rouges rapportent davantage. Ah! j'espere en venir a bout, cette
fois.

Il accompagna ces derniers mots d'un profond soupir.

Nous arrivions en ce moment a l'entree d'une gorge, et l'ombre d'un bois
de cotonniers nous invitait au repos.

--Faisons halte ici, dit Seguin.

Nous mimes pied a terre, et nos chevaux furent attaches de maniere a
pouvoir paitre. Nous primes place sur l'epais gazon, et nous etalames les
provisions dont nous nous etions munis pour le voyage.



XVII


GEOGRAPHIE ET GEOLOGIE.

Nous nous reposames environ une heure sous l'ombre fraiche, pendant que
nos chevaux se refaisaient aux depens de l'excellent paturage qui
croissait abondant autour d'eux. Nous causions du pays curieux que nous
etions en train de traverser; curieux sous le rapport de sa geographie, de
sa geologie, de sa botanique et de son histoire; curieux enfin sous tous
les rapports. Je suis, je puis le dire, un voyageur de profession.
J'eprouvais un vif interet a me renseigner sur les contrees sauvages qui
s'etendaient a des centaines de milles autour de nous; et il n'y avait pas
d'homme plus capable de m'instruire a cet egard que mon interlocuteur. Mon
voyage en aval de la riviere m'avait tres-peu initie a la physionomie du
pays. J'etais a cette epoque, ainsi que je l'ai dit, devore par la fievre;
et ce que j'avais pu voir n'avait laisse dans ma memoire que des souvenirs
confus comme ceux d'un songe. Mais j'avais repris possession de toutes mes
facultes, et les paysages que nous traversions tantot charmants et revetus
des richesses meridionales, tantot sauvages, accidentes, pittoresques,
frappaient vivement mon imagination.

L'idee que cette partie du pays avait ete occupee autrefois par les
compagnons de Cortez, ainsi que le prouvaient de nombreuses ruines;
qu'elle avait ete reconquise par les sauvages, ses anciens possesseurs;
l'evocation des scenes tragiques qui avaient du accompagner cette reprise
de possession, inspiraient une foule de pensees romanesques auxquelles les
realites qui nous environnaient formaient un admirable cadre. Seguin etait
communicatif, d'une intelligence elevee, et ses vues etaient pleines de
largeur. L'espoir d'embrasser bientot son enfant, si longtemps perdue,
soutenait en lui la vie. Depuis bien des annees, il ne s'etait pas senti
aussi heureux.

--C'est vrai, dit-il repondant a une de mes questions, on connait bien peu
de choses de toute cette contree, au dela des etablissements mexicains.
Ceux qui auraient pu en dresser la carte geographique n'ont pas accompli
cette tache. Ils etaient trop absorbes dans la recherche de l'or; et leurs
miserables descendants, comme vous avez pu le voir, sont trop occupes a se
voler les uns les autres, pour s'inquieter d'autre chose. Ils ne savent
rien de leur pays au dela des bornes de leurs domaines, et le desert gagne
tous les jours sur eux. Tout ce qu'ils en savent, c'est que c'est de ce
cote que viennent leurs ennemis, qu'ils redoutent comme les enfants
craignent le loup et Croquemitaine.

--Nous sommes ici, continua Seguin, a peu pres au centre du continent: au
coeur du Sahara americain. Le Nouveau-Mexique est une oasis, rien de plus.
Le desert l'environne d'une ceinture de plusieurs centaines de milles de
largeur; dans certaines directions, vous pouvez faire mille milles, a
partir du Del-Norte, sans rencontrer un point ferme. L'oasis de New-Mexico
doit son existence aux eaux fertilisantes du Del-Norte. C'est le seul
point habite par les blancs, entre la rive droite de Mississipi et les
bords de l'ocean Pacifique, en Californie. Vous y etes arrive en
traversant un desert, n'est-ce pas?

--Oui. Et, a mesure que nous nous eloignions du Mississipi en nous
rapprochant des montagnes Rocheuses, le pays devenait de plus en plus
sterile. Pendant les trois cents derniers milles environ, nous pouvions a
peine trouver l'eau et l'herbe necessaires a nos animaux. Mais est-ce
qu'il en est ainsi au nord et au sud de la route que nous avons suivie?

Au nord et au sud, pendant plus d'un millier de milles, depuis les plaines
du Texas jusqu'aux lacs du Canada, tout le long de la baie des montagnes
Rocheuses, et jusqu'a moitie chemin des etablissements qui bordent le
Mississipi, vous ne trouverez pas un arbre, pas un brin d'herbe.

--Et a l'ouest des montagnes?

--Quinze cents milles de desert en longueur sur a peu pres sept ou huit
cents de large. Mais la contree de l'ouest presente un caractere
different. Elle est plus accidentee, plus montagneuse, et, si cela est
possible, plus desolee encore dans son aspect. Les feux volcaniques ont eu
la une action plus puissante, et, quoique des milliers d'annees se soient
ecoulees depuis que les volcans sont eteints, les roches ignees, a
beaucoup d'endroits, semblent appartenir a un soulevement tout recent. Les
couleurs de la lave et des scories qui couvrent les plaines a plusieurs
milles d'etendue, dans certains endroits n'ont subi aucune modification
sous l'action vegetale ou climaterique. Je dis que l'action climaterique
n'a eu aucun effet, parce qu'elle n'existe pour ainsi dire pas dans cette
region centrale.

--Je ne vous comprends pas.

--Voici ce que je veux dire: les changements atmospheriques sont
insensibles ici; rarement il y a pluie ou tempete. Je connais tels
districts ou pas une goutte d'eau n'est tombee dans le cours de plusieurs
annees.

--Et pouvez-vous vous rendre compte de ce phenomene?

--J'ai ma theorie; peut-etre ne semblerait-elle pas satisfaisante au
meteorologiste savant; mais je veux vous l'exposer.

Je pretai l'oreille avec attention, car je savais que mon compagnon etait
un homme de science, d'experience et d'observation, et les sujets du genre
de ceux qui nous occupaient m'avaient toujours vivement interesse. Il
continua:

--Il ne peut y avoir de pluie s'il n'y a pas de vapeur dans l'air. Il ne
peut y avoir de vapeur dans l'air s'il n'y a pas d'eau sur la terre pour
la produire. Ici, l'eau est rare, et pour cause.

Cette region du desert est a une grande hauteur; c'est un plateau
tres-eleve. Le point ou nous sommes est a pres de 6,000 pieds au-dessus du
niveau de la mer. De la, la rarete des sources qui, d'apres les lois de
l'hydraulique, doivent etre alimentees par des regions encore plus
elevees; or, il n'en existe pas sur ce continent. Supposez que je puisse
couvrir ce pays d'une vaste mer, entouree comme d'un mur par ces hautes
montagnes qui le traversent; et cette mer a existe, j'en suis convaincu, a
l'epoque de la creation de ces bassins. Supposez que je cree une telle mer
sans lui laisser aucune voie d'ecoulement, sans le moindre ruisseau
d'epuisement; avec le temps, elle irait se perdre dans l'Ocean, et
laisserait la contree dans l'etat de secheresse ou vous la voyez
aujourd'hui.

--Mais comment cela! par l'evaporation?

-Au contraire; l'absence d'evaporation serait la cause de leur epuisement.
Et je crois que c'est ainsi que les choses se sont passees.

--Je ne saurais comprendre cela.

--C'est tres-simple. Cette region, nous l'avons dit, est tres-elevee; en
consequence, l'atmosphere est froide, et l'evaporation s'y produit avec
moins d'energie que sur les eaux de l'Ocean. Maintenant, il s'etablira
entre l'Ocean et cette mer interieure, un echange de vapeurs par le moyen
des vents et des courants d'air; car c'est ainsi seulement que le peu
d'eau qui arrive sur ces plateaux peut parvenir. Cet echange sera
necessairement en faveur des mers interieures, puisque leur puissance
d'evaporation est moindre, et pour d'autres causes encore. Nous n'avons
pas le temps de proceder a une demonstration reguliere de ce resultat.
Admettez-le, quant a present, vous y reflechirez plus tard a loisir.

--J'entrevois la verite; je vois ce qui se passe.

--Que suit-il de la? Ces mers interieures se rempliront graduellement
jusqu'a qu'elles debordent. La premiere petite rigole qui passera
par-dessus le bord sera le signal de leur destruction. L'eau se creusera
peu a peu un canal a travers le mur des montagnes; tout petit d'abord,
puis devenant de plus en plus large et profond sous l'incessante action du
flot, jusqu'a ce que, apres nombre d'annees,--de siecles,--de centaines de
siecles, de milliers, peut-etre, une grande ouverture comme celle-ci (et
Seguin me montrait le canon) soit pratiquee; et bientot la plaine aride
que nous voyons derriere sera livree a l'etude du geologue etonne.

--Et vous pensez que les plaines situees entre les Andes et les montagnes
Rocheuses sont des lits desseches de mers?

--Je n'ai pas le moindre doute a cet egard. Apres le soulevement de ses
immenses murailles, les cavites necessairement remplies par les pluies de
l'Ocean, formerent des mers; d'abord tres-basses, puis de plus en plus
profondes, jusqu'a ce que leur niveau atteignit celui des montagnes qui
leur servaient de barriere, et que, comme je vous l'ai explique, elles se
frayassent un chemin pour retourner a l'Ocean.

--Mais est-ce qu'il n'existe pas encore une mer de ce genre?

--Le grand Lac Sale? Oui, c'en est une. Il est situe au nord-ouest de
l'endroit ou nous sommes. Ce n'est pas seulement une mer, mais tout un
systeme de lacs, de sources, de rivieres, les unes salees les autres d'eau
douce; et ces eaux n'ont aucun ecoulement vers l'Ocean. Elles sont barrees
par des collines et des montagnes qui constituent dans leur ensemble un
systeme geographique complet.

--Est-ce que cela ne detruit pas votre theorie?

--Non. Le bassin ou ce phenomene se produit est beaucoup moins eleve que
la plupart des plateaux du desert. La puissance d'evaporation equilibre
l'apport de ces sources et de ces rivieres, et consequemment neutralise
leur effet, c'est-a-dire que dans l'echange de vapeurs qui se fait avec
l'Ocean, ce bassin donne autant qu'il recoit. Cela tient moins encore a
son peu d'elevation qu'a l'inclinaison particuliere des montagnes qui y
versent leurs eaux. Placez-le dans une situation plus froide, _coeteris
paribus_, et avec le temps, l'eau se creusera un canal d'epuisement. Il en
est de ce lac comme de la mer Caspienne, de la mer d'Aral, de la mer
Morte. Non, mon ami, l'existence du grand Lac Sale ne contrarie pas ma
theorie. Autour de ses bords le pays est fertile; fertile a cause des
pluies dont il est redevable aux masses d'eau qui l'entourent. Ces pluies
ne se produisent que dans un rayon assez restreint, et ne peuvent agir sur
toute la region des deserts qui restent secs et steriles a cause de leur
grande distance de l'Ocean.

--Mais les vapeurs qui s'elevent de l'Ocean ne peuvent-elles venir
jusqu'au desert?

--Elles le peuvent, comme je vous l'ai dit, dans une certaine mesure;
autrement il n'y pleuvrait jamais. Quelquefois, sous l'influence de
quelque cause extraordinaire, telle que des vents violents, les nuages
arrivent par masses jusqu'au centre du continent. Alors vous avez des
tempetes, et de terribles tempetes! Mais, generalement, ce sont seulement
les bords des nuages qui arrivent jusque-la, et ces lambeaux de nuages
combines avec les vapeurs, resultant de l'evaporation propre des sources
et des rivieres du pays, fournissent toute la pluie qui y tombe. Les
grandes masses de vapeur qui s'elevent du Pacifique et se dirigent vers
l'est, s'arretent d'abord sur les cotes et y deposent leurs eaux; celles
qui s'elevent plus haut et depassent le sommet des montagnes vont plus
loin, mais elles sont arretees, a cent milles de la, par les sommets plus
eleves de la sierra Nevada, ou elles se condensent et retournent en
arriere vers l'Ocean, par les cours du Sacramento et du San-Joachim. Il
n'y a que la bordure de ces nuages qui, s'elevant encore plus haut et
echappant a l'attraction de la Nevada, traverse et vient s'abattre sur le
desert. Qu'en resulte-t-il? L'eau n'est pas plutot tombee qu'elle est
entrainee vers la mer par le Gila et le Colorado, dont les ondes grossies
fertilisent les pentes de la Nevada; pendant ce temps, quelques fragments,
echappes d'autres masses de nuages, apportent un faible tribut d'humidite
aux plateaux arides et eleves de l'interieur, et se resolvent en pluie ou
en neige sur les pics des montagnes Rocheuses. De la les sources des
rivieres qui coulent a l'est et a l'ouest; de la les oasis, semblables a
des parcs que l'on rencontre au milieu des montagnes. De la les fertile
vallees du Del-Norte et des autres cours d'eau qui couvrent ces terres
centrales de leurs nombreux meandres. Les nuages qui s'elevent de
l'Atlantique agissent de la meme maniere en traversant la chaine des
Alleghanis. Apres avoir decrit un grand arc de cercle autour de la terre,
ils se condensent et tombent dans les vallees de l'Ohio et du Mississipi.
De quelque cote que vous abordiez ce grand continent, a mesure que vous
Vous approchez du centre, la fertilite diminue et cela tient uniquement
au manque d'eau. En beaucoup d'endroits, partout ou l'on peut apercevoir
une trace d'herbe, le sol renferme tous les elements d'une riche
vegetation. Le docteur vous le dira: il l'a analyse.

--Ya! ya! cela est vrai, se contenta d'affirmer le docteur.

--Il y a beaucoup d'oasis, continua Seguin, et des qu'on a de l'eau pour
pouvoir arroser, une vegetation luxuriante apparait aussitot. Vous avez du
remarquer cela en suivant le cours inferieur de la riviere, et c'est ainsi
que les choses se passaient dans les etablissements espagnols sur les
rives du Gila.

--Mais pourquoi ces etablissements ont-ils ete abandonnes? demandai-je,
n'ayant jamais entendu assigner aucune cause raisonnable a la dispersion
de ces florissantes colonies.

--Pourquoi! repondit Seguin avec une energie marquee, pourquoi! Tant
qu'une race autre que la race iberienne n'aura pas pris possession de
cette terre, l'Apache, le Navajo et le Comanches, les vaincus de Cortez,
et quelquefois ses vainqueurs chasseront les descendants de ces premiers
conquerants du Mexique. Voyez, les provinces de Sonora, de Chihuahua, a
moitie depeuplees! Voyez le Nouveau-Mexique: ses habitants ne vivent que
par tolerance; il semble qu'ils ne cultivent la terre que pour leurs
ennemis, qui prelevent sur eux un tribut annuel!--Mais, allons! le soleil
nous dit qu'il est temps de partir; allons! Montez a cheval; nous pouvons
suivre la riviere, continua-t-il. Il n'a pas plu depuis quelque temps et
l'eau est basse; autrement il nous aurait fallu faire quinze milles a
travers la montagne. Tenez-vous pres des rochers! Marchez derriere moi!

Cet avertissement donne, il entra dans le canon; je le suivis, ainsi que
Gode et le docteur.



XVIII


LES CHASSEURS DE CHEVELURES

Il etait presque nuit quand nous arrivames au camp, au camp des chasseurs
de scalps. Notre arrivee fut a peine remarquee. Les hommes pres desquels
nous passions se bornaient a jeter un coup d'oeil sur nous. Pas un ne se
leva de son siege ou ne se derangea de son occupation. On nous laissa
desseller nos chevaux et les placer ou nous le jugeames a propos.

J'etais fatigue de la course, apres avoir passe si longtemps sans faire
usage du cheval. J'etendis ma couverture par terre, et je m'assis, le dos
appuye contre un tronc d'arbre. J'aurais volontiers dormi, mais
l'etrangete de tous les objets qui m'environnaient tenait mon imagination
eveillee; je regardais et j'ecoutais avec une vive curiosite. Il me
faudrait le secours du pinceau pour vous donner une esquisse de la scene,
et encore ne pourrais-je vous en donner qu'une faible idee. Jamais
ensemble plus sauvage et plus pittoresque ne frappa la vue d'aucun homme.
Cela me rappelait les gravures ou sont representes les bivouacs de
brigands dans les sombres gorges des Abruzzes. Je decris d'apres des
souvenirs qui se rapportent a une epoque deja bien eloignee de ma vie
aventureuse. Je ne puis donc reproduire que les points les plus saillants
du tableau. Les petits details m'ont echappe; alors cependant les moindres
choses me frappaient par leur nouveaute, et leur etrangete fixait pendant
quelque temps mon attention. Peu a peu ces choses me devinrent familieres,
et des lors, elles s'effacerent de ma memoire comme le font les actes
ordinaires de la vie.

Le camp etait etabli sur la rive du Del-Norte, dans une clairiere
environnee de cotonniers dont les troncs lisses s'elancaient au-dessus
d'un epais fourre de palmiers nains et de _baionnettes_ espagnoles.
Quelques tentes en lambeaux etaient dressees ca et la; on y voyait aussi
des huttes en peaux de betes, a la maniere indienne. Mais le plus grand
nombre des chasseurs avaient construit leur abri avec une peau de buffalo
supportee par quatre piquets debout. Il y avait, dans le fourre, des
sortes de cabanes formees de branchages et couvertes avec des feuilles
palmees d'yucca, ou des joncs arraches au bord de la riviere. Des sentiers
frayes a travers le feuillage conduisaient dans toutes les directions. A
travers une de ces percees, on apercevait le vert tapis d'une prairie dans
laquelle etaient groupes les mules et les _mustangs_, attaches a des
piquets par de longues cordes trainantes. On voyait de tous cotes des
ballots, des selles, des brides, celles-la posees sur des troncs d'arbres,
celles-ci suspendues aux branches; des sabres rouilles se balancaient
devant les tentes et les huttes; des ustensiles de campement de toutes
sortes, tels que casseroles, chaudieres, haches, etc., jonchaient le sol.
Autour de grands feux, ou brillaient des arbres entiers, des groupes
d'hommes etaient assis. Ils ne cherchaient pas la chaleur, car la
temperature n'etait pas froide: ils faisaient griller des tranches de
venaison; ou fumaient dans des pipes de toutes formes et de toutes
dimensions. Quelques-uns fourbissaient leurs armes ou reparaient leurs
vetements.

Des sons de toutes les langues frappaient mon oreille: lambeaux entremeles
de francais, d'espagnol, d'anglais et d'indien. Les exclamations se
croisaient, chacune caracterisant la nationalite de ceux qui les
proferaient: "_Hilloa, Dick! kung it, old hoss, whot ore ye' bout?_ (Hola,
Dick! accroche-moi ca, vieille rosse; qu'est-ce que tu fais donc?)"
--"Sacrr...!--_Carramba!_"--"Pardieu, monsieur!"--"_By the eternal
airthquake!_" (par le tremblement de terre eternel).--"_Vaya, hombre,
vaya!_" "--_Carajo!_"--"By Gosh!_"--"_Santissima, Maria!_"--"Sacrr...!"
On aurait pu croire que les differentes nations avaient envoye la des
representants pour etablir un concours de jurements.

Trois groupes distincts etaient formes. Dans chacun d'eux un langage
particulier dominait, et il y avait une espece d'homogeneite de costume
chez les hommes qui composaient chacun de ces groupes. Le plus voisin de
moi parlait espagnol: c'etaient des Mexicains. Voici, autant que je me le
rappelle, la description de l'habillement de l'un d'eux:

Des _calzoneros_ de velours vert, tailles a la maniere des culottes de
marin; courts de la ceinture, serres sur les hanches, larges du bas,
doubles a la partie inferieure de cuir noir ornemente de filets gaufres et
de broderies; fendus a la couture exterieure, depuis la hanche jusqu'a la
cuisse; ornes de tresses, et bordes de rangees d'aiguillettes a ferrets
d'argent. Les fentes sont ouvertes, car la soiree est chaude, et laissant
apercevoir les _calzoncillos_ de mousseline blanche, pendant a larges plis
jusqu'autour de la cheville. Les bottes sont en peau de biche tannee, de
couleur naturelle. Le cuir en est rougeatre; le bout est arrondi, les
talons sont armes d'eperons, pesant chacun une livre au moins; et garnis
de molettes de trois pouces de diametre! Ces eperons, curieusement
travailles, sont attaches a la botte par des courroies de cuir ouvre. Des
petits grelots (_campanillas_) pendent de chacune des dents de ces
molettes colossales, et font entendre leur tintement, a chaque mouvement
du pied. Les calzoneros ne sont point soutenus par des bretelles, mais
fixes autour de la taille par une ceinture ou une echarpe de soie
ecarlate. Cette ceinture fait plusieurs fois le tour du corps; elle se
noue par derriere, et les bouts franges pendent gracieusement pres de la
hanche gauche. Pas de gilet; une jaquette d'etoffe brune brodee, juste au
corps, courte par derriere, a la grecque, et laissant voir la chemise
elle-meme, a large collet, brodee sur le devant, temoigne de l'habilete
superieure de quelque _poblana_ a l'oeil noir. Le _sombrero_ a larges
bords projette son ombre sur tout cet ensemble; c'est un lourd chapeau en
cuir verni noir, garni d'une large bordure en galon d'argent. Des glands,
egalement en argent, tombent sur le cote et donnent a cette coiffure un
aspect tout particulier. Sur une epaule pend le pittoresque serape, a
moitie roule. Un baudrier et une gibeciere, une escopette sur laquelle la
main est appuyee, une ceinture de cuir garnie d'une paire de pistolets de
faible calibre, un long couteau espagnol suspendu obliquement sur la
hanche gauche, completent le costume que j'ai pris pour type de ma
description. A quelques menus details pres, tous les hommes qui composent
le groupe le plus rapproche de moi sont vetus de cette maniere.
Quelques-uns portent des _calzoneros_ de peau, avec un spencer ou
pourpoint de meme matiere, ferme par devant et par derriere. D'autres ont,
au lieu du serape en etoffe peinte, la couverture des Navajoes avec ses
larges raies noires. D'autres laissent pendre de leurs epaules la superbe
et gracieuse _manga_. La plupart sont chausses de mocassins; un petit
nombre, les plus pauvres, n'ont que le simple _guarache_, la sandale des
Asteques. La physionomie de ces hommes est sombre et sauvage; leurs
cheveux longs et roides sont noirs comme l'aile du corbeau; des barbes et
des moustaches incultes couvrent leurs visages; des yeux noirs feroces
brillent sous les larges bords de leurs chapeaux. Ils sont generalement
petits de taille; mais il y a dans leurs corps une souplesse qui denote la
vigueur et l'activite. Leurs membres, bien decouples, sont endurcis a la
fatigue et aux privations. Tous, ou presque tous, sont nes dans les fermes
du Mexique; habitant la frontiere, ils ont eu souvent a combattre les
Indiens. Ce sont des _ciboleros_, des _vaqueros_, des _rancheros_ et des
_monteros_, qui, a force de frequenter les montagnards, les chasseurs de
races gauloise et saxonne des plaines de l'est, ont acquis un degre
d'audace et de courage dont ceux de leur pays sont rarement doues. C'est
la chevalerie de la frontiere mexicaine. Ils fument des cigarettes, qu'ils
roulent entre leurs doigts, dans des feuilles de mais. Ils jouent au
_monte_ sur leurs couvertures etendues a terre, et leur enjeu est du
tabac. On entend les maledictions et les "_carajo_" de ceux qui perdent;
les gagnants adressent de ferventes actions de graces a la "_santissima
Virgen_." Ils parlent une sorte de patois espagnol; leurs voix sont rudes
et desagreables.

A une courte distance, un second groupe attire mon attention. Ceux qui le
composent different des precedents sous tous les rapports: la voix,
l'habillement, le langage et la physionomie. On reconnait au premier coup
d'oeil des Anglo-Americains. Ce sont des trappeurs, des chasseurs de la
prairie, des montagnards. Choisissons aussi parmi eux un type qui nous
servira pour les depeindre tous.

Il se tient debout, appuye sur sa longue carabine, et regarde le feu. Il a
six pieds de haut, dans ses mocassins, et sa charpente denote la force
hereditaire du Saxon. Ses bras sont comme des troncs de jeunes chenes; la
main qui tient le canon du fusil est large, maigre et musculeuse. Ses
joues, larges et fermes, sont en partie cachees sous d'epais favoris qui
se reunissent sous le menton et viennent rejoindre la barbe qui entoure
les levres. Cette barbe n'est ni blonde ni noire; mais d'un brun fonce qui
s'eclaircit autour de la bouche, ou l'action combinee de l'eau et du
soleil lui a donne une teinte d'ambre. L'oeil est gris ou gris-bleu, petit
et legerement plisse vers les coins. Le regard est ferme, et reste
generalement fixe. Il semble penetrer jusqu'a votre interieur. Les cheveux
bruns sont moyennement longs. Ils ont ete coupes sans doute lors de la
derniere visite a l'entrepot de commerce, ou aux etablissements; le teint,
quoique bronze comme celui d'un mulatre, n'est devenu ainsi que par
l'action du hale. Il etait autrefois clair comme celui des blonds. La
physionomie est empreinte d'un caractere assez imposant. On peut dire
qu'elle est belle. L'expression generale est celle du courage tempere par
la bonne humeur et la generosite. L'habillement de l'homme dont je viens
de tracer le portrait sort des manufactures du pays, c'est-a-dire de son
pays a lui, la prairie et les parcs de la montagne deserte. Il s'en est
procure les materiaux avec la balle de son rifle, et l'a faconne de ses
propres mains, a moins qu'il ne soit un de ceux qui, dans un de leurs
moments de repos, prennent, pour partager leur hutte, quelque fille
indienne, des Sioux, des Crows ou des Cheyennes. Ce vetement consiste en
une blouse de peau de daim preparee, rendue souple comme un gant par
l'action de la fumee; de grandes jambieres montant jusqu'a la ceinture et
des mocassins de meme matiere; ces derniers, garnis d'une semelle de cuir
epais de buffalo. La blouse serree a la taille, mais ouverte sur la
poitrine et au cou, se termine par un elegant collet qui retombe en
arriere jusque sur les epaules. Par-dessous on voit une autre chemise de
matiere plus fine, en peau preparee d'antilope, de faon ou de daim fauve.
Sur sa tete un bonnet de peau de rackoon [1] ornee, a l'avant, du museau
de l'animal, et portant a l'arriere sa queue rayee, qui retombe, comme un
panache, sur l'epaule gauche. L'equipement se compose d'un sac a balles,
en peau non appretee de chat des montagnes, et d'une grande corne en forme
de croissant sur laquelle sont ciseles d'interessants souvenirs. Il a pour
armes un long couteau, un _bowie_ (lame recourbee), un lourd pistolet,
soigneusement attache par une courroie qui lui serre la taille. Ajoutez a
cela un rifle de cinq pieds de long, du poids de neuf livres, et si droit
que la crosse est presque le prolongement de la ligne du canon.

[Note: Sorte de blaireau.]

Dans tout cet habillement, cet equipement et cet armement, on s'est peu
preoccupe du luxe et de l'elegance; cependant, la coupe de la blouse en
forme de tunique n'est pas depourvue de grace. Les franges du collet et
des guetres ne manquent pas de style, et il y a dans le bonnet de peau de
rackoon une certaine coquetterie qui prouve que celui qui le porte n'est
pas tout a fait indifferent aux avantages de son apparence exterieure. Un
petit sac ou sachet gentiment brode avec des piquants barioles de
porc-epic pend sur sa poitrine. Par moments, il le contemple avec un
regard de satisfaction: c'est son porte-pipe, gage d'amour de quelque
demoiselle aux yeux noirs, aux cheveux de jais, sans doute, et habitant
comme lui ces contrees sauvages. Tel est l'ensemble d'un trappeur de la
montagne. Plusieurs hommes, a peu de chose pres vetus et equipes de meme,
se tiennent autour de celui dont j'ai trace le portrait. Quelques-uns
portent des chapeaux rabattus, de feutre gris; d'autres des bonnets de
peau de chat; ceux-ci ont des blouses de chasse de nuances plus claires et
brodees des plus vives couleurs; ceux-la, au contraire, en portent d'usees
et rapiecees, noircies de fumee; mais le caractere general des costumes
les fait aisement reconnaitre; il etait impossible de se tromper sur leur
titre de veritables montagnards.

Le troisieme des groupes que j'ai signales etait plus eloigne de la place
que j'occupais. Ma curiosite, pour ne pas dire mon etonnement, avait ete
vivement excitee lorsque j'avais reconnu que ce groupe etait compose
d'Indiens.

--Sont-ils donc prisonniers? pensai-je. Non; ils ne sont point enchaines;
rien dans leur apparence, dans leur attitude, n'indique qu'ils soient
captifs; et cependant ce sont des Indiens. Font-ils donc partie de la
bande qui combat contre...?

Pendant que je faisais mes hypotheses, un chasseur passa pres de moi.

--Quels sont ces Indiens? demandai-je en indiquant le groupe.

--Des Delawares; quelques Chawnies.

J'avais donc sous les yeux de ces celebres Delawares, des descendants de
cette grande tribu qui, la premiere, sur les bords de l'Atlantique, avait
livre bataille aux visages pales. C'est une merveilleuse histoire que la
leur. La guerre etait l'ecole de leurs enfants, la guerre etait leur
passion favorite, leur delassement, leur profession. Il n'en reste plus
maintenant qu'un petit nombre. Leur histoire arrivera bientot a son
dernier chapitre! Je me levai et m'approchai d'eux avec un vif sentiment
d'interet. Quelques-uns etaient assis autour du feu, et fumaient dans des
pipes d'argile rouge durcie, curieusement ciselees. D'autres se
promenaient avec cette gravite majestueuse si remarquable chez l'Indien
des forets. Il regnait au milieu d'eux un silence qui contrastait
singulierement avec le bavardage criard de leurs allies mexicains. De
temps en temps, une question articulee d'une voix basse, mais sonore,
recevait une reponse courte et sentencieuse, parfois un simple bruit
guttural, un signe de tete plein de dignite, ou un geste de la main; tout
en conversant ainsi, ils remplissaient leurs pipes avec du _kini-kin-ik_
et se passaient, de l'un a l'autre, les precieux instruments.

Je considerais ces stoiques enfants des forets avec une emotion plus forte
que celle de la simple curiosite; avec ce sentiment que l'on eprouve,
quand on regarde, pour la premiere fois, une chose dont on a entendu
raconter ou dont on a lu d'etranges recits. L'histoire de leurs guerres et
de leurs courses errantes etait toute fraiche dans ma memoire. Les acteurs
memes de ces grandes scenes etaient la devant moi, ou du moins des types
de leurs races, dans toute la realite, dans toute la sauvagerie
pittoresque de leur individualite. C'etaient ces hommes qui chasses de
leur pays par les pionniers venus de l'Atlantique, n'avaient cede qu'a la
fatalite, victimes de la destinee de leur race. Apres avoir traverse les
Apaches, ils avaient dispute pied a pied le terrain, de contree en
contree, le long des Alleghanis, dans des forets des bords de l'Ohio,
jusqu'au coeur de la _terre sanglante_.[1]

[Note 1: _Bloody Ground._ Partie du territoire de l'Ohio, nommee a cause
des combats sanglants livres aux Indiens par les premiers colons.]

Et toujours les visages pales etaient sur leurs traces, les repoussant,
les refoulant sans treve vers le soleil couchant. Les combats meurtriers,
la foi punique, les traites rompus, d'annee en annee, eclaircissaient
leurs rangs. Et, toujours refusant de vivre aupres de leurs vainqueurs
blancs, ils reculaient, s'ouvrant un chemin, par de nouveaux combats, a
travers des tribus d'hommes rouges comme eux, et trois fois superieurs en
nombre! La fourche de la riviere Osage fut leur derniere halte. La,
l'usurpateur s'engagea de respecter a tout jamais leur territoire. Mais
cette concession arrivait trop tard. La vie errante et guerriere etait
devenue pour eux une necessite de nature; et, avec un meprisant dedain,
ils refuserent les travaux pacifiques de la terre. Le reste de leur tribu
se reunit sur les bords de l'Osage; mais, au bout d'une saison, ils
avaient disparu. Tous les guerriers et les jeunes gens etaient partis, ne
laissant sur les territoires concedes que les vieillards, les femmes et
les hommes sans courage. Ou etaient-ils alles! Ou sont-ils maintenant!
Celui qui veut trouver les Delawares doit les chercher dans les grandes
prairies, dans les vallees boisees de la montagne, dans les endroits
hantes par l'ours, le castor, le bighhorn et le buffalo. La il les
trouvera, par bandes disseminees, seuls ou ligues avec leurs anciens
ennemis les visages pales; trappant et chassant, combattant le Yuta ou le
Rapaho, le Crow ou le Cheyenne, le Navajo et l'Apache.

J'etais, je le repete, profondement emu en contemplant ces hommes;
j'analysais leurs traits et leur habillement pittoresque. Bien qu'on n'en
vit pas deux qui fussent vetus exactement de meme, il y avait une certaine
similitude de costume entre eux tous. La plupart portaient des blouses de
chasse, non en peau de daim comme celles des blancs, mais en calicot
imprime, couvertes de brillants dessins. Ce vetement, coquettement arrange
et orne de bordures, faisait un singulier effet avec l'equipement de
guerre des Indiens. Mais c'etait par la coiffure specialement que le
costume des Delawares et des Chawnies se distinguait de celui de leurs
allies, les blancs. En effet, cette coiffure se composait d'un turban
forme avec une echarpe ou avec un mouchoir de couleur eclatante, comme en
portent les brunes creoles d'Haiti. Dans le groupe que j'avais sous les
yeux on n'aurait pas trouve deux de ces turbans qui fussent semblables,
mais ils avaient tous le meme caractere. Les plus beaux etaient faits avec
des mouchoirs rayes de madras. Ils etaient surmontes de panaches composes
avec les plumes brillantes de l'aigle de guerre, ou les plumes bleues du
Gruya.

[Note: Sorte de petite grue bleuatre.]

Leur costume etait complete par des guetres de peau de daim et des
mocassins a peu pres semblables a ceux des trappeurs. Les guetres de
quelques-uns etaient ornees de chevelures attachees le long de la couture
exterieure, et faisant montre des sombres prouesses de celui qui les
portait. Je remarquai que leurs mocassins avaient une forme particuliere,
et differaient completement de ceux des Indiens des prairies. Ils etaient
cousus sur le dessus, sans broderies ni ornements, et bordes d'un double
ourlet.

Ces guerriers etaient armes et equipes comme les chasseurs blancs. Depuis
longtemps ils avaient abandonne l'arc, et beaucoup d'entre eux auraient pu
rendre des points ou disputer la mouche a leurs associes des montagnes,
dans le maniement du fusil. Independamment du rifle et du long couteau, la
plupart portaient l'ancienne arme traditionnelle de leur race, le terrible
tomahawk.

J'ai decrit les trois groupes caracteristiques qui avaient frappe
mes yeux dans le camp. Il y avait, en outre, des individus qui
n'appartenaient a aucun des trois et qui semblaient participer du
caractere de plusieurs. C'etaient des Francais, des voyageurs canadiens,
des rodeurs de la compagnie du nord-ouest, portant des capotes blanches,
plaisantant, dansant, et chantant leurs chansons de bateliers, avec tout
l'esprit de leur race; c'etaient des _pueblos_, des _Indios manzos_,
couverts de leurs gracieuses _tilmas_, et consideres plutot comme des
serviteurs que comme des associes par ceux qui les entouraient. C'etaient
des mulatres aussi, des negres, noirs comme du jais, echappes des
plantations de la Louisiane, et qui preferaient cette vie vagabonde aux
coups du fouet sifflant du commandeur. On voyait encore la des uniformes
en lambeaux qui designaient les deserteurs de quelque poste de la
frontiere; des Kanakas des iles Sandwich, qui avaient traverse les deserts
de la Californie, etc., etc. On trouvait enfin, rassembles dans ce camp,
des hommes de toutes les couleur, de tous les pays, parlant toutes les
langues. Les hasards de l'existence, l'amour des aventures les avaient
conduits la. Tous ces hommes plus ou moins etranges formaient la bande la
plus extraordinaire qu'il m'ait jamais ete donne de voir: la bande des
chasseurs de chevelures.



XIX


LUTTE D'ADRESSE.

J'avais regagne ma couverture, et j'etais sur le point de m'y etendre,
quand le cri d'un _gruya_ attira mon attention. Je levai les yeux et
j'apercus un de ces oiseaux qui volait vers le camp. Il venait par une des
clairieres ouvrant sur la riviere, et se tenait a une faible hauteur. Son
vol paresseux et ses larges ailes appelaient un coup de fusil. Une
detonation se fit entendre. Un des Mexicains avait decharge son escopette,
mais l'oiseau continuait a voler, agitant ses ailes avec plus d'energie,
comme pour se mettre hors de portee.

Les trappeurs se mirent a rire, et une voix cria:

--Fichue bete! est-ce que tu pourrais seulement mettre ta balle dans une
couverture etendue, avec cette espece d'entonnoir? Pish!

Je me retournai pour voir l'auteur de cette brutale apostrophe. Deux
hommes epaulaient leurs fusils et visaient l'oiseau. L'un d'eux etait le
jeune chasseur dont j'ai decrit le costume, l'autre un Indien que je
n'avais pas encore apercu. Les deux detonations n'en firent qu'une, et la
grue, abaissant son long cou, tomba en tournant au milieu des arbres, et
resta accrochee a une branche. De la position que chacun d'eux occupait,
aucun des tireurs n'avait pu voir que l'autre avait fait feu. Ils etaient
separes par une tente, et les deux coups etaient partis ensemble. Un
trappeur s'ecria:

--Bien tire, Garey! que Dieu assiste tout ce qui se trouve devant la
bouche de ton vieux _tueur d'ours_, quand ton oeil est au point de mire!

A ce moment, l'Indien faisait le tour de la tente. Il entendit cette
phrase, et vit la fumee qui sortait encore du fusil du jeune chasseur;
il se dirigea vers lui en disant:

--Est-ce que vous avez tire, monsieur?

Ces mots furent prononces avec l'accent anglais le plus pur, le moins
melange d'indien, et cela seul aurait suffi pour exciter ma surprise si
deja mon attention n'eut ete vivement eveillee sur cet homme.

--Quel est cet Indien? demandai-je a un de mes voisins.

--Connais pas; nouvel arrive, fut toute la reponse.

--Croyez-vous qu'il soit etranger ici?

--Tout juste; venu il y a peu de temps; personne ne le connait, je crois;
si fait pourtant; le capitaine. Je les ai vus se serrer la main.

Je regardai l'Indien avec un interet croissant. Il pouvait avoir trente
ans environ et n'avait guere moins de sept pieds (anglais) de taille. Ses
proportions vraiment apolloniennes le faisaient paraitre moins grand. Sa
figure avait le type romain. Un front pur, un nez aquilin, de larges
machoires, accusaient chez lui l'intelligence aussi bien que la fermete et
l'energie. Il portait une blouse de chasse, de hautes guetres et des
mocassins; mais tous ces vetements differaient essentiellement de ceux des
chasseurs ou des Indiens. Sa blouse etait en peau-de daim rouge, preparee
autrement que les trappeurs n'ont l'habitude de le faire. Presque aussi
blanche que la peau dont on fait les gants, elle etait fermee sur la
poitrine et magnifiquement brodee avec des piquants de porc-epic; les
manches ornees de la meme maniere; le collet et la jupe rehausses par une
garniture d'hermine douce et blanche comme la neige. Une rangee de peaux
entieres de cet animal formait, tout autour de la jupe, une bordure a la
fois couteuse et remarquablement belle. Mais ce qui distinguait le plus
particulierement cet homme, c'etait sa chevelure. Elle tombait abondante
sur ses epaules et flottait presque jusqu'a terre quand il marchait. Elle
avait donc pres de sept pieds de longueur. Noire, brillante et
plantureuse, elle me rappelait la queue de ces grands chevaux flamands que
j'avais vus atteles aux chars funebres a Londres. Son bonnet etait garni
d'un cercle complet de plumes d'aigles, ce qui, chez les sauvages,
constitue la supreme elegance. Cette magnifique coiffure ajoutait a la
majeste de son aspect. Une peau blanche de buffalo pendait de ses epaules,
et le drapait gracieusement comme une toge. Cette fourrure blanche
s'harmonisait avec le ton general de l'habillement et formait repoussoir a
sa noire chevelure. Il portait encore d'autres ornements; l'eclat des
metaux resplendissait sur ses armes et sur les differentes pieces de son
equipement; le bois et la crosse de son fusil etaient richement
damasquines en argent.

Si ma description est aussi minutieuse, cela tient a ce que le premier
aspect de cet homme me frappa tellement que jamais il ne sortira de ma
memoire. C'etait le _beau ideal_ d'un sauvage romantique et pittoresque;
et, de plus, chez lui rien ne rappelait le sauvage, ni son langage, ni ses
manieres. Au contraire, la question qu'il venait d'adresser au trappeur
avait ete faite du ton de la plus exquise politesse. La reponse ne fut pas
aussi courtoise.

--Si j'ai tire? N'as-tu pas entendu le coup? N'as-tu pas vu tomber la
bete? Regarde la-haut!

Et Garey montrait l'oiseau accroche dans l'arbre.

--Il parait alors que nous avons tire simultanement.

L'Indien, en disant cela, montrait son fusil, de la bouche duquel la fumee
s'echappait encore.

--Voyez-vous, ca, l'Indien! que nous ayons tire simultanement, ou
etrangerement, ou similairement, je m'en fiche comme de la queue d'un
blaireau; mais j'ai vu l'oiseau, je l'ai ajuste, et c'est ma balle qui l'a
mis bas.

--Je crois l'avoir touche aussi, repliqua l'Indien modestement.

--J'm'en doute, avec cette espece de joujou! dit Garey, jetant un regard
de dedain sur le fusil de son competiteur, et ramenant ses yeux avec
orgueil sur le canon, bronze par le service et les intemperies de son
rifle qu'il etait en train de recharger, apres l'avoir essuye.

--Joujou, si vous voulez, repondit l'Indien, mais il envoie sa balle plus
droit et plus loin qu'aucune arme que je connaisse jusqu'a present. Je
garantis que mon coup a porte en plein corps de la grue.

--Voyez-vous ca, mossieu! car je suppose qu'il faut appeler mossieu un
gentleman qui parle si bien et qui parait si bien eleve, quoiqu'il soit
Indien. C'est bien aise a voir qui est-ce qui a touche l'oiseau. Votre
machine est du numero 50 ou a peu pres, mon killbair,[1] du 90. C'est pas
difficile de dire qui est-ce qui a tue la bete. Nous allons bien voir.

[Note 1: _Killbair_, pour _killbear_, tueur d'ours.]

Et, en disant cela, le chasseur se dirigea vers l'arbre ou le _gruya_
etait accroche.

--Comment vas-tu faire pour l'atteindre? cria un des chasseurs qui s'etait
avance pour etre temoin de la curieuse dispute.

Garey ne repondit rien et se mit en devoir d'epauler son fusil. Le coup
partit, et la branche, frappee par la balle, s'affaissa sous la charge du
_gruya_. Mais l'oiseau etait pris dans une double fourche et resta
suspendu sur la branche brisee. Un murmure d'approbation suivit ce coup;
et les hommes qui applaudissaient ainsi n'etaient point habitues a
s'emouvoir pour peu de chose. L'Indien s'approcha a son tour, ayant
recharge son fusil. Il visa, et sa balle atteignit la branche au point
deja frappe, et la coupa net. L'oiseau tomba a terre, au milieu des
applaudissements de tous les spectateurs, mais surtout des Indiens et des
chasseurs mexicains. On le prit et on l'examina; deux balles lui avaient
traverse le corps; l'une ou l'autre aurait suffi pour le tuer. Un nuage de
mecontentement se montra sur la figure du jeune trappeur. Etre ainsi
egale, depasse, dans l'usage de son arme favorite, en presence de tant de
chasseurs de tous les pays, et cela par un Indien, bien plus encore, avec
un _fusil de clinquant!_ Les montagnards n'ont aucune confiance dans les
fusils a crosses ornees et brillantes. Les rifles a paillettes,
disent-ils, c'est comme les rasoirs a paillettes: c'est bon pour amuser
les jobards. Il etait evident cependant que le rifle de l'Indien etranger
avait ete confectionne pour faire un bon usage. Il fallut tout l'empire
que le trappeur avait sur lui-meme pour cacher son chagrin. Sans mot dire,
il se mit a nettoyer son arme avec ce calme stoique particulier aux hommes
de sa profession. Je remarquai qu'il le chargeait avec un soin extreme.
Evidemment, il ne voulait pas en rester la de cette lutte d'adresse, et il
tenait a battre l'Indien ou a etre battu par lui completement. Il
communiqua cette intention a voix basse a un de ses camarades. Son fusil
fut bientot recharge, et, le tenant incline a la maniere des chasseurs, il
se tourna vers la foule, a laquelle on etait venu se joindre de toutes les
parties du camp.

--Un coup comme ca, dit-il, ca n'est pas plus difficile que de mettre dans
un tronc d'arbre. Il n'y a pas d'homme qui ne puisse en faire autant, pour
peu qu'il sache regarder droit dans son point de mire. Mais je connais une
autre espece de coup qui n'est pas si aise; faut savoir tenir ses nerfs.

Le trappeur s'arreta et regarda l'Indien qui rechargeait aussi son fusil.

--Dites donc, etranger! reprit-il en s'adressant a lui, avez-vous ici un
camarade qui connaisse votre force?

--Oui! repondit l'Indien, apres un moment d'hesitation....

--Et ce camarade a-t-il une pleine confiance dans votre adresse?

--Oh! je le crois. Pourquoi me demandez-vous cela?

--Parce que je vas vous montrer un coup que nous avions l'habitude de
faire au fort de Bent, pour amuser les enfants. Ca n'a rien de bien
extraordinaire comme coup; mais ca remue un peu les nerfs, faut le dire.
He! oh! Rube!

--Au diable, qu'est-ce que tu veux?

Ces mots furent prononces avec une energie et un ton de mauvaise humeur
qui firent tourner tous les yeux vers l'endroit d'ou ils etaient sortis.
Au premier abord, il semblait qu'il n'y eut personne dans cette direction.
Mais, en regardant avec plus de soin a travers les troncs d'arbres et les
cepees, on decouvrait un individu assis aupres d'un des feux. Il aurait
ete difficile de reconnaitre que c'etait un corps humain, n'eut ete le
mouvement des bras. Le dos etait tourne du cote de la foule, et la tete,
penchee du cote du feu, n'etait pas visible. D'ou nous etions, cela
ressemblait plutot a un tronc de cotonnier recouvert d'une peau de
Chevreuil terreuse qu'a un corps humain. En s'approchant et en le
regardant par devant, on reconnaissait avoir affaire a un homme tres
extraordinaire il est vrai, tenant a deux mains une longue cote de daim,
et la rongeant avec ce qui lui restait de dents. L'aspect general de cet
individu avait quelque chose de bizarre et de frappant. Son habillement,
si on pouvait appeler cela un habillement, etait aussi simple que sauvage.
Il se composait d'une chose qui pouvait avoir ete autrefois une blouse de
chasse, mais qui ressemblait beaucoup plus alors a un sac de peau, dont on
aurait ouvert les bouts et aux cotes duquel on aurait cousu des manches.
Ce sac etait d'une couleur brun sale; les manches, rapees et froncees aux
plis des bras etaient attachees autour des poignets; il etait graisseux du
haut en bas, et emaille ca et la de plaques de boue! On n'y voyait aucun
essai d'ornements ou de franges. Il y avait eu autrefois un collet, mais
on l'avait evidemment rogne, de temps en temps, soit pour rapiecer le
reste, soit pour tout autre motif, et a peine en restait-il vestige. Les
guetres et les mocassins allaient de pair avec la blouse et semblaient
sortir de la meme piece. Ils etaient aussi d'un brun sale, rapieces, rapes
et graisseux. Ces deux parties du vetement ne se rejoignaient pas, mais
laissaient a nu une partie des chevilles qui, elles aussi, etaient d'un
brun sale, comme la peau de daim. On ne voyait ni chemise, ni veste, ni
aucun autre vetement, a l'exception d'une etroite casquette qui avait ete
autrefois un bonnet de peau de chat, mais dont tous les poils etaient
partis laissant a decouvert une surface de peau graisseuse qui
s'harmonisait parfaitement avec les autres parties de l'habillement. Le
bonnet, la blouse, les jambards et les mocassins, semblaient n'avoir
jamais ete otes depuis le jour ou ils avaient ete mis pour la premiere
fois, et cela devait avoir eu lieu nombre d'annees auparavant. La blouse
ouverte laissait a nu la poitrine et le cou qui, aussi bien que la figure,
les mains et les chevilles avaient pris, sous l'action du soleil et de la
fumee des bivouacs, la couleur du cuivre brut. L'homme tout entier,
l'habillement compris, semblait avoir ete enfume a dessein! Sa figure
annoncait environ soixante ans. Ses traits etaient fins et legerement
aquilins; son petit oeil noir vif et percant. Ses cheveux noirs etaient
coupes courts. Son teint avait du etre originairement brun, et nonobstant,
il n'y avait rien de francais ou d'espagnol dans sa physionomie. Il
paraissait plutot appartenir a la race des Saxons bruns.

Pendant que je regardais aussi cet homme vers lequel la curiosite m'avait
attire, je crus m'apercevoir qu'il y avait en lui quelque chose de
particulierement etrange, en dehors de la bizarrerie de son accoutrement.
Il semblait qu'il manquat quelque chose a sa tete. Qu'est-ce que cela
pouvait etre? Je ne fus pas longtemps a le decouvrir. Lorsque je fus en
face de lui, je vis que ce qui lui manquait, c'etaient... ses oreilles.
Cette decouverte me causa une impression voisine de la crainte. Il y a
quelque chose de saisissant dans l'aspect d'un homme prive de ses
oreilles. Cela eveille l'idee de quelque drame epouvantable, de quelque
scene terrible, d'une cruelle vengeance; cela fait penser au chatiment de
quelque crime affreux. Mon esprit s'egarait dans diverses hypotheses,
lorsque je me rappelai un detail mentionne par Seguin, la nuit precedente.
J'avais devant les yeux, sans doute, l'individu dont il m'avait parle. Je
me sentis tranquillise. Apres avoir fait la reponse mentionnee plus haut,
cet homme singulier resta assis quelques instants, la tete entre les
genoux, ruminant, marmottant et grognant comme un vieux loup maigre dont
on troublerait le repas.

--Viens ici, Rube! j'ai besoin de toi un instant, continua Garey d'un ton
presque menacant.

--T'as beau avoir besoin de moi; l'Enfant ne se derangera pas qu'il n'ait
fini de nettoyer son os; il ne peut pas maintenant.

--Allons, vieux chien, depeche-toi alors!

Et l'impatient trappeur, posant la crosse de son fusil a terre, attendit
silencieux et de mauvaise humeur. Apres avoir marronne, ronge et grogne
quelques minutes encore, le vieux Rube, car c'etait le nom sous lequel ce
fourreau de cuir etait connu, se leva lentement et se dirigea vers la
foule.

--Qu'est-ce que tu veux, Billye? demanda-t-il au trappeur en allant a lui.

--J'ai besoin que tu me tiennes ca, repondit Garey en lui presentant une
petite coquille blanche et ronde a peu pres de la dimension d'une montre.
La terre a nos pieds etait couverte de ces coquillages.

--Est-ce un pari, garcon?

--Non, ce n'est pas un pari.

--Pourquoi donc user ta poudre alors? en as-tu trop?

--J'ai ete battu, reprit le trappeur a voix basse, et battu par cet
Indien.

Rube chercha de l'oeil l'Indien, qui se tenait droit et majestueux, dans
toute la noblesse de son plumage. Aucune apparence de triomphe ou de
fanfaronnade ne se montrait sur sa figure; il s'appuyait sur son rifle
dans une attitude a la fois calme et digne. A la maniere dont le vieux
Rube le regarda, on pouvait facilement deviner qu'il l'avait deja vu
auparavant, mais ailleurs que dans ce camp. Il le toisa du haut en bas,
arreta un instant les yeux sur ses pieds, et ses levres murmurerent
quelques syllabes inintelligibles qui se terminerent brusquement par le
mot: "_Coco_."

--Tu crois que c'est un Coco? demanda l'autre avec un interet marque.

--Est-ce que tu es aveugle, Billye? Est-ce que tu ne vois pas ses
mocassins?

--Tu as raison; mais j'ai demeure chez cette nation, il y a deux ans, et
je n'ai pas vu d'homme pareil a celui-la.

--Il n'y etait pas.

--Ou etait-il donc?

--Dans un pays ou on ne voit guere de peaux-rouges. Il doit bien tirer:
autrefois, il couvrait la mouche a tout coup.

--Tu l'as donc connu?

--Oui, oui, a tout coup. Jolie fille, beau garcon!--Ou veux-tu que j'aille
me mettre?

Je crus voir que Garey n'aurait pas mieux demande que de continuer la
conversation. Il tendit l'oreille avec un interet marque quand l'autre
prononca les mots: jolie fille. Ces mots eveillaient sans doute en lui un
tendre souvenir; mais, voyant que son camarade se preparait a s'eloigner,
il lui montra du doigt un sentier ouvert qui se dirigeait vers l'est, et
lui repondit simplement: Soixante.

--Prends garde a mes griffes, entends-tu? Les Indiens m'en ont deja enleve
une, et l'Enfant a besoin de menager les autres.

Le vieux trappeur, en disant cela, fit un geste arrondi de la main droite,
et je vis que le petit doigt etait absent.

--As pas peur, vieille rosse! lui fut-il repondu.

Sans plus d'observations, l'homme enfume s'eloigna d'un pas lent a la
regularite duquel on reconnaissait qu'il mesurait la distance. Quand il
eut marque le soixantieme pas, il se retourna et se redressa en joignant
les talons; puis il etendit son bras droit de maniere que sa main fut au
niveau de son epaule; il tenait entre deux doigts la coquille dont il
presentait la face au tireur:

--Allons, Billye, cria-t-il alors, tire et tiens-toi bien.

Le coquillage etait legerement concave, et le creux etait tourne de notre
cote. Le pouce et le doigt indicateur en cachaient une partie du bord sur
la moitie de la circonference, et la surface visible pour le tireur ne
depassait pas la largeur du fond d'une montre ordinaire. C'etait un
emouvant spectacle; l'on aurait tort de penser, comme quelques voyageurs
voudraient le faire croire, que des faits de ce genre fussent tres-communs
parmi les hommes de la montagne. Un coup pareil prouve doublement
l'habilete du tireur, d'abord, en montrant tout l'empire qu'il sait
exercer sur lui-meme, et, en second lieu, par la confiance eclatante qu'un
autre manifeste dans cette adresse, confiance mieux etablie par une
semblable preuve que par tous les serments du monde. Certes, en pareil
cas, il y a au moins autant de merite a tenir le but qu'a le toucher.
Beaucoup de chasseurs consentiraient a risquer le coup, mais bien peu se
soucieraient de tenir la coquille. C'etait, dis-je, un emouvant spectacle,
et je me sentais fremir en le regardant. Plus d'un fremissait comme moi;
mais personne ne tenta d'intervenir. Peu l'eussent ose, quand bien meme
les deux hommes se fussent disposes a tirer l'un sur l'autre. Tous deux
etaient consideres parmi leurs camarades, comme d'excellents tireurs,
comme des trappeurs de premier ordre. Garey, apres avoir aspire fortement,
se planta ferme, le talon de son pied gauche oppose et un peu en avant de
son cou-de-pied droit. Puis, armant son fusil, il laissa tomber le canon
dans la main gauche, et cria a son camarade:

--Attention, vieux rongeur d'os, garde a toi!

Ces mots a peine prononces, le chasseur mettait en joue. Il se fit un
silence de mort; tous les yeux etaient fixes sur le but. Le coup partit et
l'on vit la coquille enlevee, brisee en cinquante morceaux! Il y eut une
grande acclamation de la foule. Le vieux Rube se baissa pour ramasser un
des fragments, et, apres l'avoir examine un moment, cria a haute voix:

--_Plomb centre!_ nom d'une pipe.

Le jeune trappeur avait en effet touche au centre meme de la coquille,
ainsi que le prouvait la marque bleuatre faite par la balle.



XX


UN COUP A LA TELL.

Tous les regards se porterent sur l'Indien. Pendant toute la scene que je
viens de decrire, il etait demeure spectateur silencieux et calme, et
maintenant il avait les yeux baisses vers le sol et semblait chercher
quelque chose. Un petit convolvulus, connu sous le nom de _gourde de la
prairie_, etait a ses pieds; rond de la grosseur environ d'une orange, et
a peu pres de la meme couleur. Il se baissa et le ramassa. Apres l'avoir
examine, il le soupesa comme pour en calculer le poids. Que pretend-il
faire de cela? Veut-il le lancer en l'air et le traverser d'une balle
pendant qu'il retombera! Quelle peut etre son intention? Chacun observe
ses mouvements en silence. Presque tous les chasseurs de scalps, cinquante
a soixante, sont groupes autour de lui. Seguin seul est occupe, avec le
docteur et quelques hommes, a dresser une tente a quelque distance. Garey
se tient de cote, quelque peu fier de son triomphe, mais non exempt
d'apprehensions. Le vieux Rube est retourne a son feu, et s'est mis en
train de ronger un nouvel os. La petite gourde parait satisfaire l'Indien.
Un long morceau d'os, un femur d'aigle, curieusement sculpte, et perce de
trous comme un instrument de musique, est suspendu a son cou. Il le porte
a ses levres, en bouche tous les trous avec ses doigts et fait entendre
trois notes aigues et stridentes, formant une succession etrange. Puis il
laisse retomber l'instrument, et regarde a l'est dans la profondeur des
bois. Les yeux de tous les assistants se portent dans la meme direction.
Les chasseurs, dont la curiosite est excitee par ce mystere, gardent le
silence et ne parlent qu'a voix basse. Les trois notes sont repetees comme
par un echo. Il est evident que l'Indien a un compagnon dans le bois, et
nul parmi ceux qui sont la ne semble en avoir connaissance, a l'exception
d'un seul cependant, le vieux Rube.

--Attention, enfants! s'ecrie celui-ci regardant par-dessus son epaule. Je
gagerais cet os contre une grillade de boeuf que vous allez voir la plus
jolie fille que vos yeux aient jamais rencontree.

Personne ne repond: nous sommes tous trop attentifs a ce qui va se passer.
Un bruit se fait entendre, comme celui de buissons qu'on ecarte; puis les
pas d'un pied leger, et le craquement des branches seches. Une apparition
brillante se montre au milieu du feuillage: une femme s'avance a travers
les arbres. C'est une jeune fille indienne dans un costume etrange et
pittoresque. Elle sort du fourre et marche resolument vers la foule.
L'etonnement et l'admiration se peignent dans tous les regards. Nous
examinons tous sa taille, sa figure et son singulier costume.

Il y a de l'analogie entre ses vetements et ceux de l'Indien, auquel elle
ressemble d'ailleurs sous tous les autres rapports. Sa tunique est d'une
etoffe plus fine, en peau de faon, richement ornee et rehaussee de plumes
brillantes de toutes couleurs. Cette tunique descend jusqu'au milieu des
cuisses et se termine par une bordure de coquillages qui s'entrechoquent,
avec un leger bruit de castagnettes, a chacun de ses mouvements. Ses
jambes sont entourees de guetres de drap rouge, bordees comme la tunique,
et descendant jusqu'aux chevilles ou elles rencontrent les attaches des
mocassins blancs, brodes de plumes de couleur et serrant le pied dont la
petitesse est remarquable. Une ceinture de _vampum_ retient la tunique
autour de la taille, faisant valoir le developpement d'un buste bien
forme, et les courbes gracieuses d'un beau corps de femme. Sa coiffure est
semblable a celle de son compagnon, mais plus petite et plus legere; ses
cheveux, comme ceux de l'Indien, pendent sur ses epaules et descendent
presque jusqu'a terre. Plusieurs colliers de differentes couleurs
interrompent seuls la nudite de son cou, de sa gorge et d'une partie de sa
poitrine. L'expression de sa physionomie est elevee et noble. La ligne des
yeux est oblique; les levres dessinent une double courbure; le cou est
plein et rond. Son teint est celui des Indiens: mais l'incarnat perce a
travers la peau brune de ses joues, et donne a ses traits cette expression
particuliere que l'on remarque chez les quarteronnes des Indes
Occidentales. C'est une jeune fille, mais arrivee a son plein
developpement; c'est un type de sante florissante et de beaute sauvage.
Elle s'avance au milieu des murmures d'admiration de tous les hommes. Sous
ces blouses de chasse plus d'un coeur bat qui n'est guere habitue
d'ordinaire a s'occuper des charmes de la beaute.

L'attitude de Garey, en ce moment, me frappa. Sa figure est decomposee, le
sang a quitte ses joues, ses levres sont blanches et serrees, et ses yeux
s'environnent d'un cercle noir. Ils expriment la colere et un autre
sentiment encore. Est-ce de la jalousie? Oui! Il s'est place derriere un
de ses camarades comme pour eviter d'etre vu. Une de ses mains caresse
involontairement le manche de son couteau; l'autre serre le canon de son
fusil comme s'il voulait l'ecraser entre ses doigts.

La jeune fille s'approche. L'Indien lui presente la gourde, lui dit
quelques mots dans une langue qui m'est inconnue. Elle prend la gourde
sans faire aucune reponse et se dirige, sur l'indication qui lui en est
donnee, vers la place precedemment occupee par Rube. Arrivee aupres de
l'arbre qui marque le but, elle s'arrete et se retourne, comme avait fait
le trappeur. Il y avait quelque chose de si dramatique, de si theatral
dans tout ce qui se passait, que jusque-la nous avions tous attendu le
_denoument_ en silence. Nous crumes comprendre alors de quoi il
s'agissait, et les hommes commencerent a echanger quelques paroles.

--Il va enlever cette gourde d'entre les doigts de la fille, dit un
chasseur.

--Ce n'est pas une grande affaire, apres tout, ajouta un autre; et telle
etait l'opinion intime de la plupart de ceux qui etaient la.

--Ouache! il n'aura pas battu Garey s'il ne fait que ca, s'ecrie un
troisieme.

Quelle fut notre stupefaction lorsque nous vimes la jeune fille retirer sa
coiffure de plumes, placer la gourde sur sa tete, croiser ses bras sur sa
poitrine, et se tenir en face de nous aussi calme, aussi immobile que si
elle eut ete incrustee dans l'arbre. Un murmure courut dans la foule.
L'Indien levait son fusil pour viser; tout a coup un homme se precipite
vers lui pour l'empecher d'ajuster. C'est Garey.

--Non, vous ne ferez pas cela! Non! crie-t-il, relevant le fusil baisse.
--Elle m'a trahi, cela est clair; mais je ne voudrais pas voir la femme
qui m'a aime autrefois, ou qui m'a dit qu'elle m'aimait, courir un pareil
danger. Non! Bill Garey n'est pas homme a assister tranquillement a un
semblable spectacle.

--Qu'est-ce que c'est? s'ecrie l'Indien d'une voix de tonnerre. Qui donc
ose ainsi se mettre devant moi?

--Moi, je l'ose, repond Garey. Elle vous appartient maintenant, je
suppose. Vous pouvez l'emmener ou bon vous semblera, et prendre cela
aussi, ajouta-t-il en arrachant de son cou le porte-pipe brode en le
jetant aux pieds de l'Indien, mais vous ne tirerez pas sur elle tant que
je serai la pour l'empecher.

--De quel droit venez-vous m'interrompre? Ma soeur n'a aucune crainte,
et....

--Votre soeur!

--Oui, ma soeur.

--C'est votre soeur? demanda Garey avec anxiete. Les manieres et la
physionomie du chasseur ont entierement change d'expression.

--C'est ma soeur; je vous l'ai dit.

--Etes-vous donc El-Sol?

--C'est mon nom.

--Je vous demande pardon; mais....

--Je vous pardonne. Laissez-moi continuer.

--Oh! monsieur, ne faites pas cela. Non! non! C'est votre soeur, et je
reconnais que vous avez tous droits sur elle; mais ce n'est pas
necessaire. J'ai entendu parler de votre adresse; je me reconnais battu.
Pour la grace de Dieu, ne risquez pas cela! Par l'attachement que vous lui
portez, ne le faites pas!

--Il n'y a aucun danger. Je veux vous le faire voir

--Non, non! Si vous voulez tirer, eh bien, laissez-moi prendre sa place;
je tiendrai la gourde: laissez-moi faire! dit le chasseur d'une voix
entrecoupee et suppliante.

--Hola! Billye; de quoi diable t'inquietes-tu? dit Rube intervenant.
Ote-toi de la! laisse-nous voir le coup. J'en ai deja entendu parler. Ne
t'effarouche pas, nigaud! il va enlever cela comme un coup de vent, tu
verras!

Et le vieux trappeur en disant cela, prit son camarade par le bras, et le
retira de devant l'Indien.

Pendant tout ce temps, la jeune fille etait restee en place, semblant ne
pas comprendre la cause de cette interruption. Garey lui avait tourne le
dos, et la distance, jointe a deux annees de separation, l'avait sans
doute empechee de le reconnaitre. Avant que Garey eut pu essayer de
s'interposer de nouveau, le fusil de l'Indien etait a l'epaule et abaisse.
Son doigt touchait la detente et son oeil fixait le point de mire. Il
etait tard pour intervenir. Tout essai de ce genre eut pu avoir un
resultat mortel. Le chasseur vit cela, en se retournant, et, s'arretant
soudain par un effort violent, il demeura immobile et silencieux. Il y eut
un moment d'attente terrible pour tous; un moment d'emotion profonde.
Chacun retenait son souffle; tous les yeux etaient fixes sur le fruit
jaune, pas plus gros qu'une orange, ainsi que je l'ai dit.--Mon Dieu! le
coup ne partira-t-il donc pas? Il partit. L'eclair, la detonation, la
ligne de feu, un hourra effrayant, l'elan de la foule en avant, tout cela
fut simultane. La boule traversee etait emportee; la jeune fille se tenait
debout, saine et sauve. Je courus comme les autres. La fumee pour un
instant, m'empecha de voir. J'entendis les notes stridentes du sifflet de
l'Indien. Je regardai devant moi, la jeune fille avait disparu: Nous
courumes vers la place qu'elle avait occupee; nous entendimes un
froissement sous le bois, et le bruit des pas qui s'eloignaient. Mais,
retenus par un sentiment delicat de reserve, et craignant de mecontenter
son frere, personne de nous ne tenta de la suivre. Les morceaux de la
gourde furent trouves par terre. Ils portaient la marque de la balle qui
s'etait enfoncee dans le tronc de l'arbre; l'un des chasseurs se mit en
devoir de l'en extraire avec la pointe de son couteau.

Quand nous revinmes sur nos pas, l'Indien s'etait eloigne et se tenait
aupres de Seguin, avec qui il causait familierement. Comme nous rentrions
dans le camp, je vis Garey qui se baissait et ramassait un objet brillant.
C'etait son _gage d'amour_ qu'il replacait avec soin autour de son cou a
la place accoutumee. A sa physionomie et a la maniere dont il le caressait
de la main, on pouvait juger que le chasseur considerait ce souvenir avec
plus de complaisance et de respect que jamais.



XXI


DE PLUS FORT EN PLUS FORT.

J'etais plonge dans une sorte de reverie, mon esprit repassait les
evenements dont je venais d'etre temoin, quand une voix, que je reconnus
pour etre celle du vieux Rube, me tira de ma preoccupation.

--Attention, vous autres, garcons! Les coups du vieux Rube ne sont pas a
mepriser, et, si je ne fais pas mieux que cet Indien, vous pourrez me
couper les oreilles.

Un rire bruyant accueillit cette allusion du trappeur, a ses oreilles
dont, ainsi que je l'ai dit, il etait deja prive; elles avaient ete
coupees de si pres qu'il ne restait plus la moindre prise au couteau ou
aux ciseaux.

--Comment vas-tu faire, Rube? cria un des chasseurs. Vas-tu tirer le but
sur ta propre tete?

--Attendez un peu, vous allez voir, repliqua Rube, se dirigeant vers un
arbre, et tirant de son repos un long et lourd rifle qu'il se mit a
essuyer avec soin.

L'attention se porta alors sur les mouvements du trappeur. On se mit a
batir des conjectures sur ce qu'il voulait faire. Par quel exploit
voulait-il donc eclipser le coup dont on venait d'etre temoin? Personne ne
pouvait le deviner.

--Je le battrai, continua-t-il en rechargeant son fusil, ou bien vous
pourrez me couper le petit doigt de la main droite. Un autre eclat de rire
se fit entendre, car chacun pouvait voir que ce doigt lui manquait deja.

--Oui, oui, oui, dit-il encore regardant en face tous ceux qui
l'entouraient; je veux etre scalpe si je ne fais pas mieux que lui.

A cette derniere boutade, les rires redoublerent, car, bien que le bonnet
de peau de chat lui couvrit entierement la tete, tous ceux qui etaient la
savaient que le vieux Rube avait depuis longtemps perdu la peau de son
crane.

--Mais comment vas-tu t'y prendre? Dis-nous ca, vieille rosse.

--Vous voyez bien ca, n'est-ce pas? demanda le trappeur, montrant un petit
fruit du cactus _pitayaya_ qu'il venait de cueillir et de debarrasser de
son enveloppe epineuse.

--Oui, oui, firent plusieurs.

--Vous le voyez, n'est-ce pas? Vous voyez que ca n'est pas moitie aussi
gros que la calebasse de l'Indien. Vous voyez bien, n'est-ce pas?

--Oh! certainement. Un idiot le verrait.

--Bien, supposez que j'enleve ca a soixante pas, _plomb centre_.

--La belle affaire! s'ecrierent plusieurs voix, sur un ton de
desappointement.

--Pose ca sur un baton, et n'importe qui de nous l'enlevera, dit le
principal orateur de la troupe.--Voila Barney qui le ferait avec son vieux
mousquet de munition. N'est-ce, pas Barney?

--Certainement, en visant bien, repondit un tout petit homme appuye sur un
mousquet et vetu d'un uniforme en lambeaux qui avait ete autrefois bleu de
ciel. J'avais deja remarque cet individu, en partie a cause de son
costume, mais plus particulierement encore a cause de la couleur rouge de
ses cheveux qui etaient les plus rouges que j'eusse jamais vus, et qui,
ayant ete coupes ras, selon la severe discipline de la caserne,
commencaient a repousser tout autour de sa petite tete ronde, drus,
serres, gros, et de la couleur d'une carotte epluchee. Il etait impossible
de se tromper sur le pays de Barney. Pour parler le langage des trappeurs,
un _idiot_ pouvait le dire. Qui avait conduit la cet individu? Il ne me
fut pas difficile de m'en instruire. Il avait tenu garnison, comme soldat,
dans un des postes de la frontiere. C'etait un des _bleus-de-ciel de
l'oncle Sam_. Fatigue de la viande de porc, de la pipe de terre, et des
distributions trop genereuses de couenne de lard, il avait deserte. Je ne
sais pas quel etait son veritable nom, mais il s'etait presente sous celui
de O'Corck: Barney O'Corck.

Un eclat de rire accueillit la reponse a la question du chasseur.

--N'importe qui de nous, continua l'orateur, peut enlever cette boulette
comme ca. Mais ca fait une petite difference quand on voit a travers la
mire une jolie fille comme celle de tout a l'heure.

--Tu as raison, Dick, dit un autre chasseur, ca vous fait passer un petit
frisson dans les jointures.

--Quelle celeste apparition! que de graces! que de beaute! s'ecria le
petit Irlandais, avec une vivacite et une expression qui provoquerent de
nouveaux eclats de rire.

--Pish! fit Rube, qui avait fini de charger, vous etes un tas de nigauds;
v'la ce que vous etes. Qu'est-ce qui vous parle d'un pieu? J'ajusterai sur
une squaw tout aussi bien que l'Indien, et elle ne demandera pas mieux que
de porter le but pour l'Enfant; elle ne demandera pas mieux.

--Une squaw! Toi! une squaw?

--Oui, rosses, j'ai une _squaw_ que je ne changerais pas contre deux des
siennes. Je ne voudrais pas, pour rien au monde, faire seulement une
egratignure a la pauvre vieille. Tenez-vous tranquilles et attendez un
peu; vous allez voir.

Ce disant, le vieux goguenard enfume mit son fusil sur son epaule et
s'enfonca dans le bois.

Moi, et quelques autres nouveaux venus qui ne connaissions pas Rube, nous
crumes vraiment qu'il avait une vieille compagne. On ne voyait aucune
femme dans le camp, mais elle pouvait etre quelque part dans le bois. Les
trappeurs, qui le connaissaient mieux, commencaient a comprendre que le
vieux bonhomme se preparait a faire quelque farce; ils y etaient habitues.

Nous ne restames pas longtemps en suspens. Quelques minutes apres, Rube
revenait cote a cote avec sa _vieille squaw_, sous la forme d'un mustang
long, maigre, decharne, osseux, et que, vu de plus pres, on reconnaissait
pour une jument. C'etait la la _squaw_ de Rube, et, de fait, elle lui
ressemblait quelque peu, excepte par les oreilles, qu'elle portait fort
longues, comme tous ceux de sa race; cette race meme qui avait fourni le
coursier sur lequel don Quichotte chargeait les moulins a vent. Ces
longues oreilles l'auraient fait prendre pour une mule; en l'examinant
attentivement, on reconnaissait un pur mustang. Sa robe paraissait avoir
ete autrefois de cette couleur brun jaunatre que l'on designe sous le nom
de terre de Sienne; couleur tres-commune chez les chevaux mexicains. Mais
le temps et les cicatrices l'avaient quelque peu metamorphosee, et le
poils gris dominaient sur tout son corps, particulierement vers la tete et
l'encolure. Ces parties etaient d'un gris sale de nuances melangees. Elle
etait fortement poussive, et de minute en minute, sous l'action
spasmodique des poumons, son dos se soulevait par saccades, comme si elle
avait fait un effort impuissant pour lancer une ruade. Son echine etait
mince comme un rail, et elle portait sa tete plus basse que ses epaules.
Mais il y avait quelque chose dans le scintillement de son oeil unique
(car elle n'en avait qu'un) qui indiquait de sa part l'intention formelle
de durer encore longtemps. C'etait une bonne bete de selle. Telle etait la
vieille squaw que Rube avait promis d'exposer a sa balle. Son entree fut
saluee par de retentissants eclats de rire.

--Maintenant, regardez bien, garcons, dit-il en faisant halte devant la
foule, vous pouvez rire, vous pouvez rire, jacassez et blaguez tant qu'il
vous plaira! mais l'Enfant va faire un coup qui surpassera celui de
l'Indien;--il le fera,--ou il n'est qu'une mazette.

Plusieurs des assistants firent observer que la chose ne leur paraissait
pas impossible, mais qu'ils desiraient voir comment il s'y prendrait pour
cela. Tous ceux qui le connaissaient ne doutaient pas que Rube ne fut,
comme il l'etait en effet, un des meilleurs tireurs de la montagne; aussi
fort peut-etre que l'Indien: mais les circonstances et la maniere de
proceder avaient donne un grand eclat au coup precedent. On ne voyait pas
tous les jours une jeune fille comme celle-la placer sa tete devant le
canon d'un fusil; et il n'y avait guere de chasseur qui se fut risque a
tirer sur un but ainsi dispose. Comment donc Rube allait-il s'y prendre
pour faire mieux que l'Indien. Telle etait la question que chacun
adressait a son voisin, et qui fut enfin adressee a Rube lui-meme.

--Taisez vos machoires, repondit-il, et je vas vous le montrer. D'abord,
et d'une, vous voyez tous que ce fruit que voici n'est pas moitie aussi
gros que celui de l'autre?

--Oui, certainement, repondirent plusieurs voix. C'etait une circonstance
en sa faveur evidemment.

--Oui! oui!

--Bien; maintenant, autre chose. L'Indien a enleve le but de dessus la
tete. Eh bien, l'Enfant va l'enlever de dessus la queue Votre Indien en
ferait-il autant? Eh! garcons?

--Non! non!

--Ca l'enfonce-t-y ou ca ne l'enfonce-t-y pas?

--Ca l'enfonce! Certainement. C'est bien plus fort. Hourra! vocifererent
plusieurs voix au milieu des convulsions de rire de tous. Personne ne
contesta, car les chasseurs, prenant gout a la farce, desiraient la voir
aller jusqu'au bout.

Rube ne les fit pas longtemps languir. Laissant son fusil entre les mains
de son ami Garey, il conduisit la vieille jument vers la place qu'avait
occupee la jeune Indienne. Arrive la, il s'arreta. Nous nous attendions
tous a le voir tourner l'animal, de maniere a presenter le flanc, pour
mettre son corps hors d'atteinte, mais nous vimes bientot que ce n'etait
pas l'intention du vieux compagnon. En faisant ainsi, il aurait manque
l'effet, et nul doute qu'il ne se fut beaucoup preoccupe de la mise en
scene. Choisissant une place ou le terrain etait un peu en pente, il y
conduisit le mustang, et le placa de maniere a ce que ses pieds de devant
fussent en contre-bas. La queue se trouvait ainsi dominer le reste du
corps. Apres avoir pose l'animal bien carrement, l'arriere tourne vers le
camp, il lui dit quelques mots tout bas, puis il placa le fruit sur la
courbe la plus elevee de la croupe, et revint sur ses pas. La jument
resterait-elle la sans bouger? Il n'y avait rien a craindre de ce cote.
Elle avait ete dressee a garder l'immobilite la plus complete pendant des
periodes plus longues que celle qui lui etait imposee en ce moment. La
bete, dont on ne voyait que les jambes de derriere et le croupion, car les
mules lui avaient arrache tous les crins de la queue, presentait un aspect
tellement risible, que la plupart des spectateurs en etait a se pamer.

--Taisez vos betes de rires, entendez-vous! dit Rube, saisissant son fusil
et prenant position.

Les rires cesserent, nul ne voulant deranger le coup.

--Maintenant, vieux _tar-guts_, ne perds pas ta charge! Murmura le vieux
trappeur en parlant a son fusil qui, un instant apres, etait leve, puis
abaisse.

Personne ne doutait que Rube ne dut atteindre l'objet qu'il visait.
C'etait un coup familier aux tireurs de l'Ouest, que de toucher un but a
soixante yards. Et certainement Rube l'aurait fait.

Mais juste au moment ou il pressait la detente, le dos de la jument fut
souleve par une de ces convulsions spasmodiques auxquelles elle etait
sujette, et le _pitahaya_ tomba a terre. La balle etait partie, et, rasant
l'epaule de la bete, elle alla traverser une de ses oreilles. La direction
du coup ne put etre reconnue qu'ensuite; mais l'effet produit fut
immediatement visible. La jument, touchee en un endroit des plus
sensibles, poussa un cri presque humain; et, se retournant de bout en
bout, se mit a galoper vers le camp, lancant des ruades a tout ce qui se
rencontrait sur son chemin. Les cris et les rires eclatants des trappeurs,
les sauvages exclamations des Indiens, les "_vayas_" et "_vivas_" des
Mexicains, les jurements terribles du vieux Rube formerent un etrange
concert dont ma plume est impuissante a reproduire l'effet.



XXII


LE PLAN DE CAMPAGNE.

Peu apres cet incident, je me trouvais au milieu de la _caballada_,
cherchant mon cheval, lorsque le son d'un clairon frappa mon oreille.
C'etait pour tout le monde le signal de se rassembler, et je retournai sur
mes pas. En rentrant au camp, je vis Seguin debout pres de la tente, et
tenant encore le clairon a la main. Les chasseurs se groupaient autour de
lui. Ils furent bientot tous reunis, attendant que le chef parlat.

--Camarades, dit Seguin, demain nous levons le camp pour une expedition
contre nos ennemis. Je vous ai convoques ici pour vous faire connaitre mes
intentions et vous demander votre avis!

Un murmure approbateur suivit cette annonce. La levee d'un camp est
toujours une bonne nouvelle pour des hommes qui font la guerre. On peut
voir qu'il en etait de meme pour ces bandes melangees de guerilleros. Le
chef continua:

--Il n'est pas probable que nous ayons beaucoup a combattre. Le desert
lui-meme est le principal danger que nous aurons a affronter; mais nous
prendrons nos precautions en consequence.

J'ai appris de bonne source que nos ennemis sont en ce moment meme sur le
point de partir pour une grande expedition qui a pour but le pillage des
villes de Sonora et de Chihuahua. Ils ont l'intention, s'ils ne sont pas
arretes par les troupes du gouvernement, de pousser jusqu'a Durango. Deux
tribus ont combine leurs mouvements; et l'on pense que tous les guerriers
partiront pour le Sud, laissant derriere eux, leur contree sans defense.
Je me propose donc, aussitot que j'aurai pu m'assurer qu'ils sont
partis, d'entrer sur leur territoire, et de penetrer jusqu'a la principale
ville des Navajoes.

--Bravo!--Hourra!--_Bueno!_--Tres-bien!--_Good as wheat!_ (c'est pain
beni!) et nombre d'autres exclamations approbatives suivirent cette
declaration.

--Quelques-uns d'entre vous connaissent mon but dans cette expedition.
D'autres l'ignorent. Je veux que vous le sachiez tous. C'est de....

--Faire une bonne moisson de chevelures, quoi donc? S'ecria un rude
gaillard a l'air brutal, interrompant le chef.

--Non, Kirker! repliqua Seguin, jetant sur cet homme un regard mecontent,
ce n'est pas cela, nous ne devons trouver la-bas que des femmes. Malheur a
celui qui fera tomber un cheveu de la tete d'une femme indienne. Je
payerai pour chaque chevelure de femme ou d'enfants epargnes.

--Quels seront donc nos profits? Nous ne pouvons pas ramener des
prisonniers! Nous aurons assez a faire pour nous tirer tous seuls du
desert en revenant.

Ces observations semblaient exprimer les sentiments de beaucoup de membres
de la troupe, qui les confirmerent par un murmure d'assentiment.

--Vous ne perdrez rien. Tous les prisonniers que vous pourrez faire seront
comptes sur le terrain, et chacun sera paye en raison du nombre qu'il en
aura fait. Quand nous serons revenus, je vous en tiendrai compte.

--Oh! alors, ca suffit, dirent plusieurs voix.

--Que cela soit donc bien entendu; on ne touchera ni aux femmes ni aux
enfants. Le butin que vous pourrez faire vous appartient d'apres vos lois;
mais le sang ne doit pas etre repandu. Nous en avons assez aux mains deja.
Vous engagez-vous a cela?

--_Yes, yes!_

--_Si!_

--Oui! oui!

--_Ya, ya!_

--Tous!

--_All._

--_Todos, todos_ crierent une multitude de voix, chacun repondant dans sa
langue.

--Que celui a qui cela ne convient pas parle?

Un profond silence suivit cet appel. Tous adheraient au desir de leur
chef.

--Je suis heureux de voir que vous etes unanimes. Je vais maintenant vous
exposer mon projet dans son ensemble. Il est juste que vous le
connaissiez.

--Oui, voyons ca, dit Kirker; faut savoir un peu ce qu'on va faire,
puisque ce n'est pas pour ramasser des scalps.

--Nous allons a la recherche de nos amis et de nos parents qui, depuis des
annees, sont captifs chez nos sauvages ennemis. Il y en a beaucoup parmi
nous qui ont perdu des parents, des femmes, des soeurs et des filles.

Un murmure d'assentiment, sorti principalement des rangs des Mexicains,
vint attester la verite de cette allegation.

--Moi-meme, continua Seguin, et sa voix tremblait en prononcant ces mots,
moi-meme, je suis de ce nombre. Bien des annees, de longues annees se sont
ecoulees, depuis que mon enfant, ma fille, m'a ete volee par les Navajoes.
J'ai acquis tout dernierement la certitude qu'elle est encore vivante, et
qu'elle est dans leur capitale, avec beaucoup d'autres captives blanches.
Nous allons donc les delivrer, les rendre a leurs amis, a leurs familles.

Un cri d'approbation sortit de la foule:

--Bravo! nous les delivrerons, vive le capitaine, _viva el gefe!_

Quand le silence fut retabli, Seguin continua:

--Vous connaissez le but, vous l'approuvez. Je vais maintenant vous faire
connaitre le plan que j'ai concu pour l'atteindre, et j'ecouterai vos
avis.

Ici le chef fit une pause; les hommes demeurerent silencieux et dans
l'attente.

--Il y a trois passages, reprit-il enfin, par lesquels nous pouvons
penetrer dans le pays des Indiens en partant d'ici. Il y a d'abord la
route du _Puerco_ de l'ouest. Elle nous conduirait directement aux villes
des Navajoes.

--Et pourquoi ne pas prendre cette route? demanda un des chasseurs
mexicains; je connais tres-bien le chemin jusqu'aux villes des Pecos.

-Parce que nous ne pourrions pas traverser les villes des Pecos sans etre
vus par les espions des Navajoes. Il y en a toujours de ce cote. Bien
plus, continua Seguin, avec une expression qui correspondait a un
sentiment cache, nous n'aurions pas atteint le haut Del-Norte, que les
Navajoes seraient instruits de notre approche. Nous avons des ennemis tout
pres de nous.

--_Carrai!_ c'est vrai, dit un chasseur, parlant espagnol.

--Qu'ils aient vent de notre arrivee, et, quand bien meme leurs guerriers
seraient partis pour le Sud, vous pensez bien que notre expedition serait
manquee.

--C'est vrai, c'est vrai, crierent plusieurs voix.

--Pour la meme raison, nous ne pouvons pas prendre la passe de
_Polvidera_. En outre, dans cette saison, nous aurions peu de chance de
trouver du gibier sur ces deux routes. Nous ne sommes pas approvisionnes
suffisamment pour une expedition pareille. Il faut que nous trouvions un
pays giboyeux avant d'entrer dans le desert.

--C'est juste, capitaine; mais il n'y a guere de gibier a rencontrer en
prenant par la vieille mine. Quelle autre route pourrons-nous donc suivre?

--Il y a une autre route meilleure que toutes celles-la, a mon avis. Nous
allons nous diriger vers le sud, et ensuite vers l'ouest a travers les
_Llanos_ [1]de la vieille mission. De la nous remonterons vers le nord, et
entrerons dans le pays des Apaches.

[Note 1: lianos.]

--Oui, oui, c'est le meilleur chemin, capitaine.

--Notre voyage sera un peu plus long, mais il sera plus facile. Nous
trouverons des troupeaux de buffalos ou de boeufs sauvagessur les Llanos.
De plus, nous pourrons choisir notre moment avec surete, car en nous
tenant caches dans les montagnes du _Pinon_, d'ou l'on decouvre le sentier
de guerre des Apaches, nous verrons passer nos ennemis. Quand ils auront
gagne le sud, nous traverserons le Gila, et nous remonterons l'Azul ou le
Prieto. Apres avoir atteint le but de notre expedition, nous reviendrons
chez nous par le plus court chemin.

--Bravo! _Viva!_--C'est bien cela, capitaine!--C'est la le meilleur plan!

Tous les chasseurs approuverent. Il n'y eut pas une seule objection. Le
mot _Prieto_ avait frappe leur oreille comme une musique delicieuse.
C'etait un mot magique: le nom de la fameuse riviere dans les eaux de
laquelle les legendes des trappeurs avaient place depuis longtemps
l'_Eldorado_, la _Montagne-d'Or_. Plus d'une histoire sur cette region
renommee avait ete racontee a la lueur des feux de bivouac des chasseurs;
toutes s'accordaient sur ce point que l'or se trouvait la en rognons a la
surface du sol, et couvrait de ses grains brillants le lit de la riviere.
Souvent des trappeurs avaient dirige des expeditions vers cette terre
inconnue, tres-peu, disait-on, avaient pu y arriver. On n'en citait pas un
seul qui en fut revenu. Les chasseurs entrevoyaient, pour la premiere
fois, la chance de penetrer dans cette region avec securite, et leur
imagination se remplissait des visions les plus fantastiques. Beaucoup
d'entre eux s'etaient joints a la troupe de Seguin dans l'espoir qu'un
jour ou l'autre cette expedition pourrait etre entreprise, et qu'ils
parviendraient ainsi a la _Montagne-d'Or_. Quelle fut donc leur joie
lorsque Seguin declara son intention de se diriger vers le Prieto! A ce
nom, un bourdonnement significatif courut a travers la foule, et les
hommes se regarderent l'un l'autre avec un air de satisfaction.

--Demain donc, nous nous mettrons en marche, ajouta le chef. Allez
maintenant et faites vos preparatifs. Nous partons au point du jour.

Aussitot que Seguin eut fini de parler, les chasseurs se separerent;
chacun se mit en devoir de rassembler ses nippes, besogne bientot faite,
car les rudes gaillards etaient fort peu encombres d'equipages. Assis sur
un tronc d'arbre, j'examinai pendant quelque temps les mouvements de mes
farouches compagnons, et pretai l'oreille a leurs babeliens et grossiers
dialogues. Le soleil disparut et la nuit se fit, car, dans ces latitudes,
le crepuscule ne dure qu'un instant. De nouveaux troncs d'arbres furent
places sur les feux et lancerent bientot de grandes flammes. Les hommes
s'assirent autour, faisant cuire de la viande, mangeant, fumant, causant a
haute voix, et riant aux histoires de leurs propres hauts faits.
L'expression sauvage de ces physionomies etait encore rehaussee par la
lumiere. Les barbes paraissaient plus noires, les dents brillaient plus
blanches, les yeux semblaient plus enfonces, les regards plus percants et
plus diaboliques. Les costumes pittoresques, les turbans, les chapeaux
espagnols, les plumes, les vetements melanges; les escopettes et les
Rifles poses contre les arbres; les selles a hauts pommeaux, placees sur
des troncs d'arbres et sur des souches; les brides accrochees aux branches
inferieures; des guirlandes de viande sechee disposees en festons devant
les tentes, des tranches de venaison encore fumantes et laissant perler
leurs gouttes de jus a moitie coagule; tout cela formait un spectacle des
plus curieux et des plus attachants. On voyait briller, dans la nuit,
comme des taches de sang, les couches de vermillon etendues sur les fronts
des guerriers indiens. C'etait une peinture a la fois sauvage et
belliqueuse, mais presentant un aspect de ferocite qui soulevait le coeur
non accoutume a un tel spectacle. Une semblable peinture ne pouvait se
rencontrer que dans un bivac de guerilleros, de brigands, de _chasseurs
d'hommes_.



XXIII


EL-SOL ET LA LUNA.

--Venez, dit Seguin en me touchant le bras, notre souper est pret, je vois
le docteur qui nous appelle.

Je me rendis avec empressement a cette invitation, car l'air frais du soir
avait aiguise mon appetit. Nous nous dirigeames vers la tente devant
laquelle un feu etait allume. Pres de ce feu, le docteur, assiste par Gode
et un peon pueblo, mettait la derniere main a un savoureux souper, dont
une partie avait ete deja transportee sous la tente. Nous suivimes les
plats, et primes place sur nos selles, nos couvertures et nos ballots qui
nous servaient de sieges.

--Vraiment, docteur, dit Seguin, vous avez fait preuve ce soir d'un
admirable talent comme cuisinier. C'est un souper de Lucullus.

--Oh! mon gabitaine, ch'ai vait de mon mieux; M. Caute m'a tonne un pon
goup te main.

--Eh bien, M. Haller et moi nous ferons honneur a vos plats. Attaquons-le.

--Oui, oui! bien, monsieur Capitaine, dit Gode arrivant, tout empresse,
avec une multitude de viandes.

Le Canadien etait dans son element toutes les fois qu'il y avait beaucoup
a cuire et a manger.

Nous fumes bientot aux prises avec de tendres filets de vache sauvage, des
tranches roties de venaison, des langues sechees de buffalo, des tortillas
et du cafe. Le cafe et les tortillas etaient l'ouvrage du Pueblo, qui
etait le professeur de Gode dans ces sortes de preparations. Mais Gode
avait un plat de choix, un _petit morceau_ en reserve, qu'il apporta d'un
air tout triomphant.

--Voici, messieurs! s'ecria-t-il en le posant devant nous.

--Qu'est-ce que c'est, Gode?

--Une fricassee, monsieur.

--Fricassee de quoi?

--De grenouilles: ce que les Yankees appellent _Bou-Frog_
(grenouilles-boeuf)...

--Une fricassee de _Bull-frogs?_

--Oui, oui, mon maitre. En voulez-vous?

--Non, je vous remercie.

--J'en accepterai, monsieur Gode, dit Seguin.

--_Ich, ich!_ mons Gode; les crenouilles sont tres-pons mancher. Et le
docteur tendit son assiette pour etre servi.

Gode, en suivant le bord de la riviere, etait tombe sur une mare pleine de
grenouilles enormes, et cette fricassee etait le produit de sa recolte. Je
n'avais point encore perdu mon antipathie nationale pour les victimes de
l'anatheme de saint Patrick, et, au grand etonnement du voyageur, je
refusai de prendre part au regal.

Pendant la causerie du souper, je recueillis sur l'histoire du docteur
quelques details qui, joints a ce que j'en avais appris deja,
m'inspirerent pour ce brave naturaliste un grand interet. Jusqu'a ce
moment, je n'aurais pas cru qu'un homme de ce caractere put se trouver
dans la compagnie de gens comme les chasseurs de scalps. Quelques details
qui me furent donnes alors m'expliquerent cette anomalie. Il s'appelait
Reichter, Friedrich Reichter. Il etait de Strasbourg, et avait exerce la
medecine avec succes dans cette cite des cloches. L'amour de la science,
et particulierement de la botanique, l'avait entraine bien loin de sa
demeure des bords du Rhin. Il etait parti pour les Etats-Unis; de la il
s'etait dirige vers les regions les plus reculees de l'Ouest, pour faire
la classification de la flore de ces pays perdus. Il avait passe plusieurs
annees dans la grande vallee du Mississipi; et, se joignant a une des
caravanes de Saint-Louis, il etait venu a travers les prairies jusqu'a
l'oasis du New-Mexico. Dans ses courses scientifiques le long du
Del-Norte, il avait rencontre les chasseurs de scalps, et, seduit par
l'occasion qui s'offrait a lui de penetrer dans les regions inexplorees
jusqu'alors par les amants de la science, il avait offert de suivre la
bande. Cette offre avait ete acceptee avec empressement, a cause des
services qu'il pouvait rendre comme medecin; et depuis deux ans, il etait
avec eux; partageant leurs fatigues et leurs dangers. Il avait traverse
bien des aventures perilleuses, souffert bien des privations, pousse par
l'amour de son etude favorite, et peut-etre aussi par les reves du
triomphe que lui vaudrait un jour, parmi les savants de l'Europe, la
publication d'une flore inconnue. Pauvre Reichter! pauvre Friedrich
Reichter! c'etait le reve d'un reve; il ne devait pas s'accomplir.

Notre souper se termina enfin, et le dessert fut arrose par une
bouteille de vin d'El-Paso. Le camp en etait abondamment pourvu, ainsi que
de whisky de Taos; et les eclats joyeux qui nous venaient du dehors
prouvaient que les chasseurs faisaient une large consommation de cette
derniere liqueur. Le docteur sortit sa grande pipe, Gode remplit un petit
fourneau en terre rouge, pendant que Seguin et moi nous allumions nos
cigarettes.

--Mais, dites-moi, demandai-je a Seguin, quel est cet Indien? Celui qui a
execute ce terrible coup d'adresse sur...

--Ah! El-Sol; c'est un Coco.

--Un Coco?

--Oui, de la tribu des Maricopas.

--Mais cela ne m'en apprend pas plus qu'auparavant. Je savais deja cela.

--Vous saviez cela? qui vous l'a dit?

--J'ai entendu le vieux Rube le dire a son ami Garey.

--Ah! c'est juste; il doit le connaitre.

Et Seguin garda le silence.

--Eh bien? repris-je, desirant en savoir davantage, qu'est-ce que c'est
que les Maricopas? Je n'ai jamais entendu parler d'eux.

--C'est une tribu tres-peu connue; une nation singulierement composee. Ils
sont ennemis des Apaches et des Navajoes. Leur pays est situe au-dessous
du Gila. Ils viennent des bords du Pacifique, des rives de la mer de
Californie.

--Mais cet homme a recu une excellente education, a ce qu'il parait du
moins. Il parle anglais et francais aussi bien que vous et moi. Il parait
avoir du talent, de l'intelligence, de la politesse. En un mot, c'est un
gentleman.

--Il est tout ce que vous avez dit.

--Je ne puis comprendre...

--Je vais vous l'expliquer, mon ami. Cet homme a ete eleve dans une des
plus celebres universites de l'Europe. Il a ete plus loin encore dans ses
voyages, et a parcouru plus de pays differents, peut-etre, qu'aucun de
nous.

--Mais comment a-t-il fait! Un Indien!

--Avec le secours d'un levier qui a souvent permis a des hommes sans
valeur personnelle (et El-Sol n'est pas du nombre de ceux-la) d'accomplir
de tres-grandes choses, ou tout au moins de se donner l'air de les avoir
accomplies, avec le secours de l'or.

--De l'or? et ou donc a-t-il pris tout cet or? J'ai toujours entendu dire
qu'il y en avait tres-peu chez les Indiens. Les blancs les ont depouilles
de tout celui qu'ils pouvaient avoir autrefois.

--Cela est vrai, en general, et vrai pour les Maricopas en particulier...
Il fut une epoque ou ils possedaient l'or en quantites considerables, et
des perles aussi, recueillies au fond de la mer Vermeille. Toutes ces
richesses ont disparu. Les reverends peres jesuites peuvent dire quel
chemin elles ont pris.

--Mais cet homme? El-Sol?

--C'est un chef. Il n'a pas perdu tout son or. Il en a encore assez pour
ses besoins; et il n'est pas de ceux que les _padres_ puissent enjoler
avec des chapelets ou du vermillon. Non; il a vu le monde, et a appris a
connaitre toute la valeur de ce brillant metal.

--Mais sa soeur a-t-elle recu la meme education que lui?

--Non; la pauvre Luna n'a pas quitte la vie sauvage; mais il lui a appris
beaucoup de choses. Il a ete absent plusieurs annees, et, depuis peu
seulement, il a rejoint sa tribu.

--Leurs noms sont etranges: _le Soleil! la Lune!_

--Ils leur ont ete donnes par les Espagnols de Sonora; mais ils ne sont
que la traduction de leurs noms indiens. Cela est tres-commun sur les
frontieres.

--Comment sont-ils ici?

Je fis cette question avec un peu d'hesitation, pensant qu'il pouvait y
avoir quelque particularite sur laquelle on ne pouvait me repondre.

--En partie, repondit Seguin, par reconnaissance envers moi, je suppose.
J'ai sauve El-Sol des mains des Navajoes quand il etait enfant. Peut-etre
y a-t-il encore une autre raison. Mais attendez, continua-t-il, semblant
vouloir detourner la conversation vous ferez connaissance avec mes amis
Indiens. Vous allez etre compagnons pendant un certain temps. C'est un
homme instruit; il vous interessera. Prenez garde a votre coeur avec la
charmante Luna.--Vincent! Allez a la tente du chef Coco, priez-le de venir
prendre un verre d'el-paso avec nous. Dites-lui d'amener sa soeur avec
lui.

Le serviteur se mit rapidement en marche a travers le camp. Pendant son
absence, nous nous entretinmes du merveilleux coup de fusil tire par
l'Indien.

--Je ne l'ai jamais vu tirer, dit Seguin, sans mettre sa balle dans le
but. Il y a quelque chose de mysterieux dans une telle adresse. Son coup
est infaillible, et il semble que la balle obeisse a sa volonte. Il faut
qu'il y ait une sorte de principe dirigeant dans l'esprit, independant de
la force des nerfs et de la puissance de la vue. Lui et un autre sont les
seuls a qui je connaisse cette singuliere puissance.

Ces derniers mots furent prononces par Seguin comme s'il se parlait a
lui-meme; apres les avoir prononces, il garda quelques moments le silence,
et parut reveur. Avant que la conversation eut repris, El-Sol et sa soeur
entrerent dans la tente, et Seguin nous presenta l'un a l'autre. Peu
d'instants apres, El-Sol, le docteur, Seguin et moi etions engages dans
une conversation, tres-animee.

Nous ne parlions ni de chevaux, ni de fusils, ni de scalps, ni de guerre,
ni de sang, ni de rien de ce qui avait rapport a la terrible denomination
du camp. Nous discutions un point de la science essentiellement peu
guerriere de la botanique: les rapports de famille des differentes especes
de cactus! J'avais etudie cette science, et je reconnus que j'en savais
moins a cet egard que chacun de mes trois interlocuteurs. Je fus frappe de
cela sur le moment, et encore plus, lorsque j'y reflechis plus tard, du
simple fait qu'une telle conversation eut pris place entre nous, dans ce
lieu, au milieu des circonstances qui nous environnaient. Deux heures
durant, nous demeurames tranquillement assis, fumant et causant de sujets
du meme genre. Pendant que nous etions ainsi occupes, j'observais, a
travers la toile, l'ombre d'un homme. Je regardai dehors ce que ma
position me permettait de faire sans me lever, et je reconnus, a la
lumiere qui sortait de la tente, une blouse de chasse avec un porte-pipe
brode, pendant sur la poitrine.

La Luna etait assise pres de son frere, cousant des semelles epaisses a
une paire de mocassins. Je remarquai qu'elle avait l'air preoccupe, et de
temps en temps jetait un coup d'oeil hors de la tente. Au plus fort de
notre discussion, elle se leva silencieusement, quoique sans aucune
apparence de dissimulation, et sortit. Un instant apres, elle revint, et
je vis luire dans ses yeux la flamme de l'amour, quand elle se remit a son
ouvrage.

El-Sol et sa soeur nous quitterent enfin, et peu apres, Seguin, le docteur
et moi, roules dans nos serapes, nous nous laissions aller au sommeil.



XXIV


LE SENTIER DE LA GUERRE.

La troupe etait a cheval a l'aube du jour, et, avant que la derniere note
du clairon se fut eteinte, nos chevaux etaient dans l'eau, se dirigeant
vers l'autre bord de la riviere. Nous debouchames bientot des bois qui
couvraient le fond de la vallee, et nous entrames dans les plaines
sablonneuses qui s'etendent a l'ouest vers les montagnes des Mimbres. Nous
coupames a travers ces plaines dans la direction du sud, gravissant de
longues collines de sable qui s'allongeaient de l'est a l'ouest. La
poussiere etait amoncelee en couches epaisses, et nos chevaux enfoncaient
jusqu'au fanon. Nous traversions alors la partie ouest de la _jornada_.
Nous marchions en file indienne. L'habitude a fait prevaloir cette
disposition parmi les Indiens et les chasseurs quand ils sont en marche.
Les passages resserres des forets et les defiles etroits des montagnes
n'en permettent pas d'autre. Et meme, lorsque nous etions en pays plat,
notre cavalcade occupait une longueur de pres d'un quart de mille.
L'_atajo_[1] suivait sous la conduite des _arrieros._

[Note 1: Convoi des mules de bagages.]

Nous fimes notre premiere journee sans nous arreter. Il n'y avait ni herbe
ni eau sur notre route, et une halte sous les rayons ardents du soleil
n'aurait pas ete de nature a nous rafraichir. De bonne heure, dans
l'apres-midi, une ligne noire, traversant la plaine, nous apparut dans le
lointain. En nous rapprochant, nous vimes un mur de verdure devant nous,
et nous reconnumes un bois de cotonniers. Les chasseurs le signalerent
comme etant le bois de Paloma. Peu apres, nous nous engagions sous l'ombre
de ces voutes tremblantes, et nous atteignions les bords d'un clair
ruisseau ou nous etablimes notre halte pour la nuit.

Pour installer notre campement, nous n'avions plus ni tentes ni cabanes;
les tentes dont on s'etait servi sur le Del-Norte avaient ete laissees en
arriere et cachees dans le fourre. Une expedition comme la notre exigeait
que l'on ne fut pas encombre de bagages. Chacun n'avait que sa couverture
pour abri, pour lit et pour manteau. On alluma les feux et l'on fit rotir
la viande. Fatigues de notre route (le premier jour de marche a cheval, il
en est toujours ainsi), nous fumes bientot enveloppes dans nos couvertures
et plonges dans un profond sommeil. Le lendemain matin, nous fumes tires
du repos par les sons du clairon qui sonnait le _reveil_. La troupe avait
une sorte d'organisation militaire, et chacun obeissait aux sonneries,
comme dans un regiment de cavalerie legere. Apres un dejeuner lestement
prepare et plus lestement avale, nos chevaux furent detaches de leurs
piquets, selles, enfourches, et, a un nouveau signal, nous nous mettions
en route. Les jours suivants ne furent marques par aucun incident digne
d'etre remarque. Le sol sterile etait, ca et la, couvert de sauge sauvage
et de _mesquite_. Il y avait aussi des massifs de cactus et d'epais
buissons de creosote qui exhalaient leur odeur nauseabonde au choc du
sabot de nos montures. Le quatrieme soir nous campions pres d'une source,
l'_Ojo de Vaca_, situee sur la frontiere orientale des Llanos. La grande
prairie est coupee a l'ouest par le _sentier de guerre_ des Apaches, qui
se dirige au sud vers Sonora. Pres du sentier, et le commandant, une haute
montagne s'eleve et domine au loin la plaine. C'est le Pinon. Notre
intention etait de gagner cette montagne et de nous tenir caches au milieu
des rochers pres d'une source bien connue, jusqu'a ce que nos ennemis
fussent passes. Mais, pour faire cela, il fallait traverser le sentier de
guerre, et nos traces nous auraient denonces. C'etait une difficulte que
Seguin n'avait pas prevue. Le Pinon etait le seul point duquel nous
puissions etre apercus. Il fallait donc atteindre cette montagne, et
comment le faire sans traverser le sentier qui nous en separait!

Aussitot notre arrivee a l'Ojo de Vaca, Seguin reunit les hommes en
conseil pour deliberer sur cette grave question.

--Deployons-nous sur la prairie, dit un chasseur, et restons tres-ecartes
les uns des autres jusqu'a ce que nous ayons traverse le sentier de guerre
des Apaches. Ils ne feront pas attention a quelques traces disseminees ca
et la, je le parie.

--Ouais! compte la-dessus, reprit un autre; croyez-vous qu'un Indien soit
capable de rencontrer une piste de cheval sans la suivre jusqu'au bout?
Cela est impossible.

--Nous pouvons envelopper les sabots de nos chevaux, pour le temps de la
traversee, suggera l'homme qui avait deja parle.

--Ah! ouiche; ca serait encore pire. J'ai essaye de ce moyen-la une fois,
et j'ai bien failli y perdre ma chevelure. Il n'y a qu'un Indien aveugle
qui pourrait etre pris a cela. Il ne faut pas nous y risquer.

--Ils ne sont pas si vetilleux quand ils suivent le sentier de la guerre,
je vous le garantis. Et je ne vois pas pourquoi nous ne nous contenterions
pas de ce moyen.

La plupart des chasseurs parurent etre de ravis du second. Les Indiens,
penserent-ils, ne pourraient manquer de remarquer un si grand nombre de
traces de sabots enveloppes, et de flairer quelque chose en l'air. L'idee
de tamponner les pieds des chevaux fut donc abandonnee. Mais que faire?

Le trappeur Rube, qui jusque-la n'avait rien dit, attira sur lui
l'attention generale par cette exclamation:

--Pish!

--Eh bien, qu'as-tu a dire, vieille rosse? demanda un des chasseurs.

-Que vous etes un tas de fichues betes, tous tant que vous etes. Je ferais
passer autant de chevaux qu'il en pourrait tenir dans cette prairie a
travers le sentier des Apaches sans laisser une trace que l'Indien le plus
fin puisse suivre et particulierement un Indien marchant a la guerre,
comme ceux qui vont passer ici.

--Comment? demanda Seguin.

--Je vous dirai comment, capitaine, si vous voulez me dire quel besoin
vous avez de traverser le chemin.

--Mais, c'est pour nous cacher dans les gorges du Pinon; voila tout.

--Et comment rester caches dans le Pinon sans eau?

--Il y a une source sur le cote, au pied de la montagne.

--C'est vrai comme l'Ecriture. Je sais tres-bien cela; mais les Indiens
viendront remplir leurs outres a cette source quand ils passeront pour se
rendre dans le sud. Et comment pretendez-vous aller aupres de cette source
avec toute cette cavalerie sans laisser de traces? Voila ce que l'Enfant
ne comprend pas bien clairement.

--Vous avez raison, Rube. Nous ne pouvons pas approcher de la source du
Pinon sans laisser nos traces, et il est evident que l'armee des Indiens
fera halte ici.

--Je ne vois rien de mieux a faire pour nous que de traverser la prairie.
Nous pourrons chasser des bisons, jusqu'a ce qu'il soient passes. Ainsi,
dans l'idee de l'Enfant, il suffit qu'une douzaine de nous se cachent dans
le Pinon, et surveille le passage de ces moricauds. Une douzaine peut
faire cela avec surete, mais pas un regiment tout entier de cavalerie.

--Et les autres: les laisserez-vous ici?

--Non, pas ici. Qu'ils s'en aillent au nord-est, et coupent, a l'ouest,
les hauteurs des Mesquites. Il y a la un ravin, a peu pres a vingt milles
de ce cote du sentier de guerre. La, ils trouveront de l'eau et de
l'herbe, et pourront rester caches jusqu'a ce qu'on aille les prevenir.

--Mais pourquoi ne pas rester ici aupres de ce ruisseau, ou il y a aussi
de l'eau et de l'herbe a foison.

--Parce que, capitaine, il pourrait bien arriver qu'un part d'Indiens prit
lui-meme cette direction. Et je crois que nous ferions bien de faire
disparaitre toutes les traces de notre passage avant de quitter cette
place.

La force des raisonnements de Rube frappa tout le monde, et principalement
Seguin qui resolut de suivre entierement ses avis. Les hommes qui devaient
se mettre en observation furent choisis, et le reste de la bande, avec
l'_atajo_, prit la direction du nord-est, apres que l'on eut enleve toute
les traces de notre sejour aupres du ruisseau. La grande troupe se dirigea
vers les monts Mesquites, a dix ou douze milles au nord-ouest du ruisseau.
La ils devaient rester caches pres d'un cours d'eau bien connu de la
plupart d'entre eux, et attendre jusqu'a ce qu'on vint les chercher pour
nous rejoindre. Le detachement d'observation, dont je faisais partie, se
dirigea a l'ouest a travers la prairie. Rube, Garey, El-Sol et sa soeur,
plus Sanchez, un ci-devant toreador et une demi-douzaine d'autres
composaient ce detachement, place sous la direction de Seguin lui-meme.

Avant de quitter l'Ojo de Vaca, nous avions deferre nos chevaux et rempli
les trous des clous avec de la terre, afin que leurs traces pussent etre
prises pour celles des mustangs sauvages. Cette precaution etait
necessaire, car notre vie pouvait dependre d'une seule empreinte de fer de
cheval. En approchant de l'endroit ou le sentier de guerre coupait la
prairie, nous nous ecartames a environ un demi-mille les uns des autres.
De cette facon, nous nous dirigeames vers le Pinon, pres duquel nous nous
reunimes de nouveau, puis nous suivimes le pied de la montagne en
inclinant vers le nord. Le soleil baissait quand nous atteignimes la
fontaine apres avoir couru toute la journee pour traverser la prairie. La
position de la source nous fut revelee par un bouquet de cotonniers et de
saules. Nous evitames de conduire nos chevaux pres de l'eau; mais ayant
gagne une gorge dans l'interieur de la montagne, nous nous y engageames et
primes notre cachette dans un massif de pins-noyers (_nut-pine_), ou nous
passames la nuit. Aux premieres lueurs du jour, nous fimes une
reconnaissance des lieux. Devant nous etait une arete peu elevee couverte
de rochers epars et de pins-noyers dissemines. Cette arete formait la
separation entre le defile et la plaine. De son sommet, couronne par un
massif de pins, nous decouvrions l'eau et le sentier, et notre vue
atteignait jusqu'aux Llanos qui s'etendaient au nord, au sud et a l'est.
C'etait justement l'espece d'observatoire dont nous avions besoin pour
l'occasion. Des cette matinee, il devint necessaire de descendre pour
faire de l'eau. Dans ce but, nous nous etions munis d'un double baquet
mule et d'outres supplementaires. Nous allames a la source, et remplimes
tous nos vases, ayant soin de ne laisser aucune trace de nos pas sur la
terre humide. Toute la journee nous fimes faction, mais pas un Indien ne
se montra. Les daims et les antilopes, une petite troupe de buffalos,
vinrent boire a une des branches du ruisseau, et retournerent ensuite aux
verts paturages. Il y avait de quoi tenter des chasseurs, car il nous
etait facile de les approcher a portee de fusil; mais nous n'osions pas
les tirer. Nous savions que les chiens des Indiens seraient mis sur la
piste par le sang repandu. Sur le soir, nous retournames encore a la
provision d'eau, et nous fimes deux fois le voyage, car nos animaux
commencaient a souffrir de la soif. Nous primes les memes precautions que
la premiere fois.

Le lendemain, nos yeux resterent anxieusement fixes sur l'horizon, au
nord. Seguin avait une petite lunette d'approche, et nous pouvions
decouvrir la prairie jusqu'a une distance de pres de trois milles; mais
l'ennemi ne se montra pas plus que la veille. Le troisieme jour se passa
de meme, et nous commencions a craindre que les ennemis n'eussent pris un
autre sentier. Une autre circonstance nous inquietait: nous avions
consomme presque toutes nos provisions, et nous nous voyions reduits a
manger crues les noix du Pinon. Nous n'osions pas allumer du feu pour les
faire griller. Les Indiens reconnaissent une fumee a d'enormes distances.
Le quatrieme jour arriva, et rien ne troubla encore la tranquillite de
l'horizon, au nord. Nos provisions etaient epuisees, et la faim commencait
a nous mordre les entrailles. Les noix ne suffisaient point pour
l'apaiser. Le gibier abondait a la source et sur la prairie. Quelqu'un
proposa de se glisser a travers les saules et de tirer une antilope ou un
daim raye. Ces animaux se montraient par troupeaux tout autour de nous.

--C'est trop dangereux, dit Seguin, leurs chiens sentiraient le sang. Cela
nous trahirait.

--Je puis vous en procurer un sans verser une goutte de sang, reprit un
chasseur mexicain.

--Comment cela? demandames-nous tous ensemble.

L'homme montra son lasso.

--Mais vos traces? Vos pieds feront de profondes empreintes dans la lutte.

--Nous pourrons les effacer, capitaine, repondit le chasseur.

--Essayez donc, dit le chef consentant.


Le Mexicain detacha le lasso de sa selle, et, prenant avec lui un
compagnon, se dirigea vers la source. Ils se glisserent a travers les
saules et se mirent en embuscade. Nous les suivions du regard du haut de
la crete.

Ils n'etaient pas la depuis un quart d'heure, que nous vimes un troupeau
d'antilopes s'approcher, venant de la plaine. Elles se dirigeaient droit a
la source, se suivant a la file, et furent bientot tout pres des saules ou
les chasseurs s'etaient embusques. La, elles s'arreterent tout a coup,
levant leurs tetes et reniflant l'air. Elles avaient senti le danger; mais
il etait trop tard pour celle qui etait en avant.

--Voila le lasso parti, cria l'un de nous.

Nous vimes le noeud traversant l'air et tombant sur le chef de file. Le
troupeau fit volte-face, mais la courroie etait enroulee autour du cou du
premier de la bande, qui, apres deux ou trois bonds, tomba sur le flanc et
demeura sans mouvement. Le chasseur sortit du bouquet de saules, et,
chargeant l'animal mort sur ses epaules, revint vers l'entree du defile.
Son compagnon suivait, effacant les traces du chasseur et les siennes
propres. Au bout de quelques instants ils nous avaient rejoints.
L'antilope fut depouillee et mangee crue, toute saignante.

Nos chevaux, affames et alteres, maigrissaient a vue d'oeil. Nous n'osions
pas aller trop souvent a l'eau, bien que notre prudence se relachat a
mesure que le temps se passait. Deux autres antilopes furent prises au
lasso par l'habile chasseur. La nuit qui suivit le quatrieme jour etait
eclairee par une lune brillante. Les Indiens marchent souvent au clair de
la lune, et particulierement quand ils suivent le sentier de la guerre.
Nous avions des vedettes aussi bien la nuit que le jour, et, cette
uit-la, nous exercames une surveillance avec meilleur espoir que
precedemment. C'etait une si belle nuit! pleine de lune, calme et pure.
Notre attente ne fut point trompee. Vers minuit, la sentinelle nous
eveilla. On distinguait au nord des formes noires se detachant sur le
ciel. Ce pouvaient etre des buffalos. Ces objets s'approchaient de nous.
Chacun de nous se tient le regard tendu au loin sur le tapis d'herbe
argentee, et cherche a percer l'atmosphere. Nous voyons briller quelque
chose: ce sont des armes, sans doute,--des chevaux,--des cavaliers,--ce
sont les Indiens!

--Oh! Dieu! camarades, nous sommes fous! et nos chevaux, s'ils allaient
hennir?....

Nous nous precipitons a la suite de notre chef en bas de la colline, a
travers les rochers et les arbres, nous courons au fourre, ou nos animaux
sont attaches. Peut-etre il est trop tard, car les chevaux s'entendent les
uns les autres a plusieurs milles de distance, et le plus leger bruit se
transmet au loin a travers l'atmosphere tranquille de ces hauts plateaux.
Nous arrivons pres de la _caballada_. Que fait Seguin? Il a detache la
couverture qui est a l'arriere de la selle, et il enveloppe la tete de son
cheval. Nous suivons son exemple; sans echanger une parole, car nous
comprenons qu'il n'y a pas autre chose a faire. Au bout de quelques
minutes, nous avons reconquis notre securite, et nous remontons a notre
poste d'observation.

Nous nous y etions pris a temps, car, en atteignant le sommet, nous
entendimes les exclamations des Indiens, les _thoump, thoump_ des sabots
sur le sol resistant de la plaine; de temps en temps un hennissement
annoncant que leurs chevaux sentaient l'approche de l'eau. Ceux qui
etaient en tete se dirigeaient vers la source; et nous apercumes la longue
ligne des cavaliers s'etendant jusqu'au point le plus eloigne de
l'horizon. Ils approcherent encore, et nous pumes distinguer les
banderoles et les pointes brillantes de leurs lances. Nous voyons aussi
leurs corps demi-nus luire aux rayons de la lune. Au bout de quelques
instants, ceux qui etaient en tete atteignaient les buissons, faisaient
halte, laissaient boire leurs animaux, puis, faisant demi-tour, gagnaient
le milieu de la prairie au trot, et la, sautant a terre, deharnachaient
leurs chevaux. Il devenait evident que leur intention etait de camper la
pour la nuit. Pendant pres d'une heure, ils defilerent ainsi, jusqu'a ce
que deux cents guerriers fussent reunis dans la plaine sous nos yeux.

Nous observions tous leurs mouvements. Nous ne craignions pas d'etre vus.
Nos corps etaient caches derriere les rochers et nos figures masquees par
le feuillage des arbres du Pinon. Nous pouvions facilement voir et
entendre tout ce qui se passait, les sauvages n'etant pas a plus de trois
cents yards de notre poste. Ils commencent par attacher leurs chevaux a
des piquets disposes en un large cercle, au loin dans la plaine. La,
l'herbe est plus longue et plus epaisse que dans le voisinage de la
source. Ils detachent et rapportent avec eux les harnais, composes de
brides en crin, de couvertures en cuir de buffalo et de peaux d'ours gris.
Peu d'entre eux ont des selles. Les Indiens n'ont pas l'habitude de s'en
servir dans les expeditions de guerre. Chaque homme plante sa lance dans
le sol, et place, aupres de son bouclier, son arc et son carquois. Il
etend a son cote une couverture de laine, ou une peau de bete, qui lui
sert a la fois de tente et de lit. Les lances, bien alignees sur la
prairie, y forment un front de plusieurs centaines de yards, et en un
instant leur camp est forme avec une promptitude et une regularite a faire
honte aux plus vieilles troupes. Leur camp est divise en deux parties,
correspondant a deux bandes: celle des Apaches et celle des Navajoes. La
derniere est, de beaucoup, la moins nombreuse, et se trouve la plus
eloignee, par rapport a nous. Nous entendons le bruit de leurs tomahawks
attaquant les arbres du fourre au pied de la montagne, et nous les voyons
retourner vers la plaine, charges de fagots qu'ils empilent et qu'ils
allument. Un grand nombre de feux brillent bientot dans la nuit. Les
sauvages s'assoient autour et font cuire leur souper. Nous pouvons
distinguer les peintures dont sont ornes leurs visages et leurs poitrines
nues. Il y en a de toutes les couleurs: les uns sont peints en rouge,
comme s'ils etaient barbouilles de sang; d'autres en noir de jais. Ceux-ci
ont la moitie de la figure peinte en blanc et l'autre moitie en rouge ou
en noir. Ceux-la sont marques comme des chiens de chasse, d'autres sont
rayes et zebres. Leurs joues et leurs poitrines sont tatouees de figures
d'animaux: de loups, de pantheres, d'ours, de buffalos et autres hideux
hieroglyphes, vivement eclaires par l'ardente flamme du bois de pin.
Quelques-uns portent une main rouge peinte sur le coeur; un grand nombre
etalent comme devise des tetes de mort ou des os en croix. Chacun d'eux a
adopte un symbole correspondant a son caractere. Ce sont des ecussons ou
la fantaisie joue le meme role que dans le choix des armoiries que l'on
voit sur les portieres des voitures, sur les boutons des livrees, ou sur
la medaille de cuivre du facteur de magasin. La vanite est de tous les
pays, et les sauvages, comme les civilises, ont aussi leurs hochets.

Mais qu'est-ce donc? des casques brillants, de cuivre et d'acier, avec des
plumes d'autruche! Une telle coiffure a des sauvages! Ou ont-ils pris
cela? Aux cuirassiers de Chihuahua. Pauvres diables, tues dans quelque
rencontre avec ces lanciers du desert.

La viande saignante crepite au feu sur des broches de bois de saule, les
Indiens placent des noix du Pinon sous les cendres, et les en retirent
grillees et fumantes; ils allument leur pipe de terre durcie, et lancent
en l'air des nuages de fumee. Ils gesticulent en se racontant les uns aux
autres leurs sanglantes aventures. Nous les entendons crier, causer et
rire comme de vrais saltimbanques. Combien sont-ils differents des Indiens
de la foret! Pendant deux heures, nous suivons tous leurs mouvements et
nous les ecoutons. Enfin les hommes qui doivent garder les chevaux sont
choisis et se dirigent vers la caballada; des Indiens, l'un apres l'autre,
etendent leurs peaux de betes, s'enroulent dans leurs couvertures et
s'endorment. Les flammes cessent de briller, mais, a la lueur de la lune,
nous pouvons distinguer les corps couches des sauvages. Des formes
blanches se meuvent au milieu d'eux; ce sont les chiens quetant apres les
debris du souper. Ils courent ca et la, grondant l'un apres l'autre, et
aboyant aux coyotes qui rodent a la lisiere du camp. Plus loin, sur la
prairie, les chevaux sont encore eveilles et occupes. Nous entendons le
bruit de leurs sabots frappant le sol et le craquement de l'herbe touffue,
sous leurs dents. D'espace en espace nous apercevons la forme droite d'un
homme debout: ce sont les sentinelles de la caballada.



XXV


TROIS JOURS DANS LA TRAPPE.

Nous dumes nous preoccuper alors de notre propre situation. Les dangers et
les difficultes dont nous etions entoures apparurent a nos yeux.

--Est-ce que les sauvages vont rester ici pour chasser?

Cette pensee sembla nous venir a tous au meme instant, et nous echangeames
des regards inquiets et consternes.

--Cela n'est pas improbable, dit Seguin a voix basse, et d'un ton grave;
il est evident qu'ils ne sont pas approvisionnes de viande; et comment
pourraient-ils sans cela entreprendre la traversee du desert? Ils
chasseront ici ou plus loin. Pourquoi pas ici?

--S'il en est ainsi, nous sommes dans une jolie trappe! Interrompit un
chasseur montrant successivement l'entree de la gorge d'un cote et la
montagne de l'autre.--Comment sortirons-nous d'ici? Je serais vraiment
curieux de le savoir.

Nos yeux suivirent les gestes de celui qui parlait. En face de l'ouverture
de la ravine, a moins de cent yards de distance des rochers qui en
obstruaient l'entree, nous apercevions la ligne du camp des Indiens. Plus
pres encore, il y avait une sentinelle. On n'aurait pu s'aventurer a
sortir, la sentinelle fut-elle endormie, sans s'exposer a rencontrer les
chiens qui rodaient en foule dans le camp. Derriere nous, la montagne se
dressait verticalement comme un mur. Elle etait inaccessible. Nous etions
positivement dans une trappe.

--_Carrai_! s'ecria un des hommes, nous allons crever de faim et de soif
s'ils restent ici pour chasser!

--Ca sera encore plus tot fait de nous, reprit un autre, s'il leur prend
fantaisie de penetrer dans la gorge!

Cette hypothese pouvait se realiser, bien qu'il y eut peu d'apparence. Le
ravin formait une espece de cul-de-sac qui entrait de biais dans la
montagne et se terminait a un mur de rochers. Rien ne pouvait attirer nos
ennemis dans cette direction, a moins, toutefois, qu'ils ne vinssent y
chercher des noix du Pinon. Quelques-uns de leurs chiens aussi ne
pouvaient-ils pas venir de ce cote, en quete de gibier, ou attires par
l'odeur de nos chevaux? Tout cela etait possible, et chacune de ces
probabilites nous faisait frissonner.

--S'ils ne nous decouvrent pas, dit Seguin, cherchant a nous rassurer,
nous pourrons vivre un jour ou deux avec des noix de pin. Quand les noix
nous feront defaut, nous tuerons un de nos chevaux. Quelle quantite d'eau
avons-nous?

--Nous avons de la chance, capitaine, nos outres sont presque pleines.

--Mais nos pauvres betes? Il n'y aura pas de quoi les abreuver.

--Il n'y a pas a craindre la soif tant que nous aurons de cela, dit
El-Sol, regardant a terre et indiquant du pied une grosse masse arrondie
qui croissait parmi les rochers: c'etait un cactus spheroidal. Voyez,
continua-t-il, il y en a par centaines.

Tout le monde comprit ce qu'El-Sol voulait dire, et les regards se
reposerent avec satisfaction sur les cactus.

--Camarades, reprit Seguin, il ne sert a rien de nous desoler. Que ceux
qui peuvent dormir dorment. Il suffit de poser une sentinelle la-bas et
une autre ici. Allez, Sanchez! Et le chef indiqua en bas de la ravine un
poste d'ou on pouvait surveiller l'entree.

La sentinelle s'eloigna, et prit son poste en silence. Les autres
descendirent, et, apres avoir visite les muselieres des chevaux,
retournerent a la station de la vedette placee sur la crete. La, nous nous
roulames dans nos couvertures, et, nous etendant sur les rochers, nous
nous endormimes pour le reste de la nuit.

Avant le jour, nous sommes tous sur pied, et nous guettons a travers le
feuillage avec un vif sentiment d'inquietude. Le camp des Indiens est
plonge dans le calme le plus profond. C'est mauvais signe! S'ils avaient
du partir, ils auraient ete debout plus tot. Ils ont l'habitude de se
mettre en route avant l'aube. Ces symptomes augmentent nos alarmes. Une
lueur grise commence a se repandre sur la prairie. Une bande blanche se
montre a l'horizon, du cote de l'Orient. Le camp se reveille. Nous
entendons des voix. Des formes noires s'agitent au milieu des lances
plantees verticalement dans le sol. Des sauvages gigantesques traversent
la plaine. Des peaux de betes couvrent leurs epaules et les protegent
contre l'air vif du matin. Ils portent des fagots. Ils rallument les feux.
Nos hommes causent a voix basse, etendus sur les rochers et suivant de
l'oeil tous leurs mouvements.

--Il est evident qu'ils ont l'intention de faire sejour ici.

--Oui, ca y est; c'est sur et certain! Fichtre! je voudrais bien savoir
combien de temps ils vont y rester.

--Trois jours au moins; peut-etre cinq ou six.

--B...igre de chien! nous serons flambes avant qu'il n'en soit passe la
moitie!

--Que diable auraient-ils a faire ici si longtemps? Je parie, moi, qu'ils
vont filer aussitot qu'ils pourront.

--Sans doute; mais pourront-ils partir plus tot?

--Ils ont bien assez d'un jour pour ramasser toute la viande dont ils ont
besoin. Voyez! il y a la-bas des buffalos en masse. Regardez! la-bas, tout
la-bas!

Et celui qui parlait montrait des silhouettes noires qui se detachaient
sur le ciel brillant. C'etait un troupeau de buffalos.

--C'est juste. En moins d'une demi-journee, ils auront abattu autant de
viande qu'ils en veulent. Mais comment la feront-ils secher en moins de
trois jours. C'est la ce que je serais bien aise de savoir.

--_Es verdad!_ dit un des Mexicains, un cibolero; _tres dias, al menos!_

--Oui, messieurs! Et gare si le soleil nous joue le mauvais tour de ne pas
se montrer.

Ces propos sont echanges entre deux ou trois hommes qui parlent a voix
basse, mais assez haut cependant pour que nous les entendions. Ils nous
revelent une nouvelle face de la question, que nous n'avions pas encore
envisagee. Si les Indiens restent la jusqu'a ce que leurs viandes soient
sechees, nous sommes grandement exposes a mourir de soif ou a etre
decouverts dans notre cachette. Nous savons que l'operation du
dessechement de la viande de buffalo demande trois jours, avec un bon
soleil, comme un chasseur l'a insinue. Cela, joint a une premiere journee
employee a la chasse, nous fait quatre jours d'emprisonnement dans le
ravin! La perspective est redoutable. Nous pressentons les atroces et
mortelles tortures de la soif. La famine n'est pas a craindre; nos chevaux
sont la et nous avons nos couteaux. Ils nous fourniront de la viande, au
besoin, pour plusieurs semaines. Mais les cactus suffiront-ils a calmer la
soif des hommes et des betes pendant trois ou quatre jours? C'est la une
question que personne ne peut resoudre. Le cactus a souvent soulage un
chasseur pendant quelque temps; il lui a rendu les forces necessaires pour
gagner un cours d'eau, mais plusieurs jours! L'epreuve ne tarde pas a
commencer. Le jour s'est leve; les Indiens sont sur pied. La moitie
d'entre eux detachent les chevaux de leurs piquets et les conduisent a
l'eau. Ils ajustent les brides, prennent leurs lances, bandent leurs arcs,
mettent le carquois sur leurs epaules et sautent a cheval. Apres une
courte consultation, ils se dirigent au galop vers l'est. Une demi-heure
apres, nous les voyons poursuivant les buffalos a travers la prairie, les
percant de leurs fleches et les traversant de leurs longues lances. Ceux
qui sont restent au camp menent leurs chevaux a la source, et les
reconduisent dans la prairie. Puis ils abattent de jeunes arbres, pour
alimenter les feux. Voyez! les voila qui enfoncent de longues perches dans
la terre, et qui tendent des cordes de l'une a l'autre. Dans quel but?
Nous ne le savons que trop.

--Ah! regardez la-bas! murmure un des chasseurs en voyant ces preparatifs;
la-bas, les cordes a secher la viande! Maintenant, il n'y a pas a dire,
nous voila en cage pour tout de bon.

--_Por todos los santos, es verdad!_

--_Caramba! carajo! chingaro!_ grommelle le cibolero qui voit parfaitement
ce que signifient ces perches et ces cordes.

Nous observons avec un interet fievreux tous les mouvements des sauvages.
Le doute ne nous est plus permis. Ils se disposent a rester la plusieurs
jours. Les perches dressees presentent un developpement de plus de cent
yards, devant le front du campement. Les sauvages attendent le retour de
leurs chasseurs. Quelques-uns montent a cheval et se dirigent au galop
vers la battue des buffalos qui fuient au loin dans la plaine. Nous
regardons a travers les feuilles en redoublant de precautions, car le jour
est eclatant, et les yeux percants de nos ennemis interrogent tous les
objets qui les entourent. Nous parlons a voix basse, bien que la distance
rende, a la rigueur, cette precaution superflue; mais, dans notre terreur,
il nous semble que l'on peut nous entendre. L'absence des chasseurs
indiens a dure environ deux heures. Nous les voyons maintenant revenir a
travers la prairie, par groupes separes. Ils s'avancent lentement. Chacun
d'eux porte une charge devant lui, sur le garrot de son cheval. Ce sont de
larges masses de chair rouge, fraichement depouillee et fumante. Les uns
portent les cotes et les quartiers, les autres les bosses, ceux-ci les
langues, les coeurs, les foies, les _petits morceaux_, enveloppes dans les
peaux des animaux tues. Ils arrivent au camp et jettent leurs chargements
sur le sol. Alors commence une scene de bruit et de confusion. Les
sauvages courent ca et la, criant, bavardant, riant et sautant. Avec leurs
longs couteaux a scalper, ils coupent de larges tranches et les placent
sur les braises ardentes, ils decoupent les bosses, et enlevent la graisse
blanche et remplissent des boudins. Ils deploient les foies bruns qu'ils
mangent crus. Ils brisent les os avec leurs tomahawks, et avalent la
moelle savoureuse. Tout cela est accompagne de cris, d'exclamations, de
rires bruyants et de folles gambades. Cette scene se prolonge pendant plus
d'une heure. Une troupe fraiche de chasseurs monte a cheval et part. Ceux
qui restent decoupent la viande en longues bandes qu'ils accrochent aux
cordes preparees dans ce but. Ils la laissent ainsi pour etre transformee
en _tasajo_ par l'action du soleil. Nous savons ce qui nous attend; le
peril est extreme; mais des hommes comme ceux qui composent la bande de
Seguin ne sont pas gens a abandonner la partie tant qu'il reste une ombre
d'espoir. Il faut qu'un cas soit bien desespere pour qu'ils se sentent a
bout de ressources.

--Il n'y a pas besoin de nous tourmenter tant que nous ne sommes pas
atteints dans nos oeuvres vives, dit un des chasseurs.

--Si c'est etre atteint dans ses oeuvres vives que d'avoir le ventre
creux, replique un autre, je le suis, et ferme. Je mangerais un ane tout
cru, sans lui oter la peau.

--Allons, garcons, replique un troisieme, ramassons des noix de pin et
regalons-nous.

Nous suivons cet avis et nous nous mettons a la recherche des noix. A
notre grand desappointement, nous decouvrons que ce precieux fruit est
assez rare. Il n'y a pas sur la terre ou sur les arbres de quoi nous
soutenir pendant deux jours.

--Par le diable! s'ecrie un des hommes, nous serons forces de nous en
prendre a nos betes.

--Soit, mais nous avons encore le temps, nous attendrons que nous nous
soyons un peu ronge les poings avant d'en venir la.

On procede a la distribution de l'eau qui se fait dans une petite tasse.
Il n'en reste plus guere dans les outres, et nos pauvres chevaux
souffrent.

--Occupons-nous d'eux, dit Seguin, se mettant en devoir d'eplucher un
cactus avec son couteau.

Chacun de nous en fait autant et enleve soigneusement les cotes et les
piquants. Un liquide frais et gommeux coule des tissus ouverts. Nous
arrachons, en brisant leurs courtes queues, les boules vertes des cactus,
nous les portons dans le fourre et les placons devant nos animaux. Ceux-ci
s'emparent avidement de ces plantes succulentes, les broient entre les
dents et avalent le jus et les fibres. Ils y trouvent a boire et a manger.
Dieu merci! nous pouvons esperer de les sauver. Nous renouvelons la
provision devant eux jusqu'a ce qu'ils en aient assez. Deux sentinelles
sont entretenues en permanence, l'une sur la crete de la colline, l'autre
en vue de l'ouverture du defile. Les autres restent dans le ravin, et
cherchent, sur les flancs, les fruits coniques du Pinon. C'est ainsi que
se passe notre premiere journee. Jusqu'a une heure tres-avancee de la
soiree, nous voyons les chasseurs Indiens rentrer dans le camp apportant
leur charge de chair de buffalo. Les feux sont partout allumes, et les
sauvages, assis autour, passent presque toute la nuit a faire des
grillades et a manger. Le lendemain, ils ne se levent que tres-tard. C'est
un jour de repos et de paresse; la viande pend aux cordes, et ils ne
peuvent qu'attendre la fin de l'operation. Ils flanent dans le camp; ils
arrangent leurs brides et leurs lassos, ou passent la visite de leurs
armes. Ils menent boire leurs chevaux et les reconduisent au milieu de
l'herbe fraiche. Plus de cent d'entre eux sont incessamment occupes a
faire griller de larges tranches de viandes, et a les manger. C'est un
festin perpetuel. Leurs chiens sont fort affaires aussi, apres les os
depouilles. Ils ne quitteront probablement pas cette curee, et nous
n'avons pas a craindre qu'ils viennent roder du cote de la ravine tant
qu'ils seront ainsi attables. Cela nous rassure un peu. Le soleil est
chaud pendant toute la seconde journee, et nous rotit dans notre ravin
desseche. Cette chaleur redouble notre soif; mais nous sommes loin de nous
en plaindre, car elle hatera le depart des sauvages. Vers le soir, le
_tasajo_ commence a prendre une teinte brune et a se racornir. Encore un
jour comme cela, et il sera bon a empaqueter. Notre eau est epuisee; nous
sucons les feuilles succulentes du cactus, dont l'humidite trompe notre
soif, sans pourtant l'apaiser. La faim se fait sentir de plus en plus
vive. Nous avons mange toutes les noix de pin, et il ne nous reste plus
qu'a tuer un de nos chevaux.

--Attendons jusqu'a demain, propose-t-on. Laissons encore une chance aux
pauvres betes. Qui sait ce qui peut arriver demain matin?

Cette proposition est acceptee. Il n'y a pas un chasseur qui ne regarde la
perte de son cheval comme un des plus grands malheurs qui puisse
l'atteindre dans la prairie. Devores par la faim, nous nous couchons,
attendant la venue du troisieme jour. Le matin arrive, et nous grimpons
comme d'habitude a notre observatoire.

Les sauvages dorment tard comme la veille; mais ils se levent enfin, et,
apres avoir fait boire leurs chevaux, recommencent a faire cuire de la
viande. L'aspect des tranches saignantes, des cotes juteuses fumant sur la
braise, l'odeur savoureuse que nous apporte la brise surexcitent notre
faim jusqu'a la rendre intolerable. Nous ne pouvons pas resister plus
longtemps. Il faut qu'un cheval meure! Lequel? La loi de la montagne en
decidera. Onze cailloux blancs et un noir sont places dans un seau vide;
l'un apres l'autre nous sommes conduits aupres, les yeux bandes. Je
tremble, en mettant la main dans le vase autant que s'il s'agissait de ma
propre vie.

--Grace soit rendue au ciel! mon brave Moro est sauve!...

Un des Mexicains a pris la pierre noire.

--Nous avons de la chance! s'ecria un chasseur, un bon mustang bien gras
vaut mieux qu'un boeuf maigre.

En effet, le cheval designe par le sort est tres-bien en chair. Les
sentinelles sont replacees, et nous nous dirigeons vers le fourre pour
executer la sentence. On s'approche de la victime avec precaution; on
l'attache a un arbre, et on lui met des entraves aux quatre jambes pour
qu'elle ne puisse se debattre. On se propose de la saigner a blanc. Le
cibolero a degaine son long couteau; un homme se tient pret a recevoir
dans un seau le precieux liquide, le sang. Quelques-uns, munis de tasses,
se preparent a boire aussitot que le sang coulera. Un bruit inusite nous
arrete court. Nous regardons a travers les feuilles. Un gros animal gris,
ressemblant a un loup, est sur la lisiere du fourre et nous regarde.
Est-ce un loup? Non; c'est un chien indien. L'execution est suspendue,
chacun de nous s'arme de son couteau. Nous nous approchons doucement de
l'animal; mais il se doute de nos intentions, pousse un sourd grognement,
et court vers l'extremite du defile. Nous le suivons des yeux. L'homme en
faction est precisement le proprietaire du cheval voue a la mort. Le chien
ne peut regagner la plaine qu'en passant pres de lui, et le Mexicain se
tient, la lance en arret, pret a le recevoir. L'animal se voit coupe, il
se retourne et court en arriere; puis, prenant un elan desespere, il
essaie de franchir la vedette. Au meme moment il pousse un hurlement
terrible. Il est empale sur la lance. Nous nous elancons vers la crete
pour voir si le hurlement a attire l'attention des sauvages. Aucun
mouvement inusite ne se manifeste parmi eux; ils n'ont rien entendu. Le
chien est depece et devore avant que la chair palpitante ait eu le temps
de se refroidir! Le cheval est preserve. La recolte des cactus
rafraichissants pour nos betes nous occupe pendant quelque temps. Quand
nous retournons a notre observatoire, un joyeux spectacle s'offre a nos
yeux. Les guerriers assis autour des feux renouvellent les peintures de
leurs corps. Nous savons ce que cela veut dire. Le _tasajo_ est devenu
noir. Grace au soleil brulant il sera bientot bon a empaqueter.
Quelques-uns des Indiens s'occupent a empoisonner les pointes de leurs
fleches. Ces symptomes raniment notre courage. Ils se mettront bientot en
marche, sinon cette nuit, demain au point du jour. Nous nous felicitons
reciproquement, et suivons de l'oeil tous les mouvements du camp. Nos
esperances s'accroissent a la chute du jour. Ah! voici un mouvement
inaccoutume. Un ordre a ete donne. Voila!

--_Mira! Mira!--See!--Look! look!_--Tous les chasseurs s'exclament a la
fois, mais a voix basse.

--Par le grand diable vivant! ils vont partir a la brune.

Les sauvages detachent le _tasajo_ et le mettent en rouleaux. Puis, chaque
homme se dirige vers son cheval, les piquets sont arraches: les betes
menees a l'eau; on les bride, on les harnache et on les sangle. Les
guerriers prennent leurs lances, endossent leur carquois, ramassent leurs
boucliers et leurs arcs, et sautent legerement a cheval. Un moment apres,
leur file est formee avec la rapidite de la pensee, et, reprenant leur
sentier, ils se dirigent, un par un, vers le sud. La troupe la plus
nombreuse est passee. La plus petite, celle des Navajoes, suit la meme
route. Non, cependant! cette derniere oblique soudainement vers la gauche
et traverse la prairie, se dirigeant a l'est, vers la source de l'Ojo de
Vaca.



XXVI


LES DIGGERS.[1]

[Note 1: _Diggers_, mot a mot: homme qui creuse, fossoyeur. C'est une race
particuliere de sauvage de ces montagnes.]

Notre premier mouvement fut de nous precipiter au bas de la cote, vers la
source, pour y satisfaire notre soif, et vers la plaine pour apaiser notre
faim avec les os depouilles de viandes dont le camp etait jonche.
Neanmoins, la prudence nous retint.

--Attendez qu'ils aient disparu, dit Garey. Ils seront hors de vue en
trois sauts de chevre.

--Oui, restons ici un instant encore, ajoute un autre; quelques-uns
peuvent avoir oublie quelque chose et revenir sur leurs pas.

Cela n'etait pas impossible, et, bien qu'il nous en coutat, nous nous
resignames a rester quelque temps encore dans le defile. Nous descendimes
au fourre pour faire nos preparatifs de depart: seller nos chevaux et les
debarrasser des couvertures dont leurs tetes etaient emmaillotees. Pauvres
betes! Elles semblaient comprendre que nous allions les delivrer. Pendant
ce temps, notre sentinelle avait gagne le sommet de la colline pour
surveiller les deux troupes, et nous avertir aussitot que les Indiens
auraient disparu.

--Je voudrais bien savoir pourquoi les Navajoes vont par l'Ojo de Vaca,
dit notre chef d'un air inquiet; il est heureux que nos camarades ne
soient pas restes la.

--Ils doivent s'ennuyer de nous attendre ou ils sont, ajouta Garey, a
moins qu'ils n'aient trouve dans les mesquites plus de queues noires que
je ne me l'imagine..

--_Vaya!_ s'ecria Sanchez, ils peuvent rendre grace a la _Santissima_ de
ne pas etre restes avec nous. Je suis reduit a l'etat de squelette _Mira!
Carrai!_

Nos chevaux etaient selles et brides nos lassos accroches; la sentinelle
ne nous avait point encore avertis. Notre patience etait a bout.

--Allons! dit l'un de nous, avancons: ils sont assez loin maintenant. Ils
ne vont pas s'amuser a revenir en arriere tout le long de la route. Ce
qu'ils cherchent est devant eux, je suppose. Par le diable! le butin qui
les tente est assez beau!

Nous ne pumes y tenir plus longtemps. Nous helames la sentinelle. Elle
n'apercevait plus que les tetes dans le lointain.

--Cela suffit, dit Seguin, venez; emmenez les chevaux!

Les hommes s'empresserent d'obeir, et nous courumes vers le
fond de la ravine, avec nos betes. Un jeune homme, le _pueblo_ domestique
de Seguin, etait a quelques pas devant. Il avait hate d'arriver a la
source. Au moment ou il atteignit l'ouverture de la gorge, nous le vimes
se jeter a terre avec toutes les apparences de l'effroi, tirant son cheval
en arriere et s'ecriant:

--_Mi amo! mi amo! todavia son!_ (Monsieur! monsieur! Ils sont encore la!)

--Qui? demande Seguin, se portant rapidement en avant.

--Les Indiens! monsieur! les Indiens!

--Vous etes fou! Ou les voyez-vous?

--Dans le camp, monsieur. Regardez la-bas!

Je suivis Seguin vers les rochers qui masquaient l'entree du defile. Nous
regardames avec precaution par-dessus. Un singulier tableau s'offrit a nos
yeux. Le camp etait dans l'etat ou les Indiens l'avaient laisse, les
perches encore debout. Les peaux velues de buffalos, les os empiles,
couvraient la plaine; des centaines de coyotes rodaient ca et la, grondant
l'un apres l'autre, ou s'acharnant a poursuivre tel d'entre eux qui avait
trouve un meilleur morceau que ses compagnons. Les feux continuaient a
bruler, et les loups, galopant a travers les cendres, soulevaient des
nuages jaunes. Mais il y avait quelque chose de plus extraordinaire que
tout cela, quelque chose qui me frappa d'epouvante. Cinq ou six formes
quasi humaines s'agitaient aupres des feux, ramassant les debris de peaux
et d'os, et les disputant aux loups qui hurlaient en foule tout autour
d'eux. Cinq ou six autres figures semblables, assises autour d'un monceau
de bois allume, rongeaient silencieusement des cotes a moitie grillees!
Etaient-ce donc des... en verite, c'etaient bien des etres humains! Ce ne
fut pas sans une profonde stupefaction que je considerai ces corps
rabougris et rides, ces bras longs comme ceux d'un singe, ces tetes
monstrueuses et disproportionnees d'ou pendaient des cheveux noirs et
sales, tortilles comme des serpents. Un ou deux paraissaient avoir un
lambeau de vetement, quelque vieux haillon dechire. Les autres etaient
aussi nus que les betes fauves qui les entouraient; nus de la tete aux
pieds. C'etait un spectacle hideux que celui de ces especes de demons
noirs accroupis autour des feux, tenant au bout de leurs longs bras rides
des os a moitie decharnes dont ils arrachaient la viande avec leurs dents
brillantes. C'etait horrible a voir, et il se passa quelques instants
avant que l'etonnement me permit de demander, qui ou quoi ils pouvaient
etre. Je pus enfin articuler ma question.

--_Los Yamparicos_, repondit le _cibolero_.

--Les quoi? demandai-je encore.

--_Los Indios Yamparicos, senor_.

--Les Diggers, les Diggers dit un chasseur croyant mieux expliquer ainsi
l'etrange apparition.

--Oui, ce sont des Indiens Diggers, ajouta Seguin. Avancons. Nous n'avons
rien a craindre d'eux.

--Mais nous avons quelque chose a gagner avec eux, ajouta un des
chasseurs, d'un air significatif. La peau du crane d'un Digger se paie
aussi bien qu'une autre, tout autant que celle d'un chef Pache.

--Que personne ne fasse feu! dit Seguin d'un ton ferme. Il est trop tot
encore: regardez la-bas!

Et il montra au bout de la plaine deux ou trois objets brillants, les
casques des guerriers qui s'eloignaient, et qu'on apercevait encore
au-dessus de l'herbe.

--Et comment pourrons-nous les prendre, alors, capitaine? demanda le
chasseur. Ils nous echapperont dans les rochers; ils vont fuir comme des
chiens effrayes.

--Mieux vaut les laisser partir, les pauvres diables! dit Seguin, semblant
desirer que le sang ne fut pas ainsi repandu inutilement.

--Non pas, capitaine, reprit le meme interlocuteur. Nous ne ferons pas
feu; mais nous les attraperons, si nous pouvons, sans cela. Garcons,
suivez-moi, par ici!

Et l'homme allait diriger son cheval a travers les roches eparpillees, de
maniere a passer inapercu entre les nains et la montagne. Mais il fut
trompe dans son attente; car au moment ou El-Sol et sa soeur se montrerent
a l'ouverture, leurs vetements brillants frapperent les yeux des Diggers.
Comme des daims effarouches, ceux-ci furent aussitot sur pied et coururent
ou plutot volerent vers le bas de la montagne. Les chasseurs se lancerent
au galop pour leur couper le passage; mais il etait trop tard. Avant
qu'ils pussent les joindre, les Diggers avaient disparu dans une crevasse,
et on les voyait grimper comme des chamois, le long des rochers a pic, a
l'abri de toute atteinte. Un seul des chasseurs, Sanchez, reussit a faire
une prise. Sa victime avait atteint une saillie elevee, et rampait tout le
long, lorsque le lasso du toreador s'enroula autour de son cou. Un moment
apres, son corps se brisait sur le roc! Je courus pour le voir: il etait
mort sur le coup. Son cadavre ne presentait plus qu'une masse informe,
d'un aspect hideux et repoussant.

Le chasseur, sans pitie, s'occupa fort peu de tout cela. Il lanca une
grossiere plaisanterie, se pencha vers la tete de sa victime, et, separant
la peau du crane, il fourra le scalpel tout sanglant et tout fumant dans
la poche de ses _calzoneros_.



XXVII


DACOMA.

Apres cet episode, nous nous precipitames vers la source, et, mettant pied
a terre, nous laissames nos chevaux boire a discretion. Nous n'avions pas
a craindre qu'ils fussent tentes de s'eloigner. Autant qu'eux, nous etions
presses de boire; et, nous glissant parmi les branches, nous nous mimes a
puiser de l'eau a pleines tasses. Il semblait que nous ne pourrions jamais
venir a bout de nous desalterer; mais un autre besoin aussi imperieux nous
fit quitter la source, et nous courumes vers le camp, a la recherche des
moyens d'apaiser notre faim. Nos cris mirent en fuite les coyotes et les
loups blancs, que nous achevames de chasser a coups de pierres. Au moment
ou nous allions ramasser les debris souilles de poussiere, une exclamation
etrange d'un des chasseurs nous fit brusquement tourner les yeux.

--_Malaray, camarados; mira el arco!_

Le Mexicain qui proferait ces mots montrait un objet gisant a ses pieds,
sur le sol. Nous fumes bientot pres de lui.

--_Caspita!_ s'ecria encore cet homme, c'est un arc blanc!

--Un arc blanc, de par le diable! repeta Garey.

--Un arc blanc! crierent plusieurs autres, considerant l'objet avec un air
d'etonnement et d'effroi.

--C'est l'arc d'un grand guerrier, je le certifie, dit Garey.

--Oui, ajouta un autre, et son proprietaire ne manquera pas de revenir
pour le chercher aussitot que... Sacredie! Regardez la-bas! Le voila qui
vient, par les cinquante mille diables!

Nos yeux se porterent tous ensemble a l'extremite de la prairie, a l'est,
du cote qu'indiquait celui qui venait de parler. Tout au bout de l'horizon
on voyait poindre comme une etoile brillante en mouvement. C'etait tout
autre chose; un regard nous suffit pour reconnaitre un casque qui
reflechissait les rayons du soleil et qui suivait les mouvements reguliers
d'un cheval au galop.

--Aux saules! enfants! aux saules! cria Seguin. Laissez l'arc! laissez-le
a la place ou il etait. A vos chevaux! emmenez-les! leste! leste!

En un instant chacun de nous tenait son cheval par la bride et le guidait
ou plutot le trainait vers le fourre de saules. La nous nous mimes en
selle pour etre prets a tout evenement, et restames immobiles, guettant a
travers le feuillage.

--Ferons-nous feu quand il approchera, capitaine? Demanda un des hommes.

--Non.

--Nous pouvons le prendre aisement, quand il se baissera pour prendre son
arc.

--Non, sur votre vie!

--Que faut-il faire alors, capitaine?

--Laissez-le prendre son arc et s'en aller! repondit Seguin.

--Pourquoi ca, capitaine? pourquoi donc ca?

--Insenses! vous ne voyez pas que toute la tribu serait sur nos talons
avant le milieu de la nuit? Etes-vous fous? Laissez-le aller. Il peut ne
pas reconnaitre nos traces, puisque nos chevaux ne sont pas ferres: s'il
ne les voit pas, laissez-le aller comme il sera venu, je vous le dis.

--Mais que ferons-nous, s'il jette les yeux de ce cote?

Garey, en disant cela, montrait les rochers situes au pied de la montagne.

--Malediction! le Digger! s'ecria Seguin en changeant de couleur.

Le cadavre etait tout a fait en vue sur le devant des rochers; le crane
sanglant tourne en l'air et vers le dehors de telle sorte qu'il ne pouvait
manquer de frapper les yeux d'un homme venant du cote de la plaine.
Quelques coyotes avaient deja grimpe sur la plate-forme ou etait le
cadavre, et flairaient tout autour, semblant hesiter devant cette masse
hideuse.

--Il ne peut pas manquer de le voir, capitaine, ajouta le chasseur.

--S'il le voit, il faudra nous en defaire par la lance ou par le lasso, ou
le prendre vivant. Que pas un coup de fusil ne soit tire. Les Indiens
pourraient encore l'entendre, et seraient sur notre dos avant que nous
eussions fait le tour de la montagne. Non! mettez vos fusils en
bandouliere! Que ceux qui ont des lances et des lassos se tiennent prets.

--Quand devrons-nous charger, capitaine?

--Laissez-moi le soin de choisir le moment. Peut-etre mettra-t-il pied a
terre pour ramasser son arc, ou bien il viendra a la source pour faire
boire son cheval. Dans ce cas, nous l'entourerons. S'il voit le corps du
Digger, il s'en approchera, peut-etre, pour l'examiner de plus pres. Dans
ce cas encore, nous pourrons facilement lui couper le chemin. Ayez
patience! je vous donnerai le signal..

Pendant ce temps, le Navajo arrivait au grand galop. A la fin du dialogue
precedent, il n'etait plus qu'a trois cents yards de la source, et
avancait sans ralentir son allure. Les yeux fixes sur lui, nous gardions
le silence et retenions notre respiration. L'homme et le cheval
captivaient tous deux notre attention. C'etait un beau spectacle. Le
cheval etait un mustang a large encolure, noir comme le charbon, aux yeux
ardents, aux naseaux rouges et ouverts. Sa bouche etait pleine d'ecume, et
de blancs flocons marbraient son cou, son poitrail et ses epaules. Il
etait couvert de sueur, et on voyait reluire ses flancs vigoureux a chacun
des elans de sa course. Le cavalier etait nu jusqu'a la ceinture; son
casque et ses plumes, quelques ornements qui brillaient sur son cou, sur
sa poitrine et a ses poignets, interrompaient seuls cette nudite. Une
sorte de tunique, de couleur voyante, toute brodee, couvrait ses hanches
et ses cuisses. Les jambes etaient nues a partir du genou, et les pieds
chausses de mocassins qui emboitaient etroitement la cheville. Different
en cela des autres Apaches, il n'avait point de peinture sur le corps, et
sa peau bronzee resplendissait de tout l'eclat de la sante. Ses traits
etaient nobles et belliqueux, son oeil fier et percant, et sa longue
chevelure noire qui pendait derriere lui allait se meler a la queue de son
cheval. Il etait bien assis, sur une selle espagnole, sa lance, posee sur
l'etrier et reposant legerement contre son bras droit. Son bras gauche
etait passe dans les brassards d'un bouclier blanc, et un carquois plein
de fleches emplumees se balancait sur son epaule. C'etait un magnifique
spectacle que de voir ce cheval et ce cavalier se detachant sur le fond
vert de la prairie; un tableau qui rappelait plutot un des heros d'Homere
qu'un sauvage de l'Ouest.

--Wagh! s'ecria un des chasseurs a voix basse, comme ca brille! regarde
cette coiffure, c'est comme une braise.

--Oui, repliqua Garey, nous pouvons remercier ce morceau de metal. Nous
serions dans la nasse ou il est maintenant, si nous ne l'avions pas apercu
a temps. Mais, continua le trappeur, sa voix prenant un accent
d'exclamation, Dacoma! par l'Eternel c'est Dacoma, le second chef des
Navajoes!

Je me tournai vers Seguin pour voir l'effet de cette annonce. Le Maricopa
etait penche vers lui et lui parlait a voix basse, dans une langue
inconnue, en gesticulant avec energie. Je saisis le nom de _Dacoma_
prononce, avec une expression de haine feroce, par le chef indien qui, au
meme instant, montrait le cavalier qui avancait toujours.

--Eh bien, alors, repartit Seguin, paraissant ceder aux voeux de l'autre,
nous ne le laisserons pas echapper, qu'il voie ou non nos traces. Mais ne
faites pas usage de votre fusil; les Indiens ne sont pas a plus de dix
milles d'ici; ils sont encore la-bas, derriere ce pli de terrain. Nous
pourrons aisement l'entourer; si nous le manquons de cette facon, je me
charge de l'atteindre avec mon cheval et en voici encore un autre qui le
gagnera de vitesse.

Seguin, en disant ces derniers mots, indiquait Moro.

--Silence, continua-t-il, baissant la voix. Ssschht!

Il se fit un silence de mort. Chacun pressait son cheval entre ses genoux
comme pour lui commander l'immobilite. Le Navajo avait atteint la limite
du camp abandonne et inclinant vers la gauche, il galopait obliquement,
ecartant les loups sur son passage. Il etait penche d'un cote, son regard
cherchant a terre. Arrive en face de notre embuscade, il decouvrit l'objet
de ses recherches, et degageant son pied de l'etrier, dirigea son cheval
de maniere a passer aupres. Puis, sans retenir les renes, sans ralentir
son allure, il se baissa jusqu'a ce que les plumes de son casque
balayassent la terre et, ramassant l'arc, se remit immediatement en selle.

--Superbe! s'ecria le toreador.

--Par le diable! c'est dommage de le tuer, murmura un chasseur; et un
sourd murmure d'admiration se fit entendre au milieu de tous ces hommes.

Apres quelque temps de galop, l'Indien fit brusquement volte-face et il
etait sur le point de repartir, quand son regard fut attire par le crane
sanglant du Yamparico. Sous la secousse des renes, son cheval ploya les
jarrets jusqu'a terre, et l'Indien resta immobile, considerant le corps
avec surprise.

--Superbe! superbe! s'ecria encore Sanchez. _Caramba_, il est superbe!

C'etait en effet un des plus beaux tableaux que l'on put voir. Le cheval
avec sa queue etalee a terre, la criniere herissee et les naseaux fumants,
fremissant de tout son corps sous le geste de son intrepide cavalier; le
cavalier lui-meme avec son casque brillant, aux plumes ondoyantes, sa peau
bronzee, son port ferme et gracieux et l'oeil fixe sur l'objet qui causait
son etonnement.

C'etait, comme Sanchez l'avait dit, un magnifique tableau, une statue
vivante, et nous etions tous frappes d'admiration en le regardant. Pas un
de nous, a une exception pres cependant, n'aurait voulu tirer le coup
destine a jeter cette statue en bas de son piedestal. Le cheval et l'homme
resterent quelques moments dans cette attitude. Puis la figure du cavalier
changea tout a coup d'expression. Il jeta autour de lui un regard
inquisiteur et presque effraye. Ses yeux s'arreterent sur l'eau encore
troublee par suite du pietinement de nos chevaux. Un coup d'oeil lui
suffit; et, sous une nouvelle secousse de la bride, le cheval se releva et
partit au galop a travers la prairie. Au meme instant, le signal de
charger nous etait donne et, nous elancant en avant, nous sortions du
fourre tous ensemble. Nous avions a traverser un petit ruisseau. Seguin
etait a quelques pas devant; je vis son cheval butter, broncher sur la
rive et tomber, sur le flanc, dans l'eau! Tous les autres franchirent
l'obstacle. Je ne m'arretai pas pour regarder en arriere; la prise de
l'Indien etait une question de vie ou de mort pour nous tous. J'enfoncai
l'eperon vigoureusement, continuant la poursuite. Pendant quelque temps,
nous galopames de front en groupe serre. Quant nous fumes au milieu de la
plaine, nous vimes l'Indien, a peu pres a douze longueurs de cheval de
nous, et nous nous apercumes avec inquietude qu'il conservait sa distance,
si meme il ne gagnait pas un peu. Nous avions oublie l'etat de nos
animaux: affaiblis par la diete, engourdis par un repos si prolonge dans
le ravin, et, pour comble, sortant de boire avec exces.

La vitesse superieure de Moro me fit bientot prendre la tete de mes
compagnons. Seul, El-Sol etait encore devant moi, je le vis preparer son
lasso, le lancer et donner la secousse; mais le noeud revint frapper les
flancs de son cheval: il avait manque son coup. Pendant qu'il rassemblait
sa courroie, je le depassai et je pus lire sur sa figure l'expression du
chagrin et du desappointement. Mon arabe s'echauffait a la poursuite, et
j'eus bientot pris une grande avance sur mes camarades. Je me rapprochais
de plus en plus du Navajo; bientot nous ne fumes plus qu'a une douzaine de
pas l'un de l'autre. Je ne savais comment faire. Je tenais mon rifle a la
main et j'aurais pu facilement tirer sur l'Indien par derriere, mais je me
rappelais la recommandation de Seguin et nous etions encore plus pres de
l'ennemi; je ne savais meme pas trop si nous n'etions pas deja en vue de
la bande. Je n'osai donc faire feu. Me servirais-je de mon couteau?
essaierais-je de desarconner mon ennemi avec la crosse de mon fusil?
Pendant que je debattais en moi-meme cette question, Dacoma, regardant
par-dessus son epaule, vit que j'etais seul pres de lui. Immediatement il
fit volte-face et mettant sa lance en arret, vint sur moi au galop. Son
cheval paraissait obeir a la voix et a la pression des genoux sans le
secours des renes. A peine eus-je le temps de parer, avec mon fusil, le
coup qui m'arrivait en pleine poitrine. Le fer, detourne, m'atteignit au
bras et entama les chairs. Mon rifle, violemment choque par le bois de la
lance, echappa de mes mains. La blessure, la secousse et la perte de mon
arme m'avaient derange dans le maniement de mon cheval et il se passa
quelques instants avant que je pusse saisir la bride pour le faire
retourner. Mon antagoniste, lui, avait fait demi-tour aussitot, et je m'en
apercus au sifflement d'une fleche qui me passa dans les cheveux au-dessus
de l'oreille droite. Au moment ou je faisais face de nouveau, une autre
fleche etait posee sur la corde, partait et me traversait le bras droit.
L'exasperation me fit perdre toute prudence et, tirant un pistolet de mes
fontes, je l'armai et galopai en avant. C'etait le seul moyen de preserver
ma vie. Au meme moment, l'Indien laissant la son arc, se disposa a me
charger encore avec sa lance, et se precipita a ma rencontre. J'etais
decide a ne tirer qu'a coup sur et a bout portant.

Nous arrivions l'un sur l'autre au plein galop. Nos chevaux allaient se
toucher; je visai, je pressai la detente... Le chien s'abattit avec un
coup sec! Le fer de la lance brilla sous mes yeux: la pointe etait sur ma
poitrine. Quelque chose me frappa violemment en plein visage. C'etait la
courroie d'un lasso. Je vis le noeud s'abattre sur les epaules de l'Indien
et descendre jusqu'a ses coudes: la courroie se tendit. Il y eut un cri
terrible, une secousse dans tout le corps de mon adversaire; la lance
tomba de ses mains; et, au meme instant, il etait precipite de sa selle,
et restait etendu, sans mouvement, sur le sol. Son cheval heurta le mien
avec une violence qui fit rouler les deux animaux sur le gazon. Renverse
avec Moro, je fus presque aussitot sur pied. Tout cela s'etait passe en
beaucoup moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. En me relevant, je
vis El-Sol qui se tenait, le couteau a la main, pres du Navajo garrotte
par le noeud du lasso.

--Le cheval! le cheval! Assurez-vous du cheval! cria Seguin.

Et les chasseurs se precipiterent en foule a la poursuite du mustang, qui,
la bride trainante, s'enfuyait a travers la prairie. Au bout de quelques
minutes, l'animal etait pris au lasso, et ramene a la place qui avait
failli etre consacree par ma tombe.



XXVIII


UN DINER A DEUX SERVICES.

El-Sol, ai-je dit, se tenait debout aupres de l'Indien etendu a terre. Sa
physionomie trahissait deux sentiments: la haine et le triomphe. Sa soeur
arrivait en ce moment, au galop, et sautant en bas de son cheval, elle
courut vers lui.

--Regarde, lui dit son frere, en montrant le chef Navajo; regarde le
meurtrier de notre mere.

La jeune fille poussa une courte et vive exclamation; puis, tirant son
couteau, elle se precipita sur le captif.

--Non, Luna! cria El-Sol, la tirant en arriere, non; nous ne sommes pas
des assassins. Ce ne serait pas, d'ailleurs, une vengeance suffisante: il
ne doit pas mourir encore. Nous le montrerons vivant aux femmes des
Maricopas. Elles danseront la mamanchic autour du grand chef, du fier
guerrier capture sans aucune blessure!

Ces derniers mots, prononces d'un ton meprisant, produisirent
immediatement leur effet sur le Navajo.

--Chien de Coco! s'ecria-t-il en faisant un effort involontaire pour se
debarrasser de ses liens. Chien de Coco! ligue avec les voleurs blancs.
Chien!

--Ah! tu me reconnais. Dacoma? C'est bien...

--Chien! repeta encore le Navajo, l'interrompant.

Les mots sortaient en sifflant a travers ses dents serrees, tandis que son
regard brillait d'une ferocite sauvage.

--C'est lui! c'est lui? cria Rube, accourant au galop. C'est lui! C'est un
Indien aussi feroce qu'un couperet. Assommez-le! dechirez-le! echarpez-le
a coups de lanieres; c'est un echappe de l'enfer: que l'enfer le reprenne!

--Voyons votre blessure, monsieur Haller, dit Seguin descendant de cheval,
et s'approchant de moi non sans quelque inquietude, a ce qu'il me parut.
Ou est-elle? dans les chairs' Il n'y a rien de grave, pourvu toutefois que
la fleche ne soit pas empoisonnee. Je le crains. El-Sol! ici! vite, mon
ami! Dites-moi si cette pointe n'a pas ete empoisonnee.

--Retirons-la d'abord, repondit le Maricopa, repondant a l'appel. Il ne
faut pas perdre de temps pour cela.

La fleche me traversait le bras d'outre en outre. El-Sol prit a deux mains
le bout emplume, cassa le bois pres de la plaie, puis, saisissant le dard
du cote de la pointe, il le retira doucement de la blessure.

--Laissez saigner, dit-il, pendant que je vais examiner la pointe. Il ne
semble pas que ce soit une fleche de guerre. Mais les Navajoes emploient
un poison excessivement subtil. Heureusement j'ai le moyen de reconnaitre
sa presence, et j'en possede l'antidote. En disant cela, il sortit de son
sac une touffe de coton. Il essuya soigneusement le sang qui tachait la
pointe. Il deboucha ensuite une petite fiole, et, versant quelques gouttes
sur le metal, observa le resultat. J'attendais avec une vive anxiete.
Seguin aussi paraissait inquiet; et comme je savais que ce dernier avait
du souvent etre temoin des effets d'une fleche empoisonnee, j'etais
peu rassure par l'inquietude qu'il manifestait en suivant l'operation.
S'il craignait un danger, c'est que le danger devait etre reel.

--Monsieur Haller, dit enfin El-Sol, vous avez une heureuse chance. Je
puis appeler cela une heureuse chance, car incontestablement votre
antagoniste doit avoir dans son carquois des fleches moins inoffensives
que celle-la. Laissez-moi voir, ajouta-t-il.

Et, soulevant le Navajo, il tira une autre fleche du carquois qui etait
encore attache derriere le dos de l'Indien. Apres avoir renouvele
l'epreuve, il s'ecria:

-Je vous le disais bien! Regardez celle-ci: verte comme du planton! Il en
a tire deux; ou est l'autre? Camarades, aidez-moi a la trouver. Il ne faut
pas laisser un pareil temoin derriere nous.

Quelques hommes descendirent de cheval et chercherent la fleche qui avait
ete tiree la premiere. J'indiquai, autant que je le pus, la direction et
la distance probable ou elle devait se trouver; un instant apres, elle
etait ramassee. El-Sol la prit, et versa quelques gouttes de sa liqueur
sur la pointe. Elle devint verte comme la precedente.

-Vous pouvez remercier vos patrons, monsieur Haller, dit le Coco, de ce
que ce ne soit pas celle-ci qui ait traverse votre bras, car il aurait
fallu toute la science du docteur Reichter, et la mienne, pour vous
sauver. Mais qu'est-ce que cela? une autre blessure!... Ah! il vous a
touche a la premiere charge. Laissez-moi voir.

--Je pense que ce n'est qu'une simple egratignure.

--Nous sommes ici sous un climat terrible, monsieur Haller. J'ai vu des
egratignures de ce genre tourner en blessures mortelles quand on n'en
prenait pas un soin suffisant. Luna! un peu de coton, petite soeur! Je
vais tacher de panser la votre de telle sorte que vous n'ayez a craindre
aucun mauvais resultat. Je vous dois bien cela, car sans vous, monsieur,
il m'aurait echappe.

--Mais sans vous, monsieur, il m'aurait tue.

--Ma foi, reprit le Coco en souriant, il est supposable que sans moi vous
ne vous en seriez pas tire aussi bien. Votre arme vous a trahi... Ce n'est
pas chose facile que de parer un coup de lance avec la crosse d'un fusil,
et vous avez merveilleusement execute cette parade. Je ne m'etonne pas que
vous ayez eu recours au pistolet a la deuxieme rencontre. J'en aurais fait
autant, si je l'avais manque une seconde fois avec mon lasso. Mais nous
avons ete favorises tous les deux. Il vous faudra porter votre bras en
echarpe pendant un jour ou deux. Luna! votre echarpe!

--Non! dis-je, en voyant la jeune fille detacher une magnifique ceinture
nouee autour de sa taille; non, je vous en prie, je trouverai autre chose.

--Tenez, monsieur, si cela peut convenir? dit le jeune trappeur Garey
intervenant, je suis heureux de pouvoir vous l'offrir.

Garey en disant cela, tira un mouchoir de couleur de dessous sa blouse de
chasse, et me le presenta.

--Vous etes bien bon; je vous remercie, repondis-je, bien que je comprisse
en faveur de qui le mouchoir m'etait offert. Vous voudrez bien accepter
ceci en retour?

Et je lui tendis un de mes petits revolvers; c'etait une arme qui, dans un
pareil moment, et sur un pareil theatre, valait son poids de perles.

Le montagnard savait bien cela, et accepta avec reconnaissance le cadeau
que je lui offrais. Mais quelque valeur qu'il put y attacher, je vis que
le simple sourire qu'il recut d'un autre cote constituait a ses yeux une
recompense plus precieuse encore, et je devinai que l'echarpe, a quelque
prix que ce fut, changerait bientot de proprietaire. J'observais la
physionomie d'El-Sol pour savoir s'il avait remarque et s'il approuvait
tout ce petit manege. Aucun signe d'emotion n'apparut sur sa figure. Il
etait occupe de mes blessures et les pansait avec une adresse qui eut fait
la reputation d'un membre de l'Academie de medecine.

--Maintenant, dit-il quand il eut fini, vous serez en etat de rentrer en
ligne dans une couple de jours au plus tard. Vous avez un mauvais mors,
monsieur Haller, mais votre cheval est le meilleur que j'aie jamais vu. Je
ne m'etonne pas que vous ayez refuse de le vendre.

Presque toute la conversation avait eu lieu en anglais. Le chef Coco
parlait cette langue avec une admirable nettete et un accent des plus
agreables. Il parlait francais, aussi, comme un Parisien; et c'etait
ordinairement dans cette langue qu'il causait avec Seguin. J'en etais
emerveille. Les hommes etaient remontes a cheval et avaient hate de
regagner le camp. Nous mourions litteralement de faim; nous retournames
sur nos pas pour reprendre le repas interrompu d'une facon si
intempestive. A peu de distance du camp, nous mimes pied a terre, et,
apres avoir attache nos chevaux a des piquets, au milieu de l'herbe, nous
procedames a la recherche des debris de viande dont nous avions vu des
quantites quelque temps auparavant. Un nouveau deboire nous etait reserve;
pas un lambeau de viande ne restait! Les coyotes avaient profite de notre
absence, et nous ne trouvions plus que des os entierement ronges. Les
cotes et les cuisses des buffalos avaient ete nettoyees et grattees comme
un couteau. La hideuse carcasse du Digger, elle-meme, etait reduite a
l'etat de squelette!

--Bigre! s'ecria un des chasseurs; du loup maintenant, ou rien.

Et l'homme mit son fusil en joue.

--Arretez! cria Seguin voyant cela. Etes-vous fou, monsieur!

--Je ne crois pas, capitaine, repliqua le chasseur, relevant son fusil
d'un air de mauvaise humeur. Il faut pourtant bien que nous mangions, je
suppose. Je ne vois plus que des loups par ici; et comment les
attraperons-nous sans tirer dessus?

Seguin ne repondit rien, et se contenta de montrer l'arc qu'El-Sol etait
en train de bander.

--Oh! c'est juste; vous avez raison, capitaine; je vous demande pardon.
J'avais oublie ce morceau d'os.

Le Coco prit une fleche dans le carquois, en soumit la pointe a l'epreuve
de sa liqueur. C'etait une fleche de chasse: il l'ajusta sur la corde, et
l'envoya a travers le corps d'un loup blanc qui tomba mort sur le coup. Il
retira sa fleche, l'essuya, et abattit un autre loup, puis un autre
encore, et ainsi, jusqu'a ce que cinq ou six cadavres fussent etendus sur
le sol.

--Tuez un coyote pendant que vous y etes, cria un des chasseurs. Des
gentlemen comme nous doivent avoir au moins deux services a leur diner.

Tout le monde se mit a rire a cette saillie; El-Sol ne se fit pas prier,
et ajouta un coyote aux victimes deja sacrifiees.

--Je crois que nous en aurons assez maintenant pour un repas, dit El-Sol,
retirant la fleche et la replacant dans le carquois.

--Oui, reprit le farceur. S'il nous en faut d'autres, nous pourrons
retourner a l'office. C'est un genre de viande qui gagne beaucoup a etre
mangee fraiche.

--Tu as raison, camarade, dit un autre; pour ma part, j'ai toujours eu un
gout particulier pour le loup blanc; je vas me regaler.

Les chasseurs, tout en riant des plaisanteries de leur camarade, avaient
tire leurs couteaux brillants, et ils eurent bientot depouille les loups.
L'adresse avec laquelle cette operation fut executee prouvait qu'elle
n'avait rien de nouveau pour eux. La viande fut aussitot depecee, chacun
prit son morceau et le fit rotir.

--Camarades! comment appellerez-vous cela? Boeuf ou mouton? demanda l'un
d'eux qui commencait a manger.

--Du mouton-loup, pardieu! repondit-on.

--C'est ma foi un bon manger, tout de meme. La peau une fois otee, c'est
tendre comme de l'ecureuil.

--Ca vous a un petit gout de chevre; ne trouvez-vous pas?

--Ca me rappelle plutot le chien.

--Ca n'est pas mauvais du tout; c'est meilleur que du boeuf maigre comme on
en mange si souvent.

--Je le trouverais un peu meilleur si j'etais sur que celui que je mange
n'a pas ete depouiller la carcasse qui est la sur le rocher.

Et l'homme montrait le squelette du Digger.

Cette idee etait horrible, et dans toute autre circonstance elle eut agi
sur nous comme de l'emetique.

--Pouah! s'ecria un chasseur, vous m'avez presque souleve le coeur.
J'allais gouter du coyote avant que vous ne parliez. Je ne peux plus
maintenant, car je les ai vus flairer autour avant que nous n'allions
la-bas.

--Dis donc, vieux gourmand, tu ne t'inquietes guere de ca toi.

Cette question s'adressait a Rube, qui etait serieusement occupe apres une
cote, et qui ne fit aucune reponse.

--Lui? allons donc, dit un autre, repondant a sa place; Rube a mange plus
d'un bon morceau dans son temps. N'est-ce pas, Rube?

--Oui, et si vous devez vivre dans la montagne aussi longtemps que
l'Enfant, vous serez bien aise de n'avoir jamais a mordre dans une viande
plus repugnante que la viande du loup; croyez-moi, mes petits amours.

--De la chair humaine, peut-etre?

--Oui, c'est ce que Rube veut dire.

--Garcons, dit Rube sans faire attention a la remarque, et paraissant de
bonne humeur depuis que son appetit etait satisfait, quelle est la chose
la plus desagreable, sans parler de la chair humaine, que chacun de vous
ait jamais mangee?

-Eh bien, sans parler de la chair humaine, comme vous dites, repondit un
des chasseurs, le rat musque est la plus detestable viande a laquelle
j'aie mis la dent.

--J'ai mange tout cru un lievre nourri de sauge, dit un autre, et je n'ai
jamais rien trouve d'aussi amer.

--Les hiboux ne valent pas grand-chose, ajouta un troisieme.

--J'ai mange du _chince_,[1] continua un quatrieme, et je dois dire qu'il
y a bien des choses qui sont meilleures.

 [Note: Chinche, mouffette, sorte de fouine douee d'une telle puissance
d'infection que son simple passage suffit a empoisonner un endroit clos
pour un mois]

--_Carajo!_ s'ecria un Mexicain, et que dites-vous du singe? J'en ai fait
ma nourriture pendant assez longtemps dans le Sud.

--Oh! je crois volontiers que le singe est une nourriture coriace; mais
j'ai use mes dents apres du cuir sec de buffalo, et je vous prie de croire
que ce n'etait pas tendre.

--L'Enfant, reprit Rube apres que chacun eut dit son mot, l'Enfant a mange
de toutes les creatures que vous avez nommees, si ce n'est pourtant du
singe. Il n'a pas mange de singe, parce qu'il n'y en a pas de ce cote-ci.
Il ne vous dira pas si c'est coriace, si ca ne l'est pas, si c'est amer ou
non; mais, une fois dans sa vie, le vieux negre a mange d'une vermine qui
ne valait pas mieux, si elle valait autant.

--Qu'est-ce que c'etait, Rube? qu'est-ce que c'etait? demanderent-ils tous
a la fois, curieux de savoir ce que le vieux chasseur pouvait avoir mange
de plus repugnant que les viandes deja mentionnees.

--C'etait du vautour noir; voila ce que c'etait.

--Du vautour noir! repeterent-ils tous.

--Pas autre chose.

--Pouah? Ca ne devait pas sentir bon, si je ne me trompe.

--Ca passe tout ce que vous pouvez dire.

--Et quand avez-vous mange ce vautour, vieux camarade? demanda un des
chasseurs, supposant bien qu'il devait y avoir quelque histoire relative a
ce repas.

--Oui, conte-nous ca, Rube! conte-nous ca.

--Eh bien, commenca Rube, apres un moment de silence, il y a a peu pres
six ans de cela; j'avais ete laisse a pied, sur l'Arkansas, par les
Rapahoes, a pres de deux cents milles au-dessus de la foret du Big. Les
maudits gueux m'avaient pris mon cheval, mes peaux de castor et tout. He!
he! continua l'orateur, avec un petit gloussement; he! he! ils croyaient
bien en avoir fini avec le vieux Rube, en le laissant ainsi tout seul.

--S'ils l'ont fait, remarqua un chasseur, c'est qu'ils comptaient
la-dessus. Eh bien, et le vautour?

--Ainsi donc j'etais depouille de tout: il ne me restait juste qu'un
pantalon de peau, et j'etais a plus de deux cents milles de tout pays
habite! Le fort de Bent etait l'endroit le plus proche: je pris cette
direction.

Je n'ai jamais vu de ma vie de gibier aussi farouche. Si j'avais eu mes
trappes, je lui en aurais fait voir des grises; mais il n'y avait pas une
de ces betes, depuis les mineurs aquatiques jusqu'aux buffalos de la
prairie, qui ne parut comprendre a quoi le pauvre negre en etait reduit.
Pendant deux grands jours, je ne pus rien prendre que des lezards, et
encore c'est a peine si j'en trouvais.

--Les lezards font un triste plat, remarqua un des auditeurs.

-Vous pouvez le dire. La graisse de ces jointures de cuisse vaut mieux,
bien sur.

Et, en disant cela, Rube renouvelait ses attaques au mouton-loup.

--Je mangeai les jambes de mes culottes, jusqu'a ce que je fusse aussi nu
que la Roche de Chimely.

--Cre nom! etait-ce en hiver?

--Non. Le temps etait doux et assez chaud pour qu'on put aller ainsi. Je
ne me souciais guere de mes jambes de peau a cet endroit; mais j'aurais
voulu en avoir plus longtemps a manger.

Le troisieme jour, je tombai sur une ville de rats des sables. Les cheveux
du vieux negre etaient plus longs alors qu'ils ne sont aujourd'hui. J'en
fis des collets, et j'attrapai pas mal de rats; mais ils devinrent
farouches, eux aussi, les satanes animaux, et je dus renoncer a cette
speculation. C'etait le troisieme jour depuis que j'avais ete plante la,
et j'en avais au moins pour toute une grande semaine. Je commencai a
croire qu'il etait temps pour l'Enfant de dire adieu a ce monde. Le soleil
venait de se lever, et j'etais assis sur le bord de la riviere, quand je
vis quelque chose de drole qui flottait sur l'eau. Quand ca s'approcha, je
vis que c'etait la carcasse d'un petit buffalo qui commencait a se gater,
et, dessus, une couple de vautours qui se regalaient a meme. Tout c'etait
loin de la rive et l'eau etait profonde; mais je me dis que je l'amenerais
a bord. Je ne fus pas long a me deshabiller, vous pensez. Un eclat de rire
des chasseurs interrompit Rube.

--Je me mis a l'eau et gagnai le milieu a la nage. Je n'avais pas fait la
moitie du chemin que je sentais la chose a plein nez. En me voyant
approcher, les oiseaux s'envolerent. Je fus bientot pres de la carcasse,
mais je vis d'un coup d'oeil qu'elle etait trop avancee tout de meme.

--Quel malheur! s'ecria un des chasseurs.

--Je n'etais pas d'humeur a avoir pris un bain pour rien: je saisis la
queue entre mes dents et me mis a nager vers le bord. Au bout de trois
brasses la queue se detacha! Je poussai la charogne, en nageant derriere
jusqu'a un banc de sable decouvert. Elle manqua tomber en pieces quand je
la tirai de l'eau. _Ca n'etait vraiment pas mangeable!_

Ici Rube prit une nouvelle bouchee de mouton-loup et garda le silence
jusqu'a ce qu'il l'eut avalee. Les chasseurs, vivement interesses par ce
recit, en attendaient la suite avec impatience. Enfin il reprit:

--Les deux oiseaux de proie voltigeaient alentour, et d'autres arrivaient
aussi. Je pensai que je pourrais bien me faire un bon repas avec un
d'entre eux. Je me couchai donc aupres de la carcasse et ne bougeai pas
plus qu'un opossum. Au bout de quelques instants, les oiseaux arriverent
se poser sur le banc de sable, et un gros male vint se percher sur la bete
morte. Avant qu'il n'eut le temps de reprendre son vol, je l'avais agrippe
par les pattes.

--Hourra! bien fait, nom d'un chien!

--L'odeur de la satanee bete n'etait guere plus appetissante que celle de
la charogne; mais je m'inquietais peu que ce fut du chien mort, du vautour
ou du veau; je plumai et je depouillai l'oiseau.

--Et tu l'as mange?

--Non-on, repondit en trainant Rube, vexe sans doute d'etre ainsi
interrompu, c'est lui qui m'a mange.

--L'as-tu mange cru, Rube? demanda un des chasseurs.

--Et comment aurait-il fait autrement? il n'avait pas un brin de feu, et
rien pour en allumer....

--Animal bete! s'ecria Rube se retournant brusquement vers celui qui
venait de parler; je ferais du feu, quand il n'y en aurait pas un brin
plus pres de moi que l'enfer!

Un bruyant eclat de rire suivit cette furieuse apostrophe, et il se passa
quelques minutes avant que le trappeur se calmat assez pour reprendre sa
narration.

--Les autres oiseaux, continua-t-il enfin, voyant le vieux male empoigne,
devinrent sauvages, et s'en allerent de l'autre cote de la riviere. Il n'y
avait plus moyen de recommencer le meme jeu. Justement alors, j'apercus un
coyote qui venait en rampant le long du bord, puis un autre sur ses
talons, puis deux ou trois encore qui suivaient. Je savais bien que ce ne
serait pas une plaisanterie commode que d'en empoigner un par la jambe;
mais je resolus pourtant d'essayer, et je me recouchai comme auparavant
pres de la carcasse. Mais je vis que ca ne prenait pas. Les betes madrees
se doutaient du tour et se tenaient a distance. J'aurais bien pu me cacher
sous quelques broussailles qui etaient pres de la, et je commencais a y
tirer l'appat; mais une autre idee me vint. Il y avait un amas de bois sur
le bord; j'en ramassai et construisis une trappe tout autour du cadavre.
En un clin d'oeil de chevre, j'avais six betes prises au piege.

--Hourra! tu etais sauve alors, vieux troubadour.

--Je ramassai des pierres, j'en mis un tas sur la trappe. Et laissai
tomber tout sur eux, et moi par-dessus. Seigneur mon Dieu! camarades, vous
n'avez jamais vu ni entendu pareil vacarme, pareils aboiements,
hurlements, grognements, remuements: c'etait comme si je les avais mis
dans un bain de poivre. He! he! He! ho! ho! ho!

Et le vieux trappeur enfume riait avec delices au souvenir de cette
aventure.

--Et tu parvins jusqu'au fort de Bent, sain et sauf, j'imagine?

--Ou-ou-i. J'ecorchai les betes avec une pierre tranchante, et je me fis
une espece de chemise et une sorte de pantalon. Le vieux negre ne se
souciait pas de donner a rire a ceux du fort en y arrivant tout nu. Je fis
provision de viande de loup pour ma route, et j'arrivai en moins d'une
semaine. Bill se trouvait la en personne; vous connaissez tous Bill Bent?
Ce n'etait pas la premiere fois que nous nous voyions. Une demi-heure
apres mon arrivee au fort, j'etais equipe, tout flambant neuf et pourvu
d'un nouveau rifle; ce rifle, c'etait _Tar-guts_, celui que voila.

--Ah! c'est la que tu as eu Tar-guts, alors?

--C'est la que j'ai eu Tar-guts, et c'est un bon fusil. Hi! Hi! hi! Je ne
l'ai pas garde longtemps a rien faire. Hi! hi! hi! Ho! ho! ho!

Et Rube s'abandonna a un nouvel acces d'hilarite.

--A propos de quoi ris-tu maintenant, Rube? demanda un de ses camarades.

--Hi! hi! hi! de quoi je ris? hi! hi! hi! ho! ho! C'est le meilleur de la
farce. Hi! hi! hi! de quoi je ris?

--Oui, dis-nous ca, l'ami.

--Voila de quoi je ris, reprit Rube en s'apaisant un peu. Il n'y avait pas
trois jours que j'etais au fort de Bent, quand... Devinez qui arriva au
fort?

--Qui? les Rapahoes, peut-etre?

--Juste, les memes Indiens, les memes gredins qui m'avaient fichu a pied.
Ils venaient au fort pour faire du commerce avec Bill, et, avec eux, ma
vieille jument et mon fusil.

--Tu les as repris, alors?

--Na-tu-relle-ment. Il y avait la des montagnards qui n'etaient pas gens a
souffrir que l'Enfant eut ete plante la au milieu de la prairie pour rien.
La voila, la vieille bete! et Rube montrait sa jument.--Pour le rifle, je
le laissai a Bill, et je gardai en echange, Tar-guts, voyant qu'il etait
le meilleur.

--Ainsi, tu etais quitte avec les Rapahoes?

--Quant a ca, mon garcon, ca depend de ce que tu appelles quitte. Vois-tu
ces marques-la, ces coches qui sont a part?

Le trappeur montrait une rangee de petites coches faite sur la crosse de
son rifle.

--Oui! oui! crierent plusieurs voix.

--Il y en a cinq, n'est-ce pas?

--Une, deux, trois... Oui, cinq.

--_Autant de Rapahoes!_

L'histoire de Rube etait finie.



XXIX


LES FAUSSES PISTES.--UNE RUSE DE TRAPPEUR.

Pendant ce temps, les hommes avaient termine leur repas et commencaient a
se reunir autour de Seguin dans le but de deliberer sur ce qu'il y avait a
faire. On avait deja envoye une sentinelle sur les rochers pour surveiller
les alentours, et nous avertir au cas ou les Indiens se montreraient de
nouveau sur la prairie. Nous comprenions tous que notre position etait des
plus critiques. Le Navajo, notre prisonnier, etait un personnage trop
important (c'etait le second chef de la nation) pour etre abandonne ainsi;
les hommes places directement sous ses ordres, la moitie de la tribu
environ, reviendraient certainement a sa recherche. Ne le trouvant pas a
la source, en supposant meme qu'ils ne decouvrissent pas nos traces, ils
retourneraient dans leur pays par le sentier de la guerre. Ceci devait
rendre notre expedition impraticable, car la bande de Dacoma seule etait
plus nombreuse que la notre; et si nous rencontrions ces Indiens dans les
defiles de leurs montagnes, nous n'aurions aucune chance de leur echapper.
Pendant quelque temps, Seguin garda le silence, et demeura les yeux fixes
sur la terre. Il elaborait evidemment quelque plan d'action. Aucun des
chasseurs ne voulut l'interrompre.

--Camarades, dit-il enfin, c'est un coup malheureux; mais nous ne pouvions
pas faire autrement. Cela aurait pu tourner plus mal. Au point ou en sont
les choses, il faut modifier nos plans. Ils vont, pour sur, se mettre a la
recherche de leur chef, et remonter jusqu'aux villes des Navajoes. Que
faire, alors? Notre bande ne peut ni escalader le Pinon ni traverser le
sentier de guerre en aucun point. Ils ne manqueraient pas de decouvrir nos
traces.

--Pourquoi n'irions-nous pas tout droit rejoindre notre troupe ou elle est
cachee, et ne ferions-nous pas le tour par la vieille mine? Nous n'aurons
pas a traverser le sentier de la guerre.

Cette proposition etait faite par un des chasseurs.

-_Vaya!_ objecta un Mexicain; nous nous trouverions nez a nez avec les
Navajoes en arrivant a leur ville! _Carrai!_ ca ne peut pas aller,
_amigo!_ La plupart d'entre nous n'en reviendraient pas. _Santissima!_
Non!

-Rien ne prouve que nous les rencontrerons, fit observer celui qui avait
parle le premier; ils ne vont pas rester dans leur ville, quand ils
verront que celui qu'ils cherchent n'y est pas revenu.

--C'est juste, dit Seguin; ils n'y resteront pas. Sans aucun doute, ils
reprendront le sentier de la guerre; mais je connais le pays du cote de la
vieille mine....

--Allons par la! allons par la! crierent plusieurs voix.

--Il n'y a pas de gibier de ce cote, continua Seguin. Nous n'avons pas de
provisions; il nous est impossible de prendre cette route.

--Pas moyen d'aller par la.

--Nous serions morts de faim avant d'avoir traverse les Mimbres.

--Et il n'y a pas d'eau non plus, sur cette route.

--Non, ma foi; pas de quoi faire boire un rat des sables.

-Il faut chercher autre chose, dit Seguin.

Apres une pause de reflexion, il ajouta d'un air sombre:

--Il nous faut traverser le sentier, et aller par le Prieto, ou renoncer a
l'expedition.

Le mot Prieto, place en regard de cette phrase: _renoncer a l'expedition_,
excita au plus haut degre l'esprit d'invention chez les chasseurs. On
proposa plan sur plan; mais tous avaient pour defaut d'offrir la
probabilite sinon la certitude, que nos traces seraient decouvertes par
l'ennemi et que nous serions rejoints avant d'avoir pu regagner le
Del-Norte. Tous furent rejetes les uns apres les autres. Pendant toute
cette discussion, le vieux Rube n'avait pas souffle mot. Le trappeur
essorille etait assis sur l'herbe, accroupi sur ses jarrets, tracant des
lignes avec son couteau, et paraissant occupe a tresser le plan de quelque
fortification.

--Qu'est-ce que tu fais la, vieux fourreau de cuir? Demanda un de ses
camarades.

--Je n'ai plus l'oreille aussi fine qu'avant de venir dans ce maudit pays;
mais il me semble avoir entendu quelques-uns dire que nous ne pouvions pas
traverser le sentier des Paches sans qu'on fut sur nos talons au bout de
deux jours. Ca n'est pourtant pas malin.

--Comment vas-tu nous prouver ca, vieux....

--Tais-toi, imbecile! ta langue remue comme la queue d'un castor quand le
flot monte.

--Pouvez-vous nous indiquer un moyen de nous tirer de cette difficulte,
Rube! J'avoue que je n'en vois aucun.

A cet appel de Seguin, tous les yeux se tournerent vers le trappeur.

--Eh bien, capitaine, je vas vous dire comment je comprends la chose. Vous
en prendrez ce que vous voudrez; mais si vous faites ce que je vas vous
dire, il n'y a ni Pache ni Navagh qui puisse flairer d'ici a une semaine
par ou nous serons passes. S'ils s'y reconnaissent, je veux que l'on me
coupe les oreilles. C'etait la plaisanterie favorite de Rube, et elle ne
manquait jamais d'egayer les chasseurs. Seguin lui-meme ne put reprimer un
sourire et pria le trappeur de continuer.

--D'abord et avant tout, donc, dit Rube, il n'y a pas de danger qu'on se
mette a courir apres ce mal blanchi avant deux jours au plus tot.

--Comment cela?

--Voici pourquoi: vous savez que ce n'est qu'un second chef, et ils
peuvent tres-bien se passer de lui. Mais ce n'est pas tout. Cet Indien a
oublie son arc, cette machine blanche. Maintenant, vous savez tous aussi
bien que l'Enfant, qu'un pareil oubli est une mauvaise recommandation aux
yeux des Indiens.

--Tu as raison en cela, vieux, remarqua un chasseur.

--Eh bien, le gredin sait bien ca. Vous comprenez maintenant, et c'est
aussi clair que le pic du _Pike_, qu'il est revenu sur ses pas sans dire
aux autres une syllabe de pourquoi; il ne le leur a bien sur pas laisse
savoir s'il a pu faire autrement.

--Cela est vraisemblable, dit Seguin; continuez, Rube.

--Bien plus encore, continua le trappeur, je parierais gros qu'il leur a
defendu de le suivre, afin que personne ne put voir ce qu'il venait faire.
S'il avait eu la pensee qu'on le soupconnat, il aurait envoye quelque
autre, et ne serait pas venu lui-meme: voila ca qu'il aurait fait.

Cela etait assez vraisemblable, et la connaissance que les chasseurs de
scalps avaient du caractere des Navajoes les confirma tous dans la meme
pensee.

--Je suis sur qu'ils reviendront en arriere, continua Rube, du moins la
moitie de la tribu, celle qu'il commande. Mais il se passera trois jours
et peut-etre quatre avant qu'ils ne boivent l'eau de Pignion.

--Mais ils seront sur nos traces le jour d'apres.

--Si nous sommes assez fous pour laisser des traces, ils les suivront,
c'est clair.

--Et comment ne pas en laisser? demanda Seguin.

--Ca n'est pas plus difficile que d'abattre un arbre.

--Comment? Comment cela? demanda tout le monde a la fois.

--Sans doute, mais quel moyen employer? demanda Seguin.

--Vraiment, cap'n, il faut que votre chute vous ait brouille les idees. Je
croyais qu'il n'y avait que ces autres brutes capables de ne pas trouver
le moyen du premier coup.

--J'avoue, Rube, repondit Seguin en souriant, que je ne vois pas comment
vous pouvez les mettre sur une fausse voie.

--Eh bien donc, continua le trappeur, quelque peu flatte de montrer sa
superiorite dans les ruses de la prairie, l'Enfant est capable de vous
dire comment il peut les mettre sur une voie qui les conduira tout droit a
tous les diables.

--Hourra pour toi, vieux sac de cuir!

--Vous voyez ce carquois sur l'epaule de cet Indien?

--Oui, oui!

--Il est plein de fleches ou peu s'en faut, n'est-ce pas?

--Il l'est. Eh bien?

--Eh bien donc, qu'un de nous enfourche le mustang de l'Indien; n'importe
qui peut faire ca aussi bien que moi; qu'il traverse le sentier des
Paches, et qu'il jette ces fleches la pointe tournee vers le sud, et si
les Navaghs ne suivent pas cette direction jusqu'a ce qu'ils aient rejoint
les Paches, l'Enfant vous abandonne sa chevelure pour une pipe du plus
mauvais tabac de Kentucky.

--_Viva!_ Il a raison! il a raison! Hourra pour le Vieux Rube! s'ecrierent
tous les chasseurs en meme temps.

--Ils ne comprendront pas trop pourquoi il a pris ce chemin, mais ca ne
fait rien. Ils reconnaitront les fleches, ca suffit. Pendant qu'ils s'en
retourneront par la-bas, nous irons fouiller dans leur garde-manger; nous
aurons tout le temps necessaire pour nous tirer tranquillement du guepier,
et revenir chez nous.

--Oui, c'est cela, par le diable!

--Notre bande, continua Rube, n'a pas besoin de venir jusqu'a la source du
Pignion, ni a present ni apres. Elle peut traverser le sentier de la
guerre, plus haut, vers le Heely, et nous rejoindre de l'autre cote de la
montagne, ou il y a en masse du gibier, des buffalos et du betail de toute
espece. La vieille terre de la Mission en est pleine. Il faut absolument
que nous passions par la; il n'y a aucune chance de trouver des bisons par
ici, apres la chasse que les Indiens viennent de leur donner.

--Tout cela est juste, dit Seguin. i1 faut que nous fassions le tour de la
montagne avant de rencontrer des buffalos. Les chasseurs indiens les ont
fait disparaitre des Llanos. Ainsi donc, en route! mettons-nous tout de
suite a l'ouvrage. Nous avons encore deux heures avant le coucher du
soleil. Par quoi devons-nous commencer, Rube? Vous avez fourni l'ensemble
du plan; je me fie a vous pour les details.

--Eh bien, dans mon opinion, cap'n, la premiere chose que nous ayons a
faire, c'est d'envoyer un homme, au grandissime galop, a la place ou la
bande est cachee; il leur fera traverser le sentier.

--Ou pensez-vous qu'ils devront le traverser?

--A peu pres a vingt milles au nord d'ici, il y a une place seche et dure,
une bonne place pour ne pas laisser de traces. S'ils savent s'y prendre,
ils ne feront pas d'empreintes qu'on puisse voir. Je me chargerais d'y
faire passer un convoi de wagons de la compagnie Bent sans que le plus
madre des Indiens soit capable d'en reconnaitre la piste; je m'en
chargerais.

--Je vais envoyer immediatement un homme. Ici, Sanchez! vous avez un bon
cheval, et vous connaissez le terrain. Nos amis sont caches a vingt milles
d'ici, tout au plus; conduisez-les le long du bord et avec precaution,
comme on l'a dit. Vous nous trouverez au nord de la montagne. Vous pouvez
courir toute la nuit, et nous avoir rejoints demain de bonne heure. Allez!

Le torero, sans faire aucune reponse, detacha son cheval du piquet, sauta
en selle, et prit au galop la direction du nord-ouest.

--Heureusement, dit Seguin, le suivant de l'oeil pendant quelques
instants, ils ont pietine le sol tout autour; autrement, les empreintes de
notre derniere lutte en auraient raconte long sur notre compte.

--Il n'y a pas de danger de ce cote, repliqua Rube; mais quand nous aurons
quitte d'ici, cap'n, nous ne suivrons plus leur route. Ils decouvriraient
bientot notre piste. Il faut que nous prenions un chemin qui ne garde pas
de traces. Et Rube montrait le sentier pierreux qui s'etendait au nord et
au sud, contournant le pied de la montagne.

--Oui, nous suivrons ce chemin; nous n'y laisserons aucune empreinte. Et
puis, apres?

--Ma seconde idee est de nous debarrasser de cette machine qui est la-bas.

Et le trappeur, en disant ces mots, indiquait d'un geste de tete le
squelette du Yamporica.

--C'est vrai, j'avais oublie cela. Qu'allons-nous en faire?

--Enterrons-le, dit un des hommes.

--Ouais! Non pas. Brulons-le! conseilla un autre.

--Oui, ca vaut mieux, fit un troisieme.

On s'arreta a ce dernier parti. Le squelette fut amene en bas; les taches
de sang soigneusement effacees des rochers; le crane brise d'un coup de
tomahawk; les ossements mis en pieces; puis le tout fut jete dans le feu
mele avec un tas d'os de buffalos deja carbonises sous les cendres. Un
anatomiste seul aurait pu trouver la les vestiges d'un squelette humain.

--A present, Rube, les fleches?

--Si vous voulez me laisser faire avec Billy Garey, je crois qu'a nous
deux nous arrangerons ca de maniere a mettre dedans tous les Indiens du
pays. Nous aurons a peu pres trois milles a faire, mais nous serons
revenus avant que vous ayez fini de remplir les gourdes, les outres, et
tout prepare pour le depart.

--Tres-bien! prenez les fleches.

--C'est assez de quatre attrapes, dit Rube, tirant quatre fleches du
carquois. Gardez le reste. Nous aurons besoin de viande de loup avant de
nous en aller. Nous ne trouverons pas la queue d'une autre bete, tant que
nous n'aurons pas fait le tour de lamontagne. Billy! enfourche-moi le
mustang de ce Navagh. C'est un beau cheval; mais je ne donnerais pas ma
vieille jument pour tout un escadron de ses pareils. Prends une de ces
plumes noires.

Le vieux trappeur arracha une des plumes d'autruche du casque de Dacoma,
et continua:

--Garcons! veillez sur la vieille jument jusqu'a ce que je revienne; ne la
laissez pas echapper. Il me faut une couverture. Allons! ne parlez pas
tous a la fois.

--Voila, Rube, voila! crierent tous les chasseurs, offrant chacun sa
couverture.

--J'en aurai assez d'une. Il ne nous en faut que trois; celle de Bill, la
mienne et une autre. La, Billy, mets ca devant toi. Maintenant suis le
sentier des Paches pendant trois cents yards a peu pres, et ensuite tu
traverseras; ne marche pas dans le fraye; tiens-toi a mes cotes, et marque
bien tes empreintes. Au galop, animal!

Le jeune chasseur appuya ses talons contre les flancs du mustang, et
partit au grand galop en suivant le sentier des Apaches. Quand il eut
couru environ trois cents yards, il s'arreta, attendant de nouvelles
instructions de son camarade. Pendant ce temps, le vieux Rube prenait une
fleche, et, attachant quelques brins de plumes d'autruche a l'extremite
barbelee, il la fichait dans la plus elevee des perches que les Indiens
avaient laissees debout sur le terrain du camp. La pointe etait tournee
vers le sud du sentier des Apaches, et la fleche etait si bien en vue,
avec sa plume noire, qu'elle ne pouvait manquer de frapper les yeux de
quiconque viendrait du cote des Llanos. Cela fait, il suivit son camarade
a pied, se tenant a distance du sentier et marchant avec precaution. En
arrivant pres de Garey, il posa une seconde fleche par terre, la pointe
tournee aussi vers le sud, et de facon a ce qu'elle put etre apercue de
l'endroit ou etait la premiere. Garey galopa encore en avant, en suivant
le sentier, tandis que Rube marchait, dans la prairie, sur une ligne
parallele au sentier.

Apres avoir fait ainsi deux ou trois milles, Garey ralentit son allure, et
mit le mustang au pas. Un peu plus loin, il s'arreta de nouveau, et mit le
cheval au repos dans la partie battue du chemin. La, Rube le rejoignit, et
etendit les trois couvertures sur la terre, bout a bout, dans la direction
de l'ouest, en travers du chemin. Garey mit pied a terre et conduisit le
cheval tout doucement en le faisant marcher sur les couvertures. Comme ses
pieds ne portaient que sur deux a la fois, a mesure que celle de derriere
devenait libre, elle etait enlevee et replacee en avant. Ce manege fut
repete jusqu'a ce que le mustang fut arrive a environ cinquante fois sa
longueur dans le milieu de la prairie. Tout cela fut execute avec une
adresse et une elegance egales a celles que deploya sir Walter Raleigh
dans le trait de galanterie qui lui a valu sa reputation. Garey alors
ramassa les couvertures, remonta a cheval et revint sur ses pas en suivant
le pied de la montagne; Rube etait retourne aupres du sentier et avait
place une fleche a l'endroit ou le mustang l'avait quitte; et il
continuait a marcher vers le sud avec la quatrieme. Quand il eut fait pres
d'un demi-mille, nous le vimes se baisser au-dessus du sentier, se
relever, traverser vers le pied de la montagne et suivre la route qu'avait
pris son compagnon. Les fausses pistes etaient posees; la ruse etait
complete.

El-Sol, de son cote, n'etait pas reste inactif. Plus d'un loup avait ete
tue et depouille, et la viande avait ete empaquetee dans les peaux. Les
gourdes etaient pleines, notre prisonnier solidement garrotte sur une
mule, et nous attendions le retour de nos compagnons. Seguin avait resolu
de laisser deux hommes en vedette a la source. Ils avaient pour
instructions de tenir leurs chevaux au milieu des rochers et de leur
porter a boire avec un seau, de maniere a ne pas faire d'empreintes
fraiches aupres de l'eau. L'un d'eux devait rester constamment sur une
eminence, et observer la prairie avec la lunette. Des que le retour des
Navajoes serait signale, leur consigne etait de se retirer, sans etre vus,
en suivant le pied de la montagne; puis de s'arreter dix milles plus loin
au nord, a une place d'ou l'on decouvrait encore la plaine. La, ils
devaient demeurer jusqu'a ce qu'ils eussent pu s'assurer de la direction
prise par les Indiens en quittant la source, et alors seulement, venir en
toute hate rejoindre la bande avec leurs nouvelles. Tous ces arrangements
etaient pris, lorsque Rube et Garey revinrent; nous montames a cheval et
nous nous dirigeames, par un long circuit, vers le pied de la montagne.
Quand nous l'eumes atteint, nous trouvames un chemin pierreux sur lequel
les sabots de nos chevaux ne laissaient aucune empreinte. Nous marchions
vers le nord, en suivant une ligne presque parallele au Sentier de la
guerre.



XXX


UN TROUPEAU CERNE.

Une marche de vingt milles nous conduisit a la place ou nous devions etre
rejoints par le gros de la bande. Nous fimes halte pres d'un petit cours
d'eau qui prenait sa source dans le Pinon et courait a l'ouest vers le
San-Pedro. Il y avait la du bois pour nous et de l'herbe en abondance pour
nos chevaux. Nos camarades arriverent le lendemain matin, ayant voyage
toute la nuit. Leurs provisions etaient epuisees aussi bien que les
notres, et, au lieu de nous arreter pour reposer nos betes fatiguees, nous
dumes pousser en avant, a travers un defile de la sierra, dans l'espoir de
trouver du gibier de l'autre cote. Vers midi, nous debouchions dans un
pays coupe de clairieres, de petites prairies entourees de forets
touffues, et semees d'ilots de bois. Ces prairies etaient couvertes d'un
epais gazon, et les traces des buffalos se montraient tout autour de nous.
Nous voyions leurs _sentiers_, leurs _debris de cornes_ et leurs _lits_.
Nous voyions aussi le _bois de vache_ du betail sauvage. Nous ne pouvions
pas manquer de rencontrer bientot des uns ou des autres.

Nous etions encore sur le cours d'eau, pres duquel nous avions campe la
nuit precedente et nous fimes une halte meridienne pour rafraichir nos
chevaux. Autour de nous, des cactus de toutes formes nous fournissent en
abondance des fruits rouges et jaunes. Nous cueillons des poires de
_pitahaya_, et nous les mangeons avec delices; nous trouvons des baies de
cormier, des yampas et des racines de _pomme blanche_. Nous composons un
excellent diner avec des fruits et des legumes de toutes sortes qu'on ne
rencontre a l'etat indigene que dans ces regions sauvages. Mais les
estomacs des chasseurs aspirent a leur refection favorite, les _bosses_ et
les _boudins_ de buffalo; apres une halte de deux heures, nous nous
dirigions vers les clairieres. Il y avait une heure environ que nous
marchions entre les _chapparals_, quand Rube, qui etait de quelques pas en
avant, nous servant de guide, se retourna sur sa selle, et indiqua quelque
chose derriere lui.

--Qu'est-ce qu'il y a, Rube? demanda Seguin a voix basse.

--Piste fraiche, cap'n; bisons!

--Combien? pouvez-vous dire?

--Un troupeau d'une cinquantaine: Ils ont traverse le fourre la-bas. Je
vois le ciel. Il y a une clairiere pas loin de nous, et je parierais qu'il
y en a un tas dedans. Je crois que c'est une petite prairie, cap'n.

--Halte! messieurs, dit Seguin, halte! et faites silence. Va en avant,
Rube. Venez, monsieur Haller; vous etes un amateur de chasse; venez avec
nous!

Je suivis le guide et Seguin a travers les buissons, m'avancant tout
doucement et silencieusement, comme eux. Au bout de quelques minutes, nous
atteignions le bord d'une prairie remplie de hautes herbes. En regardant
avec precaution a travers les feuilles d'un _prosopis_, nous decouvrimes
toute la clairiere. Les buffalos etaient au milieu. C'etait, comme Rube
l'avait bien conjecture, une petite prairie, large d'un mille et demi
environ, et fermee de tous cotes par un epais rideau de forets. Pres du
centre il y avait un bouquet d'arbres vigoureux qui s'elancait du milieu
d'un fourre touffu. Un groupe de saules, en saillie sur ce petit bois,
indiquait la presence de l'eau.

--Il y a une source la-bas, murmura Rube; ils sont justement en train d'y
rafraichir leurs mufles.

Cela etait assez visible; quelques-uns des animaux sortaient en ce moment
du milieu des saules, et nous pouvions distinguer leurs flancs humides et
la salive qui degouttait de leurs babines.

--Comment les prendrons-nous, Rube? demanda Seguin; pensez-vous que nous
puissions les approcher?

--Je n'en doute pas, cap'n. L'herbe peut nous cacher facilement, et nous
pouvons nous glisser a l'abri des buissons.

--Mais comment? Nous ne pourrions pas les poursuivre; il n'y a pas assez
de champ libre. Ils seront dans la foret au premier bruit. Nous les
perdrons tous.

--C'est aussi vrai que l'Ecriture.

--Que faut-il faire alors?

--Le vieux negre ne voit qu'un moyen a prendre.

--Lequel?

--Les entourer.

--C'est juste; si nous pouvons. Comment est le vent?

--Mort comme un Indien a qui on a coupe la tete, repondit le trappeur,
prenant une legere plume de son bonnet et la lancant en l'air. Voyez,
cap'n, elle retombe d'aplomb!

--Oui, c'est vrai!

--Nous pouvons entourer les buffles avant qu'ils ne nous eventent, et nous
avons assez de monde pour leur faire une bonne haie. Mettons-nous vite a
la besogne, cap'n; il y a a marcher d'ici au bout la-bas.

--Divisons nos hommes, alors, dit Seguin, retournant son cheval. Vous en
conduirez la moitie a leur poste, je me chargerai des autres. Monsieur
Haller, restez ou vous etes: c'est une place aussi bonne que n'importe
quelle autre. Quand vous entendrez le clairon, vous pourrez galoper en
avant, et vous ferez de votre mieux. Si nous reussissons, nous aurons du
plaisir et un bon souper; et je suppose que vous devez en avoir besoin.

Ce disant, Seguin me quitta et retourna vers ses hommes, suivi du vieux
Rube. Leur intention etait de partager la bande en deux parts, d'en
conduire une par la gauche, l'autre par la droite, et de placer les hommes
de distance en distance tout autour de la prairie. Ils devaient marcher a
couvert sous le bois et ne se montrer qu'au signal convenu. De cette
maniere, si les buffalos voulaient nous donner le temps d'executer la
manoeuvre, nous etions surs de prendre tout le troupeau.

Aussitot que Seguin m'eut quitte, j'examinai mon rifle, mes pistolets, et
renouvelai les capsules. Apres cela n'ayant plus rien a faire, je me mis a
considerer les animaux qui paissaient, insouciants du danger. Un moment
apres, je vis les oiseaux s'envoler dans le bois; et les cris du geai bleu
m'indiquaient les progres de la battue. De temps a autre, un vieux buffle,
sur les flancs du troupeau, secouait sa criniere herissee, reniflait le
vent et frappait vigoureusement le sol de son sabot; il avait evidemment
un soupcon que tout n'allait pas bien autour de lui. Les autres semblaient
ne pas remarquer ces demonstrations, et continuaient a brouter
tranquillement l'herbe luxuriante. Je pensais au beau coup de filet que
nous allions faire, lorsque mes yeux furent attires par un objet qui
sortait de l'ilot de bois. C'etait un jeune buffalo qui se rapprochait du
troupeau. Je trouvais quelque peu etrange qu'il se fut ainsi separe du
reste de la bande, car les jeunes veaux, eleves par leurs meres dans la
crainte du loup, ont l'habitude de rester au milieu des troupeaux.

--Il sera reste en arriere a la source, pensai-je. Peut-etre les autres
l'ont-ils repousse du bord et n'a-t-il pu boire que quand ils ont ete
partis.

Il me sembla qu'il marchait difficilement, comme s'il eut ete blesse;
mais, comme il s'avancait au milieu des hautes herbes, je ne le voyais
qu'imparfaitement. Il y avait la une bande de coyotes (il y en a toujours)
guettant le troupeau. Ceux-ci, apercevant le veau qui sortait du bois,
dirigerent une attaque simultanee contre lui. Je les vis qui
l'entouraient, et il me sembla que j'entendais leurs hurlements feroces;
mais le veau paraissait se frayer chemin, en se defendant, a travers le
plus epais de cette bande, et, au bout de peu d'instants, je l'apercus
pres de ses compagnons et je le perdis de vue au milieu de tous les
autres.

--C'est un bon gibier que le jeune bison, me dis-je a moi-meme; et je
portai mes yeux autour de la ceinture du bois pour reconnaitre ou les
chasseurs en etaient de la battue. Je voyais les ailes brillantes des
geais miroiter a travers les branches, et j'entendais leurs cris percants.
Jugeant d'apres ces signes, je reconnus que les hommes s'avancaient assez
lentement. Il y avait une demi-heure que Seguin m'avait quitte, et ils
n'avaient pas encore fait la moitie du tour. Je me mis alors a calculer
combien de temps j'avais encore a attendre, et me livrai au monologue
suivant:

--La prairie a un mille et demi de diametre; le cercle fait trois fois
autant, soit quatre milles et demi. Bah! le signal ne sera pas donne avant
une heure. Prenons donc patience, et mais qu'est-ce? les betes se
couchent! Bon. Il n'y a pas de danger qu'elles se sauvent. Nous allons
faire une fameuse chasse? Une, deux, trois... en voila six de couchees.
C'est probablement la chaleur et l'eau. Elles auront trop bu. Encore une!
Heureuses betes! Rien autre chose a faire qu'a manger et a dormir, tandis
que moi... Et de huit. Cela va bien. Je vais bientot me trouver en face
d'un bon repas. Elles s'y prennent d'une drole de maniere pour se coucher.
On dirait qu'elles tombent comme blessees. Deux de plus! Elles y seront
bientot toutes. Tant mieux. Nous serons arrives dessus avant qu'elles
n'aient eu le temps de se relever. Oh! je voudrais bien entendre le
clairon!

Et tout en roulant ces pensees, j'ecoutais si je n'entendais pas le
signal, quoique sachant fort bien qu'il ne pouvait pas etre donne de
quelque temps encore. Les buffalos s'avancaient lentement, broutant tout
en marchant, et continuant de se coucher l'un apres l'autre. Je trouvais
assez etrange de les voir ainsi s'affaisser successivement, mais j'avais
vu des troupeaux de betail, pres des fermes, en faire autant, et j'etais a
cette epoque peu familiarise avec les moeurs des buffalos. Quelques-uns
semblaient s'agiter violemment sur le sol et le frapper avec force de
leurs pieds. J'avais entendu parler de la maniere toute particuliere dont
ces animaux ont l'habitude de se _vautrer_, et je pensai qu'ils etaient en
train de se livrer a cet exercice. J'aurais voulu mieux jouir de la vue de
ce curieux spectacle; mais les hautes herbes m'en empechaient. Je
n'apercevais que les epaules velues et, de temps en temps, quelque sabot
qui se levait au-dessus de l'herbe. Je suivais ces mouvements avec un
grand interet, et j'etais certain maintenant que l'enveloppement serait
complet avant qu'il ne leur prit fantaisie de se lever. Enfin, le dernier
de la bande suivit l'exemple de ses compagnons et disparut. Ils etaient
alors tous sur le flanc, a moitie ensevelis dans l'herbe. Il me sembla que
je voyais le veau encore sur ses pieds; mais a ce moment le clairon
retentit, et des cris partirent de tous les cotes de la prairie. J'appuyai
l'eperon sur les flancs de mon cheval et m'elancai dans la plaine.
Cinquante autres avaient fait comme moi, poussant des cris en sortant du
bois. La bride dans la main gauche, et mon rifle pose en travers devant
moi, je galopais avec toute l'ardeur que pouvait inspirer une pareille
chasse. Mon fusil etait arme, je me tenais pret, et je tenais a honneur de
tirer le premier coup. Il n'y avait pas loin du poste que j'avais occupe
au buffalo le plus rapproche. Mon cheval allait comme une fleche, et je
fus bientot a portee.

--Est-ce que la bete est endormie? Je n'en suis plus qu'a dix pas et elle
ne bouge pas! Ma foi, je vais tirer dessus pendant qu'elle est couchee.

Je levai mon fusil, je mis en joue, et j'appuyai le doigt sur la detente,
lorsque quelque chose de rouge frappa mes yeux, c'etait du sang!
J'abaissai mon fusil avec un sentiment de terreur et retins les renes.
Mais, avant que j'eusse pu ralentir ma course, je fus porte au milieu du
troupeau abattu. La, mon cheval s'arreta court, et je restai cloue sur ma
selle comme sous l'empire d'un charme. Je me sentais saisi d'une
superstitieuse terreur. Devant moi, autour de moi, du sang! De quelque
cote que mes yeux se portassent, du sang, toujours du sang!

Mes camarades se rapprochaient, criant tout en courant; mais leurs cris
cesserent, et, l'un apres l'autre, ils tirerent la bride, comme j'avais
fait, et demeurerent confondus et consternes. Un pareil spectacle etait
fait pour etonner, en effet. Devant nous gisaient les cadavres des
buffalos, tous morts ou dans les dernieres convulsions de l'agonie. Chacun
d'eux portait sous la gorge une blessure d'ou le sang coulait a gros
bouillons, et se repandait sur leurs flancs encore pantelants. Il y en
avait des flaques sur le sol de la prairie, et les eclaboussures des coups
de pieds convulsifs tachaient le gazon tout autour.

--Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire?

--Whagh!--_Santissima!_--Sacrr... s'ecrierent les chasseurs.

--Ce n'est bien sur pas la main d'un homme qui a fait cela!

--Eh! ce n'est pas autre chose, cria une voix bien connue, si toutefois
vous appelez un Indien un homme. C'est un tour de Peau-Rouge, et
l'Enfant... Tenez! tenez!

En meme temps que cette exclamation, j'entendis le craquement d'un fusil
que l'on arme. Je me retournai; Rube mettait en joue. Je suivis
machinalement la direction du canon, j'apercus quelque chose qui se
remuait dans l'herbe.

--C'est un buffalo qui se debat encore! pensai-je, voyant une masse velue
d'un gris brun, il veut l'achever... tiens, c'est le veau!

J'avais a peine fait cette remarque, que je vis l'animal se dresser sur
ses deux jambes de derriere en poussant un cri sauvage, mais humain.
L'enveloppe herissee tomba, et un sauvage tout nu se montra, tendant ses
bras, dans une attitude suppliante. Je n'aurais pu le sauver. Le chien
s'etait abattu et la balle etait partie; elle avait perce la brune
poitrine; le sang jaillit et la victime tomba en avant sur le corps d'un
des buffles.

--Whagh! Rube! s'ecria un des hommes; pourquoi ne lui as-tu pas laisse le
temps d'ecorcher ce gibier? Il s'en serait si bien acquitte pendant qu'il
etait en train....

Et le chasseur eclata de rire apres cette sanglante plaisanterie.

--Cherchez la, garcons! dit Rube montrant l'ilot. Si vous cherchez bien,
vous ferez partir un autre veau! Je vais m'occuper de la chevelure de
celui-ci.

Les chasseurs, sur cet avis, se dirigerent au galop vers l'ilot avec
l'intention de l'entourer. Je ne pus reprimer un sentiment de degout en
assistant a cette froide effusion du sang. Je tirai ma bride par un
mouvement involontaire, et m'eloignai de la place ou le sauvage etait
tombe. Il etait couche sur le ventre nu jusqu'a la ceinture. Le trou par
lequel la balle etait sortie se trouvait place sous l'epaule gauche. Les
membres s'agitaient encore, mais c'etaient les dernieres convulsions de
l'agonie. La peau qui avait servi a son deguisement etait en paquet a la
place ou il l'avait jetee. Pres de cette peau se trouvait un arc et
plusieurs fleches: celles-ci etaient rouges jusqu'a l'encoche. Les plumes,
pleines de sang, etaient collees au bois. Ces fleches avaient perce
d'outre en outre les corps monstrueux des animaux. Chacune d'elles avait
fait plusieurs victimes. Le vieux trappeur se dirigea vers le cadavre, et
descendit posement de cheval.

--Cinquante dollars par chevelure! murmura-t-il, degainant son couteau, et
se baissant vers le corps: c'est plus que je n'aurais pu tirer de la
mienne. Ca vaut mieux qu'une peau de castor! Au diable les castors! dit
l'Enfant. Tendre des trappes pour ramasser des peaux, c'est un fichu
metier, quand bien meme le gibier donnerait comme des mangeurs d'herbe
dans la saison des veaux. Allons, toi, negre! continua-t-il en saisissant
la longue chevelure du sauvage, et retournant sa figure en l'air: je vais
te gater un peu le visage. Hourra; coyote de Pache! hourra!

Un eclair de triomphe et de vengeance illumina la figure de l'etrange
vieillard pendant qu'il poussait ce dernier cri.

--Est-ce que c'est un Apache? demanda un des chasseurs, qui etait reste
pres de Rube.

--C'en est un, un coyote de Pache, un de ces gredins qui ont coupe les
oreilles de l'Enfant! que l'enfer les prenne tous! Je jure bien d'arranger
de la meme facon tous ceux qui me tomberont dans les griffes. _Wou-wough_
vilain loup! tu y es, toi! te v'la propre, hein! En parlant ainsi, il
rassemblait les longues boucles de cheveux dans sa main gauche, et en deux
coups de couteau, l'un en quarte, et l'autre en tierce, il decrivit autour
du crane un cercle aussi parfait que s'il eut ete trace au compas. Puis la
lame brillante passa sous la peau et le scalp fut enleve.

--Et de six, continua-t-il, se parlant a lui-meme en placant le scalp dans
sa ceinture.--Six a cinquante la piece. Trois cents dollars de chevelures
paches. Au diable, ma foi, les trappes et les castors.

Apres avoir mis en surete le trophee sanglant, il essuya son couteau sur
la criniere des buffalos, et se mit en devoir de faire, sur la crosse de
son fusil, une nouvelle entaille a la suite des cinq qui y etaient deja
marquees. Ces six coches indiquaient seulement les Apaches; car, en
regardant le long du bois de l'arme, je vis qu'il y avait plusieurs
colonnes a ce terrible registre.



XXXI


UN AUTRE COUP.

La detonation d'un fusil frappa mes oreilles et detourna mon attention des
faits et gestes du vieux trappeur. En me retournant, je vis un leger nuage
bleu flottant sur la prairie; mais il me fut impossible de deviner sur
quoi le coup avait ete tire. Trente ou quarante chasseurs avaient entoure
l'ilot et restaient immobiles sur leurs selles, formant une sorte de
cercle irregulier. Ils etaient encore a quelque distance du petit bois, et
hors de portee des fleches. Ils tenaient leurs fusils en travers et
echangeaient des cris. Evidemment, le sauvage n'etait pas seul. Il devait
avoir un ou plusieurs compagnons dans le fourre. Toutefois, il ne pouvait
pas y en avoir en grand nombre; car les broussailles inferieures n'etaient
pas capables de receler plus d'une douzaine de corps, et les yeux percants
des chasseurs fouillaient dans toutes les directions. Il me semblait voir
une compagnie de chasseurs dans une bruyere, attendant que le gibier
partit; mais ici, Dieu puissant! le gibier etait de la race humaine!
C'etait un terrible spectacle. Je tournai les yeux du cote de Seguin
pensant qu'il interviendrait peut-etre pour arreter cette atroce _battue_.
Il vit mon regard interrogateur et detourna la tete. Je crus apercevoir
qu'il etait honteux de l'oeuvre a laquelle ses compagnons travaillaient;
mais la necessite commandait de tuer ou de prendre tous les Indiens qui
pouvaient se trouver dans l'ilot; je compris que toute observation de ma
part serait absolument inutile. Quant aux chasseurs eux-memes, ils
n'auraient fait qu'en rire. C'etait leur plaisir et leur profession; et je
suis certain que, dans ce moment, leurs sentiments etaient exactement de
la meme nature que ceux qui agitent les chasseurs en train de debusquer un
ours de sa taniere. L'interet etait peut-etre plus vivement excite encore;
mais a coup sur il n'y avait pas plus de disposition a la merci. Je retins
mon cheval, et attendis, plein d'emotions penibles, le denoument de ce
drame sauvage.

--_Vaya! Irlandes!_ qu'est-ce que vous avez vu? demanda un des Mexicains
s'adressant a Barney. Je reconnus par la que c'etait l'Irlandais qui avait
fait feu.

--Une Peau-Rouge, par le diable! repondit celui-ci.

--N'est-ce pas ta propre tete que tu auras vue dans l'eau? cria un
chasseur d'un ton moqueur.

--C'etait peut-etre le diable, Barney!

--Vraiment, camarades, j'ai vu quelque chose qui lui ressemblait fort, et
je l'ai tue tout de meme.

--Ha! ha! Barney a tue le diable! Ha! ha!

--_Vaya!_ s'ecria un trappeur, poussant son cheval vers le fourre;
l'imbecile n'a rien vu du tout. Je parie tout ce qu'on voudra....

--Arretez, camarade, cria Garey, prenons des precautions, mefions-nous des
Peaux-Rouges. Il y a des Indiens la-dedans, qu'il en ait vu ou non; ce
gredin-la n'etait pas seul bien sur, essayons de voir comme ca....

Le jeune chasseur mit pied a terre, tourna son cheval le flanc vers le
bois, et, se mettant du cote oppose, il fit marcher l'animal en suivant
une spirale qui se rapprochait de plus en plus du fourre. De cette
maniere, son corps etait cache, et sa tete seule pouvait etre apercue
derriere le pommeau de la selle, sur laquelle etait appuye son fusil arme
et en joue. Plusieurs autres, voyant faire Garey, descendirent de cheval
et suivirent son exemple. Le silence se fit de plus en plus profond, a
mesure que le diametre de leur course se resserrait. En peu de temps, ils
furent tout pres de l'ilot. Pas une fleche n'avait siffle encore. N'y
avait-il donc personne la? On aurait pu le croire, et les hommes
penetrerent hardiment dans le fourre. J'observais tout cela avec un
interet palpitant. Je commencais a esperer que les buissons etaient vides.
Je pretais l'oreille a tous les sons; j'entendis le craquement des
branches et les murmures des hommes. Il y eut un moment de silence, quand
ils penetrerent plus avant. Puis une exclamation soudaine, et une voix
cria:

--Une peau rouge morte! Hourra pour Barney!

--La balle de Barney l'a traverse, par tous les diables! Cria un autre.
Hilloa! vieux bleu de ciel! Viens ici voir ce que tu as fait!

Les autres chasseurs et le ci-devant soldat se dirigerent vers le couvert.
Je m'avancai lentement apres eux. En arrivant, je les vis trainant le
corps d'un Indien hors du petit bois: un sauvage nu comme l'autre. Il
etait mort, et on se preparait a le scalper.

--Allons, Barney? dit un des hommes d'un ton plaisant, la chevelure est a
toi. Pourquoi ne la prends-tu pas, gaillard?

--Elle est a moi, dites-vous! demanda Barney s'adressant a celui qui
venait de parler, et avec un fort accent irlandais.

--Certainement: tu as tue l'homme; c'est ton droit.

--Est-ce que ca vaut vraiment cinquante dollars?

--Ca se paie comme du froment.

--Auriez-vous la complaisance de l'enlever pour moi?

--Oh! certainement, avec beaucoup de plaisir, reprit le chasseur, imitant
l'accent de Barney, separant en meme temps le scalp et le lui presentant.

Barney prit le hideux trophee, et je parierais qu'il n'en ressentit pas
beaucoup de fierte. Pauvre Celte! Il pouvait bien s'etre rendu coupable de
plus d'un accroc a la discipline, dans sa vie de garnison, mais evidemment
c'etait son premier pas dans le commerce du sang humain.

Les chasseurs descendirent tous de cheval et se mirent a fouiller le
fourre dans tous les sens. La recherche fut tres-minutieuse, car il y
avait encore un mystere. Un arc de plus, c'est-a-dire un troisieme arc,
avait ete trouve avec son carquois et ses fleches. Ou etait le
proprietaire? S'etait-il echappe du fourre pendant que les hommes etaient
occupes aupres des buffalos morts? C'etait peu probable, mais ce n'etait
pas impossible. Les chasseurs connaissaient l'agilite extreme des
sauvages, et nul n'osait affirmer que celui-ci n'eut pas gagne la foret,
inapercu.

--Si cet Indien s'est echappe, dit Garey, nous n'avons pas meme le temps
d'ecorcher ces buffles. Il y a pour sur une troupe de sa tribu a moins de
vingt milles d'ici.

--Cherchez au pied des saules, cria la voix du chef, tout pres de l'eau.

Il y avait la une mare. L'eau en etait troublee et les bords avaient ete
trepignes par les buffalos. D'un cote, elle etait profonde, et les saules
penches laissaient pendre leurs branches jusque sur la surface de l'eau.
Plusieurs hommes se dirigerent de ce cote et sonderent le fourre avec
leurs lances et le canon de leurs fusils. Le vieux Rube etait venu avec
les autres, et otait le bouchon de sa corne a poudre avec ses dents, se
disposant a recharger. Son petit oeil noir lancait des flammes dans toutes
les directions, devant, autour de lui et jusque dans l'eau. Une pensee
subite lui traversa le cerveau. Il repoussa le bouchon de sa corne, prit
l'Irlandais, qui etait le plus pres de lui, par le bras, et lui glissa
dans l'oreille d'un ton pressant:

--Paddy! Barney! donnez-moi votre fusil, vite, mon ami, vite!

Sur cette invitation pressante, Barney lui passa immediatement son arme,
et prit le fusil que le trappeur lui tendait. Rube saisit vivement le
mousquet, et se tint un moment comme s'il allait tirer sur quelque objet
du cote de la mare. Tout a coup, il fit un demi-tour sans bouger les pieds
de place, et, dirigeant le canon de son fusil en l'air, il tira au milieu
du feuillage. Un cri aigu suivit le coup; un corps pesant degringola a
travers les branches qui se rompaient, et tomba sur le sol a mes pieds. Je
sentis sur mes yeux des gouttes chaudes qui m'occasionnaient un
fremissement: c'etait du sang! J'en etais aveugle. J'entendis les hommes
accourir de tous les points du fourre. Quand j'eus recouvre la vue,
j'apercus un sauvage nu qui disparaissait a travers le feuillage.

--Manque, s.... mille tonnerres! cria le trappeur. Au diable soit le fusil
de munition! ajouta-t-il, jetant a terre le mousquet et s'elancant le
couteau a la main.

Je suivis comme les autres. Plusieurs coups de feu partirent du milieu des
buissons. Quand nous atteignimes le bord de l'ilot, je vis l'Indien,
toujours debout, et courant avec l'agilite d'une antilope. Il ne suivait
pas une ligne droite, mais sautait de cote et d'autre, en zigzag, de
maniere a ne pouvoir etre vise par ceux qui le poursuivaient. Aucune balle
ne l'avait encore atteint, assez grievement du moins pour ralentir sa
course. On pouvait voir une trainee de sang sur son corps brun; mais la
blessure, quelle qu'elle fut, ne semblait pas le gener dans sa fuite.
Pensant qu'il n'avait aucune chance de s'echapper, je n'avais pas
l'intention de decharger mon fusil dans cette circonstance. Je demeurai
donc pres du buisson, cache derriere les feuilles, et suivant les
peripeties de la chasse. Quelques chasseurs continuaient a le poursuivre a
pied, tandis que les plus avises couraient a leurs chevaux. Ceux-ci se
trouvaient tous du cote oppose du petit bois, un seul excepte, la jument
du trappeur Rube, qui broutait a la place ou Rube avait mis pied a terre,
au milieu des buffalos morts, precisement dans la direction de l'homme que
l'on poursuivait. Le sauvage, en s'approchant d'elle, parut etre saisi
d'une idee soudaine, et deviant legerement de sa course, il arracha le
piquet, ramassa le lasso avec toute la dexterite d'un Gaucho, et sauta sur
le dos de la bete.

C'etait une idee fort ingenieuse, mais elle tourna bien mal pour l'Indien.
A peine etait-il en selle qu'un cri particulier se fit entendre, dominant
tous les autres bruits; c'etait un appel pousse par le trappeur essorille.
La vieille jument reconnut ce signal, et, au lieu de courir dans la
direction imprimee par son cavalier, elle fit demi-tour immediatement et
revint en arriere au galop. A ce moment, une balle tiree sur le sauvage
ecorcha la hanche du mustang qui, baissant les oreilles, commenca a se
cabrer et a ruer avec une telle violence que ses quatre pieds semblaient
detaches du sol en meme temps. L'Indien cherchait a se jeter en bas de la
selle; mais le mouvement de l'avant a l'arriere lui imprimait des
secousses terribles. Enfin, il fut desarconne et tomba par terre sur le
dos. Avant qu'il eut pu se remettre du coup, un Mexicain etait arrive au
galop, et avec sa longue lance l'avait cloue sur le sol.

Une scene de jurements, dans laquelle Rube jouait le principal role,
suivit cet incident. Sa colere etait doublement motivee. Les fusils de
munition furent voues a tous les diables, et comme le vieux trappeur etait
inquiet de la blessure recue par sa jument, les _fichues ganaches a l'oeil
de travers_ recurent une large part de ses anathemes. Le mustang cependant
n'avait pas essuye de dommage serieux, et, quand Rube eut verifie le fait,
le bouillonnement sonore de sa colere s'apaisa dans un sourd grognement et
finit par cesser tout a fait. Aucun symptome ne donnait a croire qu'il y
eut encore d'autres sauvages dans les environs, les chasseurs s'occuperent
immediatement de satisfaire leur faim. Les feux furent allumes, et un
plantureux repas de viande de buffalo permit a tout le monde de se
refaire. Apres le repas, on tint conseil. Il fut convenu qn'on se
dirigerait vers la vieille Mission que l'on savait etre a dix milles tout
au plus de distance. La, nous pourrions tenir facilement en cas d'attaque
de la part de la tribu des Coyoteros, a laquelle les trois sauvages tues
appartenaient. Au dire de presque tous, nous devions nous attendre a etre
suivis par cette tribu, et a l'avoir sur notre dos avant que nous eussions
pu quitter les ruines. Les buffalos furent lestement depouilles, la chair
empaquetee, et, prenant notre course a l'ouest, nous nous dirigeames vers
la Mission.



XXXII


UNE AMERE DECEPTION.

Nous arrivames aux ruines un peu apres le coucher du soleil. Les hiboux et
les loups effarouches nous cederent la place, et nous installames notre
camp au milieu des murs croulants. Nos chevaux furent attaches sur les
pelouses desertes, et dans les vergers depuis longtemps abandonnes, ou les
fruits murs jonchaient la terre en tas epais. Les feux, bientot allumes,
illuminerent de leurs reflets brillants les piliers gris; une partie de la
viande fut depaquetee et cuite pour le souper. Il y avait la de l'eau en
abondance. Une branche du San-Pedro coulait au pied des murs de la
Mission. Il y avait, dans les jardins, des yams, du raisin, des pommes de
Grenade, des coings, des melons, des poires, des peches et des pommes;
nous eumes de quoi faire un excellent repas. Apres le diner, qui fut
court, les sentinelles furent placees a tous les chemins qui conduisaient
vers les ruines. Les hommes etaient affaiblis et fatigues par le long
jeune qui avait precede cette refection, et au bout de peu de temps ils se
coucherent la tete reposant sur leurs selles et s'endormirent. Ainsi se
passa notre premiere nuit a la Mission de San-Pedro. Nous devions y
sejourner trois jours, ou tout au moins attendre que la chair de buffalo
fut sechee et bonne a empaqueter.

Ce furent des jours penibles pour moi. L'oisivete developpait les mauvais
instincts de mes associes a demi sauvages. Des plaisanteries obscenes et
des jurements affreux resonnaient continuellement a mes oreilles; je n'y
echappais qu'en allant courir les bois avec le vieux botaniste, qui passa
tout ce temps au milieu des joies vives et pures que procurent les
decouvertes scientifiques. Le Maricopa etait aussi pour moi un agreable
compagnon. Cet homme etrange avait fait d'excellentes etudes, et
connaissait a peu pres tous les auteurs de quelque renom. Il se tenait sur
une tres-grande reserve toutes les fois que j'essayais de le faire parler
de lui. Seguin, pendant ces trois jours, demeura taciturne et solitaire,
s'occupant tres-peu de ce qui se passait autour de lui. Il semblait devore
d'impatience, et, a chaque instant, allait visiter le _tasajo_. Il passait
des heures entieres sur les hauteurs voisines, et tenait ses regards fixes
du cote de l'est. C'etait le point d'ou devaient revenir les hommes que
nous avions laisses en observation au Pinon. Une _azotea_ dominait les
ruines. J'avais l'habitude de m'y rendre chaque apres-midi, quand le
soleil avait perdu de son ardeur. De cette place on jouissait d'une belle
vue de la vallee; mais son principal attrait pour moi residait dans
l'isolement que je pouvais m'y procurer. Les chasseurs montaient rarement
la; leurs propos sauvages et silencieux n'arrivaient pas a cette hauteur.
J'avais coutume d'etendre ma couverture pres des parapets a demi ecroules,
de m'y coucher, et de me livrer, dans cette position, a de douces pensees
retrospectives, ou a des reves d'avenir plus doux encore. Un seul objet
brillait dans ma memoire; un seul objet occupait mes esperances. Je n'ai
pas besoin de le dire, a ceux du moins qui ont veritablement aime.

Je suis a ma place favorite, sur l'_azotea_. Il est nuit; mais on s'en
douterait a peine. Une pleine lune d'automne est au zenith, et se detache
sur les profondeurs bleues d'un ciel sans nuages. Dans mon pays lointain,
ce serait la lune des moissons. Ici elle n'eclaire ni les moissons ni le
logis du moissonneur; mais cette saison, belle dans tous les climats,
n'est pas moins charmante dans ces lieux sauvages et romantiques. La
Mission est assise sur un plateau des Andes septentrionales, a plusieurs
milliers de pieds au-dessus du niveau de la mer. L'air est vif et sec. On
reconnait son peu de densite a la nettete des objets qui frappent la vue,
a l'aspect des montagnes que l'on croirait voisines, bien que leur
eloignement soit considerable, a la fermete des contours qui se detachent
sur le ciel. Je m'en apercois encore au peu d'elevation de la temperature,
a l'ardeur de mon sang, au jeu facile de mes poumons. Ah! c'est un pays
favorable pour les personnes frappees d'etisie et de langueur. Si l'on
savait cela dans les contrees populeuses! L'air, degage de vapeurs, est
inonde par la lumiere pale de la lune. Mon oeil se repose sur des objets
curieux, sur des formes de vegetation particulieres au sol de cette
contree. Leur nouveaute m'interesse. A la blanche lueur, je vois les
feuilles lanceolees de l'uyucca, les grandes colonnes du pitahaya et le
feuillage dentele du cactus cochineal. Des sons flottent dans l'espace; ce
sont les bruits du camp, des hommes et des animaux; mais, Dieu merci! je
n'entends qu'un bourdonnement lointain. Une autre voix plus agreable
frappe mon oreille; c'est le chant de l'oiseau moqueur, le rossignol du
monde occidental. Il pousse ses notes imitatives du sommet d'un arbre
voisin, et remplit l'air d'une douce melodie. La lune plane par-dessus
tout; je la suis dans sa course elevee. Elle semble presider aux pensees
qui m'occupent, a mon amour! Que de fois les poetes ont chante son pouvoir
sur cette douce passion! Chez eux l'imagination seule parlait: c'etait une
affaire de style; mais dans tous les temps et dans tous les pays, ce fut
et c'est une croyance. D'ou vient cette croyance? d'ou vient la croyance
en Dieu? car ces sentiments ont la meme source. Cette foi instinctive, si
generalement repandue, reposerait-elle sur une erreur? Se pourrait-il que
notre esprit ne fut, apres tout, que matiere, fluide electrique? Mais, en
admettant cela, pourquoi ne serait-il pas influence par la lune? Pourquoi
n'aurait-il pas ses marees, son flux et son reflux aussi bien que les
plaines de l'air et celles de l'Ocean?

Couche sur ma couverture et m'abreuvant des rayons de la lune, je
m'abandonne a une suite de reveries sentimentales et philosophiques.
J'evoque le souvenir des scenes qui ont du se passer dans les ruines qui
m'environnent; les faits et les mefaits des peres capucins entoures de
leurs serfs chausses de sandales. Ce retour au passe n'occupe pas
longtemps mon esprit. Je traverse rapidement des ages recules, et ma
pensee se reporte sur l'etre charmant que j'aime et que j'ai recemment
quitte: Zoe, ma charmante Zoe! A elle je pensai longtemps. Pensait-elle a
moi dans ce moment? Souffrait-elle de mon absence? Aspirait-elle apres mon
retour? Ses yeux se remplissaient-ils de larmes quand elle regardait du
haut de la terrasse solitaire? Mon coeur repondait: Oui! battant d'orgueil
et de bonheur. Les scenes horribles que j'affrontais pour son salut
devaient-elles se terminer bientot? De longs jours nous separaient encore,
sans doute. J'aime les aventures; elles ont fait le charme de toute ma
vie.

Mais ce qui se passait autour de moi!... Je n'avais pas encore commis de
crime; mais j'avais assiste passif a des crimes, domine par la necessite
de la situation que je m'etais faite. Ne serais-je pas bientot entraine
moi-meme a tremper dans quelque horrible drame du genre de ceux qui
constituaient la vie habituelle des hommes dont j'etais entoure. Dans le
programme que Seguin m'avait developpe, je n'avais pas compris les
cruautes inutiles dont j'etais force d'etre le temoin. Il n'etait plus
temps de reculer; il fallait aller en avant, et traverser encore d'autres
scenes de sang et de brutalite, jusqu'a l'heure ou il me serait donne de
revoir ma fiancee, et de recevoir comme prix de mes epreuves l'adorable
Zoe.

Ma reverie fut interrompue. J'entendis des voix et des pas; on
s'approchait de la place ou j'etais couche. J'apercus deux hommes engages
dans une conversation animee. Ils ne me voyaient pas, cache que j'etais
derriere quelques fragments de parapet brise, et dans l'ombre. Quand ils
furent plus pres, je reconnus le patois de mon serviteur canadien, et l'on
ne pouvait pas se tromper a celui de son compagnon. C'etait l'accent de
Barney, sans aucun doute. Ces dignes garcons, ainsi que je l'ai deja dit,
s'etaient lies comme deux larrons en foire, et ne se quittaient plus.
Quelques actes de complaisance avaient attache le fantassin a son associe,
plus fin et plus experimente;--ce dernier avait pris l'autre sous son
patronage et sous sa protection.

Je fus contrarie de ce derangement, mais la curiosite me fit rester
immobile et silencieux. Barney parlait au moment ou je commencai a les
entendre.

--En verite, monsieur Gaoude, je ne donnerais pas cette nuit delicieuse
pour tout l'or du monde. J'avais remarque le petit bocal deja: mais que le
diable m'etrangle si j'avais cru que c'etait autre chose que de l'eau
claire. Voyez-vous ca! Aurait-on pense que ce vieux loustic d'Allemand en
apporterait un plein bocal et garderait comme ca tout pour lui! Vous etes
bien sur que c'en est?

--Oui! oui! c'est de la bonne liqueur, de l'_aguardiente_.

--_Agouardenty_, vous dites?

--Oui, vraiment, monsieur Barney. Je l'ai flairee plus d'une fois. Ca sent
tres-fort; c'est fort, c'est bon!

--Mais pourquoi ne l'avez-vous pas pris vous-meme? Vous saviez bien ou le
docteur fourrait ca, et vous auriez pu l'attraper bien plus facilement que
moi.

--Pourquoi, Barney?

--Parce que, mon ami, je ne veux pas me mettre mal avec M. le docteur, il
pourrait me soupconner.

--Je ne vois pas clairement la chose. Il peut vous soupconner dans tous
les cas. Eh bien alors?

--Oh! alors, n'importe! je jurerai mes grands dieux que ce n'est pas moi.
J'aurai la conscience tranquille.

--Par le ciel! nous pouvons prendre la liqueur a present. Voulez-vous,
monsieur Gaoude; pour moi je ne demande pas mieux: c'est dit, n'est-ce
pas?

--Oui, tres-bien!

--Pour lors, a present ou jamais; c'est le bon moment. Le vieux bonhomme
est sorti; je l'ai vu partir moi-meme. La place est bonne ici pour boire.
Venez et montrez-moi ou il la cache; et, par saint Patrick, je suis votre
homme pour l'attraper!

--Tres-bien; allons! monsieur Barney, allons!

Quelque obscure que cette conversation puisse paraitre, je la compris
parfaitement. Le naturaliste avait apporte parmi ses bagages un petit
bocal d'_aguardiente_, de l'alcool de Mezcal, dans le but de conserver
quelques echantillons rares de la famille des serpents ou des lezards,
s'il avait la chance d'en rencontrer. Je compris donc qu'il ne s'agissait
de rien moins que d'un complot ayant pour but de s'emparer de ce bocal et
de vider son contenu.

Mon premier mouvement fut de me lever pour mettre obstacle a leur dessein,
et, de plus, administrer un savon salutaire a mon voyageur ainsi qu'a son
compagnon a cheveux rouges; mais, apres un moment de reflexion, je pensai
qu'il valait mieux s'y prendre d'une autre facon et les laisser se punir
eux-memes.

Je me rappelais que, quelques jours avant notre arrivee a l'_Ojo de Vaca_,
le docteur avait pris un serpent du genre des viperes, deux ou trois
sortes de lezards, et une hideuse bete baptisee par les chasseurs du nom
de _grenouille a cornes_. Il les avait plonges dans l'alcool pour les
conserver. Je l'avais vu faire, et ni mon Francais ni l'Irlandais ne se
doutaient de cela. Je resolus donc de les laisser boire une bonne gorgee
de l'infusion avant d'intervenir. Je n'attendis pas longtemps. Au bout de
peu d'instants, ils remonterent, et Barney etait charge du precieux bocal.
Ils s'assirent tout pres de l'endroit ou j'etais couche, puis, debouchant
le flacon, ils remplirent leurs tasses d'etain et commencerent a gouter.
On n'aurait pas trouve ailleurs une paire de gaillards plus alteres; et
d'une seule gorgee, chacun d'eux eut vide sa tasse jusqu'au fond.

--Un drole de gout, ne trouvez-vous pas? dit Barney apres avoir detache la
tasse de ses levres.

--Oui, c'est vrai, monsieur.

--Que pensez-vous que ce soit?

--Je ne sais quoi. Ca sent le... dame le... dame!...

--Le poisson, vous voulez dire?

--Oui, ca sent comme le poisson: un drole de bouquet, fichtre!

--Je suppose que les Mexicains mettent quelque chose la dedans pour donner
du gout a l'_aguardiente_. C'est diablement fort tout de meme. Ca ne vaut
pas grand'chose et on n'en ferait pas grand cas, si on avait a sa portee
de la bonne liqueur d'Irlande. Oh! mere de Moise! c'est la une fameuse
boisson!

Et l'Irlandais secouait la tete, ajoutant ainsi a l'emphase de son
admiration pour le whisky de son pays.

--Mais, monsieur Gaoude, continua-t-il, le whisky est le whisky, sans
aucun doute; mais, si nous ne pouvons avoir de la brioche, ce n'est pas
une raison pour dedaigner le pain; ainsi donc, je vous en demanderai
encore un coup.

Le gaillard tendit sa tasse pour qu'on la remplit de nouveau.

Gode pencha le flacon, et versa une partie de son contenu dans les deux
tasses.

Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a dans ma tasse? s'ecria-t-il apres avoir bu
une gorgee.

--Qu'est-ce que c'est? laissez voir. Ca! sur mon ame, on dirait d'une
bete.

--Sacr-r-r... c'est une vilaine bete du Texas, c'est une grenouille! C'est
donc ca que ca empoisonnait le poisson. Oh! o-ouach!

--Oh! sainte Mere! il y en a une autre dans la mienne! Par le diable!
c'est un scorpion; un lezard! Houch! ouach! ouach!

--Vou-achr! ha-a-ach! Mon Dieu! ouachr! ach! Sacr...! oachr! ach! o-oa-a
-achr!

--Sacre tonnerre! Ho-ach! Le vieux satane docteur! A-ouach!

--Ack! ackr! Vierge sainte! ha! ho! hohachr! Poison! Poison!

Et les deux ivrognes marcherent avec agitation sur l'azotea, se
debarrassant l'estomac, crachant tant qu'ils pouvaient, remplis de
terreur, et pensant qu'ils devaient etre empoisonnes. Je m'etais releve et
riais comme un fou. Mes eclats de rire et les exclamations des deux
victimes attirerent une foule de chasseurs sur la terrasse, et quand ils
eurent vu de quoi il s'agissait, les ruines retentirent du fracas de leurs
moqueries sauvages. Le docteur, qui etait arrive avec les autres, goutait
peu la plaisanterie. Cependant, apres une courte recherche, il retrouva
ses lezards et les remit dans le bocal, qui contenait encore assez
d'alcool pour les recouvrir. Il pouvait etre tranquille sur l'avenir: son
flacon etait a l'abri des tentatives des chasseurs les plus alteres.



XXXIII


LA VILLE FANTOME.

Le matin du quatrieme jour, les hommes que nous avions laisses en
observation rejoignirent, et nous apprimes d'eux que les Navajoes avaient
pris la route du sud. Les Indiens, revenus a la source, le second jour
apres notre depart, avaient suivi la direction indiquee par les fleches.
C'etait la bande de Dacoma; en tout, a peu pres, trois cents guerriers.
Nous n'avions rien de mieux a faire que de plier bagage le plus
promptement possible et de poursuivre notre marche vers le nord. Une heure
apres, nous etions en selle et suivions la rive rocheuse du San-Pedro. Une
longue journee de marche nous conduisit aux bords desoles du Gila; et nous
campames, pour la nuit, pres du fleuve, au milieu des ruines celebres qui
marquent la seconde halte des Azteques lors de leur migration.

A l'exception du botaniste, du chef Coco, de moi et peut-etre de Seguin,
pas un de la bande ne semblait s'inquieter de ses interessantes
antiquites. Les traces de l'ours gris, que l'on voyait sur la terre molle,
occupaient bien plus les chasseurs que les poteries brisees et leurs
peintures hieroglyphiques. Deux de ces animaux furent decouverts pres du
camp, et un terrible combat s'ensuivit, dans lequel un des Mexicains
faillit perdre la vie, et n'echappa qu'apres avoir eu la tete et le cou en
partie depouilles. Les ours furent tues et servirent a notre souper. Le
jour suivant, nous remontames le Gila jusqu'a l'embouchure de San Carlos,
ou nous fimes halte pour la nuit. Le San-Carlos vient du nord, et Seguin
avait resolu de remonter le cours de cette riviere pendant une centaine de
milles, et, ensuite, de traverser a l'est vers le pays des Navajoes. Quand
il eut fait connaitre sa decision, un esprit de revolte se manifesta parmi
les hommes, et des murmures de mecontentement gronderent de tous cotes.
Peu d'instants apres, cependant, plusieurs etant descendus et s'etant
avances dans l'eau, a quelque distance du bord, ramasserent quelques
grains d'or dans le lit de la riviere. On apercut aussi, parmi les
rochers, comme indice du precieux metal, la _quixa_, que les Mexicains
designent sous le nom de _mere de l'or_. Il y avait des mineurs dans la
troupe, qui connaissaient tres-bien cela, et cette decouverte sembla les
satisfaire. On ne parla plus davantage de gagner le Prieto. Peut-etre le
San-Carlos se trouverait-il aussi riche. Cette riviere avait, comme
l'autre, la reputation d'etre aurifere. En tout cas, l'expedition, en se
dirigeant vers l'est, devait traverser le Prieto dans la partie elevee de
son cours, et cette perspective eut pour effet d'apaiser les mutins, du
moins pour l'instant. Une autre consideration encore contribuait a les
calmer: le caractere de Seguin. Il n'y avait pas un individu de la bande
qui se souciat de le contrarier en la moindre des choses. Tous le
connaissaient trop bien pour cela; et ces hommes, qui faisaient
generalement bon marche de leur vie quand ils se croyaient dans le droit
consacre par la loi de la montagne, savaient bien que retarder
l'expedition dans le but de chercher de l'or n'etait ni conforme a leur
contrat avec lui, ni d'accord avec ses desirs. Plus d'un dans la troupe,
d'ailleurs, etait vivement attire vers les villes des Navajoes par des
motifs semblables a ceux qui animaient Seguin. Enfin, dernier argument qui
n'echappait pas a la majorite: la bande de Dacoma devait se mettre a notre
poursuite aussitot qu'elle aurait rejoint les Apaches. Nous n'avions donc
pas de temps a perdre a la recherche de l'or, et le plus simple chasseur
de scalps comprenait bien cela. Au point du jour, nous etions de nouveau
en route, et nous suivions la rive du San-Carlos. Nous avions penetre dans
le grand desert qui s'etend au nord depuis le Gila jusqu'aux sources du
Colorado. Nous y etions entres sans guide, car pas un de la troupe n'avait
jamais traverse ces regions inconnues. Rube lui-meme ne connaissait
nullement cette partie du pays. Nous n'avions pas de boussole, mais nous
pouvions nous en passer. Presque tous nous etions capables d'indiquer la
direction du nord sans nous tromper d'un degre, et nous savions
reconnaitre l'heure exacte, a 10 minutes pres, soit de nuit, soit de jour,
a la simple inspection du firmament. Avec un ciel clair, avec les
indications des arbres et des rochers, nous n'avions besoin ni de boussole
ni de chronometre. Une vie passee sous la voute etoilee, dans ces prairies
elevees et dans ces gorges de montagnes, ou rarement un toit leur derobait
la vue de l'azur des cieux, avait fait de tous ces rodeurs insouciants
autant d'astronomes. Leur education, sous ce rapport, etait accomplie, et
elle reposait sur une experience acquise a travers bien des perils. Leur
connaissance de ces sortes de choses me paraissait tout a fait
instinctive. Nous avions encore un guide aussi sur que l'aiguille
aimantee; nous traversions les regions de la _plante polaire_, et a chaque
pas la direction des feuilles de cette plante nous indiquait notre
meridien. Notre route en etait semee, et nos chevaux les ecrasaient en
marchant.

Pendant plusieurs jours nous avancames vers le nord a travers un pays de
montagnes etranges, dont les sommets, de formes fantastiques et
bizarrement groupes, s'elevaient jusqu'au ciel. La, nous apercevions des
formes hemispheriques comme des domes d'eglise; ici, des tours gothiques
se dressaient devant nous; ailleurs, c'etaient des aiguilles gigantesques
dont la pointe semblait percer la voute bleue. Des rochers, semblables a
des colonnes, en supportaient d'autres poses horizontalement; d'immenses
voutes taillees dans le roc semblaient des ruines antediluviennes, des
temples de druides d'une race de geants! Ces formes si singulieres etaient
encore rehaussees par les plus brillantes couleurs. Les roches stratifiees
etalaient tour a tour le rouge, le blanc, le vert, le jaune et les tons
etaient aussi vifs que s'ils eussent ete tout fraichement tires de la
palette d'un peintre. Aucune fumee ne les avait ternis depuis qu'ils
avaient emerge de leurs couches souterraines. Aucun nuage ne voilait la
nettete de leurs contours. Ce n'etait point un pays de nuages, et tout le
temps que nous le traversames, nous n'apercumes pas une tache au ciel;
rien au-dessus de nous que l'ether bleu et sans limites. Je me rappelai
les observations de Seguin. Il y avait quelque chose d'imposant dans la
vue de ces eblouissantes montagnes; quelque chose de vivant qui nous
empechait de remarquer l'aspect desole de tout ce qui nous entourait. Par
moment, nous ne pouvions nous empecher de croire que nous nous trouvions
dans un pays tres-peuple, tres-riche et tres-avance, si on en jugeait par
la grandeur de son architecture. En realite, nous traversions la partie la
plus sauvage du globe, une terre qu'aucun pied humain n'avait jamais
foulee, sinon le pied chausse du mocassin: la region de l'Apache-Loup et
du miserable Vamparico.

Nous suivions les bords de la riviere; ca et la, pendant nos haltes, nous
cherchions de l'or. Nous n'en trouvions que de tres-petites quantites, et
les chasseurs commencaient a parler tout haut du Prieto. La,
pretendaient-ils, l'or se trouvait en lingots. Quatre jours apres avoir
quitte le Gila, nous arrivames a un endroit ou le San-Carlos se frayait un
canon a travers une haute sierra. Nous y fimes halte pour la nuit. Le
lendemain matin, nous decouvrimes qu'il nous serait impossible de suivre
plus longtemps le cours de la riviere sans escalader la montagne. Seguin
annonca son intention de la quitter et de se diriger vers l'est. Les
chasseurs accueillirent cette declaration par de joyeux hourras. La vision
de l'or brillait de nouveau a leurs yeux. Nous attendimes au bord du
San-Carlos, que la grande chaleur du jour fut passee, afin que nos chevaux
pussent se rafraichir a discretion. Puis, nous remettant en selle, nous
coupames a travers la plaine. Nous avions l'intention de voyager toute la
nuit, ou du moins jusqu'a ce que nous trouvassions de l'eau, car une halte
sans eau ne pouvait nous procurer aucun repos. Avant que nous eussions
marche longtemps, nous nous trouvames en face d'une terrible _jornada_, un
de ces deserts redoutes, sans herbe, sans arbre, sans eau. Devant nous,
s'etendait du nord au sud une rangee inferieure de montagnes, puis
au-dessus une autre chaine plus elevee et couronnee de sommets neigeux. On
voyait facilement que ces deux chaines etaient distinctes, et la plus
eloignee devait etre d'une prodigieuse elevation. Cela nous etait revele
par les neiges eternelles dont ses pics etaient couverts. Une riviere,
peut-etre celle-la meme que nous cherchions, devait necessairement se
trouver au pied des montagnes neigeuses. Mais la distance etait immense.
Si nous ne trouvions pas un cours d'eau en avant des premieres montagnes,
nous etions grandement exposes a perir de soif. Telle etait notre
perspective. Nous marchions sur un sol aride, a travers des plaines de
lave et de roches aigues qui blessaient les pieds de nos chevaux: et,
parfois, les coupaient. Il n'y avait autour de nous d'autre vegetation que
l'artemise au vert maladif, et le feuillage fetide de la creosote. Aucun
Etre vivant ne se montrait, a l'exception du hideux lezard, du serpent a
sonnettes et des grillons du desert, qui rampaient sur le sol dur, par
myriades, et que nos chevaux ecrasaient sous leurs pieds. "_De l'eau!_"
tel etait le cri qui commencait a etre profere dans toutes les langues.
--_Water!_ criait le trappeur suffoquant.--De l'eau! criait le Canadien.
--_Agua! agua!_ criait le Mexicain.

A moins de vingt milles du San-Carlos, nos gourdes etaient aussi seches
que le rocher. La poussiere de la plaine et la chaleur de l'atmosphere
avaient provoque chez nous une soif intense, et nous avions tout epuise.
Nous etions partis assez tard l'apres-midi. Au soleil couchant, les
montagnes en face de nous semblaient toujours etre a la meme distance.
Nous voyageames toute la nuit, et, quand le soleil se leva, nous en etions
encore tres-eloignes. Cette illusion se produit toujours dans l'atmosphere
transparente de ces regions elevees. Les hommes machonnaient tout en
causant. Ils tenaient dans leur bouche de petites balles, ou des cailloux
d'obsidienne, qu'ils mordaient avec des efforts desesperes. Quand nous
atteignimes les premieres montagnes, le soleil etait deja haut sur
l'horizon. A notre grande consternation, nous n'y trouvames pas une goutte
d'eau! La chaine presentait un front de roches seches, tellement serrees
et steriles, que les buissons de creosote eux-memes ne trouvaient pas de
quoi s'y nourrir. Ces roches etaient aussi depourvues de vegetation que le
jour ou elles etaient sorties de la terre a l'etat de lave. Des
detachements se repandirent dans toutes les directions et grimperent dans
les ravins; mais apres avoir perdu beaucoup de temps en recherches
infructueuses, nous renoncames, desesperes. Il y avait un passage qui
paraissait traverser la chaine. Nous y entrames et marchames en avant,
silencieux et agites de sinistres pensees. Peu apres nous debuchions de
l'autre cote, et une scene d'un singulier caractere frappait nos yeux.
Devant nous une plaine entouree de tous cotes par de hautes montagnes; a
l'extremite opposee, les monts neigeux prenaient naissance, et montraient
leurs enormes rochers s'elevant verticalement a plus de mille pieds de
hauteur. Les roches noires apparaissaient amoncelees les unes sur les
autres, jusqu'a la limite des neiges immaculees dont les sommets etaient
recouverts. Mais ce qui causait notre principal etonnement, c'etait la
surface de la plaine. Elle etait aussi couverte d'un manteau d'une
eclatante blancheur; cependant la place plus elevee que nous occupions
etait parfaitement nue, et nous y ressentions vivement la chaleur du
soleil. Ce que nous voyions dans la vallee ne pouvait donc pas etre de la
neige.

L'uniformite de la vallee, les montagnes chaotiques, dont elle etait
environnee, m'impressionnaient vivement par leur aspect froid et desole.
Il semblait que tout fut mort autour de nous et que la nature fut
enveloppee dans son linceul. Mes compagnons paraissaient eprouver la meme
sensation que moi, et tout le monde se taisait. Nous descendimes la pente
du defile qui conduisait dans cette singuliere vallee. En vain nos yeux
interrogeaient l'espace: aucune apparence d'eau devant nous. Mais nous
n'avions pas le choix: il fallait traverser. A l'extremite la plus
eloignee, au pied des montagnes neigeuses, nous crumes distinguer une
ligne noire, comme celle d'une rangee d'arbres, et nous nous dirigeames
vers ce point. En arrivant sur la plaine nous trouvames le sol couvert
d'une couche epaisse de soude, blanche comme de la neige. Il y en avait
assez la pour satisfaire aux besoins de toute la race humaine; mais,
depuis sa formation nulle main ne s'etait encore baissee pour la ramasser.
Trois ou quatre massifs de rocher se trouvaient sur notre route, pres de
l'endroit ou le defile debouchait dans la vallee. Pendant que nous les
contournions, nos yeux tomberent sur une large ouverture pratiquee dans
les montagnes qui etaient en face de nous. A travers cette ouverture, les
rayons du soleil brillaient et coupaient en echarpe le paysage d'une
trainee de lumiere jaune. Dans cette lumiere, se jouaient par myriades les
legers cristaux de la soude souleve par la brise. Pendant que nous
descendions, je remarquai que les objets prenaient autour de nous un
aspect tout different de celui qu'ils nous avaient presente d'en haut.
Comme par enchantement, la blanche surface disparaissait et faisait place
a des champs de verdure au milieu desquels s'elancaient de grands arbres
couverts d'un epais et vert feuillage.

--Des cotonniers! s'ecria un chasseur en regardant les bosquets encore
eloignes.

--Ce sont d'enormes sapins, pardieu! s'ecria un autre.

--Il y a de l'eau la, camarades, bien sur! fit remarquer un troisieme.

--Oui, messieurs! il est impossible que de pareilles tiges croissent sur
une prairie seche. Regardez! Hilloa!

--De par tous les diables, voila une maison la-bas!

--Une maison! une, deux, trois!... Mais c'est tout une ville, ou bien il
n'y a pas un seul mur. Tenez! Jim, regardez la-bas! Wagh!

Je marchais devant avec Seguin; le reste de la bande atteignait la bouche
du defile derriere nous. J'avais ete absorbe pendant quelques instants
dans la contemplation de la blanche efflorescence qui couvrait le sol et
je pretais l'oreille au craquement de ces incrustations sous le sabot de
mon cheval. Ces exclamations me firent lever les yeux. Sous l'impression
de ce que je vis, je tirai les deux renes d'une seule secousse. Seguin
avait fait comme moi, et toute la troupe s'etait arretee en meme temps.
Nous venions justement de tourner une des masses qui nous empechaient de
voir la grande ouverture qui se trouvait alors precisement en face de
nous; et, pres de sa base, du cote du sud, on voyait s'elever les murs et
les edifices d'une cite; d'une vaste cite, si l'on en jugeait par la
distance et par l'aspect colossal de son architecture. Les colonnes des
temples, les grandes portes, les fenetres, les balcons, les parapets, les
escaliers tournants nous apparaissaient distinctement. Un grand nombre de
tours s'elevaient tres-haut au-dessus des toits; au milieu, un grand
edifice ressemblant a un temple et couronne d'un dome massif, dominait
toutes les autres constructions. Je considerais cette apparition soudaine
avec un sentiment d'incredulite. C'etait un songe, une chimere, un mirage
peut-etre.... Non, cependant le mirage ne presente pas un tableau aussi
net. Il y avait la des toits, des cheminees, des murs, des fenetres. Il y
avait des maisons fortifiees avec leurs creneaux reguliers et leurs
embrasures. Tout cela etait reel: c'etait une ville. Etait-ce donc la la
_Cibolo_ des peres espagnols? Etait-ce la ville aux portes d'or et aux
tours polies? Apres tout, l'histoire racontee par les pretres voyageurs ne
pouvait-elle pas etre vraie? Qui donc avait demontre que ce fut une fable!
Qui avait jamais penetre dans ces regions ou les recits des pretres
placaient la ville doree de Cibolo? Je vis que Seguin etait, autant que
moi, surpris et embarrasse. Il ne connaissait rien de ce pays. Il avait vu
souvent des mirages, mais pas un seul qui ressemblat a ce que nous avions
sous les yeux.

Pendant quelque temps, nous demeurames immobiles sur nos selles, en proie
a de singulieres emotions. Pousserions-nous en avant? Sans doute. Il nous
fallait arriver a l'eau. Nous mourions de soif. Aiguillonnes par ce
besoin, nous partimes a toute bride. A peine avions-nous couru quelques
pas, qu'un cri simultane fut pousse par tous les chasseurs. Quelque chose
de nouveau,--quelque chose de terrible,--etait devant nous. Pres du pied
de la montagne se montrait une ligne de formes sombres, en mouvement:
c'etaient _des hommes a cheval_! Nous arretames court nos chevaux; notre
troupe entiere fit halte au meme instant.

--Des Indiens! telle fut l'exclamation generale.

--Il faut que ce soient des Indiens murmura Seguin: il n'y a pas d'autres
creatures humaines par ici. Des Indiens! mais non. Jamais il n'y eut
d'Indiens semblables a cela. Voyez! ce ne sont pas des hommes! Regardez
leurs chevaux monstrueux, leurs enormes fusils: _ce sont des geants_! Par
le ciel! continua-t-il apres un moment d'arret, ils sont sans corps, _ce
sont des fantomes_!

Il y eut des exclamations de terreur parmi les chasseurs places en
arriere. Etaient-ce la les habitants de la cite? Il y avait une proportion
parfaite entre la taille colossale des chevaux et celle des cavaliers.
Pendant un moment, la terreur m'envahit comme les autres; mais cela ne
dura qu'un instant. Un souvenir soudain me vint a l'esprit; je me rappelai
les montagnes du Hartz et ses demons. Je reconnus que le phenomene que
nous avions devant nous devait etre le meme, une illusion d'optique, un
effet de mirage. Je levai la main au-dessus de ma tete. Le geant qui etait
devant les autres imita le mouvement. Je piquai de l'eperon les flancs de
mon cheval et galopai en avant. Il fit de meme, comme s'il fut venu a ma
rencontre. Apres quelque temps de galop, j'avais depasse l'angle
reflecteur, et l'ombre du geant disparut instantanement dans l'air. La
ville aussi avait disparu; mais nous retrouvames les contours de plus
d'une forme singuliere dans les grandes roches stratifiees qui bordaient
la vallee. Nous ne fumes pas longtemps sans perdre de vue, egalement, les
bouquets d'arbres gigantesques. En revanche, nous vimes distinctement au
pied de la montagne, non loin de l'ouverture, une ceinture de saules verts
et peu eleves, mais des saules reels. Sous leur feuillage, on voyait
quelque chose qui brillait au soleil comme des paillettes d'argent,
_c'etait de l'eau!_ C'etait un bras du Prieto. Nos chevaux hennirent a cet
aspect; un instant apres, nous avions mis pied a terre sur le rivage, et
nous etions tous agenouilles aupres du courant.



XXXIV


LA MONTAGNE D'OR.

Apres une marche si penible, il etait necessaire de faire une halte plus
longue que d'habitude. Nous restames pres de l'arroyo tout le jour et
toute la nuit suivante. Mais les chasseurs avaient hate de boire les eaux
du Prieto lui-meme; le lendemain matin, nous levames le camp et primes
notre direction vers cette riviere. A midi, nous etions sur ses bords.
C'etait une singuliere riviere, traversant une region de montagnes mornes,
arides et desolees. Le courant s'etait fraye son chemin a travers ces
montagnes, y creusant plusieurs canons, et roulait ses flots dans un lit
presque partout inaccessible. Elle paraissait noire et sombre. Ou donc
etaient les sables d'or? Apres avoir suivi ses bords pendant quelque
temps, nous nous arretames a un endroit ou l'on pouvait gagner la rive.
Les chasseurs, sans s'occuper d'autre chose, franchirent promptement les
rochers et descendirent vers l'eau. C'est a peine s'ils prirent le temps
de boire. Ils fouillerent dans les interstices des rochers tombes des
hauteurs; ils ramasserent le sable avec leurs mains et se mirent a le
laver dans leurs tasses; ils attaquerent les roches quartzeuses a coups de
tomahawk et en ecraserent les fragments entre deux grosses pierres. Ils ne
trouverent pas une parcelle d'or. Ils avaient pris la riviere trop haut,
ou bien l'Eldorado se trouvait encore plus au nord.

Harasses, baignes de sueur, furieux, jurant et grognant, ils obeirent a
l'ordre de marcher en avant. Nous suivimes le cours du fleuve et nous nous
arretames, pour la nuit, a une autre place ou l'eau etait accessible pour
nos animaux. La, les chasseurs chercherent encore de l'or, et n'en
trouverent pas plus qu'auparavant. La contree aurifere etait au-dessous,
ils n'en doutaient plus. Le chef les avait conduits par le San-Carlos pour
les en detourner, craignant que la recherche de l'or ne retardat la
marche. Il n'avait nul souci de leurs interets. Il ne pensait qu'au but
Particulier qu'il voulait atteindre. Ils s'en retourneraient aussi pauvres
qu'ils etaient venus, ca lui etait bien egal. Jamais ils ne retrouveraient
une occasion pareille. Tels etaient les murmures entremeles de jurements.
Seguin n'entendait rien, ou feignait de ne pas entendre. Il avait un de
ces caracteres qui savent tout supporter, jusqu'a ce que le moment
favorable pour agir se presente. Il etait naturellement emporte, comme
tous les creoles; mais le temps et l'adversite avaient amene son caractere
a un calme et a un sang-froid qui convenaient admirablement au chef d'une
semblable troupe. Quand il se decidait a agir, il devenait, comme on dit
dans l'Ouest, _un homme dangereux_, et les chasseurs de scalps savaient
cela. Pour l'instant, il ne prenait pas garde a leurs murmures.

Longtemps avant le point du jour, nous nous etions remis en selle, et nous
nous dirigions vers le haut Prieto. Nous avions remarque des feux a une
certaine distance pendant la nuit et nous savions que c'etaient ceux des
villages des Apaches. Notre intention etait de traverser leur pays sans
etre apercus, et nous devions, quand le jour aurait paru, nous cacher
parmi les rochers jusqu'a la nuit suivante. Quand l'aube devint claire,
nous fimes halte dans une profonde ravine, et quelques-uns de nous
grimperent sur la hauteur pour reconnaitre. Nous vimes la fumee s'elever
au-dessus des villages, au loin; mais nous les avions depasses pendant
l'obscurite, et, au lieu de rester dans notre cachette, nous continuames
notre route a travers une large plaine couverte de sauges et de cactus. De
chaque cote les montagnes se dressaient, s'elevant rapidement a partir de
la plaine, et affectant ces formes fantastiques qui caracterisent les pics
de ces regions. En haut des roches a pic, formant d'effrayants abimes, on
decouvrait des plateaux mornes, arides, silencieux. La plaine arrivait
jusqu'a la base meme des rochers qui avaient du necessairement etre
baignes par les eaux autrefois. C'etait evidemment le lit d'un ancien
ocean. Je me rappelai la theorie de Seguin sur les mers interieures. Peu
apres le lever du soleil, la direction que nous suivions nous conduisit a
une route indienne. La nous traversames la riviere avec l'intention de
nous en separer et de marcher a l'est. Nous arretames nos chevaux au
milieu de l'eau et les laissames boire a discretion. Quelques-uns des
chasseurs qui etaient portes en avant avaient gravi le bord escarpe. Nous
fumes attires par des exclamations d'une nature inaccoutumee. En levant
les yeux, nous vimes que plusieurs d'entre eux, sur le haut de la cote,
montraient le nord avec des gestes tres-animes. Voyaient-ils les Indiens?

--Qu'y a-t-il? cria Seguin, pendant que nous avancions.

--Une montagne d'or; une montagne d'or! Telle fut la reponse.

Nous pressames nos chevaux vers le sommet. Au loin vers le nord, aussi
loin que l'oeil pouvait s'etendre, une masse brillante reflechissait les
rayons du soleil. C'etait une montagne, et le long de ses flancs, de la
base au sommet, la roche avait l'eclat et la couleur de l'or! La
reverberation des rayons du soleil sur cette surface nous eblouissait.
Etait-ce donc une montagne d'or?

Les chasseurs etaient fous de bonheur! C'etait la montagne dont il avait
ete si souvent question autour des feux des bivouacs. Lequel d'entre eux
n'en avait pas entendu parler, qu'il y eut cru ou non? Ce n'etait donc pas
une fable. La montagne etait la devant eux, dans toute son eclatante
splendeur! Je me retournai et regardai Seguin. Il se tenait les yeux
baisses; sa physionomie exprimait une vive inquietude. Il comprenait la
cause de l'illusion; le Maricopa, Reichter et moi la comprenions aussi. Au
Premier coup d'oeil, nous avions reconnu les ecailles brillantes de la
selenite. Seguin vit qu'il y avait la une grande difficulte a surmonter.
Cette eblouissante hallucination etait tres-loin de notre direction; mais
il etait evident que ni menaces ni prieres ne seraient ecoutees. Les
hommes etaient tous resolus a aller vers cette montagne. Quelques-uns
avaient deja tourne la tete de leurs chevaux de ce cote, et s'avancaient
dans cette direction. Seguin leur ordonna de revenir. Une dispute terrible
s'ensuivit, et peu apres ce fut une veritable revolte. En vain Seguin fit
valoir la necessite d'arriver le plus promptement possible a la ville; en
vain il representa le danger que nous courions d'etre surpris par la bande
de Dacoma, qui pendant ce temps serait sur nos traces; en vain le chef
Coco, le docteur et moi-meme, affirmames a nos compagnons ignorants que ce
qu'ils voyaient n'etait que la surface d'un rocher sans valeur. Les hommes
s'obstinaient. Cette vue, qui repondait a leurs esperances longtemps
caressees, les avait enivres. Ils avaient perdu la raison; ils etaient
fous.

--En avant donc! cria Seguin, faisant un effort desespere pour contenir sa
fureur. En avant, insenses, suivez votre aveugle passion. Vous payerez
cette folie de votre vie!

En disant ces mots, il retourna son cheval et prit sa course vers le phare
brillant. Les hommes le suivirent en poussant de joyeuses et sonores
acclamations. Apres un long jour de course nous atteignimes la base de la
montagne. Les chasseurs se jeterent en bas de cheval et grimperent vers
les roches brillantes. Ils les atteignirent; les attaquerent avec leurs
tomahawks, leurs crosses de pistolets; les gratterent avec leurs couteaux;
enleverent des feuilles de mica et de selenite transparente... puis les
jeterent a leurs pieds, honteux et mortifies; l'un apres l'autre ils
revinrent dans la plaine, l'air triste et profondement abattus; pas un ne
dit mot; ils remonterent a cheval et suivirent leur chef.

Nous avions perdu un jour a ce voyage sans profit; mais nous nous
consolions en pensant que les Indiens, suivant nos traces, feraient le
meme detour. Nous courions maintenant au sud-ouest; mais ayant trouve une
source non loin du pied de la montagne, nous y restames toute la nuit.
Apres une autre journee de marche au sud-est, Rube reconnut le profil des
montagnes. Nous approchions de la grande ville des Navajoes. Cette
nuit-la, nous campames pres d'un cours d'eau, un bras du Prieto, qui se
dirige vers l'est. Un grand abime entre deux rochers marquait le cours de
la riviere au-dessus de nous. Le guide montra cette ouverture, pendant que
nous nous avancions vers le lieu de notre halte.

--Qu'est-ce, Rube? demanda Seguin.

--Vous voyez cette gorge en face de vous?

--Oui; qu'est-ce que c'est?

--La ville est la.



XXXV


NAVAJOA.

La soiree du jour suivant etait avancee quand nous atteignimes le pied de
la sierra, a l'embouchure du canon. Nous ne pouvions pas suivre le bord de
l'eau plus loin, car il n'y avait dans le chenal ni sentier ni endroit
gueable. Il fallait necessairement franchir l'escarpement qui formait la
joue meridionale de l'ouverture. Un chemin fraye a travers des pins
chetifs s'offrait a nous, et, sur les pas de notre guide, nous commencames
l'ascension de la montagne. Apres avoir gravi pendant une heure environ,
en suivant une route effrayante au bord de l'abime. Nous parvinmes a la
crete; nos yeux se porterent vers l'est. Nous avions atteint le but de
notre voyage. La ville des Navajoes etait devant nous!

--Voila! _Mira el pueblo! That's the town!_ Hourra! S'ecrierent les
chasseurs, chacun dans sa langue.

--Oh Dieu! enfin, la voila! murmura Seguin dont les traits exprimaient une
emotion profonde; soyez beni! mon Dieu! Halte! camarades, halte!

Nous retinmes les renes, et, immobiles sur nos chevaux fatigues, nous
demeurames les yeux tournes vers la plaine. Un magnifique panorama,
magnifique sous tous les rapports, s'etalait devant nous; l'interet avec
lequel nous le considerions etait encore redouble par les circonstances
particulieres qui nous avaient amenes a en jouir. Places a l'extremite
occidentale d'une vallee oblongue, nous la voyons se derouler dans toute
sa longueur. C'est, non pas une vallee proprement dite, bien qu'elle fut
ainsi appelee par les Americains espagnols, mais plutot une plaine
entouree de tout cotes par des montagnes. Sa forme est elliptique. Le
grand axe, ou diametre des foyers de cette ellipse, peut avoir dix ou
douze milles de longueur; le petit axe en a cinq ou six. La surface
entiere presente un champ de verdure dont le plan n'est coupe ni de
buissons, ni de haies, ni de collines. C'est comme un lac tranquille
transforme en emeraude. Une ligne d'argent la traverse dans toute son
etendue, en courbes gracieuses, et marque le cours d'une riviere
cristalline. Mais les montagnes! Quelles sauvages montagnes! surtout
celles qui bordent la vallee au nord. Ce sont des masses de granit
amoncelees. Quelles convulsions de la nature doivent avoir preside a leur
naissance! Leur aspect presente l'idee d'une planete en proie aux douleurs
de l'enfantement. Des rochers enormes sont suspendus, a peine en
equilibre, au-dessus de precipices affreux. Il semble que le choc d'une
plume suffirait pour occasionner la chute de ces masses gigantesques.
D'effrayants abimes montrent dans leurs profondeurs de sombres defiles
qu'aucun bruit ne trouble. Ca et la, des arbres noueux, des pins et des
cedres, croissent horizontalement et pendent le long des rochers. Les
branches hideuses des cactus, le feuillage maladif des buissons de
creosote, se montrent dans les fissures, et ajoutent un trait de plus au
caractere apre et morne du paysage. Telle est la barriere septentrionale
de la vallee. La sierra du midi presente un contraste geologique complet.
Pas une roche de granit ne se montre de ce cote. On y voit aussi des
rochers amonceles, mais blancs comme la neige. Ce sont des montagnes de
quartz laiteux. Elles sont dominees par des pics de formes diverses, nus
et brillants; d'enormes masses pendent sur les profonds abimes: les
ravins, comme les hauteurs, sont depourvus d'arbres. La vegetation qui s'y
montre a tous les caracteres de la desolation. Les deux sierras convergent
vers l'extremite orientale de la vallee. Du sommet que nous occupons, et
qui se trouve a l'ouest, nous decouvrons tout le tableau. A l'autre bout
de la vallee, nous apercevons une place noire au pied de la montagne. Nous
reconnaissons une foret de pins, mais elle est trop eloignee pour que nous
puissions distinguer les arbres. La riviere semble sortir de cette foret,
et, sur ses bords, pres de la lisiere du bois, nous apercevons un ensemble
de constructions pyramidales etranges. Ce sont des maisons. C'est la ville
de Navajoa!

Nos yeux s'arretent sur cette ville avec une vive curiosite. Nous
distinguons le profil des maisons, bien qu'elles soient a pres de dix
milles de distance. C'est une etrange architecture. Quelques-unes sont
separees des autres, et ont des toits en terrasse, au-dessus desquels nous
voyons flotter des bannieres. L'une, grande entre toutes, presente
l'apparence d'un temple. Elle est dans la plaine ouverte, hors de la
ville, et, au moyen de la lunette, nous apercevons de nombreuses formes
qui se meuvent sur son sommet. Ces formes sont des etres humains. Il y en
a aussi sur les toits et les parapets des maisons plus petites; nous en
voyons beaucoup d'autres, sur la plaine, entre la ville et nous, chassant
devant eux des troupes de bestiaux, de mules et de mustangs. Quelques-uns
sont sur les bords de la riviere, et nous en apercevons qui plongent dans
l'eau. Plusieurs groupes de chevaux, dont les flancs arrondis accusent le
bon etat d'entretien, paturent tranquillement dans la prairie. Des troupes
de cygnes sauvages, d'oies et de grues bleues suivent en nageant et en
voltigeant le courant sinueux de la riviere. Le soleil baisse; les
montagnes reflechissent des teintes d'ambre, et les cristaux quartzeux
resplendissent sur les pics de la sierra meridionale. La scene est
imposante par sa beaute et le silence qui l'environne. Combien de temps
s'ecoulera-t-il, pensais-je, avant que ce tableau si calme soit rempli de
meurtre et de pillage?

Nous demeurons quelque temps absorbes dans la contemplation de la vallee
sans proferer un seul mot. C'est le silence qui precede les resolutions
terribles. L'esprit de mes compagnons est agite de pensees et d'emotions
diverses, diverses par leur nature et par leur degre de vivacite, et
differant autant les unes des autres, que le ciel differe de l'enfer.
Quelques-unes de ces emotions sont saintes. Des hommes ont le regard tendu
sur la plaine, croyant ou s'imaginant distinguer, a cette distance, les
traits d'un etre aime, d'une epouse, d'une soeur, d'une fille, ou
peut-etre d'une personne plus tendrement cherie encore. Non; cela ne
pouvait etre; nul n'etait plus profondement affecte que le pere cherchant
son enfant. De tous les sentiments mis en jeu la, l'amour paternel etait
le plus fort. Helas! il y avait des emotions d'une autre nature dans le
coeur de ceux qui m'entouraient, des passions terribles et impitoyables.
Des regards feroces etaient lances sur la ville; les uns respiraient la
vengeance, les autres l'amour du pillage; d'autres encore, vrais regards
de demons, la soif du meurtre. On en avait cause a voix basse tout le long
de la route, et les hommes decus dans leurs esperances au sujet de l'or,
s'entretenaient du _prix des chevelures_.

Sur l'ordre de Seguin, les chasseurs se retirerent sous les arbres et
tinrent precipitamment conseil. Comment devait-on s'y prendre pour
s'emparer de la ville? Nous ne pouvions pas approcher en plein jour. Les
habitants nous auraient vus longtemps avant que nous eussions franchi la
distance, et ils fuiraient vers la foret. Nous perdrions ainsi tout le
fruit de notre expedition. Pouvions-nous envoyer un detachement a
l'extremite orientale de la vallee pour empecher la fuite? Non pas a
travers la plaine du moins, car les montagnes arrivaient jusqu'a son
niveau, sans hauteurs intermediaires, et sans defile pres de leurs flancs.
A quelques endroits, le rocher s'elevait verticalement a une hauteur de
Mille pieds environ. Cette idee fut abandonnee. Pouvions-nous tourner la
sierra du sud, et arriver par la foret elle-meme? De cette maniere, nous
marchions a couvert jusqu'aupres des maisons. Le guide, interroge,
repondit que cela etait possible; mais il fallait faire un detour
d'environ 50 milles. Nous n'avions pas le temps, et nous y renoncames.

Le seul plan praticable etait donc de nous approcher de la ville pendant
la nuit, ou, du moins, c'etait celui qui presentait le plus de chances de
succes. On s'y arreta. Seguin ne voulait pas faire une attaque de nuit,
mais seulement entourer les maisons en restant a une certaine distance, et
se tenir en embuscade jusqu'au matin. La retraite serait ainsi coupee, et
nous serions surs de retrouver nos prisonniers a la lumiere du jour. Les
hommes s'etendirent sur le sol, et, le bras passe dans la bride de leurs
chevaux, attendirent le coucher du soleil.



XXXVI


L'EMBUSCADE NOCTURNE

Une petite heure se passa ainsi. Le globe brillant disparut derriere nous,
et les roches de quartz revetirent une teinte sombre. Les derniers rayons
du soleil illuminerent un moment les pics les plus eleves, puis
s'eclipserent. La nuit etait venue. Nous descendimes la pente rapide en
une longue file et atteignimes la plaine; puis, tournant a gauche, nous
suivimes le pied de la montagne. Les rochers nous servaient de guides.
Nous avancions avec prudence et parlions a voix basse. La route que nous
suivions etait semee de roches detachees, tombees du haut de la montagne.
Nous etions obliges de contourner des contre-forts qui s'avancaient jusque
dans la plaine. De temps en temps, nous nous arretions pour tenir conseil.

Apres avoir marche ainsi pendant dix a douze milles, nous nous trouvames
de l'autre cote de la ville. Nous n'en etions pas a plus d'un mille. Nous
apercevions les feux allumes sur la plaine, et nous entendions les voix de
ceux qui etaient autour. La, nous divisames la troupe en deux parts. Un
petit detachement resta cache dans un defile au milieu des rochers. Ce
detachement fut charge de la garde du chef captif et des mules de bagages.
Le corps principal se porta en avant, sous la conduite de Rube, et suivit
la lisiere de la foret, laissant un poste de distance en distance. Ces
postes se cacherent a leurs stations respectives, gardant un profond
silence et attendant le signal du clairon, qui devait etre donne au point
du jour.

       *       *       *       *       *

La nuit s'ecoule lente et silencieuse. Les feux s'eteignent l'un apres
l'autre, et la plaine reste enveloppee des ombres d'une nuit sans lune. De
sombres nuages flottent dans l'air, la pluie menace, phenomene rare dans
cette region. Le cygne fait entendre son cri discordant, le gruya pousse
sa note cuivree au-dessus de la riviere, le loup hurle sur la lisiere du
village endormi. La voix de la chauve-souris geante traverse les airs. On
entend le _flap-flap_ de ses grandes ailes quand elle descend en le sol de
la prairie resonne sourdement sous les sabots des chevaux, le craquement
de l'herbe se mele au _tink-ling_ des anneaux des mors, car les chevaux
mangent tout brides. Par moments, un chasseur endormi murmure quelques
mots, se debattant en reve contre quelque terrible ennemi. Ainsi la nuit
se passe, traversant les groupes de lumineux _cucujos_[1]

[Note 1: Coleopteres phosphorescents.]

Tout se tait au moment ou le jour approche. Les loups cessent de hurler;
le cygne et la grue bleue font silence; l'oiseau de proie nocturne a garni
sa panse vorace, et s'est perche sur un pin de la montagne; les mouches
phosphorescentes disparaissent sous l'influence des heures plus froides;
et les chevaux, ayant pature toute l'herbe qui se trouvait a leur portee,
sont couches et endormis.

Une lumiere grise commence a se repandre sur la vallee; elle glisse le
long des blancs rochers de la montagne de quartz. L'air frais du matin
reveille les chasseurs. L'un apres l'autre ils se levent. Ils frissonnent
en se redressant, et ramassent autour d'eux les plis de leurs manteaux.
Ils paraissent fatigues; leurs figures sont pales et blafardes. L'aube
grise donne un air de fantome a leurs faces barbues et non lavees. Un
instant apres, ils rassemblent les longes et les attachent aux anneaux;
visitent les chiens et les amorces de leurs fusils, et rebouclent leurs
ceintures; tirent de leurs havre-sacs des morceaux de _tasajo_ et les
mangent crus. Debout aupres de leurs chevaux, ils se tiennent prets a se
mettre en selle. Le moment n'est pas encore venu. La lumiere gagne la
vallee. Le brouillard bleu qui couvrait la riviere pendant la nuit
s'eleve. Nous distinguons tous les details des maisons. Quelles
singulieres constructions! Les plus elevees ont un, deux, et jusqu'a
quatre etages. Toutes affectent la forme d'une pyramide tronquee. Chaque
etage est en retraite sur celui qui est au-dessous, d'ou resulte une serie
de terrasses superposees. Les maisons sont d'un blanc jaunatre, couleur de
la terre qui a servi a les construire. On n'y voit pas de fenetres; des
portes ouvertes a chaque etage sur le dehors donnent acces dans
l'interieur; des echelles dressees de terrasse en terrasse sont appuyees
contre les murs. Sur le sommet de quelques-unes, il y a des perches
portant des bannieres, ce sont les demeures des principaux chefs et des
grands guerriers de la nation. Nous voyons le temple distinctement. Il a
la meme forme que les maisons, mais il est plus large et plus eleve. De
son toit s'elance un grand mat portant une banniere avec un etrange
ecusson. Pres des maisons sont des enclos remplis de mules et de mustangs:
c'est le betail de la ville.

Le jour devient plus clair. Nous voyons des formes apparaitre sur les
toits et se mouvoir le long des terrasses. Ce sont des figures humaines
enveloppees de vetements flottant comme des robes, en etoffes rayees. Nous
reconnaissons la couverture des Navajoes, avec ses raies alternees, noires
et blanches. Avec la lunette, nous apercevons les formes plus distinctes
et nous pouvons reconnaitre les sexes. Les cheveux pendent negligemment
sur les epaules et descendent jusqu'au bas des reins. La plupart sont des
femmes de differents ages. On apercoit beaucoup d'enfants. Il y a des
hommes, des vieillards a cheveux blancs; d'autres plus jeunes, en petit
nombre, mais ce ne sont pas des guerriers; tous les guerriers sont
absents. Au moyen des echelles, ils descendent de terrasse en terrasse, se
dirigent vers la plaine et vont rallumer les feux. Quelques-uns portent
des vases de terre, des _ollas_ sur leur tete, et vont a la riviere puiser
de l'eau. Ils sont a peu pres nus. Nous voyons leurs corps bruns et leurs
poitrines decouvertes. Ce sont des esclaves. Ah! les vieillards se
dirigent vers le sommet du temple. Des femmes et des enfants les suivent;
les uns en blanc, les autres vetus de couleurs variees. Il y a des jeunes
filles et des jeunes garcons; ce sont les enfants des chefs. Une centaine
environ sont reunis sur le toit le plus eleve. Un autel est dresse pres de
la hampe du drapeau. La fumee s'eleve, la flamme brille: ils ont allume du
feu sur l'autel. Ecoutez les chants et les sons du tambour indien! Le
bruit cesse; tous restent immobiles et silencieux, la face tournee vers
l'est.

--Qu'est-ce que cela signifie?

--Ils attendent que le soleil paraisse. Ces peuples adorent le soleil.

Les chasseurs, dont la curiosite est excitee, restent le regard tendu,
observant la ceremonie. Le sommet le plus eleve de la montagne quartzeuse
s'allume. C'est le premier signe de l'arrivee du soleil. La teinte doree
descend le long du pic. D'autres points s'illuminent. Les rayons viennent
frapper les figures des adorateurs. Voyez! il y a des blancs parmi eux!
Un, deux, plusieurs blancs: ce sont des femmes et des jeunes filles.

--Oh! Dieu, faites qu'elle soit la! s'ecrie Seguin prenant sa lunette avec
empressement, et portant le clairon a ses levres.

Quelques notes eclatantes resonnent dans la vallee. Les cavaliers
entendent le signal. Ils debouchent des bois et des defiles. Ils galopent
a travers la plaine, et se deploient en avancant. En peu de minutes nous
avons forme un grand arc de cercle autour de la ville. Nos chevaux nous
menent vers le pied des murailles. L'atajo et le chef captif, confies a la
garde d'un petit nombre d'hommes, sont restes dans le defile. Les sons du
clairon ont attire l'attention des habitants. Ils s'arretent un moment,
frappes d'immobilite par la surprise. Ils voient la ligne qui les
enveloppe. Ils apercoivent les cavaliers qui s'avancent. Serait-ce un jeu
de la part de quelque tribu amie? Non. Ces voix etrangeres, ce clairon,
tout cela est nouveau pour les oreilles des Indiens. Quelques-uns
cependant ont deja entendu ces sons, ils reconnaissent la trompette de
guerre des visages pales! Pendant un moment la consternation les prive de
la faculte d'agir. Ils nous regardent jusqu'a ce que nous soyons tout
pres. Ils voient les visages pales, les armes etranges, les chevaux
singulierement harnaches. C'est l'ennemi! ce sont les blancs! Ils courent
d'une place a l'autre, de rue en rue. Ceux qui portaient de l'eau jettent
leurs _ollas_ et prennent leur course, en criant, vers les maisons. Ils
montent sur les toits et retirent les echelles apres eux. Des exclamations
sont echangees; les hommes, les femmes et les enfants poussent des cris
affreux. La terreur est peinte sur toutes les figures; l'epouvante se lit
dans tous leurs mouvements. Pendant ce temps, notre ligne s'est resserree,
et nous ne sommes plus qu'a deux cents yards des murs. Nous faisons halte
un moment. Vingt hommes sont laisses pour former une arriere-garde. Les
autres se reunissent en corps et se portent en avant sur les pas de leurs
chefs.



XXXVII


ADELE.

Nous nous dirigeons vers le grand batiment, nous l'entourons et nous
faisons halte de nouveau. Les vieillards sont toujours sur le toit et
garnissent le parapet. Ils sont en proie a la terreur et tremblent comme
des enfants.

--Ne craignez rien; nous venons en amis! crie Seguin, parlant une langue
qui nous est etrangere et leur faisant des signes.

Sa voix ne peut percer le bruit des cris percants que l'on entend de tous
cotes. Il repete les memes mots et renouvelle ses signes avec plus
d'energie. Les vieillards se groupent au bord du parapet. L'un d'entre eux
se distingue au milieu de tous les autres. Ses cheveux blancs comme la
neige tombent jusqu'a sa ceinture. De brillants ornements pendent a ses
oreilles et sur sa poitrine. Il est revetu d'une robe blanche. Il a toute
l'apparence d'un chef; tous les autres lui obeissent. Sur un signe de sa
main, les cris cessent. Il se penche au-dessus du parapet comme pour nous
parler.

--_Amigos! amigos!_ crie-t-il en espagnol.

--Oui, oui, nous sommes des amis, repond Seguin dans la meme langue.. Ne
craignez rien de nous! Nous ne venons pas pour vous faire du mal.

--Pourquoi nous feriez-vous du mal? Nous sommes en paix avec tous les
blancs de l'Est. Nous sommes les fils de Moctezuma. Nous sommes Navajoes.
Que voulez-vous de nous?

--Nous venons pour nos parents, vos captives blanches. Ce sont nos femmes
et nos filles.

--Des captives blanches! vous vous trompez: nous n'avons pas de captives.
Celles que vous cherchez sont parmi les Apaches, loin, la-bas, vers le
sud.

--Non. Elles sont parmi vous, repond Seguin, j'ai des informations
precises et sures a cet egard. Pas de retard, donc! Nous avons fait un
long voyage pour les retrouver, et nous ne nous en irons pas sans elles.

Le vieillard se tourne vers ses compagnons. Ils parlent a voix basse et
echangent des signes. Les figures se retournent du cote de Seguin.

--Croyez-moi, senor chef, dit le vieillard, parlant avec emphase, vous
avez ete mal informe. Nous n'avons pas de captives blanches.

--Pish! vieux menteur impudent! cria Rube en sortant de la foule et otant
son bonnet de peau de chat. Reconnais-tu l'Enfant, le reconnais-tu?

Le crane depouille se montre aux yeux des Indiens. Un murmure plein
d'alarmes se fait entendre parmi eux. Le chef aux cheveux blancs semble
deconcerte. Il sait l'histoire de cette tete scalpee. De sourds
grondements se font entendre aussi parmi les chasseurs. Ils ont vu les
femmes blanches en galopant vers la ville. Ce mensonge les irrite, et le
bruit menacant des rifles qu'on arme se fait entendre tout autour de nous.

--Vous avez dit des paroles fausses, vieillard, crie Seguin. Nous savons
que vous avez des captives blanches, rendez-nous-les donc, si vous voulez
sauver vos tetes.

--Et vite! crie Garey, levant son rifle avec un geste menacant. Plus vite
que ca, ou bien je fais sauter la cervelle de ton vieux crane.

--Patience, _amigo_, vous verrez nos femmes blanches; mais ce ne sont pas
des captives. Ce sont nos filles, les enfants de Moctezuma.

L'Indien descend au troisieme etage du temple. Il disparait sous une porte
et revient presque aussitot, amenant avec lui cinq femmes revetues du
costume des Navajoes. Ce sont des femmes et des jeunes filles et, ainsi
qu'on peut le voir au premier coup d'oeil, elles appartiennent a la race
hispano-mexicaine.

Mais il y en a parmi nous qui les connaissent plus particulierement. Trois
d'entre elles sont reconnues par autant de chasseurs, et a la vue de
ceux-ci, elles se precipitent vers le parapet, tendent leurs bras, et
poussent des exclamations de joie. Les chasseurs les appellent:

--Pepe!--Rafaela!--Jesusita!--entremelant leurs noms d'expressions de
tendresse. Ils leur crient de descendre, en leur montrant des echelles.

--_Bajan, ninas, bajan! aprisa! aprisa!_ (Venez en bas, cheres filles;
descendez vite, vite!)

Les echelles sont sur les terrasses. Les jeunes filles ne peuvent les
remuer. Leurs maitres se tiennent aupres d'elles, les sourcils fronces, et
silencieux.

--Tendez les echelles! crie Garey menacant de son fusil, tendez les
echelles et aidez les jeunes filles a descendre, ou je fais de l'un de
vous un cadavre.

--Les echelles! les echelles! crient une multitude de voix.

Les Indiens obeissent. Les jeunes filles descendent, et, un moment apres,
tombent dans les bras de leurs amis. Deux restaient encore, trois
seulement etant descendues. Seguin avait mis pied a terre et les avait
examinees toutes les trois. Aucune d'elles n'etait l'objet de sa
sollicitude. Il monte a l'echelle, suivi de quelques-uns des hommes. Il
s'elance de terrasse en terrasse jusqu'a la troisieme, et se porte
vivement vers les deux captives. Elles reculent a son approche, et, se
meprenant sur ses intentions, poussent des cris de terreur. Seguin les
examine d'un regard percant. Le pere interroge ses propres instincts, sa
memoire confuse. L'une des femmes est trop agee; l'autre est affreuse et
presente tous les dehors d'une esclave.

--Mon Dieu! se pourrait-il! s'ecrie-t-il avec un sanglot. Il y avait un
signe... Non! non! cela ne se peut pas! Il s'elance en avant, saisit la
jeune fille par le poignet, mais sans brusquerie, releve la manche et
decouvre le bras jusqu'a l'epaule.

--Non! s'ecrie-t-il de nouveau, rien! Ce n'est pas elle.

Il la quitte et s'elance vers le vieil Indien, qui recule, epouvante de
l'expression terrible de son regard.

--Toutes ne sont pas la! crie Seguin d'une voix de tonnerre; il y en a
d'autres: amene-les ici, vieillard, ou je t'ecrase sur la terre.

--Nous n'avons pas ici d'autres femmes blanches, repond l'Indien d'un ton
calme et decide.

--Tu mens! tu mens! ta vie m'en repondra. Ici! Rube, viens le confondre.

--Tu mens, vieille canaille! tes cheveux blancs ne resteront pas longtemps
a leur place, si tu ne l'amenes pas bientot ici. Ou est-elle, la jeune
reine?

--Au sud. Et l'Indien indiquait la direction du midi.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'ecrie Seguin, dans sa langue natale, avec
l'accent du plus profond desespoir.

--Ne le croyez pas, cap'n! J'ai vu bien des Indiens dans ma vie, mais je
n'ai jamais vu un menteur plus effronte que cette vieille vermine. Vous
l'avez entendu tout a l'heure a propos des autres filles?

--C'est vrai, il a menti tout a l'heure; mais elle!... elle peut etre
partie.

--Il n'y a pas un mot de vrai dans ses paroles. Il ne sait que mentir.
C'est un maitre charlatan; il ne dit que des impostures. La jeune fille
est ce qu'ils appellent la reine des mysteres. Elle sait beaucoup de
choses, et aide ce vieux bandit dans toutes ses momeries et dans les
sacrifices. Il ne se soucie pas de la perdre, elle est ici quelque part,
j'en suis sur; mais elle est cachee, c'est certain.

--Camarades! crie Seguin se precipitant vers le parapet, prenez des
echelles! fouillez toutes les maisons! faites sortir tout le monde, jeunes
et vieux. Conduisez-les au milieu de la plaine. Ne laissez pas un coin
sans l'examiner. Ramenez-moi mon enfant.

Les chasseurs s'emparent des echelles. Avec celles du grand temple, ils
sont bientot en possession des autres. Ils courent de maison en maison et
font sortir les habitants, qui poussent des cris d'epouvante. Dans
quelques habitations, il y a des hommes, des guerriers trainards, des
enfants et des _dandys_. Ceux qui resistent sont tues, scalpes et jetes
par-dessus les parapets. Les habitants arrivent en foule devant le temple,
conduits par les chasseurs: il y a des femmes et des filles de tous ages.
Seguin les examine avec attention; son coeur est oppresse. A l'arrivee de
chaque nouveau groupe, il decouvre les visages; c'est en vain! Plusieurs
sont jeunes et jolies, mais brunes comme la feuille qui tombe. On ne l'a
pas encore trouvee. J'apercois les trois captives delivrees pres de leurs
amis mexicains. Elles pourront peut-etre indiquer le lieu ou on peut la
trouver.

--Interrogez-les! dis-je tout bas au chef.

--Ah! vous avez raison. Je n'y pensais pas. Allons, allons!

Nous descendons par les echelles, nous courons vers les captives. Seguin
donne une description rapide de celle qu'il cherche.

--Ce doit etre la reine des mysteres, dit l'une.

--Oui! oui! s'ecrie Seguin, tremblant d'anxiete, c'est elle; c'est la
reine des mysteres.

--Elle est dans la ville, alors, ajoute une autre.

--Ou? ou? crie le pere hors de lui.

--Ou?... ou?... repetent les jeunes filles s'interrogeant l'une l'autre.

--Je l'ai vue ce matin, il y a peu d'instants, juste avant que vous
n'arriviez.

--Je l'ai vu, lui, qui la pressait de rentrer, ajoute une seconde,
montrant le vieil Indien. Il l'a cachee.

--_Caval!_ s'ecrie une autre, peut-etre dans l'_Estufa_.

--L'_Estufa_? qu'est-ce que c'est?

C'est l'endroit ou brule le feu sacre, ou il prepare ses medicaments.

--Ou est-ce? Conduisez-moi.

--_Ay de mi!_ nous ne savons pas le chemin; c'est un endroit secret ou on
brule les gens! _Ay de mi!_

--Mais, senor, c'est dans le temple, quelque part sous terre. _Il_ le sait
bien. Il n'y a que _lui_ qui ait le droit d'y entrer. _Ourrai!_ l'_Estufa_
est un endroit terrible, c'est du moins ce que tout le monde dit.

Une idee vague que sa fille peut etre en danger traverse l'esprit de
Seguin. Peut-etre est-elle morte deja, ou en proie a quelque terrible
agonie. Il est frappe, et nous le sommes comme lui, de l'expression de
froide mechancete qui se montre sur la physionomie du vieux chef-medecin.
Il y a dans cette figure quelque chose de plus que chez les Indiens
ordinaires, quelque chose qui indique une determination entetee de mourir,
plutot que d'abandonner ce qu'il a mis dans sa tete de conserver. On
reconnait en lui cette ruse demoniaque, caractere distinctif de ceux qui,
parmi les tribus sauvages, s'elevent a la position qu'il occupe. En proie
a cette idee, Seguin court vers les echelles, remonte sur le toit, suivi
de quelques hommes. Il se jette sur le pretre imposteur, le saisit par ses
longs cheveux.

--Conduis-moi vers elle! crie-t-il d'une voix de tonnerre, conduis-moi
vers cette reine, la reine des mysteres! _Elle est ma fille!_

--Votre fille! la reine des mysteres! repond l'Indien tremblant pour sa
vie, mais resistant encore a la menace. Non, homme blanc, non, elle n'est
pas votre fille, la reine est des notres. C'est la fille du Soleil; c'est
l'enfant d'un chef des Navajoes!

--Ne me tente pas davantage, vieillard, ne me tente pas, te dis-je.
Ecoute: si on a touche a un de ses cheveux, tous payeront pour elle. Je ne
laisserai pas un etre vivant dans ta ville. Marche! conduis-moi a
l'_Estufa_.

--A l'_Estufa_! a l'_Estufa_!--crient les chasseurs.

Des mains vigoureuses empoignent l'Indien par ses vetements et 'accrochent
a ses cheveux. On brandit a ses yeux les couteaux deja rouges de sang; on
l'entraine du toit et on lui fait descendre les echelles. Il n'oppose plus
aucune resistance, car il voit que toute hesitation sera desormais le
signal de sa mort. Moitie traine, moitie dirigeant la marche, il atteint
le rez-de-chaussee du temple. Il penetre dans un passage masque par des
peaux de buffalos. Seguin le suit, ne le quitte pas de l'oeil et ne le
lache pas de la main. Nous marchons en foule derriere, sur les talons les
uns des autres. Nous traversons des couloirs sombres, qui descendent et
forment un labyrinthe inextricable. Nous arrivons dans une large piece
faiblement eclairee. Des images fantastiques frappent nos yeux, mystiques
symboles d'une horrible religion. Les murs sont couverts de formes
hideuses et de peaux de betes sauvages. Nous voyons la tete feroce de
l'ours gris; celles du buffalo blanc, du carcajou, de la panthere, et du
loup toujours affame. Nous reconnaissons les cornes et le frontal de
l'elan, du cimmaron, du buffle farouche. Ca et la sont des figures
d'idoles, de formes grotesques et monstrueuses, grossierement sculptees,
en bois ou en pierre rouge du desert. Une lampe jette une faible lumiere;
et sur un _brasero_, place a peu pres au milieu de la piece, brille une
petite flamme bleuatre. C'est le feu sacre: le feu qui, depuis des
siecles, brule en l'honneur du dieu Quetzalcoatl! Nous ne nous arretons
pas a examiner tous ces objets. Nous courons dans toutes les directions,
renversant les idoles et arrachant les peaux sacrees. D'enormes serpents
rampent sur le sol et s'enroulent autour de nos pieds. Ils ont ete
troubles, effrayes par cette invasion inaccoutumee. Nous aussi nous sommes
epouvantes, car nous entendons la terrible crecelle de la queue du
crotale! Les chasseurs sautent par-dessus, et les frappent de la crosse de
leurs fusils; ils en ecrasent un grand nombre sur le pave. Tout est cris
et confusion. Les exhalaisons du charbon nous asphyxient; nous etouffons.
Ou est Seguin? Par ou est-il passe?

Ecoutez! des cris! c'est la voix d'une femme! Des voix d'hommes s'y melent
aussi. Nous nous precipitons vers le point d'ou partent ces cris. Nous
ecartons violemment les cloisons de peaux accrochees. Nous apercevons
notre chef. Il tient une femme entre ses bras; une jeune fille, une belle
jeune fille couverte d'or et de plumes brillantes. Elle crie et se debat
pour lui echapper, au moment ou nous entrons. Il la tient avec force et a
releve la manche de peau de faon de sa tunique. Il examine son bras
gauche, qu'il serre contre sa poitrine.

--C'est elle! c'est elle! s'ecrie-t-il d'une voix tremblante d'emotion.
Oh! mon Dieu, c'est elle! Adele Adele! ne me reconnais-tu pas, moi, ton
pere?

Elle continue a crier. Elle le repousse, tend les bras a l'Indien, et
l'appelle a son secours! Le pere lui parle avec toute l'energie de la
tendresse la plus ardente. Elle ne l'ecoute pas. Elle detourne son visage
et se traine avec effort jusqu'aux pieds du pretre, dont elle embrasse les
genoux.

--Elle ne me connait pas! Oh! Dieu! mon enfant! ma fille!

Seguin lui parle encore dans la langue des Indiens, et avec l'accent de la
priere.

--Adele! Adele! je suis ton pere!

--Vous! qui etes-vous? des blancs! nos ennemis! Ne me touchez pas! hommes
blancs! arriere!

--Chere, chere Adele; ne me repousse pas, moi, ton pere! Te
rappelles-tu....

--Mon pere!... mon pere etait un grand chef. Il est mort. Voici mon pere:
le Soleil est mon pere. Je suis la fille de Moctezuma! je suis la reine
des Navajoes.

En disant ces mots, un changement s'opere en elle. Elle ne rampe plus.
Elle se releve sur ses pieds. Ses cris ont cesse, et elle se tient dans
une attitude fiere et indignee.

--Oh! Adele, continue Seguin de plus en plus pressant, regarde-moi! ne te
rappelles-tu pas? Regarde ma figure! Oh! Mon Dieu! ici! regarde! regarde
ceci, voila ta mere. Adele! regarde; c'est son portrait; ton ange de mere!
Regarde-le! regarde, oh! Adele!

Seguin, tout en parlant, tire une miniature de son sein et la place sous
les yeux de sa fille. Cet objet attire son attention. Elle le regarde,
mais sans manifester aucun souvenir. Sa curiosite seule est excitee. Elle
semble frappee des accents energiques mais suppliants de son pere. Elle le
considere avec etonnement. Puis, elle le repousse de nouveau. Il est
evident qu'elle ne le reconnait pas. Elle a perdu le souvenir de son pere
et de tous les siens. Elle a oublie la langue de son enfance; parents,
Famille, elle a tout oublie!

Je ne puis retenir mes larmes en regardant la figure de mon malheureux
ami. Semblable a un homme atteint d'une blessure mortelle, mais encore
vivant, il se tenait debout, au milieu du groupe, silencieux et ecrase de
douleur. Sa tete etait retombee sur sa poitrine; le sang avait abandonne
ses joues; son oeil errait avec une expression d'imbecillite douloureuse a
contempler. Je me faisais facilement une idee du terrible conflit qui
s'agitait dans son sein. Il ne fit plus aucun effort pour persuader sa
fille. Il n'essaya pas davantage d'approcher d'elle; mais il garda pendant
quelque temps la meme attitude, sans proferer un mot.

--Emmenez-la! murmura-t-il enfin d'une voix rauque et entrecoupee;
emmenez-la! Peut-etre, si Dieu le permet, elle se rappellera un jour.



XXXVIII


LE SCALP BLANC

Il nous fallut traverser de nouveau l'horrible salle pour remonter sur la
terrasse inferieure du temple. Comme je m'avancais vers le parapet, je vis
en bas une scene qui me remplit de crainte. Mon coeur se serra et
s'environna comme d'un nuage. L'impression fut soudaine, indefinissable
comme la cause qui la produisait. Etait-ce l'aspect du sang? (car il y en
avait de repandu). Non; ce ne pouvait etre cela. J'avais vu trop souvent
le sang couler dans ces derniers temps; je m'etais meme habitue a le voir
verser sans necessite. D'autres choses, d'autres bruits, a peine
perceptibles a l'oeil ou a l'oreille, agissaient sur mon esprit comme de
terribles presages. Il y avait une sorte d'_electricite funeste_ dans
l'air, non dans l'atmosphere physique, mais dans l'atmosphere morale, et
cette electricite exercait son influence sur moi par un de ces mysterieux
canaux que la philosophie n'a point encore definis. Reflechissez un peu
sur ce que vous avez eprouve vous-meme. Ne vous est-il pas arrive souvent
de sentir la colere ou les mauvaises passions eveillees autour de vous,
avant qu'aucun symptome, aucun mot, aucun acte, n'eut manifeste ces
dispositions chez ceux qui vous entouraient? De meme que l'animal prevoit
la tempete lorsque l'atmosphere est encore tranquille, je sentais
instinctivement que quelque chose de terrible allait se passer. Peut-etre
trouvais-je ce presage dans la complete tranquillite meme qui nous
environnait. Dans le monde physique, la tempete est toujours precedee d'un
moment de calme.

Devant le temple etaient reunies les femmes du village, les jeunes filles
et les enfants; en tout, a peu pres deux cents. Elles etaient diversement
habillees; quelques-unes drapees dans des couvertures rayees; d'autres
portant des tilmas, des tuniques de peau de faon brodees, ornees de plumes
et teintes de vives couleurs; d'autres des vetements de la civilisation:
de riches robes de satin qui avaient appartenu aux dames du Del-Norte, des
jupes a falbalas qui avaient voltige autour des chevilles de quelque
joyeuse _maja_ passionnee pour la danse. Bon nombre d'entre elles etaient
entierement nues, n'etant pas meme protegees par la simple feuille de
figuier. Toutes etaient indiennes, mais avaient le teint plus ou moins
fonce, et elles differaient autant par la couleur; quelques unes etaient
vieilles, ridees, affreuses; la plupart etaient jeunes, d'un aspect noble,
et vraiment belles. On les voyait groupees dans des attitudes diverses.
Les cris avaient cesse, mais un murmure de sourdes et plaintives
exclamations circulait au milieu d'elles.

En regardant, je vis que le sang coulait de leurs oreilles! Il tachait
leur cou, et se repandait sur leurs vetements. J'en eus bientot reconnu la
cause. On leur avait arrache leurs pendants d'oreilles. Les chasseurs de
scalps, descendus de cheval, les entouraient en les serrant de pres. Ils
causaient a voix basse. Mon attention fut attiree par des articles curieux
d'ornement ou de toilette qui sortaient a moitie de leurs poches ou de
leurs havresacs; des colliers et d'autres bijoux de metal brillant;
--c'etait de l'or,--qui pendaient a leurs cous, sur leurs poitrines. Ils
avaient fait main basse sur la _bijouterie_ des femmes indiennes. D'autres
objets frapperent ma vue et me causerent une impression penible. Des
scalps frais et saignants etaient attaches derriere la ceinture de
plusieurs d'entre eux. Les manches de leurs couteaux et leurs doigts
etaient rouges; ils avaient les mains pleines de sang; leurs regards
etaient sinistres. Ce tableau etait effrayant, de sombres nuages roulant
au-dessus de la vallee et couvrant les montagnes d'un voile opaque,
ajoutaient encore a l'horreur de la scene. Des eclairs s'elancaient des
differents pics, suivis de detonations rapprochees et terribles du
tonnerre.

--Faites venir l'_atajo_, cria Seguin, descendant l'echelle avec sa fille.

Un signal fut donne, et peu apres les mules conduites par les arrieros
arriverent au galop a travers la plaine.

--Ramassez toute la viande sechee que vous pourrez trouver. Empaquetez, le
plus vite possible.

Devant la plupart des maisons, il y avait des cordes garnies de tasajo,
accrochees aux murs. Il y avait aussi des fruits et des legumes secs, du
_chile_, des racines de kamas, et des sacs de peaux remplis de noix de pin
et de baies. La viande fut bientot decrochee, reunie, et les hommes
aiderent les arrieros a l'empaqueter.

--C'est a peine si nous en aurons assez, dit Seguin.--Hola, Rube,
continua-t-il, appelant le vieux trappeur, choisissez nos prisonniers.
Nous ne pouvons en prendre plus de vingt. Vous les connaissez; prenez ceux
qui conviendront le mieux pour negocier des echanges.

Ce disant, le chef se dirigea vers l'_atajo_ avec sa fille, dans le but de
la faire monter sur une des mules. Rube procedait a l'execution de l'ordre
qu'il avait recu. Peu apres, il avait choisi un certain nombre de captifs
qui se laissaient faire, et il les avait fait sortir de la foule.
C'etaient principalement des jeunes filles et de jeunes garcons, que leurs
traits et leurs vetements classaient parmi la noblesse de la nation;
c'etaient des enfants de chefs et de guerriers.

--Wagh! s'ecria Kirker, avec sa brutalite accoutumee, il y a la des femmes
pour tout le monde, camarades! pourquoi chacun de nous n'en prendrait-il
pas? qui nous en empeche?

--Kirker a raison, ajouta un autre, je me suis promis de m'en donner au
moins une.

--Mais comment les nourrirons-nous en route? nous n'avons pas assez de
viande pour en prendre une chacun.

--Au diable la viande, s'ecria celui qui avait parle le second. Nous
pouvons atteindre le Del-Norte en quatre jours au plus. Qu'avons-nous
besoin de tant de viande.

--Il y en a en masse de la viande, ajouta Kirker. Ne croyez donc pas le
capitaine; et puis, d'ailleurs, s'il en manque en route, nous planterons
la les donzelles en leur prenant ce qu'elles ont de plus precieux pour
nous.

Ces mots furent accompagnes d'un geste significatif designant la
chevelure, et dont la feroce expression etait revoltante a voir.

--Eh bien, camarades, qu'en dites-vous?

--Je pense comme Kirker.

--Moi aussi.

--Moi aussi.

--Je ne donne de conseils a personne, ajouta le brutal; chacun de vous
peut faire comme il lui plait; mais quant a moi, je ne me soucie pas de
jeuner au milieu de l'abondance.

--C'est juste, camarade, tu as raison; c'est juste.

--Eh bien, c'est celui qui a parle le premier qui choisit le premier, vous
le savez; c'est la loi de la montagne. Ainsi donc, la vieille, je te
prends pour moi. Viens, veux-tu?

En disant cela, il s'empara d'une des Indiennes, une grosse femme de bonne
mine; il la prit brutalement par la taille et la conduisit vers l'atajo.
La femme se mit a crier et a se debattre, effrayee, non pas de ce qu'on
avait dit, car elle n'en avait pas compris un mot, mais terrifiee par
l'expression feroce dont la physionomie de cet homme etait empreinte.

--Veux-tu bien taire tes machoires! cria-t-il, la poussant vers les mules.
Je ne vas pas te manger. Wagh! ne sois donc pas si farouche. Allons!
grimpe-moi la. Allons, houpp!

Et, en poussant cette derniere exclamation, il hissa la femme sur une des
mules.

--Si tu ne restes pas tranquille, je vas t'attacher; rappelle-toi de ca.

Et il lui montrait son lasso, en lui indiquant du geste son intention. Une
horrible scene suivit ce premier acte de brutalite.

Nombre de chasseurs de scalps suivirent l'exemple de leur scelerat
compagnon. Chacun d'eux choisit une jeune fille ou une femme a son gout,
et la traina vers l'_atajo_. Les femmes criaient; les hommes criaient plus
fort et juraient. Quelques-uns se disputaient la meme prise, une jeune
fille plus belle que ses compagnes; une querelle s'ensuivit. Les
imprecations, les menaces furent echangees; les couteaux brillerent hors
de la gaine, et les pistolets craquerent.

--Tirons-la au sort! s'ecria l'un d'eux.

--Oui, bravo! tirons! tirons! s'ecrierent-ils tous.

La proposition etait adoptee; la loterie eut lieu, et la belle sauvage
devint la propriete du gagnant. Peu d'instants apres, chacune des mules de
l'atajo etait chargee d'une jeune fille indienne. Quelques-uns des
chasseurs n'avaient pas pris part a cet enlevement des Sabines. Plusieurs
le desapprouvaient (car tous n'etaient pas mechants) par simple motif
d'humanite; d'autres ne se souciaient pas d'etre empetres d'une _squaw_,
et se tenaient a part, assistant a cette scene avec des rires sauvages.
Pendant tout ce temps, Seguin etait de l'autre cote du batiment avec sa
fille. Il l'avait installee sur une des mules et couvrait ses epaules avec
un serape. Il procedait a tous ces arrangements de depart avec des soins
que lui suggerait sa sollicitude paternelle. A la fin, le bruit attira son
attention et, laissant sa fille aux mains de ses serviteurs, il courut
vers la facade.

--Camarades! cria-t-il en voyant les captives montees sur les mules, et
comprenant ce qui s'etait passe. Il y a trop de captifs la. Sont-ce ceux
que vous avez choisis? ajouta-t-il en se tournant vers le trappeur Rube.

--Non, repondit celui-ci; les voila. Et il montra le groupe qu'il avait
place a l'ecart.

--Faites descendre ces femmes, alors, et placez vos prisonniers, sur les
mules. Nous avons un desert a traverser, et c'est tout ce nous pourrons
faire que d'en venir a bout avec ce nombre.

Puis, sans paraitre remarquer les regards furieux de ses compagnons, il se
mit en devoir, avec Rube et quelques autres, d'executer l'ordre qu'il
avait donne. L'indignation des chasseurs tourna en revolte ouverte. Des
regards furieux se croiserent, et des menaces se firent entendre.

--Par le ciel! cria l'un, j'emmenerai la mienne, ou j'aurai sa chevelure.

--_Vaya_! s'ecria un autre en espagnol. Pourquoi les emmener? Elles ne
seront que des occasions d'embarras, apres tout. Il n'y en a pas une qui
vaille la prime de ses cheveux.

--Prenons les cheveux, alors, et laissons les moricaudes! Proposa un
troisieme.

--C'est ce que je dis.

--Et moi aussi.

--J'en suis, pardieu!

--Camarades! dit Seguin, se tournant vers les mutins, et parlant avec
beaucoup de douceur, rappelez-vous votre promesse; faites le compte de vos
prisonniers comme cela vous conviendra. Je reponds du payement pour tous.

--Pouvez-vous payer tout de suite? demanda une voix.

--Vous savez bien que cela n'est pas possible.

--Payez tout de suite! payez tout de suite! dit une voix.

--L'argent ou les scalps, voila!

-_Carajo_! ou donc le capitaine trouvera-t-il l'argent, quand nous serons
a El-Paso, plutot qu'ici? Il n'est ni juif ni banquier, que je sache, et
je n'ai pas appris qu'il fut devenu si riche. D'ou nous tirera-t-il tout
cet argent?

-Pas du _cabildo_,[1] bien sur, a moins de presenter des scalps. Je le
garantis.

[Note 1: Le bureau ou se payaient les primes.]

--C'est juste, Jose! On ne lui donnera pas plus d'argent a lui qu'a nous;
et nous pouvons le recevoir nous-memes si nous presentons les peaux; nous
le pouvons.

--Wagh! il se soucie bien de nous, maintenant qu'il a retrouve ce qu'il
cherchait!

--Il se fiche de nous comme d'un tas de negres! Il n'a pas voulu nous
conduire par le Prieto, ou nous aurions ramasse de l'or a poigne-main.

--Maintenant, il veut encore nous oter cette chance de gagner quelque
chose. Nous serions bien betes de l'ecouter.

Je crus en ce moment pouvoir intervenir avec succes. L'argent paraissait
etre le seul mobile des revoltes; du moins c'etait le seul motif qu'ils
missent en avant et, plutot que d'etre temoin du drame horrible qui
menacait, j'aurais sacrifie toute ma fortune.

--Messieurs, criai-je de maniere a pouvoir etre entendu au milieu du
bruit, si vous voulez vous en rapporter a ma parole, voici ce que j'ai a
vous dire: j'ai envoye un chargement a Chihuahua avec la derniere
caravane. Pendant que nous retournerons a El-Paso, les marchands seront
revenus et je serai mis en possession de fonds qui depassent du double ce
que vous demandez. Si vous acceptez ma parole, je me porte garant que
vous serez tous payes.

--Wagh! c'est fort bien, ce que vous dites la; mais est-ce que nous savons
quelque chose de vous ou de votre chargement?

-_Vaya!_ un oiseau dans la main vaut mieux que deux sur l'arbre.

--C'est un marchand! Qui est-ce qui va croire a sa parole?

--Au diable son chargement! les scalps ou de l'argent; de l'argent ou les
scalps, voila mon avis. Vous pouvez les prendre, vous pouvez les laisser,
camarades, mais c'est le seul profit que vous aurez dans tout ceci,
soyez-en surs.

Les hommes avaient goute le sang et comme le tigre, ils en etaient plus
alteres encore. Leurs yeux lancaient des flammes et les figures de
quelques-uns portaient l'empreinte d'une ferocite bestiale horrible a
voir. La discipline qui avait jusque-la maintenu cette bande, quelque peu
semblable a une bande de brigands, semblait tout a fait brisee; l'autorite
du chef etait meconnue. En face se tenaient les femmes, qui se serraient
confusement les unes contre les autres. Elles ne pouvaient comprendre ce
qui se disait, mais elles voyaient les attitudes menacantes et les figures
agitees de fureur; elles voyaient les couteaux nus; elles entendaient le
bruit des fusils et des pistolets que l'on armait. Le danger leur
apparaissait de plus en plus imminent et elles se groupaient en
frissonnant. Jusqu'a ce moment, Seguin avait dirige l'installation des
prisonniers sur les mules. Il paraissait en proie a une etrange
preoccupation qui ne l'avait pas quitte depuis la scene entre lui et sa
fille. Cette grande douleur, qui lui remplissait le coeur, semblait le
rendre insensible a tout ce qui se passait. Il n'en etait pas ainsi.

A peine Kirker (c'etait lui qui avait parle le dernier) eut-il prononce
son dernier mot, qu'il se fit dans l'attitude de Seguin un changement
prompt comme l'eclair. Sortant tout a coup de son indifference apparente,
il se porta devant le front des revoltes.

--Osez! cria-t-il d'une voix de tonnerre, osez enfreindre vos serments!
Par le ciel! le premier qui leve son couteau ou son fusil, est un homme
mort!

Il y eut une pause, un moment de profond silence.

--J'ai fait voeu, continua-t-il, que s'il plaisait a Dieu de me rendre mon
enfant, cette main ne verserait plus une seule goutte de sang. Que
personne de vous ne me force a manquer a ce voeu, ou, par le ciel! son sang
sera le premier repandu!

Un murmure de vengeance courut dans la foule, mais pas un ne repondit.

--Vous n'etes qu'une brute sans courage, avec tous vos airs matamores,
continua-t-il se tournant vers Kirker et le regardant dans le blanc des
yeux. Remettez ce couteau tout de suite! Ou, par le Dieu vivant! je vous
envoie la balle de ce pistolet a travers le coeur!

Seguin avait tire son pistolet, se tenant pret a executer sa menace. Il
semblait qu'il eut grandi; son oeil dilate, brillant et terrible, fit
reculer cet homme qui se vit mort, s'il desobeissait; et, avec un sourd
rugissement, il remit son couteau dans la gaine.

Mais la revolte n'etait pas encore apaisee. Ces hommes ne se laissaient
pas dompter si facilement. Des exclamations furieuses se firent entendre,
et les mutins chercherent a s'encourager l'un l'autre par leurs cris.

Je m'etais place a cote du chef avec mes revolvers armes, pret a faire feu
et resolu a le soutenir jusqu'a la mort. Beaucoup d'autres avaient fait
comme moi, et, parmi eux, Rube, Garey, Sanchez le torero et le Maricopa.
Les deux partis en presence etaient a peu pres egaux en nombre, et si nous
en etions venus aux mains, le combat eut ete terrible; mais, juste a ce
moment, quelque chose apparut dans le lointain qui calma nos fureurs
intestines: c'etait l'ennemi commun. Tout a l'extremite occidentale de la
vallee, nous apercumes des formes noires, par centaines, accourant a
travers la plaine. Bien qu'elles fussent encore a une grande distance, les
yeux exerces des chasseurs les reconnurent au premier regard; c'etaient
des cavaliers; c'etaient des Indiens; c'etaient les Navajoes lances a
notre poursuite. Ils arrivaient a plein galop, et se precipitaient a
travers la prairie comme des chiens de chasse lances sur une piste. En un
instant, ils allaient etre sur nous.

--La-bas! cria Seguin: la-bas, voila des scalps de quoi vous satisfaire;
mais prenez garde aux votres. Allons, a cheval! En avant l'atajo! je vous
tiendrai parole. A cheval, braves compagnons! a cheval!

Les derniers mots furent prononces d'un ton conciliant. Mais il n'y avait
pas besoin de cela pour activer les mouvements des chasseurs. L'imminence
du danger suffisait. Ils auraient pu sans doute soutenir l'attaque a
l'abri des maisons, mais seulement jusqu'au retour du gros de la tribu, et
ils sentaient bien que c'en etait fait de leur vie, s'ils etaient
atteints. Rester dans la ville eut ete folie et personne n'y pensa. En un
clin d'oeil nous etions tous en selle; l'_atajo_, charge des captifs et
des provisions, se dirigeait en toute hate vers les bois. Nous nous
proposions de traverser le defile qui ouvrait du cote de l'est, puisque
notre retraite etait coupee par les cavaliers, venant de l'autre cote.
Seguin avait pris la tete et conduisait la mule sur laquelle sa fille
etait montee. Les autres suivaient, galopant a travers la plaine sans rang
et sans ordre. Je fus des derniers a quitter la ville. J'etais reste en
arriere avec intention, craignant quelque mauvais coup et determine a
l'empecher si je pouvais.

--Enfin, pensai-je, ils sont tous partis!

Et enfoncant mes eperons dans les flancs de mon cheval, je m'elancai apres
les autres.

Quand j'eus galope jusqu'a environ cent yards des murs, un cri terrible
retentit derriere moi; j'arretai mon cheval et me retournai sur ma selle
pour voir ce que c'etait. Un autre cri plus terrible et plus sauvage
encore m'indiqua l'endroit d'ou etait parti le premier. Sur le toit le
plus eleve du temple, deux hommes se debattaient. Je les reconnus au
premier coup d'oeil; je vis aussi que c'etait une lutte a mort. L'un des
deux hommes etait le chef-medecin que je reconnus a ses cheveux blancs; la
blouse etroite, les jambieres, les chevilles nues, le bonnet enfonce de
son antagoniste me le firent facilement reconnaitre. C'etait le trappeur
essorille. Le combat fut court. Je ne l'avais pas vu commencer, mais je
vis le denoument. Au moment ou je me retournais, le trappeur avait accule
son adversaire contre le parapet et de son bras long et musculeux il le
forcait a se pencher par-dessus le bord; de l'autre main, il brandissait
son couteau. La lame brilla et disparut dans le corps; un flot rouge coula
sur les vetements de l'Indien; ses bras se detendirent; son corps, plie
en deux sur le bord du parapet, se balanca un moment et tomba avec un
bruit sourd sur la terrasse au-dessous. Le meme hurlement sauvage retentit
encore une fois a mes oreilles, et le chasseur disparut du toit. Je me
retournai pour reprendre ma route. Je pensai qu'il s'agissait du payement
de quelque dette ancienne, de quelque terrible revanche. Le bruit d'un
cheval lance au galop se fit entendre derriere moi, un cavalier me
suivait. Je n'eus pas besoin de me retourner pour comprendre que c'etait
le trappeur.

--Prete rendu, c'est legitime, dit-on. C'est, ma foi, une belle chevelure
tout de meme.--Wagh! ca ne peut pas me payer ni me remplacer la mienne;
mais c'est egal, ca fait toujours plaisir.

Je me retournai pour comprendre la signification de ce discours. Ce que je
vis suffit pour m'eclairer. Quelque chose pendait a la ceinture du vieux
trappeur: on eut dit un echeveau de lin blanc comme la neige, mais ce
n'etait pas cela; c'etait une chevelure, _c'etait un scalp_. Des gouttes
de sang coulaient le long des fils argentes et, en travers, au milieu, on
voyait une large bande rouge. C'etait la place ou le trappeur avait essuye
son couteau!



XXXIX


COMBAT DANS LE DEFILE.

Arrives au bois, nous suivimes le chemin des Indiens, en remontant le
courant. Nous allions aussi vite que l'atajo le permettait. Apres une
course de cinq milles, nous atteignimes l'extremite orientale de la
vallee. La les sierras se rapprochent, entrent dans la riviere et forment
un canon. C'est une porte gigantesque semblable a celle que nous avions
traversee en entrant dans la vallee par l'ouest, et d'un aspect plus
effrayant encore. Il n'y avait de route ni d'un cote ni de l'autre de la
riviere; en cela ce canon differait du premier. La vallee etait encaissee
par des rochers a pic, et il n'y avait pas d'autre chemin que le lit meme
de la riviere. Celle-ci etait peu profonde; mais dans les moments de
grandes eaux, elle se transformait en torrent, et alors la vallee devenait
inaccessible par l'est. Cela arrivait rarement dans ces regions sans
pluies.

Nous penetrames dans le canon sans nous arreter, galopant sur les
cailloux, contournant les roches enormes qui gisaient au milieu. Au-dessus
de nous s'elevaient a plus de mille pieds de hauteur, des rochers
menacants qui, parfois, s'avancaient jusqu'au-dessus du courant; des pins
noueux, qui avaient pris racine dans les fentes, pendaient en dessous; des
masses informes de cactus et de mezcals grimpaient le long des fissures,
et ajoutaient a l'aspect sauvage du site par leur feuillage sombre, mais
pittoresque. L'ombre projetee des roches surplombantes rendait le defile
tres-sombre. L'obscurite etait augmentee encore par les nuages orageux qui
descendaient jusqu'au-dessous des cimes. De temps en temps, un eclair
dechirait la nue et se reflechissait dans l'eau a nos pieds. Les coups de
tonnerre, brefs, secs, retentissaient dans la ravine, mais il ne pleuvait
pas encore. Nous avancions en toute hate a travers l'eau peu profonde,
suivant notre guide. Quelques endroits n'etaient pas sans dangers, car le
courant avait une tres-grande force aux angles des rochers, et son
impetuosite faisait perdre pied a nos chevaux; mais nous n'avions pas le
choix de la route, et nous traversions pressant nos animaux de la voix et
de l'eperon. Apres avoir marche ainsi pendant plusieurs centaines de
yards, nous atteignimes l'entree du canon et gravimes les bords.

--Maintenant, cap'n, cria le guide, retenant les renes, et montrant
l'entree, voila la place ou nous devons faire halte. Nous pouvons les
retenir ici assez longtemps pour les degouter du passage: voila ce que
nous pouvons faire.

--Vous etes sur qu'il n'y a point d'autre passage que celui-ci pour
sortir?

--Pas meme un trou a faire passer un chat; a moins qu'ils ne fassent le
tour par l'autre bout; et ca leur prendrait, pour sur, au moins deux
jours.

--Il faut defendre ce passage, alors. Pied a terre, compagnons!
Placez-vous derriere les rochers.

--Si vous voulez m'en croire, cap'n, vous enverrez les mules et les femmes
en avant avec un detachement pour les garder; ca ne galope pas bien, ces
betes-la. Et il faudra se demener de la tete et de la queue quand nous
aurons a deguerpir d'ici; s'ils partent maintenant nous les rattraperons
aisement de l'autre cote sur la prairie.

--Vous avez raison, Rube; nous ne pourrons pas tenir bien longtemps ici:
nos munitions s'epuiseront. Il faut qu'ils aillent en avant. Cette
montagne est-elle dans la direction de notre route, pensez-vous?

Seguin, en disant cela, montrait un pic couvert de neiges, qui dominait la
plaine au loin a l'est.

--Le chemin que nous devons suivre pour gagner la vieille Mine passe tout
aupres, cap'n. Au sud-est de cette neige, il y a un passage; c'est par la
que je me suis sauve.

--Tres-bien; le detachement se dirigera sur cette montagne. Je vais donner
l'ordre du depart tout de suite.

Vingt hommes environ, ceux qui avaient les plus mauvais chevaux, furent
choisis dans la troupe. On leur confia la garde de l'_atajo_ et des
captifs, et ils se dirigerent immediatement vers la montagne neigeuse.
El-Sol s'en alla avec ce detachement, se chargeant particulierement de
eiller sur Dacoma et sur la fille de notre chef. Nous autres tous, nous
nous preparames a defendre le defile. Les chevaux furent attaches dans une
gorge, et nous primes position de maniere a commander l'embouchure du
_canon_ avec nos fusils. Nous attendions en silence l'approche de
l'ennemi.

Nous n'avions encore entendu aucun cri de guerre; mais nous savions que
ceux qui nous poursuivaient ne devaient pas etre loin, et, agenouilles
derriere les rochers, nous tendions nos regards a travers les tenebres de
la sombre ravine. Il est difficile de donner avec la plume une idee plus
exacte de notre position. Le lieu que nous avions choisi pour etablir
notre ligne de defense etait unique dans sa disposition, et il n'est pas
aise de le decrire. Cependant je ne puis me dispenser de faire connaitre
quelques-uns des caracteres particuliers du site, pour l'intelligence de
ce qui va suivre.

La riviere, apres avoir decrit de nombreux detours en suivant un canal
sinueux et peu profond, entrait dans le _canon_ par une vaste ouverture
semblable a une porte bordee de deux piliers gigantesques. L'un de ces
piliers etait forme par l'extremite escarpee de la chaine granitique;
l'autre etait une masse detachee de roches stratifiees. Apres cette
ouverture, le canal s'elargissait jusqu'a environ cent yards; son lit
etait seme de roches enormes et de monceaux d'arbres a demi submerges. Un
peu plus loin, les montagnes se rapprochaient si pres, que deux cavaliers
de front, pouvaient a peine passer; plus loin, le canal s'elargissait de
nouveau, et le lit de la riviere etait encore rempli de rochers, enormes
fragments qui s'etaient detaches des montagnes et avaient roule la. La
place que nous avions choisie etait au milieu des rochers et des troncs
d'arbres, en dedans du _canon_, et au-dessous de la grande ouverture qui
en fermait l'entree en venant du dehors. La necessite nous avait fait
prendre cette position; c'etait la seule ou la rive presentat une pente et
un chemin en communication avec le pays ouvert, par ou nos ennemis
pouvaient nous prendre en flanc si nous les laissions arriver jusque-la.
Il fallait, a tout prix, empecher cela; nous nous placames donc de
maniere a defendre l'etroit passage qui formait le second etranglement du
canal. Nous savions que, au dela de ce point, les rochers a pic arrivaient
des deux cotes jusque dans l'eau, et qu'il etait impossible de les gravir.
Si nous pouvions leur interdire l'acces du bord incline, il ne leur serait
pas possible d'avancer plus loin. Ils n'auraient plus des lors d'autre
ressource que de nous prendre en flanc, en retournant par la vallee et en
faisant le tour par le defile de l'ouest, ce qui necessitait une course de
cinquante milles au moins. En tout cas, nous pouvions les tenir en echec
jusqu'a ce que l'_atajo_ eut gagne une bonne avance; et alors, montant a
cheval, forcer de vitesse pour les rattraper pendant la nuit. Nous savions
bien qu'il nous faudrait, a la fin, abandonner la defense, faute de
munitions, et nous n'en avions pas pour bien longtemps.

Au commandement de notre chef, nous nous etions jetes au milieu des
rochers. Le tonnerre grondait au-dessus de nos tetes et le bruit se
repercutait dans le _canon_. De noirs nuages roulaient sur le precipice,
dechires de temps en temps par les eclairs. De larges gouttes commencaient
a tomber sur les pierres. Comme Seguin me l'avait dit, la pluie, le
tonnerre et les eclairs sont des phenomenes rares dans ces regions; mais,
lorsqu'ils s'y produisent, c'est avec la violence qui caracterise les
tempetes des tropiques. Les elements, sortant de leur tranquillite
ordinaire, se livrent a de terribles batailles. L'electricite longtemps
amassee, rompt son equilibre, semble vouloir tout ravager et substituer un
nouveau chaos aux harmonies de la nature. L'oeil du geognosiste, en
observant les traits de cette terre elevee, ne peut se tromper sur les
caracteres de ses variations atmospheriques. Les effrayants _canons_, les
profondes ravines, les rives irregulieres des cours d'eau, leurs lits
creuses a pic, tout demontre que c'est un pays a inondations subites. Au
loin, a l'est, en amont de la riviere, nous voyions le tempete dechainee
dans toute sa fureur. Les montagnes, de ce cote, etaient completement
voilees; d'epais nuages de pluie les couvraient, et nous entendions le
bruit sourd de l'eau tombant a flots. Nous ne pouvions manquer d'etre
bientot atteints.

--Qu'est-ce qui les arrete donc? demanda une voix.

Ceux qui nous poursuivaient avaient eu le temps d'arriver. Ce retard etait
inexplicable.

--Dieu seul le sait! repondit un autre. Je suppose qu'ils ont fait halte a
la ville pour se badigeonner a neuf.

--Eh bien, leurs peintures seront lavees, c'est sur. Prenez garde a vos
amorces, vous autres, entendez-vous?

--Par le diable! il va en tomber une, d'ondee!

--C'est ce qu'il nous faut, garcons! Hourra pour la pluie! cria le vieux
Rube.

--Pourquoi? Est-ce que tu eprouves le besoin d'etre trempe, vieux fourreau
de cuir?

--C'est justement ce que l'Enfant desire.

--Eh bien, pas moi. Je voudrais bien savoir quel tant besoin tu as d'etre
mouille. Est-ce que tu veux mettre ta vieille carcasse a la lessive?

--S'il pleut pendant deux heures, voyez-vous, continua Rube sans prendre
garde a cette plaisanterie, nous n'aurons plus besoin de rester ici,
voyez-vous!

--Et pourquoi cela, Rube? demanda Seguin avec interet.

--Pourquoi, cap'n? repondit le guide: J'ai vu un orage faire de cette
gorge un endroit dans lequel ni vous ni personne n'auriez voulu vous
aventurer. Hourra! le voici qui vient pour sur, le voici! hourra!

Comme le trappeur prononcait ces derniers mots, un gros nuage noir
arrivait de l'est en roulant et enveloppait de ses replis gigantesques
tout le defile; les eclairs dechiraient ses flancs et le tonnerre
retentissait avec violence. La pluie, des lors, se mit a tomber, non pas
en gouttes, mais selon les voeux du chasseur, a pleins torrents. Les
hommes s'empresserent de couvrir les batteries de leurs fusils avec le pan
de leurs blouses, et resterent silencieux sous les assauts de la tempete.
Un autre bruit, que nous entendimes entre les piliers, attira notre
attention. Ce bruit ressemblait a celui d'un train de voitures passant sur
une route de gravier. C'etait le pietinement des chevaux sur le lit de
galets du _canon_. Les Navajoes approchaient. Tout a coup le bruit cessa.
Ils avaient fait halte. Dans quel dessein? Sans doute pour reconnaitre.
Cette hypothese se verifia: peu d'instants apres, quelque chose de rouge
se montra au-dessus d'une roche eloignee. C'etait le front d'un Indien,
recouvert de sa couche de vermillon. Il etait hors de portee du fusil, et
les chasseurs le suivirent de l'oeil sans bouger. Bientot un autre parut,
puis un autre, puis, enfin, un grand nombre de formes noires se glisserent
de roche en roche, s'avancant ainsi a travers le _canon_. Ils avaient mis
pied a terre et s'approchaient silencieusement.

Nos figures etaient cachees par le varech qui couvrait les rochers, et les
Indiens ne nous avaient pas encore apercus. Il etait evident qu'ils
etaient dans le doute sur la question de savoir si nous avions marche en
avant, et leur avant-garde poussait une reconnaissance. En peu de temps,
le plus avance, tantot sautant, tantot courant, etait arrive a la place ou
le _canon_ se resserrait le plus. Il y avait un gros rocher pres de ce
point, et le haut de la tete de l'Indien se montra un instant au-dessus.
Au meme moment, une demi-douzaine de coups de feu partirent: la tete
disparut, et, l'instant d'apres, nous vimes le bras brun du sauvage etendu
la paume en l'air. Les messagers de mort etaient alles a leur adresse. Nos
ennemis avaient des lors, en perdant un des leurs, il est vrai, acquis la
certitude de notre presence et decouvert notre position. L'avant-garde
battit en retraite avec les memes precautions qu'elle avait prises pour
s'avancer. Les hommes qui avaient tire rechargerent leurs armes, et se
remettant a genoux, se tinrent l'oeil en arret et le fusil arme. Un long
intervalle de temps s'ecoula avant que nous entendissions rien du cote de
l'ennemi, qui, sans doute, etait en train de debattre un plan d'attaque.
Il n'y avait pour eux qu'un moyen de venir a bout de nous, c'etait
d'executer une charge par le _canon_, et de nous attaquer corps a corps.
En faisant ainsi, ils avaient la chance de n'essuyer que la premiere
decharge et d'arriver sur nous avant que nous eussions le temps de
recharger nos armes. Comme ils avaient de beaucoup l'avantage du nombre,
il leur deviendrait facile de gagner la bataille au moyen de leurs longues
lances.

Nous comprenions fort bien tout cela, mais nous savions aussi qu'une
premiere decharge, quand elle est bien dirigee, a pour effet certain
d'arreter court une troupe d'Indiens, et nous comptions la-dessus pour
notre salut. Nous etions convenus de tirer par pelotons, afin de nous
menager une seconde volee si les Indiens ne battaient pas en retraite a la
premiere. Pendant pres d'une heure, les chasseurs resterent accroupis sous
une pluie battante, ne s'occupant que de tenir a l'abri les batteries de
leurs fusils. L'eau commencait a couler en ruisseaux plus rapides entre
les galets et a tourbillonner autour des roches. Elle remplissait le large
canal dans lequel nous etions et nous montait jusqu'a la cheville.
Au-dessus et au-dessous, le courant resserre dans les etranglements du
canal courait avec une impetuosite croissante. Le soleil s'etait couche,
ou du moins avait disparu, et la ravine ou nous nous trouvions etait
completement obscure. Nous attendions avec impatience que l'ennemi se
montrat de nouveau.

--Ils sont peut-etre partis pour faire le tour? suggera un des hommes.

--Non! ils attendront jusqu'a la nuit; alors seulement ils attaqueront.

--Laissez-les attendre, alors, si ca leur plait, murmura Rube. Encore une
demi-heure et ca ira bien; ou c'est que l'Enfant ne comprend plus rien aux
apparences du temps.

--St! st! firent plusieurs hommes, les voici! ils viennent!

Tous les regards se tendirent vers le passage. Des formes noires, en
foule, se montraient a distance, remplissant tout le lit de la riviere.
C'etaient les Indiens a cheval. Nous comprimes qu'ils voulaient executer
une charge. Leurs mouvements nous confirmerent dans cette idee. Ils
s'etaient formes en deux corps, et tenaient leurs arcs prets a lancer une
grele de fleches au moment ou ils prendraient le galop.

--Garde a vous, garcons! cria Rube, voila le moment de bien se tenir;
attention a viser juste, et a taper dur, entendez-vous!

Le trappeur n'avait pas acheve de parler qu'un hurlement terrible eclata,
pousse par deux cents voix reunies. C'etait le cri de guerre des Navajoes.
A ces cris menacants, les chasseurs repondirent par de retentissantes
acclamations, au milieu desquelles se faisaient entendre les sauvages
hurlements de leurs allies Delawares et Shawnies. Les Indiens s'arreterent
un moment derriere l'etranglement du _canon_, jusqu'a ce que ceux qui
etaient en arriere les eussent rejoints. Puis, poussant de nouveau leur
cri de guerre, ils se precipiterent en avant vers l'etroite ouverture.
Leur charge fut si soudaine, que plusieurs l'avaient depassee avant qu'un
coup de feu eut ete tire. Puis on entendit le bruit des coups de fusil, la
petarade des rifles et les detonations plus fortes des tromblons
espagnols, meles aux sifflements des fleches indiennes. Les clameurs
d'encouragement et de defi se croisaient; au milieu du bruit l'on
distinguait les sourdes imprecations de ceux qu'avait atteints la balle ou
la fleche empoisonnee.

Plusieurs Indiens etaient tombes a notre premiere volee, d'autres
s'etaient avances jusqu'au lieu de notre embuscade et nous lancaient leurs
fleches a la figure. Mais tous nos fusils n'etaient pas decharges, et a
chaque detonation nouvelle, nous voyions tomber de sa selle un de nos
audacieux ennemis. Le gros de la troupe, retourne derriere les rochers, se
reformait pour une nouvelle charge. C'etait le moment le plus dangereux.
Nos fusils etaient vides; nous ne pouvions plus les empecher de forcer le
passage et d'arriver jusqu'a la plaine ouverte. Je vis Seguin tirer son
pistolet et se porter en avant, invitant tous ceux qui avaient une arme
semblable a suivre son exemple. Nous nous precipitames sur les traces de
notre chef jusqu'a l'embouchure du _canon_, et la nous attendimes la
charge. Notre attente ne fut pas longue; l'ennemi, exaspere par toutes
sortes de raisons, etait decide a nous exterminer coute que coute. Nous
entendimes encore le terrible cri de guerre, et pendant qu'il resonnait,
repercute par mille echos, les sauvages s'elancerent au galop vers
l'ouverture.

--Maintenant, a nous! cria une voix. Feu! hourra!

La detonation des cinquante pistolets n'en fit qu'une. Les chevaux qui
etaient en avant reculerent et s'abattirent en arriere, se debattant des
quatre pieds dans l'etroit passage. Ils tomberent tous a la fois, et
barrerent entierement le chenal. D'autres cavaliers arrivaient derriere
excitant leurs montures. Plusieurs furent renverses sur les corps
amonceles. Leurs chevaux se relevaient pour retomber encore, foulant aux
pieds les morts et les vivants. Quelques-uns parvinrent a se frayer un
passage et nous attaquerent avec leurs lances. Nous les repoussames a
coups de crosses et en vinmes aux mains avec les couteaux et les
tomahawks. Le courant refoule par le barrage des cadavres d'hommes et de
chevaux, se brisait en ecumant contre les rochers. Nous nous battions dans
l'eau jusqu'aux cuisses. Le tonnerre grondait sur nos tetes, et nous
etions aveugles par les eclairs. Il semblait que les elements prissent
part au combat. Les cris continuaient plus sauvages et plus furieux que
jamais. Les jurements sortaient des bouches ecumantes, et les hommes
s'etouffaient dans des embrassements qui ne se terminaient que par la mort
d'un des combattants. Mais l'eau, en montant, soulevait les corps des
chevaux qui, jusque-la, avaient obstrue le passage, et les entrainait
au-dela de l'ouverture. Toutes les forces des Indiens allaient nous
ecraser. Grand Dieu! ils se reunissent pour une nouvelle charge, et nos
fusils sont vides!

A ce moment un nouveau bruit frappe nos oreilles. Ce ne sont pas les cris
des hommes, ce ne sont pas les detonations des armes a feu; ce ne sont pas
les eclats du tonnerre. C'est le mugissement terrible du torrent. Un cri
d'alarme se fait entendre derriere nous. Une voix nous appelle: Fuyez, sur
votre vie! Au rivage! au rivage! Je me retourne: je vois mes compagnons se
precipiter vers la pente abordable, en poussant des cris de terreur. Au
meme instant, mes yeux sont attires par une masse qui s'approche. A moins
de vingt yards de la place ou je suis, et entrant dans le _canon_, je vois
une montagne noire et ecumante: c'est l'eau, portant sur la crete de ses
vagues des arbres deracines et des branches tordues. Il semble que les
portes de quelque ecluse gigantesque ont ete brusquement ouvertes, et que
le premier flot s'en echappe. Au moment ou mes yeux l'apercoivent, elle se
heurte contre les piliers de l'entree du _canon_ avec un bruit semblable a
celui du tonnerre; puis recule en mugissant et s'eleve a une hauteur de
vingt pieds. Un instant apres, l'eau se precipite a travers l'ouverture.
J'entends les cris d'epouvante des Indiens qui font faire volte-face a
leurs chevaux et prennent la fuite. Je cours vers le bord, a la suite de
mes compagnons. Je suis arrete par le flot qui me monte deja jusqu'aux
cuisses; mais, par un effort desespere, je plonge et fends la vague,
jusqu'a ce que j'aie atteint un lieu de surete. A peine suis-je parvenu a
grimper sur la rive que le torrent passe, roulant, sifflant et
bouillonnant. Je m'arrete pour le regarder. D'ou je suis, je puis
apercevoir la ravine dans presque toute sa longueur. Les Indiens fuient au
grand galop, et je vois les queues des derniers chevaux disparaitre a
l'angle du rocher. Les corps des morts et des blesses gisent encore dans
le chenal. Il y a parmi eux des chasseurs et des Indiens. Les blesses
poussent des clameurs terribles en voyant le flot qui s'avance. Nos
camarades nous appellent a leur secours. Mais nous ne pouvons rien faire
pour les sauver! Le courant les saisit dans son irresistible tourbillon;
ils sont enleves comme des plumes, et emportes avec la rapidite d'un
boulet de canon.

--Il y a trois bons compagnons de moins! Wagh!

--Qui sont-ils? demande Seguin; les hommes regardent autour d'eux avec
anxiete.

--Il y a un Delaware et le gros Jim Harris. puis...

--Quel est le troisieme qui manque? Personne ne peut-il me le dire?

--Je crois, capitaine, que c'est Kirker.

--C'est Kirker, par l'Eternel! Je l'ai vu tomber, wagh! Ils auront son
scalp, c'est certain.

--S'ils peuvent le repecher, ca ne fait pas de doute.

--Ils auront a en repecher plus d'un des leurs, j'ose le dire. C'est un
furieux coup de maree, sacr...! Je les ai bien vus courir comme le
tonnerre; mais l'eau court vite et ces moricauds passeront un mauvais
quart d'heure si elle leur arrive sur le corps avant qu'ils aient gagne
l'autre bout!

Pendant que le trappeur parlait, les corps de ses camarades qui se
debattaient encore au milieu du flot, etaient emportes a un detour du
_canon_ et tourbillonnaient hors de notre vue. Le chenal etait alors
rempli par l'eau ecumante et jaunatre qui battait les flancs du rocher et
se precipitait en avant. Nous etions pour le moment hors de danger. Le
_canon_ etait devenu impraticable, et apres avoir considere quelques
instants le torrent, en proie, pour la plupart, a une profonde angoisse,
nous fimes volte-face et gagnames l'endroit ou nous avions laisse nos
chevaux.



XL


LA BARRANCA.

Apres avoir conduit nos chevaux vers l'ouverture qui donnait sur la
plaine, nous revinmes au fourre pour couper du bois et allumer du feu.
Nous nous sentions en surete. Nos ennemis, en supposant qu'ils eussent
echappe dans leur vallee ne pouvaient nous atteindre qu'en faisant le tour
des montagnes, ou en attendant que la riviere eut repris son niveau. Il
est vrai que l'eau devait baisser aussi vite qu'elle s'etait elevee si la
pluie cessait; mais, heureusement, l'orage etait encore dans toute sa
force. Nous savions qu'il nous serait facile de rejoindre promptement
l'_atajo_, et nous nous determinames a rester quelque temps pres du
_canon_, jusqu'a ce que les hommes et les chevaux eussent pu rafraichir
leurs forces par un repas. Les uns et les autres avaient besoin de
nourriture et les evenements des jours precedents n'avaient pas permis
d'etablir un bivouac regulier. Bientot les feux flamberent sous le couvert
des rochers surplombant. Nous fimes griller de la viande sechee pour notre
souper, et nous mangeames avec appetit. Nous avions grand besoin aussi de
secher nos vetements. Plusieurs hommes avaient ete blesses. Ils furent,
tant bien que mal, panses par leurs camarades, le docteur etant alle en
avant avec l'_atajo_.

Nous demeurames quelques heures pres du _canon_. La tempete continuait a
mugir autour de nous, et l'eau s'elevait de plus en plus. C'etait
justement ce que nous desirions. Nous regardions avec une vive
satisfaction le flot monter a une telle hauteur que, Rube l'assurait, la
riviere ne pourrait pas reprendre son niveau avant un intervalle de
plusieurs heures. Le moment vint enfin de reprendre notre course. Il etait
pres de minuit quand nous montames a cheval. La pluie avait presque efface
les traces laissees par le detachement d'El-Sol; mais la plupart des
hommes de la troupe etaient d'excellents guides, et Rube, prenant la tete,
nous conduisit au grand trot. De temps en temps la lueur d'un eclair nous
montrait les pas des mules marques dans la boue, et le pic blanc qui nous
servait de point de mire. Nous marchames toute la nuit. Une heure apres le
lever du soleil, nous rejoignions l'_atajo_, pres de la base de la
montagne neigeuse. Nous fimes halte dans un des defiles, et, apres
quelques instants employes a dejeuner, nous continuames notre voyage a
travers la sierra. La route conduisait, par une ravine dessechee, vers une
plaine ouverte qui s'etendait a perte de vue a l'est et a l'ouest. C'etait
un desert.

       *       *       *       *       *

Je n'entrerai pas dans le detail de tous les evenements qui marquerent la
traversee de cette terrible _jornada_. Ces evenements etaient du meme
genre que ceux que nous avions essuyes dans les deserts de l'ouest. Nous
eumes a souffrir de la soif, car il nous fallut faire une traite de 60
milles sans eau. Nous traversames des plaines couvertes de sauge ou pas un
etre vivant ne troublait la monotonie mortelle de l'immensite qui nous
environnait. Nous fumes obliges de faire cuire nos aliments sans autre
combustible que l'artemisia. Puis nos provisions s'epuiserent, et les
mules de bagages tomberent l'une apres l'autre sous le couteau des
chasseurs affames. Plusieurs nuits, nous dumes nous passer de feu. Nous
n'osions plus en allumer, car, bien que l'ennemi ne se fut pas encore
montre, nous savions qu'il devait etre sur nos traces. Nous avions voyage
avec une telle rapidite qu'il n'avait pu encore parvenir a nous rejoindre.
Pendant trois jours, nous nous etions diriges vers le sud-est. Le soir du
troisieme jour, nous decouvrimes les sommets des Mimbres, a la bordure
orientale du desert. Les pics de ces montagnes etaient bien connus des
chasseurs et servirent desormais a diriger notre marche. Nous nous
approchions des Mimbres en suivant une diagonale.

Notre intention etait de traverser la sierra par la route de la
Vieille-Mine, l'ancien etablissement, si prospere autrefois, de notre
chef. Pour lui, chaque detail du paysage etait un souvenir. Je remarquai
que son ardeur lui revenait a mesure que nous avancions. Au coucher du
soleil, nous atteignimes la tete de la _Barranca del oro_, une crevasse
immense qui traversait la plaine ou etait assise la mine deserte. Cet
abime, qui semblait avoir ete ouvert par quelque tremblement de terre,
presentait une longueur de vingt milles. De chaque cote il y avait un
chemin, le sol etait plat et s'etendait jusqu'au bord meme de la fissure
beante. A peu pres a moitie chemin de la mine, sur la rive gauche, le
guide connaissait une source, et nous nous dirigeames de ce cote avec
l'intention de camper pres de l'eau.

Nous marchions peniblement. Il etait pres de minuit quand nous atteignimes
la source. Nos chevaux furent deteles et attaches au milieu de la plaine.
Seguin avait resolu que nous nous reposerions la plus longtemps qu'a
l'ordinaire. Il se sentait rassure en approchant de ce pays qu'il
connaissait si bien. Il y avait un bouquet de cotonniers et de saules qui
bordaient la source, nous allumames notre feu au milieu de ce bois. Une
mule fut encore sacrifiee a la divinite de la faim, et les chasseurs,
Apres s'etre repus de cette viande coriace, s'etendirent sur le sol et
s'endormirent. L'homme prepose a la garde des chevaux resta seul debout,
s'appuyant sur son rifle, pres de la caballada. J'etais couche pres du
feu, la tete appuyee sur ma selle; Seguin etait pres de moi avec sa fille.
Les jeunes filles mexicaines et les Indiennes captives etaient pelotonnees
a terre, enveloppees dans leurs tilmas et leurs couvertures rayees. Toutes
dormaient ou semblaient dormir.

Comme les autres, j'etais epuise de fatigue; mais l'agitation de mes
pensees me tenait eveille. Mon esprit contemplait l'avenir brillant.
Bientot,--pensai-je,--bientot je serai delivre de ces horribles scenes;
bientot il me sera permis de respirer une atmosphere plus pure, pres de ma
bien-aimee Zoe. Charmante Zoe! Dans deux jours je vous retrouverai, je
vous serrerai dans mes bras, je sentirai la douce pression de vos levres
cheries, je vous appellerai: mon amour! mon bien! ma vie! Nous reprendrons
nos promenades dans le jardin silencieux, sous les allees qui bordent la
riviere; nous nous assierons encore sur les bancs couverts de mousse,
pendant les heures tranquilles du soir; nous nous repeterons ces mots
brulants qui font battre nos coeurs d'un bonheur si profond! Zoe,
innocente enfant! pure comme les anges! Cette question d'une ignorance
enfantine: "Henri, qu'est-ce que le mariage?" Ah! douce Zoe! vous
l'apprendrez bientot! Quand donc pourrai-je vous l'enseigner? Quand donc
serez-vous mienne? mienne pour toujours! Zoe! Zoe! etes-vous eveillee?
etes-vous etendue sur votre lit en proie a l'insomnie, ou suis-je present
dans vos reves? Aspirez-vous apres mon retour comme j'y aspire moi-meme?
Oh! quand donc la nuit sera-t-elle passee! Je ne puis prendre aucun repos;
j'ai besoin de marcher, de courir sans cesse et sans relache, en avant,
toujours en avant!

Mon oeil etait arrete sur la figure d'Adele, eclairee par la lueur du feu.
J'y retrouvais les traits de sa soeur: le front noble, eleve, les sourcils
arques et les narines recourbees; mais la fraicheur du teint n'y etait
plus; le sourire de l'innocence angelique avait disparu. Les cheveux
etaient noirs, la peau brunie. Il y avait dans le regard une fermete et
une expression sauvage, acquises, sans aucun doute, par la contemplation
de plus d'une scene terrible. Elle etait toujours belle, mais ce n'etait
plus la beaute etheree de ma bien-aimee. Son sein etait souleve par des
pulsations breves et irregulieres. Une ou deux fois, pendant que je la
regardais, elle s'eveilla a moitie, et murmura quelques mots dans la
langue des Indiens. Son sommeil etait inquiet et agite. Pendant le voyage,
Seguin avait veille sur elle avec toute la sollicitude d'un pere; mais
elle avait recu ses soins avec indifference, et tout au plus avait-elle
adresse un froid remerciment. Il etait difficile d'analyser les sentiments
qui l'agitaient. La plupart du temps elle restait immobile et gardait le
silence. Le pere avait cherche une ou deux fois a reveiller en elle
quelque souvenir de son enfance, mais sans aucun succes; et chaque fois il
avait du, le coeur rempli de tristesse, renoncer a ses efforts. Je le
croyais endormi, je me trompais. En le regardant plus attentivement, je
vis qu'il avait les yeux fixes sur sa fille avec un interet profond, et
pretait l'oreille aux phrases entrecoupees qui s'echappaient de ses
levres. Il y avait dans son regard une expression de chagrin et d'anxiete
qui me toucha jusqu'aux larmes. Parmi les quelques mots, inintelligibles
pour moi, qu'Adele avait murmures tout endormie, j'avais saisi le nom de
"Dacoma". Je vis Seguin tressaillir a ce nom.

--Pauvre enfant! dit-il, voyant que j'etais eveille, elle reve; elle a des
songes agites. J'ai presque envie de l'eveiller.

--Elle a besoin de repos, repondis-je.

--Oui; mais repose-t-elle ainsi? Ecoutez! encore Dacoma.

--C'est le nom du chef captif.

--Oui. Ils devaient se marier, conformement a la loi indienne.

--Mais comment savez-vous cela?

--Par Rube. Il l'a entendu dire pendant qu'il etait prisonnier dans leur
ville.

--Et l'aimait-elle, pensez-vous?

--Non; il est clair que non. Elle avait ete adoptee comme fille par le
chef-medecin et Dacoma la reclamait pour epouse.

Moyennant certaines conditions, elle lui aurait ete livree. Elle le
redoutait et ne l'aimait pas, les paroles entrecoupees de son reve en font
foi. Pauvre enfant! quelle triste destinee que la sienne!

--Encore deux journees de marche et ses epreuves seront terminees. Elle
sera rendue a la maison paternelle, a sa mere.

--Ah! si elle reste dans cet etat, le coeur de ma pauvre Adele en sera
brise!

--Ne craignez pas cela, mon ami. Le temps lui rendra la memoire. Il me
semble avoir entendu parler d'une histoire semblable arrivee dans les
etablissements frontieres du Mississipi.

--Oh! sans doute; il y en a eu beaucoup de semblables. Esperons que tout
se passera bien.

--Une fois chez elle, les objets qui ont entoure son enfance feront vibrer
quelque corde du souvenir. Elle peut encore se rappeler tout le passe. Ne
le croyez-vous pas?

--Esperons! esperons!

--En tout cas, la societe de sa mere et de celle sa soeur effaceront
bientot les idees de la vie sauvage. Ne craignez rien! Elle redeviendra
votre fille encore.

Je disais tout cela dans le but de le consoler. Seguin ne repondit rien;
mais je vis que sa figure conservait la meme expression de douleur et
d'inquietude. Mon coeur n'etait pas non plus exempt d'alarmes. De noirs
pressentiments commencaient a m'agiter sans que j'en pusse definir la
cause. Ses pensees etaient-elles du meme genre que les miennes?

--Combien de temps nous faut-il encore, demandai-je, pour atteindre votre
maison du Del-Norte?

Je ne sais pourquoi je fis alors cette question. Craignais-je encore que
nous pussions etre atteints par l'ennemi qui nous poursuivait?

--Nous pouvons arriver apres-demain soir, repondit-il. Fasse le ciel que
nous les retrouvions en bonne sante!

Je tressaillis a ces mots. Ils me devoilaient la cause de mes inquietudes;
c'etait la le vrai motif de mes vagues pressentiments.

--Vous avez des craintes? demandai-je avidement.

--J'ai des craintes.

--Des craintes. De quoi? de qui?

--Des Navajoes.

--Des Navajoes?

--Oui. Je suis inquiet depuis que je les ai vus se diriger a l'est du
Pinon. Je ne puis comprendre pourquoi ils ont pris cette direction, a
moins d'admettre qu'ils meditaient une attaque contre les etablissements
qui bordent la vieille route des Llanos. Sinon, je crains qu'ils n'aient
fait une descente dans la vallee d'El-Paso, peut-etre sur la ville
elle-meme. Une chose peut les avoir empeche d'attaquer la ville; c'est le
depart de la troupe de Dacoma, qui les a trop affaiblis pour tenter cette
entreprise; mais le danger n'en sera devenu que plus grand pour les petits
etablissements qui sont au nord et au sud de cette ville.

Le malaise que j'avais ressenti jusque-la sans m'en rendre compte,
provenait d'un mot qui etait echappe a Seguin a la source du Pinon. Mon
esprit avait creuse cette idee, de temps en temps, pendant que nous
traversions le desert; mais comme il n'avait plus parle de cela depuis, je
pensai qu'il n'y attachait pas grande importance. Je m'etais grandement
trompe.

--Il est plus que probable, continua-t-il, que les habitants d'El-Paso
auront pu se defendre. Ils se sont battus deja avec plus de courage que ne
le font d'ordinaire les habitants des autres villes; aussi, depuis assez
longtemps, ils ont ete exempts du pillage, en partie a cause de cela, en
partie a cause de la protection qui resultait pour eux du voisinage de
notre bande, pendant ces derniers temps, circonstance parfaitement connue
des sauvages. Il est a esperer que la crainte de nous rencontrer aura
empeche ceux-ci de penetrer dans la _jornada_, au nord de la ville. S'il
en est ainsi, les notres auront ete preserves.

--Dieu veuille qu'il en soit ainsi! m'ecriai-je.

--Dormons, ajouta Seguin, peut-etre nos craintes sont-elles chimeriques,
et, en tout cas, elles ne servent a rien. Demain nous reprendrons notre
course, sans plus nous arreter, si nos betes peuvent y suffire.
Reposez-vous, mon ami; vous n'avez pas trop de temps pour cela.

Ce disant, il appuya sa tete sur sa selle, et s'arrangea pour dormir. Peu
d'instants apres, comme si cela eut ete un acte de sa volonte, il parut
plonge dans un profond sommeil. Il n'en fut pas de meme pour moi. Le
sommeil avait fui mes paupieres; j'etais dans l'agitation de la fievre;
j'avais le cerveau rempli d'images effrayantes. Le contraste entre ces
idees terribles et les reveries de bonheur, auxquelles je venais de me
livrer quelques instants auparavant, rendait mes apprehensions encore plus
vives. Je me representai les scenes affreuses qui, peut-etre,
s'accomplissaient dans ce moment meme; ma bien-aimee se debattant entre
les bras d'un sauvage audacieux; car les Indiens du Sud, je le savais,
n'etaient nullement doues de ces delicatesses chevaleresques, de cette
reserve froide qui caracterisent les peaux rouges des forets. Je la voyais
entrainee en esclavage, devenant la _squaw_ de quelque Indien brutal, et
dans l'agonie de ces pensees, je me dressai sur mes pieds, et me mis a
courir a travers la prairie. A moitie fou, je marchais sans savoir ou
j'allais. J'errai ainsi pendant plusieurs heures, sans me rendre compte du
temps. Je m'arretai au bord de la barranca. La lune brillait, mais l'abime
beant, ouvert a mes pieds, etait rempli d'ombre et de silence. Mon oeil ne
pouvait en percer les tenebres. A une grande distance au-dessus de moi
j'apercevais le camp et la caballada; mes forces etaient epuisees, et
donnant cours a ma douleur, je m'assis sur le bord meme de l'abime. Les
tortures aigues qui m'avaient donne des forces jusque-la firent place a un
sentiment de profonde lassitude. Le sommeil vainquit la douleur: je
m'endormis.



XLI


L'ENNEMI.

Je dormis peut-etre une heure ou une heure et demie. Si mes reves eussent
ete des realites, ils auraient rempli l'espace d'un siecle. L'air frais du
matin me reveilla tout frissonnant. La lune etait couchee; je me rappelais
l'avoir vue tout pres de l'horizon quand le sommeil m'avait pris.
Neanmoins, il ne faisait pas tres-nuit, et je voyais tres-loin a travers
la brume.

--Peut-etre est-ce l'aube, pensai-je, et je me tournai du cote de l'est.

En effet, une ligne de lumiere bordait l'horizon de ce cote. Nous etions
au matin. Je savais que l'intention de Seguin etait de partir de
tres-bonne heure, et j'allais me lever, lorsque des voix frapperent mon
oreille. J'entendais des phrases courtes, comme des exclamations, et le
bruit d'une troupe de chevaux sur le sol ferme de la prairie.

--Ils sont leves, pensai-je, et se preparent a partir.

Dans cette persuasion, je me dressai sur mes pieds, et hatai ma course
vers le camp. Au bout de dix pas, je m'apercus que le bruit des voix
venait de derriere moi. Je m'arretai pour ecouter. Plus de doute, je m'en
eloignais.

-Je me suis trompe de direction! dis-je en moi-meme, et je m'avancai au
bord de la barranca pour m'en assurer.

Quel fut mon etonnement lorsque je reconnus que j'etais bien dans la bonne
voie, et que cependant le bruit provenait de l'autre cote! Ma premiere
idee fut que la troupe m'avait laisse la et s'etait mise en route.

--Mais non; Seguin ne m'aurait pas ainsi abandonne. Ah! Il a sans doute
envoye quelques hommes a ma recherche, ce sont eux.

Je criai: Hola! pour leur faire savoir ou j'etais. Pas de reponse. Je
criai de nouveau plus fort que la premiere fois. Le bruit cessa
immediatement. J'imaginais que les cavaliers pretaient l'oreille, et je
criai une troisieme fois de toutes mes forces. Il y eut un moment de
silence; puis, j'entendis le murmure de plusieurs voix et le bruit du
galop des chevaux qui venaient vers moi. Je m'etonnais de ce que personne
n'eut encore repondu a mon appel; mais mon etonnement fit place a la
consternation quand je m'apercus que la troupe qui s'approchait etait de
l'autre cote de la barranca. Avant que je fusse revenu de ma surprise, les
cavaliers etaient en face de moi et s'arretaient sur le bord de l'abime.
J'en etais separe par la largeur de la crevasse, environ trois cents
yards, mais je les voyais tres-distinctement a travers la brume legere.
Ils paraissaient etre une centaine; a leurs longues lances, a leurs tetes
emplumees, a leurs corps demi-nus, je reconnus, au premier coup d'oeil,
des Indiens.

Je ne cherchai pas a en savoir davantage: je m'elancai vers le camp de
toute la vitesse de mes jambes. Je vis, de l'autre cote, les cavaliers qui
galopaient parallelement. En arrivant a la source, je trouvai les
chasseurs, pris au depourvu, et s'elancant sur leurs selles. Seguin et
quelques autres etaient alles au bord de la crevasse, et regardaient d'un
autre cote. Il n'y avait plus a penser a une retraite immediate pour
eviter d'etre vus, car l'ennemi, a la faveur du crepuscule, avait deja pu
reconnaitre la force de notre troupe.

Quoique les deux bandes ne fussent separees que par une distance de trois
cents yards, elles avaient a parcourir au moins vingt milles avant de
pouvoir se rencontrer. En consequence, Seguin et les chasseurs avaient le
temps de se reconnaitre. Il fut donc resolu qu'on resterait ou l'on etait,
jusqu'a ce qu'on put savoir a qui nous avions affaire. Les Indiens avaient
fait halte de l'autre cote, en face de nous, et restaient en selle,
cherchant a percer la distance. Ils semblaient surpris de cette rencontre.
L'aube n'etait pas encore assez claire pour qu'ils pussent distinguer qui
nous etions. Bientot le jour se fit: nos vetements, nos equipages nous
firent reconnaitre, et un cri sauvage, le cri de guerre des Navajoes,
traversa l'abime.

--C'est la bande de Dacoma! cria une voix. Ils ont pris le mauvais cote de
la crevasse.

--Non, cria un autre; ils ne sont pas assez nombreux pour que ce soit la
bande de Dacoma. Ils ne sont pas plus d'une centaine.

--L'eau a peut-etre emporte le reste,--suggera celui qui avait parle le
premier.

--Wagh! comment auraient-ils pu manquer notre piste qui est aussi claire
qu'une voie de wagons? Ca ne peut pas etre eux.

--Qui donc, alors? Ce sont des Navagh: je les reconnaitrais les yeux
fermes.

--C'est la bande du premier chef, dit Rube, qui arrivait en ce moment.
Regardez, la-bas, le vieux gredin lui-meme sur son cheval mouchete.

--Vous croyez que ce sont eux, Rube? demanda Seguin.

--Sur et certain, cap'n.

--Mais ou est le reste de la bande? Ils ne sont pas tous la.

--Ils ne sont pas loin, pour sur. St! st! je les entends qui viennent.

--La-bas, une masse! Regardez camarades, regardez!

A travers le brouillard qui commencait a s'elever, nous voyions s'avancer
un corps nombreux et epais de cavaliers. Ils accouraient en criant, en
hurlant, comme s'ils eussent conduit un troupeau de betail. En effet,
quand le brouillard se fut dissipe, nous vimes une grande quantite de
chevaux, de betes a cornes et des moutons, couvrant la plaine a une grande
distance. Derriere venaient les Indiens a cheval, qui galopaient ca et la,
pressant les animaux avec leurs lances et les poussant en avant.

--Seigneur Dieu! en voila un butin! s'ecria un des chasseurs.

--Oui, les gaillards ont fait quelque chose, eux, dans leur expedition.
Nous, nous revenons les mains vides comme nous sommes partis. Wagh!

Jusqu'a ce moment, j'avais ete occupe a harnacher mon cheval, et
j'arrivais alors. Mes yeux ne se porterent ni sur les Indiens ni sur les
bestiaux captures. Autre chose attirait mes regards, et le sang me
refluait au coeur. Loin, en arriere de la troupe qui s'avancait, un petit
groupe separe se montrait. Les vetements legers flottant au vent
indiquaient que ce n'etaient pas des indiens. C'etaient des femmes
captives! Il paraissait y en avoir environ une vingtaine, mais je
m'inquietai peu de leur nombre. Je vis qu'elles etaient a cheval et que
chacune d'elles etait gardee par un Indien egalement a cheval. Le coeur
palpitant, je les regardai attentivement l'une apres l'autre; mais la
distance etait trop grande pour distinguer les traits. Je me tournai vers
notre chef. Il avait l'oeil applique a sa lunette. Je le vis tressaillir;
ses joues devinrent pales, ses levres s'agiterent convulsivement, et la
lunette tomba de ses mains sur le sol. Il s'affaissa sur lui-meme d'un
air egare en s'ecriant:

--Mon Dieu! mon Dieu! vous m'avez encore frappe!

Je ramassai la lunette pour m'assurer de la verite. Mais je n'eus pas
besoin de m'en servir. Au moment ou je me relevais, un animal qui courait
le long du bord oppose frappa mes yeux.

C'etait mon chien Alp! je portai la lunette a mes yeux, et un instant
apres, je reconnaissais la figure de ma bien-aimee. Elle me paraissait si
rapprochee que je pus a peine m'empecher de l'appeler. Je distinguais ses
beaux traits couverts de paleur, ses joues baignees de larmes, sa riche
chevelure doree qui pendait, denouee, sur ses epaules, tombant jusque sur
le cou de son cheval. Elle etait couverte d'un _serape_. Un jeune Indien
marchait a cote d'elle, monte sur un magnifique etalon, et vetu d'un
uniforme de hussard mexicain. Je ne regardais qu'elle et cependant du meme
coup d'oeil j'apercus sa mere au milieu des captives placees derriere.

Le troupeau des chevaux et des bestiaux passa, et les femmes, accompagnees
de leurs gardes, arriverent en face de nous. Les captives furent laissees
en arriere dans la prairie, pendant que les guerriers s'avancaient pour
rejoindre ceux de leurs camarades qui s'etaient arretes sur le bord de la
barranca. Il etait alors grand jour. Le brouillard s'etait dissipe, et les
deux troupes ennemies s'observaient d'un bord a l'autre de l'abime.



XLII


NOUVELLES DOULEURS.

C'etait une singuliere rencontre. La se trouvaient en presence deux
troupes d'ennemis acharnes, revenant chacune du pays de l'autre, chargee
de butin, et emmenant des prisonniers! Elles se rencontraient a moitie
chemin; elles se voyaient, a portee de mousquet, animees des sentiments
les plus violents d'hostilite, et cependant un combat etait impossible, a
moins que les deux partis ne franchissent un espace de pres de vingt
milles. D'un cote, les Navajoes, dont la physionomie exprimait une
consternation profonde, car les guerriers avaient reconnu leurs enfants;
de l'autre, les chasseurs de scalps, dont la plupart pouvaient
reconnaitre, parmi les captives de l'ennemi, une femme, une soeur, ou une
fille.

Chaque parti jetait sur l'autre des regards empreints de fureur et de
vengeance. S'ils se fussent rencontres en pleine prairie, ils auraient
combattu jusqu'a la mort. Il semblait que la main de Dieu eut place entre
eux une barriere pour empecher l'effusion du sang et prevenir une bataille
a laquelle la largeur de l'abime etait le seul obstacle. Ma plume est
impuissante a rendre les sentiments qui m'agiterent a ce moment. Je me
souviens seulement que je sentis mon courage et ma vigueur corporelle se
doubler instantanement. Jusque-la, je n'avais ete que spectateur a peu
pres passif des evenements de l'expedition. Je n'avais ete excite par
aucun elan de mon propre coeur; mais maintenant je me sentais anime de
toute l'energie du desespoir.

Une pensee me vint, et je courus vers les chasseurs pour la leur
communiquer. Seguin commencait a se remettre du coup terrible qui venait
de le frapper. Les chasseurs avaient appris la cause de son accablement
extraordinaire, et l'entouraient; quelques-uns cherchaient a le consoler.
Peu d'entre eux connaissaient les affaires de famille de leur chef, mais
ils avaient entendu parler de ses anciens malheurs; la perte de sa mine,
la ruine de sa propriete, la captivite de sa fille. Quand ils surent que,
parmi les prisonniers de l'ennemi, se trouvaient sa femme et sa seconde
fille, ces coeurs durs eux-memes furent emus de pitie au spectacle d'une
telle infortune. Des exclamations sympathiques se firent entendre, et tous
exprimerent la resolution de mourir ou de reprendre les captives. C'etait
dans l'intention d'exciter cette determination que je m'etais porte vers
le groupe. Je voulais, au prix de toute ma fortune, proposer des
recompenses au devouement et au courage; mais voyant que des motifs plus
nobles avaient provoque ce que je voulais obtenir, je gardai le silence.
Seguin parut touche du devouement de ses camarades, et fit preuve de son
energie accoutumee. Les hommes s'assemblerent pour donner leurs avis et
ecouter ses instructions. Garey prit le premier la parole:

--Nous pouvons en venir a bout, cap'n, meme corps a corps; ils ne sont pas
plus de deux cents.

--Juste cent quatre-vingt-seize, dit un chasseur, sans compter les femmes.
J'ai fait le calcul; c'est le nombre exact.

--Eh bien, continua Garey, nous valons un peu mieux qu'eux sous le rapport
du courage, je suppose, et nous retablirons l'equilibre du nombre avec nos
rifles. Je n'ai jamais craint les Indiens a deux contre un, et meme
quelque chose de plus, si vous voulez.

--Regarde le terrain, Bill! c'est tout plaine. Qu'est-ce que nous aurons
apres la premiere decharge' Ils auront l'avantage avec leurs arcs et leurs
lances. Wagh! ils nous embrocheront comme des poulets.

--Je ne dis pas qu'il faut les attaquer sur la prairie. Nous pouvons les
suivre jusque dans les montagnes, et nous battre au milieu des rochers.
Voila ce que je propose.

--Oui. Ils ne peuvent pas nous echapper a la course avec tous ces
troupeaux, c'est certain.

--Ils n'ont pas la moindre intention de fuir. Ils desirent bien plutot en
venir aux coups.

--C'est justement ce qu'il nous faut, dit Garey; rien ne nous empeche
d'aller la-bas, et de livrer bataille quand la position sera favorable.

Le trappeur, en disant ces mots, montrait le pied des Mimbres, a environ
dix milles a l'est.

--Ils pourront bien attendre qu'ils soient encore plus en nombre. La
principale troupe est plus nombreuse encore que celle-la. Elle comptait au
moins quatre cents hommes quand ils ont passe le Pinon.

--Rube, ou le reste peut-il etre? demanda Seguin; je decouvre d'ici
jusqu'a la mine; ils ne sont pas dans la plaine!

--Il ne doit pas y en avoir par ici, cap'n. Nous avons un peu de chance de
ce cote; le vieux fou a envoye une partie de sa bande par l'autre route,
sur une fausse piste, probablement.

--Et qui vous fait penser qu'ils ont pris par l'autre route?

--Voici, cap'n; la raison est toute simple: s'il y en avait d'autres apres
eux, nous aurions vu quelques-uns de ces moricauds de l'autre cote, courir
en arriere pour les presser d'arriver; comprenez-vous? Or, il n'y en a pas
un seul qui ait bouge.

--Vous avez raison, Rube, repondit Seguin, encourage par la probabilite de
cette assertion. Quel est votre avis? continua-t-il en s'adressant au
vieux trappeur, aux conseils duquel il avait l'habitude de recourir dans
les cas difficiles.

--Ma foi, cap'n, c'est un cas qui a besoin d'etre examine. Je n'ai encore
rien trouve qui me satisfasse, jusqu'a present. Si vous voulez me donner
une couple de minutes, je tacherai de vous repondre du mieux que je
pourrai.

--Tres-bien; nous attendrons votre avis. Camarades, visitez vos armes, et
voyez a les mettre en bon etat.

Pendant cette consultation, qui avait pris quelques secondes, l'ennemi
paraissait occupe de la meme maniere, de l'autre cote. Les Indiens
s'etaient reunis autour de leur chef, et on pouvait voir, a leurs gestes,
qu'ils deliberaient sur un plan d'action. En decouvrant entre nos mains
les enfants de leurs principaux guerriers, ils avaient ete frappes de
consternation. Ce qu'ils voyaient leur inspirait les plus terribles
apprehensions sur ce qu'ils ne voyaient pas. A leur retour d'une
expedition heureuse, chargee de butin et pleins d'idees de fetes et de
triomphes, ils s'apercevaient tout a coup qu'ils avaient ete pris dans
leur propre piege. Il etait clair pour eux que nous avions penetre dans la
ville. Naturellement, ils devaient penser que nous avions pille et brule
leurs maisons, massacre leurs femmes et leurs enfants. Ils ne pouvaient
s'imaginer autre chose; c'etait ainsi qu'ils avaient agi eux-memes, et ils
jugeaient notre conduite d'apres la leur. De plus, ils nous voyaient assez
nombreux pour defendre, tout au moins contre eux, ce que nous avions pris;
ils savaient bien qu'avec leurs armes a feu, les chasseurs de scalps
avaient l'avantage sur eux tant qu'il n'y avait pas une trop forte
disproportion dans le nombre. Ils avaient donc besoin, tout aussi bien que
nous, de deliberer, et nous comprimes qu'il se passerait quelque temps
avant qu'ils en vinssent aux actes. Leur embarras n'etait pas moindre que
le notre.

Les chasseurs, obeissant aux ordres de Seguin, gardaient le silence,
attendant que Rube donnat son avis. Le vieux trappeur se tenait a part,
appuye sur son rifle, ses deux mains contournant l'extremite du canon. Il
avait ote le bouchon, et regardait dans l'interieur du fusil, comme s'il
eut consulte un oracle au fond de l'etroit cylindre. C'etait une des
manies de Rube, et ceux qui connaissaient cette habitude l'observaient en
souriant. Apres quelques minutes de reflexions silencieuses, l'oracle
parut avoir fourni la reponse; et Rube, remettant le bouchon a sa place,
s'avanca lentement vers le chef.

--Billy a raison, cap'n. S'il faut nous battre avec ces Indiens,
arrangeons-nous pour que l'affaire ait lieu au milieu des rochers ou des
bois. Ils nous abimeraient dans la prairie, c'est sur. Maintenant, il y a
deux choses: s'ils viennent sur nous, notre terrain est la-bas (l'orateur
indiquait le contrefort des Mimbres); si, au contraire, nous sommes
obliges de les suivre, ca nous sera aussi facile que d'abattre un arbre;
ils ne nous echapperont pas.

--Mais comment ferez-vous pour les provisions dans ce cas? Nous ne pouvons
pas traverser le desert sans cela.

--Pour ca, capitaine, il n'y a pas la plus petite difficulte. Dans une
prairie seche, comme il y en a par la, j'empoignerais toute cette
cavalcade aussi aisement qu'un troupeau de buffles, et nous en aurons
notre bonne part, je m'en vante. Mais il y a quelque chose de pire que
tout cela et que l'Enfant flaire d'ici.

--Quoi?

--J'ai peur que nous ne tombions sur la bande de Dacoma,
en retournant en arriere; voila de quoi j'ai peur.

--C'est vrai; ce n'est que trop probable.

--C'est sur; a moins qu'ils n'aient ete tous noyes dans le _canon_, et je
ne le crois pas. Ils connaissent trop bien le passage.

La probabilite de voir la troupe de Dacoma se joindre a celle du premier
chef, nous frappa tous, et repandit un voile de decouragement sur toutes
les figures. Cette troupe etait certainement a notre poursuite, et devait
bientot nous rattraper.

--Maintenant, cap'n continua le trappeur, je vous ai dit ce que je pensais
de la chose si nous etions disposes a nous battre. Mais j'ai comme une
idee que nous pourrons delivrer les femmes sans bruler une amorce.

--Comment? comment? demanderent vivement le chef et les autres.

--Voici le moyen, reprit le trappeur qui, me faisait bouillir par la
prolixite de son style, vous voyez bien ces Indiens qui sont de l'autre
cote de la crevasse?

--Oui, oui, repondit vivement Seguin.

--Tres-bien; vous voyez maintenant ceux qui sont ici et le trappeur
montrait nos captifs.

--Oui! oui!

--Eh bien, ceux que vous voyez la-bas, quoique leur peau soit rouge comme
du cuivre, ont pour leurs enfants la meme tendresse que s'ils etaient
chretiens. Ils les mangent de temps en temps, c'est vrai, mais ils ont
pour cela des motifs de religion que nous ne comprenons pas trop, je
l'avoue.

--Et que voulez-vous que nous fassions?

--Que nous hissions un chiffon blanc, et que nous offrions un echange de
prisonniers. Ils comprendront cela, et entreront en arrangement, j'en suis
sur. Cette jolie petite fille aux longs cheveux est la fille du premier
chef, et les autres appartiennent aux principaux de la tribu; je les ai
choisies a bonne enseigne. En outre, nous avons ici Dacoma et la jeune
reine. Ils doivent s'en mordre les ongles jusqu'au sang de les voir entre
nos mains. Vous pourrez leur rendre le chef, et negocier pour la reine le
mieux que vous pourrez.

--Je suivrai votre avis, s'ecria Seguin l'oeil brillant de l'espoir de
reussir dans cette negociation.

--Il n'y a pas de temps a perdre alors, cap'n. Si les hommes de Dacoma se
montrent, tout ce que je vous ai dit ne vaudra pas la peau d'un rat des
sables.

--Nous ne perdrons pas un instant.

Et Seguin donna des ordres pour que le signe de paix fut arbore.

--Il serait bon avant tout, cap'n, de leur montrer en plein tout ce que
nous avons a eux. Ils n'ont pas vu Dacoma encore, ni la reine, qui sont la
derriere les buissons.

--C'est juste, repondit Seguin, camarades, amenez-les captifs au bord de
la barranca. Amenez le chef Navajo. Amenez la... amenez ma fille.

Les hommes s'empresserent d'obeir a cet ordre, et peu d'instants apres les
enfants captifs, Dacoma et la reine des mysteres furent places au bord de
l'abime. Les _serapes_ qui les enveloppaient furent retires, et ils
resterent exposes dans leurs costumes habituels aux Indiens. Dacoma avait
encore son casque, et la reine etait reconnaissable a sa tunique richement
ornee de plumes. Ils furent immediatement reconnus. Un cri d'une
expression singuliere sortit de la poitrine des Navajoes a l'aspect de ces
nouveaux temoignages de leur deconfiture.

Les guerriers brandirent leur lances et les enfoncerent sur le sol avec
une indignation impuissante. Quelques-uns tirerent des scalps de leur
ceinture, les placerent sur la pointe de leurs lances et les secouerent
devant nous au-dessus de l'abime. Ils crurent que la bande de Dacoma avait
ete detruite; que leurs femmes et leurs enfants avaient ete egorges, et
ils eclaterent en imprecations melees de cris et de gestes violents. En
meme temps, un mouvement se fit remarquer parmi les principaux guerriers.
Ils se consultaient. Leur deliberation terminee, quelques-uns se
dirigerent au galop vers les femmes captives qu'on avait laissees en
arriere dans la plaine.

--Grand Dieu! m'ecriai-je, frappe d'une idee horrible, ils vont les
egorger! Vite, vite, le drapeaux de paix!

Mais avant que la banniere fut attachee au baton, les femmes mexicaines
etaient descendues de cheval, leurs rebozos etaient enleves, et on les
conduisait vers le precipice. C'etait dans le simple but de prendre une
revanche, de montrer leurs prisonniers; car il etait evident que les
sauvages savaient avoir parmi leurs captives la femme et la fille de notre
chef. Elles furent placees en evidence, en avant de toutes les autres, sur
le bord meme de la barranca.



XLIII


LE DRAPEAU DE TREVE.

Ils auraient pu s'epargner cette peine; notre agonie etait assez grande
deja. Mais, neanmoins, la scene qui suivit renouvela toutes nos douleurs.
Jusqu'a ce moment nous n'avions pas ete reconnus par les etres cheris qui
etaient si pres de nous. La distance etait trop grande pour l'oeil nu, et
nos figures halees, nos habits souilles par la route, constituaient un
veritable deguisement. Mais l'amour a l'intelligence prompte et la vue
percante; les yeux de ma bien-aimee se porterent sur moi; je la vis
tressaillir et se jeter en avant, j'entendis son cri de desespoir; elle
tendit ses deux bras blancs comme la neige et s'affaissa sur le rocher,
privee de connaissance. Au meme instant, madame Seguin reconnaissait son
mari et l'appelait par son nom. Seguin lui repondait d'une voix forte, lui
adressait des encouragements, et l'engageait a rester calme et
silencieuse. Plusieurs autres femmes, toutes jeunes et jolies, avaient
reconnu leurs freres, leurs fiances, et il s'ensuivit une scene
dechirante.

Mes yeux restaient fixes sur Zoe. Elle reprenait ses sens; le sauvage,
vetu en hussard, etait descendu de cheval; il la prenait dans ses bras et
l'emmenait dans la prairie. Je les suivais d'un regard impuissant. Cet
Indien lui rendait les soins les plus tendres; et j'en etais presque
reconnaissant, bien que je reconnusse que ces attentions etaient dictees
par l'amour. Peu d'instants apres, elle se redressa sur ses pieds et
revint en courant vers la barranca. J'entendis mon nom prononce; je lui
renvoyai le sien; mais, a ce moment, la mere et la fille furent entourees
par leurs gardiens, et entrainees en arriere. Pendant ce temps, le drapeau
blanc avait ete prepare. Seguin s'etait place devant nous, et le tenait
eleve. Nous gardions le silence, attendant la reponse avec anxiete. Il y
eut un mouvement parmi les Indiens rassembles. Nous entendions leurs voix:
ils parlaient avec animation, et nous vimes qu'il se preparait quelque
chose au milieu d'eux. Immediatement, un homme grand et de belle apparence
perca la foule, tenant dans la main gauche un objet blanc: c'etait une
peau de faon tannee. Dans sa main droite il avait une lance. Il placa la
peau de faon sur le fer de la lance et s'avanca en l'elevant. C'etait la
reponse a notre signal de paix.

--Silence, camarades! s'ecria Seguin s'adressant aux chasseurs. Puis,
elevant la voix, il s'exprima ainsi en langue indienne:

--Navajoes! vous savez qui nous sommes. Nous avons traverse votre pays et
visite votre principale ville. Notre but etait de retrouver nos parents,
qui etaient captifs chez vous. Nous en avons retrouve quelques-uns; mais
il y en a beaucoup que nous n'avons pu decouvrir. Pour que ceux-la nous
fussent rendus plus tard, nous avons pris des otages, vous le voyez. Nous
aurions pu en prendre davantage, mais nous nous sommes contentes de
ceux-ci. Nous n'avons pas brule votre ville: nous avons respecte la vie de
vos femmes, de vos filles, de vos enfants. A l'exception de ces
prisonniers, vous trouverez tous les autres comme vous les avez laisses.

Un murmure circula dans les rangs des Indiens. C'etait un murmure de
satisfaction. Ils etaient dans la persuasion que leur ville etait
detruite, leurs femmes massacrees, et les paroles de Seguin produisirent
sur eux une profonde sensation. Nous entendimes de joyeuses exclamations
et les phrases de felicitations que les guerriers echangeaient. Le silence
se retablit; Seguin continua:

--Nous voyons que vous avez ete dans notre pays. Vous avez, comme nous,
fait des prisonniers. Vous etes des hommes rouges. Les hommes rouges
aiment leurs proches comme le font les hommes blancs. Nous savons cela, et
c'est pour cette raison que j'ai eleve la banniere de la paix, afin que
nous puissions nous rendre mutuellement nos prisonniers. Cela sera
agreable au Grand-Esprit, et nous sera agreable a tous en meme temps. Ceux
que vous avez pris sont ce qu'il y a de plus cher au monde pour nous, et
ceux que nous avons en notre possession vous sont egalement chers.
Navajoes! j'ai dit. J'attends votre reponse.

Quand Seguin eut fini, les guerriers se rassemblerent autour du grand
chef, nous les vimes engages dans un debat tres-anime. Il y avait
evidemment deux opinions contraires; mais le debat fut bientot termine, et
le grand chef, s'avancant, donna quelques ordres a celui qui tenait le
drapeau. Celui-ci, d'une voix forte, repondit a Seguin en ces termes:

--Chef blanc, tu as bien parle, et tes paroles ont ete pesees par nos
guerriers. Ce que tu demandes est juste et bon. L'echange de nos
prisonniers sera agreable au Grand-Esprit et nous satisfera tous. Mais
comment pouvons-nous savoir si tes paroles sont vraies? Tu dis que vous
n'avez pas brule notre ville et que vous avez epargne nos femmes et nos
enfants. Comment saurons-nous si cela est la verite? Notre ville est loin;
nos femmes aussi, si elles sont encore vivantes. Nous ne pouvons pas les
interroger. Nous n'avons que ta parole; cela n'est pas assez.

Seguin avait prevu les difficultes, et il ordonna qu'un de ses
prisonniers, un jeune garcon tres-eveille, fut amene en avant. Le jeune
sauvage se montra un instant apres aupres de lui.

--Interrogez-le! s'ecria-t-il en le montrant a son interlocuteur.

--Et pourquoi n'adresserions-nous pas nos questions a notre frere, le chef
Dacoma? Ce garcon est jeune, il peut ne pas nous comprendre. Nous en
croirons mieux la parole du chef.

--Dacoma n'etait pas avec nous dans la ville. Il ignore ce qui s'y est
passe.

--Que Dacoma le dise, alors.

--Mon frere a tort de se mefier ainsi, repondit Seguin mais il aura la
reponse de Dacoma. Et il adressa quelques mots au chef Navajo qui etait
assis sur la terre aupres de lui.

La question fut faite directement a Dacoma par l'Indien qui etait de
l'autre cote. Le fier guerrier, qui semblait exaspere par la situation
humiliante dans laquelle il se trouvait, repondit negativement par un
geste brusque de la main et une courte exclamation.

--Maintenant, frere, continua Seguin,--vous voyez que j'ai dit la verite.
Questionnez maintenant ce garcon sur ce que je vous ai avance.

On demanda au jeune Indien si nous avions brule la ville et si nous avions
fait du mal aux femmes et aux enfants. Aux deux questions, il repondit
negativement.

--Eh bien, dit Seguin, mon frere est-il satisfait?

Un temps assez long se passa sans qu'il fut fait de reponse. Les guerriers
se rassemblerent de nouveau en conseil et se mirent a gesticuler avec
violence et rapidite. Nous comprimes qu'il y avait un parti oppose a la
paix, et qui poussait a tenter la fortune de la guerre. Ce parti etait
compose des jeunes guerriers; et je remarquai que l'Indien costume en
hussard qui, comme Rube me l'apprit, etait le fils du grand chef,
paraissait etre le principal meneur de ceux-la. Si le grand chef n'eut pas
ete aussi vivement interesse au resultat des negociations, les conseils
belliqueux l'auraient emporte, car les guerriers savaient que ce serait
pour eux une honte parmi les tribus environnantes de revenir sans
prisonniers. De plus, il y en avait plusieurs parmi eux qui avaient un
autre motif pour les retenir; ils avaient jete les yeux sur les filles du
Del-Norte et lei avaient trouvees belles. Mais l'avis des anciens prevalut
enfin, et l'orateur reprit:

--Les guerriers Navajoes ont reflechi sur ce qu'ils ont entendu. Ils
pensent que le chef blanc a dit la verite; et ils consentent a l'echange
des prisonniers. Pour que les choses se passent d'une maniere convenable,
ils proposent que vingt guerriers soient choisis de chaque cote; que ces
guerriers laissent, en presence de tous, leurs armes sur la prairie;
qu'ils conduisent les captifs a l'extremite de la barranca, du cote de la
mine, et que la, ils debattent les conditions de l'echange. Que tous les
autres, des deux cotes, restent ou ils sont jusqu'a ce que les guerriers
sans armes soient revenus avec les prisonniers echanges; alors les
drapeaux blancs seront abattus, et les deux camps seront libres de tout
engagement. Telles sont les paroles des guerriers Navajoes.

Seguin dut prendre le temps de reflechir avant de repondre a cette
proposition. Elle paraissait assez avantageuse, mais il y avait dans ses
termes quelque chose qui nous faisait soupconner un dessein cache. La
derniere phrase indiquait chez l'ennemi l'intention formelle d'essayer de
reprendre les captifs qui allaient nous etre rendus; mais nous nous
inquietions peu de cela, pourvu que nous pussions les avoir une fois avec
nous, du meme cote de la barranca. La proposition de faire conduire les
prisonniers au lieu de l'echange, par des hommes desarmes, etait
tres-raisonnable, et le chiffre indique, vingt de chaque cote, constituait
un nombre suffisant. Mais Seguin comprit tres-bien comment les Navajoes
interpretaient le mot _desarme_. En consequence, plusieurs des chasseurs
recurent a voix basse l'avis de se retirer derriere les buissons et de
cacher couteaux et pistolets sous leurs blouses de chasse. Nous crumes
apercevoir une manoeuvre semblable de l'autre cote, et voir les Indiens
cacher de meme leur tomahawks. Nous ne pouvions faire aucune objection aux
conditions proposees, et comme Seguin sentait qu'il n'y avait pas de temps
a perdre, il se hata de les accepter.

Aussitot que cela eut ete annonce aux Navajoes, vingt hommes, deja
designes sans doute, s'avancerent au milieu de la prairie, planterent
leurs arcs, leurs carquois et leurs boucliers. Nous ne vimes point de
tomahawks, et nous comprimes que chaque Navajo avait garde cette arme. Il
ne leur avait pas ete difficile de les cacher sur eux, car la plupart
portaient des vetements civilises, enleves dans le pillage des
etablissements et des fermes. Nous nous en inquietions peu, etant armes
nous-memes. Nous remarquames que tous les hommes ainsi choisis etaient
d'une force peu commune. C'etaient les principaux guerriers de la tribu.
Nous fimes nos choix en consequence. El-Sol, Garey, Rube, le toreador
Sanchez en etaient; Seguin et moi egalement. La plupart des trappeurs et
quelques Indiens Delawares completerent le nombre.

Les vingt hommes designes se dirigerent vers la prairie, comme les
Navajoes avaient fait, et deposerent leurs rifles en presence de l'ennemi.
Nous placames nos captifs sur des chevaux et sur des mules, et nous les
disposames pour le depart. La reine et les jeunes filles mexicaines furent
reunies aux prisonniers. C'etait un coup de tactique de la part de Seguin.
Il savait que nous avions assez de captifs pour faire l'echange tete
contre tete, sans ces dernieres; mais il comprenait et nous comprenions
comme lui, que laisser la reine en arriere, ce serait rompre la
Negociation et, peut-etre, en rendre la reprise impossible. Il avait
resolu en consequence de l'emmener et de negocier le plus habilement
possible, en ce qui la concernait, sur le terrain de la conference. S'il
ne reussissait pas, il en appellerait aux armes et il nous savait bien
prepares a cet evenement. Les deux detachements furent prets enfin et
s'avancerent parallelement de chaque cote de la barranca. Les corps
principaux resterent en observation, echangeant d'un bord a l'autre de
l'abime des regards de haine et de defiance. Pas un mouvement ne pouvait
etre tente sans etre immediatement apercu, car les deux plaines, separees
par la barranca, faisaient partie du meme plateau horizontal. Un seul
cavalier, s'eloignant d'une des deux troupes, aurait ete vu par les hommes
de l'autre pendant une distance de plusieurs milles. Les bannieres
pacifiques flottaient toujours en l'air, les lances qui les portaient
fichees en terre; mais chacune des deux bandes ennemies tenait ses chevaux
selles et brides, prets a etre montes au premier mouvement suspect.



XLIV


UN TRAITE ORAGEUX.

Dans la barranca meme se trouvait la mine. Les puits d'extraction
laborieusement creuses dans le roc, de chaque cote, semblaient autant de
caves. Un petit ruisseau partageait la ravine en deux et se frayait
difficilement un chemin a travers les roches qui avaient roule au fond.
Sur le bord du ruisseau, on voyait quelques vieilles constructions
enfumees, et des cabanes de mineurs en ruine; la plupart etaient
effondrees et croulantes de vetuste. Le terrain, tout autour, etait
obstrue, rendu presque impraticable par les ronces, les mezcals et les
cactus; toutes plantes vigoureuses, touffues et epineuses. En approchant
de ce point, les routes, de chaque cote de la barranca, s'abaissaient par
une pente rapide et convergeaient jusqu'a leur rencontre au milieu des
decombres. Les deux detachements s'arreterent en vue des masures et
echangerent des signaux.

Apres quelques pourparlers, les Navajoes proposerent que les captifs
resteraient sur le sommet des deux rives, sous la garde de deux hommes;
les autres, dix-huit de chaque cote, devant descendre au fond de la
barranca, se reunir au milieu des maisons, et apres avoir fume le calumet,
determiner les conditions de l'echange. Cette proposition ne plaisait ni a
Seguin ni a moi. Nous comprenions qu'en cas de rupture de negociations (et
cette rupture nous paraissait plus que probable) notre victoire meme, en
supposant que nous la remportions, ne nous servirait de rien. Avant que
nous pussions rejoindre les prisonnieres des Navajoes, en haut de la
ravine, les deux gardiens les auraient emmenees, et, nous fremissions rien
que d'y penser, les auraient peut-etre egorgees sur place! C'etait une
horrible supposition, mais elle n'avait rien d'exagere. Nous comprenions,
en outre, que la ceremonie du calumet nous ferait perdre encore du temps;
et nous etions dans des transes continuelles au sujet de la bande de
Dacoma qui, evidemment, ne devait pas etre loin. Mais l'ennemi s'obstinait
dans sa proposition. Impossible de formuler nos objections sans devoiler
notre arriere-pensee; force nous fut donc d'accepter.

Nous mimes pied a terre, laissant nos chevaux a la garde des hommes qui
surveillaient les prisonniers et, descendant au fond de la ravine, nous
nous trouvames face a face avec les guerriers navajoes. C'etaient dix-huit
hommes choisis: grands, musculeux, larges des epaules, avec des
physionomies rusees et farouches. On ne voyait pas un sourire sur toutes
ces figures, et menteuse eut ete la bouche qui aurait essaye d'en grimacer
un. Leurs coeurs debordaient de haine et leurs regards etaient charges de
vengeance. Pendant un moment, les deux partis s'observerent en silence. Ce
n'etaient point des ennemis ordinaires; ce n'etait point une hostilite
ordinaire qui animait ces hommes, depuis des annees, les uns contre les
autres; ce n'etait point un motif ordinaire qui les amenait pour la
premiere fois a s'aborder autrement que les armes a la main. Cette
attitude pacifique leur etait imposee, aux uns comme aux autres, et
c'etait entre eux quelque chose comme la treve qui s'etablit entre le lion
et le tigre, lorsqu'ils se rencontrent dans la meme avenue d'une foret
touffue, et s'arretent en se mesurant du regard. La convention relative
aux armes avait ete observee des deux cotes de la meme maniere, et chacun
le savait. Les manches des tomahawks, les poignees des couteaux et les
crosses brillantes des pistolets etaient a peine dissimules sous les
vetements. D'un cote comme de l'autre, on avait fait peu d'efforts pour
les cacher. Enfin la _reconnaissance_ mutuelle fut terminee, et l'on
entama la question. On chercha inutilement une place libre de buissons et
de ruines, assez large pour nous reunir assis et fumer le calumet. Seguin
indiqua une des maisons, une construction en adobe, qui etait dans un etat
de conservation supportable, et on y entra pour l'examiner. C'etait un
batiment qui avait servi de fonderie; des trucks brises et divers
ustensiles gisaient sur le sol. Il n'y avait qu'une seule piece, pas
tres-grande, avec un brasero rempli de scories et de cendres froides au
milieu. Deux hommes furent charges d'allumer du feu sur le brasero; les
autres prirent place sur les trucks et sur les masses de roche quartzeuse
disseminees dans la piece.

Au moment ou j'allais m'asseoir, j'entendis derriere moi un hurlement
plaintif qui se termina par un aboiement. Je me retournai, c'etait Alp,
c'etait mon chien. L'animal, dans la frenesie de sa joie, se jeta sur moi
a plusieurs reprises, m'enlacant de ses pattes, et il se passa quelque
temps avant que je parvinsse a le calmer et a prendre place. Nous nous
trouvames enfin tous installes chaque cote du feu, de chaque groupe
formant un arc de cercle et faisant face a l'autre.

Une lourde porte pendait encore sur ses gonds; mais comme il n'y avait
point de fenetres dans la piece, on dut la laisser ouverte. Bientot le feu
brilla; le calumet de pierre, rempli de _kimkinik_ et allume, circula de
bouche en bouche au milieu du plus profond silence. Nous remarquames que
chacun des Indiens, contrairement a l'habitude qui consiste a aspirer une
bouffee ou deux, fumait longtemps et lentement. L'intention de trainer la
ceremonie en longueur etait evidente. Ces delais nous mettaient au
supplice, Seguin et moi. Arrive aux chasseurs, le calumet circula
rapidement. Ces preliminaires, soi-disant pacifiques, termines, on entama
la negociation. Des les premiers mots, je vis poindre un danger. Les
Navajoes, et surtout les jeunes guerriers, affectaient un air bravache et
une attitude provocante que les chasseurs n'etaient pas d'humeur a pouvoir
supporter longtemps, et ils ne l'eussent pas supporte un seul instant,
n'eut ete la circonstance particuliere ou leur chef se trouvait place. Par
egard pour lui, ils faisaient tous leurs efforts pour se contenir, mais il
etait clair qu'il ne faudrait qu'une etincelle pour allumer l'incendie.

La premiere question a debattre portait sur le nombre de prisonniers.
L'ennemi en avait dix-neuf; tandis que nous, sans compter la reine et les
jeunes filles mexicaines, nous en avions vingt et un. L'avantage etait de
notre cote; mais a notre grande surprise, les Indiens, s'appuyant sur ce
que la plupart de leurs captifs etaient des femmes, tandis que le plus
grand nombre des notres n'etaient que des enfants, eleverent la pretention
de faire l'echange sur le pied de deux des notres pour un des leurs.
Seguin repondit que nous ne pouvions accepter une pareille absurdite; mais
que, comme il ne voulait conserver aucun prisonnier, il donnerait nos
vingt et un pour les dix-neuf.

--Vingt et un! s'ecria un des guerriers; qu'est-ce que c'est? Vous en avez
vingt-sept. Nous les avons comptes sur la rive.

--Six de celles que vous avez comptees nous appartiennent. Ce sont des
blanches et des Mexicaines.

--Six blanches! repliqua le sauvage, il n'y en a que cinq. Quelle est donc
la sixieme? C'est peut-etre notre reine? Elle est blanche de teint; et le
chef pale l'aura prise pour un visage pale.

--Hal ha! ha! firent les sauvages eclatant de rire, notre reine, un visage
pale! Ha! ha! ha!

--Votre reine, dit Seguin d'un ton solennel, votre reine, comme vous
l'appelez, est ma fille.

--Ha! ha! ha! hurlerent-ils de nouveau en choeur et d'un air meprisant:
--Sa fille! Ha! ha! ha!

Et la chambre retentit de leurs rires de demons.

--Oui, ajouta-t-il d'une voix forte, mais tremblante d'emotion, car il
voyait la tournure que les choses allaient prendre. Oui, c'est ma fille!

--Et comment cela peut-il etre? demanda un des guerriers, un des orateurs
de la tribu. Tu as une fille parmi nos captives; nous savons cela. Elle
est blanche comme la neige qui couvre le sommet de la montagne. Ses
cheveux sont jaunes comme l'or de ses bracelets. La reine a le teint brun.
Parmi les femmes de nos tribus il y en a beaucoup qui sont aussi blanches
qu'elle; ses cheveux sont noirs comme l'aile du vautour. Comment cela se
ferait-il? Chez nous, les enfants d'une meme famille sont semblables les
uns aux autres. N'en est-il pas de meme des votres? Si la reine est ta
fille, celle qui a les cheveux d'or ne l'est donc pas. Tu ne peux pas etre
le pere des deux. Mais non! continua le ruse sauvage elevant la voix, la
reine n'est pas ta fille. Elle est de notre race. C'est un enfant de
Moctezuma; c'est la reine des Navajoes.

--Il faut que notre reine nous soit rendue! s'ecrierent les guerriers.
Elle est notre! nous la voulons!

En vain Seguin reitera ses reclamations paternelles; en vain il donna tous
les details d'epoques et de circonstances relatives a l'enlevement de sa
fille par les Navajoes eux-memes, les guerriers s'obstinerent a repeter:

--C'est notre reine, nous voulons qu'elle nous soit rendue!

Seguin, dans un eloquent discours, en appela aux sentiments du vieux chef
dont la fille se trouvait dans une situation analogue; mais il etait
evident que celui-ci, en eut-il la volonte, n'avait pas le pouvoir de
calmer la tempete. Les plus jeunes guerriers repondaient par des cris
derisoires, et l'un d'eux s'ecria que "le chef blanc extravaguait." Ils
continuerent quelque temps a gesticuler, declarant, d'un ton formel, qu'a
aucune condition, ils ne consentiraient a un echange si la reine n'en
faisait pas partie. Il etait facile de voir qu'ils attachaient une
importance mystique a la possession de leur reine. Entre elle et Dacoma
lui-meme, leur choix n'eut pas ete douteux.

Les exigences se produisaient d'une maniere si insultante que nous en
vinmes a nous rejouir interieurement de leur intention manifeste d'en
finir par une bataille. Les rifles, principal objet de leurs craintes,
n'etant pas la, ils se croyaient surs de la victoire.

Les chasseurs ne demandaient pas mieux que d'en venir aux mains, et se
sentaient egalement certains de l'emporter. Seulement, ils attendaient le
signal de leur chef. Seguin se tourna vers eux, et baissant la tete, car
il parlait debout, il leur recommanda a voix basse le calme et la
patience. Puis, couvrant ses yeux de sa main, il demeura quelques instants
plonge dans une meditation profonde.

Les chasseurs avaient pleine confiance dans l'intelligence aussi bien que
dans le courage de leur chef. Ils comprirent qu'il combinait un plan
d'action quelconque, et attendirent patiemment le resultat. De leur cote,
les Indiens ne se montraient nullement presses. Ils ne s'inquietaient pas
du temps perdu, esperant toujours l'arrivee de la bande de Dacoma. Ils
demeuraient tranquilles sur leurs sieges, echangeant leurs pensees par des
monosyllabes gutturaux ou de courtes phrases; quelques-uns coupaient de
temps en temps la conversation par des eclats de rire. Ils paraissaient
tout a fait a leur aise, et ne semblaient aucunement redouter la chance
d'un combat avec nous. Et, en verite, a considerer les deux partis, chacun
aurait dit que, homme contre homme, nous n'etions pas capables de leur
resister. Tous, a une ou deux exceptions pres, avaient six pieds de
taille, quelques-uns plus; tandis que la plupart de nos chasseurs etaient
petits et maigres. Mais c'etaient des hommes eprouves. Les Navajoes se
sentaient avantageusement armes pour un combat corps a corps. Ils savaient
bien aussi que nous n'etions pas sans defense; toutefois, ils ne
connaissaient pas la nature de nos armes. Ils avaient vu les couteaux
et les pistolets; mais ils pensaient qu'apres une premiere decharge
incertaine et mal dirigee, les couteaux ne seraient pas d'un grand secours
contre leurs terribles tomahawks. Ils ignoraient que plusieurs d'entre
nous,--El-Sol, Seguin, Garey et moi,--avions dans nos ceintures la plus
terrible de toutes les armes dans un combat a bout portant: le _revolver_
de Colt. C'etait une invention toute recente, et aucun Navajo n'avait
encore entendu les detonations successives et mortelles de cette arme.

--Freres! dit Seguin reprenant de nouveau la parole, vous refusez de
croire que je suis pere de votre reine. Deux de vos prisonnieres, que vous
savez bien etre ma femme et ma fille, sont sa mere et sa soeur. Si vous
etes de bonne foi, donc, vous ne pouvez refuser la proposition que je vais
vous faire. Que ces deux captives soient amenees ici; que la jeune reine
soit amenee de son cote. Si elle ne reconnait pas les siens, j'abandonne
mes pretentions, et ma fille sera libre de retourner avec les guerriers
Navajoes.

Les chasseurs entendirent cette proposition avec surprise. Ils savaient
que tous les efforts de Seguin pour eveiller un souvenir dans la memoire
de sa fille avaient ete infructueux. Quel espoir y avait-il qu'elle put
reconnaitre sa mere? Seguin lui-meme n'y comptait pas beaucoup, et un
moment de reflexion me fit penser que sa proposition etait motivee par
quelque pensee secrete. Il reconnaissait que l'abandon de la reine etait
la condition _sine qua non_ de l'acceptation de l'echange par les Indiens;
que, sans cela, les negociations allaient etre brusquement rompues, sa
femme et sa fille restant entre les mains de nos ennemis. Il pensait au
sort terrible qui leur etait reserve dans cette captivite, tandis que
son autre fille n'y retournerait que pour etre entouree d'hommages et de
respects. Il fallait les sauver a tout prix; il fallait sacrifier l'une
pour racheter les autres. Mais Seguin avait encore un autre projet.
C'etait une manoeuvre strategique de sa part une derniere tentative
desesperee. Voici ce qu'il disait:

Si, une fois sa femme et sa fille se trouvaient avec lui dans les ruines,
peut-etre pourrait-il, au milieu du desordre d'un combat, les enlever;
peut-etre reussirait-il, dans ce cas, a enlever la reine elle-meme;
c'etait une chance a tenter en desespoir de cause. En quelques mots
murmures a voix basse, il communiqua cette pensee a ceux de ses compagnons
qui etaient le plus pres de lui, afin de leur inspirer patience et
prudence. Aussitot que cette proposition fut formulee, les Navajoes
quitterent leurs sieges, et se rassemblerent dans un coin de la chambre
pour deliberer. Ils parlaient a voix basse. Nous ne pouvions par
consequent entendre ce qu'ils disaient. Mais, a l'expression de leurs
figures, de leur gestes, nous comprenions qu'ils etaient disposes a
accepter. Ils avaient observe attentivement la reine pendant qu'elle se
promenait sur le bord de la barranca; ils avaient correspondu par signes
avec elle avant que nous eussions pu l'empecher. Sans aucun doute, elle
les avait informes de ce qui s'etait passe dans le _canon_ avec les
guerriers de Dacoma, et avait fait connaitre la probabilite de leur
arrivee prochaine. Sa longue absence, l'age auquel elle avait ete emmenee
captive, son genre de vie, les bons procedes dont on avait use envers
elle, avaient efface depuis longtemps tout souvenir de sa premiere enfance
et de ses parents. Les ruses sauvages savaient tout cela, et, apres une
discussion prolongee pendant pres d'une heure, ils reprirent leurs sieges
et formulerent leur assentiment a la proposition.

Deux hommes de chaque troupe furent envoyes pour ramener les trois
captives, et nous restames assis attendant leur arrivee. Peu d'instants
apres, elles etaient introduites. Il me serait difficile de decrire la
scene qui suivit leur entree. Seguin, sa femme et sa fille, se retrouvant
dans de telles circonstances; l'emotion que j'eprouvai en serrant un
instant dans mes bras ma bien-aimee, qui sanglotait et se pamait de
douleur; la mere reconnaissant son enfant si longtemps perdue; ses
angoisses quand elle vit l'insucces de ses efforts pour reveiller la
memoire dans ce coeur ferme pour elle; la fureur et la pitie se partageant
le coeur des chasseurs; les gestes et les exclamations de triomphe des
Indiens; tout cela formait un tableau qui reste toujours vivant dans ma
memoire, mais que ma plume est impuissante a retracer.

Quelques minutes apres, les captives etaient reconduites hors de la
maison, confiees a la garde de deux hommes de chaque troupe, et nous
reprenions la negociation entamee.



XLV


BATAILLE ENTRE QUATRE MURS.

Ce qui venait de se passer n'avait point rendu meilleures les dispositions
des deux partis, notamment celles des chasseurs. Les Indiens triomphaient,
mais ils ne se relachaient en rien de leurs pretentions deraisonnables.
Ils revinrent sur leur offre primitive; pour celles de nos captives qui
avaient l'age de femme, ils consentaient a echanger tete contre tete; pour
Dacoma, ils offraient deux prisonniers; mais pour le reste, ils exigeaient
deux contre un. De cette maniere, nous ne pouvions delivrer que douze des
femmes mexicaines environ; mais voyant qu'ils etaient decides a ne pas
faire plus, Seguin consentit enfin a cet arrangement, pourvu que le choix
nous fut accorde parmi les prisonniers que nous voulions delivrer. Nous
fumes aussi indignes que surpris en voyant cette demande rejetee. Il nous
etait impossible de douter, desormais, du resultat de la negociation.

L'air etait charge d'electricite furieuse. La haine s'allumait sur toutes
les figures, la vengeance eclatait dans tous les regards. Les Indiens nous
regardaient du coin de l'oeil d'un air moqueur et menacant. Ils
paraissaient triomphants, convaincus qu'ils etaient de leur superiorite.
De l'autre cote, les chasseurs fremissaient sous le coup d'une indignation
doublee par le depit. Jamais ils n'avaient ete ainsi braves par des
Indiens. Habitues toute leur vie, moitie par fanfaronnade, moitie par
experience, a regarder les hommes rouges comme inferieurs a eux en adresse
et en courage, ils ne pouvaient souffrir de se voir ainsi exposes a leurs
bravades insultantes. C'etait cette rage furieuse qu'eprouve un superieur
contre l'inferieur qui lui resiste, un lord contre un serf, le maitre
contre son esclave qui se revolte sous le fouet et s'attaque a lui. Tout
cela s'ajoutait a leur haine traditionnelle pour les Indiens.

Je jetai un regard sur eux. Jamais figures ne furent animees d'une telle
expression. Leurs levres blanches etaient serrees contre leurs dents;
leurs joues pales, leurs yeux demesurement ouverts, semblaient sortir de
leurs orbites. On ne voyait sur leurs visages d'autre mouvement que celui
de la contraction des muscles. Leurs mains plongees sous leurs blouses, a
demi-ouvertes sur la poitrine, serraient la poignee de leurs armes; ils
semblaient etre, non pas assis, mais accroupis comme la panthere qui va
s'elancer sur sa proie. Il y eut un moment de silence des deux cotes. Un
cri se fit entendre, venant du dehors: le cri d'un aigle de guerre.

Nous n'y aurions sans doute pas fait attention, car nous savions que ces
oiseaux etaient tres-communs dans les Mimbres, et l'un d'eux pouvait se
trouver au-dessus de la ravine; mais il nous sembla que ce cri faisait une
certaine impression sur nos adversaires. Ceux-ci n'etaient point hommes a
laisser percer une emotion soudaine; mais leurs regards nous parurent
prendre une expression plus hautaine et plus triomphante encore. Etait-ce
donc un signal? Nous pretames l'oreille un moment. Le cri fut repete, et
quoiqu'il ressemblat, a s'y meprendre a celui de l'oiseau que nous
connaissions tous tres-bien (l'aigle a tete blanche), nous n'en restames
pas moins frappes d'apprehensions serieuses. Le jeune chef costume en
hussard s'etait leve. C'etait lui qui s'etait montre le plus violent et
le plus exigeant de tous nos ennemis. Homme d'un fort vilain caractere et
de moeurs tres-depravees, d'apres ce que nous avait dit Rube, il n'en
jouissait pas moins d'un grand credit parmi les guerriers. C'est lui qui
avait refuse la proposition de Seguin, et il se disposait a deduire les
raisons de ce refus. Nous les connaissions bien sans qu'il eut besoin de
nous les dire.

--Pourquoi? s'ecria-t-il en regardant Seguin, pourquoi le chef, pale
est-il si desireux de choisir parmi nos captives? Voudrait-il par hasard,
reprendre la jeune fille aux cheveux d'or?

Il s'arreta un moment comme pour attendre une reponse, mais Seguin garda
le silence.

--Si le chef pale croit que notre reine est sa fille, pourquoi ne
consentirait-il pas a ce qu'elle fut accompagnee par sa soeur, qui
viendrait avec elle dans notre pays?

Il fit une pause, mais Seguin se tut comme auparavant. L'orateur continua.

--Pourquoi la jeune fille aux cheveux d'or ne resterait-t-elle pas parmi
nous et ne deviendrait-elle pas ma femme? Que suis-je, moi qui parle
ainsi? Un chef parmi les Navajoes, parmi les descendants du grand
Moctezuma, le fils de leur roi!

Le sauvage promena autour de lui un regard superbe en disant ces mots.

--Qui est-elle? continua-t-il, celle que je prendrais ainsi pour epouse?
La fille d'un homme qui n'est pas meme respecte parmi les siens; la fille
d'un _culatta_ [1]

[Note 1: Expression du dernier mepris parmi les Mexicains.]

Je regardai Seguin. Son corps semblait grandir; les veines de son cou se
gonflaient; ses yeux brillaient de ce feu sauvage que j'avais deja eu
occasion de remarquer chez lui. La crise approchait. Le cri de l'aigle
retentit encore.

--Mais non! continua le sauvage, qui semblait puiser une nouvelle audace
dans ce signal. Je n'en dirai pas plus. J'aime la jeune fille; elle sera a
moi! et cette nuit meme elle dormira sous m....

Il ne termina pas sa phrase. La balle de Seguin l'avait frappe au milieu
du front. Je vis la tache ronde et rouge avec le cercle bleu de la poudre,
et la victime tomba en avant. Tous au meme instant, nous fumes sur pied.
Indiens et chasseurs s'etaient leves comme un seul homme. On n'entendit
qu'un seul cri de vengeance et de defi sortant de toutes les poitrines.
Les tomahawks, les couteaux et les pistolets furent tires en meme temps.
Une seconde apres, nous nous battions corps a corps.

Oh! ce fut un effroyable vacarme; les coups de pistolets, les eclairs des
couteaux, le sifflement des tomahawks dans l'air, formaient une
epouvantable melee. Il semblerait qu'au premier choc les deux rangs
eussent du etre abattus. Il n'en fut pas ainsi. Dans un semblable combat,
si les premiers coups sont terribles, ils sont habituellement pares, et la
vie humaine est chose difficile a prendre, surtout quand il s'agit de la
vie d'hommes comme ceux qui etaient la. Peu tomberent. Quelques-uns
sortirent de la melee blesses et couverts de sang, mais pour reprendre
immediatement part au combat. Plusieurs s'etaient saisis corps a corps;
des couples s'etreignaient, qui ne devaient se lacher que quand l'un des
deux serait mort. D'autres se dirigeaient vers la porte dans l'intention
de combattre en plein air: le nombre fut petit de ceux qui parvinrent a
sortir; sous le poids de la foule, la porte se ferma, et fut bientot
barree par des cadavres. Nous nous battions dans les tenebres. Mais il y
faisait assez clair cependant pour nous reconnaitre. Les pistolets
lancaient de frequents eclairs a la lueur desquels se montrait un horrible
spectacle. La lumiere tombait sur des figures livides de fureur, sur des
armes rouges et pleines de sang, sur des cadavres, sur des combattants
dans toutes les attitudes diverses d'un combat a mort.

Les hurlements des Indiens, les cris non moins sauvages de leurs ennemis
blancs, ne cessaient pas; mais les voix s'enrouaient, les cris se
transformaient en rugissements etouffes, en jurements, en exclamations
breves et etranglees. Par intervalles on entendait resonner les coups, et
le bruit sourd des corps tombant a terre. La chambre se remplissait de
fumee, de poussiere et de vapeurs sulfureuses; les combattants etaient a
moitie suffoques.

Des le commencement de la bataille, arme de mon revolver, j'avais tire a
la tete du sauvage qui etait le plus rapproche de moi. J'avais tire coup
sur coup et sans compter; quelquefois au hasard, d'autrefois en visant un
ennemi; enfin, le bruit sec du chien s'abattant sur les cheminees sans
capsules m'avertit que j'avais epuise mes six canons. Cela s'etait passe
en quelques secondes. Je replacai machinalement l'arme vide a ma ceinture,
et mon premier mouvement fut de courir ouvrir la porte. Avant que je pusse
l'atteindre, elle etait fermee; impossible de sortir. Je me retournai,
cherchant un adversaire; je ne fus pas longtemps sans en trouver un. A la
lueur d'un coup de pistolet, je vis un Indien se precipitant sur moi la
hache levee.

Je ne sais quelle circonstance m'avait empeche de tirer mon couteau
jusqu'a ce moment; il etait trop tard, et, relevant mes bras pour parer le
coup, je m'elancai tete baissee contre le sauvage. Je sentis le froid du
fer glissant dans les chairs de mon epaule; la blessure etait legere. Le
sauvage avait manque son coup a cause de mon brusque mouvement; mais
l'elan que j'avais pris nous porta l'un contre l'autre, et nous nous
saisimes corps a corps. Renverses sur les rochers, nous nous debattions a
terre sans pouvoir faire usage d'aucune arme; nous nous relevames,
toujours embrasses, puis nous retombames avec violence. Il y eut un choc,
un craquement terrible, et nous nous trouvames etendus sur le sol, en
pleine lumiere! J'etais ebloui, aveugle. J'entendais derriere moi le bruit
des poutres qui tombaient; mais j'etais trop occupe pour chercher a me
rendre compte de ce qui se passait.

Le choc nous avait separes; nous etions debout au meme instant, nous nous
saisissions encore pour retomber de nouveau sur la terre. Nous luttions,
nous nous debattions au milieu des epines et des cactus. Je me sentis
faiblir, tandis que mon adversaire, habitue a ces sortes de combats,
semblait reprendre incessamment de nouvelles forces. Trois fois il m'avait
tenu sous lui; mais j'avais toujours reussi a saisir son bras droit et a
empecher la hache de descendre. Au moment ou nous traversions la muraille,
je venais de saisir mon couteau; mais mon bras etait retenu aussi, et je
ne pouvais en faire usage. A la quatrieme chute, mon adversaire se trouva
dessous. Un cri d'agonie sortit de ses levres; sa tete s'affaissa dans les
buissons, et il resta sans mouvement entre mes bras. Je sentis son
etreinte se relacher peu a peu. Je regardai sa figure: ses yeux etaient
vitreux et retournes; le sang lui sortait de la bouche. Il etait mort.

J'avais pourtant conscience de ne l'avoir point frappe, et j'en etais
encore a tacher de retirer mon bras de dessous lui pour jouer du couteau,
quand je sentis qu'il ne resistait plus. Mais je vis alors mon couteau: il
etait rouge de la lame jusqu'au manche; ma main aussi etait rouge. En
tombant, la pointe de l'arme s'etait trouvee en l'air et l'Indien s'etait
enferre. Ma pensee se porta sur Zoe; et me debarrassant de l'etreinte du
sauvage, je me dressai sur mes pieds. La masure etait en flammes. Le toit
etait tombe sur le brasero, et les planches seches avaient pris feu
immediatement. Des hommes sortaient du milieu des ruines embrasees, mais
non pour fuir; sous les jets de la flamme, au milieu de la fumee brulante,
ils continuaient de combattre, furieux, ecumant de rage. Je ne m'arretai
pas a voir qui pouvaient etre ces combattants acharnes. Je m'elancai,
cherchant de tous cotes les objets de ma sollicitude.

Des vetements flottants frapperent mes yeux, au loin, sur la pente de la
ravine, dans la direction du camp des Navajoes. C'etaient elles! toutes
les trois montaient rapidement, chacune accompagnee et pressee par un
sauvage. Mon premier mouvement fut de m'elancer apres elles; mais, au meme
instant, cinquante cavaliers se montraient sur la hauteur et arrivaient
sur nous au galop. C'eut ete folie de suivre les prisonnieres; je me
retournai pour battre en retraite du cote ou nous avions laisse nos
captifs et nos chevaux. Comme je traversais le fond de la ravine, deux
coups de feu sifflerent a mes oreilles, venant de notre cote. Je levai les
yeux et vis les chasseurs lances au grand galop poursuivis par une nuee de
sauvages a cheval. C'etait la bande de Dacoma. Ne sachant quel parti
prendre, je m'arretai un moment a considerer la poursuite.

Les chasseurs, en arrivant aux cabanes, ne s'arreterent point; ils
continuerent leur course par le front de la vallee, faisant feu tout en
fuyant. Un gros d'indiens se lanca a leur poursuite; une autre troupe
s'arreta pres des ruines fumantes et se mit en devoir de fouiller tout
autour des murs. Cependant je m'etais cache dans le fourre de cactus; mais
il etait evident que mon asile serait bientot decouvert par les sauvages.
Je me glissai vers le bord en rampant sur les mains et sur les genoux, et,
en atteignant la pente, je me trouvai en face de l'entree d'une cave, une
etroite galerie de mine; j'y penetrai et je m'y blottis.



XLVI


SINGULIERE RENCONTRE DANS UNE CAVE.

La cavite dans laquelle je m'etais refugie presentait une forme
irreguliere. Dans les parois du rocher, les mineurs avaient creuse
d'etroites galeries, suivant les ramifications de la _quixa_.... La cave
n'etait pas profonde: la veine s'etait trouvee insuffisante, sans doute,
et on l'avait abandonnee. Je m'avancai jusque dans la partie obscure,
puis, grimpant contre un des flancs, je trouvai une sorte de niche ou je
me blottis. En regardant avec precaution au bord de la roche, je voyais a
une certaine distance dehors, jusqu'au fond de la barranca, ou les
buissons etaient epais et entrelaces. A peine etais-je installe, que mon
attention fut attiree par une des scenes qui se passaient a l'exterieur.
Deux hommes rampaient sur leurs mains et sur leurs genoux a travers les
cactus, precisement devant l'ouverture. Derriere eux une demi-douzaine de
sauvages a cheval fouillaient les buissons, mais ne les avaient point
encore apercus. Je reconnus immediatement Gode et le docteur. Ce dernier
etait le plus rapproche de moi. Comme il s'avancait sur les galets,
quelque chose sortit d'entre les pierres a portee de sa main. C'etait,
autant que je pus en juger, un petit animal du genre des armadilles. Je
vis le docteur s'allonger, le saisir, et d'un air tout satisfait, le
fourrer dans un petit sac place a son cote.

Pendant ce temps, les Indiens, criant et hurlant, n'etaient pas a plus de
cinquante yards derriere lui. Sans doute l'animal appartenait a quelque
espece nouvelle, mais le zele naturaliste ne put jamais en donner
connaissance au monde; il avait a peine retire sa main, qu'un cri de
sauvages annonca que lui et Gode venaient d'etre apercus. Un moment apres,
ils etaient etendus sur le sol, perces de coups de lance, sans mouvement
et sans vie! Leurs meurtriers descendirent de cheval avec l'intention de
les scalper. Pauvre Reichter! son bonnet lui fut ote, le trophee sanglant
fut arrache, et il resta gisant, le crane depouille et rouge, tourne de
mon cote. Horrible spectacle! Un autre Indien se tenait aupres du
Canadien, son long couteau a la main. Quoique vraiment apitoye sur le sort
de mon pauvre compagnon, et fort peu en humeur de rire, je ne pus
m'empecher d'observer avec curiosite ce qui allait se passer. Le sauvage
s'arreta un moment, admirant les magnifiques boucles qui ornaient la tete
de sa victime. Il pensait sans doute a l'effet superbe que produirait une
telle bordure attachee a ses jambards. Il paraissait extasie de bonheur,
et, aux courbes qu'il dessinait en l'air avec son couteau, on pouvait
juger que son intention etait de depouiller la tete tout entiere. Il coupa
d'abord quelques meches a l'entour, puis il saisit une poignee de cheveux;
mais avant que la lame de son couteau eut touche la peau, la chevelure
lui resta dans la main et decouvrit un crane blanc et poli comme du
marbre! Le sauvage poussa un cri de terreur, lacha la perruque, et, se
rejetant en arriere, vint rouler sur le cadavre du docteur. Ses camarades
arriverent a ce cri; plusieurs, mettant pied a terre, s'approcherent, avec
un air de surprise, de l'objet etrange et inconnu.

L'un deux, plus courageux que les autres, ramassa la perruque, et ils se
mirent tous a l'examiner avec une curiosite minutieuse. L'un apres
l'autre, ils vinrent considerer de pres le crane luisant et passer la main
sur sa surface polie, en accompagnant ces gestes d'exclamations etonnees.
Ils replacerent la perruque dessus, la retirerent de nouveau, l'ajustant
de toutes sortes de facons. Enfin, celui qui l'avait reclamee comme etant
sa propriete ota sa coiffure de plumes, et, mettant la perruque sur sa
tete, sens devant derriere, il se mit a marcher fierement, les longues
boucles pendant sur sa figure. C'etait une scene vraiment grotesque et
dont je me serais beaucoup amuse en toute autre circonstance.

Il y avait quelque chose d'irresistiblement comique dans l'etonnement des
acteurs; mais la tragedie m'avait trop emu pour que je fusse dispose a
rire de la farce. Trop d'horreurs m'environnaient. Seguin peut-etre mort!
_Elle_ perdue pour jamais, esclave de quelque sauvage brutal! Ma propre
situation etait terrible aussi; je ne voyais pas trop comment je pourrais
en sortir, et combien de temps j'echapperais aux recherches. Au surplus,
cela m'inquietait beaucoup moins que le reste. Je ne tenais guere a ma
propre vie; mais il y a un instinct de conservation qui agit meme en
dehors de la volonte; l'esperance me revint bientot au coeur, et avec
elle le desir de vivre. Je me mis a rever. J'organiserais une troupe
puissante; j'irais la sauver. Oui! Quand bien meme je devrais employer a
cela des annees entieres, j'accomplirais cette oeuvre. Je la retrouverais
toujours fidele! Elle ne pouvait pas oublier, _Elle!_ Pauvre Seguin! les
esperances de toute une vie detruites ainsi en une heure! et le sacrifice
scelle de son propre sang! Je ne voulais cependant pas desesperer. Dut mon
destin etre pareil au sien, je reprendrais la tache ou il l'avait laissee.
Le rideau se leverait sur de nouvelles scenes, et je ne quitterais point
la partie avant d'arriver a un denoument heureux ou, du moins, avant
d'avoir tire de ces maux une effroyable vengeance.

Malheureux Seguin! Je ne m'etonnais plus qu'il se fut fait chasseur de
scalps. Je comprenais maintenant tout ce qu'il y avait de saint et de
sacre dans sa haine impitoyable pour l'Indien sans pitie. Moi aussi, je
ressentais cette haine implacable. Toutes ces reflexions passerent
rapidement dans mon esprit, car la scene que j'ai decrite n'avait pas dure
longtemps. Je me mis alors a examiner tout autour de moi pour reconnaitre
si j'etais suffisamment cache dans ma niche. Il pouvait bien leur venir a
l'idee d'explorer les puits de mine. En cherchant a percer l'ombre qui
m'environnait, mon regard rencontra un objet qui me fit tressaillir et me
donna une sueur froide. Quelque terribles qu'eussent ete les scenes que je
venais de traverser, ce que je voyais me causa une nouvelle epouvante. A
l'endroit le plus sombre, je distinguai deux petits points brillants. Ils
ne scintillaient pas, mais jetaient une sorte de lueur verdatre. Je
reconnus que c'etaient des yeux. J'etais dans la cave avec une panthere!
ou peut-etre avec un compagnon plus terrible encore, un ours gris! Mon
premier mouvement fut de me rejeter en arriere dans ma cachette. Je me
reculai jusqu'a ce que je rencontrasse le roc.

Je n'avais pas l'idee de chercher a m'echapper. C'eut ete me jeter dans le
feu pour eviter la glace, car les Indiens etaient encore devant la cave.
Bien plus, toute tentative de retraite n'aurait fait qu'exciter l'animal,
qui peut-etre en ce moment se preparait a s'elancer sur moi. J'etais
accroupi, et je cherchais dans ma ceinture le manche de mon couteau. Je le
saisis enfin, et, le degainant, je me mis en attitude de defense. Pendant
tout ce temps, j'avais tenu mon regard fixe sur les deux orbes qui
brillaient devant moi. Ils etaient egalement arretes sur moi, et me
regardaient sans un clignement. Je ne pouvais en detacher mes yeux, qui
semblaient animes d'une volonte propre. Je me sentais saisi d'une espece
de fascination, et je m'imaginais que si je cessais de le regarder,
l'animal s'elancerait sur moi.

J'avais entendu parler de betes feroces dominees par le regard de l'homme,
et je faisais tous mes efforts pour impressionner favorablement mon
vis-a-vis. Nous restames ainsi pendant quelque temps sans bouger ni l'un
ni l'autre d'un pouce. Le corps de l'animal etait completement invisible
pour moi; je n'apercevais que les cercles luisants qui semblaient
incrustes dans de l'ebene. Voyant qu'il demeurait si longtemps sans
bouger, je supposai qu'il etait couche dans son repaire, et n'attaquerait
pas tant qu'il serait trouble par le bruit du dehors, tant que les Indiens
ne seraient pas partis. Il me vint a l'idee que je n'avais rien de mieux a
faire que de preparer mes armes. Un couteau ne pouvait m'etre d'une grande
utilite dans un combat avec un ours gris. Mon pistolet etait a ma
ceinture, mais il etait decharge. L'animal me permettrait-il de le
recharger? Je pris le parti d'essayer.

Sans cesser de regarder la bete, je cherchai mon pistolet et ma poire a
poudre; les ayant trouves, je commencai a garnir les canons. J'operais
silencieusement, car je savais que ces animaux y voient dans les tenebres,
et que, sous ce rapport, mon _vis-a-vis_ avait l'avantage sur moi. Je
bourrai la poudre avec mon doigt. Je placai le canon charge en face de la
batterie, et armai le pistolet. Au cliquetis du chien, je vis un mouvement
dans les yeux. L'animal allait s'elancer! Prompt comme la pensee, je mis
mon doigt sur la detente. Mais avant que j'eusse pu viser, une voix bien
connue se fit entendre:

--Un moment donc, s... mille ton...! s'ecria-t-elle. Pourquoi diable ne
dites-vous pas que vous etes un blanc? Je croyais avoir affaire a une
canaille d'Indien. Qui diable etes-vous donc! Serait-ce Bill Garey? Oh!
non, vous n'etes pas Billye, bien sur.

--Non, repondis-je, revenant de ma surprise, ce n'est pas Bill.

--Oh! je le pensais bien, Bill m'aurait devine plus vite que ca. Il aurait
reconnu le regard du vieux negre, comme j'aurais reconnu le sien. Ah!
pauvre Billye! je crains bien que le bon trappeur soit flambe! Il n'y en a
pas beaucoup qui le vaillent dans les montagnes; non, il n'y en a pas
beaucoup.

--Maudite affaire! continua la voix avec une expression profonde, voila ce
que c'est que de laisser son rifle derriere soi. Si j'avais eu _Targuts_
entre les mains, je ne serais pas cache ici comme un _oposum_ effraye.
Mais il est perdu le bon fusil; il est perdu! et la vieille jument aussi;
et je suis la, desarme, demonte! gredin de sort!

Ces derniers mots furent prononces avec un sifflement penible, qui resonna
dans toute la cave.

--Vous etes le jeune ami du capitaine, n'est-ce pas? Demanda Rube en
changeant de ton.

--Oui, repondis-je.

--Je ne vous avais pas vu entrer, autrement j'aurais parle plus tot. J'ai
recu une egratignure au bras, et j'etais en train d'arranger ca quand vous
serez entre. Qui pensiez-vous donc que j'etais?

--Je ne croyais pas que vous fussiez un homme. Je vous prenais pour un
ours gris.

--Ha! ha! ha! he! hi! hi! C'est ce que je me disais quand j'ai entendu
craquer votre pistolet. Hi! hi! hi! Si jamais je rencontre encore Bill
Garey, je le ferai bien rire. Le vieux Rube pris pour un ours gris! La
bonne farce! He! he! he! hi! hi! Hi! ho! ho! hoou!

Et le vieux trappeur se livra a un acces de gaiete, tout comme s'il eut
assiste a quelque farce de treteaux a cent milles de toute espece de
danger.

--Savez-vous quelque chose de Seguin? demandai-je, desirant savoir s'il y
avait quelque probabilite que mon ami fut encore vivant.

--Si je sais quelque chose? Oui, je sais quelque chose. Je l'ai percu un
instant. Avez-vous jamais vu un _catamount_ bondir?

--Je crois que oui, repondis-je.

--Eh bien, vous pouvez vous le figurer. Il etait dans la masure quand elle
s'est ecroulee. J'y etais aussi; mais je n'y suis pas reste longtemps
apres. Je me glissai vers la porte, et je vis alors le capitaine aux
prises avec un Indien sur un tas de decombres. Mais ca n'a pas ete long.
Le cap'n lui a loge quelque chose entre les cotes, et le moricaud est
tombe.

--Mais Seguin, l'avez-vous revu depuis?

--Si je l'ai revu depuis? Non, je ne l'ai pas revu.

--Je crains qu'il n'ait ete tue.

--Ca n'est pas probable, jeune homme. Il connait les puits d'ici mieux que
personne de nous; et il a du savoir ou se cacher. Il s'est mis a l'abri,
sur et certain.

--Sans doute, il a pu le faire s'il a voulu, dis-je, pensant que Seguin
avait peut-etre expose temerairement sa vie en voulant suivre les
captives.

--Ne soyez pas inquiet de lui, jeune homme. Le cap'n n'est pas un gaillard
a fourrer ses doigts dans une ruche ou il n'y a pas de miel; il n'est pas
homme a ca.

--Mais ou peut-il etre alle, puisque vous ne l'avez plus revu depuis ce
moment-la?

--Ou il peut etre alle? Il y a cinquante chemins qu'il a pu prendre au
milieu de la bagarre. Je ne me suis pas occupe de regarder par ou il
passait. Il avait laisse la l'Indien mort sans prendre sa chevelure; et je
m'etais baisse pour la cueillir; quand je me suis releve, il n'etait plus
la, mais l'autre, l'_Indien_, y etait, lui. Cet Indien-la a quelque
amulette, c'est sur.

--De quel Indien voulez-vous parler?

--Celui qui nous a rejoints sur le Del-Norte, le Coco.

--El-Sol! que lui est-il arrive? est-il tue?

--Lui, tue! par ma foi, non; il ne peut pas etre tue: telle est l'opinion
de l'Enfant. Il est sorti de la cabane apres qu'elle etait tombee, et son
bel habit etait aussi propre que s'il venait de le tirer d'une armoire. Il
y en avait deux apres lui; et, bon Dieu! fallait voir comme il les a
expedies! J'arrivai sur un par derriere et je lui plantai mon couteau dans
les cotes; mais la maniere dont il a depeche l'autre etait un peu soignee.
C'est le plus beau coup que j'aie vu dans les montagnes, ou j'en ai vu
plus d'un, je peux le dire.

--Comment donc a-t-il fait?

--Vous savez que cet Indien, le Coco, combattait avec une hachette!

--Oui.

--Bien, alors; c'est une fameuse arme pour ceux qui savent s'en servir, et
il est fort sur cet instrument-la, lui; personne ne lui en remontrerait.
L'autre avait une hachette aussi; mais il ne l'a pas gardee longtemps; en
une minute elle lui avait ete arrachee des mains, et le Coco lui a plante
un coup de la sienne! Wagh! c'etait un fameux coup, un coup comme on n'en
voit pas souvent. La tete du moricaud a ete fendue jusqu'aux epaules. Elle
a ete separee en deux moities comme on n'aurait pas pu le faire avec une
large hache! Quand la vermine fut etendue a terre on aurait dit qu'elle
avait deux tetes. Juste a ce moment, je vis les Indiens qui arrivaient des
deux cotes; et comme l'Enfant n'avait ni cheval ni armes, si ce n'est un
couteau, il pensa que ca n'etait pas sain pour lui de rester la plus
longtemps, et il alla se cacher. Voila!



XLVII


ENFUMES.

Nous avions parle a voix basse, car les Indiens se tenaient toujours
devant la cave. Un grand nombre etaient venus se joindre aux premiers, et
examinaient le crane du Canadien avec la meme curiosite et la meme
surprise qu'avaient manifestees leurs camarades. Rube et moi nous les
observions en gardant le silence; le trappeur etait venu se placer aupres
de moi, de facon qu'il pouvait voir dehors et me parler tous bas. Je
craignais toujours que les sauvages ne dirigeassent leurs recherches du
cote de notre puits.

--Ca n'est pas probable, dit mon compagnon; il y a trop de puits comme ca,
voyez-vous; il y en a une masse, plus de cent, de l'autre cote. De plus,
presque tous les hommes qui se sont sauves ont pris par la, et je crois
que les Indiens suivront la meme direction; ca les empechera de... Jesus,
mon Dieu, ne voila-t-il pas ce damne chien, maintenant!

Je ne compris que trop la signification du ton de profonde alarme avec
lequel ces derniers mots avaient ete prononces. En meme temps que Rube
j'avais apercu Alp. Il courait ca et la devant la cave. Le pauvre animal
etait a ma recherche. Un moment apres il etait sur la piste du chemin que
j'avais suivi a travers les cactus, et venait en courant dans la direction
de l'ouverture. En arrivant pres du corps du Canadien, il s'arreta, parut
l'examiner, poussa un hurlement, et passa a celui du docteur, autour
duquel il repeta la meme demonstration. Il alla plusieurs fois de l'un a
l'autre, et enfin les quitta; puis interrogeant la terre avec son nez, il
disparut de nos yeux.

Ses etranges allures avaient attire l'attention des sauvages, qui, tous,
l'observaient. Mon compagnon et moi, nous commencions a esperer qu'il
avait perdu mes traces, lorsque, a notre grande consternation, il reparut
une seconde fois, suivant ma piste comme auparavant. Cette fois il sauta
par-dessus les cadavres, et un moment apres il s'elancait dans la cave.
Les cris des sauvages nous annoncerent que nous etions decouverts. Nous
essayames de chasser le chien, et nous y reussimes, Rube lui ayant donne
un coup de couteau; mais la blessure elle-meme et les allures de l'animal
demontrerent aux ennemis qu'il y avait quelqu'un dans l'excavation.
L'entree fut bientot obscurcie par une masse de sauvages criant et
hurlant.

--Maintenant, jeune homme, dit mon compagnon, voila le moment de vous
servir de votre pistolet. C'est un pistolet du nouveau genre que vous avez
la! Chargez-en tous les canons.

--Est-ce que j'aurai le temps de les charger?

--Vous aurez tout le temps. Il faut qu'ils aillent a la masure pour avoir
une torche, depechez-vous! Mettez-vous en etat d'en descendre
quelques-uns.

Sans prendre le temps de repondre, je saisis ma poudriere et chargeai les
cinq autres canons du revolver.

A peine avais-je fini, qu'un des Indiens se montra devant l'ouverture,
tenant a la main un brandon qu'il se disposait a jeter dans la cave.

--A vous maintenant, cria Rube. F... ichez-moi ce b...-la par terre!
Allons!

Je tirai, et le sauvage, lachant la torche, tomba mort dessus!

Un cri de fureur suivit la detonation, et les Indiens disparurent de
l'ouverture. Un instant apres, nous vimes un bras s'allonger, et le
cadavre fut retire de l'entree.

--Que croyez-vous qu'ils vont faire maintenant? demandai-je a mon
compagnon.

--Je ne peux pas vous dire exactement; mais la position n'est pas bonne,
j'en conviens. Rechargez votre coup. Je crois que nous en abattrons plus
d'un avant qu'ils ne prennent notre peau. Gredin de sort! mon bon fusil
Targuts! Ah! si je l'avais seulement avec moi! Vous avez six coups,
n'est-ce pas? bon! Vous pouvez remplir la cave de leurs carcasses avant
qu'ils arrivent jusqu'a nous. C'est une bonne arme que celle-la: on ne
peut pas dire le contraire. J'ai vu le cap'n s'en servir. Bon Dieu! quelle
musique il lui a fait jouer sur ces moricauds dans la masure! Il y en a
plus d'un qu'il a mis a bas avec. Chargez bien, jeune homme. Vous avez
tout le temps. Ils savent qu'il ne fait pas bon de s'y frotter.

Pendant tout ce dialogue, aucun des Indiens ne se montra; mais nous les
entendions parler de chaque cote de l'ouverture, en dehors. Ils etaient en
train de discuter un plan d'attaque contre nous. Comme Rube l'avait
suppose, ils semblaient se douter que la balle etait partie d'un revolver.
Probablement quelqu'un des survivants du dernier combat leur avait donne
connaissance du terrible role qu'y avaient joue ces nouveaux pistolets, et
ils ne se souciaient pas de s'y exposer. Qu'allaient-ils essayer? De nous
prendre par la famine?

--Ca se peut, dit Rube, repondant a cette question, et ca ne leur sera pas
difficile. Il n'y a pas un brin de victuaille ici, a moins que nous ne
mangions des cailloux. Mais il y a un autre moyen qui nous ferait sortir
bien plus vite, s'ils ont l'esprit de l'employer. Ha! s'ecria le trappeur
avec energie; je m'y attendais bien. Les gueux vont nous enfumer. Regardez
la-bas!

Je regardai dehors a une certaine distance, je vis des Indiens venant dans
la direction de la cave, et apportant des brassees de broussailles. Leur
intention etait claire.

--Mais pourront-ils reussir? demandai-je, mettant en doute la possibilite
de nous enfumer par ce moyen;--ne pourrons-nous pas supporter la fumee?

--Supporter la fumee! Vous etes jeune, l'ami. Savez-vous quelle sorte de
plantes ils vont chercher la-bas!

--Non; qu'est-ce que c'est donc?

--C'est une plante qui ne sent pas bon: c'est la plante la plus puante que
vous ayez jamais sentie, je le parie. Sa fumee ferait sortir un chinche de
son trou. Je vous le dis, jeune homme, nous serons forces de quitter la
place, ou nous etoufferons ici. L'Enfant aimerait mieux se battre contre
trente Indiens et plus que de rester a cette fumee. Quand elle commencera
a gagner, je prendrai mon elan dehors; voila, ce que je ferai, jeune
homme.

--Mais comment? demandai-je haletant, comment nous y prendrons-nous?

--Comment? Nous sommes surs d'etre pinces ici, n'est-ce pas?

--Je suis decide a me defendre jusqu'a la derniere extremite.

--Tres-bien; alors voici ce qu'il faut faire, et il ne faut pas faire
autrement: quand la fumee s'elevera de maniere qu'ils ne puissent pas nous
voir sortir, vous vous jetterez au milieu d'eux. Vous avez le pistolet et
vous pouvez aller de l'avant. Tirez sur tous ceux qui vous barreront le
chemin, et courez comme un daim! Je me tiendrai sur vos talons. Si
seulement nous pouvons passer au travers, nous gagnerons les broussailles,
et nous nous fourrons dans les puits de l'autre cote. Les caves
communiquent de l'une a l'autre, et nous pourrons les depister. J'ai vu le
temps ou le vieux Rube savait un peu courir; mais les jointures sont un
peu raides maintenant. Nous pouvons essayer pourtant; et puis, jeune
homme, nous n'avons pas d'autre chance, comprenez-vous?

Je promis de suivre a la lettre les instructions que venait de me donner
mon compagnon.

--Ils n'auront pas encore le scalp du vieux Rube de cette fois, ils ne
l'auront pas encore, hi! hi! hi! murmura mon camarade, incapable de jamais
desesperer.

Je me retournai vers lui. Il riait de sa propre plaisanterie, et, dans une
telle situation, cette gaiete me causa comme une sorte d'epouvante.

Plusieurs charges de broussailles avaient ete empilees a l'embouchure de
la cave. Je reconnus des plantes de creosote: l'_ideondo_. On les avait
placees sur la torche encore allumee; elles prirent feu et degagerent une
fumee noire et epaisse. D'autres broussailles furent ajoutees par-dessus,
et la vapeur fetide, poussee par l'air du dehors, commenca a nous entrer
dans les narines et dans la gorge, provoquant chez nous un sentiment subit
de faiblesse et de suffocation. Je n'aurais pu supporter longtemps cette
atteinte; Rube me cria:

--Allons, voila le moment, jeune homme! dehors, et tapez dessus!

Sous l'empire d'une resolution desesperee, je m'elancai, le pistolet au
poing, a travers les broussailles fumantes. J'entendis un cri sauvage et
terrible. Je me trouvai au milieu d'une foule d'hommes,--d'ennemis. Je vis
les lances, les tomahawks, les couteaux sanglant leves sur moi, et....



XLVIII


UN NOUVEAU MODE D'EQUITATION.

Quand je revins a moi, j'etais etendu a terre, et mon chien, la cause
innocente de ma captivite, me lechait la figure. Je n'avais pas du rester
longtemps sans connaissance, car les sauvages etaient encore autour de
moi, gesticulant avec violence. L'un d'eux repoussait les autres en
arriere. Je le reconnus, c'etait Dacoma. Le chef prononca une courte
harangue qui parut apaiser les guerriers. Je ne comprenais pas ce qu'il
disait, mais j'entendis plusieurs fois le nom de Quetzalcoatl. C'etait le
nom de leur dieu; je ne l'ignorais pas, mais je ne m'expliquais pas dans
le moment quel rapport il pouvait y avoir entre ce Dieu et la conservation
de ma vie. Je crus que Dacoma, en me protegeant, obeissait a quelque
sentiment de pitie ou de reconnaissance, et je cherchais a me rappeler
quel genre de service j'avais pu lui rendre pendant qu'il etait
prisonnier. Je me trompais grossierement sur les intentions de
l'orgueilleux sauvage.

Une vive douleur que je ressentais a la tete m'inquietait. Avais-je donc
ete scalpe? Je portai la main a mes cheveux pour m'en assurer; mes boucles
brunes etaient a leur place; mais j'avais eu le derriere de la tete fendu
par un coup de tomahawk. J'avais ete frappe au moment ou je sortais et
avant d'avoir pu faire feu. Qu'etait devenu Rube? Je me soulevai un peu et
regardai autour de moi. Je ne le vis nulle part. S'etait-il echappe, comme
il en avait annonce l'intention? Cela n'etait pas possible; aucun homme
n'eut ete capable, sans autre arme qu'un couteau, de se frayer passage au
milieu de tant d'ennemis. De plus, je ne voyais parmi les sauvages aucun
symptome de l'agitation qu'aurait immanquablement provoque la fuite d'un
ennemi. Nul n'avait quitte la place. Qu'etait-il donc devenu? Ha! je
compris alors le sens de sa plaisanterie relativement a un scalp. Ce mot
n'avait pas ete, comme a l'ordinaire, a double mais bien a triple entente.
Le trappeur, au lieu de me suivre, etait reste tranquillement dans le
trou, d'ou il m'observait sans aucun doute, sain et sauf, et se felicitant
de l'avoir ainsi echappe. Les Indiens ne s'imaginant pas que nous fussions
deux dans la cave, et satisfaits d'en avoir fait sortir un, n'essayerent
plus de l'enfumer. Je n'avais pas envie de les detromper. La mort ou la
capture de Rube ne m'aurait ete d'aucun soulagement; mais je ne pus
m'empecher de faire quelques reflexions assez maussades sur le stratageme
employe par le vieux renard pour se tirer d'affaire.

On ne me laissa pas le temps de m'appesantir beaucoup sur ce detail: deux
des sauvages me saisirent par les bras et m'entrainerent vers les ruines
encore en feu. Grand Dieu! etait-ce pour me reserver a ce genre de mort,
le plus cruel de tous, que Dacoma m'avait sauve de leurs tomahawks! Ils me
lierent les pieds et les mains. Plusieurs de mes compagnons etaient autour
de moi et subissaient le meme traitement. Je reconnus Sanchez, le
toreador, et l'Irlandais aux cheveux rouges. Il y en avait encore trois
autres dont je n'ai jamais su les noms. Nous etions sur la place ouverte
devant la masure brulee. Nous pouvions voir tout ce qui se passait
alentour. Les Indiens cherchaient a degager les cadavres de leurs amis du
milieu des poutres embrasees. Quand j'eus verifie que Seguin n'etait ni
parmi les prisonniers ni parmi les morts, je les observai avec moins
d'inquietude. Le sol de la cabane, deblaye des ruines, presentait un
horrible spectacle. Plus de douze cadavres etaient etendus la, a moitie
brules et calcines. Leurs vetements etaient consumes; mais aux lambeaux
qui en restaient encore, on pouvait reconnaitre a quel parti chacun avait
appartenu. Le plus grand nombre etaient des Navajoes. Il y avait aussi
plusieurs cadavres de chasseurs fumant sous leurs blouses racornies. Je
pensai a Garey; mais autant que j'en pus juger, a l'aspect de ces restes
informes, il n'etait point parmi les morts.

Il n'y avait point de scalps a prendre pour les Indiens. Le feu n'avait
pas laisse un cheveu sur la tete de leurs ennemis. Cette circonstance
parut leur causer une vive contrariete, et ils rejeterent les corps des
chasseurs au milieu des flammes, qui s'echappaient encore du milieu des
chevrons empiles. Puis, formant un cercle autour, ils entonnerent, a plein
gosier, un choeur de vengeance. Pendant tout ce temps, nous restions
etendus ou l'on nous avait mis, gardes par une douzaine de sauvages, et en
proie a de terribles apprehensions. Nous voyions le feu encore brulant au
milieu duquel on avait jete les cadavres a demi consumes de nos camarades.
Nous redoutions un sort pareil. Mais nous reconnumes bientot que nous
etions reserves pour d'autres desseins. Six mules furent amenees, et nous
y fumes installes d'une facon toute particuliere. On nous fit asseoir le
visage tourne vers la queue; puis nos pieds furent solidement lies sous le
cou des animaux; ensuite on nous forca a nous etendre sur le dos des
mules, le menton reposant sur leur croupe; dans cette position, nos bras
furent places de sorte que nos mains vinssent se reunir par dessous le
ventre, et nos poignets furent attaches a leur tour comme l'avaient ete
nos pieds. La position etait fort incommode, et, pour surcroit, les mules,
non habituees a des fardeaux de ce genre, se cabraient et ruaient, a la
grande joie de nos vainqueurs. Ce jeu cruel se prolongea longtemps apres
que les mules elles-memes en etaient fatiguees, car les sauvages
s'amusaient a les exciter avec le fer de leur lance, et en leur placant
des branches de cactus sous la queue. Nous avions presque perdu
connaissance.

Les Indiens se diviserent alors en deux bandes qui remonterent la
barranca, chacune d'un cote. Les uns emmenerent les captives mexicaines
avec les filles et les enfants de la tribu. La troupe la plus nombreuse,
sous les ordres de Dacoma, devenu principal chef par la mort de l'autre,
tue dans le dernier combat, nous prit avec elle. On nous conduisit vers
l'endroit ou se trouvait la source, et arrive au bord de l'eau, on fit
halte pour la nuit. On nous detacha de dessus les mules; on nous garrotta
solidement les uns aux autres, et nous fumes surveilles, sans
interruption, jusqu'au lendemain matin. Puis on nous _paqueta_ de nouveau
comme la veille, et nous fumes emmenes a l'ouest, a travers le desert.



XLIX


UNE NUANCE BON TEINT.

Apres quatre jours de voyage, quatre jours de tortures, nous rentrames
dans la vallee de Navajo. Les captives, emmenees par le premier
detachement avec tout le butin, etaient arrivees avant nous, et nous vimes
tout le betail provenant de l'expedition epars dans la plaine. En
approchant de la ville nous rencontrames une foule de femmes et d'enfants,
beaucoup plus que nous n'en avions vu lors de notre premiere visite. Il en
etait venu des autres villages des Navajoes, situes plus au nord. Tous
accouraient pour assister a la rentree triomphale des guerriers, et
prendre part aux rejouissances qui suivent toujours le retour d'une
expedition heureuse.

Je remarquai parmi ces femmes beaucoup de figures du type espagnol.
C'etaient des prisonnieres qui avaient fini par epouser des guerriers
indiens. Elles etaient vetues comme les autres, et semblaient participer a
la joie generale. Ainsi que la fille de Seguin, elles s'etaient
indianisees. Il y avait beaucoup de metis, sang mele, descendant des
Indiens et des captives mexicaines, enfants de ces Sabines americaines.
On nous fit traverser les rues et sortir du village par l'extremite ouest.
La foule nous suivait en poussant des exclamations de triomphe, de haine
et de curiosite. On nous conduisit pres des bords de la riviere, a environ
cent yards des maisons. En vain j'avais promene mes regards do cote et
d'autre, autant que ma position incommode me le permettait, je n'avais
apercu ni _elle_, ni les autres captives. Ou pouvaient-elles etre?
Probablement dans le temple. Ce temple, situe de l'autre cote de la ville,
etait masque par des maisons. De la place ou nous etions, je n'en pouvais
apercevoir que le sommet. On nous detacha, et on nous mit a terre. Ce
changement de position nous procura un grand soulagement. C'etait un grand
bonheur pour nous de pouvoir nous tenir assis; mais ce bonheur ne dura pas
longtemps. Nous nous apercumes bientot qu'on ne nous avait tire de la
glace que pour nous mettre dans le feu. Il s'agissait simplement de nous
retourner. Jusque-la, nous avions ete couches sur le ventre; nous allions
etre couches sur le dos. En peu d'instants le changement fut accompli.

Les sauvages nous traitaient avec aussi peu de ceremonie que s'il se fut
agi de choses inanimees. Et, en verite, nous ne valions guere mieux. On
nous etendit sur le gazon. Autour de chacun de nous, quatre longs piquets
formant un parallelogramme etaient enfonces dans le sol. On nous attacha
les quatre membres avec des courroies qui furent passees autour des
piquets, et tendues de telle sorte que nos jointures en craquaient. Nous
etions ainsi, gisant la face en l'air, comme des peaux mises au soleil
pour secher. On nous avait disposes sur deux rangs, bout a bout, de telle
sorte que la tete de ceux qui etaient en avant se trouvait entre les
jambes de ceux qui etaient sur la meme file en arriere. Nous etions six en
tout, formant trois couples un peu espaces. Dans cette position, et
attaches ainsi, nous ne pouvions faire aucun mouvement. La tete seule
jouissait d'un peu de liberte; grace a la flexibilite du cou, nous
pouvions voir ce qui se passait a droite, a gauche et devant nous.

Aussitot que notre installation fut terminee, la curiosite me porta a
regarder tout autour de moi. Je reconnus que j'occupais l'arriere de la
file de droite, et que mon chef de file etait le ci-devant soldat O'Cork.
Les Indiens charges de nous garder commencerent par nous depouiller de
presque tous nos vetements, puis ils s'eloignerent. Les squaws et les
jeunes filles nous entourerent alors. Je remarquai qu'elles se
rassemblaient en foule devant moi et formaient un cercle epais autour de
l'Irlandais. Leurs gestes grotesques, leurs exclamations etranges et
l'expression d'etonnement de leur physionomie me frapperent.

-_Ta-yah! Ta-yah!_--criaient-elles, accompagnant ces exclamations
debruyants eclats de rire.

Qu'est-ce que cela pouvait signifier! Barney etait evidemment le sujet de
leur gaiete. Mais qu'y avait-il de si extraordinaire en lui de plus qu'en
nous autres? Je levai la tete pour savoir de qui il s'agissait; je compris
tout immediatement. Un des Indiens, avant de partir, avait pris le bonnet
de l'Irlandais, dont la petite tete rouge restait exposee a tous les yeux.
C'etait cette tete, placee entre mes deux pieds, qui, semblable a une
boule lumineuse, avait attire l'attention de toutes les femmes. Peu a peu
les squaws s'approcherent jusqu'a ce qu'elles fussent entassees en cercle
epais autour du corps de mon camarade. Enfin, l'une d'elles se baissa et
toucha la tete, puis retira brusquement sa main, comme si elle se fut
brulee. Ce geste provoqua de nouveaux eclats de rire, et bientot toutes
les femmes du village furent reunies autour de l'Irlandais, se poussant,
se bousculant, pour voir de plus pres.

On ne s'occupa d'aucun de nous; seulement on nous foulait aux pieds sans
aucun egard. Une demi-douzaine de squaws fort lourdes se servaient de mes
jambes comme de marchepied, pour mieux voir par-dessus les epaules des
autres. Comme la vue n'etait pas interceptee par un grand nombre de jupes,
j'apercevais encore la tete de l'Irlandais qui brillait comme un meteore
au milieu d'une foret de jambes. Les Squaws devinrent de moins en moins
reservees dans leurs attouchements, et, prenant des cheveux brin a brin,
elles cherchaient a les arracher en riant comme des folles. Je n'etais a
coup sur ni en position, ni en disposition de m'egayer, mais il y avait
dans le derriere de la tete de Barney une telle expression de resignation
patiente, qu'elle eut deride un fossoyeur. Sanchez et les autres riaient
aux larmes. Pendant assez longtemps notre camarade endura le traitement en
silence, mais enfin la douleur l'emporta sur la patience, et il commenca a
parler tout haut.

--Allons, allons, les filles, dit-il d'un ton de priere peu degage, ca
vous amuse, n'est-ce pas? Est-ce que vous n'aviez jamais vu des cheveux
rouges auparavant?

Les squaws, en entendant ces mots, qu'elles ne comprirent naturellement
pas, se mirent a rire de plus belle, decouvrant leurs dents blanches.

--Vraiment, si je vous avais avec moi dans mon vieux manoir d'O'Cork, je
pourrais vous en montrer des quantites a vous rendre contentes pour toute
votre vie. Allons donc, otez-vous de dessus moi! vous me trepignez les
jambes a me broyer les os! Aie! Ne me tirez pas comme ca! Sainte Mere!
voulez-vous me laisser tranquille? Que le diable vous envoie toutes ses...
Aie!

Le ton duquel furent prononces ces derniers mots montrait que O'Cork etait
sorti de son caractere, mais cela ne fit qu'augmenter l'activite de celles
qui le tourmentaient, et leur gaiete ne connut plus de bornes. Elles se
mirent a l'epiler avec plus d'acharnement que jamais, criant toujours; de
telle sorte que les maledictions incessantes de O'Cork n'arrivaient plus a
mes oreilles que par bouffees:

-Mere de Moise!... Seigneur mon Dieu!... Sainte Vierge!... et autres
exclamations.

La scene dura ainsi pendant quelques minutes; puis, tout a coup, il y eut
un arret; les femmes se consulterent, preparant sans doute quelque nouveau
tour. Plusieurs jeunes filles furent envoyees vers les maisons, et
revinrent avec une large olla et un autre vase plus petit. Que
pretendaient-elles faire? Nous ne fumes pas longtemps sans le savoir.
L'olla fut remplie d'eau a la riviere, et l'autre vase place pres de la
tete de Barney. Ce dernier contenait du savon de yucca, en usage parmi les
Mexicains du Nord. Les femmes se proposaient de laver a fond les cheveux
pour en faire partir le rouge.

Les lanieres qui attachaient les bras de l'Irlandais furent relachees,
afin qu'il put etre mis sur son seant; on lui couvrit les cheveux d'un
emplatre de savon: deux squaws robustes le prirent chacun par une epaule,
puis, imbibant d'eau des bouchons de fibres d'ecorce, elles se mirent a
frotter vigoureusement. Cette operation parut etre tres-peu du gout de
Barney, qui se prit a hurler et a remuer la tete dans tous les sens, pour
y echapper. Vains efforts. Une des squaws lui saisit la tete entre ses
deux mains et la tint ferme, tandis que l'autre, puisant de l'eau fraiche,
le savonna plus energiquement que jamais. Les Indiennes hurlaient et
dansaient tout autour; au milieu de tout ce bruit, j'entendais Barney
eternuer et crier d'une voix etouffee:

--Sainte mere de Dieu!... htch-tch! vous frotterez bien... tch-itch!...
jusqu'a, enlever la... p-tch! peau, sans que... tch-iteh! Ca s'en aille.
Je vous dis... itch-tch! que c'est leur couleur!... ca n... ich-tch! ca ne
s'en ira p... itch-tch! pas... atch-itch hitch!

Mais les protestations du pauvre diable ne servaient a rien. Le frottage
et le savonnage allerent leur train pendant dix minutes au moins. Puis on
souleva la grande olla, et on en versa tout le contenu sur la tete et sur
les epaules du patient.

Quel fut l'etonnement des femmes, lorsqu'elles s'apercurent qu'au lieu de
disparaitre, la couleur rouge etait devenue, s'il etait possible, plus
eclatante et plus vive que jamais. Une autre olla pleine d'eau fut videe
en maniere de douche sur les oreilles du pauvre Irlandais; mais rien n'y
faisait. Barney n'avait pas ete si bien debarbouille depuis longtemps, et
il ne serait pas sorti mieux lave des mains d'un regiment de barbiers.

Quand les squaws virent que la teinture resistait a tous leurs efforts,
elles abandonnerent la partie, et notre camarade fut replace sur le dos.
Son lit n'etait plus aussi sec qu'auparavant, ni le mien non plus, car
l'eau avait imbibe la terre tout autour, et nous etions tous couches dans
la boue. Mais c'etait un leger inconvenient au milieu de tout ce que nous
avions a supporter. Longtemps encore les femmes et les enfants des Indiens
resterent autour de nous, chacun d'eux examinant curieusement la tete de
notre camarade. Nous eumes notre part de leur curiosite; mais O'Cork etait
l'_elephant_ de la menagerie. Les Indiennes avaient vu des cheveux
semblables aux notres sur la tete de leurs captives mexicaines; mais, sans
aucun doute, Barney etait le premier rouge qui eut penetre jusque-la dans
la vallee des Navajoes. La nuit vint enfin; les squaws retournerent au
village, nous laissant a la garde de sentinelles qui ne nous quitterent
pas de l'oeil jusqu'au lendemain matin.



L


EMERVEILLEMENT DES NATURELS.

Jusque-la nous etions demeures dans une complete ignorance du sort qui
nous etait reserve. Mais d'apres tout ce que nous avions entendu dire des
sauvages, et d'apres notre propre experience, nous nous attendions a de
cruelles tortures. Sanchez, qui connaissait un peu la langue, ne nous
laissa, au surplus, aucun doute a cet egard. Au milieu des conversations
des femmes, il avait saisi quelques mots qui l'avaient instruit de ce
qu'on nous destinait. Quand elles furent parties, il nous fit part du
programme, d'apres ce qu'il avait pu comprendre.

--Demain, dit-il, ils vont danser la _mamanchic_, la grande danse de
Moctezuma. C'est la fete des femmes et des enfants. Apres-demain, il y
aura un grand tournoi dans lequel les guerriers montreront leur adresse a
l'arc, a la lutte et a l'equitation. S'ils veulent me laisser faire, je
leur montrerai quelque chose en fait de voltige.

Sanchez n'etait pas seulement un torero de premiere force, il avait passe
ses jeunes annees dans un cirque, et, nous le savions tous, c'etait un
admirable ecuyer.

--Le troisieme jour, continua-t-il, nous ferons la course des massues;
vous savez ce que c'est?

Nous en avions tous entendu parler.

--Et le quatrieme?

--Oui, le quatrieme!

--_On nous fera rotir_.

Cette brusque declaration nous aurait emus davantage si l'idee eut ete
nouvelle pour nous. Mais, depuis notre capture, nous avions considere ce
denoument comme un des plus probables. Nous savions bien que si l'on nous
avait laisse la vie sauve a la mine, ce n'etait pas pour nous reserver une
mort plus douce; nous savions aussi que les sauvages ne faisaient jamais
des hommes prisonniers pour les garder vivants. Rube constituait une rare
exception, son histoire etait des plus extraordinaire, et il n'avait
echappe qu'a force de ruse.

--Leur dieu, continua Sanchez, est celui des Mexicains Azteques; ces
tribus sont de la meme race, croit-on; je suis assez ignorant sur ces
matieres, mais j'ai entendu des gens dire cela. Ce dieu porte un nom
diablement dur a prononcer. _Carrai!_ je ne m'en souviens plus.

--Quetzalcoatl?

--_Caval!_ c'est bien ca. _Pues, senores_, c'est un dieu du feu,
tres-grand amateur de chair humaine, qu'il prefere rotie, a ce que disent
ses adorateurs. C'est pour ca qu'on nous fera rotir. Ca sera pour lui etre
agreable, et en meme temps pour se faire plaisir a eux-memes. _Dos pajaros
a un golpe_ (deux oiseaux avec une seule pierre). [1]

[Note 1: _Two birds with one stone_, proverbe anglais qui correspond a:
_d'une pierre deux coup_.]

Il n'etait pas seulement probable, mais tout a fait certain que nous
serions traites ainsi; et la-dessus, nous nous endormimes n'ayant rien de
mieux a faire. Le lendemain matin, nous vimes tous les Indiens occupes a
se peindre le corps et a faire leur toilette. Puis la fameuse danse, la
_mamanchic_ commenca.

Cette ceremonie eut lieu sur la prairie, a quelque distance en avant de la
facade du temple. Prealablement on nous avait detaches de nos piquets et
on nous avait conduits sur le theatre de la fete, afin que nous pussions
voir la nation dans toute sa gloire. Nous etions toujours garrottes, mais
nos liens nous laissaient la liberte de nous tenir assis. C'etait un grand
adoucissement, et ce changement de position nous causa plus de plaisir que
la vue du spectacle.

C'est a peine si je pourrais decrire cette danse quand bien meme je
l'aurais regardee, et je ne la regardai point. Comme Sanchez nous l'avait
dit, elle etait executee par les femmes de la tribu seulement. Des
processions de jeunes filles, dans des costumes gais et fantastiques,
portant des guirlandes de fleurs, marchaient en rond et dessinaient toutes
sortes de figures. Un guerrier et une jeune fille places sur une
plate-forme elevee representaient Moctezuma et la reine; autour d'eux
s'executaient les danses et les chants. La ceremonie se terminait par une
prosternation en demi-cercle devant le trone qui etait occupe, a ce que je
vis, par Dacoma et Adele. Celle-ei me parut triste.

--Pauvre Seguin! pensai-je; elle n'a plus personne pour la proteger a
present. Son pretendu pere, le chef-medecin, lui etait peut-etre attache;
il n'est plus la non plus, et....

Je cessai bientot de penser a Adele; d'autres sujets d'alarmes plus vives
vinrent m'assaillir. Mon ame, aussi bien que mes yeux, se portait du cote
du temple que nous pouvions apercevoir de l'endroit ou on nous avait
places. Nous en etions trop loin pour reconnaitre les traits de femmes
blanches qui garnissaient les terrasses. _Elle_ etait la sans doute, mais
je ne pouvais la distinguer des autres. Peut-etre valait-il mieux qu'il en
fut ainsi. C'est ce que je pensai alors.

Un Indien etait au milieu d'elles. J'avais deja vu Dacoma, avant le
commencement de la danse, paradant fierement devant elles dans tout
l'eclat de sa robe royale. Ce chef, au dire de Rube, etait brave, mais
brutal et licencieux; mon coeur etait douloureusement oppresse, quand on
nous reconduisit a la place que nous occupions auparavant. Les sauvages
passerent en festins la plus grande partie de la nuit suivante; il n'en
fut pas de meme pour nous. On nous fournissait a peine la nourriture
suffisante, nous souffrions beaucoup de la soif; nos gardiens se
decidaient difficilement a se deranger pour nous donner de l'eau, bien que
la riviere coulat a nos pieds.

Le jour revint et le festin recommenca. De nouveaux bestiaux furent
sacrifies et d'enormes quartiers de viandes accroches au-dessus
des flammes. Des le matin, les guerriers s'equiperent, sans revetir
cependant le costume de guerre, et le tournoi commenca. On nous conduisit
encore sur le theatre des jeux, mais on nous placa plus loin dans la
prairie. Je voyais distinctement sur la terrasse du temple les blancs
vetements des captives. Le temple etait leur demeure. Sanchez l'avait
entendu dire par les Indiens qui causaient entre eux: et il me l'avait
repete. Elles devaient y rester jusqu'au cinquieme jour, lendemain de
notre sacrifice. Puis le chef en choisirait une pour lui, et les autres
devraient etre tirees au sort par les guerriers! Oh! ces heures furent
cruelles a passer.

Quelquefois, je desirais la revoir une fois encore avant de mourir; puis
la reflexion me soufflait qu'il vaudrait mieux ne plus nous rencontrer. La
connaissance de mon malheureux destin ne pourrait qu'augmenter l'amertume
de ses douleurs. Oh! ces heures furent cruelles! Je me mis a regarder le
carrousel des sauvages. Il y avait des passes d'armes et des exercices
d'equitation. Des hommes couraient au galop avec un seul pied sur le
cheval, et dans cette position lancaient la javeline ou la fleche droit au
but. D'autres executaient la voltige sur des chevaux lances a fond de
train, et sautaient de l'un sur l'autre. Ceux-ci sautaient a bas de la
selle au milieu d'une course rapide; ceux-la montraient leur adresse a
manier le lasso. Puis il y eut des joutes dans lesquelles les guerriers
cherchaient a se desarconner l'un l'autre comme des chevaliers du moyen
age. C'etait, en fait, un tres-beau spectacle: un grand hippodrome dans le
desert. Mais je n'etais point en disposition de m'en amuser. Sanchez y
trouvait plus de plaisir que moi. Je le voyais suivre chaque exercice avec
un interet croissant. Tout a coup il parut agite; sa figure prit une
expression etrange: quelque pensee soudaine, quelque resolution subite
venait de s'emparer de lui.

--Dites a vos guerriers, s'ecria-t-il, s'adressant a un de nos gardiens,
dans la langue des Navajoes, dites a vos guerriers que je ferais mieux que
le plus fort d'entre eux, et que je pourrais leur montrer comment on
manoeuvre un cheval. Le sauvage repeta ce que le prisonnier avait dit: peu
apres plusieurs guerriers a cheval l'entourerent et l'apostropherent.

--Toi! un miserable esclave blanc, lutter avec des guerriers navajoes! Ha!
ha! ha!

--Savez-vous aller a cheval sur la tete, vous autres?

--Sur la tete! comment?

--Vous tenir sur la tete pendant que le cheval est au galop!

--Non; ni toi ni personne. Nous sommes les meilleurs cavaliers de toute la
contree, et nous ne le pourrions pas.

--Je le puis, moi, affirma solennellement le toreador.

--Il se vante! c'est un fou! crierent-ils tous.

--Laissons-le essayer, cria l'un; donnez-lui un cheval; il n'y a pas de
danger.

--Donnez-moi mon cheval et je vous le ferai voir.

--Quel est ton cheval?

--Ce n'est aucun de ceux dont vous vous etes servis, bien sur; mais
amenez-moi ce mustang pommele, donnez-moi un champ de cent fois sa
longueur sur la prairie, et je vous apprendrai un nouveau tour.

Le cheval qu'indiquait Sanchez etait celui sur lequel il etait venu depuis
Del-Norte. En cherchant a le reconnaitre, j'apercus mon arabe favori,
paturant au milieu des autres.

Les Indiens se consulterent et consentirent a la demande du torero. Le
cheval qu'il avait designe fut pris au lasso et amene pres de notre
camarade, qu'on debarrassa de ses liens. Les Indiens n'avaient pas peur
qu'il s'echappat. Ils savaient bien que leurs chevaux ne seraient pas
embarrasses d'atteindre le mustang pommele; de plus, il y avait un poste
etabli a chacune des entrees de la vallee, de sorte que, Sanchez leur
eut-il echappe dans la plaine, il n'aurait pu sortir de la vallee.
Celle-ci constituait en elle-meme une prison.

Sanchez eut bientot termine ses preparatifs. Il noua solidement une peau
de buffle sur le dos de son cheval, puis le conduisit par la bride en lui
faisant decrire plusieurs fois de suite le meme rond. Quand l'animal eut
reconnu le terrain, le torero lacha la bride, et fit entendre un cri
particulier. Aussitot le cheval se mit a parcourir le cercle au petit
galop. Apres deux ou trois tours, Sanchez sauta sur son dos, et executa ce
tour bien connu qui consiste a chevaucher la tete en bas, les pieds en
l'air. Mais ce tour de force, s'il n'avait rien d'extraordinaire pour les
ecuyers de profession, etait nouveau pour les Navajoes qui semblaient
emerveilles et poussaient des cris d'admiration. Ils le firent recommencer
maintes et maintes fois jusqu'a ce que le mustang pommele fut en nage.
Sanchez ne voulut pas quitter la partie sans donner aux spectateurs un
echantillon complet de son savoir-faire, et il reussit a les etonner au
supreme degre. Quand le carrousel fut termine et qu'on nous reconduisit au
bord de la riviere, Sanchez n'etait plus avec nous. Il avait gagne la vie
sauve. Les Navajoes l'avaient pris pour professeur d'equitation.



LI


LA COURSE AUX MASSUES.

Le lendemain arriva. C'etait le jour ou nous devions entrer en scene. Nos
ennemis procederent aux preparatifs. Ils allerent au bois, en revinrent
avec des branches en forme de massues, fraichement coupees, et
s'habillerent comme pour une course ou une partie de paume. Des le matin,
on nous conduisit devant la facade du temple. En arrivant, mes yeux se
porterent sur la terrasse. Ma bien-aimee etait la; elle m'avait reconnu.
Mes vetements en lambeaux etaient souilles de sang et de boue; mes cheveux
pleins de terre; mes bras, couverts de cicatrices; ma figure et mon cou,
noirs de poudre; malgre tout cela, elle m'avait reconnu. Les yeux de
l'amour penetrent tous les voiles.

Je n'essayerai pas de decrire la scene qui suivit. Y eut-il jamais
situation plus terrible, emotions plus poignantes, coeurs plus brises! Un
amour comme le notre, tantalise par la proximite! Nous etions presque a
portee de nous embrasser, et cependant le sort elevait entre nous une
infranchissable barriere; nous nous sentions separes pour jamais; nous
connaissions mutuellement le sort qui nous etait reserve; elle etait sure
de ma mort; et moi... Des milliers de pensees, toutes plus affreuses les
unes que les autres, nous remplissaient le coeur. Pourrais-je les enumerer
ou les dire? Les mots sont impuissants a rendre de pareilles emotions.
L'imagination du lecteur y suppleera. Ses cris, son desespoir, ses
sanglots dechirants me brisaient le coeur. Pale et defaite, ses beaux
cheveux en desordre, elle se precipitait avec frenesie vers le parapet
comme si elle eut voulu le franchir. Elle se debattait entre les bras de
ses compagnes qui cherchaient a la retenir; puis l'immobilite succedait
aux transports. Elle avait perdu connaissance, on l'entrainait hors de ma
vue.

J'avais les pieds et les poings lies. Deux fois pendant cette scene
j'avais voulu me dresser, ne pouvant maitriser mon emotion: deux fois
j'etais retombe. Je cessai mes efforts et restai couche sur le sol dans
l'agonie de mon impuissance. Tout cela n'avait pas dure dix secondes; mais
que de souffrances accumulees dans un seul instant! C'etait la
condensation des miseres de toute une vie.

Pendant pres d'une demi-heure je ne vis rien de ce qui se passait autour
de moi. Mon esprit n'etait point absorbe, mais paralyse, mais tout a fait
mort. Je n'avais plus de pensee. Enfin, je sortis de ma stupeur. Les
sauvages avaient acheve de tout preparer pour leur jeu cruel. Deux rangees
d'hommes se deployaient parallelement sur une longueur de plusieurs
centaines de yards. Ils etaient armes de massues et places en face les uns
des autres a une distance de trois a quatre pas. Nous devions traverser en
courant l'espace compris entre les deux lignes, recevant les coups de ceux
qui pouvaient nous atteindre au passage. Celui qui aurait reussi a
franchir toute la ligne et a atteindre le pied de la montagne avant d'etre
repris, devait avoir la vie sauve. Telle etait du moins la promesse!

--Est-ce vrai, Sanchez! demandai-je tout bas au torero qui etait pres de
moi.

--Non, me repondit-il sur le meme ton. C'est un moyen de vous exciter a
mieux courir, afin d'animer le jeu. Vous devez mourir dans tous les cas.
Je les ai entendus causer de cela.

En bonne conscience. C'eut ete une mince faveur que de nous accorder la
vie a de telles conditions; car l'homme le plus vigoureux et le plus agile
n'aurait pu les remplir.

--Sanchez, dis-je encore au torero, Seguin etait votre ami. Vous ferez
tout ce que vous pourrez pour elle.

Sanchez savait bien de qui je voulais parler.

--Je le ferai, je le ferai! repondit-il paraissant profondement emu.

--Brave Sanchez! Dites-lui tout ce que j'ai souffert pour elle... Non,
non; ne lui parlez pas de cela!

Je ne savais vraiment plus ce que je disais.

--Sanchez, ajoutai-je encore, une idee qui m'avait deja traverse l'esprit
me revenant, ne pourriez-vous pas... un couteau, une arme... n'importe
quoi... ne pourriez-vous pas me procurer une arme quand on me deliera?

--Cela ne vous servirait a rien. Vous n'echapperiez pas quand vous en
auriez cinquante.

--Cela se peut. Mais j'essayerai. Le pire qui puisse m'arriver, c'est de
mourir; et j'aime mieux mourir au milieu d'une lutte.

--Ca vaudrait mieux, en effet, murmura le torero. J'essayerai de vous
procurer une arme; mais je pourrai bien le payer de... Il fit une pause.
Regardez derriere vous, continua-t-il d'un ton significatif, tout en
levant les yeux comme pour examiner le profil des montagnes, vous
apercevrez un tomahawk. Je crois qu'il est assez mal garde, et que vous
pourrez facilement vous en emparer.

Je compris et je regardai autour de moi.

Dacoma etait a quelques pas, surveillant le depart des coureurs.

Je vis l'arme a sa ceinture: elle pendait negligemment. On pouvait
l'arracher.

Je tiens beaucoup a la vie, et je suis capable de deployer une grande
energie pour la defendre. Je n'avais pas encore eu occasion de faire
preuve de cette energie dans les aventures que nous avions traversees.
J'etais reste jusque-la spectateur presque passif des scenes qui avaient
eu lieu, et generalement, je les avais contemplees avec un certain degout.
Mais, dans d'autres circonstances, j'ai pu verifier ce trait distinctif de
mon caractere. Sur le champ de bataille, a ma connaissance, il m'est
arrive trois fois de devoir mon salut a ma vive perception du danger et a
ma promptitude pour y echapper. Un peu plus on un peu moins brave, j'eusse
ete perdu: cela peut sembler obscur, enigmatique; mais c'est un fait
d'experience.

Quand j'etais jeune, j'etais renomme pour ma rapidite a la course. Pour
sauter et pour courir, je n'avais jamais rencontre mon superieur; et mes
anciens camarades de college se rappellent encore les prouesses de mes
jambes. Ne croyez pas que je cite ces particularites pour m'enorgueillir.
La premiere est un simple detail de mon caractere, les autres sont des
facultes physiques dont aujourd'hui, parvenu a l'age mur, je me sens trop
peu fier. Je les rappelle uniquement pour expliquer ce qui va suivre.

Depuis le moment ou j'avais ete pris, j'avais constamment rumine des plans
d'evasion. Mais je n'avais pas trouve la plus petite occasion favorable.
Tout le long de la route, nous avions ete surveilles avec la plus stricte
vigilance. J'avais passe la derniere nuit a combiner un nouveau plan qui
m'etait venu en tete en voyant Sanchez sur son cheval. Ce plan, je l'avais
completement muri, et il n'y manquait que la possession d'une arme.
J'avais bon espoir d'echapper; je n'avais eu ni le temps, ni l'occasion de
parler de mon projet au torero, et, d'ailleurs, il ne m'eut servi de rien
de le lui raconter. Meme sans arme, j'entrevoyais la chance de me sauver;
mais, j'avais besoin d'en avoir une pour le cas ou il se trouverait parmi
les sauvages un meilleur coureur que moi. Je pouvais etre tue; c'etait
meme assez vraisemblable; mais cette mort etait moins affreuse que celle
qui m'etait reservee pour le lendemain. Avec ou sans arme, j'etais decide
a tenter l'aventure, au risque d'y perir.

On deliait O'Cork. C'etait lui qui devait courir le premier. Il y avait un
cercle de sauvages autour du point de depart: les vieillards et les
infirmes du village qui se tenaient la pour jouir du spectacle. On n'avait
pas peur que nous prissions la fuite; on n'y pensait meme pas; une vallee
fermee avec un poste a chaque issue; des chevaux en quantite tout pres de
la, et qu'on pouvait monter en un instant. Il etait impossible de
s'echapper, du moins le pensaient-ils.

O'Cork partit. Pauvre Barnay; c'etait un triste coureur! Il n'avait pas
fait dix pas dans l'avenue vivante, qu'il recevait un coup de massue, et
on l'emportait sanglant et inanime, au milieu des rires de la foule
enchantee. Un second subit le meme sort, puis un troisieme: c'etait mon
tour; on me delia. Je me dressai sur mes pieds, j'employai le peu
d'instants qui m'etaient accordes a me detirer les membres, a concentrer
dans mon ame et dans mon corps toute l'energie dont j'etais capable pour
faire face a une circonstance aussi desesperee. Le signal de se tenir pret
fut donne aux Indiens. Ils reprirent leurs places, brandissant leurs
massues, et impatients de me voir partir.

Dacoma etait derriere moi. D'un regard de cote, j'avais mesure l'espace
qui me separait de lui. Je reculai de quelques pas, feignant de vouloir me
donner un peu plus d'elan; quand je fus sur le point de le toucher, je fis
brusquement volte-face; avec l'agilite d'un chat et la dexterite d'un
voleur, je saisis le tomahawk et l'arrachai de sa ceinture. J'essayai de
le frapper, mais, dans ma precipitation, je le manquai; je n'avais pas le
temps de recommencer; je me retournai et pris ma course. Dacoma etait
immobile de surprise, et j'etais hors de son atteinte avant qu'il eut fait
un mouvement pour me suivre.

Je courais, non vers l'avenue formee par les guerriers, mais vers un cote
du cercle des spectateurs qui, je l'ai dit, etait forme de vieillards et
d'infirmes. Ceux-ci avaient tire leurs couteaux et leurs rangs serres me
barraient le chemin. Au lieu d'essayer de me frayer une voie au milieu
d'eux, ce a quoi j'aurais pu ne pas reussir, je m'elancai d'un bond
terrible et sautai par-dessus leurs epaules. Deux ou trois de ceux qui
etaient en arriere chercherent a m'arreter au moment ou je passai pres
d'eux; mais je les evitai, et, un instant apres, j'etais au milieu de la
plaine; le village entier etait lance sur mes traces.

Ma direction etait determinee d'avance dans mon esprit, et sans la
ressource que j'avais en vue, je n'aurais pas tente l'aventure: je courais
vers l'endroit ou etaient les chevaux. Il s'agissait de ma vie, et je
n'avais pas besoin d'etre autrement encourage a faire de mon mieux. J'eus
bientot distance ceux qui etaient le plus pres de moi au depart. Mais les
meilleurs coureurs se trouvaient parmi les guerriers qui avaient forme la
haie, et ceux-la commencaient a depasser les autres. Neanmoins, ils ne
gagnaient pas sur moi. J'avais encore mes jambes de collegien. Apres un
mille de chasse, je vis que j'etais a moins de la moitie de cette distance
de la caballada, et a plus de trois cents yards de ceux qui me
poursuivaient; mais, a ma grande terreur, en jetant un regard en arriere,
je vis des hommes a cheval. Ils etaient encore bien loin; mais ils ne
tarderaient pas a m'atteindre. Etais-je assez pres pour qu'il put
m'entendre? Je criai de toute ma force, et sans ralentir ma course: "Moro,
Moro!"

Il se fit un mouvement parmi les chevaux, qui se mirent a secouer leurs
tetes, puis, j'en vis un sortir des rangs et se diriger vers moi au galop.
Je le reconnus a son large poitrail noir et a son museau roux: c'etait
Moro, mon brave et fidele Moro! Les autres suivaient en foule, mais, avant
qu'ils fussent arrives sur moi, j'avais atteint mon cheval, et, tout
pantelant, je m'etais elance sur son dos! Je n'avais pas de bride, mais ma
bonne bete etait habituee a obeir a la voix, a la main et aux genoux; je
la dirigeai a travers le troupeau, vers l'extremite occidentale de la
vallee. J'entendais les hurlements des chasseurs a cheval, pendant que je
traversais la caballada; je jetai un regard en arriere; une bande de vingt
hommes environ courait apres moi au triple galop. Mais je ne les craignais
plus maintenant. Je connaissais trop bien Moro. Quand j'eus franchi les
douze milles de la vallee et gravi la pente de la Sierra, j'apercus ceux
qui me poursuivaient loin derriere, dans la plaine, a cinq ou six milles
pour le moins.



LII


COMBAT AU BORD D'UN PRECIPICE.

Un repos de plusieurs jours avait rendu a mon cheval toute son energie, et
il gravit la pente rocailleuse d'un pas rapide. Il me communiquait une
partie de sa vigueur, et je sentais mes forces revenir. C'etait heureux,
car j'allais avoir bientot a m'en servir. J'approchais de l'endroit ou le
poste etait etabli. Au moment ou je m'etais echappe de la ville, tout
entier au peril immediat, je ne m'etais plus preoccupe de ce dernier
danger. La pensee m'en revint tout a coup, et je commencai a faire
provision de courage pour l'affronter. Je savais qu'il y avait un poste
sur la montagne: Sanchez me l'avait appris, et il le tenait de la bouche
des Indiens.

Combien d'hommes allais-je rencontrer la? Deux etaient bien suffisants,
plus que suffisants pour moi, affaibli que j'etais et n'ayant d'autre arme
qu'un tomahawk dont j'etais fort peu habile a me servir. Sans aucun doute,
ces hommes auraient leurs arcs, leurs lances, leurs tomahawks et leurs
couteaux. Toutes les chances etaient contre moi. A quel endroit les
trouverais-je? En qualite de vedettes, leur principal devoir etait de
surveiller le dehors. Ils devaient donc etre a une place d'ou on put
decouvrir cette plaine. Je me rappelais parfaitement bien la route:
c'etait celle par laquelle nous avions penetre dans la vallee. Il y avait
une plate-forme sur le sommet occidental de la Sierra. Le souvenir m'en
etait reste parce que nous y avions fait halte pendant que notre guide
allait en reconnaissance en avant.

Un rocher surplombait cette plate-forme; je me souvenais aussi de cela;
car, pendant l'absence du guide, Seguin et moi nous avions mis pied a
terre et nous l'avions gravi. De ce rocher, on decouvrait tout le pays
exterieur au nord et a l'ouest. Sans aucun doute, les vedettes avaient
choisi ce point. Seraient-elles sur le sommet? Dans ce cas, le meilleur
parti a prendre etait de passer au galop, de maniere a ne pas leur donner
de temps de descendre, et a courir seulement le risque des fleches et des
lances. Passer au galop! Non, cela etait impossible; aux deux extremites
de la plate-forme la route se retrecissait jusqu'a n'avoir pas deux pieds
de largeur, bordee d'un cote par un rocher a pic, et de l'autre par le
precipice du canon. C'etait une simple saillie de rocher qu'il etait
dangereux de traverser, meme a pied et a pas comptes. De plus, mon cheval
avait ete referre a la Mission. Les fers etaient polis par la marche, et
la roche etait glissante comme du verre.

Pendant que toutes ces pensees roulaient dans mon esprit, j'approchais du
sommet de la Sierra. La perspective etait redoutable; le peril que
j'allais affronter etait extreme, et dans toute autre circonstance, il
m'aurait fait reculer. Mais le danger qui etait derriere moi ne me
permettait pas d'hesiter; et sans savoir au juste comment je m'y
prendrais, je poursuivais mon chemin. Je m'avancais avec precaution,
dirigeant mon cheval sur les parties les plus molles de la route, pour
amortir le bruit de ses pas. A chaque detour, je m'arretais et sondais du
regard; mais je n'avais pas de temps a perdre, et mes haltes etaient
courtes. Le sentier s'elevait a travers un bois epais de cedres et de pins
rabougris. Il decrivait un zigzag sur le penchant de la montagne. Pres du
sommet, il tournait brusquement vers la droite et entrait dans le _canon_.
La commencait la saillie de roc qui continuait la route et regnait tout le
long du precipice. En atteignant ce point, je decouvris le rocher ou je
m'attendais a voir la sentinelle.

Je ne m'etais point trompe; elle etait la; et je fus agreablement surpris
de voir qu'il n'y avait qu'un seul homme. Il etait assis sur la cime du
rocher le plus eleve, et son corps brun se detachait distinctement sur le
bleu pale du ciel. La distance qui me separait de lui etait de trois cents
yards au plus, et il me fallait. Suivre la saillie qui me rapprochait de
lui jusqu'au tiers environ de cette distance. Au moment ou je l'apercus,
je m'arretai pour me reconnaitre. Il ne m'avait encore ni vu ni entendu;
il me tournait le dos et paraissait observer attentivement la plaine du
cote de l'ouest. A cote de la roche sur laquelle il etait assis, sa lance
etait plantee dans le sol; son bouclier, son arc et son carquois,
appuyes contre. Je voyais sur lui le manche d'un couteau et un tomahawk.

Mes instants etaient comptes; en un clin d'oeil j'eus je pris ma
resolution. C'etait d'atteindre le defile, et de tacher de le traverser
avant que l'Indien eut le temps de descendre pour me couper le chemin. Je
pressai les flancs de mon cheval. J'avancai, avec lenteur et prudence,
pour deux raisons: d'abord parce que Moro n'osait pas aller plus vite, et
puis, parce que j'esperais ainsi passer sans attirer l'attention de la
sentinelle. Le torrent mugissait au-dessous; le bruit pouvait etouffer
celui des sabots sur le roc. J'allais donc, soutenu par cet espoir. Mon
oeil passait du perilleux sentier au sauvage, et du sauvage au sentier que
mon cheval suivait, frissonnant de terreur. Quand j'eus marche environ
vingt pas le long de la saillie, j'arrivai en vue de la plate-forme; la,
j'apercus un groupe qui me fit saisir en tremblant la criniere de Moro:
c'etait un signe par lequel je m'arretais toujours quand je ne voulais pas
me servir du mors. Il demeura immobile, et je considerai ce que j'avais
devant moi.

Deux chevaux, deux mustangs, et un homme, un Indien! Les mustangs, selles
et brides, se tenaient tranquillement sur la plate-forme, et un lasso,
attache a la selle de l'un, etait enroule au poignet de l'Indien.
Celui-ci, accroupi, le dos appuye a un rocher, les bras sur les genoux et
la tete sur les bras, paraissait endormi. Pres de lui, son arc, ses
fleches, sa lance et son bouclier. La situation etait terrible. Je ne
pouvais plus passer sans etre entendu par celui-la, et il fallait
absolument passer. Quand meme je n'aurais pas ete poursuivi, il ne m'etait
plus possible de reculer, car le passage etait trop etroit pour que mon
cheval put se retourner. Je pensai a me laisser glisser a terre, a
m'avancer a pas de loup, et d'un coup de tomahawk... Le moyen etait cruel;
mais je n'avais pas le choix et l'instinct de la conservation parlait plus
haut que tous les sentiments. Mais il etait ecrit que je n'aurais pas
recours a cette terrible extremite. Moro, impatient de sortir d'une
position aussi dangereuse, renifla et frappa le roc de son sabot. A ce
bruit les chevaux espagnols repondirent par un hennissement. Les sauvages
furent aussitot sur leurs pieds, et leurs cris simultanes m'apprirent que
tous deux m'avaient apercu. La sentinelle du haut rocher saisit sa lance
et se precipita en avant; mais je m'occupais exclusivement, pour le
moment, de son camarade. Celui-ci, en me voyant, avait saisi son arc, et,
machinalement, avait saute sur son cheval; puis, avec un cri sauvage, il
s'etait avance a ma rencontre sur l'etroit sentier. Une fleche siffla a
mes oreilles; dans sa precipitation, il avait mal vise.

Les tetes de nos chevaux se rencontrerent. Ils resterent ainsi, les yeux
dilates, soufflant de leurs naseaux. Tous les deux semblaient partager la
fureur de leurs cavaliers et comprendre qu'il s'agissait d'un combat
mortel. Ils s'etaient rencontres dans l'endroit le plus resserre du
passage. Ni l'un ni l'autre ne pouvait retourner sur ses pas; il fallait
que l'un des deux fut precipite dans l'abime: une chute de plus de mille
pieds, et le torrent au fond! Je m'arretai avec un sentiment profond de
desespoir. Pas une arme avec laquelle je pusse atteindre mon ennemi; lui,
il avait son arc, et je le voyais ajuster une seconde fleche sur la corde.
Au milieu de cette crise, trois idees se croiserent dans mon cerveau se
suivant comme trois eclairs. Mon premier mouvement fut de pousser Moro en
avant, comptant sur sa force superieure pour precipiter l'autre. Si
j'avais eu une bride et des eperons, je n'aurais pas hesite; mais je
n'avais ni l'une ni les autres; la chance etait trop redoutable; puis, je
pensai a lancer mon tomahawk a la tete de mon antagoniste. Enfin, je
m'arretai a ceci: mettre pied a terre et m'attaquer au cheval de l'Indien.
C'etait evidemment le meilleur parti: en un instant je me laissai glisser
du cote du rocher. Au moment ou je descendais, une fleche me frola la
joue; j'avais ete preserve par la promptitude de mon mouvement.

Je rampai le long des flancs de mon cheval et me placai devant le nez du
mustang. L'animal, semblant deviner mon intention, se cabra en renaclant;
mais il lui fallut bien retomber a la meme place. L'Indien preparait une
troisieme fleche, mais celle-ci ne devait jamais partir. Au moment ou les
sabots du mustang refrappaient le rocher, mon tomahawk s'abattait entre
ses deux yeux. Je sentis le craquement de l'os sous le fer de la hachette.
Immediatement je vis disparaitre dans l'abime cheval et cavalier, celui-ci
poussant un cri terrible et cherchant vainement a s'elancer de la selle.
Il y eut un moment de silence, un long moment;--ils tombaient, ils
tombaient... Enfin, on entendit un bruit sourd,--le choc de leurs corps
rencontrant la surface de l'eau! Je n'eus pas la curiosite de regarder au
fond, et d'ailleurs je n'en aurais pas eu le temps. Quand je me relevai
(car je m'etais mis a genoux pour frapper), je vis l'autre sauvage
atteignant la plateforme. Il ne s'arreta pas un instant, mais vint en
courant sur moi et la lance en arret. J'allais etre traverse d'outre en
outre, si je ne reussissais pas a parer le coup. Heureusement la pointe
rencontra le fer de ma hache; la lance detournee passa derriere moi, et
nos corps se rencontrerent avec une violence qui nous fit rouler tous deux
au bord du precipice.

Aussitot que j'eus repris mon equilibre, je recommencai l'attaque, serrant
mon adversaire de pres, afin qu'il ne put pas se servir de sa lance.
Voyant cela, il abandonna cette arme et saisit son tomahawk. Nous
combattions corps a corps, hache contre hache! Tour a tour nous avancions
ou nous reculions, suivant que nous avions a parer ou a frapper. Plusieurs
fois nous nous saisimes en tachant de nous precipiter l'un l'autre dans
l'abime; mais la crainte d'etre entraines retenait nos efforts; nous nous
lachions et recommencions la lutte au tomahawk. Pas un mot n'etait echange
entre nous. Nous n'avions rien a nous dire; nous ne pouvions d'ailleurs
nous comprendre. Notre seule pensee, notre seul but etait de nous
debarrasser l'un de l'autre, et il fallait absolument, pour cela, que l'un
de nous deux fut tue. Des que nous avions ete aux prises, l'Indien avait
interrompu ses cris; nous nous battions en silence et avec acharnement. De
temps en temps une exclamation sourde, le sifflement de nos respirations,
le choc de nos tomahawks, le hennissement de nos chevaux et le mugissement
continuel du torrent: tels etaient les seuls bruits de la lutte. Pendant
quelques minutes nous combattimes sur l'etroit sentier; nous nous etions
fait plusieurs blessures, mais ni l'un ni l'autre n'etait grievement
atteint. Enfin je reussis a faire reculer mon adversaire jusqu'a la
plate-forme. La nous avions du champ, et nous nous attaquames avec plus
d'energie que jamais. Apres quelques coups echanges, nos tomahawks se
rencontrerent avec une telle violence, qu'ils nous echapperent des mains a
tous deux. Sans chercher a recouvrer nos armes, nous nous precipitames
l'un sur l'autre, et apres une courte lutte corps a corps, nous roulames
a terre. Je croyais que mon adversaire avait un couteau, mais je m'etais
sans doute trompe, car il s'en serait certainement servi. Je reconnus
bientot qu'il etait plus vigoureux que moi. Ses bras musculeux me
serraient a me faire craquer les cotes. Nous roulions ensemble, tantot
dessus tantot dessous. Chaque mouvement nous rapprochait du precipice! Je
ne pouvais me debarrasser de son etreinte. Ses doigts nerveux etaient
serres autour de mon cou; il m'etranglait... Mes forces m'abandonnerent;
je ne pus resister plus longtemps; je me sentis mourir. J'etais... je...
O Dieu! Pardon!--Oh!

Mon evanouissement ne dut pas etre long, car, quand la conscience me
revint, je sentis encore la sueur de mes efforts precedents, et mes
blessures etaient toutes saignantes, la vie reprenait possession de mon
etre; j'etais toujours sur la plate-forme; mais qu'etait donc devenu mon
adversaire? Comment ne m'avait-il pas acheve? Pourquoi ne m'avait-il pas
jete dans l'abime? Je me soulevai sur un bras et regardai autour de moi.
Je ne vis d'autre etre vivant que mon cheval et celui de l'Indien galopant
sur la plate-forme et se livrant un combat a coups de tete et a coups de
pieds. Mais j'entendais un bruit, le bruit d'une lutte terrible: les
rugissements rauques et entrecoupes d'un chien devorant un ennemi, meles
aux cris d'une voix humaine, d'une voix agonisante! Que signifiait cela?
Il y avait une crevasse sur la plate-forme, une crevasse assez profonde,
et le bruit paraissait sortir de la. Je me dirigeai de ce cote. C'etait un
affreux spectacle. La ravine avait environ dix pieds de profondeur, et,
tout au fond, parmi les epines et les cactus, un chien enorme etait en
train de dechirer quelque chose qui criait et se debattait. C'etait un
homme, un Indien. Tout me fut explique. Le chien, c'etait Alp; l'homme,
c'etait mon dernier adversaire.

Au moment ou j'arrivai sur le bord de la crevasse, le chien tenait son
ennemi sous lui et le renversait a chaque nouvel effort que celui-ci
faisait pour se relever. Le sauvage criait comme un desespere. Il me
sembla voir l'animal enfoncant ses crocs dans la gorge de l'Indien; mais
d'autres preoccupations m'empecherent de regarder plus longtemps.
J'entendis des voix derriere moi. Les sauvages lances a ma poursuite
atteignaient le canon et pressaient leurs chevaux vers la saillie.

M'elancer sur mon cheval, le diriger vers la sortie, tourner le rocher et
descendre la montagne, fut l'affaire d'un moment. En approchant du pied,
j'entendis du bruit dans les buissons qui bordaient la route, un animal
en sortait a quelques pas derriere moi: c'etait mon Saint-Bernard. En
venant aupres de moi, il poussa un long hurlement et se mit a remuer la
queue. Je ne comprenais pas comment il avait pu s'echapper, car les
Indiens avaient du atteindre la plate-forme avant qu'il eut pu sortir de
la ravine; mais le sang frais lui souillait ses babines et le poil de sa
poitrine, montrait qu'il en avait mis un, tout au moins, hors d'etat de le
retenir. En arrivant sur la plaine, je jetai un coup d'oeil en arriere.
Les Indiens descendaient la pente de la Sierra. J'avais pres d'un
demi-mille d'avance, et, prenant la montagne Neigeuse pour guide, je me
lancai dans la prairie ouverte devant moi.



LIII


RENCONTRE INESPEREE.

Quand je quittai le pied de la montagne, le pic blanc se montrait devant
moi a la distance de trente milles. Jusque-la on ne voyait pas une
colline, pas un buisson, sauf quelques arbrisseaux nains l'artemisia. Il
n'etait pas encore midi. Pourrais-je atteindre la montagne Neigeuse avant
le coucher du soleil? Dans ce cas, je me proposais de prendre notre
ancienne route vers la mine. De la, je gagnerais le Del-Norte en suivant
une branche du Paloma ou quelque autre cours d'eau lateral. Tel etait a
peu pres mon plan.

Je devais m'attendre a etre poursuivi jusqu'aux portes d'El Paso; quand
j'eus fait un mille environ, un coup d'oeil en arriere me fit voir les
Indiens debouchant dans la plaine et galopant apres moi.

Ce n'etait plus une question de vitesse. Pas un de leurs chevaux ne
pouvait lutter avec le mien. Mais Moro aurait-il le meme fond que leurs
mustangs? Je connaissais la nature nerveuse, infatigable de cette race
espagnole; je les savais capables de galoper sans interruption pendant une
journee entiere, et je n'etais pas sans inquietude sur le resultat d'une
lutte prolongee. Pour l'instant, il m'etait facile de garder mon avance
sans presser mon cheval, dont je tenais a menager les forces. Tant qu'il
ne serait pas rendu, je ne risquais pas d'etre atteint; je galopais donc
posement, observant les mouvements des Indiens et me bornant a conserver
ma distance. De temps en temps je sautais a terre pour soulager Moro, et
je courais cote a cote avec lui.

Mon chien suivait, jetant parfois un regard intelligent sur moi et
semblant avoir conscience du motif qui me faisait voyager avec une telle
hate. Pendant tout le jour je restai en vue des Indiens; je pouvais
distinguer leurs armes et les compter; ils etaient environ une vingtaine
en tout. Les trainards avaient tourne bride, et les hommes bien montes
continuaient seuls la poursuite. En approchant du pied de la montagne
Neigeuse, je me rappelai qu'il y avait de l'eau a notre ancien campement
dans le defile. Je pressai mon cheval pour gagner le temps de nous
rafraichir tous les deux. J'avais l'intention de faire une courte halte,
de laisser le noble animal reprendre haleine et se refaire un peu aux
depens de l'herbe grasse qui entourait le ruisseau. Mon salut dependait de
la conservation de ses forces, et c'etait le moyen de les lui conserver.

Le soleil etait pres de se coucher quand j'atteignis le defile. Avant de
m'engager au milieu des rochers, je jetai un coup d'oeil en arriere.
J'avais gagne du terrain pendant la derniere heure. Ils etaient au moins a
trois milles derriere, et leurs chevaux paraissaient fatigues. Tout en
continuant ma course, je me mis a reflechir. J'etais maintenant sur une
route connue; mon courage se ranimait, mes esperances, si longtemps
obscurcies, renaissaient brillantes et vivaces. Toute mon energie, toute
ma fortune, toute ma vie, allaient etre consacrees a un seul but. Je
leverais une troupe plus nombreuse que toutes celles qu'avait commandees
Seguin. Je trouverais des hommes parmi les employes de la caravane, a son
retour; j'irais fouiller tous les postes de trappeurs et de chasseurs dans
la montagne; j'invoquerais l'appui du gouvernement mexicain; je lui
demanderais des subsides, des troupes. J'en appellerais aux citoyens d'El
Paso, de Chihuahua, de Durango, je...

--Par Josaphat! voila un camarade qui galope sans selle et sans bride!

Cinq ou six hommes armes de rifles sortirent des rochers et m'entourerent.

--Que je sois mange par un Indien si ce n'est pas le jeune homme qui m'a
pris pour un ours gris! Billye! regarde donc! Le voila, c'est lui, c'est
lui-meme! Hi! hi! hi! ho! ho!

--Rube! Garey!

--Eh quoi! par Jupiter! c'est mon ami Haller! hourrah! Mon vieux camarade!
est-ce que vous ne me reconnaissez pas?

--Saint-Vrain!

--Lui-meme, parbleu! Est-ce que je suis change? Quant a vous, il m'eut ete
difficile de vous reconnaitre, si le vieux trappeur ne nous avait pas
instruit de tout ce qui vous est arrive. Mais, dites-moi donc, comment
avez-vous pu vous tirer des mains des Philistins?

--D'abord, dites-moi ce que vous etes ici, et pourquoi vous y etes?

--Oh! nous sommes un poste d'avant-garde! l'armee est la-bas.

--L'armee?

-Oui; nous l'appelons ainsi. Il y a la six cents hommes: et c'est une
veritable armee pour ce pays-ci.

--Mais, qui? Quels sont ces hommes?

--Il y en a de toutes les sortes et de toutes les couleurs. Il y a des
habitants de Chihuahua et d'El Paso, des negres, des chasseurs, des
trappeurs, des voituriers; votre humble serviteur commande la troupe de
ces derniers. Et puis, il y a la bande de notre ami Seguin.

--Seguin! est-il...

-Quoi? C'est notre general en chef. Mais venez: le camp est etabli pres de
la fontaine. Allons-y. Vous paraissez affame, et j'ai dans mes bagages une
provision de paso premiere qualite. Venez!

--Attendez un instant, je suis poursuivi!

-Poursuivi! s'ecrierent les chasseurs levant tous en meme temps leurs
rifles et regardant vers l'entree de la ravine. Combien?

-Une vingtaine environ.

--Sont-ils sur vos talons?

--Non.

--Dans combien de temps pourront-ils arriver?

--Ils sont a trois milles, avec des chevaux fatigues, comme vous pouvez
l'imaginer.

--Trois quarts d'heure, une demi-heure, tout au moins. Venez! nous avons
le temps d'aller la-bas et de tout preparer pour les bien recevoir. Rube!
restez-la avec les autres; nous serons revenus avant qu'ils arrivent,
Venez, Haller! venez!

Je suivis mon excellent ami, qui me conduisit a la source. La, je trouvai
l'armee; elle en avait bien la physionomie, car deux ou trois cents hommes
etaient en uniforme; c'etaient les volontaires de Chihuahua et d'El Paso.
La derniere incursion des Indiens avait porte au comble l'exasperation des
habitants, et cet armement inaccoutume en etait la consequence. Seguin,
avec le reste de sa bande, avait rencontre les volontaires a El Paso, et
les avait conduits en toute hate sur les traces des Navajoes. C'est par
lui que Saint-Vrain avait su que j'etais prisonnier, et celui-ci, dans
l'espoir de me delivrer, s'etait joint a l'expedition avec environ
quarante ou cinquante des employes de la caravane. La plupart des hommes
de la bande de Seguin avaient echappe au combat de la barranca; j'appris
avec plaisir qu'El Sol et la Luna etaient du nombre. Ils accompagnaient
Seguin, et je les trouvai dans sa tente.

Seguin m'accueillit comme on accueille le porteur d'heureuses nouvelles.
Elles etaient sauves encore. Ce fut tout ce que je pus lui dire, et tout
ce qu'il voulait savoir. Nous n'avions pas de temps a perdre en vaines
paroles.

Cent hommes monterent immediatement a cheval et se dirigerent vers la
ravine. En arrivant a l'avant-poste, ils conduisirent leurs chevaux
derriere les rochers et se mirent en embuscade.

L'ordre etait de prendre tous les Indiens, morts ou vifs. On avait
pour instructions de laisser l'ennemi s'engager dans la ravine jusqu'au
dela de l'embuscade, de le suivre jusqu'en vue du corps d'armee et de le
prendre ainsi entre deux feux.

Au-dessus du cours d'eau, la ravine, etait rocheuse et les chevaux n'y
laissaient pas de traces. De plus, les Indiens, acharnes a ma poursuite,
ne s'inquieteraient pas de chercher des traces jusqu'a ce qu'ils fussent
arrives pres de l'eau. Du moment qu'ils auraient eu depasse l'embuscade,
pas un ne pourrait s'echapper, car le defile etait borde de chaque cote
par des rochers a pic. Quand les cent hommes furent partis, cent autres
monterent a cheval et se placerent en observation devant le passage.
L'attente ne fut pas longue. Nos arrangements etaient a peine termines,
qu'un Indien se montra a l'angle du rocher, a peu pres a deux cents yards
de la source. C'etait le premier de la bande des Indiens. Ceux-ci avaient
deja depasse l'embuscade, immobile et silencieuse. Le sauvage, voyant des
hommes armes, s'arreta brusquement; puis il poussa un cri, et courut en
arriere vers ses camarades. Ceux-ci suivirent son exemple, firent
volte-face; mais avant qu'ils eussent regagner la ravine, les cavaliers
caches, sortant du milieu des rochers, arrivaient sur eux au galop. Les
Indiens se voyant pris et reconnaissant la superiorite du nombre, jeterent
leurs lances et demanderent merci. Un instant apres, ils etaient tous
prisonniers. Tout cela n'avait pas pris une demi-heure, et nous
retournames vers la source avec nos captifs solidement garrottes.

Les chefs se reunirent autour de Seguin pour deliberer sur un plan
d'attaque contre la ville. Devions-nous partir cette nuit meme? On me
demanda mon avis; je repondis naturellement que le plus tot serait le
mieux pour le salut des captifs. Mes sentiments, partages par Seguin,
etaient opposes a tout delai. Nos camarades prisonniers devaient mourir le
lendemain; nous pouvions encore arriver a temps pour les sauver. Comment
nous y prendrions-nous pour aborder la vallee? C'etait la la premiere
question a discuter. Incontestablement, l'ennemi avait place des postes
aux deux extremites.

Un corps aussi important que le notre ne pouvait s'approcher par la plaine
sans etre immediatement signale. C'etait une grave difficulte.

--Divisons-nous, dit un des nommes de la vieille bande de Seguin;
attaquons par les deux bouts, nous les prendrons dans la trappe.

--Wagh! repondit un autre, ca ne se peut pas. Il y a dix milles de forts
la-dedans. Si nous nous montrons ainsi a ces moricauds, ils gagneront les
bois avec les femmes et tout le reste, et nous aurons toutes les peines du
monde a les retrouver.

Celui-ci avait evidemment raison. Nous ne devions pas attaquer
ouvertement. Il fallait user de stratageme. On appela au conseil un homme
qui devait bientot lever la difficulte: c'etait le vieux trappeur sans
oreilles et sans chevelure, Rube.

--Cap'n, dit-il apres un moment de reflexion, nous n'avons pas besoin de
nous montrer avant de nous etre rendus maitres du _canon_.

--Comment nous en rendrons-nous maitres? demanda Seguin.

--Deshabillez ces vingt moricauds, repondit Rube, montrant les
prisonniers; que vingt de nous mettent leurs habits. Nous conduirons avec
nous le jeune camarade, celui qui m'a pris pour un ours gris! Hi! hi! hi!
Le vieux Rube pris pour un ours gris! Nous le conduirons comme prisonnier.
Maintenant, cap'n, vous comprenez?

--Ces vingt hommes iront en avant, prendront le poste et attendront le
corps d'armee.

--Voila la chose, c'est justement mon idee.

--C'est ce qu'il y a de mieux, c'est la seule chose a faire; nous agirons
ainsi.

Seguin donna immediatement l'ordre de depouiller les Indiens de leurs
vetements. La plupart etaient revetus d'habits pilles sur les Mexicains.
Il y en avait de toutes les formes et de toutes les couleurs.

--Je vous engage, cap'n, dit Rube voyant. Seguin se preparer a choisir les
hommes de cette avant-garde, je vous engage a prendre principalement des
Delawares. Ces Navaghs sont tres-ruses, et on ne les attrape pas
facilement. Ils pourraient reconnaitre une peau blanche au clair de la
lune. Ceux de nous qui iront avec eux devront se peindre en Indien,
autrement nous serons eventes; nous le serons surement.

Seguin, suivant cet avis, choisit le plus de Delawares et de Chawnies
qu'il put, et leur fit revetir les costumes des Navajoes. Lui-meme. Rube,
Garey et quelques autres, completerent le nombre. Quant a moi, je devais
naturellement jouer le role de prisonnier. Les blancs changerent d'habits
et se peignirent en Indiens, genre de toilette fort usite dans la prairie,
et auquel ils etaient tous habitues. Pour Rube, la chose ne fut pas
difficile. Sa couleur naturelle suffisait presque pour ce deguisement. Il
ne se donna pas la peine d'oter sa blouse et son pantalon. Il aurait fallu
les couper, et il ne se souciait pas de sacrifier ainsi son vetement
favori. Il passa les autres habits par dessus, et, peu d'instants apres,
se montra revetu de calzoneros taillades, ornes de boutons brillants
depuis la hanche jusqu'a la cheville; d'une jaquette justaucorps, qui lui
etait echue en partage. Un elegant sombrero pose coquettement sur sa tete
acheva de le transformer en un dandy des plus grotesques. Tous ses
camarades accueillirent cette metamorphose par de bruyants eclats de rire,
et Rube lui-meme eprouvait un singulier plaisir a se sentir aussi
gracieusement harnache. Avant que le soleil eut disparu, tout etait pret,
et l'avant-garde se mettait en route. Le corps d'armee, sous la conduite
de Saint-Vrain, devait suivre a une heure de distance. Quelques hommes
seulement, des Mexicains, restaient a la source, pour garder les
prisonniers navajoes.



LIV


LA DELIVRANCE.

Nous coupames la plaine droit dans la direction de l'entree orientale de
la vallee. Nous atteignimes le canon a peu pres deux heures avant le jour.
Tout se passa comme nous le desirions. Il y avait un poste de cinq Indiens
a l'extremite du defile; ils se laisserent approcher sans defiance et nous
les primes sans coup ferir. Le corps d'armee arriva bientot apres, et
toujours precede de l'avant-garde, traversa le canon. Arrives a la lisiere
des bois situes pres de la ville, nous fimes halte et nous nous couchames
au milieu des arbres.

La ville etait eclairee par la lune, un profond silence regnait dans la
vallee. Rien ne remuait a une heure aussi matinale; mais nous apercevions
deux ou trois formes noires, debout pres de la riviere. C'etaient les
sentinelles qui gardaient nos camarades prisonniers. Cela nous rassura;
ils etaient donc encore vivants. En ce moment ils ne se doutaient guere,
les pauvres diables, que l'heure de la delivrance fut si pres d'eux. Pour
les memes raisons que la premiere fois, nous retardions l'attaque jusqu'a
ce qu'il fit jour; nous attendions comme alors, mais la perspective
n'etait plus la meme. La ville etait defendue maintenant par six cents
guerriers, nombre a peu pres egal au notre; et nous devions compter sur un
combat a outrance. Nous ne redoutions pas le resultat, mais nous avions a
craindre que les sauvages, par esprit de vengeance, ne missent a mort les
prisonniers pendant la bataille. Ils savaient que notre principal but
etait de les delivrer, et, s'ils etaient vaincus, ils pouvaient se donner
l'horrible satisfaction de ce massacre. Tout cela n'etait que trop
probable, et nous dumes prendre toutes les mesures possibles pour empecher
un pareil resultat. Nous etions satisfaits de penser que les femmes
captives etaient toujours dans le temple. Rube nous assura que c'etait
leur habitude constante d'y tenir renfermees les nouvelles prisonnieres
pendant plusieurs jours, avant de les distribuer entre les guerriers. La
reine, aussi, demeurait dans ce batiment.

Il fut donc decide que la troupe travestie se porterait en avant, me
conduisant comme prisonnier, aux premieres lueurs du jour, et irait
entourer le temple; par ce coup hardi, on mettait les captives blanches en
surete. A un signal du clairon ou au premier coup de feu, l'armee entiere
devait s'elancer au galop. C'etait le meilleur plan et apres en avoir
arrete tous les details, nous attendimes l'aube. Elle arriva bientot. Les
rayons de l'aurore se melerent a la lumiere de la lune. Les objets
devinrent plus distincts. Au moment ou le quartz laiteux des rochers
revetit ses nuances matinales, nous sortimes de notre couvert et nous nous
dirigeames vers la ville. J'etais en apparence lie sur mon cheval, et
garde entre deux Delawares.

En approchant des maisons, nous vimes plusieurs hommes sur les toits. Ils
se mirent a courir ca et la, appelant les autres; des groupes nombreux
garnirent les terrasses, et nous fumes accueillis par des cris de
felicitations. Evitant les rues, nous primes, au grand trot, la direction
du temple. Des que nous eumes atteint la base des murs, nous sautames en
bas de nos chevaux et grimpames aux echelles. Les parapets des terrasses
etaient garnis d'un certain nombre de femmes. Parmi elles, Seguin reconnut
sa fille, la reine. En un clin d'oeil elle fut emmenee et mise en surete
dans l'interieur. Un instant apres je retrouvais ma bien-aimee aupres de
sa mere et je la serrais dans mes bras. Les autres captives etaient la;
sans perdre de temps en explications, nous les fimes rentrer dans les
chambres et nous gardames les portes, le pistolet au poing. Tout cela
s'etait fait en moins de deux minutes; mais avant que nous eussions fini,
un cri sauvage annoncait que la ruse etait decouverte. Des hurlements de
rage eclaterent dans toute la ville, et les guerriers, s'elancant de leurs
maisons, accoururent; vers le temple. Les fleches commencerent a siffler
autour de nous; mais a travers tous les bruits, les sons du clairon, qui
donnaient le signal de l'attaque, se firent entendre.

Nos camarades sortirent du bois et; accoururent au galop. A deux cents
yards de la ville, les cavaliers se diviserent en deux colonnes, qui
decrivirent, chacune, un quart de cercle pour attaquer par les deux bouts
a la fois. Les Indiens se porterent a la defense des abords du village;
mais, en depit d'une grele de fleches qui abattit plusieurs hommes, les
cavaliers penetrerent dans les rues, et, mettant pied a terre,
combattirent les Indiens corps a corps, dans leurs murailles. Les cris,
les coups de fusil, les detonations sourdes des escopettes, annoncerent
bientot que la bataille etait engagee partout. Une forte troupe, commandee
par El Sol et Saint-Vrain, etait venue au galop jusqu'au temple. Voyant
que nous avions mis les captives en surete, ces hommes mirent pied a terre
a leur tour et attaquerent la ville de ce cote, penetrant dans les maisons
et forcant a sortir les guerriers qui les defendaient. Le combat devint
general. L'air etait ebranle par les cris et les coups de feu. Chaque
terrasse etait une arene ou se livraient des luttes mortelles. Des femmes
en foule, poussant des cris d'epouvante, couraient le long des parapets,
ou gagnaient le dehors, s'enfuyant vers les bois. Des chevaux effrayes,
soufflant, hennissant, galopaient a travers les rues et se sauvaient dans
la prairie, la bride trainante; d'autres, enfermes dans des parcs, se
precipitaient sur les barrieres et les brisaient. C'etait une scene
d'effroyable confusion, un terrible spectacle.

Au milieu de tout cela, j'etais simple spectateur. Je gardais la porte
d'une chambre ou etaient enfermees celles qui nous etaient cheres. De mon
poste eleve, je decouvrais tout le village, et je pouvais suivre les
progres de la bataille sur tous les points. Beaucoup tombaient de part et
d'autre, car les sauvages combattaient avec le courage du desespoir. Je ne
redoutais pas l'issue de la lutte; les blancs avaient trop d'injures a
laver, et le souvenir de tous les maux qu'ils avaient soufferts doublait
leur force et leur ardeur. Ils avaient l'avantage des armes pour ce genre
de combat, les sauvages etant principalement redoutables en plaine, avec
leurs longues lances. Au moment ou mes yeux se portaient sur les terrasses
superieures, une scene terrible attira mon attention et me fit oublier
toutes les autres. Sur un toit eleve, deux hommes etaient engages dans un
combat terrible et mortel. A leurs brillants vetements, je reconnus les
combattants. C'etaient Dacoma et le Maricopa! Le Navajo avait une lance;
l'autre tenait un rifle dont il se servait en guise de massue. Quand mes
yeux tomberent sur eux, ce dernier venait de parer et portait un coup que
son antagoniste evita. Dacoma, se retournant subitement, revint a la
charge avec sa lance, et avant qu'El Sol put se retirer, le coup etait
porte et la lance lui traversait le corps. Involontairement je poussai un
cri; je m'attendais a voir le noble Indien tomber. Quel fut mon etonnement
en le voyant brandir son tomahawk au-dessus de sa tete, se porter en avant
sur la lance, et abattre le Navajo a ses pieds! Attire lui-meme par l'arme
qui le percait d'outre en outre, il tomba sur son ennemi; mais, se
relevant bientot, il retira la lance de son corps, et, se penchant
au-dessus du parapet, il s'ecria:

--Viens, Luna! viens ici! Notre mere est vengee.

Je vis la jeune fille s'elancer vers le toit, suivie de Garey, et un
moment apres, le Maricopa tombait, sans connaissance, entre les bras du
trappeur. Rube, Saint-Vrain et quelques autres arriverent a leur tour et
examinerent la blessure. Je les observais avec une anxiete profonde, car
le caractere de cet homme singulier m'avait inspire une vive affection.
Quelques instants apres, Saint-Vrain venait me rejoindre, et j'apprenais
que la blessure n'etait pas mortelle. On pouvait repondre de la vie d'El
Sol.

       *       *       *       *      *

La bataille etait finie. Les guerriers survivants avaient fui vers la
foret. On entendait encore par-ci, par-la, un coup de feu isole et le cri
d'un sauvage qu'on decouvrait cache dans quelque coin. Beaucoup de
captives blanches avaient ete trouvees dans la ville, et on les amenait
devant la facade du temple, gardee par un poste de Mexicains. Les femmes
indiennes s'etaient refugiees dans les bois. C'etait heureux; car les
chasseurs et beaucoup de volontaires, exasperes par leurs blessures,
echauffes par le combat, couraient partout comme des furieux. La fumee
s'echappait de plus d'une maison, les flammes suivaient, et la plus grande
partie de la ville ne montra bientot plus que des monceaux de ruines
fumantes. Nous passames la journee entiere a la ville des Navajoes pour
refaire nos chevaux et nous preparer a la traversee du desert. Les
troupeaux pilles furent rassembles. On tua la quantite de bestiaux
necessaire pour les besoins immediats. Le reste fut remis en garde aux
_vaqueros_ pour etre emmene. La plupart des chevaux des Indiens furent
pris au lasso; les uns servirent aux captives delivrees, les autres furent
emmenes comme butin. Mais il n'aurait pas ete prudent de rester longtemps
dans la vallee. Il y avait d'autres tribus de Navajoes vers le nord, qui
pouvaient bientot etre sur notre dos. Il y avait aussi leurs allies: la
grande nation des Apaches au sud, et celle des Nijoras a l'ouest.

Nous savions que tous ces Indiens s'uniraient pour se mettre a notre
poursuite. Le but de notre expedition etait atteint: l'intention du chef
au moins etait entierement remplie; un grand nombre de captives que leurs
proches avaient crues perdues pour toujours etaient delivrees. Il se
passerait quelque temps avant que les Indiens tentassent de renouveler les
excursions par lesquelles ils avaient coutume de porter chaque annee la
desolation dans les _pueblos_ de la frontiere. Le lendemain, au lever du
soleil, nous avions repasse le _canon_ et nous nous dirigions vers la
montagne Neigeuse.



LV


EL PASO DEL-NORTE.

Je ne decrirai pas notre traversee du desert, et je n'entrerai pas dans le
detail des incidents de notre voyage au retour. Toutes les fatigues,
toutes les difficultes etaient pour moi des sources de plaisir. J'avais du
bonheur a veiller sur _elle_, et, tout le long de la route, ce fut ma
principale occupation. Les sourires que je recevais me payaient, et au
dela, de mes peines. Mais etaient-ce donc des peines? etait-ce un travail
pour moi que de remplir ses gourdes d'eau fraiche a chaque nouveau
ruisseau, d'arranger la couverture sur sa selle, de maniere a lui faire un
siege commode; de lui fabriquer un parasol avec les larges feuilles du
palmier; de l'aider a monter a cheval et a en descendre? Non, ce n'etait
pas un travail. Nous etions heureux pendant ce voyage. Moi, du moins,
j'etais heureux, car j'avais accompli l'epreuve qui m'avait ete imposee,
et j'avais gagne ma fiancee.

Le souvenir des perils auxquels nous venions d'echapper donnait plus de
prix encore a notre felicite. Une seule chose assombrissait parfois le
ciel de nos pensees: la reine--Adele!--Elle revenait au berceau de son
enfance, et ce n'etait pas volontairement; elle y revenait en prisonniere,
prisonniere de ses propres parents, de son pere et de sa mere! Pendant
tout le voyage, ceux-ci veillaient sur elle avec la plus tendre
sollicitude, et ne recevaient, en echange de leurs soins, que des regards
froids et silencieux. Leur coeur etait rempli de douleur.

Nous n'etions pas poursuivis, ou du moins l'ennemi ne se montra pas.
Peut-etre ne fumes-nous pas suivis du tout. Le chatiment avait ete
terrible, et il devait se passer quelque temps avant que les Indiens
rassemblassent les forces suffisantes pour revenir a la charge. Nous ne
perdions pas un moment, d'ailleurs, et voyagions aussi vite que le
permettait la composition de notre caravane. En cinq jours, nous
atteignimes la _Barranca del Oro_, et nous traversames la vieille mine,
theatre de notre lutte sanglante. Pendant notre halte au milieu des
cabanes ruinees, je cherchai si je ne trouverais pas quelques vestiges de
mon pauvre compagnon et du malheureux docteur. A la place ou j'avais vu
leurs corps, je trouvai deux squelettes depouilles par les loups aussi
completement que s'ils avaient ete prepares pour un cabinet d'anatomie.
C'etait tout ce qui restait des deux infortunes.

En quittant la _Barranca del Oro_, nous fimes route vers les sources du
rio des Mimbres et suivimes ce cours d'eau jusqu'au Del-Norte. Le jour
suivant, nous entrions dans le pueblo d'El-Paso. Notre arrivee provoqua
une scene des plus interessantes. A notre approche de la ville, la
population entiere se porta a notre rencontre. Quelques-uns venaient par
curiosite, d'autres pour nous faire accueil et prendre part a la joie de
notre retour triomphant; beaucoup etaient pousses par d'autres sentiments.
Nous avions ramene avec nous un grand nombre de captives delivrees,
environ cinquante, et elles furent immediatement entourees d'une foule de
citadins. Parmi cette foule, il y avait des meres, des soeurs, des amants,
des maris, dont la douleur n'avait encore pu s'apaiser, et dont notre
victoire terminait le deuil.

Les questions se croisaient, les regards cherchaient, l'anxiete etait
peinte sur toutes les figures. Les reconnaissances provoquaient des cris
de joie. Mais il y avait aussi des cris de desespoir; car parmi ceux qui
etaient partis quelques jours auparavant pleins de sante et d'ardeur,
beaucoup n'etaient pas revenus. Un episode entre tous, un episode bien
triste, me frappa. Deux femmes du peuple avaient jete les yeux sur une
captive, une jeune fille qui me parut avoir dix ans environ. Chacune se
disait la mere de cette enfant; chacune l'avait saisie par le bras, sans
violence, mais avec l'intention de la disputer a l'autre. La foule les
entourait, et ces deux femmes faisaient retentir l'air de leurs cris et de
leurs reclamations plaintives. L'une etablissait l'age de l'enfant,
racontait precisement l'histoire de sa capture par les sauvages, signalait
certaines marques sur son corps, et declarait qu'elle etait prete a faire
le serment que c'etait sa fille. L'autre en appelait aux spectateurs leur
faisait remarquer que l'enfant n'avait pas les cheveux et les yeux de la
meme couleur que l'autre femme; elle montrait la ressemblance de la jeune
captive avec son autre fille qui etait la, et qu'elle disait etre la soeur
ainee. Toutes les deux parlaient en meme temps et embrassaient la pauvre
enfant, chacune de son cote, tout en parlant. La petite captive, tout
interdite, se tenait entre les deux, recevant leurs caresses d'un air
etonne. C'etait une enfant charmante, costumee a l'indienne, brunie par le
soleil du desert. Il etait evident qu'elle n'avait nul souvenir d'aucune
des deux femmes; pour elle, il n'y avait pas de mere! Tout enfant, elle
avait ete emmenee au desert, et, comme la fille de Seguin, elle avait
oublie les impressions de ses premieres annees. Elle avait oublie son
pere, sa mere, elle avait tout oublie. C'etait, comme je l'ai dit, une
scene penible a voir. L'angoisse des deux femmes, leurs appels passionnes,
leurs caresses extravagantes mais pleines d'amour, leurs cris plaintifs,
meles de sanglots et de pleurs, remplissaient le coeur de tristesse. Le
debat fut termine, a ce que je pus voir, par l'intervention de l'alcade
qui, arrive sur les lieux, confia l'enfant a la police pour etre gardee
jusqu'a ce que la mere veritable eut pu etablir les preuves de sa
maternite. Je n'ai jamais su la fin de ce petit drame.

Le retour de l'expedition a El Paso fut celebre par une ovation
triomphale. Salves de canon, carillons de toutes les cloches, feux
d'artifice, messes solennelles, musique en plein air dans toute la ville,
rien n'y manqua. Les banquets et les rejouissances suivirent, la nuit fut
eclairee par une brillante illumination de bougies, et un _gran funcion de
baile_--un _fandago_--completa la manifestation de l'allegresse generale.

Le lendemain matin, Seguin se prepara a retourner a sa vieille habitation
de Del Norte, avec sa femme et ses filles. La maison etait encore debout,
a ce que nous avions appris. Elle n'avait pas ete pillee. Les sauvages,
lorsqu'ils s'en etaient empares, s'etaient trouves serres de pres par un
gros de _Paisanos_, et avaient du partir en toute hate, avec leurs
prisonnieres, laissant les choses dans l'etat ou ils les avaient trouvees.
Saint-Vrain et moi nous suivions la famille. Le chef avait pour l'avenir
des projets dans lesquels tous deux nous etions interesses. Nous devions
les examiner murement a la maison.

Ma speculation de commerce m'avait rapporte plus que Saint-Vrain ne
l'avait presume. Mes dix mille dollars avaient ete triples. Saint-Vrain
aussi etait a la tete d'un joli capital, et nous pumes reconnaitre
largement les services que nos derniers compagnons nous avaient rendus.
Mais la plupart d'entre eux avaient deja recu un autre salaire. En sortant
d'El Paso, je retournai par hasard la tete, et je vis une longue rangee
d'objets noirs suspendus au-dessus des portes. Il n'y avait pas a se
tromper sur la nature de ces objets, a nuls autres semblables: c'etaient
des scalps.



LVI


UNE VIBRATION DES CORDES DE LA MEMOIRE.

Le deuxieme soir apres notre arrivee a la vieille maison du Del Norte,
nous etions reunis, Seguin, Saint-Vrain et moi, sur l'azotea. J'ignore
dans quel but notre hote nous avait conduits la. Peut-etre voulait-il
contempler une fois encore cette terre sauvage, theatre de tant de scenes
de sa vie aventureuse. Nos plans etaient arretes. Nous devions partir le
lendemain, traverser les grandes plaines et regagner le Mississipi.
_Elles_ partaient avec nous.

C'etait une belle et chaude soiree. L'atmosphere etait legere et elastique
comme elle l'est toujours sur les hauts plateaux du monde occidental. Son
influence semblait s'etendre sur toute la nature animee; il y avait de la
joie dans le chant des oiseaux, dans le bourdonnement des abeilles
domestiques. La foret lointaine nous envoyait la melodie de son doux
murmure; on n'entendait pas les rugissements habituels de ses hotes
sauvages et cruels: tout semblait respirer la paix et l'amour. Les
_arrieros_ chantaient gaiement, en s'occupant en bas des preparatifs de
depart. Moi aussi, je me sentais joyeux; depuis plusieurs jours le bonheur
etait dans mon ame, mais cet air pur, le plus brillant avenir qui
s'ouvrait devant moi, ajoutaient encore a ma felicite.

Il n'en etait pas ainsi de mes compagnons. Tous deux semblaient tristes.
Seguin gardait le silence. Je croyais qu'il etait monte la pour regarder
une derniere fois la belle vallee. Sa pensee etait ailleurs. Il marchait
de long en large, les bras croises, les yeux baisses et fixes sur le
ciment de la terrasse. Il ne regardait rien; il ne voyait rien. L'oeil de
son esprit seul etait eveille. Ses sourcils fronces accusaient de penibles
preoccupations. Je n'en savais que trop la cause. _Elle_ persistait a ne
pas le reconnaitre. Mais Saint-Vrain,--le spirituel, le brillant, le
bouillonnant Saint-Vrain,--quelle infortune l'avait donc frappe? quel
nuage etait venu assombrir le ciel rose de sa destinee? quel serpent
s'etait glisse dans son coeur? a quel chagrin si vif pouvait-il etre en
proie, que le petillant Paso lui-meme etait impuissant a dissiper?
Saint-Vrain ne parlait plus; Saint-Vrain soupirait; Saint-Vrain etait
triste! J'en devinais a moitie la cause: Saint-Vrain etait....

On entend sur l'escalier des pas legers et un frolement de robes. Des
femmes montent. Nous voyons paraitre madame Seguin, Adele et Zoe. Je
regarde la mere;--sa figure aussi est voilee de tristesse. Pourquoi
n'est-elle pas heureuse? pourquoi n'est-elle pas joyeuse d'avoir retrouve
son enfant si longtemps perdue! Ah! C'est qu'elle ne l'a pas encore
retrouvee!

Mes yeux se portent sur la fille--l'ainee--la reine. L'expression de ses
traits est des plus etranges. Avez-vous vu l'ocelot captif? Avez-vous vu
l'oiseau sauvage qui refuse de s'apprivoiser, et frappe, de ses ailes
saignantes, les barreaux de la cage qui lui sert de prison. Vous pouvez
alors vous imaginer cette expression. Je ne saurais la depeindre. Elle ne
porte plus le costume indien. On l'a remplace par les vetements de la vie
civilisee, qu'elle supporte impatiemment. On s'en apercoit aux dechirures
de la jupe, au corsage beant, decouvrant a moitie son sein qui se souleve,
agite par des pensees cruelles. Elle suit sa mere et sa soeur, mais non
comme une compagne. Elle semble prisonniere; elle est comme un aigle a qui
on a coupe les ailes. Elle ne regarde personne. Les tendres attentions
dont on l'a entouree ne l'ont point touchee. Des que sa mere, qui l'a
conduite sur l'azotea, lui lache la main, elle s'eloigne, va s'accroupir a
l'ecart, et change plusieurs fois de place, sous l'influence d'emotions
profondes. Accoudee sur le parapet, a l'extremite occidentale de l'azotea,
elle regarde au loin--du cote des Mimbres. Elle connait bien ces
montagnes, ces pics de selenite brillante, ces sentinelles immobiles du
desert; elle les connait bien: son coeur suit ses yeux.

Tous nous l'observons, elle est l'objet de notre commune sollicitude.
C'est a elle que se rapportent toutes les douleurs. Son pere, sa mere, sa
soeur, l'observent avec une profonde tristesse; Saint-Vrain aussi.
Cependant, chez ce dernier l'expression n'est pas la meme. Son regard
trahit l'....

Elle s'est retournee subitement; et s'apercevant que tous nos yeux sont
fixes sur elle, nous regarde l'un apres l'autre... Ses yeux rencontrent
ceux de Saint-Vrain! Sa physionomie change tout a coup; elle s'illumine,
comme le soleil se degageant des nuages. Ses yeux s'allument. Je connais
cette flamme: je l'ai vue deja, non dans ses yeux, mais dans des yeux qui
ressemblaient aux siens, dans ceux de sa soeur; je connais cette flamme:
c'est celle de l'amour. Saint-Vrain, lui aussi, est en proie a la meme
emotion. Heureux Saint-Vrain! heureux, car son amour est partage. Il
l'ignore encore, mais je le sais, moi. Je pourrais d'un seul mot combler
son coeur de joie.

Quelques moments se passent ainsi. Ils se regardent: leurs yeux echangent
des eclairs. Ni l'un ni l'autre ne peut les detourner. Ils obeissent a la
puissance supreme de l'amour. L'energique et fiere attitude de la jeune
fille s'affaisse peu a peu; ses traits se detendent; son regard devient
plus doux; tout son exterieur s'est transfigure. Elle se laisse aller sur
un banc et s'appuie contre le parapet. Elle ne se tourne plus vers l'est;
ses regards ne cherchent plus les Mimbres. Son coeur n'est plus au desert!
il a suivi ses yeux qui restent continuellement fixes sur Saint-Vrain. De
temps en temps, ils s'abaissent sur les dalles de l'azolea; mais sa pensee
les ramene au meme objet; elle le regarde tendrement, plus tendrement
chaque fois qu'elle y revient. L'angoisse de la captivite est oubliee.
Elle ne desire plus s'enfuir. L'endroit ou il est n'est plus pour elle une
prison; c'est un paradis. On peut maintenant laisser les portes ouvertes.
L'oiseau ne fera plus d'efforts pour sortir de sa cage: il est apprivoise.
Ce que la memoire, l'amitie, les caresses, n'ont pu faire, est accompli
par l'amour en un instant; la puissance mysterieuse de l'amour a
transforme ce coeur sauvage; le temps d'une pulsation a suffi pour cela:
les souvenirs du desert sont effaces. Je crus voir que Seguin avait tout
remarque, car il observait avec attention les moindres mouvements de sa
fille. Il me sembla que cette decouverte lui faisait plaisir; il
Paraissait moins triste qu'auparavant. Mais je ne continuai pas a suivre
cette scene. Un interet plus vif m'attira d'un autre cote, et, obeissant a
une douce attraction, je me dirigeai vers l'angle meridional de l'azolea.
Je n'etais pas seul. Ma bien-aimee etait avec moi, et nos mains etaient
jointes, comme nos coeurs. Notre amour n'avait point a se cacher; avec Zoe,
il n'avait jamais ete question de secrets sous ce rapport. Notre passion
s'abandonnait aux impulsions de la nature. Zoe ne savait rien des usages
conventionnels du monde, de la societe, des cercles soi-disant raffines.
Elle ignorait que l'amour fut un sentiment dont on put avoir a rougir.
Jusque-la, nuls temoins ne l'avaient genee. La presence meme de ses
parents, si redoutable aux amoureux moins purs que nous ne l'etions,
n'avait jamais mis le moindre obstacle a l'expression de ses sentiments.
Seule ou devant eux, sa conduite etait la meme. Elle ignorait les
hypocrisies de la nature conventionnelle; les scrupules, les intrigues,
les luttes simulees. Elle ignorait les terreurs des ames coupables. Elle
suivait naivement les impulsions placees en elle par le Createur. Il n'en
etait pas tout a fait de meme chez moi. J'avais vecu dans la societe; peu,
il est vrai, mais assez pour ne pas croire autant a l'innocente purete de
l'amour; assez pour etre devenu quelque peu sceptique sur sa sincerite.
Grace a elle, je me debarrassais de ce miserable scepticisme; mon ame
s'ouvrait a l'influence divine: je comprenais toute la noblesse de la
passion. Notre attachement etait sanctionne par ceux-la memes qui seuls
avaient le droit de le sanctionner. Il etait sanctifie par sa propre
purete. Nous contemplons le paysage, rendu plus beau par le coucher du
soleil, dont les rayons ne frappent plus la riviere, mais dorent encore le
feuillage des cotonniers qui la couvrent, et envoient, ca et la, une
trainee lumineuse sur les flots. La foret est diapree des riches nuances
de l'automne. Les feuilles vertes sont entremelees de feuilles rouges; ici
elles revetent le jaune d'or, la le marron fonce. Sous cette brillante
mosaique, le fleuve deploie ses courbes sinueuses, comme un serpent
gigantesque dont la tete va se perdre dans les bois sombres qui
environnent El Paso. Tout cela se deroule a nos yeux, car la place que
nous occupons domine le paysage. Nous voyons les maisons brunes du
village, le clocher brillant de son eglise.

Combien de fois, dans nos heures d'ivresse, nous avons regarde ce clocher!
Jamais avec autant de bonheur que dans ce moment. Nous sentons que nos
coeurs debordent. Nous parlons du passe comme du present; car Zoe compte
maintenant des evenements dans sa vie. Sombres tableaux, il est vrai; mais
souvent ce sont ceux-la dont un aime le plus a evoquer le souvenir. Les
scenes du desert ont ouvert a son intelligence tout un horizon de pensees
nouvelles qui provoquent de sa part des questions sans nombre. Nous
parlons de l'avenir. Il est tout lumiere, quoique un long et perilleux
voyage nous en separe encore. Nous n'y pensons pas. Nous regardons au
dela; nous pensons a l'epoque ou je lui enseignerai, ou elle apprendra de
moi ce que c'est que le mariage.

Les vibrations d'une mandoline se font entendre. Nous nous retournons.
Madame Seguin est assise sur un banc; elle tient l'instrument dans ses
mains; elle l'accorde. Jusqu'a ce moment, elle n'y avait pas touche. Il
n'y avait pas eu de musique depuis notre retour. C'est a la demande de
Seguin que l'instrument a ete apporte, il veut, par la musique, chasser
les sombres souvenirs; ou peut-etre espere-t-il adoucir les pensees
cruelles qui tourmentent encore son enfant. Madame Seguin se dispose a
jouer; nous nous rapprochons pour entendre. Seguin et Saint-Vrain causent
a part. Adele est encore assise ou nous l'avons laissee, silencieuse,
absorbee.

La musique commence; c'est un air joyeux, un fandango; un de ces airs dont
les Andalouses aiment a suivre la cadence avec leurs pieds. Seguin et
Saint-Vrain se sont retournes; nous regardons tous la figure d'Adele. Nous
tachons de lire dans ses traits. Les premieres notes l'ont fait
tressaillir; ses yeux vont de l'un a l'autre, de l'instrument a celle qui
le tient; elle semble etonnee, curieuse. La musique continue. La jeune
fille s'est levee, et par un mouvement machinal, elle se rapproche du banc
ou sa mere est assise. Elle s'accroupit a ses pieds, place son oreille
tout pres de la boite vibrante, et prete une oreille attentive. Sa figure
revet une expression singuliere.

Je regarde Seguin; sa physionomie n'est pas moins etrange; ses yeux sont
fixes sur ceux de sa fille; il la devore du regard; ses levres sont
entrouvertes; il semble ne pas respirer. Ses bras pendent sans mouvement,
et il se penche vers elle comme pour lire sur son visage les pensees qui
agitent son ame. Il se releve, comme frappe d'une idee soudaine.

--Oh! Adele! Adele! s'ecrie-t-il d'une voix oppressee! En s'adressant a
sa femme, oh! chante cette chanson, cette romance si douce, tu te
rappelles? cette chanson que tu avais l'habitude de lui repeter si
souvent. Tu te la rappelles? Adele! Regarde-la! vite! vite! Oh! mon Dieu!
peut-etre elle pourra...

La musique l'interrompt. La mere l'a compris, et, avec l'habilete d'une
virtuose, elle amene par une modulation savante un chant d'un caractere
tout different: je reconnais la douce cantilene espagnole: "La madre a su
hija" (La mere a son enfant).

Elle chante en s'accompagnant de la mandoline. Elle y met toute son ame;
l'amour maternel l'inspire. Elle donne aux paroles l'accent le plus
passionne, le plus tendre:

Tu duermes, cara nina.
Tu duermes en la paz.
Los angeles del cielo
Los angeles guardan, guardan
Nina mia! Cara ni--

       *       *       *       *       *

Le chant est interrompu par un cri,--un cri dont l'expression est
impossible a rendre. Les premiers mots de la romance avaient fait
tressaillir la jeune fille, et son attention avait redouble, s'il etait
possible. Pendant que le chant continuait, l'expression singuliere que
nous avons remarquee sur sa figure devenait de plus en plus visible et
marquee. Quand la voix arriva au refrain de la melodie, une exclamation
etrange sortit de ses levres. Elle se dressa sur ses pieds, regarda avec
egarement celle qui chantait.

Ce fut un eclair! L'instant d'apres, elle criait d'un accent profond et
passionne: "Maman! maman!" et tombait dans les bras de sa mere.

Seguin avait dit vrai lorsqu'il s'etait ecrie: "Peut-etre un jour Dieu
permettra qu'elle se rappelle!" Elle se rappelait non seulement sa mere,
mais, bientot apres, elle le reconnaissait lui aussi. Les cordes de la
memoire avaient vibre, les portes du souvenir s'etaient ouvertes. Elle
retrouvait les impressions de son enfance. _Elle se rappelait tout!_

Je ne veux point tenter de decrire la scene qui suivit. Je n'essayerai pas
de peindre les sentiments des acteurs de cette scene, les cris de joie
celeste meles de sanglots et de larmes, larmes de bonheur!

Nous etions tous heureux, ivres de joie; mais pour Seguin, cette heure
etait _l'heure de sa vie._



FIN










End of Project Gutenberg's Les chasseurs de chevelures, by Captain Mayne-Reid

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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where we have not received written confirmation of compliance.  To
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International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

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