The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise, III
by Adolphe Thiers

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Title: Histoire de la Revolution francaise, III

Author: Adolphe Thiers

Release Date: December 4, 2003 [EBook #10385]

Language: French

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HISTOIRE

DE LA

RVOLUTION

FRANAISE



Volume III



_PAR M.A. THIERS_







HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE.

CONVENTION NATIONALE.




CHAPITRE PREMIER.


NOUVEAUX MASSACRES DES PRISONNIERS A VERSAILLES.--ABUS DE POUVOIR ET
DILAPIDATIONS DE LA COMMUNE.--LECTION DES DPUTS A LA CONVENTION.
--COMPOSITION DE LA DPUTATION DE PARIS.--POSITION ET PROJETS DES
GIRONDINS; CARACTRE DES CHEFS DE CE PARTI; DU FDRALISME.--TAT DU PARTI
PARISIEN ET DE LA COMMUNE.--OUVERTURE DE LA CONVENTION NATIONALE LE 20
SEPTEMBRE 1792; ABOLITION DE LA ROYAUT; TABLISSEMENT DE LA RPUBLIQUE.
--PREMIRE LUTTE DES GIRONDINS ET DES MONTAGNARDS; DNONCIATION DE
ROBESPIERRE ET DE MARAT.--DCLARATION DE L'UNIT ET DE L'INDIVISIBILIT DE
LA RPUBLIQUE.--DISTRIBUTION ET FORCES DES PARTIS DANS LA CONVENTION.
--CHANGEMENT DANS LE POUVOIR EXCUTIF.--DANTON QUITTE SON MINISTRE.
--CRATION DE DIVERS COMITS ADMINISTRATIFS ET DU COMIT DE CONSTITUTION.


Tandis que les armes franaises arrtaient la marche des coaliss, Paris
tait toujours dans le trouble et la confusion. On a dj t tmoin des
dbordemens de la commune, des fureurs si prolonges de septembre, de
l'impuissance des autorits et de l'inaction de la force publique pendant
ces journes dsastreuses: on a vu avec quelle audace le comit de
surveillance avait avou les massacres, et en avait recommand l'imitation
aux autres communes de France. Cependant les commissaires envoys par la
commune avaient t partout repousss, parce que la France ne partageait
pas les fureurs que le danger avait excites dans la capitale. Mais dans
les environs de Paris, tous les meurtres ne s'taient pas borns  ceux
dont on a dj lu le rcit. Il s'tait form dans cette ville une troupe
d'assassins que les massacres de septembre avaient familiariss avec le
sang, et qui avaient besoin d'en rpandre encore. Dj quelques cents
hommes taient partis pour extraire des prisons d'Orlans les accuss de
haute trahison. Ces malheureux, par un dernier dcret, devaient tre
conduits  Saumur. Cependant leur destination fut change en route, et ils
furent achemins vers Paris. Le 9 septembre on apprit qu'ils devaient
arriver le 10  Versailles. Aussitt, soit que de nouveaux ordres fussent
donns  la bande des gorgeurs, soit que la nouvelle de cette arrive
sufft pour rveiller leur ardeur sanguinaire, ils envahirent Versailles
du 9 au 10. A l'instant le bruit se rpandit que de nouveaux massacres
allaient tre commis. Le maire de Versailles prit toutes les prcautions
pour empcher de nouveaux malheurs. Le prsident du tribunal criminel
courut  Paris avertir le ministre Danton du danger qui menaait les
prisonniers; mais il n'obtint qu'une rponse  toutes ses instances: _Ces
hommes-l sont bien coupables_. Soit, ajouta le prsident Alquier, mais
la loi seule doit en faire justice.--Eh! ne voyez-vous pas, reprit Danton
d'une voix terrible, que je vous aurais dj rpondu d'une autre manire
si je le pouvais! Que vous importent ces prisonniers? Retournez  vos
fonctions et ne vous occupez plus d'eux...

Le lendemain, les prisonniers arrivrent  Versailles. Une foule d'hommes
inconnus se prcipitrent sur les voitures, parvinrent  les entourer et 
les sparer de l'escorte, renversrent de cheval le commandant Fournier,
enlevrent le maire, qui voulait gnreusement se faire tuer  son poste,
et massacrrent les infortuns prisonniers, au nombre de cinquante-deux.
L prirent Delessart et d'Abancourt, mis en accusation comme ministres,
et Brissac, comme chef de la garde constitutionnelle, licencie sous la
lgislative. Immdiatement aprs cette excution, les assassins coururent
aux prisons de la ville, et renouvelrent les scnes des premiers jours de
septembre, en employant les mmes moyens, et en parodiant, comme  Paris,
les formes judiciaires. Ce dernier vnement, arriv  cinq jours
d'intervalle du premier, acheva de produire une terreur universelle. A
Paris, le comit de surveillance ne ralentit point son action: tandis que
les prisons venaient d'tre vides par la mort, il recommena  les
remplir en lanant de nouveaux mandats d'arrt. Ces mandats taient en si
grand nombre, que le ministre de l'intrieur, Roland, dnonant 
l'assemble ces nouveaux actes arbitraires, put en dposer cinq  six
cents sur le bureau, les uns signs par une seule personne, les autres par
deux ou trois au plus, la plupart dpourvus de motifs, et beaucoup fonds
sur le simple soupon _d'incivisme_.

Pendant que la commune exerait sa puissance  Paris, elle envoyait des
commissaires dans les dpartemens pour y justifier sa conduite, y
conseiller son exemple, y recommander aux lecteurs des dputs de son
choix, et y dcrier ceux qui la contrariaient dans l'assemble
lgislative. Elle se procurait ensuite des valeurs immenses, en saisissant
les sommes trouves chez le trsorier de la liste civile, Septeuil, en
s'emparant de l'argenterie des glises et du riche mobilier des migrs,
en se faisant dlivrer enfin par le trsor des sommes considrables, sous
le prtexte de soutenir la caisse de secours, et de faire achever les
travaux du camp. Tous les effets des malheureux massacrs dans les prisons
de Paris et sur la route de Versailles avaient t squestrs, et dposs
dans les vastes salles du comit de surveillance. Jamais la commune ne
voulut reprsenter ni les objets, ni leur valeur, et refusa mme toute
rponse  cet gard, soit au ministre de l'intrieur, soit au directoire
du dpartement, qui, comme on sait, avait t converti en simple
commission de contributions. Elle fit plus encore, elle se mit  vendre de
sa propre autorit le mobilier des grands htels, sur lesquels les scells
taient rests apposs depuis le dpart des propritaires. Vainement
l'administration suprieure lui faisait-elle des dfenses: toute la classe
des subordonns chargs de l'excution des ordres, ou appartenait  la
municipalit, ou tait trop faible pour agir. Les ordres ne recevaient
ainsi aucune excution.

La garde nationale, recompose sous la dnomination de sections armes, et
remplie d'hommes de toute espce, tait dans une dsorganisation complte.
Tantt elle se prtait au mal, tantt elle le laissait commettre par
ngligence. Des postes taient compltement abandonns, parce que les
hommes de garde, n'tant pas relevs, mme aprs quarante-huit heures, se
retiraient puiss de dgot et de fatigue. Tous les citoyens paisibles
avaient quitt ce corps, nagure si rgulier, si utile; et Santerre, qui
le commandait, tait trop faible et trop peu intelligent pour le
rorganiser.

La sret de Paris tait donc livre au hasard, et d'une part la commune,
de l'autre la populace, y pouvaient tout entreprendre. Parmi les
dpouilles de la royaut, les plus prcieuses, et par consquent les plus
convoites, taient celles que renfermait le Garde-Meuble, riche dpt de
tous les effets qui servaient autrefois  la splendeur du trne. Depuis le
10 aot, ce dpt avait veill la cupidit de la multitude, et plus d'une
circonstance excitait la surveillance de l'inspecteur de l'tablissement.
Celui-ci avait fait rquisitions sur rquisitions pour obtenir une garde
suffisante; mais soit dsordre, soit difficult de suffire  tous les
postes, soit enfin ngligence volontaire, on ne lui fournissait point les
forces qu'il demandait. Pendant la nuit du 16 septembre, le Garde-Meuble
fut vol, et la plus grande partie de ce qu'il contenait passa dans des
mains inconnues, que l'autorit fit depuis d'inutiles efforts pour
dcouvrir. On attribua ce nouvel vnement aux hommes qui avaient
secrtement ordonn les massacres. Cependant ils n'taient plus excits
ici ni par le fanatisme, ni par une politique sanguinaire; et, en leur
supposant le motif du vol, ils avaient dans les dpts de la commune de
quoi satisfaire la plus grande ambition. On a dit,  la vrit, qu'on fit
cet enlvement pour payer la retraite du roi de Prusse, ce qui est
absurde, et pour fournir aux dpenses du parti, ce qui est plus
vraisemblable, mais ce qui n'est nullement prouv. Au reste, le vol du
Garde-Meuble doit peu influer sur le jugement qu'il faut porter de la
commune et de ses chefs. Il n'en est pas moins vrai que, dpositaire de
valeurs immenses, la commune n'en rendit jamais aucun compte; que les
scells apposs sur les armoires furent briss, sans que les serrures
fussent forces, ce qui indique une soustraction et point un pillage
populaire, et que tant d'objets prcieux disparurent  jamais. Une partie
fut impudemment vole par des subalternes, tels que Sergent, surnomm
_Agathe_  cause d'un bijou prcieux dont il s'tait par; une autre
partie servit aux frais du gouvernement extraordinaire qu'avait institu
la commune. C'tait une guerre faite  l'ancienne socit, et toute guerre
est souille du meurtre et du pillage.

Telle tait la situation de Paris, pendant qu'on faisait les lections
pour la convention nationale. C'tait de cette nouvelle assemble que les
citoyens honntes attendaient la force et l'nergie ncessaires pour
ramener l'ordre: ils espraient que les quarante jours de confusion et de
crimes, couls depuis le 10 aot, ne seraient qu'un accident de
l'insurrection, accident dplorable mais passager. Les dputs mme,
sigeant avec tant de faiblesse dans l'assemble lgislative, ajournaient
l'nergie  la runion de cette convention, esprance commune de tous les
partis.

On s'agitait pour les lections dans la France entire. Les clubs
exeraient  cet gard une grande influence. Les jacobins de Paris avaient
fait imprimer et rpandre la liste de tous les votes mis pendant la
session lgislative, afin qu'elle servt de documens aux lecteurs. Les
dputs qui avaient vot contre les lois dsires par le parti populaire,
et surtout ceux qui avaient absous Lafayette, taient particulirement
dsigns. Nanmoins, pour les provinces o les discordes de la capitale
n'avaient pas encore pntr, les girondins, mme les plus odieux aux
agitateurs de Paris, taient nomms  cause de leurs talens reconnus.
Presque tous les membres de l'assemble actuelle taient rlus. Beaucoup
de constituans, que le dcret de non-rlection avait exclus de la
premire lgislature, furent appels  faire partie de cette convention.
Dans le nombre on distinguait Buzot et Ption. Parmi les nouveaux membres
figuraient naturellement les hommes qui, dans leurs dpartemens, s'taient
signals par leur nergie et leur exaltation, ou les crivains qui, comme
Louvet, s'taient fait connatre, par leurs talens,  la capitale et aux
provinces.

A Paris, la faction violente qui avait domin depuis le 10 aot, se rendit
matresse des lections et mit en avant tous les hommes de son choix.
Robespierre, Danton furent les premiers nomms. Les jacobins, le conseil
de la commune accueillirent cette nouvelle par des applaudissemens. Aprs
eux furent lus Camille Desmoulins, fameux par ses crits; David, par ses
tableaux; Fabre-d'glantine, par ses ouvrages comiques et une grande
participation aux troubles rvolutionnaires; Legendre, Panis, Sergent,
Billaud-Varennes, par leur conduite  la commune. On y ajouta le
procureur-syndic Manuel, Robespierre jeune, frre du clbre Maximilien;
Collot-d'Herbois, ancien comdien; le duc d'Orlans, qui avait abdiqu ses
titres, et s'appelait Philippe-galit. Enfin, aprs tous ces noms, on vit
paratre avec tonnement le vieux Dusaulx, l'un des lecteurs de 1789, qui
s'tait tant oppos aux fureurs de la multitude, qui avait tant vers de
larmes sur ses excs, et qui fut rlu par un dernier souvenir de 89, et
comme un tre bon et inoffensif pour tous les partis. Il manquait  cette
trange runion le cynique et sanguinaire Marat. Cet homme trange avait,
par l'audace de ses crits, quelque chose de surprenant, mme pour des
gens qui venaient d'tre tmoins des journes de septembre. Le capucin
Chabot, qui dominait aux Jacobins par sa verve, et y cherchait les
triomphes qui lui taient refuss dans l'assemble lgislative, fut oblig
de faire l'apologie de Marat; et, comme c'tait chez les jacobins que
toute chose se dlibrait d'avance, son lection propose chez eux fut
bientt consomme dans l'assemble lectorale. Marat, un autre
journaliste, Frron et quelques individus obscurs, compltrent cette
dputation fameuse qui, renfermant des commerans, un boucher, un
comdien, un graveur, un peintre, un avocat, trois ou quatre crivains, un
prince dchu, reprsentait bien la confusion et la varit des existences
qui s'agitaient dans l'immense capitale de la France.

Les dputs arrivaient successivement  Paris, et  mesure que leur nombre
devenait plus grand, et que les journes qui avaient produit une terreur
si profonde s'loignaient, on commenait  se rassurer, et  se prononcer
contre les dsordres de la capitale. La crainte de l'ennemi tait diminue
par la contenance de Dumouriez dans l'Argonne: la haine des _aristocrates_
se changeait en piti, depuis l'horrible sacrifice qu'on en avait fait 
Paris et  Versailles. Ces forfaits, qui avaient trouv tant
d'approbateurs gars ou tant de censeurs timides, ces forfaits, devenus
plus hideux par le vol qui venait de se joindre au meurtre, excitaient la
rprobation gnrale. Les girondins indigns de tant de crimes, et
courroucs de l'oppression personnelle qu'ils avaient subie pendant un
mois entier, devenaient plus fermes et plus nergiques. Brillans de talent
et de courage aux yeux de la France, invoquant la justice et l'humanit,
ils devaient avoir l'opinion publique pour eux, et dj ils en menaaient
hautement leurs adversaires.

Cependant, si les girondins taient galement prononcs contre les excs
de Paris, ils n'prouvaient et n'excitaient pas tous ces ressentimens
personnels qui enveniment les haines de parti. Brissot par exemple, en ne
cessant aux Jacobins de lutter d'loquence avec Robespierre, lui avait
inspir une haine profonde. Avec des lumires, des talens, Brissot
produisait beaucoup d'effet; mais il n'avait ni assez de considration
personnelle, ni assez d'habilet pour tre le chef du parti, et la haine
de Robespierre le grandissait en lui imputant ce rle. Lorsqu' la veille
de l'insurrection, les girondins crivirent une lettre  Bose, peintre du
roi, le bruit d'un trait se rpandit, et on prtendit que Brissot, charg
d'or, allait partir pour Londres. Il n'en tait rien; mais Marat,  qui
les bruits les plus insignifians, ou mme les mieux dmentis, suffisaient
pour tablir ses accusations, n'en avait pas moins lanc un mandat d'arrt
contre Brissot, lors de l'emprisonnement gnral des prtendus
conspirateurs du 10 aot. Une grande rumeur s'en tait suivie, et le
mandat d'arrt ne fut pas excut. Mais les jacobins n'en disaient pas
moins que Brissot tait vendu  Brunswick; Robespierre le rptait et le
croyait, tant sa fausse intelligence tait porte  croire coupables ceux
qu'il hassait. Louvet lui avait inspir tout autant de haine, en se
faisant le second de Brissot aux Jacobins et dans le journal _la
Sentinelle_. Louvet, plein de talent et de hardiesse, s'attaquait
directement aux hommes. Ses personnalits virulentes, reproduites chaque
jour par la voie d'un journal, en avaient fait l'ennemi le plus dangereux
et le plus dtest du parti Robespierre.

Le ministre Roland avait dplu  tout le parti jacobin et municipal par sa
courageuse lettre du 3 septembre, et par sa rsistance aux empitemens
de la commune; mais n'ayant rivalis avec aucun individu, il n'inspirait
qu'une colre d'opinion. Il n'avait offens personnellement que Danton, en
lui rsistant dans le conseil, ce qui tait peu dangereux, car de tous les
hommes il n'y en avait pas dont le ressentiment ft moins  craindre que
celui de Danton. Mais dans la personne de Roland c'tait principalement sa
femme qu'on dtestait, sa femme, fire, svre, courageuse, spirituelle,
runissant autour d'elle ces girondins si cultivs, si brillans, les
animant de ses regards, les rcompensant de son estime, et conservant dans
son cercle, avec la simplicit rpublicaine, une politesse odieuse  des
hommes obscurs et grossiers. Dj ils s'efforaient de rpandre contre
Roland un bas ridicule. Sa femme, disaient-ils, gouvernait pour lui,
dirigeait ses amis, les rcompensait mme de ses faveurs. Dans son ignoble
langage, Marat l'appelait _la Circ_ du parti.

Guadet, Vergniaud, Gensonn, quoiqu'ils eussent rpandu un grand clat
dans la lgislative, et qu'ils se fussent opposs au parti jacobin,
n'avaient cependant pas veill encore toute la haine qu'ils excitrent
plus tard. Guadet mme avait plu aux rpublicains nergiques par ses
attaques hardies contre Lafayette et la cour. Guadet, vif, prompt 
s'lancer en avant, passait du plus grand emportement au plus grand
sang-froid; et, matre de lui  la tribune, il y brillait par l'-propos
et les mouvemens. Aussi devait-il, comme tous les hommes, aimer un
exercice dans lequel il excellait, en abuser mme, et prendre trop de
plaisir  abattre avec la parole un parti qui lui rpondrait bientt avec
la mort.

Vergniaud n'avait pas aussi bien russi que Guadet auprs des esprits
violens, parce qu'il ne montra jamais autant d'ardeur contre la cour,
mais il avait t moins expos aussi  les blesser, parce que, dans son
abandon et sa nonchalance, il heurtait moins les personnes que son ami
Guadet. Les passions veillaient peu ce tribun, le laissaient sommeiller
au milieu des agitations de parti, et, ne le portant pas au-devant des
hommes, ne l'exposaient gure  leur haine. Cependant il n'tait point
indiffrent. Il avait un coeur noble, une belle et lucide intelligence, et
le feu oisif de son tre, s'y portant par intervalle, l'chauffait,
l'levait jusqu' la plus sublime nergie. Il n'avait pas la vivacit des
reparties de Guadet, mais il s'animait  la tribune, il y rpandait une
loquence abondante, et, grce  une souplesse d'organe extraordinaire, il
rendait ses penses avec une facilit, une fcondit d'expression,
qu'aucun homme n'a gales. L'locution de Mirabeau tait, comme son
caractre, ingale et forte; celle de Vergniaud, toujours lgante et
noble, devenait, avec les circonstances, grande et nergique. Mais toutes
les exhortations de l'pouse de Roland ne russissaient pas toujours 
veiller cet athlte, souvent dgot des hommes, souvent oppos aux
imprudences de ses amis, et peu convaincu surtout de l'utilit des paroles
contre la force.

Gensonn, plein de sens et de probit, mais dou d'une facilit
d'expression mdiocre, et capable seulement de faire de bons rapports,
avait peu figur encore  la tribune. Cependant des passions fortes, un
caractre obstin, devaient lui valoir chez ses amis beaucoup d'influence,
et chez ses ennemis la haine, qui atteint le caractre toujours plus que
le talent.

Condorcet, autrefois marquis et toujours philosophe, esprit lev,
impartial, jugeant trs bien les fautes de son parti, peu propre aux
terribles agitations de la dmocratie, se mettait rarement en avant,
n'avait encore aucun ennemi direct pour son compte, et se rservait pour
tous les genres de travaux qui exigeaient des mditations profondes.
Buzot, plein de sens, d'lvation d'me, de courage, joignant  une belle
figure une locution ferme et simple, imposait aux passions par toute
la noblesse de sa personne, et exerait autour de lui le plus grand
ascendant moral.

Barbaroux, lu par ses concitoyens, venait d'arriver du Midi, avec un de
ses amis dput comme lui  la convention nationale. Cet ami se nommait
Rebecqui. C'tait un homme peu cultiv, mais hardi, entreprenant, et tout
dvou  Barbaroux. On se souvient que ce dernier idoltrait Roland et
Ption, qu'il regardait Marat comme un fou atroce, Robespierre comme un
ambitieux, surtout depuis que Panis le lui avait propos comme un
dictateur indispensable. Rvolt des crimes commis depuis son absence, il
les imputait volontiers  des hommes qu'il dtestait dj, et il se
pronona, ds son arrive, avec une nergie qui rendait toute
rconciliation impossible. Infrieur  ses amis par l'esprit, mais dou
d'intelligence et de facilit, beau, hroque, il se rpandit en menaces,
et en quelques jours il obtint autant de haine que ceux qui pendant toute
la lgislative n'avaient cess de blesser les opinions et les hommes.

Le personnage autour duquel se rangeait tout le parti, et qui jouissait
d'une considration universelle, tait Ption. Maire pendant la
lgislative, il avait, par sa lutte avec la cour, acquis une popularit
immense. A la vrit il avait, le 9 aot, prfr une dlibration  un
combat; depuis il s'tait prononc contre septembre, et s'tait spar de
la commune, comme Bailly en 1790; mais cette opposition tranquille et
silencieuse, sans le brouiller encore avec la faction, le lui avait rendu
redoutable. Plein de lumires, de calme, parlant rarement, ne voulant
jamais rivaliser de talent avec personne, il exerait sur tout le monde,
et sur Robespierre lui-mme, l'ascendant d'une raison froide, quitable,
et universellement respecte. Quoique rput girondin, tous les partis
voulaient son suffrage, tous le redoutaient, et, dans la nouvelle
assemble, il avait pour lui non-seulement le ct droit, mais toute la
masse moyenne, et beaucoup mme du ct gauche.

Telle tait donc la situation des girondins en prsence de la faction
parisienne: ils avaient pour eux l'opinion gnrale, qui rprouvait les
excs; ils s'taient empars d'une grande partie des dputs qui
arrivaient chaque jour  Paris; ils avaient tous les ministres, except
Danton, qui souvent dominait le conseil, mais ne se servait pas de sa
puissance contre eux; enfin ils montraient  leur tte le maire de Paris,
l'homme le plus respect du moment. Mais  Paris, ils n'taient pas chez
eux, ils se trouvaient au milieu de leurs ennemis, et ils avaient 
redouter la violence des classes infrieures, qui s'agitaient au-dessous
d'eux, et surtout la violence de l'avenir, qui allait crotre avec les
passions rvolutionnaires.

Le premier reproche qu'on leur adressa fut de vouloir sacrifier Paris.
Dj on leur avait imput de vouloir se rfugier dans les dpartemens et
au-del de la Loire. Les torts de Paris  leur gard tant plus grands
depuis les 2 et 3 septembre, on leur supposa d'autant plus l'intention de
l'abandonner, on prtendit qu'ils avaient voulu runir la convention
ailleurs. Peu  peu les soupons, s'arrangeant, prirent une forme plus
rgulire. On leur reprochait de vouloir rompre l'unit nationale, et
composer des quatre-vingt-trois dpartements, quatre-vingt-trois tats,
tous gaux entre eux, et unis par un simple lien fdratif. On ajoutait
qu'ils voulaient par-l dtruire la suprmatie de Paris, et s'assurer une
domination personnelle dans leurs dpartemens respectifs. C'est alors que
fut imagine la calomnie du fdralisme. Il est vrai que, lorsque la
France tait menace par l'invasion des Prussiens, ils avaient song, en
cas d'extrmit,  se retrancher dans les dpartemens mridionaux; il est
encore vrai qu'en voyant les excs et la tyrannie de Paris, ils avaient
quelquefois repos leur pense sur les dpartemens; mais de l  un projet
de rgime fdratif il y avait loin encore. Et d'ailleurs, entre un
gouvernement fdratif et un gouvernement unique et central, toute la
diffrence consistant dans le plus ou moins d'nergie des institutions
locales, le crime d'une telle ide tait bien vague, s'il existait. Les
girondins, n'y voyant au rest rien de coupable, ne s'en dfendaient pas,
et beaucoup d'entre eux, indigns de l'absurdit avec laquelle on
poursuivait ce systme, demandaient si, aprs tout, la Nouvelle-Amrique,
la Hollande, la Suisse, n'taient pas heureuses et libres sous un rgime
fdratif, et s'il y aurait une grande erreur ou un grand forfait 
prparer  la France un sort pareil. Buzot surtout soutenait souvent cette
doctrine, et Brissot, grand admirateur des Amricains, la dfendait
galement, plutt comme opinion philosophique que comme projet applicable
 la France. Ces conversations divulgues donnrent plus de poids  la
calomnie du fdralisme. Aux Jacobins, on agita gravement la question du
fdralisme, et on souleva mille fureurs contre les girondins. On
prtendit qu'ils voulaient dtruire le faisceau de la puissance
rvolutionnaire, lui enlever cette unit qui en faisait la force, et cela,
pour se faire rois dans leurs provinces. Les girondins rpondirent de leur
ct par des reproches plus rels, mais qui malheureusement taient
exagrs aussi, et qui perdaient de leur force en perdant de leur vrit.
Ils reprochaient  la commune de s'tre rendue souveraine, d'avoir par ses
usurpations empit sur la souverainet nationale, et de s'tre arrog 
elle seule une puissance qui n'appartenait qu' la France entire. Ils lui
reprochaient de vouloir dominer la convention, comme elle avait opprim
l'assemble lgislative; ils disaient qu'en sigeant auprs d'elle, les
mandataires nationaux n'taient pas en sret, et qu'ils sigeraient au
milieu des assassins de septembre. Ils l'accusaient d'avoir dshonor la
rvolution pendant les quarante jours qui suivirent le 10 aot, et de
n'avoir rempli la dputation de Paris que d'hommes signals pendant ces
horribles saturnales. Jusque-l tout tait vrai. Mais ils ajoutaient des
reproches aussi vagues que ceux de fdralisme dont eux-mmes taient
l'objet. Ils accusaient hautement Marat, Danton et Robespierre, d'aspirer
 la suprme puissance; Marat, parce qu'il crivait tous les jours qu'il
fallait un dictateur pour purger la socit des membres impurs qui la
corrompaient; Robespierre, parce qu'il avait dogmatis  la commune, et
parl avec insolence  l'assemble, et parce que,  la veille du 10 aot,
Panis l'avait propos  Barbaroux comme dictateur; Danton enfin, parce
qu'il exerait sur le ministre, sur le peuple, et partout o il se
montrait, l'influence d'un tre puissant. On les nommait les triumvirs,
et cependant il n'y avait gure d'union entre eux. Marat n'tait qu'un
systmatique insens; Robespierre n'tait encore qu'un jaloux, mais il
n'avait pas assez de grandeur pour tre un ambitieux; Danton enfin tait
un homme actif, passionn pour le but de la rvolution, et qui portait la
main sur toutes choses, par ardeur plus que par ambition personnelle. Mais
parmi ces hommes, il n'y avait encore ni un usurpateur, ni des conjurs
d'accord entre eux; et il tait imprudent de donner  des adversaires,
dj plus forts que soi, l'avantage d'tre accuss injustement. Cependant
les girondins mnageaient plus Danton, parce qu'il n'y avait rien de
personnel entre lui et eux, et ils mprisaient trop Marat pour l'attaquer
directement; mais ils se dchanaient impitoyablement contre Robespierre,
parce que le succs de ce qu'on appelait sa vertu et son loquence les
irritait davantage: ils avaient pour lui le ressentiment qu'prouve la
vritable supriorit contre la mdiocrit orgueilleuse et trop vante.

Cependant on essaya de s'entendre avant l'ouverture de la convention
nationale, et il y eut diverses runions dans lesquelles on proposa de
s'expliquer franchement, et de terminer des disputes funestes. Danton s'y
prtait de trs bonne foi[1], parce qu'il n'y apportait aucun orgueil, et
qu'il souhaitait avant tout le succs de la rvolution. Ption montra
beaucoup de froideur et de raison; mais Robespierre fut aigre comme un
homme bless; les girondins furent fiers et svres comme des hommes
innocens, indigns, et qui croient avoir dans les mains leur vengeance
assure. Barbaroux dit qu'il n'y avait aucune alliance possible _entre le
crime et la vertu_, et de part et d'autre on se retira plus loign d'une
rconciliation qu'avant de s'tre vu. Tous les jacobins se rangrent
autour de Robespierre, les girondins et la masse sage et modre autour de
Ption. L'avis de celui-ci et des hommes senss tait de cesser toute
accusation, puisqu'il tait impossible de saisir les auteurs des massacres
de septembre et du vol du Garde-Meuble; de ne plus parler des triumvirs,
parce que leur ambition n'tait ni assez prouve ni assez manifeste pour
tre punie; de mpriser une vingtaine de mauvais sujets introduits dans
l'assemble par les lections de Paris; enfin de se hter de remplir le
but de la convention, en faisant une constitution-et en dcidant du sort
de Louis XVI. Tel tait l'avis des hommes froids; mais d'autres moins
calmes firent, comme d'usage, des projets qui, ne pouvant tre encore
excuts, avaient le danger d'avertir et d'irriter leurs adversaires. Ils
proposrent de casser la municipalit, de dplacer au besoin la
convention, de transporter son sige ailleurs qu' Paris, de la former en
cour de justice, pour juger sans appel les conspirateurs, de lui composer
enfin une garde particulire prise dans les quatre-vingt-trois
dpartemens. Ces projets n'eurent aucune suite et ne servirent qu'
irriter les passions. Les girondins s'en reposrent sur la conscience
publique, qui, suivant eux, allait se soulever aux accens de leur
loquence et au rcit des crimes qu'ils devaient dnoncer. Ils se
donnrent rendez-vous  la tribune de la convention pour y craser leurs
adversaires.

[Note 1: Voyez Durand-Maillanne, Dumouriez, Meillan, et tous les
contemporains.]

Enfin, le 20 septembre, les dputs  la convention se runirent aux
Tuileries pour constituer la nouvelle assemble. Leur nombre tant
suffisant, ils se constiturent provisoirement, vrifirent leurs
pouvoirs, et procdrent de suite  la nomination du bureau. Ption fut
presque  l'unanimit proclam prsident. Brissot, Condorcet, Rabaud
Saint-tienne, Lasource, Vergniaud et Camus, furent lus secrtaires. Ces
choix prouvent quelle tait alors dans rassemble l'influence du parti
girondin.

L'assemble lgislative, qui depuis le 10 aot avait t en permanence,
fut informe, le 21, par une dputation, que la convention nationale tait
forme, et que la lgislature tait termine. Les deux assembles n'eurent
qu' se confondre l'une dans l'autre, et la convention alla occuper la
salle de la lgislative.

Ds le 21, Manuel, procureur-syndic de la commune, suspendu aprs le 20
juin avec Ption, devenu trs populaire  cause de cette suspension,
enrl ds-lors avec les furieux de la commune, mais depuis loign d'eux,
et rapproch des girondins  la vue des massacres de l'Abbaye; Manuel fait
le jour mme une proposition qui excite une grande rumeur parmi les
ennemis de la Gironde: Citoyens reprsentans, dit-il, il faut ici que
tout respire un caractre de dignit et de grandeur qui impose 
l'univers. Je demande que le _prsident de l France_ soit log dans le
palais national des Tuileries, qu'il soit prcd de la force publique et
des signes de la loi, et que les citoyens se lvent  son aspect.  ces
mots, le capucin Chabot, le secrtaire de la commune Tallien, s'lvent
avec vhmence contre ce crmonial, imit de la royaut. Chabot dit que
les reprsentans du peuple doivent s'assimiler aux citoyens des rangs
desquels ils sortent, aux sans-culottes, qui forment la majorit de la
nation. Tallien ajoute qu'on ira chercher le prsident de la convention 
un cinquime tage, et que c'est l que logent le gnie et la vertu. La
proposition de Manuel est donc rejete, et les ennemis de la Gironde
prtendent qu'elle a voulu dcerner  son chef Ption les honneurs
souverains.

Aprs cette proposition, une foule d'autres se succdent sans
interruption. De toutes parts on veut constater par des dclarations
authentiques les sentimens qui animent l'assemble et la France. On
demande que la nouvelle constitution ait pour base l'galit absolue, que
la souverainet du peuple soit dcrte, que haine soit jure  la
royaut,  la dictature, au triumvirat,  toute autorit individuelle, et
que la peine de mort soit dcrte contre quiconque en proposerait une
pareille. Danton met fin  toutes les motions, en faisant dcrter que la
nouvelle constitution ne sera valable qu'aprs avoir t sanctionne par
le peuple. On ajoute que les lois existantes continueront provisoirement
d'avoir leur effet, que les autorits non remplaces seront provisoirement
maintenues, et que les impts seront perus comme par le pass, en
attendant les nouveaux systmes de contribution. Aprs ces propositions et
ces dcrets, Manuel, Collot-d'Herbois, Grgoire, entreprennent la question
de la royaut, et demandent que son abolition soit prononce sur-le-champ.
Le peuple, disent-ils, vient d'tre dclar souverain, mais il ne le sera
rellement que lorsque vous l'aurez dlivr d'une autorit rivale, celle
des rois. L'assemble, les tribunes se lvent pour exprimer une
rprobation unanime contre la royaut. Cependant Bazire voudrait, dit-il,
une discussion solennelle sur une question aussi importante, Qu'est-il
besoin de discuter, reprend Grgoire, lorsque tout le monde est d'accord?
Les cours sont l'atelier du crime, le foyer de la corruption, l'histoire
des rois est le martyrologe des nations. Ds que nous sommes tous
galement pntrs de ces vrits, qu'est-il besoin de discuter?

La discussion est en effet ferme. Il se fait un profond silence, et, sur
la dclaration unanime de l'assemble, le prsident dclare que la royaut
est abolie en France. Ce dcret est accueilli par des applaudissemens
universels; la publication en est ordonne sur-le-champ, ainsi que l'envoi
aux armes et  toutes les municipalits.

Lorsque cette institution de la rpublique fut proclame, les Prussiens
menaaient encore le territoire. Dumouriez, comme on l'a vu, s'tait port
 Sainte-Menehould, et la canonnade du 21, si heureuse pour nos armes,
n'tait pas encore connue  Paris. Le lendemain 22, Billaud-Varennes
proposa de dater, non plus de l'an 4 de la libert, mais de l'an 1er de la
rpublique. Cette proposition fut adopte. L'anne 1789 ne fut plus
considre comme ayant commenc la libert, et la nouvelle re
rpublicaine s'ouvrit ce jour mme, 22 septembre 1792.

Le soir on apprit la canonnade de Valmy, et la joie commena  se
rpandre. Sur la demande des citoyens d'Orlans, qui se plaignaient de
leurs magistrats, il fut dcrt que tous les membres des corps
administratifs et des tribunaux seraient rlus, et que les conditions
d'ligibilit, fixes par la constitution de 91, seraient considres
comme nulles. Il n'tait plus ncessaire de prendre les juges parmi les
lgistes, ni les administrateurs dans une certaine classe de
propritaires. Dj l'assemble lgislative avait aboli le marc d'argent,
et attribu  tous les citoyens en ge de majorit la capacit lectorale.
La convention acheva d'effacer les dernires dmarcations, en appelant
tous les citoyens  toutes les fonctions les plus diverses. Ainsi fut
commenc le systme de l'galit absolue.

Le 23, tous les ministres furent entendus. Le dput Gambon fit un rapport
sur l'tat des finances. Les prcdentes assembles avaient dcrt la
fabrication de deux milliards sept cents millions d'assignats; deux
milliards cinq cents millions avaient t dpenss; restait deux cents
millions, dont cent soixante-seize taient encore  fabriquer, et dont
vingt-quatre se trouvaient en caisse. Les impts taient retenus par les
dpartemens pour les achats de grains ordonns par la dernire assemble;
il fallait de nouvelles ressources extraordinaires. La masse des biens
nationaux s'augmentant tous les jours par l'migration, on ne craignait
pas d'mettre le papier qui les reprsentait, et on n'hsita pas  le
faire: une nouvelle cration d'assignats fut donc ordonne.

Roland fut entendu sur l'tat de la France et de la capitale. Aussi svre
et plus hardi encore qu'au 3 septembre, il exposa avec nergie les
dsordres de Paris, les causes et les moyens de les prvenir. Il
recommanda l'institution prompte d'un gouvernement fort et vigoureux,
comme la seule garantie d'ordre dans les tats libres. Son rapport,
entendu avec faveur, fut couvert d'applaudissemens, et n'excita cependant
aucune explosion chez ceux qui se regardaient comme accuss ds qu'il
s'agissait des troubles de Paris.

Mais  peine ce premier coup d'oeil tait-il jet sur la situation de la
France, qu'on apprend la nouvelle de la propagation du dsordre dans
certains dpartemens. Roland crit une lettre  la convention pour lui
dnoncer de nouveaux excs, et en demander la rpression. Aussitt cette
lecture acheve, les dputs Kersaint, Buzot, s'lancent  la tribune pour
dnoncer les violences de tout genre qui commencent  se commettre
partout. Les assassinats, disent-ils, sont imits dans les dpartemens.
Ce n'est pas l'anarchie qu'il faut en accuser, mais des tyrans d'une
nouvelle espce, qui s'lvent sur la France  peine affranchie. C'est de
Paris que partent tous les jours ces funestes inspirations du crime. Sur
tous les murs de la capitale, on lit des affiches qui provoquent aux
meurtres, aux incendies, aux pillages, et des listes de proscription o
sont dsignes chaque jour de nouvelles victimes. Comment prserver le
peuple d'une affreuse misre, si tant de citoyens sont condamns  cacher
leur existence? Comment faire esprer  la France une constitution, si la
convention, qui doit la dcrter, dlibre sous les poignards? Il faut,
pour l'honneur de la rvolution, arrter tant d'excs, et distinguer entre
la bravoure civique qui a brav le despotisme au 10 aot, et la cruaut
servant, aux 2 et 3 septembre, une tyrannie muette et cache.

En consquence, les orateurs demandent l'tablissement d'un comit charg,

1. De rendre compte de l'tat de la rpublique et de Paris en particulier;

2. De prsenter un projet de loi contre les provocateurs au meurtre et 
l'assassinat;

3. De rendre compte des moyens de donner  la convention nationale une
force publique  sa disposition, prise dans les quatre-vingt-trois
dpartemens.

A cette proposition, tous les membres du ct gauche, o s'taient rangs
les esprits les plus ardens de la nouvelle assemble, poussent des cris
tumultueux. On exagre, suivant eux, les maux de la France. Les plaintes
hypocrites qu'on vient d'entendre partent du fond des cachots, o ont t
justement plongs les suspects qui, depuis trois ans, appelaient la guerre
civile sur leur patrie. Les maux dont on se plaint taient invitables;
le peuple est en tat de rvolution, et il devait prendre des mesures
nergiques pour son salut. Aujourd'hui, ces momens critiques sont
passs, et les dclarations que vient de faire la convention suffiront
pour apaiser les troubles. D'ailleurs, pourquoi une juridiction
Extraordinaire? Les anciennes lois existent, et suffisent pour les
provocations au meurtre. Serait-ce encore une nouvelle loi martiale qu'on
voudrait tablir?

Par une contradiction bien ordinaire chez les partis, ceux qui avaient
demand la juridiction extraordinaire du 17 aot, ceux qui allaient
demander le tribunal rvolutionnaire, s'levaient contre une loi qui,
disaient-ils, tait une loi de sang! Une loi de sang, rpond Kersaint,
lorsque je veux au contraire en prvenir l'effusion! Cependant
l'ajournement est vivement demand. Ajourner la rpression des meurtres,
s'crie Vergniaud, c'est les ordonner! Les ennemis de la France sont en
armes sur notre territoire, et l'on veut que les citoyens franais, au
lieu de combattre, s'entr'gorgent comme les soldats de Cadmus!...

Enfin la proposition de Kersaint et Buzot est adopte tout entire. On
dcrte qu'il sera prpar des lois pour la punition des provocateurs au
meurtre, et pour l'organisation d'une garde dpartementale.

Cette sance du 24 septembre avait caus une grande motion dans les
esprits; cependant aucun nom n'avait t prononc, et les accusations
taient restes gnrales. Le lendemain, on s'aborde avec les ressentimens
de la veille, et d'une part on murmure contre les dcrets rendus, de
l'autre on prouve le regret de n'avoir pas assez dit contre la faon
appele _dsorganisatrice_. Tandis qu'on attaque les dcrets, ou qu'on
les dfend, Merlin, autrefois huissier et officier municipal  Thionville,
puis dput  la lgislative, o il se signala parmi les patriotes les
plus prononcs, Merlin, fameux par son ardeur et sa bravoure, demande la
parole. L'ordre du jour, dit-il, est d'claircir si, comme Lasource me
l'a assur hier, il existe, au sein de la convention nationale, une
faction qui veuille tablir un triumvirat ou une dictature: il faut ou que
les dfiances cessent, ou que Lasource indique les coupables, et je jure
de les poignarder en face de l'assemble. Lasource, si vivement somm de
s'expliquer, rapporte sa conversation avec Merlin, et dsigne de nouveau,
sans les nommer, les ambitieux qui veulent s'lever sur les ruines de la
royaut dtruite. Ce sont ceux qui ont provoqu le meurtre et le pillage,
qui ont lanc des mandats d'arrt contre des membres de la lgislative,
qui dsignent aux poignards les membres courageux de la convention, et qui
imputent au peuple les excs qu'ils ordonnent eux-mmes. Lorsqu'il en sera
temps, il arrachera le voile qu'il ne fait que soulever, dt-il prir sous
leurs coups.

Cependant les triumvirs n'taient pas nomms. Osselin monte  la tribune
et dsigne la dputation de Paris, dont il est membre; il dit que c'est
contre elle qu'on s'tudie  exciter des dfiances, qu'elle n'est ni assez
profondment ignorante, ni assez profondment sclrate, pour avoir conu
des projets de triumvirat et de dictature; qu'il fait serment du
contraire, et demande l'anathme et la mort contre le premier qui serait
surpris mditant de pareils projets. Que chacun, ajoute-t-il, me suive 
la tribune, et y fasse la mme dclaration:--Oui, s'crie Rebecqui, le
courageux ami de Barbaroux; oui, ce parti accus de projets tyranniques
existe, et je le nomme: c'est le parti Robespierre. Marseille le connat,
et nous envoie ici pour le combattre.

Cette apostrophe hardie cause une grande rumeur dans l'assemble. Les yeux
se dirigent sur Robespierre. Danton se hte de prendre la parole pour
apaiser ces divisions, et carter des accusations qu'il savait en partie
diriges contre lui-mme. Ce sera, dit-il, un beau jour pour la
rpublique que celui o une explication franche et fraternelle calmera
toutes ces dfiances. On parle de dictateurs, de triumvirs; mais cette
accusation est vague et doit tre signe.--Moi je la signerai, s'crie de
nouveau Rebecqui, en s'lanant au bureau.--Soit, rpond Danton; s'il est
des coupables, qu'ils soient immols, fussent-ils les meilleurs de mes
amis. Pour moi, ma vie est connue. Dans les socits patriotiques, au 10
aot, au conseil excutif, j'ai servi la cause de la libert sans aucune
vue personnelle, et avec _l'nergie de mon temprament_. Je ne crains donc
pas les accusations pour moi-mme; mais je veux les pargner  tout le
monde. Il est, j'en conviens, dans la dputation de Paris, un homme qu'on
pourrait appeler le _Royou_ des rpublicains: c'est Marat. Souvent on m'a
accus d'tre l'instigateur de ses placards; mais j'invoque le tmoignage
du prsident, et je lui demande de dclarer si, dans la commune et les
comits, il ne m'a pas vu souvent aux prises avec Marat. Au reste, cet
crivain tant accus a pass une partie de sa vie dans les souterrains et
les cachots. La souffrance a altr son humeur, il faut excuser ses
emportemens. Mais laissez l des discussions tout individuelles, et tchez
de les faire servir  la chose publique. Portez la peine de mort contre
quiconque proposera la dictature ou le triumvirat. Cette motion est
couverte d'applaudissemens. Ce n'est pas tout, reprend Danton, il est une
autre crainte rpandue dans le public, et il faut la dissiper. On prtend
qu'une partie des dputs mdite le rgime fdratif, et la division de la
France en une foule de sections. Il nous importe de former un tout.
Dclarez donc, par un autre dcret, l'unit de la France et de son
gouvernement. Ces bases poses, cartons nos dfiances, soyons unis, et
marchons  notre but!

Buzot rpond  Danton que la dictature se prend, mais ne se demande pas,
et que porter des lois contre cette demande est illusoire; que quant au
systme fdratif, personne n'y a song; que la proposition d'une garde
dpartementale est un moyen d'unit, puisque tous les dpartemens seront
appels  garder en commun la reprsentation nationale; qu'au reste, il
peut tre bon de faire une loi sur ce sujet, mais qu'elle doit tre
mrement rflchie, et qu'en consquence il faut renvoyer les propositions
de Danton  la commission des six; dcrte la veille.

Robespierre, personnellement accus, demande  son tour la parole. D'abord
il annonce que ce n'est pas lui qu'il va dfendre, mais la chose publique,
attaque dans sa personne. S'adressant  Rebecqui: Citoyen, lui dit-il,
qui n'avez pas craint de m'accuser, je vous remercie. Je reconnais  votre
courage la cit clbre qui vous a dput. La patrie, vous et moi, nous
gagnerons tous  cette accusation.

On dsigne, continue-t-il, un parti qui mdite une nouvelle tyrannie, et
c'est moi qu'on en nomme le chef. L'accusation est vague; mais, grce 
tout ce que j'ai fait pour la libert, il me sera facile d'y rpondre.
C'est moi qui, dans la constituante, ai pendant trois ans combattu toutes
les factions, quelque nom qu'elles empruntassent; c'est moi qui ai
combattu contre la cour, ddaign ses prsens; c'est moi...--Ce n'est pas
la question, s'crient plusieurs dputs.--Il faut qu'il se justifie,
rpond Tallien.--Puisqu'on m'accuse, reprend Robespierre, de trahir la
patrie, n'ai-je pas le droit d'opposer ma vie toute entire? Il
recommence alors l'numration de ses doubles services contre
l'aristocratie et contre les faux patriotes qui prenaient le masque de la
libert. En disant ces mots, il montrait le ct droit de la Convention.
Osselin lui-mme, fatigu de cette numration, interrompt Robespierre, et
lui demande de donner une explication franche. Il ne s'agit pas de ce que
tu as fait, dit Lecointe-Puiravaux, mais de ce qu'on t'accuse de faire
aujourd'hui. Robespierre se replie alors sur la libert des opinions, sur
le droit sacr de la dfense, sur la chose publique, aussi compromise que
lui-mme dans cette accusation. On l'invite encore  tre plus bref, mais
il continue avec la mme diffusion. Rappelant les fameux dcrets qu'il a
fait rendre contre la rlection des constituans et contre la nomination
des dputs  des places donnes par le gouvernement, il demande si ce
sont l des preuves d'ambition. Rcriminant ensuite contre ses
adversaires, il renouvelle l'accusation de fdralisme, et finit en
demandant l'adoption des dcrets proposs par Danton, et un examen srieux
de l'accusation intente contre lui. Barbaroux, impatient, s'lance  la
barre: Barbaroux de Marseille, s'crie-t-il, se prsente pour signer la
dnonciation faite par Rebecqui contre Robespierre. Alors il raconte une
histoire fort insignifiante et souvent rpte: c'est qu'avant le 10 aot
Panis le conduisit chez Robespierre, et qu'en sortant de cette entrevue
Panis lui prsenta Robespierre comme le seul homme, le seul dictateur
capable de sauver la chose publique; et qu' cela lui, Barbaroux, rpondit
que jamais les Marseillais ne baisseraient la tte devant un roi ni devant
un dictateur.

Dj nous avons rapport ces faits, et on a pu juger si ces vagues et
insignifians propos des amis de Robespierre pouvaient servir de base  une
accusation. Barbaroux reprend une  une les imputations adresses aux
girondins; il demande qu'on proscrive le fdralisme par un dcret; que
tous les membres de la convention nationale jurent de se laisser bloquer
dans la capitale, et d'y mourir plutt que de la quitter. Aprs beaucoup
d'applaudissemens, Barbaroux reprend, et dit que, quant aux projets de
dictature, on ne saurait les contester; que les usurpations de la commune,
les mandats lancs contre les membres de la reprsentation nationale, les
commissaires envoys dans les dpartemens, tout prouve un projet de
domination; mais que la ville de Marseille veille  la sret de ses
dputs; que, toujours prompte  devancer les bons dcrets, elle envoya le
bataillon des fdrs, malgr le _veto_ royal, et que maintenant encore
elle envoie huit cents de ses citoyens, auxquels leurs pres ont donn
deux pistolets, un sabre, un fusil, et un assignat de cinq cents livres;
qu'elle y a joint deux cents hommes de cavalerie, bien quips, et que
cette force servira  commencer la garde dpartementale propose pour la
sret de la convention! Pour Robespierre, ajoute Barbaroux, j'prouve un
vif regret de l'avoir accus, car je l'aimais, je l'estimais autrefois.
Oui, nous l'aimions, et nous l'estimions tous, et cependant nous l'avons
accus! Mais qu'il reconnaisse ses torts, et nous nous dsistons. Qu'il
cesse de se plaindre, car s'il a sauv la libert par ses crits, nous
l'avons dfendue de nos personnes. Citoyens, quand le jour du pril sera
arriv, alors on nous jugera, alors nous verrons si les faiseurs de
placards sauront mourir avec nous! De nombreux applaudissemens
accompagnent Barbaroux jusqu' sa place. Au mot de placards, Marat rclame
la parole. Cambon la demande aprs lui, et obtient la prfrence. Il
dnonce alors des placards o la dictature est propose comme
indispensable, et qui sont signs du nom de Marat. A ces mots, chacun
s'loigne de celui-ci, et il rpond par un sourire aux mpris qu'on lui
tmoigne. A Cambon succdent d'autres accusateurs de Marat et de la
commune. Marat fait de longs efforts pour obtenir la parole; mais Panis
l'obtient encore avant lui, pour rpondre aux allgations de Barbaroux.
Panis nie maladroitement des faits vrais, mais peu probans, et qu'il
valait mieux avouer, en se repliant sur leur peu de valeur. Il est alors
interrompu par Brissot, qui lui demande raison du mandat d'arrt lanc
contre sa personne. Panis se replie sur les circonstances, qu'on a,
dit-il, trop facilement oublies, sur la terreur et le dsordre qui
rgnaient alors dans les esprits, sur la multitude des dnonciations
contre les conspirateurs du 10 aot, sur la force des bruits rpandus
contre Brissot, et sur la ncessit de les claircir.

Aprs ces longues explications,  tout moment interrompues et reprises,
Marat, insistant toujours pour avoir la parole, l'obtient enfin, lorsqu'il
n'est plus possible de la lui refuser. C'tait la premire fois qu'il
paraissait  la tribune. Son aspect produit un mouvement d'indignation, et
un bruit affreux s'lve contre lui. _A bas!  bas_! est le cri gnral.
Ngligemment vtu, portant une casquette, qu'il dpose sur la tribune, et
promenant sur son auditoire un sourire convulsif et mprisant: J'ai,
dit-il, un grand nombre d'ennemis personnels dans cette assemble...
--Tous! tous! s'crient la plupart des dputs.--J'ai dans cette
assemble, reprend Marat avec la mme assurance, un grand nombre d'ennemis
personnels, je les rappelle  la pudeur. Qu'ils s'pargnent les clameurs
furibondes contre un homme qui a servi la libert, et eux-mmes, plus
qu'ils ne pensent.

On parle de triumvirat, de dictature, on en attribue le projet  la
dputation de Paris; eh bien! je dois  la justice de dclarer que mes
collgues, et notamment Robespierre et Danton, s'y sont toujours opposs,
et que j'ai toujours eu  les combattre sur ce point. Moi le premier, et
le seul en France, entre tous les crivains politiques, j'ai song  cette
mesure, comme au seul moyen d'craser les tratres et les conspirateurs.
C'est moi seul qu'il faut punir; mais avant de punir il faut entendre.
Ici quelques applaudissemens clatent, mais peu nombreux. Marat reprend:
Au milieu des machinations ternelles d'un roi perfide, d'une cour
abominable, et des faux patriotes qui, dans les deux assembles, vendaient
la libert publique, me reprocherez-vous d'avoir imagin le seul moyen de
salut, et d'avoir appel la vengeance sur les ttes criminelles? non, car
le peuple vous dsavouerait. Il a senti qu'il ne lui restait plus que ce
moyen, et c'est en se faisant dictateur lui-mme qu'il s'est dlivr des
tratres.

J'ai frmi plus qu'un autre  l'ide de ces mouvemens terribles, et c'est
pour qu'ils ne fussent pas ternellement vains que j'aurais dsir qu'ils
fussent dirigs par une main juste et ferme! Si,  la prise de la
Bastille, on et compris la ncessit de cette mesure, cinq cents ttes
sclrates seraient tombes  ma voix; et la paix et t affermie ds
cette poque. Mais faute d'avoir employ cette nergie aussi sage que
ncessaire, cent mille patriotes ont t gorgs, et cent mille sont
menacs de l'tre! Au reste, la preuve que je ne voulais point faire de
cette espce de dictateur, de tribun, de triumvir (le nom n'y fait rien),
un tyran tel que la sottise pourrait l'imaginer, mais une victime dvoue
 la patrie, dont nul ambitieux n'aurait envi le sort, c'est que je
voulais en mme temps que son autorit ne durt que quelques jours,
qu'elle ft borne au pouvoir de condamner les tratres, et mme qu'on lui
attacht durant ce temps un boulet au pied, afin qu'il ft toujours sous
la main du peuple. Mes ides, quelque rvoltantes qu'elles vous parussent,
ne tendaient qu'au bonheur public. Si vous n'tiez point vous-mmes  la
hauteur de m'entendre, tant pis pour vous!

Le profond silence qui avait rgn jusque-l est interrompu par quelques
clats de rire, qui ne dconcertent point l'orateur, beaucoup plus
effrayant que risible. Il continue: Telle tait mon opinion, crite,
signe, publiquement soutenue. Si elle tait fausse, il fallait la
combattre, m'clairer, et ne point me dnoncer au despotisme.

On m'a accus d'ambition! mais voyez, et jugez-moi. Si j'avais seulement
voulu mettre un prix  mon silence, je serais gorg d'or, et je suis
pauvre! Poursuivi sans cesse, j'ai err de souterrains en souterrains, et
j'ai prch la vrit sur le billot!

Pour vous, ouvrez les yeux; loin de consumer votre temps en discussions
scandaleuses, perfectionnez la dclaration des droits, tablissez la
constitution, et posez les bases du gouvernement juste et libre, qui est
le vritable objet de vos travaux.

Une attention universelle avait t accorde  cet homme trange, et
l'assemble, stupfaite d'un systme aussi effrayant et aussi calcul,
avait gard le silence. Quelques partisans de Marat, enhardis par ce
silence, avaient applaudi; mais ils n'avaient pas t imits, et Marat
avait repris sa place sans recevoir ni applaudissemens, ni marques de
colre.

Vergniaud, le plus pur, le plus sage des girondins, croit devoir prendre
la parole pour rveiller l'indignation de l'assemble. Il dplore le
malheur d'avoir  rpondre  un homme charg de dcrets!... Chabot,
Tallien, se rcrient  ces mots, et demandent si ce sont les dcrets
lancs par le Chtelet pour avoir dvoil Lafayette. Vergniaud insiste, et
dplore d'avoir  rpondre  un homme qui n'a pas purg les dcrets dont
il est charg,  un homme tout dgouttant de calomnies, de fiel et de
sang! Les murmures se renouvellent; mais il continue avec fermet, et
aprs avoir distingu, dans la dputation de Paris, David, Dusaulx et
quelques autres membres, il prend en mains la fameuse circulaire de la
commune que nous avons dj cite, et la lit tout entire. Cependant comme
elle tait dj connue, elle ne produit pas autant d'effet qu'une autre
pice, dont le dput Boileau fait  son tour la lecture. C'est une
feuille imprime par Marat, le jour mme, et dans laquelle il dit: Une
seule rflexion m'accable, c'est que tous mes efforts pour sauver le
peuple n'aboutiront  rien sans une nouvelle insurrection. A voir la
trempe de la plupart des dputs  la convention nationale, je dsespre
du salut public. Si dans les huit premires sances les bases de la
constitution ne sont pas poses, n'attendez plus rien de cette assemble.
Cinquante ans d'anarchie vous attendent, et vous n'en sortirez que par un
dictateur, vrai patriote et homme d'tat... _O peuple babillard! si tu
savais agir_!...

La lecture de cette pice est souvent interrompue par des cris
d'indignation. A peine est-elle acheve, qu'une foule de membres se
dchanent contre Marat. Les uns le menacent et crient: A l'Abbaye!  la
guillotine! D'autres l'accablent de paroles de mpris. Il ne rpond que
par un nouveau sourire  toutes les attaques dont il est l'objet. Boileau
demande un dcret d'accusation, et la plus grande partie de l'assemble
veut aller aux voix. Marat insiste avec sang-froid pour tre entendu. On
ne veut l'couter qu' la barre; enfin il obtient la tribune. Selon son
expression accoutume, _il rappelle ses ennemis  la pudeur_. Quant aux
dcrets qu'on n'a pas rougi de lui opposer, il s'en fait gloire, parce
qu'ils sont le prix de son courage. D'ailleurs le peuple, en l'envoyant
dans cette assemble nationale, a purg les dcrets, et dcid entre ses
accusateurs et lui. Quant  l'crit dont on vient d faire la lecture, il
ne le dsavouera pas, car le mensonge, dit il, n'approcha jamais de ses
lvres, et la crainte est trangre  son coeur. Me demander une
rtractation, ajoute-il, c'est exiger que je ne voie pas ce que je vois,
que je ne sente pas ce que je sens, et il n'est aucune puissance sous le
soleil qui soit capable de ce renversement d'ides: je puis rpondre de la
puret de mon coeur, mais je ne puis changer mes penses; elles sont ce
que la nature des choses me suggre.

Marat apprend ensuite  l'assemble que cet crit, imprim en placards, il
y a dix jours, a t rimprim, contre son gr, par son libraire; mais
qu'il vient de donner, dans le premier numro du _Journal de la
Rpublique_, un nouvel expos de ses principes, dont assurment
l'assemble sera satisfaite, si elle veut l'couter.

On consent en effet  lire l'article, et l'assemble apaise par les
expressions modres de Marat, dans cet article intitul _Sa nouvelle
marche_, le traite avec moins de rigueur; il obtient mme quelques marques
de satisfaction. Mais il remonte  la tribune avec son audace ordinaire,
et prtend donner une leon  ses collgues sur le danger de l'emportement
et de la prvention. Si son journal n'avait pas paru le jour mme, pour le
disculper, on l'envoyait aveuglment dans les fers. Mais, dit-il, en
montrant un pistolet qu'il portait toujours dans sa poche, et qu'il
s'applique sur le front, j'avais de quoi rester libre, et si vous m'aviez
dcrt d'accusation, je me brlais la cervelle  cette tribune mme.
Voil le fruit de mes travaux, de mes dangers, de mes souffrances! Eh
bien, je resterai parmi vous, pour braver vos fureurs! A ce dernier mot
de Marat, ses collgues, rendus  leur indignation, s'crient que c'est un
fou, un sclrat, et se livrent  un long tumulte.

La discussion avait dur plusieurs heures, et cependant qu'avait-on
appris?... rien sur le projet prtendu d'une dictature au profit d'un
triumvirat, mais beaucoup sur le caractre des partis, et sur leur force
respective. On avait vu Danton, facile et plein de bonne volont pour ses
collgues,  condition qu'on ne l'inquiterait pas sur sa conduite;
Robespierre, plein de fiel et d'orgueil; Marat, tonnant de cynisme et
d'audace, repouss mme par son parti, mais tchant d'habituer les esprits
 ses atroces systmes: tous trois enfin russissant dans la rvolution
par des facults et des vices diffrens, n'tant point d'accord les uns
avec les autres, se dsavouant rciproquement, et n'ayant videmment que
ce got pour l'influence, naturel  tous les hommes, et qui n'est point
encore un projet de tyrannie. On s'accorda avec les girondins pour
proscrire septembre et ses horreurs; on leur dcerna l'estime due  leurs
talens et  leur probit; mais on trouva leurs accusations exagres et
imprudentes, et on ne put s'empcher de voir dans leur indignation
quelques sentimens personnels. Ds ce moment l'assemble se distribua en
ct droit et ct gauche, comme dans les premiers jours de la
constituante. Au ct droit se placrent tous les girondins, et ceux qui,
sans, tre aussi personnellement lis  leur sort, partageaient cependant
leur indignation gnreuse. Au centre s'accumulrent, en nombre
considrable, tous les dputs honntes, mais paisibles, qui, n'tant
ports ni par leur caractre, ni par leur talent,  prendre part  la
lutte des partis autrement que par leur vote, cherchaient, en se
confondant dans la multitude, l'obscurit et la scurit. Leur grand
nombre dans l'assemble, le respect encore trs grand qu'on avait pour
elle, l'empressement que le parti jacobin et municipal mettait  se
justifier  ses yeux, tout les rassurait. Ils aimaient  croire que
l'autorit de la convention suffirait, avec le temps, pour dompter les
agitateurs; ils n'taient pas fchs d'ajourner l'nergie, et de pouvoir
dire aux girondins que leurs accusations taient hasardes. Ils ne se
montraient encore que raisonnables et impartiaux, parfois un peu jaloux de
l'loquence trop frquente et trop brillante du ct droit; mais bientt,
en prsence de la tyrannie, ils allaient devenir faibles et lches. On
les nomma _la Plaine_, et par opposition on appela _Montagne_ le ct
gauche, o tous les jacobins s'taient amoncels les uns au-dessus des
autres. Sur les degrs de cette Montagne, on voyait les dputs de Paris
et ceux des dpartemens qui devaient leur nomination  la correspondance
des clubs, ou qui avaient t gagns, depuis leur arrive, par l'ide
qu'il ne fallait faire aucun quartier aux ennemis de la rvolution. On y
comptait aussi quelques esprits distingus, mais exacts, rigoureux,
positifs, auxquels les thories et la philanthropie des girondins
dplaisaient comme de vaines abstractions. Cependant les montagnards
taient peu nombreux encore. La Plaine, unie au ct droit, composait une
majorit immense, qui avait donn la prsidence  Ption, et qui
approuvait les attaques des girondins contre septembre, sauf les
personnalits, qui semblaient trop prcoces et trop peu fondes [1].

[Note 1: Voyez un extrait des _Mmoires de Garat_  la fin du volume.]

On avait pass  l'ordre du jour sur les accusations rciproques des deux
partis; mais on avait maintenu le dcret de la veille, et trois objets
demeuraient arrts: 1 demander au ministre de l'intrieur un compte
exact et fidle de l'tat de Paris; 2 rdiger un projet de loi contre les
provocateurs au meurtre et au pillage; 3 aviser au moyen de runir autour
de la convention une garde dpartementale. Quant au rapport sur l'tat de
Paris, on savait avec quelle nergie et dans quel sens il serait fait,
puisqu'il tait confi  Roland: la commission charge des deux projets
contre les provocations crites et pour la composition d'une garde, ne
donnait pas moins d'espoir, puisqu'elle tait toute compose de girondins:
Buzot, Lasource, Kersaint, en faisaient partie.

C'est surtout contre ces deux derniers projets que les montagnards taient
le plus soulevs. Ils demandaient si on voulait renouveler la loi martiale
et les massacres du Champ-de-Mars, si la convention voulait se faire des
satellites et des gardes-du-corps, comme le dernier roi. Ils renouvelaient
ainsi, comme le disaient les girondins, toutes les raisons donnes par la
cour contre le camp sous Paris.

Beaucoup des membres du ct gauche, et mme les plus ardens, taient, en
leur qualit de membres de la convention, trs prononcs contre les
usurpations de la commune; et,  part les dputs de Paris, aucun ne la
dfendait lorsqu'elle tait attaque, ce qui avait lieu tous les jours.
Aussi les dcrets se succdrent-ils vivement. Comme la commune tardait 
se renouveler, en excution du dcret qui prescrivait la rlection de
tous les corps administratifs, on ordonna au conseil excutif de veiller 
son renouvellement, et d'en rendre compte  l'assemble sous trois jours.
Une commission de six membres fut nomme pour recevoir la dclaration,
signe de tous ceux qui avaient dpos des effets  l'Htel-de-Ville, et
pour rechercher l'existence de ces effets, ou vrifier l'emploi qu'en
avait fait la municipalit. Le directoire du dpartement, que la commune
insurrectionnelle avait rduit au titre et aux fonctions de simple
commission administrative, fut rintgr dans toutes ses attributions, et
reprit son titre de directoire. Les lections communales pour la
nomination du maire, de la municipalit, et du conseil gnral, que les
jacobins avaient rcemment imagin de faire  haute voix, pour intimider
les faibles, furent de nouveau rendues secrtes par une confirmation de la
loi existante. Les lections dj opres d'aprs ce mode illgal, furent
annules, et les sections se soumirent  les recommencer dans la forme
prescrite. On dcrta enfin que tous les prisonniers enferms sans mandat
d'arrt, seraient largis sur-le-champ. C'tait l un grand coup port au
comit de surveillance, acharn surtout contre les personnes.

Tous ces dcrets avaient t rendus dans les premiers jours d'octobre, et
la commune, vivement pousse, se voyait oblige  plier sous l'ascendant
de la convention. Cependant le comit de surveillance n'avait pas voulu se
laisser battre sans rsistance. Ses membres s'taient prsents 
l'assemble, disant qu'ils venaient confondre leurs ennemis. Dpositaires
des papiers trouvs chez Laporte, intendant de la liste civile, et
condamn, comme on s'en souvient, par le tribunal du 17 aot, ils avaient
dcouvert, disaient-ils, une lettre o il tait parl de ce qu'avaient
cot certains dcrets, rendus dans les prcdentes assembles. Ils
venaient dmasquer les dputs vendus  la cour, et prouver la fausset de
leur patriotisme. Nommez-les! s'tait crie l'assemble avec
indignation.--Nous ne pouvons les dsigner encore, avaient rpondu les
membres du comit.

Sur-le-champ, pour repousser la calomnie, il fut nomm une commission de
vingt-quatre dputs, trangers  la constituante et  la lgislative,
chargs de vrifier ces papiers et d'en faire leur rapport. Marat,
inventeur de cette ressource, publia dans son journal qu'il avait rendu
aux _Rolandistes_, accusateurs de la commune, la _monnaie de leur pice_;
et il annona la prtendue dcouverte d'une trahison des girondins.
Cependant les papiers examins, aucun des dputs actuels ne se trouva
compromis, et le comit de surveillance fut dclar calomniateur. Les
papiers tant trop volumineux pour que les vingt-quatre dputs en
continuassent l'examen  l'Htel-de-Ville, on les transporta dans l'un des
comits de l'assemble. Marat, se voyant ainsi priv de riches matriaux
pour ses accusations journalires, s'en irrita beaucoup, et prtendit,
dans son journal, qu'on avait voulu dtruire la preuve de toutes les
trahisons.

Aprs avoir ainsi rprim les dbordemens de la commune, l'assemble
s'occupa du pouvoir excutif, et dcida que les ministres ne pourraient
plus tre pris dans son sein. Danton, oblig d'opter entre les fonctions
de ministre de la justice et de membre de la convention, prfra, comme
Mirabeau, celles qui lui assuraient la tribune, et quitta le ministre
sans rendre compte des dpenses secrtes, disant qu'il avait rendu ce
compte au conseil. Ce fait n'tait pas trs-exact; mais on n'y regarda pas
de plus prs, et on passa outre. Sur le refus de Franois de Neuchteau,
Garat, crivain distingu, idologue spirituel, et devenu fameux par
l'excellente rdaction du _Journal de Paris_, occupa la place de ministre
de la justice. Servan, fatigu d'une administration laborieuse, et
au-dessus non de ses facults, mais de ses forces, prfra le commandement
de l'arme d'observation qu'on formait le long des Pyrnes. Le ministre
Lebrun fut provisoirement charg d'ajouter le portefeuille de la guerre 
celui des affaires trangres. Roland enfin offrit aussi sa dmission,
fatigu qu'il tait d'une anarchie si contraire  sa probit et  son
inflexible amour de l'ordre. Les girondins proposrent  l'assemble de
l'inviter  garder le portefeuille. Les montagnards, et particulirement
Danton, qu'il avait beaucoup contrari, s'opposrent  cette dmarche
comme peu digne de l'assemble. Danton se plaignit de ce qu'il tait
faible et gouvern par sa femme; on rpondit  ce reproche de faiblesse
par la lettre du 3 septembre, et on aurait pu rpondre encore en citant
l'opposition que lui, Danton, avait rencontre dans le conseil. Cependant
on passa  l'ordre du jour. Press par les girondins et tous les gens de
bien, Roland demeura au ministre. J'y reste, crivit-il noblement 
l'assemble, puisque la calomnie m'y attaque, puisque des dangers m'y
attendent, puisque la convention a paru dsirer que j'y fusse encore. Il
est trop glorieux, ajouta-t-il en finissant sa lettre, qu'on n'ait eu  me
reprocher que mon union avec le courage et la vertu.

L'assemble se partagea ensuite en divers comits. Elle cra un comit de
surveillance compos de trente membres; un second de la guerre, de
vingt-quatre; un troisime des comptes, de quinze; un quatrime de
lgislation criminelle et civile, de quarante-huit; un cinquime des
assignats, monnaies et finances, de quarante-deux. Un sixime comit, plus
important que tous les autres, fut charg du principal objet pour lequel
la convention tait runie, c'est--dire, de prparer un projet de
constitution. On le composa de neuf membres diversement clbres, et
presque tous choisis dans les intrts du ct droit. La philosophie y eut
ses reprsentans dans la personne de Sieys, de Condorcet, et de
l'Amricain Thomas Payne, rcemment lu citoyen franais et membre de la
convention nationale; la Gironde y fut particulirement reprsente par
Gensonn, Vergniaud, Ption et Brissot, le centre par Barrre, et la
Montagne par Danton. On est sans doute tonn de voir ce tribun si
remuant, mais si peu spculatif, plac dans ce comit tout philosophique,
et il semble que le caractre de Robespierre, sinon ses talens, aurait d
lui valoir ce rle. Il est certain que Robespierre ambitionnait bien
davantage cette distinction, et qu'il fut profondment bless de ne pas
l'obtenir. On l'accorda de prfrence  Danton, que son esprit naturel
rendait propre  tout, et qu'aucun ressentiment profond ne sparait encore
de ses collgues. Ce fut cette composition du comit qui fit renvoyer si
long-temps le travail de la constitution.

Aprs avoir pourvu de la sorte au rtablissement de l'ordre dans la
capitale,  l'organisation du pouvoir excutif,  la distribution des
comits et aux prparatifs de la constitution, il restait un dernier objet
 rgler, l'un des plus graves dont l'assemble et  s'occuper, le sort
de Louis XVI et de sa famille. Le plus profond silence avait t observ 
cet gard dans l'assemble, et on en parlait partout, aux Jacobins,  la
commune, dans tous les lieux particuliers ou publics, except seulement 
la convention. Des migrs avaient t saisis les armes  la main, et on
les conduisait  Paris pour leur appliquer les lois criminelles. A
ce sujet, une voix s'leva (c'tait la premire), et demanda si, au lieu
de s'occuper de ces coupables subalternes, on ne songerait pas  ces
coupables plus levs renferms au Temple. A ce mot, un profond silence
rgna dans l'assemble. Barbaroux prit le premier la parole, et demanda
qu'avant de savoir si la convention jugerait Louis XVI, on dcidt si la
convention serait corps judiciaire, car elle avait d'autres coupables 
juger que ceux du Temple. En levant cette question, Barbaroux faisait
allusion au projet d'instituer la convention en cour extraordinaire, pour
juger elle-mme _les agitateurs, les triumvirs_, etc. Aprs quelques
dbats, la proposition fut renvoye au comit de lgislation, pour
examiner les questions auxquelles elle donnait naissance.




CHAPITRE II.


SITUATION MILITAIRE A LA FIN D'OCTOBRE 1792.--BOMBARDEMENT DE LILLE PAR
LES AUTRICHIENS; PRISE DE WORMS ET DE MAYENCE PAR CUSTINE.--FAUTE DE NOS
GNRAUX.--MAUVAISES OPRATIONS DE CUSTINE.--ARME DES ALPES.--CONQUTE DE
LA SAVOIE ET DE NICE.--DUMOURIEZ SE REND A PARIS: SA POSITION A L'GARD
DES PARTIS.--INFLUENCE ET ORGANISATION DU CLUB DES JACOBINS.--TAT DE LA
SOCIT FRANAISE; SALONS DE PARIS.--ENTREVUE DE MARAT ET DE DUMOURIEZ.
--ANECDOTE.--SECONDE LUTTE DES GIRONDINS AVEC LES MONTAGNARDS; LOUVET
DNONCE ROBESPIERRE; RPONSE DE ROBESPIERRE; L'ASSEMBLE NE DONNE PAS
SUITE A SON ACCUSATION.--PREMIRES PROPOSITIONS SUR LE PROCS DE
LOUIS XVI.


Dans ce moment, la situation militaire de la France tait bien change. On
touchait  la mi-octobre; dj l'ennemi tait repouss de la Champagne et
de la Flandre, et le sol tranger envahi sur trois points, le Palatinat,
la Savoie et le comt de Nice.

On a vu les Prussiens se retirant du camp de la Lune, reprenant la route
de l'Argonne, jonchant les dfils de morts et de malades, et n'chappant
 une perte totale que par la ngligence de nos gnraux qui poursuivaient
chacun un but diffrent. Le duc de Saxe-Teschen n'avait pas mieux russi
dans son attaque sur les Pays-Bas. Tandis que les Prussiens marchaient sur
l'Argonne, ce prince, ne voulant pas rester en arrire, avait cru devoir
essayer quelque entreprise clatante. Cependant, quoique notre frontire
du Nord ft dgarnie, ses moyens n'taient pas beaucoup plus grands que
les ntres, et il put  peine runir quinze mille hommes avec un matriel
mdiocre. Feignant alors de fausses attaques sur toute la ligne des places
fortes, il provoqua la droute de l'un de nos petits camps, et se porta
tout  coup sur Lille, pour essayer un sige que les plus grands gnraux
n'avaient pu excuter avec de puissantes armes et un matriel
considrable. Il n'y a que la possibilit du succs qui justifie  la
guerre les entreprises cruelles. Le duc ne put aborder qu'un point de la
place, et y tablit des batteries d'obusiers, qui la bombardrent pendant
six jours conscutifs, et incendirent plus de deux cents maisons. On dit
que l'archiduchesse Christine voulut assister elle-mme  ce spectacle
horrible. S'il en est ainsi, elle ne put tre tmoin que de l'hrosme des
assigs, et de l'inutilit des barbaries autrichiennes. Les Lillois,
rsistant avec une noble obstination, ne consentirent jamais  se rendre;
et, le 8 octobre, tandis que les Prussiens abandonnaient l'Argonne, le duc
Albert tait oblig de quitter Lille. Le gnral Labourdonnaie, arrivant
de Soissons, Beurnonville, revenant de la Champagne, le forcrent 
s'loigner rapidement de nos frontires, et la rsistance des Lillois,
publie par toute la France, ne fit qu'augmenter l'enthousiasme gnral.

A peu prs  la mme poque, Custine tentait dans le Palatinat des
entreprises hardies, mais d'un rsultat plus brillant que solide. Attach
 l'arme de Biron, qui campait le long du Rhin, il tait plac avec
dix-sept mille hommes  quelque distance de Spire. La grande arme
d'invasion n'avait que faiblement protg ses derrires, en s'avanant
dans l'intrieur de la France. De faibles dtachemens couvraient Spire,
Worms et Mayence. Custine s'en aperut, marcha sur Spire, et y entra sans
rsistance le 30 septembre. Enhardi par le succs, il pntra le 5 octobre
dans Worms, sans rencontrer plus de difficults, et obligea une garnison
de deux mille sept cents hommes  mettre bas les armes. Il prit ensuite
Franckenthal, et songea sur-le-champ  l'importante place de Mayence, qui
tait le point de retraite le plus important pour les Prussiens, et dans
lequel ils avaient eu l'imprudence de ne laisser qu'une mdiocre garnison.
Custine, avec dix-sept mille hommes et sans matriel, ne pouvait tenter un
sige, mais il essaya d'un coup de main. Les ides qui avaient soulev la
France agitaient toute l'Allemagne, et particulirement les villes 
universit; Mayence en tait une, et Custine y pratiqua des intelligences.
Il s'approcha des murs, s'en loigna sur la fausse nouvelle de l'arrive
d'un corps autrichien, s'y reporta de nouveau, et, faisant de grands
mouvemens, trompa l'ennemi sur la force de son arme. On dlibra dans la
place. Le projet de capitulation fut fortement appuy par les partisans
des Franais, et le 21 octobre les portes furent ouvertes  Custine. La
garnison mit bas les armes, except huit cents Autrichiens, qui
rejoignirent la grande arme. La nouvelle de ces succs se rpandit avec
clat, et causa une sensation extraordinaire. Ils avaient sans doute bien
peu cot, ils taient bien peu mritoires, compars  la constance des
Lillois et au magnanime sang-froid dploy  Sainte-Menehould; mais on
tait enchant de passer de la simple rsistance  la conqute. Jusque-l
tout tait bien de la part de Custine, si, apprciant sa position, il et
su terminer la campagne par un mouvement qui tait possible et dcisif.

En cet instant, les trois armes de Dumouriez, de Kellermann et de
Custine, taient, par la plus heureuse rencontre, places de manire 
dtruire les Prussiens et  conqurir par une seule marche toute la ligne
du Rhin jusqu' la mer. Si Dumouriez, moins proccup d'une autre ide,
et gard Kellermann sous ses ordres, et et poursuivi les Prussiens avec
ses quatre-vingt mille hommes; si en mme temps Custine, descendant le
Rhin de Mayence  Coblentz, se ft jet sur leurs derrires, on les aurait
accabls infailliblement. Suivant ensuite le cours du Rhin jusqu'en
Hollande, on prenait le duc Albert  revers, on l'obligeait  dposer les
armes ou  se faire jour, et tous les Pays-Bas taient soumis. Trves et
Luxembourg, compris dans la ligne que nous avions dcrite, tombaient
ncessairement; tout tait France jusqu'au Rhin, et la campagne se
trouvait termine en un mois. Le gnie abondait chez Dumouriez, mais ses
ides avaient pris un autre cours. Brlant de retourner en Belgique, il ne
songeait qu' y marcher directement, pour secourir Lille et pousser de
front le duc Albert. Il laissa donc Kellermann seul  la poursuite des
Prussiens. Celui-ci pouvait encore se porter sur Coblentz, en passant
entre Luxembourg et Trves, tandis que Custine descendrait de Mayence.
Mais Kellermann, peu entreprenant, ne prsuma pas assez de ses troupes,
qui paraissaient harasses, et se cantonna autour de Metz. Custine, de son
ct, voulant se rendre indpendant et faire des incursions brillantes,
n'avait aucune envie de se joindre  Kellermann et de se renfermer dans la
limite du Rhin. Il ne pensa donc jamais  venir  Coblentz. Ainsi fut
nglig ce beau plan, si bien saisi et dvelopp par le plus grand de nos
historiens militaires.[1]

[Note 1: Jomini.]

Custine, avec de l'esprit, tait hautain, emport et inconsquent. Il
tendait surtout  se rendre indpendant de Biron et de tout autre gnral,
et il eut l'ide de conqurir autour de lui. Prendre Manheim, l'exposait 
violer la neutralit de l'lecteur palatin, ce qui lui tait dfendu par
le conseil excutif; il songea donc  dsemparer le Rhin pour s'avancer en
Allemagne. Francfort, plac sur le Mein, lui sembla une proie digne
d'envie, et il rsolut de s'y porter. Cependant cette ville libre,
commerante, toujours neutre dans les diverses guerres, et bien dispose
pour les Franais, ne mritait pas cette fcheuse prfrence. N'tant
point dfendue, il tait facile d'y entrer, mais difficile de s'y
maintenir, et par consquent inutile de l'occuper. Cette excursion ne
pouvait avoir qu'un but, celui de frapper des contributions, et il n'y
avait aucune justice  les imposer  un peuple habituellement neutre,
comptant tout au plus par ses voeux, et par ses voeux mmes mritant la
bienveillance de la France, dont il approuvait les principes et souhaitait
les succs; Custine commit la faute d'y entrer. Ce fut le 27 octobre. Il
leva des contributions, indisposa les habitans, dont il fit des ennemis
pour les Franais, et s'exposa, en se jetant ainsi sur le Mein,  tre
coup du Rhin, ou par les Prussiens, s'ils fussent remonts jusqu'
Bingen, ou par l'lecteur palatin, si, rompant la neutralit, il ft sorti
de Manheim.

La nouvelle de ces courses sur le territoire ennemi continua de causer une
grande joie  la France, qui tait tout tonne de conqurir, quelques
jours aprs avoir tant craint d'tre conquise elle-mme. Les Prussiens
alarms jetrent un pont volant sur le Rhin, pour remonter le long de la
rive droite, et chasser les Franais. Heureusement pour Custine, ils
mirent douze jours  passer le fleuve. Le dcouragement, les maladies, et
la sparation des Autrichiens, avaient rduit cette arme  cinquante
mille hommes. Clerfayt, avec ses dix-huit mille Autrichiens, avait suivi
le mouvement gnral de nos troupes vers la Flandre, et se portait au
secours du duc Albert. Le corps des migrs avait t licenci, et cette
brillante milice s'tait runie au corps de Cond, ou avait pass  la
solde trangre. Tandis que ces vnements se passaient  la frontire du
Nord et du Rhin, nous remportions d'autres avantages sur la frontire des
Alpes. Montesquiou, plac  l'arme du Midi, envahissait la Savoie et
faisait occuper le comt de Nice par un de ses lieutenans. Ce gnral, qui
avait fait voir dans la constituante toutes les lumires d'un homme
d'tat, et qui n'eut pas le temps de montrer les qualits d'un militaire,
dont on assure qu'il tait dou, avait t mand  la barre de la
lgislative pour rendre compte de sa conduite, accuse de trop de lenteur.
Il tait parvenu  convaincre ses accusateurs que ses retards tenaient au
dfaut de moyens, et non au manque de zle, et il tait retourn aux
Alpes. Cependant il appartenait  la premire gnration rvolutionnaire,
et se trouvait ainsi incompatible avec la nouvelle. Mand encore une fois,
il allait tre destitu, lorsqu'on apprit enfin son entre en Savoie. Sa
destitution fut alors suspendue, et on lui laissa continuer sa conqute.

D'aprs le plan conu par Dumouriez, lorsqu'en qualit de ministre des
affaires trangres il rgissait  la fois la diplomatie et la guerre, la
France devait pousser ses armes jusqu' ses frontires naturelles, le
Rhin et la haute chane des Alpes. Pour cela, il fallait conqurir la
Belgique, la Savoie et Nice. La France avait ainsi l'avantage, en rentrant
dans les principes naturels de sa politique, de ne dpouiller, que les
deux seuls ennemis qui lui fissent la guerre, la maison d'Autriche et la
cour de Turin. C'est de ce plan, manqu en avril dans la Belgique, et
diffr jusqu'ici dans la Savoie, que Montesquiou allait excuter sa
partie. Il donna une division au gnral Anselme, pour passer le Var et se
porter sur Nice  un signal donn; il marcha lui-mme, avec la plus grande
partie de son arme, de Grenoble sur Chambry; il fit menacer les troupes
sardes par Saint-Genis; et s'avanant lui-mme du fort Barraux sur
Montmlian, il parvint  les diviser et  les rejeter dans les valles.
Tandis que ses lieutenans les poursuivaient, il se porta sur Chambry, le
28 septembre, et y fit son entre triomphale,  la grande satisfaction des
habitans, qui aimaient la libert en vrais enfans des montagnes, et la
France comme des hommes qui parlent la mme langue, ont les mmes moeurs,
et appartiennent au mme bassin. Il forma aussitt une assemble de
Savoisiens, pour y faire dlibrer sur une question qui ne pouvait pas
tre douteuse, cette de la runion  la France.

Au mme instant, Anselme, renforc de six mille Marseillais, qu'il avait
demands comme auxiliaires, s'tait approch du Var, torrent ingal, comme
tous ceux qui descendent des hautes montagnes, tour  tour immense ou
dessch, et ne pouvant pas mme recevoir un pont fixe. Anselme passa trs
hardiment le Var, et occupa Nice que le comte Saint-Andr venait
d'abandonner, et o les magistrats l'avaient press d'entrer pour arrter
les dsordres de la populace, qui se livrait  d'affreux pillages. Les
troupes sardes se rejetrent vers les hautes valles; Anselme les
poursuivit; mais il s'arrta devant un poste redoutable, celui de Saorgio,
dont il ne put jamais chasser les Pimontais. Pendant ce temps, l'escadre
de l'amiral Truguet, combinant ses mouvemens avec ceux du gnral Anselme,
avait obtenu la reddition de Villefranche, et s'tait porte devant la
petite principaut d'Oneille. Beaucoup de corsaires trouvaient
ordinairement un asile dans ce port, et par cette raison, il n'tait pas
inutile de le rduire. Mais, tandis qu'un canot franais s'avanait pour
parlementer, plusieurs hommes furent, en violation du droit des gens, tus
par une dcharge gnrale. L'amiral, embossant alors ses vaisseaux devant
le port, l'crasa de ses feux, y dbarqua ensuite quelques troupes, qui
saccagrent la ville, et firent un grand carnage des moines qui s'y
trouvaient en grand nombre, et qui taient, dit-on, les instigateurs de ce
manque de foi. Telle est la rigueur des lois militaires, et la malheureuse
ville d'Oneille les subit sans aucune misricorde. Aprs cette expdition,
l'escadre franaise retourna devant Nice, o Anselme, spar par les crues
du Var du reste de son arme, se trouvait dangereusement compromis.
Cependant, en se gardant bien contre le poste de Saorgio, et en mnageant
les habitans plus qu'il ne le faisait, sa position tait tenable, et il
pouvait conserver sa conqute.

Sur ces entrefaites, Montesquiou s'avanait de Chambry sur Genve, et
allait se trouver en prsence de la Suisse, trs diversement dispose pour
les Franais, et qui prtendait voir dans l'invasion de la Savoie un
danger pour sa neutralit.

Les sentimens des cantons taient trs partags  notre gard. Toutes les
rpubliques aristocratiques condamnaient notre rvolution. Berne surtout,
et son avoyer Stinger, la dtestaient profondment, et d'autant plus que
le pays de Vaud, si opprim, la chrissait davantage. L'aristocratie
helvtique, excite par l'avoyer Stinger et par l'ambassadeur anglais,
demandait la guerre contre nous, et faisait valoir le massacre des
gardes-Suisses au 10 aot, le dsarmement d'un rgiment  Aix, et enfin
l'occupation des gorges du Porentruy, qui dpendaient de l'vch de Ble,
et que Biron avait fait occuper pour fermer le Jura. Le parti modr
l'emporta nanmoins, et on rsolut une neutralit arme. Le canton de
Berne, plus irrit et plus dfiant, porta un corps d'arme  Nyon, et,
sous le prtexte d'une demande des magistrats de Genve, plaa garnison
dans cette ville. D'aprs les anciens traits, Genve, en cas d guerre
entre la France et la Savoie, ne devait recevoir garnison ni de l'une ni
de l'autre puissance. Notre envoy en sortit aussitt, et le conseil
excutif, pouss par Clavire, autrefois exil de Genve, et jaloux d'y
faire entrer la rvolution, ordonna  Montesquiou de faire excuter les
traits. De plus, on lui enjoignit de mettre lui-mme garnison dans la
place, c'est--dire d'imiter la faute reproche aux Bernois. Montesquiou
sentait d'abord qu'il n'avait pas actuellement les moyens de prendre
Genve, et ensuite qu'en rompant la neutralit et en se mettant en guerre
avec la Suisse, on ouvrait l'est de la France, et on dcouvrait le flanc
droit de notre dfensive. Il rsolut d'un ct d'intimider Genve, tandis
que de l'autre il tcherait de faire entendre raison au conseil excutif.
Il demanda donc hautement la sortie des troupes bernoises, et essaya de
persuader au ministre franais qu'on ne pouvait exiger davantage. Son
projet tait, en cas d'extrmit, de bombarder Genve, et de se porter par
une marche hardie sur le canton de Vaud, pour le mettre en rvolution.
Genve consentit  la sortie des troupes bernoises,  condition que
Montesquiou se retirerait  dix lieues, ce qu'il excuta sur-le-champ.
Cependant cette concession fut blme  Paris, et Montesquiou, plac 
Carouge, o l'entouraient les exils gnevois qui voulaient rentrer dans
leur patrie, se trouvait l entre la crainte de brouiller la France avec
la Suisse, et la crainte de dsobir au conseil excutif, qui
mconnaissait les vues militaires et politiques les plus sages. Cette
ngociation, prolonge par la distance des lieux, n'tait pas encore prs
de finir, quoiqu'on ft  la fin d'octobre.

Tel tait donc, en octobre 1792, depuis Dunkerque jusqu' Ble, et depuis
Ble jusqu' Nice, l'tat de nos armes. La frontire de la Champagne tait
dlivre de la grande invasion; les troupes se portaient de cette province
vers la Flandre, pour secourir Lille et envahir la Belgique. Kellermann
prenait ses quartiers en Lorraine. Custine, chapp des mains de Biron,
matre de Mayence, et courant imprudemment dans le Palatinat et jusqu'au
Mein, rjouissait la France par ses conqutes, effrayait l'Allemagne, et
s'exposait imprudemment  tre coup par les Prussiens, qui remontaient la
rive droite du Rhin, en troupes malades et battues, mais nombreuses, et
capables encore d'envelopper la petite arme franaise. Biron campait
toujours le long du Rhin. Montesquiou, matre de la Savoie par la retraite
des Pimontais au-del des Alpes, et prserv de nouvelles attaques par
les neiges, avait  dcider la question de la neutralit suisse ou par les
armes ou par des ngociations. Enfin Anselme, matre de Nice, et soutenu,
par une escadre, pouvait rsister dans sa position malgr les crues du
Var, et malgr les Pimontais groups au-dessus de lui dans le poste de
Saorgio.

Tandis que la guerre allait se transporter de la Champagne dans la
Belgique, Dumouriez avait demand la permission de se rendre  Paris pour
deux ou trois jours seulement, afin de concerter avec les ministres
l'invasion des Pays-Bas et le plan gnral de toutes les oprations
militaires. Ses ennemis rpandirent qu'il venait se faire applaudir, et
qu'il quittait le soin de son commandement pour une frivole satisfaction
de vanit. Ces reproches taient exagrs, car le commandement de
Dumouriez ne souffrait pas de cette absence, et de simples marches de
troupes pouvaient se faire sans lui. Sa prsence au contraire devait tre
fort utile au conseil pour la dtermination d'un plan gnral, et
d'ailleurs on pouvait lui pardonner une impatience de gloire, si gnrale
chez les hommes, et si excusable quand elle ne nuit pas  des devoirs.

Il arriva le 11 octobre  Paris. Sa position tait embarrassante, car il
ne pouvait se trouver bien avec aucun des deux partis. La violence des
jacobins lui rpugnait, et il avait rompu avec les girondins, en les
expulsant quelques mois auparavant du ministre. Cependant, fort bien
accueilli dans toute la Champagne, il le fut encore mieux  Paris, surtout
par les ministres et par Roland lui-mme, qui mettait ses ressentimens
personnels au nant, quand il s'agissait de la chose publique. Il se
prsenta le 12  la convention. A peine l'eut-on annonc, que des
applaudissemens mls d'acclamations s'levrent de toutes parts. Il
pronona un discours simple, nergique, o tait brivement retrace toute
la campagne de l'Argonne, et o ses troupes et Kellermann lui-mme taient
traits avec les plus grands loges. Son tat-major prsenta ensuite un
drapeau pris sur les migrs, et l'offrit  l'assemble comme un monument
de la vanit de leurs projets. Aussitt aprs, les dputs se htrent de
l'entourer, et on leva la sance pour donner un libre cours aux
flicitations. Ce furent surtout les nombreux dputs de la Plaine, les
_impartiaux_, comme on les appelait, qui, n'ayant  lui reprocher ni
rupture ni tideur rvolutionnaire, lui tmoignrent le plus vif et le
plus sincre empressement. Les girondins ne restrent pas en arrire;
cependant, soit par la faute de Dumouriez, soit par la leur, la
rconciliation ne fut pas entire, et on put apercevoir entre eux un reste
de froideur. Les montagnards, qui lui avaient reproch un moment
d'attachement pour Louis XVI, et qui le trouvaient, par ses manires, son
mrite et son lvation, dj trop semblable aux girondins, lui surent
mauvais gr des tmoignages qu'il obtint de leur part, et supposrent ces
tmoignages plus significatifs qu'ils ne l'taient rellement.

Aprs la convention, restait  visiter les jacobins, et cette puissance
tait alors devenue si imposante, que le gnral victorieux ne pouvait se
dispenser de lui rendre hommage. C'est l que l'opinion en fermentation
formait tous ses projets et rendait tous ses arrts. S'agissait-il d'une
loi importante, d'une haute question politique, d'une grande mesure
rvolutionnaire, les jacobins, toujours plus prompts, se htaient d'ouvrir
la discussion et de donner leur avis. Immdiatement aprs, ils se
rpandaient dans la commune, dans les sections, ils crivaient  tous les
clubs affilis; et l'opinion qu'ils avaient mise, le voeu qu'ils avaient
form, revenaient sous forme d'adresse de tous les points de la France, et
sous forme de ptition arme, de tous les quartiers de Paris. Lorsque,
dans les conseils municipaux, dans les sections, et dans toutes les
assembles revtues d'une autorit quelconque, on hsitait encore sur une
question, par un dernier respect de la lgalit, les jacobins, qui
s'estimaient aussi libres que la pense, la tranchaient hardiment, et
toute insurrection tait propose chez eux long-temps  l'avance. Ils
avaient pendant tout un mois dlibr sur celle du 10 aot. Outre cette
initiative dans chaque question, ils s'arrogeaient encore, dans tous les
dtails du gouvernement, une inquisition inexorable. Un ministre, un chef
de bureau, un fournisseur taient-ils accuss, des commissaires partaient
des Jacobins, se faisaient ouvrir les bureaux, et demandaient des comptes
rigoureux, qu'on leur rendait sans hauteur, sans ddain, sans impatience.
Tout citoyen qui croyait avoir  se plaindre d'un acte quelconque, n'avait
qu' se prsenter  la socit, et il y trouvait des dfenseurs officieux
pour lui faire rendre justice. Un jour c'taient des soldats qui se
plaignaient de leurs officiers, des ouvriers de leurs entrepreneurs; un
autre jour on voyait une actrice rclamer contre son directeur; une fois
mme un jacobin vint demander rparation de l'adultre commis avec sa
femme par l'un de ses collgues.

Chacun s'empressait de se faire inscrire sur les registres de la socit
pour faire preuve de zle patriotique. Presque tous les dputs
nouvellement arrivs  Paris s'taient hts de s'y prsenter; on en avait
compt cent treize dans une semaine, et ceux mme qui n'avaient pas
l'intention de suivre les sances ne laissaient pas que de demander leur
admission. Les socits affilies crivaient du fond des provinces, pour
s'informer si les dputs de leurs dpartemens s'taient fait recevoir, et
s'ils taient assidus. Les riches de la capitale tchaient de se faire
pardonner leur opulence en allant aux Jacobins se couvrir du bonnet rouge,
et leurs quipages encombraient la porte de ce sjour de l'galit. Tandis
que la salle tait remplie du grand nombre de ses membres, que les
tribunes regorgeaient de peuple, une foule immense, mle aux quipages,
attendait  la porte, et demandait  grands cris  tre introduite.
Quelquefois cette multitude s'irritait, lorsque la pluie, si frquente
sous le ciel de Paris, ajoutait aux ennuis de l'attente, et alors quelque
membre demandait l'admission du _bon peuple_, qui souffrait aux portes de
la salle. Marat avait souvent rclam dans de pareilles occasions; et
quand l'admission tait accorde, quelquefois mme avant, une multitude
immense d'hommes et de femmes venaient inonder la socit, et se mler 
ses membres. C'tait  la fin du jour qu'on s'assemblait. La colre,
excite et contenue  la convention, venait faire l une libre explosion.
La nuit, la multitude des assistans, tout contribuait  chauffer les
ttes; souvent la sance, se prolongeant, dgnrait en un tumulte
pouvantable, et les agitateurs y puisaient, pour le lendemain, le courage
des plus audacieuses tentatives. Cependant cette socit, si avance en
dmagogie, n'tait pas encore ce qu'elle devint plus tard. On y souffrait
encore  la porte les quipages de ceux qui venaient ab jurer l'ingalit
des conditions. Quelques membres avaient fait de vains efforts pour y
parler le chapeau sur la tte, et on les avait obligs  se dcouvrir.
Brissot,  la vrit, venait d'en tre exclu par une dcision solennelle;
mais Ption continuait d'y prsider, au milieu des applaudissemens.
Chabot, Collot-d'Herbois, Fabre d'glantine, y taient les orateurs
favoriss. Marat y paraissait trange encore, et Chabot disait, en langage
du lieu, que Marat tait un _porc-pic qu'on ne pouvait saisir d'aucun
ct_.

Dumouriez fut reu par Danton, qui prsidait la sance. De nombreux
applaudissemens l'accueillirent, et en le voyant on lui pardonna l'amiti
suppose des girondins. Il pronona quelques mots convenables  la
situation, et promit _avant la fin du mois de marcher  la tte de
soixante mille hommes, pour attaquer les rois, et sauver les peuples de la
tyrannie_.

Danton rpondant en style analogue, lui dit que, ralliant les Franais au
camp de Sainte-Menehould, il avait bien mrit de la patrie, mais qu'une
nouvelle carrire s'ouvrait, qu'il devait faire tomber les couronnes
devant le bonnet rouge dont la socit l'avait honor, et que son nom
figurerait alors parmi les plus beaux noms de la France. Collot-d'Herbois
le harangua ensuite, et lui tint un discours qui montre et la langue de
l'poque, et les dispositions du moment  l'gard du gnral.

Ce n'est pas un roi qui t'a nomm,  Dumouriez, ce sont tes concitoyens.
Souviens-toi qu'un gnral de la rpublique ne doit jamais servir qu'elle
seule. Tu as entendu parler de Thmistocle; il venait de sauver la Grce 
Salamine; mais, calomni par ses ennemis, il se vit oblig de chercher un
asile chez les tyrans. On lui offrit de servir contre sa patrie: pour
toute rponse, il s'enfona son pe dans le coeur. Dumouriez, tu as des
ennemis, tu seras calomni, souviens-toi de Thmistocle!

Des peuples esclaves t'attendent pour les secourir: bientt tu les
dlivreras. Quelle glorieuse mission!... Il faut cependant te dfendre de
quelque excs de gnrosit envers tes ennemis. _Tu as reconduit le roi de
Prusse un peu trop  la manire franaise_.... Mais, nous l'esprons,
l'Autriche paiera double.

Tu iras  Bruxelles, Dumouriez ... je n'ai rien  te dire.... Cependant
si tu y trouvais une femme excrable qui, sous les murs de Lille, est
venue repatre sa frocit du spectacle des boulets rouges!... Mais cette
femme ne t'attend pas....

A Bruxelles la libert va renatre sous tes pas ... citoyens, filles,
femmes, enfans, se presseront autour de toi; de quelle flicit tu vas
jouir, Dumouriez!... Ma femme ... est de Bruxelles, elle t'embrassera
aussi[1].

[Note 1: Voyez la note 1  la fin du volume.]

Danton sortit ensuite avec Dumouriez, dont il s'tait empar, et auquel il
faisait en quelque sorte les honneurs de la nouvelle rpublique. Danton
ayant montr  Paris une contenance aussi ferme que Dumouriez 
Sainte-Menehould, on les regardait l'un et l'autre comme les deux sauveurs
de la rvolution, et on les applaudissait ensemble dans tous les
spectacles o ils se montraient. Un certain instinct rapprochait ces deux
hommes, malgr la diffrence de leurs habitudes. C'taient les corrompus
des deux rgimes qui s'unissaient avec un mme gnie, un mme got pour
les plaisirs, mais avec une corruption diffrente. Danton avait celle du
peuple, et Dumouriez celle des cours; mais plus heureux que son collgue,
ce dernier n'avait servi que gnreusement et les armes  la main, et
Danton avait eu le malheur de souiller un grand caractre par les
atrocits de septembre.

Ces salons si brillans, o les hommes clbres jouissaient autrefois de la
gloire, o, pendant tout le dernier sicle, on avait cout et applaudi
Voltaire, Diderot, d'Alembert, Rousseau, ces salons n'existaient plus. Il
restait la socit simple et choisie de madame Roland, o se runissaient
tous les girondins; le beau Barbaroux, le spirituel Louvet, le grave
Buzot, le brillant Guadet, l'entranant Vergniaud, et o rgnaient encore
une langue pure, des entretiens pleins d'intrt, et des moeurs lgantes
et polies. Les ministres s'y runissaient deux fois la semaine, et on y
faisait un repas compos d'un seul service. Telle tait la nouvelle
socit rpublicaine, qui joignait aux grces de l'ancienne France le
srieux de la nouvelle, et qui allait bientt disparatre devant la
grossiret dmagogique. Dumouriez assista  l'un de ces festins si
simples, prouva d'abord quelque gne  l'aspect de ces anciens amis qu'il
avait chasss du ministre, de cette femme qui lui semblait trop svre,
et  laquelle il paraissait trop licencieux; mais il soutint cette
situation avec son esprit accoutum, et fut touch surtout de la
cordialit sincre de Roland. Aprs la socit des girondins, celle des
artistes tait la seule qui et survcu  la dispersion de l'ancienne
aristocratie. Presque tous les artistes avaient embrass chaudement une
rvolution qui les vengeait des ddains nobiliaires, et qui ne promettait
de faveur qu'au gnie. Ils accueillirent Dumouriez  leur tour, et lui
donnrent une fte o furent runis tous les talens que renfermait la
capitale. Mais au milieu mme de la fte, une scne trange vint
l'interrompre, et causer autant de dgot que de surprise.

Marat, toujours prompt  devancer les mfiances rvolutionnaires, n'tait
point satisfait du gnral. Dnonciateur acharn de tous les hommes
entours de la faveur publique, il avait toujours provoqu, par ses
dgotantes invectives, les disgrces encourues par les chefs populaires.
Mirabeau, Bailly, Lafayette, Ption, les girondins, avaient t accabls
de ses outrages, lorsqu'ils jouissaient encore de toute leur popularit.
Depuis le 10 aot surtout, il s'tait livr  tous les dsordres de son
esprit; et, quoique rvoltant pour les hommes raisonnables et honntes, et
trange au moins pour les rvolutionnaires emports, il avait t
encourag par un commencement de succs. Aussi ne manquait-il pas de se
regarder en quelque sorte comme un homme public, essentiel au nouvel ordre
de choses. Il passait une partie de sa vie  recueillir des bruits,  les
rpandre dans sa feuille, et  parcourir les bureaux pour y redresser les
torts des administrateurs envers le peuple. Faisant au public la
confidence de sa vie, il disait un jour dans l'un de ses numros[1], que
ses occupations taient accablantes; que sur les vingt-quatre heures de la
journe, il n'en donnait que deux au sommeil, et une seule  la table et
aux soins domestiques; qu'en outre des heures consacres  ses devoirs de
dput, il en employait rgulirement six  recueillir et  faire valoir
les plaintes d'une foule de malheureux et d'opprims; qu'il consacrait les
heures restantes  lire une multitude de lettres et  y rpondre,  crire
ses observations sur les vnemens,  recevoir des dnonciations, 
s'assurer de la vracit des dnonciateurs, enfin  faire sa feuille, et 
veiller  l'impression d'un grand ouvrage. Depuis trois annes il n'avait
pas pris, disait-il, un quart d'heure de rcration; et on tremble en se
figurant ce que peut produire dans une rvolution une intelligence aussi
dsordonne, servie par cette activit dvorante.

[Note 1: _Journal de la Rpublique franaise;_ N 93, mercredi 9 janvier
1793.]

Marat prtendait ne voir dans Dumouriez qu'un aristocrate de mauvaises
moeurs, dont il fallait se dfier. Par surcrot de motifs, il apprit que
Dumouriez venait de svir avec la plus grande rigueur contre deux
bataillons de volontaires qui avaient gorg des dserteurs migrs.
Sur-le-champ il se rend aux Jacobins, dnonce le gnral  leur tribune,
et demande deux commissaires pour aller l'interroger sur sa conduite. On
lui adjoint aussitt les nomms Montaut et Bentabolle, et sur l'heure il
se met en marche avec eux. Dumouriez n'tait point  sa demeure. Marat
court aux divers spectacles, et enfin apprend que Dumouriez assistait 
une fte que lui donnaient les artistes chez mademoiselle Candeille, femme
clbre alors. Marat n'hsite pas  s'y rendre, malgr son dgotant
costume. Les quipages, les dtachemens de la garde nationale qu'il trouve
 la porte du lieu o se donnait la fte, la prsence du commandant
Santerre, d'une foule de dputs, les apprts d'un festin, irritent son
humeur. Il s'avance hardiment et demande Dumouriez. Une espce de rumeur
s'lve  son approche. Son nom prononc fait disparatre une foule de
visages, qui, disait-il, fuyaient des regards accusateurs. Marchant droit
vers Dumouriez, il l'interpelle vivement, et lui demande compte des
traitemens exercs envers les deux bataillons. Le gnral le regarde, puis
lui dit avec une curiosit mprisante: Ah! c'est vous qu'on appelle
Marat? Il le considre encore des pieds  la tte, et lui tourne le dos,
sans lui adresser une parole. Cependant les jacobins qui accompagnaient
Marat paraissant plus doux et plus honntes, Dumouriez leur donne quelques
explications, et les renvoie satisfaits. Marat, qui ne l'tait pas, pousse
de grands cris dans les antichambres, gourmande Santerre, qui fait,
dit-il, auprs du gnral le mtier d'un laquais; dclame contre les
gardes nationaux qui contribuaient  l'clat de la fte, et se retire en
menaant de sa colre tous les aristocrates composant la runion. Aussitt
il court transcrire dans son journal cette scne ridicule, qui peint si
bien la situation de Dumouriez, les fureurs de Marat et les moeurs de
cette poque[1].

[Note 1: Voyez le rcit de Marat lui-mme, note 2  la fin du volume.]

Dumouriez avait pass quatre jours  Paris, et pendant ce temps il n'avait
pu s'entendre avec les girondins, quoiqu'il et parmi eux un ami intime
dans la personne de Gensonn. Il s'tait born  conseiller  ce dernier
de se rconcilier avec Danton, comme avec l'homme le plus puissant, et
celui qui, malgr ses vices, pouvait devenir le plus utile aux gens de
bien. Dumouriez ne s'tait pas mieux entendu avec les jacobins, dont il
tait dgot, et auxquels il tait suspect  cause de son amiti suppose
avec les girondins. Son sjour  Paris l'avait donc peu servi auprs des
deux partis, mais lui avait t plus utile sous le rapport militaire.

Suivant son usage, il avait conu un plan gnral adopt par le conseil
excutif. D'aprs ce plan, Montesquiou devait se maintenir le long des
Alpes, et s'assurer la grande chane pour limite, en achevant la conqute
de Nice, et en s'efforant de conserver la neutralit suisse. Biron devait
tre renforc, afin de garder le Rhin depuis Ble jusqu' Landan. Un corps
de douze mille hommes, aux ordres du gnral Meusnier, tait destin  se
porter sur les derrires de Custine, afin de couvrir ses communications.
Kellermann avait ordre de quitter ses quartiers, de passer rapidement
entre Luxembourg et Trves, pour courir  Coblentz, et de faire ainsi ce
qu'on lui avait dj conseill, et ce que lui et Custine auraient d
excuter depuis long-temps. Prenant enfin l'offensive lui-mme avec
quatre-vingt mille hommes, Dumouriez devait complter le territoire
franais par l'acquisition projete de la Belgique. Gardant ainsi la
dfensive sur toutes les frontires protges par la nature du sol, on
n'attaquait hardiment que sur la frontire ouverte, celle des Pays-Bas, l
o, comme le disait Dumouriez, on ne pouvait SE DFENDRE QU'EN GAGNANT DES
BATAILLES.

Il obtint, par le crdit de Santerre, que l'absurde ide du camp sous
Paris serait abandonne; que tous les rassemblemens qu'on avait faits en
hommes, en artillerie, en munitions, en effets de campement, seraient
reports en Flandre, pour servir  son arme qui manquait de tout; qu'on y
ajouterait des souliers, des capotes, et six millions de numraire pour
fournir le prt aux soldats, en attendant l'entre dans les Pays-Bas,
aprs laquelle il esprait se suffire  lui-mme. Il partit, vers le 16
octobre, un peu dsabus de ce qu'on appelle reconnaissance publique, un
peu moins d'accord avec les partis qu'auparavant, et tout au plus
ddommag de son voyage par quelques arrangemens militaires, faits avec le
conseil excutif.

Pendant cet intervalle, la convention avait continu d'agir contre la
commune en pressant son renouvellement, et en surveillant tous ses actes.
Ption avait t nomm maire  une majorit de treize mille huit cent
quatre-vingt-dix-neuf voix, tandis que Robespierre n'en avait obtenu que
vingt-trois, Billaud-Varennes quatorze, Panis quatre-vingts, et Danton
onze. Cependant il ne faut point mesurer la popularit de Robespierre et
de Ption d'aprs cette diffrence dans le nombre des voix, parce qu'on
avait l'habitude de voir dans l'un un maire, et dans l'autre un dput, et
qu'on ne songeait pas  faire autre chose de chacun d'eux; mais cette
immense majorit prouve la popularit dont jouissait encore le principal
chef du parti girondin. Il ne faut pas oublier de dire que Bailly obtint
deux voix, singulier souvenir donn  ce vertueux magistrat de 1789.
Ption refusa la mairie, fatigu qu'il tait des convulsions de la
commune, et prfrant les fonctions de dput  la convention nationale.

Les trois mesures principales projetes dans la fameuse sance du 24
septembre taient, une loi contre les provocations au meurtre, un dcret
sur la formation d'une garde dpartementale, et enfin un compte exact de
l'tat de Paris. Les deux premires, confies  la commission des neuf,
excitaient un cri continuel aux Jacobins,  la commune et dans les
sections. La commission des neuf n'en continuait pas moins ses travaux, et
de divers dpartemens, entre autres de Marseille et du Calvados,
arrivaient spontanment et comme avant le 10 aot, des bataillons qui
devanaient le dcret sur la garde dpartementale. Roland, charg de la
troisime mesure, c'est--dire du rapport sur l'tat de la capitale, le
fit sans faiblesse et avec une rigoureuse vrit. Il peignit et excusa la
confusion invitable de la premire insurrection; mais il retraa avec
nergie et frappa de rprobation les crimes ajouts par le 2 septembre 
la rvolution du 10 aot; il montra tous les dbordemens de la commune,
ses abus de pouvoir, ses emprisonnemens arbitraires, et ses immenses
dilapidations. Il finit par ces mots:

Dpartement sage, mais peu puissant; commune active et despote; peuple
excellent mais dont une partie saine est intimide ou contrainte, tandis
que l'autre est travaille par les flatteurs et enflamme par la calomnie;
confusion des pouvoirs, abus et mpris des autorits; force publique
faible et nulle par un mauvais commandement; voil Paris![1]

[Note 1: Sance du 29 octobre.]

Son rapport fut couvert d'applaudissemens par la majorit ordinaire, bien
que, pendant la lecture, certains murmures eussent clat vers la
Montagne. Cependant une lettre crite par un particulier  un magistrat,
communique par ce magistrat au conseil excutif, et dvoilant le projet
d'un nouveau 2 septembre contre une partie de la convention, excita une
grande agitation. Une phrase de cette lettre, relative aux conspirateurs,
disait: _Ils ne veulent entendre parler que de Robespierre._ A ce mot tous
les regards se dirigrent sur lui; les uns lui tmoignaient de
l'indignation, les autres l'excitaient  prendre la parole. Il la prit
pour s'opposer  l'impression du rapport de Roland, qu'il qualifia de
roman diffamatoire, et il soutint qu'on ne devait pas donner de publicit
 ce rapport, avant que ceux qui s'y trouvaient accuss, et lui-mme
particulirement, eussent t entendus. S'tendant alors sur ce qui lui
tait personnel, il commena  se justifier, mais il ne pouvait se faire
entendre,  cause du bruit qui rgnait dans la salle. Parle, lui disait
Danton, parle; les bons citoyens sont l qui t'entendent. Robespierre,
parvenant  dominer le bruit, recommence son apologie, et dfie ses
adversaires de l'accuser en face, et de produire contre lui une seule
preuve positive. A ce dfi, Louvet s'lance: C'est moi, lui dit-il, moi
qui t'accuse. Et en achevant ces mots il occupait dj le pied de la
tribune, et Barbaroux, Rebecqui, l'y suivaient pour soutenir l'accusation.
A cette vue, Robespierre est mu, et son visage parat altr; il demande
que son accusateur soit entendu, et que lui-mme le soit ensuite. Danton,
lui succdant  la tribune, se plaint du systme de calomnie organis
contre la commune et la dputation de Paris, et rpte sur Marat, qui
tait la principale cause de toutes les accusations, ce qu'il avait dj
dclar, c'est--dire qu'il ne l'aimait pas, qu'il avait fait l'exprience
de son _temprament volcanique et insociable_, et que toute ide d'une
coalition triumvirale tait absurde. Il finit en demandant qu'on fixe un
jour pour discuter le rapport. L'assemble en dcrte l'impression, mais
elle en ajourne la distribution aux dpartemens jusqu' ce qu'on ait
entendu Louvet et Robespierre.

Louvet tait plein de hardiesse et de courage; son patriotisme tait
sincre; mais dans sa haine contre Robespierre entrait le ressentiment
d'une lutte personnelle, commence aux Jacobins, continue dans la
Sentinelle, renouvele dans l'assemble lectorale, et devenue plus
violente depuis qu'il se trouvait face  face avec son jaloux rival dans
la convention nationale. A une extrme ptulance de caractre Louvet
joignait une imagination romanesque et crdule qui l'garait, et lui
faisait supposer un concert et des complots l o il n'y avait que l'effet
spontan des passions. Il croyait  ses propres suppositions, et voulait
forcer ses amis  y ajouter la mme foi. Mais il rencontrait dans le froid
bon sens de Ption et de Roland, dans l'indolente impartialit de
Vergniaud, une opposition qui le dsolait. Buzot, Barbaroux, Guadet, sans
tre aussi crdules, sans supposer des trames aussi compliques, croyaient
 la mchancet de leurs adversaires, et secondaient les attaques de
Louvet par indignation et par courage. Salles, dput de la Meurthe,
ennemi opinitre des anarchistes dans la constituante et dans la
convention; Salles, dou d'une imagination sombre et violente, tait seul
accessible  toutes les suggestions de Louvet, et croyait, comme lui,  de
vastes complots trams dans la commune et aboutissant  l'tranger. Amis
passionns de la libert, Louvet et Salles ne pouvaient consentir  lui
imputer tant de maux, et ils aimaient mieux croire que les Montagnards,
surtout Marat, taient stipendis par l'migration et l'Angleterre, pour
pousser la rvolution au crime, au dshonneur et  la confusion gnrale.
Plus incertains sur le compte de Robespierre, ils voyaient au moins en
lui un tyran dvor d'orgueil et d'ambition, et marchant par tous les
moyens au suprme pouvoir.

Louvet, rsolu d'attaquer hardiment Robespierre et de ne lui laisser aucun
repos, tenait son discours tout prt, et s'en tait muni le jour o Roland
devait faire son rapport: aussi fut-il tout prpar a soutenir
l'accusation lorsqu'on lui donna la parole. Il la prit sur-le-champ, et
immdiatement aprs Roland.

Dj les girondins avaient assez de penchant  mal juger les vnemens, et
 supposer des projets criminels l o il n'y avait que des passions
emportes: mais pour le crdule Louvet, la conspiration tait encore bien
plus vidente et plus fortement combine. Dans l'exagration croissante
des jacobins, dans le succs que la morgue de Robespierre y avait obtenu
pendant 1792, il voyait un complot tram par l'ambitieux tribun. Il le
montra, s'entourant de satellites  la violence desquels il livrait ses
contradicteurs; se rendant lui-mme l'objet d'un culte idoltre, faisant
dire partout, avant le 10 aot, que lui seul pouvait sauver la libert et
la France, et le 10 aot arriv, se cachant  la lumire, reparaissant
deux jours aprs le danger, marchant alors droit  la commune, malgr la
promesse de ne jamais accepter de place, et, de sa pleine autorit,
s'asseyant lui-mme au bureau du conseil-gnral; l, s'emparant d'une
bourgeoisie aveugle, la poussant  son gr  tous les excs, allant
insulter pour elle l'assemble lgislative, et exigeant de cette assemble
des dcrets sous peine du tocsin, ordonnant, sans jamais paratre, les
massacres et les vols de septembre, pour appuyer l'autorit municipale par
la terreur; envoyant ensuite par toute la France des missaires
qui allaient conseiller les mmes crimes, et engager les provinces 
reconnatre la supriorit et l'autorit de Paris. Robespierre, ajoute
Louvet, voulait dtruire la reprsentation nationale pour lui substituer
la commune dont il disposait, et nous donner le gouvernement de Rome, o,
sous le nom de municipes, les provinces taient soumises  la souverainet
de la mtropole. Matre ainsi de Paris, qui l'et t de la France, il
aurait succd  la royaut dtruite. Cependant, voyant approcher le
moment de la runion d'une nouvelle assemble, il avait pass du
conseil-gnral  l'assemble lectorale, et avait dirig ses choix par la
terreur, afin d'tre matre de la convention par la dputation de Paris.

C'est lui, Robespierre, qui avait dsign aux lecteurs cet homme de sang
dont les placards incendiaires remplissaient la France de surprise et
d'pouvante. Ce libelliste, du nom duquel Louvet ne voulait pas,
disait-il, souiller ses lvres, n'tait que l'enfant perdu de
l'assassinat, dou, pour prcher le crime et calomnier les citoyens les
plus purs, d'un courage qui manquait au cauteleux Robespierre. Quant 
Danton, Louvet le sparaitde l'accusation, et s'tonnait mme qu'il se ft
lanc  la tribune pour repousser une attaque qui ne se dirigeait pas
contre lui. Cependant il ne le sparait pas de septembre, parce que dans
ces jours malheureux, lorsque toutes les autorits, l'assemble, les
ministres, le maire, parlaient en vain pour arrter les massacres, le
ministre seul de la justice _ne parlait pas_, parce qu'enfin, dans les
fameux placards, il tait except seul des calomnies rpandues contre les
plus purs des citoyens. Et puisses-tu, s'criait Louvet, puisses-tu,
 Danton, te laver aux yeux de la postrit de cette dshonorante
exception! Des applaudissemens avaient accueilli ces paroles aussi
gnreuses qu'imprudentes.

Cette accusation, constamment applaudie, n'avait cependant pas t
entendue sans beaucoup de murmures; mais un mot souvent rpt pendant la
sance les avait arrts. Assurez-moi du silence, avait dit Louvet au
prsident, _car je vais toucher le mal_, et on criera.--Appuie, avait dit
Danton, touche le mal. Et chaque fois que s'levaient des murmures:_
Silence!_ criait-on, _silence, les blesss!_

Louvet rsume enfin son accusation. Robespierre, s'crie-t-il, je
t'accuse d'avoir calomni les plus purs citoyens, et de l'avoir fait le
jour o les calomnies taient des proscriptions; je t'accuse de t'tre
produit toi-mme comme un objet d'idoltrie, et d'avoir fait rpandre que
tu tais le seul homme capable de sauver la France; je t'accuse d'avoir
avili, insult et perscut la reprsentation nationale, d'avoir tyrannis
l'assemble lectorale de Paris, et d'avoir march au suprme pouvoir par
la calomnie, la violence et la terreur, et je demande un comit pour
examiner ta conduite. Louvet propose une loi qui condamne au bannissement
quiconque aura fait de son nom un sujet de division entre les citoyens. Il
veut qu'aux mesures dont la commission des neuf prpare le projet, on en
ajoute une nouvelle, c'est de mettre la force arme  la disposition du
ministre de l'intrieur. Enfin, dit-il, je demande sur l'heure un dcret
d'accusation contre Marat!... Dieux! s'crie-t-il, dieux! je l'ai nomm!

Robespierre, tourdi des applaudissemens prodigus  son adversaire, veut
prendre la parole. Au milieu du bruit et des murmures qu'excite sa
prsence, il hsite; ses traits et sa voix sont altrs; il se fait
entendre cependant, et demande un dlai pour prparer sa dfense. Le dlai
lui est accord, et la dfense est ajourne au 5 novembre. Le renvoi tait
heureux pour l'accus, car, excite par Louvet, l'assemble ressentait ce
jour-l une vive indignation.

Le soir, vive rumeur aux Jacobins, o se faisait le contrle de toutes les
sances de la convention. Une foule de membres accoururent perdus pour
raconter la _conduite horrible_ de Louvet, et pour demander sa radiation.
Il avait calomni la socit, inculp Danton, Santerre, Robespierre et
Marat; il avait demand une accusation contre les deux derniers, propos
des lois sanguinaires, attentatoires  la libert de la presse, et enfin
propos _l'ostracisme d'Athnes_. Legendre dit que c'tait _un coup
mont,_ puisque Louvet avait son discours tout prt, et que bien
videmment le rapport de Roland n'avait eu d'autre objet que de fournir
une occasion  cette diatribe.

Fabre d'glantine se plaint de ce que le scandale augmente tous les jours,
de ce qu'on s'vertue  calomnier Paris et les patriotes. On lie, dit-il,
de petites conjectures  de petites suppositions, on en fait sortir une
vaste conspiration, et on ne veut nous dire ni o elle est, ni quels en
sont les agens et les moyens. S'il y avait un homme qui et tout vu, tout
apprci dans l'un et l'autre parti, vous ne pourriez douter que cet
homme, ami de la vrit, ne ft trs propre  la faire connatre. Cet
homme c'est Ption. Forcez sa vertu  dire tout ce qu'il a vu, et 
prononcer sur les crimes imputs aux patriotes. Quelque condescendance
qu'il puisse avoir pour ses amis, j'ose dire que les intrigues ne l'ont
point corrompu. Ption est toujours pur et sincre; il voulait parler
aujourd'hui, forcez-le  s'expliquer[1].

[Note 1: Voyez la note 3  la fin du volume.]

Merlin s'oppose  ce qu'on fasse Ption juge entre Robespierre et Louvet,
car c'est violer l'galit que d'instituer ainsi un citoyen juge suprme
des autres. D'ailleurs Ption est respectable, sans doute; mais s'il
venait  dvier! n'est-il pas homme? Ption n'est-il pas ami de Brissot,
de Roland? Ption ne reoit-il pas Lasource, Vergniaud, Barbaroux? tous
les intrigans qui compromettent la libert?

La motion de Fabre est abandonne, et Robespierre jeune, prenant un ton
lamentable, comme faisaient  Rome les parens des accuss, exprime sa
douleur, et se plaint de n'tre pas calomni comme son frre. C'est le
moment, dit-il, des plus grands dangers, tout le peuple n'est pas pour
nous. Il n'y a que les citoyens de Paris qui soient suffisamment clairs;
les autres ne le sont que trs imparfaitement... Il serait donc possible
que l'innocence succombt lundi!... car la convention a entendu tout
entier le long mensonge de Louvet. Citoyens, s'crie-t-il, j'ai eu un
grand effroi; il me semblait que des assassins allaient poignarder mon
frre. J'ai entendu des hommes dire qu'il ne prirait que de leurs mains;
un autre m'a dit qu'il voulait tre son bourreau. A ces mots, plusieurs
membres se lvent, et dclarent qu'eux aussi ont t menacs, qu'ils l'ont
t par Barbaroux, par Rebecqui et par plusieurs citoyens des tribunes;
que ceux qui les menaaient leur ont dit: Il faut se dbarrasser de Marat
et de Robespierre. On entoure alors Robespierre jeune, on lui promet de
veiller sur son frre, et on dcide que tous ceux qui ont des amis ou des
parens dans les dpartemens criront pour clairer l'opinion. Robespierre
jeune, en quittant la tribune, ne manque pas d'ajouter une calomnie.
Anacharsis Clootz, dit-il, lui avait assur que tous les jours il rompait,
chez Roland, des lances contre le fdralisme.

Vient  son tour le fougueux Chabot. Ce qui le blesse surtout dans le
discours de Louvet, c'est qu'il s'attribue le 10 aot  lui et  ses amis,
et le 2 septembre  deux cents assassins. Moi, dit Chabot, je me souviens
que je m'adressai, le 9 aot au soir,  messieurs du ct droit, pour leur
proposer l'insurrection, et qu'ils me rpondirent par un sourire du bout
des lvres. Je ne vois donc pas quel droit ils ont de s'attribuer le
10 aot. Quant au 2 septembre, l'auteur en est encore ce mme peuple qui a
fait le 10 aot malgr eux, et qui aprs la victoire a voulu se venger.
Louvet dit qu'il n'y avait pas deux cents assassins, et moi j'assure que
j'ai pass avec les commissaires de la lgislative sous une vote de dix
mille sabres. J'ai reconnu plus de cent cinquante fdrs. Il n'y a point
de crimes en rvolution. Marat, tant accus, n'est poursuivi que pour des
faits de rvolution. Aujourd'hui on accuse Marat, Danton, Robespierre;
demain ce sera Santerre, Chabot, Merlin, etc.

Excit par ces audacieuses paroles, un fdr prsent  la sance fait ce
qu'aucun homme n'avait encore publiquement os: il dclare qu'il
_agissait_ avec un grand nombre de ses camarades aux prisons, et qu'il
avait cru n'gorger que des conspirateurs, des fabricateurs de faux
assignats, et sauver Paris du massacre et de l'incendie; il ajoute qu'il
remercie la socit de la bienveillance qu'elle leur a tmoigne  tous,
qu'ils partent le lendemain pour l'arme, et n'emportent qu'un regret,
c'est de laisser les patriotes dans d'aussi grands prils.

Cette affreuse dclaration termina la sance. Robespierre n'avait point
paru, et il ne parut pas de toute cette semaine, prparant sa rponse, et
laissant ses partisans disposer l'opinion. Pendant ce temps, la commune de
Paris persistait dans sa conduite et son systme. On disait qu'elle avait
enlev jusqu' dix millions, dans la caisse de Septeuil, trsorier de la
liste civile; et, dans le moment mme, elle faisait rpandre une adresse,
 toutes les municipalits contre le projet de donner une garde  la
convention. Barbaroux proposa aussitt quatre dcrets formidables et
parfaitement conus.

Par le premier, la capitale devait perdre le droit de possder la
reprsentation nationale, quand elle n'aurait pas su la protger contre
les insultes ou les violences;

Par le second, les fdrs et les gendarmes nationaux devaient,
concurremment avec les sections armes de Paris, garder la reprsentation
nationale et les tablissemens publics;

Par le troisime, la convention devait se constituer en cour de justice
pour juger les conspirateurs;

Par le quatrime enfin, la convention cassait la municipalit de Paris.

Ces quatres dcrets taient parfaitement adapts, aux circonstances, et
convenaient aux vrais dangers du moment; mais, pour les rendre, il aurait
fallu avoir toute la puissance qui ne pouvait rsulter que des dcrets
mmes. Pour se crer des moyens d'nergie, il faut l'nergie, et tout
parti modr qui veut arrter un parti violent, est dans un cercle vicieux
dont il ne peut jamais sortir. Sans doute la majorit, penchant pour les
girondins, aurait pu rendre les dcrets, mais c'tait sa modration qui la
faisait pencher pour eux, et sa modration mme lui conseillait
d'attendre, de temporiser, de se fier  l'avenir, et d'carter tout moyen
trop tt nergique. L'assemble repoussa mme un dcret beaucoup moins
rigoureux; c'tait le premier de ceux dont on avait confi la rdaction 
la commission des neuf. Buzot le proposait, et il tait relatif aux
provocateurs au meurtre et  l'incendie. Toute provocation directe tait
punie de mort, et la provocation indirecte punie de dix annes de fers.
L'assemble trouva la provocation directe trop svrement punie, et la
provocation indirecte trop vaguement dfinie et trop difficile 
atteindre. Buzot dit en vain qu'il fallait des mesures rvolutionnaires,
et par consquent arbitraires, contre les adversaires qu'on voulait
combattre; il ne fut pas cout, et il ne pouvait pas l'tre en
s'adressant  une majorit qui condamnait dans le parti violent les
mesures rvolutionnaires mmes, et qui par consquent tait peu propre 
les employer contre lui. La loi fut ajourne; et la commission des neuf,
institue pour aviser aux moyens de maintenir le bon ordre, devint pour
ainsi dire inutile.

L'assemble cependant montrait un peu plus d'nergie, ds qu'il s'agissait
de rprimer les carts de la commune. Alors elle semblait dfendre son
autorit avec une espce de jalousie et de force. Le conseil-gnral de la
commune, mand  la barre  cause de la ptition contre le projet d'une
garde dpartementale, vint se justifier. Il n'tait plus, disait-il, celui
du 10 aot. Quelques prvaricateurs s'taient rencontrs parmi ses
membres, on avait eu raison de les dnoncer, mais ils ne se trouvaient
plus dans son sein. Ne confondez pas, ajoutait-il, les innocens et les
coupables. Rendez-nous la confiance dont nous avons besoin. Nous voulons
ramener le calme ncessaire  la convention pour l'tablissement de bonnes
lois. Quant  l'envoi de cette ptition, ce sont les sections qui l'ont
voulu, nous ne sommes que leurs mandataires; mais on les engagera  s'en
dsister.

Cette soumission dsarma les girondins eux-mmes, et,  la requte de
Gensonn, les honneurs de la sance furent accords au conseil gnral.
Cette docilit des administrateurs pouvait bien satisfaire l'orgueil de
l'assemble, mais elle ne pouvait rien quant aux vritables dispositions
de Paris. Le tumulte augmentait  mesure qu'on approchait du 5 novembre,
jour fix pour entendre Robespierre. La veille, il y eut des rumeurs en
sens divers. Des bandes parcoururent Paris, les unes en criant: A la
guillotine, Robespierre, Danton, Marat! les autres en criant: A la mort,
Roland, Lasource, Guadet! On s'en plaignit aux Jacobins, o il ne fut
parl que des cris pousss contre Robespierre, Danton et Marat. On
accusait de ces cris des dragons et des fdrs, qui alors taient encore
dvous  la convention. Robespierre jeune parut de nouveau  la tribune,
se lamenta sur les dangers de l'innocence, repoussa un projet de
conciliation propos par un membre de la socit, en disant que le parti
oppos tait dcidment contre-rvolutionnaire, et qu'on ne devait garder
avec lui ni paix ni trve; que sans doute l'innocence prirait dans la
lutte, mais qu'il fallait qu'elle se sacrifit, et qu'on laisst succomber
Maximilien Robespierre, parce que la perte d'un seul homme n'entranerait
pas celle de la libert. Tous les jacobins applaudirent  ces beaux
sentimens, en assurant au jeune Robespierre qu'il n'en serait rien, et que
son frre ne prirait pas.

Des plaintes toutes diffrentes furent profres  l'assemble, et l, on
dnona les cris pousss contre Roland, Lasource, Guadet, etc. Roland se
plaignit de l'inutilit de ses rquisitions au dpartement et  la commune
pour obtenir la force arme. On discuta beaucoup, on changea des
reproches, et la journe s'coula sans prendre aucune mesure. Le
lendemain, 5 novembre, Robespierre parut enfin  la tribune.

Le concours tait gnral, et on attendait avec impatience le rsultat de
cette discussion solennelle. Le discours de Robespierre tait volumineux
et prpar avec soin. Ses rponses aux accusations de Louvet furent celles
qu'on ne manque jamais de faire en pareil cas: Vous m'accusez, dit-il,
d'aspirer  la tyrannie; mais, pour y parvenir, il faut des moyens, et o
sont mes trsors et mes armes? Vous prtendez que j'ai lev dans les
Jacobins l'difice de ma puissance. Mais que prouve cela? c'est que j'y
tais plus cout, que je m'adressais peut-tre mieux que vous  la raison
de cette socit, et que vous ne voulez ici venger que les disgrces de
votre amour-propre. Vous prtendez que cette socit clbre est
dgnre; mais demandez un dcret d'accusation contre elle, alors je
prendrai le soin de la justifier, et nous verrons si vous serez plus
heureux ou plus persuasifs que Lopold et Lafayette. Vous prtendez que je
n'ai paru  la commune que deux jours aprs le 10 aot, et qu'alors je me
suis moi-mme install au bureau. Mais d'abord je n'y ai pas t appel
plus tt; et, quand je me suis prsent au bureau, ce n'tait pas pour m'y
installer, mais pour faire vrifier mes pouvoirs. Vous ajoutez que j'ai
insult l'assemble lgislative; que je l'ai menace du tocsin: le fait
est faux. Quelqu'un, plac prs de moi, m'accusa de sonner le tocsin; je
rpondis  l'interlocuteur que les sonneurs de tocsin taient ceux qui,
par l'injustice, aigrissaient les esprits; et alors l'un de mes collgues,
moins rserv, ajouta qu'on le sonnerait. Voil le fait unique sur lequel
mon accusateur a bti cette fable. Dans l'assemble lectorale, j'ai pris
la parole, mais on tait convenu de la prendre; j'y ai prsent quelques
observations, et plusieurs ont us du mme droit. Je n'ai accus ni
recommand personne. Cet homme dont vous m'imputez de me servir, Marat, ne
fut jamais ni mon ami ni mon recommand. Si je jugeais de lui par ceux
qui l'attaquent, il serait absous; mais je ne prononce pas. Je dirai
seulement qu'il me fut constamment tranger; qu'une fois il vint chez moi,
que je lui adressai quelques observations sur ses crits, sur leur
exagration et sur le regret qu'prouvaient les patriotes de lui voir
compromettre notre cause par la violence de ses opinions; mais il me
trouva politique  vues troites, et le publia le lendemain. C'est donc
une calomnie que de me supposer l'instigateur et l'alli de cet homme.
De ces accusations personnelles passant aux accusations gnrales diriges
contre la commune, Robespierre rpte avec tous ses dfenseurs, que le
2 septembre a t la suite du 10 aot; qu'on ne peut aprs coup marquer le
point prcis o devaient se briser les flots de l'insurrection populaire;
que sans doute les excutions taient illgales, mais que sans mesures
illgales on ne pouvait secouer le despotisme; qu'il fallait faire ce mme
reproche  toute la rvolution; car tout y tait illgal, et la chute du
trne, et la prise de la Bastille! Il peint ensuite les dangers de Paris,
l'indignation de ses citoyens, leur concours autour des prisons, leur
irrsistible fureur en songeant qu'ils laissaient derrire eux des
conspirateurs qui gorgeraient leurs familles. On assure qu'un innocent
a pri, s'crie l'orateur avec emphase, un seul; c'est beaucoup trop, sans
doute. Citoyens! pleurez cette mprise cruelle! nous l'avons pleure ds
long-temps; c'tait un bon citoyen, c'tait un de nos amis! Pleurez mme
les victimes qui devaient tre rserves  la vengeance des lois, et qui
sont tombes sous le glaive de la justice populaire! Mais que votre
douleur ait un terme comme toutes les choses humaines. Gardons quelques
larmes pour des calamits plus touchantes: pleurez cent mille patriotes
immols par la tyrannie! pleurez nos citoyens expirant sous leurs toits
embrass, et les fils des citoyens massacrs au berceau ou dans les bras
de leurs mres! pleurez donc l'humanit abattue sous le joug des
tyrans..... Mais consolez-vous, si, imposant silence  toutes les viles
passions, vous voulez assurer le bonheur de votre pays, et prparer celui
du monde.

La sensibilit qui gmit presque exclusivement pour les ennemis de la
libert m'est suspecte:

Cessez d'agiter sous mes yeux la robe sanglante du tyran, ou je croirai
que vous voulez remettre Rome dans les fers!

C'est avec ce mlange de logique astucieuse et de dclamation
rvolutionnaire que Robespierre parvint  captiver son auditoire et 
obtenir des applaudissemens unanimes. Tout ce qui lui tait personnel
tait juste, et il y avait de l'imprudence de la part des girondins 
signaler un projet d'usurpation l o il n'y avait encore qu'une ambition
d'influence, rendue odieuse par un caractre envieux; il y avait de
l'imprudence  vouloir trouver dans les actes de la commune la preuve
d'une vaste conspiration, lorsqu'il n'existait que les effets naturels du
dbordement des passions populaires. Les girondins fournissaient ainsi 
l'assemble l'occasion de leur donner tort contre leurs adversaires.
Flatte, pour ainsi dire, de voir le prtendu chef des conspirateurs
rduit  se justifier, charme de voir tous les crimes expliqus par une
insurrection dsormais impossible, et de rver un meilleur avenir, la
convention crut plus digne, plus prudent de mettre toutes ces
personnalits au nant. On proposa donc l'ordre du jour. Aussitt Louvet
s'lance pour le combattre, et demande  rpliquer. Une foule d'orateurs
se prsentent, et veulent parler pour, sur, ou contre l'ordre du jour.
Barbaroux, dsesprant de se faire entendre, s'lance  la barre pour tre
cout au moins comme ptitionnaire. Lanjuinais propose qu'on engage la
discussion sur les importantes questions que renferme le rapport de
Roland. Enfin Barrre parvient  obtenir la parole: Citoyens, dit-il,
s'il existait dans la rpublique un homme n avec le gnie de Csar ou
l'audace de Cromwell, un homme qui, avec le talent de Sylla, en aurait les
dangereux moyens; s'il existait ici quelque lgislateur d'un grand gnie,
d'une ambition vaste, d'un caractre profond; un gnral, par exemple, le
front ceint de lauriers, et revenant au milieu de vous pour vous commander
des lois ou insulter aux droits du peuple, je proposerais contre lui un
dcret d'accusation. Mais que vous fassiez cet honneur  des hommes d'un
jour,  de petits entrepreneurs d'meute,  ceux dont les couronnes
civiques sont mles de cyprs, voil ce que je ne puis concevoir!

Ce singulier mdiateur proposa de motiver ainsi l'ordre du jour:
_Considrant que la convention nationale ne doit s'occuper que des
intrts de la rpublique..._--Je ne veux pas de votre ordre du jour,
s'crie Robespierre, s'il renferme un prambule qui me soit injurieux.
L'assemble adopte l'ordre du jour pur et simple.

On courut aux Jacobins clbrer cette victoire, et Robespierre y fut reu
en triomphateur. A peine parut-il qu'on le couvrit d'applaudissemens. Un
membre demanda qu'on lui laisst la parole pour faire le rcit de la
journe. Un autre assura que sa modestie l'en empcherait, et qu'il ne
voudrait pas parler. Robespierre, jouissant en silence de cet
enthousiasme, laissa  un autre le soin d'un rcit adulateur. Il fut
appel Aristide. Son loquence _nave et mle_ fut loue avec une
affectation qui prouve combien tait connu son got pour la louange
littraire. La convention fut rhabilite, l'estime de la socit lui
revint, et on prtendit que le triomphe de la vrit commenait, et qu'il
ne fallait plus dsesprer du salut de la rpublique.

Barrre fut interpell pour qu'il s'expliqut sur la manire dont il
s'tait exprim  l'gard _des petits faiseurs d'meute;_ et il se peignit
tout entier en dclarant qu'il avait voulu, par ces mots, dsigner non les
chauds patriotes accuss avec Robespierre, mais leurs adversaires.

Ainsi finit cette clbre accusation. Elle fut une vritable imprudence.
Toute la conduite des girondins se caractrise par cette dmarche. Ils
prouvaient une gnreuse indignation; ils l'exprimaient avec talent; mais
il s'y mlait assez de ressentimens personnels, assez de fausses
conjectures, de suppositions chimriques, pour donner a ceux qui aimaient
 s'abuser, une raison de ne pas les croire;  ceux qui redoutaient un
acte d'nergie, un motif de l'ajourner;  ceux enfin qui affectaient
l'impartialit, un prtexte pour ne pas adopter leurs conclusions; et ces
trois classes composaient toute la Plaine. Un d'entre ces membres,
cependant, le sage Ption, ne partagea point leurs exagrations; il fit
imprimer le discours qu'il avait prpar, et o toutes choses taient
sagement apprcies. Vergniaud, que sa raison et son indolence ddaigneuse
mettaient au-dessus des passions, tait exempt aussi de leurs travers, et
il garda un profond silence. Dans le moment, l'accusation des girondins
n'eut d'autre rsultat que de rendre dfinitivement toute rconciliation
impossible, d'avoir mme us dans un combat inutile le plus puissant et le
seul de leurs moyens, la parole et l'indignation, et d'avoir augment la
haine et la fureur de leurs ennemis, sans s'tre donn une ressource de
plus.

Malheur aux vaincus lorsque les vainqueurs se divisent! Ceux-ci font
diversion  leurs propres querelles, ils cherchent surtout  se surpasser
en zle, en crasant leurs ennemis abattus. Au Temple taient des
prisonniers sur lesquels allait se dcharger toute la fougue des passions
rvolutionnaires. La monarchie, l'aristocratie, tout le pass enfin contre
lequel la rvolution luttait avec fureur, se trouvaient comme personnifis
dans le malheureux Louis XVI. Et la manire dont on traiterait le prince
dchu devait, pour chacun, servir  prouver la manire dont on hassait la
contre-rvolution. La lgislative, trop rapproche de la constitution qui
dclarait le roi inviolable, n'avait pas os dcider de son sort; elle
l'avait suspendu et enferm au Temple; elle n'avait pas mme aboli la
royaut, et avait lgu  une convention le soin de juger le matriel et
le personnel de la vieille monarchie. La royaut abolie, la rpublique
dcrte, et le travail de la constitution confi aux mditations des
esprits les plus distingus de l'assemble, il restait  s'occuper du sort
de Louis XVI. Un mois et demi s'tait coul, et des soins infinis, la
direction des approvisionnemens, la surveillance des armes, le soin des
subsistances qui manquaient alors, comme dans tous les temps de troubles,
la police et tous les dtails du gouvernement qu'on n'avait transmis,
aprs la chute de la royaut,  un conseil excutif qu'avec une extrme
dfiance, enfin des querelles violentes, empchrent d'abord de s'occuper
des prisonniers du Temple. Une fois il en avait t question, et, comme on
l'a vu, la proposition fut renvoye au comit de lgislation. En attendant
on en parlait partout. Aux Jacobins on demandait chaque jour le jugement
de Louis XVI, et on accusait les girondins de l'carter par des querelles,
auxquelles cependant chacun prenait autant de part et d'intrt
qu'eux-mmes. Le 1er novembre, dans l'intervalle de l'accusation de
Robespierre  son apologie, une section s'tant plainte de nouveaux
placards provoquant au meurtre et  la sdition, on rclama, comme on le
faisait toujours, le jugement de Marat. Les girondins prtendaient que lui
et quelques-uns de ses collgues taient la cause de tout le dsordre, et
 chaque fait nouveau ils proposaient de les poursuivre. Leurs ennemis au
contraire disaient que la cause des troubles tait au Temple; que la
nouvelle rpublique ne serait fonde, et que le calme et la scurit n'y
rgneraient que quand le ci-devant roi aurait t immol, et que par ce
coup terrible toute esprance aurait t enleve aux conspirateurs. Jean
de Bry, ce dput qui,  la lgislative, avait voulu qu'on ne suivt pour
rgle de conduite que _la loi du salut public_, prit la parole  ce sujet,
et proposa de juger  la fois Marat et Louis XVI. Marat, dit-il, a mrit
le titre de mangeur d'hommes: il serait digne d'tre roi. Il est la cause
des troubles dont Louis XVI est le prtexte: jugeons-les tous les deux, et
assurons le repos public par ce double exemple. En consquence la
convention ordonna que le rapport sur les dnonciations contre Marat lui
serait fait sance tenante, et que, sous huit jours au plus tard, le
comit de lgislation donnerait son avis sur les formes  observer dans le
jugement de Louis XVI. Si aprs huit jours le comit n'avait pas prsent
son travail, tout membre aurait le droit de se prsenter  la tribune pour
y traiter cette grande question. De nouvelles querelles et de nouveaux
soins empchrent le rapport sur Marat, qui ne fut mme prsent que
long-temps aprs, et le comit de lgislation prpara le sien sur
l'auguste et malheureuse famille enferme au Temple.

L'Europe avait en ce moment les yeux sur la France. On regardait avec
tonnement ces sujets d'abord jugs si faibles, maintenant devenus
victorieux et conqurans, et assez audacieux pour faire un dfi  tous les
trnes. On observait avec inquitude ce qu'ils allaient faire, et on
esprait encore que leur audace aurait bientt un terme. Cependant des
vnemens militaires se prparaient, qui allaient doubler leur enivrement,
et ajouter  la surprise et  l'effroi du monde.




CHAPITRE III.


SUITE DES OPRATIONS MILITAIRES DE DUMOURIEZ.--MODIFICATIONS DANS LE
MINISTRE.---PACHE MINISTRE DE LA GUERRE.--VICTOIRE DE JEMMAPES.
--SITUATION MORALE ET POLITIQUE DE LA BELGIQUE; CONDUITE POLITIQUE DE
DUMOURIEZ.--PRISE DE GAND, DE MONS, DE BRUXELLES, DE NAMUR, D'ANVERS;
CONQUTE DE LA BELGIQUE JUSQU'A LA MEUSE.--CHANGEMENS DANS
L'ADMINISTRATION MILITAIRE; MSINTELLIGENCE DE DUMOURIEZ AVEC LA
CONVENTION ET LES MINISTRES.--NOTRE POSITION AUX ALPES ET AUX PYRNES.


Dumouriez tait parti pour la Belgique  la fin d'octobre, et le 25 il se
trouvait  Valenciennes. Son plan gnral fut rgl d'aprs l'ide qui le
dominait, et qui consistait  pousser l'ennemi de front, en profitant de
la grande supriorit numrique qu'on avait sur lui. Dumouriez aurait pu,
en marchant sur la Meuse avec la plus grande partie de ses forces,
empcher la jonction de Clerfayt, qui arrivait de la Champagne, prendre le
duc Albert  revers, et excuter ainsi ce qu'il avait eu le tort de ne pas
faire d'abord en ngligeant de courir sur le Rhin et de suivre ce fleuve
jusqu' Clves; mais son plan tait autre, et il prfrait  une marche
savante une action clatante qui redoublt le courage des soldats, dj
trs relev par la canonnade de Valmy, et qui dtruist l'opinion tablie
en Europe, depuis cinquante ans, que les Franais, excellens pour des
coups de main, taient incapables de gagner une bataille range. La
supriorit du nombre lui permettait une tentative pareille, et cette ide
avait sa profondeur, aussi bien que les manoeuvres qu'on lui a reproch de
n'avoir pas employes. Cependant il ne ngligea pas de tourner l'ennemi et
de le sparer de Clerfayt. Valence, plac  cet effet le long de la Meuse,
devait marcher de Givet sur Namur et sur Lige, avec l'arme des Ardennes,
forte de dix-huit mille hommes. D'Harville, avec douze mille, avait ordre
de se mouvoir entre la grande arme et Valence, pour tourner l'ennemi de
plus prs. Telles taient les dispositions de Dumouriez  sa droite. A sa
gauche, Labourdonnaie devait, en partant de Lille, parcourir la cte de la
Flandre et s'emparer de toutes les places maritimes. Arriv  Anvers, il
lui avait t prescrit de longer la frontire hollandaise, et de joindre
la Meuse  Ruremonde. La Belgique se trouvant ainsi enferme dans un
cercle, Dumouriez en occupait le centre avec une masse de quarante mille
hommes, et pouvait accabler les ennemis sur le premier point o ils
voudraient tenir tte aux Franais.

Impatient d'entrer en campagne et de s'ouvrir la vaste carrire o
s'lanait son ardente imagination, Dumouriez pressait l'arrive des
approvisionnemens qu'on lui avait promis  Paris, et qui auraient d tre
rendus le 25  Valenciennes. Servan avait quitt le ministre de la
guerre, prfrant au chaos de l'administration les fonctions moins agites
d'un commandement d'arme. Il rtablissait sa tte et sa sant dans son
camp des Pyrnes. Roland avait propos et fait accepter pour son
successeur, Pache, homme simple, clair, laborieux, qui, ayant autrefois
quitt la France pour aller vivre en Suisse, tait revenu  l'poque de la
rvolution, avait rendu le brevet d'une pension qu'il recevait du marchal
de Castries, et s'tait distingu dans les bureaux de l'intrieur par un
esprit et une application rares. Portant dans sa poche un morceau de pain,
et ne quittant pas mme le ministre pour manger, il travaillait pendant
des journes entires, et avait charm Roland par ses moeurs et son zle.
Servan avait demand  le possder pendant sa difficile administration
d'aot et de septembre, et Roland ne le lui avait cd qu'avec regret et
en considration de l'importance des travaux de la guerre. Pache rendit
dans ce nouveau poste les mmes services que dans le premier; et, lorsque
la place de ministre de la guerre vint  vaquer, il fut aussitt propos
pour la remplir, comme un de ces tres obscurs, mais prcieux, auxquels la
justice et l'intrt public devaient assurer une faveur rapide. Pache,
doux et modeste, plaisait  tout le monde, et ne pouvait manquer d'tre
accept: les girondins comptaient naturellement sur la modration
politique d'un homme aussi calme, aussi sage, et qui d'ailleurs leur
devait sa fortune. Les jacobins, qui le trouvaient plein de dfrence pour
eux, exaltaient sa modestie, et l'opposaient  ce qu'ils appelaient
l'orgueil et la duret de Roland. Dumouriez, de son ct, fut charm d'un
ministre qui paraissait plus maniable que les girondins, et plus dispos 
suivre ses vues. Il avait en effet de nouveaux griefs contre Roland.
Celui-ci lui avait crit, au nom du conseil, une lettre dans laquelle il
lui reprochait de vouloir trop imposer ses plans au ministre, et lui
tmoignait d'autant plus de dfiance qu'on lui supposait plus de talens.
Roland tait loyal, et ce qu'il disait dans le secret de la
correspondance, il l'et combattu en public. Dumouriez, mconnaissant
l'intention honnte de Roland, avait fait ses plaintes  Pache, qui les
avait reues, et qui l'avait consol par ses flatteries des dfiances de
ses collgues. Tel tait le nouveau ministre de la guerre: plac entre les
jacobins, les girondins et Dumouriez, coutant les plaintes des uns contre
les autres, il les gagnait tous par ses paroles et sa dfrence, et leur
faisait esprer  tous un second et un ami.

Dumouriez attribua au renouvellement des bureaux les retards qu'essuyait
l'approvisionnement de son arme. Il n'y avait d'arriv que la moiti des
munitions et des fournitures promises, et il se mit en marche sans
attendre le reste, crivant  Pache qu'il lui fallait indispensablement
trente mille paires de souliers, vingt-cinq mille couvertures, des effets
de campement pour quarante mille hommes, et surtout deux millions de
numraire pour fournir le prt aux soldats, qui, entrant dans un pays o
les assignats n'avaient pas cours, devaient payer en argent tout ce qu'ils
achteraient. On promit tout, et Dumouriez, excitant l'ardeur de ses
troupes, les encourageant par la perspective d'une conqute prochaine et
assure, les porta en avant, quoique dpourvues de ce qui tait ncessaire
pour une campagne d'hiver et sous un climat rigoureux.

La marche de Valence, retarde par une diversion sur Longwy, et par le
dnuement de tous les effets militaires, qui n'arrivrent qu'en novembre,
permit  Clerfayt de passer sans obstacle du Luxembourg dans la Belgique,
et de joindre le duc Albert avec douze mille hommes. Dumouriez, renonant
pour le moment  se servir de Valence, rapprocha de lui la division du
gnral d'Harville, et portant ses troupes entre Quarouble et Quivrain,
se hta de joindre l'arme ennemie. Le duc Albert, fidle au systme
autrichien, avait form un cordon de Tournay jusqu' Mons, et, quoiqu'il
et trente mille hommes, il n'en runissait gure que vingt devant la
ville de Mons. Dumouriez le serrant de prs, arriva le 3 novembre devant
le moulin de Boussu, et ordonna  son avant-garde, commande par le brave
Beurnonville, de chasser l'ennemi post sur les hauteurs. L'attaque
russit d'abord, mais repousse ensuite, notre avant-garde fut oblige de
se retirer. Dumouriez sentant combien il importait de ne pas reculer au
dbut, reporta Beurnonville en avant, fit enlever tous les postes ennemis,
et le 5 au soir se trouva en prsence des Autrichiens, retranchs sur les
hauteurs qui bordent la ville de Mons.

Ces hauteurs, disposes circulairement en avant de la place, portent trois
villages, Jemmapes, Cuesmes et Berthaimont. Les Autrichiens, qui
s'attendaient  y tre attaqus, avaient form l'imprudente rsolution de
s'y maintenir, et avaient mis ds long-temps le plus grand soin  s'y
rendre inexpugnables. Clerfayt occupait Jemmapes et Cuesmes; un peu plus
loin, Beaulieu campait au-dessus de Berthaimont. Des pentes rapides, des
bois, des abatis, quatorze redoutes, une artillerie formidable range en
tages, et vingt mille hommes, protgeaient ces positions et en rendaient
l'abord presque impossible. Des chasseurs tyroliens remplissaient les bois
qui s'tendaient au-dessous des hauteurs. La cavalerie, place dans
l'intervalle des coteaux, et surtout dans la troue qui sparait Jemmapes
de Cuesmes, tait prte  dboucher et  fondre sur nos colonnes, ds
qu'elles seraient branles par le feu des batteries.

C'est en prsence de ce camp si fortement retranch que s'tablit
Dumouriez. Il forma son arme en demi-cercle, paralllement aux positions
de l'ennemi. Le gnral d'Harville, qui venait d'oprer sa jonction avec
le corps de bataille, dans la soire du 5, fut destin  manoeuvrer sur
l'extrme droite de notre ligne. Ds le 6 au matin, il devait, longeant
les positions de Beaulieu, s'efforcer de les tourner, et occuper ensuite
les hauteurs en arrire de Mons, seule retraite des Autrichiens.
Beurnonville, formant la droite mme de notre attaque, avait ordre de
marcher sur le village de Cuesmes. Le duc de Chartres, qui servait dans
notre arme avec le grade de gnral, et qui ce jour-l commandait au
centre, devait aborder Jemmapes de front, et tcher en mme temps de
pntrer par la troue qui sparait Jemmapes de Cuesmes. Enfin le gnral
Ferrand, revtu du commandement de la gauche, tait charg de traverser un
petit village nomm Quaregnon, et de se porter sur le flanc de Jemmapes.
Toutes ces attaques devaient s'excuter en colonnes par bataillons, la
cavalerie tant prte  les soutenir par derrire et sur les cts. Notre
artillerie fut dispose de manire  battre chaque redoute en flanc, et 
teindre ses feux s'il tait possible. Une rserve d'infanterie et de
cavalerie attendait l'vnement derrire le ruisseau de Wame.

Pendant la nuit du 5 au 6, le gnral Beaulieu ouvrit l'avis de sortir des
retranchemens et de fondre inopinment sur les Franais, pour les
dconcerter par une attaque brusque et nocturne. Cet avis nergique ne fut
pas suivi, et le 6  huit heures du matin, les Franais taient en
bataille, pleins de courage et d'esprance, quoique sous un feu meurtrier
et  la vue de retranchemens presque inabordables. Soixante mille hommes
couvraient le champ de bataille, et cent bouches  feu retentissaient sur
le front des deux armes.

La canonnade fut engage ds le matin; Dumouriez ordonna aux gnraux
Ferrand et Beurnonville de commencer l'attaque, l'un  gauche et l'autre 
droite, tandis que lui-mme attendrait au centre le moment d'agir, et que
d'Harville, longeant les positions de Beaulieu, irait fermer la retraite.
Ferrand attaqua mollement, et Beurnonville ne parvint pas  teindre le
feu des Autrichiens.

Il tait onze heures, et l'ennemi n'tait pas assez branl sur les cts
pour qu'on pt l'aborder de front. Alors Dumouriez envoya son fidle
Thouvenot  l'aile gauche pour dcider le succs. Thouvenot, faisant
cesser une inutile canonnade, traverse Quaregnon, tourne Jemmapes, et
marchant tte baisse, la baonnette au bout du fusil, gravit la hauteur
par ct, et arrive sur le flanc des Autrichiens. Dumouriez apprenant ce
mouvement, se rsout  commencer l'attaque de front, et porte le centre
directement contre Jemmapes. Il fait avancer son infanterie en colonnes,
et dispose des hussards et des dragons pour couvrir la troue entre
Jemmapes et Cuesmes, d'o la cavalerie ennemie allait s'lancer. Nos
troupes s'branlent et traversent sans hsiter l'espace intermdiaire.
Cependant une brigade voyant dboucher par la troue la cavalerie
autrichienne, chancle, recule, et dcouvre le flanc de nos colonnes. Dans
cet instant, le jeune Baptiste Renard, simple domestique de Dumouriez,
cdant  une inspiration de courage et d'intelligence, court au gnral de
cette brigade, lui reproche sa faiblesse, lui signale le danger, et le
ramne  la troue. Un certain branlement s'tait manifest dans tout le
centre, et nos bataillons commenaient  tourbillonner sous le feu des
batteries. Le duc de Chartres se jette au milieu des rangs, les rallie,
forme autour de lui un bataillon qu'il appelle _bataillon de Jemmapes,_ et
le porte vigoureusement  l'ennemi. Le combat est ainsi rtabli, et
Clerfayt, dj pris en flanc, menac de front, rsiste nanmoins avec
une fermet hroque.

Dumouriez, tmoin de tous ces mouvemens, mais incertain du succs, court 
la droite, o le combat ne se dcidait point, malgr les efforts de
Beurnonville. Son intention tait de terminer brusquement l'attaque, ou
bien de replier son aile droite, et de s'en servir pour protger la
retraite du centre, si un mouvement rtrograde devenait ncessaire.

Beurnonville avait fait de vains efforts contre le village de Cuesmes, et
il allait se replier lorsque Dampierre, qui commandait un point de
l'attaque, prend avec lui quelques compagnies, et s'lance audacieusement
au milieu d'une redoute. Dumouriez arrive  l'instant mme o Dampierre
excutait cette courageuse tentative; il trouve le reste de ses bataillons
sans chef, exposs  un feu terrible, et hsitant en prsence des hussards
impriaux qui se prparaient  les charger. Ces bataillons taient ceux
qui, au camp de Maulde, s'taient si fortement attachs  Dumouriez. Il
les rassure, et les dispose  tenir ferme contre la cavalerie ennemie. Une
dcharge  bout portant arrte cette cavalerie, et les hussards de
Berchini lancs  propos sur elle, achvent de la mettre en fuite. Alors
Dumouriez, se mettant  la tte de ses bataillons, et entonnant avec eux
l'hymne des Marseillais, les entrane  sa suite, les porte sur les
retranchemens, renverse tout devant lui, et enlve le village de Cuesmes.

Cet exploit  peine termin, Dumouriez, toujours inquiet pour le centre,
repart au galop, suivi de quelques escadrons. Mais tandis qu'il accourt,
le jeune duc de Montpensier arrive  sa rencontre, pour lui annoncer la
victoire du centre, due principalement  son frre le duc de Chartres.
Ainsi, Jemmapes tant envahi par ct et par devant, et Cuesmes emport,
Clerfayt ne pouvait plus opposer de rsistance, et devait se retirer. Il
cde donc le terrain aprs une belle dfense, et abandonne  Dumouriez une
victoire chrement dispute. Il tait deux heures; nos troupes harasses
de fatigue demandaient un instant de repos: Dumouriez le leur accorde, et
fait halte sur les hauteurs mmes de Jemmapes et de Cuesmes. Il comptait,
pour la poursuite de l'ennemi, sur d'Harville, qui tait charg de tourner
Berthaimont et d'aller couper les derrires des Autrichiens. Mais l'ordre
n'tant pas assez clair et ayant t mal compris, d'Harville s'tait tenu
en prsence de Berthaimont, et en avait inutilement canonn les hauteurs.
Clerfayt se retira donc sous la protection de Beaulieu, qui n'avait pas
t entam, et tous deux prirent la route de Bruxelles, que d'Harville ne
leur fermait pas.

La bataille avait cot aux Autrichiens quinze cents prisonniers, quatre
mille cinq cents morts ou blesss, et  peu prs autant aux Franais.
Dumouriez dguisa sa perte, et n'avoua que quelques cents hommes. On lui a
reproch de n'avoir pas, en marchant sur sa droite, tourn l'ennemi, pour
le prendre ainsi par derrire, au lieu de s'obstiner  l'attaque de gauche
et du centre. Il en avait eu l'ide en ordonnant  d'Harville de longer
Berthaimont, mais il ne s'y attacha pas assez. Sa vivacit, qui souvent
empchait la rflexion, et le dsir d'une action clatante, lui firent
prfrer  Jemmapes, comme dans toute la campagne, une attaque de front.
Au reste, plein de prsence d'esprit et d'ardeur au milieu de l'action, il
avait enlev nos troupes, et leur avait communiqu un courage hroque.
L'clat de cette grande action fut prodigieux. La victoire de Jemmapes
remplit en un instant la France de joie, et l'Europe d'une nouvelle
surprise. Il fut question partout de cette artillerie brave avec tant de
sang-froid, de ces redoutes escalades avec tant d'audace; on exagra mme
le pril et la victoire, et, par toute l'Europe, la facult de remporter
de grandes batailles fut de nouveau reconnue aux Franais. A Paris, tous
les rpublicains sincres eurent une grande joie de cette nouvelle, et
prparrent des ftes. Le domestique de Dumouriez, le jeune Baptiste
Renard, fut prsent  la convention, et gratifi par elle d'une couronne
civique et d'une paulette d'officier. Les girondins, par patriotisme,
par justice, applaudirent aux succs du gnral. Les jacobins, quoique le
suspectant, applaudirent aussi par le besoin d'admirer le succs de la
rvolution. Marat seul, reprochant  tous les Franais leur engouement,
prtendit que Dumouriez avait d mentir sur le nombre de ses morts, qu'on
n'attaquait pas une montagne  si peu de frais, qu'il n'avait pris ni
bagage ni artillerie, que les Autrichiens s'en allaient tranquillement,
que c'tait une retraite plutt qu'une dfaite, que Dumouriez aurait pu
prendre l'ennemi autrement; et mlant  cette sagacit une atroce fureur
de calomnie, il ajoutait que cette attaque de front n'avait eu lieu que
pour immoler les braves bataillons de Paris; que ses collgues  la
convention, aux Jacobins, tous les Franais enfin, si prompts  admirer,
taient des tourdis; et que, pour lui, il dclarerait Dumouriez un bon
gnral, quand toute la Belgique serait soumise, sans qu'un seul
Autrichien s'en chappt; et un bon patriote, lorsque la Belgique serait
profondment rvolutionne, et rendue tout  fait libre.--Vous autres
Franais, disait-il, avec cette disposition  tout admirer sur-le-champ,
vous tes exposs  revenir aussi promptement. Un jour vous proscrivez
Montesquiou; on vous apprend qu'il a conquis la Savoie, vous
l'applaudissez; vous le proscrivez de nouveau, et vous devenez la rise
gnrale par ces alles et venues. Pour moi, je me dfie, et j'accuse
toujours; et quant aux inconvnients de cette disposition, ils sont
incomparablement moindres que ceux de la disposition contraire, car jamais
ils ne compromettent le salut public. Sans doute ils peuvent m'exposer 
me mprendre sur le compte de quelques individus; mais, vu la corruption
du sicle, et la multitude d'ennemis par ducation, par principes et par
intrt, de toute libert, il y a mille  parier contre un que je ne
prendrai pas le change, en les considrant d'emble comme des intrigans et
des fripons publics tout prts  machiner. Je suis donc mille fois moins
expos  tre tromp sur le compte des fonctionnaires publics; et, tandis
que la funeste confiance que l'on a en eux les met  mme de tramer contre
la patrie avec autant d'audace que de scurit, la dfiance ternelle dont
le public les environnerait, d'aprs mes principes, ne leur permettrait
pas de faire un pas sans trembler d'tre dmasqus et punis[1].

[Note 1: _Journal de la rpublique franaise_, par Marat, l'Ami du Peuple,
N 43, du lundi 12 novembre 1792.]

Cette bataille venait d'ouvrir la Belgique aux Franais; mais l
d'tranges difficults se prsentaient  Dumouriez, et deux tableaux
frappans vont s'offrir: sur le territoire conquis, la rvolution franaise
agissant sur les rvolutions voisines pour les hter ou se les assimiler;
et dans notre arme, la dmagogie pntrant dans les administrations, et
les dsorganisant pour les purer.

Il y avait en Belgique plusieurs partis: le premier, celui de la
domination autrichienne, n'existait que dans les armes impriales
chasses par Dumouriez; le second, compos de toute la nation, nobles,
prtres, magistrats, peuple, repoussait unanimement le joug tranger, et
voulait l'indpendance de la nation belge; mais celui-ci se sous-divisait
en deux autres: les prtres et privilgis voulaient conserver les anciens
tats, les anciennes institutions, les dmarcations de classe et de
province, tout enfin, except la domination autrichienne, et ils avaient
pour eux une partie de la population, encore trs superstitieuse et trs
attache au clerg; enfin les dmagogues ou jacobins belges voulaient une
rvolution complte et la souverainet du peuple. Ceux-ci demandaient le
niveau franais et l'galit absolue. Ainsi chacun adoptait de la
rvolution ce qui lui convenait; les privilgis n'y cherchaient que leur
ancien tat, les plbiens voulaient la dmagogie et le rgne de la
multitude. Entre les divers partis, on conoit que Dumouriez, par ses
gots, devait garder un milieu. Repoussant l'Autriche qu'il combattait
avec ses soldats, condamnant les prtentions exclusives des privilgis,
il ne voulait cependant pas transporter  Bruxelles les jacobins de Paris,
et y faire natre des Chabot et des Marat. Son but tait donc, en
mnageant l'ancienne organisation du pays, de rformer ce qu'elle avait de
trop fodal. La partie claire de la population se prtait bien  ces
vues; mais il tait difficile d'en faire un ensemble,  cause du peu
d'union des villes et des provinces; et, de plus, en la formant en
assemble, on l'exposait  tre vaincue par le parti violent. Dans le cas
o il pourrait russir, Dumouriez songeait, soit par une alliance, soit
par une runion,  rattacher la Belgique  l'empire franais, et 
complter ainsi notre territoire. Il aurait dsir surtout empcher les
dilapidations, s'assurer les immenses ressources de la contre pour la
guerre, et n'indisposer aucune classe, pour ne pas faire dvorer son arme
par une insurrection. Il songeait principalement  mnager le clerg, qui
avait encore une grande influence sur l'esprit du peuple. Il voulait enfin
des choses que l'exprience des rvolutions dmontre impossibles, et
auxquelles tout le gnie administratif et politique doit renoncer d'avance
avec une entire rsignation. On verra plus tard se dvelopper ses plans
et ses projets.

En entrant en Belgique, il promit, par une proclamation, de respecter les
proprits, les personnes et l'indpendance nationale. Il ordonna que tout
ft maintenu, que les autorits demeurassent en fonctions, que les impts
continuassent d'tre perus, et que sur-le-champ des assembles primaires
fussent runies, pour former une convention nationale qui dciderait du
sort de la Belgique.

Des difficults bien autrement graves se prparaient pour lui. Des motifs
de politique, de bien public, d'humanit, pouvaient lui faire dsirer en
Belgique une rvolution prudente et mesure; mais il avait  faire vivre
son arme, et c'tait ici son affaire personnelle. Il tait gnral et
avant tout oblig d'tre victorieux. Pour cela, il lui fallait de la
discipline et des ressources. Entr  Mons le 7 novembre au matin, au
milieu de la joie des Brabanons, qui lui dcernrent une couronne ainsi
qu'au brave Dampierre, il se trouva dans les plus grands embarras. Ses
commissaires des guerres taient  Valenciennes, rien de ce qu'on lui
avait promis n'arrivait. Il lui fallait des vtemens pour ses soldats 
moiti nus, des vivres, des chevaux pour son artillerie, des charrois trs
actifs pour seconder le mouvement de l'invasion, surtout dans un pays o
les transports taient extrmement difficiles, enfin du numraire pour
payer les troupes, parce qu'en Belgique on n'acceptait pas volontiers les
assignats. Les migrs en avaient rpandu une grande quantit de faux, et
les avaient ainsi discrdits; d'ailleurs, aucun peuple n'aime 
participer aux embarras d'un autre, en acceptant le papier qui reprsente
ses dettes.

L'imptuosit du caractre de Dumouriez, porte jusqu' l'imprudence, ne
permet pas de croire qu'il ft demeur depuis le 7 jusqu'au 11  Mons, et
qu'il et laiss le duc de Saxe-Teschen se retirer tranquillement, si des
dtails d'administration ne l'eussent retenu malgr lui, et n'eussent
absorb son attention qui aurait d tre exclusivement fixe sur les
dtails militaires. Il forma un plan trs bien conu; c'tait de passer
lui-mme des marchs avec les Belges, pour les vivres, fourrages et
approvisionnemens. Il y avait  cela une foule d'avantages. Les objets 
consommer taient sur les lieux, et on n'avait pas  craindre les retards.
Ces achats intressaient beaucoup de Belges  la prsence des armes
franaises. En payant les vendeurs en assignats, ceux-ci taient obligs
d'en favoriser eux-mmes la circulation; on se dispensait ainsi de rendre
cette circulation force, chose importante, car chaque individu  qui
arrive une monnaie force se regarde comme vol par l'autorit qui
l'impose, et c'est le moyen de blesser le plus universellement un peuple.
Dumouriez avait en outre song  faire des emprunts au clerg, avec la
garantie de la France. Ces emprunts lui fournissaient des fonds et du
numraire; et le clerg, quoique frapp momentanment, se sentait rassur
sur son existence et ses biens, puisqu'on traitait avec lui. Enfin la
France ayant  demander aux Belges des indemnits pour les frais d'une
guerre libratrice, on et affect ces indemnits au paiement des
emprunts, et, moyennant un lger appoint, toute la guerre et t paye,
et Dumouriez, comme il l'avait annonc, aurait vcu aux frais de la
Belgique, sans la vexer ni la dsorganiser; Mais c'taient l des plans de
gnie, et, en temps de rvolution, il semble que le gnie devrait prendre
un parti dcid: il devrait ou prvoir les dsordres et les violences qui
vont suivre, et se retirer sur-le-champ; ou en les prvoyant, s'y
rsigner, et continuer  tre violent pour consentir d'tre utile  l
tte des armes ou de l'tat. Aucun homme n'a t assez dtach des choses
de ce monde, pour essayer du premier parti; il en est un qui a t grand,
et qui a su demeurer pur en suivant le second. C'est celui qui, plac au
comit de salut public, sans participer  ses actes politiques, se
renferma dans les soins de la guerre, et _organisa la victoire_, chose
pure, permise, et toujours patriotique sous tous les rgimes.

Dumouriez s'tait servi pour ses marchs et ses oprations financires de
Malus, commissaire des guerres, qu'il estimait beaucoup parce qu'il le
trouvait habile et actif, sans trop s'inquiter s'il tait modr ou non
dans ses gains; il avait employ aussi le nomm d'Espagnac, ancien abb
libertin, et l'un de ces corrompus spirituels de l'ancien rgime, qui
faisaient tous les mtiers avec beaucoup de grce et d'habilet, et
laissaient dans tous une rputation quivoque. Dumouriez le dpcha au
ministre pour expliquer ses plans, et faire ratifier tous les engagemens
qu'il avait pris.

Il donnait dj bien assez de prise sur lui par l'espce de dictature
administrative qu'il s'arrogeait, et par la modration rvolutionnaire
qu'il montrait  l'gard des Belges, sans se compromettre encore par son
association avec des hommes dj suspects, et qui, ne le fussent-ils pas,
allaient bientt le devenir. Dans ce moment en effet une rumeur gnrale
s'levait contre les anciennes administrations, qui taient remplies,
disait-on, de fripons et d'aristocrates.

Aprs avoir donn ses soins  l'entretien de ses soldats, Dumouriez
s'occupa d'acclrer la marche de Labourdonnaie. Ce gnral, aprs s'tre
obstin  demeurer en arrire, n'tait entr  Tournay que fort tard, et
l il provoquait des scnes dignes des Jacobins, et levait de fortes
contributions. Dumouriez lui ordonna de marcher rapidement sur Gand et
l'Escaut, pour se rendre  Anvers, et achever ensuite le circuit du pays
jusqu' la Meuse. Valence, enfin arriv en ligne aprs des retards
involontaires, eut ordre d'tre le 13 ou le 14  Nivelles. Dumouriez,
croyant que le duc de Saxe-Teschen se retirerait derrire le canal de
Vilvorden, voulait que Valence, tournant la fort de Soignies, se portt
derrire ce canal, et y ret le duc au passage de la Dyle.

Le 11, il partit de Mons, ne joignit que lentement l'arme ennemie, qui
elle-mme se retirait avec ordre, mais avec une extrme lenteur. Mal servi
par ses transports, il ne put pas arriver assez promptement pour se venger
des retards qu'il avait t oblig de subir. Le 13, s'avanant lui-mme
avec une simple avant-garde, il donna au milieu de l'ennemi  Anderlecht,
et faillit tre envelopp; mais, avec son adresse et sa fermet
ordinaires, il dploya sa petite troupe, usa avec beaucoup d'appareil de
quelques pices d'artillerie, et persuada aux Autrichiens qu'il tait sur
le champ de bataille avec toute son arme. Il parvint ainsi  les
contenir, et eut le temps d'tre secouru par ses soldats, qui, apprenant
sa position critique, accouraient en toute hte pour le dgager.

Il entra le 14 dans Bruxelles, et y fut arrt de nouveau par des embarras
administratifs, n'ayant ni numraire ni aucune des ressources ncessaires
 l'entretien de ses troupes. Il apprit l que le ministre avait refus
de consentir ses derniers marchs, except un seul, et que toutes les
anciennes administrations militaires taient renouveles et remplaces par
un comit dit _des achats_. Ce comit avait seul,  l'avenir, le droit
d'acheter pour l'entretien des armes, sans qu'il ft permis aux gnraux
de s'en mler aucunement. C'tait l le commencement d'une rvolution, qui
se prparait dans les administrations et qui allait les livrer pour un
temps  une dsorganisation complte.

Les administrations qui exigent une longue pratique ou une application
spciale, sont ordinairement celles o une rvolution pntre le plus
tard, parce qu'elles excitent moins l'ambition, et que d'ailleurs la
ncessit d'y conserver des sujets capables les garantit de la fureur des
renouvellemens. Ainsi on n'avait opr presque aucun changement dans les
tats-majors, dans les corps savans de l'arme, dans les bureaux des
divers ministres, dans les anciennes rgies des vivres, et surtout dans
la marine, qui est de toutes les parties de l'art militaire celle qui
exige les connaissances les plus spciales. Aussi ne manquait-on pas de
crier contre les aristocrates dont ces corps taient remplis, et on
reprochait au conseil excutif de ne pas les renouveler. L'administration
qui soulevait le plus d'irritation tait celle des vivres. On adressait de
justes reproches aux fournisseurs, qui, par disposition d'tat, et surtout
 la faveur de ce moment de dsordre, exigeaient dans tous leurs marchs
des prix exorbitans, donnaient les plus mauvaises marchandises aux
troupes, et volaient l'tat avec impudence. Il n'y avait qu'un cri de
toutes parts contre leurs exactions. Us avaient surtout un adversaire
inexorable dans le dput Cambon de Montpellier. Passionn pour les
matires de finances et d'conomie publique, ce dput s'tait acquis un
grand ascendant dans les discussions de ce genre, et jouissait de toute la
confiance de l'assemble. Quoique dmocrate prononc, il m'avait cess de
tonner contre les exactions de la commune, et il surprenait ceux qui ne
comprenaient pas qu'il poursuivt comme financier les dsordres qu'il
aurait peut-tre excuss comme jacobin. Il se dchanait avec une plus
grande nergie encore contre les fournisseurs, et les poursuivait avec
toute la fougue de son caractre. Chaque jour il dnonait de nouvelles
fraudes, en rclamait la rpression, et tout le monde  cet gard tait
d'accord avec lui. Les hommes honntes voulaient punir des fripons, les
jacobins voulaient perscuter des aristocrates, et les intrigans rendre
des places vacantes.

On eut donc l'ide de former un comit compos de quelques individus
chargs de faire tous les achats pour le compte de la rpublique. On pensa
que ce comit, unique et responsable, pargnerait  l'tat les fraudes de
cette multitude de fournisseurs isols, et qu'achetant seul pour toutes
les administrations, il ne ferait plus hausser les prix par la
concurrence, comme il arrivait lorsque chaque ministre, chaque arme
traitaient individuellement pour leurs besoins respectifs. Cette
institution fut tablie de l'avis de tous les ministres, et Cambon surtout
en tait le plus grand partisan, parce que cette forme nouvelle et simple
convenait  son esprit absolu. On signifia donc  Dumouriez qu'il n'aurait
plus aucun march  passer, et on lui ordonna d'annuler ceux qu'il venait
de signer. On supprima en mme temps les caisses des rgisseurs, et on
poussa la rigueur de l'excution jusqu' faire des difficults pour
acquitter,  la trsorerie nationale, un prt qu'un ngociant belge avait
fait  l'arme sur un bon de Dumouriez.

Cette rvolution dans l'administration des vivres, dont le motif tait
louable, concourait malheureusement avec des circonstances qui allaient en
rendre les effets dsastreux. Pendant son ministre, Servan avait eu 
pourvoir aux premiers besoins des troupes htivement rassembles dans la
Champagne, et c'tait beaucoup d'avoir suffi aux embarras du premier
moment. Mais, aprs la campagne de l'Argonne, les approvisionnemens faits
avec tant de peine se trouvaient puiss; les volontaires, partis de chez
eux avec un seul habit, taient presque nus, de sorte qu'il fallait
fournir un quipement complet  chacune des armes, et suffire  ce
renouvellement de tout le matriel, au milieu de l'hiver et malgr la
rapidit, de l'invasion en Belgique. Le successeur de Servan, Pache, tait
donc charg d'une tche immense, et malheureusement, avec beaucoup
d'esprit et d'application, il avait un caractre souple et faible qui, le
portant  plaire  tout le monde, surtout aux jacobins, l'empchait de
commander  personne, et de communiquer  une vaste administration le nerf
ncessaire. Si on joint donc  l'urgence,  l'immensit des besoins, aux
difficults de la saison, et  la ncessit d'une grande promptitude, la
faiblesse d'un nouveau ministre, le dsordre gnral de l'tat, et
par-dessus tout une rvolution dans le systme administratif, on concevra
la confusion du premier moment, le dnuement des armes, leurs plaintes
amres, et la violence des reproches entre les gnraux et les ministres.

A la nouvelle de ces changemens administratifs, Dumouriez s'emporta
vivement. En attendant l'organisation du nouveau systme, il voyait son
arme expose  prir de misre, si ses marchs n'taient pas maintenus et
excuts. Il prit donc sur lui de les maintenir, et ordonna  ses agens,
Malus, d'Espagnac, et  un troisime nomm Petit-Jean, de continuer leurs
oprations sous sa propre responsabilit. Il crivit en mme temps au
ministre avec une hauteur qui allait le rendre plus suspect encore  des
dmagogues dfians, ombrageux, mcontens dj de sa tideur
rvolutionnaire et de sa dictature administrative. Il dclara qu'il
exigeait pour continuer ses services, qu'on le laisst pourvoir lui-mme
aux besoins de son arme; il soutint que le comit des achats tait une
absurdit, parce qu'il exporterait laborieusement et de loin ce qu'on
trouverait plus facilement sur les lieux; que les transports exposeraient
 des frais normes et  des retards, pendant lesquels les armes
mourraient de faim, de froid et de misre; que les Belges perdraient tout
intrt  la prsence des Franais, ne seconderaient plus la circulation
des assignats; que le pillage des fournisseurs continuerait tout de mme,
parce que la facilit de voler l'tat dans les fournitures avait toujours
fait et ferait toujours des voleurs, et que rien n'empcherait les membres
du comit des achats de se faire entrepreneurs et acheteurs, quoique la
loi le leur dfendt; qu'ainsi c'tait l un vain rve d'conomie, qui, ne
ft-il pas chimrique, amnerait pour le moment une dsastreuse
interruption dans les services. Ce qui ne contribuait pas peu  irriter
Dumouriez contre le comit des achats, c'est qu'il voyait dans les membres
qui le composaient des cratures du ministre Clavire, et croyait
apercevoir dans cette innovation un rsultat de la dfiance des girondins
contre lui. Cependant c'tait une cration faite de bonne foi, et
approuve par tous les cts, sans aucune intention de parti.

Pache, en ministre patriote et ferme, aurait d chercher  satisfaire le
gnral pour le conserver  la rpublique. Pour cela il aurait fallu
examiner ses demandes, voir ce qu'il y avait de juste, y faire droit,
repousser le reste, et conduire toute chose avec autorit et vigueur, de
manire  empcher les reproches, les disputes et la confusion. Loin de
l, Pache, accus dj de faiblesse par les girondins, et mal dispos pour
eux, laissa se heurter entre eux le gnral, les girondins et la
convention. Au conseil, il faisait part des lettres irrflchies o
Dumouriez se plaignait ouvertement des dfiances des ministres girondins 
son gard;  la convention, il faisait connatre les demandes imprieuses,
 la suite desquelles Dumouriez offrait sa dmission en cas de refus. Ne
blmant rien, mais n'expliquant rien, et affectant dans ses rapports une
fidlit scrupuleuse, il laissa produire  chaque chose ses plus fcheux
effets. Les girondins, la convention, les jacobins, chacun fut irrit  sa
manire de la hauteur du gnral. Cambon tonna contre Malus, d'Espagnac et
Petit-Jean, cita les prix de leurs marchs, qui taient excessifs, peignit
le luxe dsordonn de d'Espagnac, les anciennes malversations de
Petit-Jean, et les fit dcrter tous trois par l'assemble. Il prtendit
que Dumouriez tait entour d'intrigans dont il fallait le dlivrer; il
soutint que le comit des achats tait une excellente institution; que
prendre les objets de consommation sur le thtre de la guerre, c'tait
priver les ouvriers franais de travail, et les exposer aux mutineries de
l'oisivet; que, quant aux assignats, il n'tait nullement ncessaire
d'user d'adresse pour les faire circuler; que le gnral avait tort de ne
pas les faire recevoir d'autorit, et de ne pas transporter en Belgique la
rvolution tout entire avec son rgime, ses systmes et ses monnaies; et
que les Belges, auxquels on donnait la libert, devaient en accepter les
avantages et les inconvniens. A la tribune de la convention, Dumouriez ne
fut gure considr que comme dup par ses agens; mais, aux Jacobins et
dans la feuille de Marat, il fut dit tout uniment qu'il tait d'accord
avec eux, et qu'il recevait une part des bnfices, ce dont on n'avait
d'autre preuve que l'exemple assez frquent des gnraux.

Dumouriez fut donc oblig de livrer les trois commissaires, et on lui fit
l'affront de les faire arrter malgr la garantie qu'il leur avait donne.
Pache lui crivit, avec sa douceur accoutume, qu'on examinerait ses
demandes, qu'on pourvoirait  ses besoins, et que le comit des achats
ferait pour cela des acquisitions considrables; il lui annonait en mme
temps de nombreux arrivages, qui n'avaient pas lieu. Dumouriez, qui ne les
recevait pas, se plaignait sans cesse; de manire qu' lire d'une part les
lettres du ministre, on aurait cru que tout abondait, et  lire celles du
gnral, on devait croire  un dnuement absolu. Dumouriez eut recours 
des expdiens,  des emprunts sur les chapitres des glises; il vcut avec
un march de Malus, qu'on lui avait permis de maintenir, vu l'urgence, et
il fut encore retenu du 14 au 19  Bruxelles.

Dans cet intervalle Stengel, dtach avec l'avant-garde, avait pris
Malines: c'tait une prise importante,  cause des munitions en poudre et
en armes de toute espce que cette place renfermait, et qui en faisaient
l'arsenal de la Belgique. Labourdonnaie, qui tait entr le 13  Anvers,
organisait des clubs, indisposait les Belges en encourageant les
agitateurs populaires, et malgr tout cela ne mettait aucune vigueur dans
le sige du chteau. Dumouriez, ne pouvant plus s'accommoder d'un
lieutenant si fort occup de clubs, et si peu de la guerre, le remplaa
par Miranda, Pruvien plein de bravoure, qui tait venu en France 
l'poque de l rvolution, et avait obtenu un haut grade par l'amiti de
Ption. Labourdonnaie, priv de son arme et ramen dans le dpartement du
Nord, vint y exciter le zle des jacobins contre _Csar Dumouriez_.
C'tait l le nom que dj on commenait  donner au gnral.

L'ennemi avait song d'abord  se placer derrire le canal de Vilvorden,
et  se tenir en relation avec Anvers. Il commettait ainsi la mme faute
que Dumouriez, en cherchant  se rapprocher de l'Escaut, au lieu de courir
sur la Meuse, comme ils auraient d le faire tous deux, l'un pour se
retirer, l'autre pour empcher la retraite. Enfin Clerfayt, qui avait pris
le commandement, sentit la ncessit de repasser promptement la Meuse, et
d'abandonner Anvers  son sort. Dumouriez alors reporta Valence de
Nivelles sur Namur, pour en faire le sige, et il eut le tort trs grave
de ne pas le jeter au contraire le long de la Meuse, pour fermer la
retraite aux Autrichiens. La dfaite de l'arme dfensive et amen
naturellement la reddition de la place. Mais l'exemple des grandes
manoeuvres stratgiques n'avait pas encore t donn, et d'ailleurs
Dumouriez manqua ici, comme dans une foule d'occasions, de la rflexion
ncessaire. Il partit de Bruxelles le 19. Le 20, il traversa Louvain; le
22, il joignit l'ennemi  Tirlemont, et lui tua trois ou quatre cents
hommes. L, encore retenu par un dnuement absolu, il ne repartit que le
26. Le 27, il arriva devant Lige, et eut  soutenir un fort engagement 
Varoux, contre l'arrire-garde ennemie. Le gnral Staray, qui la
commandait, se dfendit glorieusement, et reut une blessure mortelle.
Enfin, le 28 au matin, Dumouriez entra dans Lige, aux acclamations du
peuple, qui tait l dans les dispositions les plus rvolutionnaires.
Miranda avait pris la citadelle d'Anvers le 29, et pouvait achever le
circuit de la Belgique, en marchant jusqu' Ruremonde. Valence occupa
Namur le 2 dcembre. Clerfayt se porta vers la Ror, et Beaulieu vers le
Luxembourg.

Dans ce moment, toute la Belgique tait occupe jusqu' la Meuse; mais il
restait  conqurir le pays jusqu'au Rhin, et de grands obstacles se
prsentaient encore  Dumouriez. Soit la difficult des transports, soit
la ngligence des bureaux, rien n'arrivait  son arme; et quoiqu'il y et
d'assez grands approvisionnemens  Valenciennes, tout manquait sur la
Meuse. Pache, pour satisfaire les jacobins, leur avait ouvert ses bureaux,
et la plus grande dsorganisation y rgnait. On y ngligeait le travail,
on y donnait, par inattention, les ordres les plus contradictoires. Tout
service devenait ainsi presque impossible, et tandis que le ministre
croyait les transports effectus, ils ne l'taient pas. L'institution du
comit des achats avait encore augment le dsordre. Le nouveau
commissaire, nomm Ronsin, qui avait remplac Malus et d'Espagnac, en les
dnonant, tait dans le plus grand embarras. Fort mal accueilli 
l'arme, il avait t effray de sa tche, et, sur l'ordre de Dumouriez,
il continua les achats sur les lieux, malgr les dernires dcisions. Par
ce moyen, l'arme avait eu du pain et de la viande; mais les vtemens, les
moyens de transport, le numraire et les fourrages manquaient absolument,
et tous les chevaux mouraient de faim. Une autre calamit affligeait cette
arme, c'tait la dsertion. Les volontaires, qui dans le premier
enthousiasme avaient couru en Champagne, s'taient refroidis depuis que le
moment du pril tait pass. D'ailleurs ils taient dgots par les
privations de tout genre qu'ils essuyaient, et ils dsertaient en foule.
Le seul corps de Dumouriez en avait perdu au moins dix mille, et chaque
jour il en perdait davantage. Les leves belges ne s'effectuaient pas,
parce qu'il tait presque impossible d'organiser un pays o les diverses
classes de la population et les diverses provinces du territoire n'taient
nullement disposes  s'entendre. Lige abondait dans le sens de la
rvolution; mais le Brabant et la Flandre voyaient avec dfiance surgir
les jacobins dans les clubs qu'on avait essay d'tablir  Gand, Anvers,
Bruxelles, etc. Le peuple belge n'tait pas trop d'accord avec nos
soldats, qui voulaient payer en assignats; nulle part on ne consentait 
recevoir notre papier-monnaie, et Dumouriez refusait de lui donner une
circulation force. Ainsi, quoique victorieuse et matresse de la
campagne, l'arme se trouvait dans une situation malheureuse  cause de la
disette, de la dsertion, et de la disposition incertaine et presque
dfavorable des habitans. La convention assige des rapports
contradictoires du gnral, qui se plaignait avec hauteur, et du ministre
qui certifiait avec modestie, mais avec assurance, que les envois les plus
abondans avaient t faits, dpcha quatre commissaires dans son sein,
pour aller s'assurer par leurs yeux du vritable tat des choses. Ces
quatre commissaires taient Danton, Camus, Lacroix et Cossuin.

Tandis que Dumouriez avait employ le mois de novembre  occuper la
Belgique jusqu' la Meuse, Custine, courant toujours aux environs de
Francfort et du Mein, tait menac par les Prussiens, qui remontaient la
Lahn. Il aurait voulu que tout le versement de la guerre et lieu de son
ct, pour couvrir ses derrires, et assurer ses folles incursions en
Allemagne. Aussi ne cessait-il de se plaindre contre Dumouriez, qui
n'arrivait pas  Cologne, et contre Kellermann, qui ne se portait pas sur
Coblentz. On vient de voir les difficults qui empchaient Dumouriez
d'avancer plus vite; et pour rendre le mouvement de Kellermaun possible,
il aurait fallu que Custine, renonant  des incursions qui faisaient
retentir d'acclamations la tribune des Jacobins et les journaux, se
renfermt dans la limite du Rhin, et que, fortifiant Mayence, il voult
descendre lui-mme  Coblentz. Mais il dsirait qu'on ft tout derrire
lui pour avoir l'honneur de prendre l'offensive en Allemagne. Press de
ses sollicitations et de ses plaintes, le conseil excutif rappela
Kellermann, le remplaa par Beurnonville, et donna  ce dernier la mission
tardive de prendre Trves, dans une saison trs avance, au milieu d'un
pays pauvre et difficile  occuper. Il n'y avait jamais eu qu'une bonne
voie pour excuter cette entreprise; c'tait, dans l'origine, de marcher
entre Luxembourg et Trves, et d'arriver ainsi  Coblentz, tandis que
Custine s'y porterait par le Rhin. On aurait alors cras les Prussiens,
encore abattus de leur dfaite en Champagne, et donn la main  Dumouriez,
gui devait tre  Cologne, ou qu'on aurait aid  s'y porter s'il n'y
avait pas t. De cette manire, Luxembourg et Trves, qu'il tait
impossible de prendre de vive force, tombaient par famine et par dfaut de
secours; mais Custine ayant persist dans ses courses en Wtravie,
l'arme de la Moselle tant reste dans ses cantonnemens, il n'tait plus
temps de marcher sur ces places  la fin de novembre, pour y soutenir
Custine contre les Prussiens ranims et remontant le Rhin. Beurnonville
fit valoir ces raisons; mais on tait en disposition de conqurir, on
voulait punir l'lecteur de Trves de sa conduite envers la France, et
Beurnonville eut ordre de tenter une attaque qu'il essaya avec autant
d'ardeur que s'il l'avait approuve. Aprs quelques combats brillans et
opinitres, il fut oblig d'y renoncer et de se replier vers la Lorraine.
Dans cette situation, Custine se sentait compromis sur les bords du Mein;
mais il ne voulait pas, en se retirant, avouer sa tmrit et le peu de
solidit de sa conqute, et il persistait  s'y maintenir sans aucune
esprance fonde de succs. Il avait plac dans Francfort une garnison de
deux mille quatre cents hommes, et quoique cette force ft tout  fait
insuffisante dans une place ouverte et au milieu d'une population
indispose par des contributions injustes, il ordonnait au commandant de
s'y maintenir; et lui, post  Ober-Usel et Hombourg, un peu au-dessous de
Francfort, affectait une constance et'une fiert ridicules. Telle tait la
situation de l'arme sur ce point,  la fin de novembre et au commencement
de dcembre.

Rien ne s'tait donc encore effectu le long du Rhin. Aux Alpes,
Montesquiou, qu'on a vu ngociant avec la Suisse et tchant  la fois de
faire entendre raison  Genve et au ministre franais, Montesquiou avait
t oblig d'migrer. Une accusation avait t dirige contre lui, pour
avoir compromis, disait-on, la dignit de la France, en laissant insrer
dans le projet de convention un article par lequel nos troupes devaient
s'loigner, et surtout en excutant cet article du projet. Un dcret fut
lanc contre lui, et il se rfugia dans Genve; Mais son ouvrage tait
garanti par sa modration, et tandis qu'on le mettait en accusation, on
transigeait avec Genve d'aprs les bases qu'il avait fixes. Les troupes
bernoises se retiraient, les troupes franaises se cantonnaient sur les
limites convenues, la prcieuse neutralit suisse tait assure  la
France, et l'un de ses flancs tait garanti pour plusieurs annes. Cet
important service avait t mconnu, grce aux inspirations de Clavire,
et grce aussi  une susceptibilit de parvenus que nous devions  nos
victoires de la veille.

Dans le comt de Nice on avait glorieusement repris le poste de Sospello,
que les Pimontais nous avaient arrach pour un instant, et qu'ils avaient
perdu de nouveau aprs un chec considrable. Ce succs tait d 
l'habilet du gnral Brunet. Nos flottes, qui dominaient dans la
Mditerrane, allaient  Gnes,  Naples, o rgnaient des branches de la
maison de Bourbon, et enfin dans tous les tats d'Italie, faire
reconnatre la nouvelle rpublique franaise. Aprs une canonnade devant
Naples, on avait obtenu la reconnaissance de la rpublique, et nos flottes
revenaient fires des aveux arrachs par elles. Aux Pyrnes rgnait une
parfaite immobilit, et Servan, faute de moyens, avait la plus grande
peine  recomposer l'arme d'observation. Malgr des dpenses normes de
cent quatre-vingts, de deux cents millions par mois, toutes les armes des
Pyrnes, des Alpes, de la Moselle, taient dans la mme dtresse, par la
dsorganisation des services, et par la confusion qui rgnait au ministre
de la guerre. Au milieu de cette misre, nous n'en avions pas moins
l'ivresse et l'orgueil de la victoire. Dans ce moment, les esprits exalts
par Jemmapes, par la prise de Francfort, par l'occupation de la Savoie et
de Nice, par le subit retour de l'opinion europenne en notre faveur,
crurent entendre s'branler les monarchies, et s'imaginrent un instant
que les peuples allaient renverser les trnes et se former en rpubliques.
Ah! s'il tait vrai, s'criait un membre des Jacobins,  propos de la
runion de la Savoie  la France, s'il tait vrai que le rveil des
peuples ft arriv; s'il tait vrai que le renversement de tous les trnes
dt tre la suite prochaine du succs de nos armes et du volcan
rvolutionnaire; s'il tait vrai que les vertus rpublicaines vengeassent
enfin le monde de tous les crimes couronns; que chaque rgion, devenue
libre, forme alors un gouvernement conforme  l'tendue plus ou moins
grande que la nature lui aura fixe, et que de toutes ces conventions
nationales, un certain nombre de dputs extraordinaires forment au centre
du globe une convention universelle, qui veille sans cesse au maintien des
droits de l'homme,  la libert gnrale du commerce et  la paix du genre
humain!...[1]

[Note 1: Discours de Milhaud, dput du Cantal, prononc aux Jacobins en
novembre 1792.]

Dans ce moment, la convention apprenant les vexations commises par le duc
de Deux-Ponts contre quelques sujets de sa dpendance, rendit, dans un
lan d'enthousiasme, le dcret suivant:

La convention nationale dclare qu'elle accordera secours et fraternit 
tous les peuples qui voudront recouvrer leur libert, et elle charge le
pouvoir excutif de donner des ordres aux gnraux des armes franaises,
pour secourir les citoyens qui auraient t ou qui seraient vexs pour la
cause de la libert.

La convention nationale ordonne aux gnraux des armes franaises, de
faire imprimer et afficher le prsent dcret dans tous les lieux o ils
porteront les armes de la rpublique.

Paris, le 19 novembre 1792.




CHAPITRE IV.


TAT DES PARTIS AU MOMENT DU PROCS DE LOUIS XVI.--CARACTRE ET OPINIONS
DES MEMBRES DU MINISTRE A CETTE POQUE, ROLAND, PACHE, LEBRUN, GABAT,
MONGE ET CLAVIRE.--DTAILS SUR LA VIE INTRIEURE DE LA FAMILLE ROYALE
DANS LA TOUR DU TEMPLE.--COMMENCEMENT DE LA DISCUSSION SUR LA MISE EN
JUGEMENT DE LOUIS XVI; RSUM DES DBATS; OPINION DE SAINT-JUST.--TAT
FACHEUX DES SUBSISTANCES; DTAILS ET QUESTIONS D'CONOMIE POLITIQUE.
--DISCOURS DE ROBESPIERRE SUR LE JUGEMENT DU ROI.--LA CONVENTION DCRTE
QUE LE ROI SERA JUG PAR ELLE.--PAPIERS TROUVS DANS L'_armoire de fer_.
--PREMIER INTERROGATOIRE DE LOUIS XVI A LA CONVENTION.--CHOC DES OPINIONS
ET DES INTRTS PENDANT LE PROCS; INQUITUDE DES JACOBINS.--POSITION DU
DUC D'ORLANS; ON PROPOSE SON BANNISSEMENT.


Le procs de Louis XVI allait enfin commencer, et les partis s'attendaient
ici pour mesurer leurs forces, pour dcouvrir leurs intentions, et se
juger dfinitivement. On observait surtout les girondins, pour surprendre
chez eux le moindre mouvement de piti, et les accuser de royalisme, si la
grandeur dchue parvenait  les toucher.

Le parti des jacobins, qui poursuivait dans la personne de Louis XVI la
monarchie tout entire, avait fait des progrs sans doute, mais il
trouvait une opposition encore assez forte  Paris, et surtout dans le
reste de la France. Il dominait dans la capitale par son club, par la
commune, par les sections; mais la classe moyenne reprenait courage, et
lui opposait encore quelque rsistance. Ption ayant refus la mairie, le
mdecin Chambon avait obtenu une grande majorit de suffrages, et avait
accept  regret des fonctions qui convenaient peu  son caractre modr
et nullement ambitieux. Ce choix prouve la puissance que possdait encore
la bourgeoisie dans Paris mme. Et elle en avait une bien plus grande dans
le reste de la France. Les propritaires, les commerans, toutes les
classes moyennes enfin, n'avaient dsert ni les conseils municipaux, ni
les conseils de dpartemens, ni les socits populaires, et envoyaient des
adresses  la majorit de la convention, dans le sens des lois et de la
modration. Beaucoup de socits affilies aux jacobins improuvaient la
socit-mre, et lui demandaient hautement la radiation de Marat,
quelques-unes mme celle de Robespierre. Enfin, des Bouches-du-Rhne, du
Calvados, du Finistre, de la Gironde, partaient de nouveaux fdrs, qui,
devanant les dcrets comme au 10 aot, venaient protger la convention et
assurer sort indpendance.

Les jacobins ne possdaient pas encore les armes; les tats-majors et
l'organisation militaire continuaient de les en repousser. Ils avaient
cependant envahi un ministre, celui de la guerre. Pache le leur avait
ouvert par faiblesse, et il avait remplac par des membres du club tous
ses anciens employs. On se tutoyait dans ses bureaux, on y allait en sale
costume, on y faisait des motions, et il s'y trouvait quantit de prtres
maris, introduits par Audoin, gendre de Pache, et prtre mari lui-mme.
L'un des chefs de ce ministre tait Hassenfratz, autrefois habitant de
Metz, expatri pour cause de banqueroute, et comme tant d'autres, parvenu
 de hautes fonctions en dployant beaucoup de zle dmagogique. On
renouvelait ainsi les administrations de l'arme, et, autant que possible,
on remplissait l'arme elle-mme d'une nouvelle classe et d'une nouvelle
opinion. Aussi, tandis que Roland tait vou  la haine des jacobins,
Pache tait chri, lou par eux. On vantait sa douceur, sa modestie, sa
grande capacit, et on les opposait  la svrit de Roland qu'on appelait
de l'orgueil. Roland en effet n'avait donn aux jacobins aucun accs dans
son ministre de l'intrieur. Observer les rapports des corps constitus,
l'amener dans les limites ceux qui s'en cartaient, maintenir la
tranquillit publique, surveiller les socits populaires, pourvoir aux
subsistances, protger le commerce et les proprits, c'est--dire veiller
 toute l'administration intrieure de l'tat, telles taient ses immenses
fonctions, et il les remplissait avec une rare nergie. Tous les jours, il
dnonait la commune, poursuivait ses excs de pouvoir, ses dilapidations,
ses envois de commissaires; il arrtait ses correspondances, ainsi que
celles des jacobins, et substituait  leurs crits violens d'autres crits
pleins de modration, qui produisaient partout le meilleur effet. Il
veillait  toutes les proprits d'migrs chues  l'tat, donnait un
grand soin aux subsistances, rprimait les dsordres dont elles taient
l'occasion, et se multipliait en quelque sorte pour opposer aux passions
rvolutionnaires la loi et la force quand il le pouvait. On conoit quelle
diffrence les jacobins devaient mettre entre Pache et Roland. Les
familles des deux ministres contribuaient elles-mmes  rendre cette
diffrence plus sensible. La femme, les filles de Pache allaient dans les
clubs, dans les sections, paraissaient mme dans les casernes des fdrs,
qu'on voulait gagner  la cause, et se distinguaient par un bas
jacobinisme, de cette pouse de Roland, polie et fire, et surtout
entoure de ces orateurs si brillans et si odieux.

Pache et Roland taient donc les deux hommes autour desquels on se
rangeait dans le conseil. Clavire, aux finances, quoiqu'il ft souvent
brouill avec tous les autres, par l'extrme irascibilit de son
caractre, revenait toujours  Roland quand il tait apais. Lebrun,
faible, mais attach aux girondins par ses lumires, travaillait beaucoup
avec Brissot; et les jacobins, appelant ce dernier un intrigant, disaient
qu'il tait matre de tout le gouvernement, parce qu'il aidait Lebrun dans
les travaux de la diplomatie. Garat, en contemplant les partis d'une
hauteur mtaphysique, se contentait de les juger, et ne se croyait pas
tenu de les combattre. Il semblait se croire dispens de soutenir les
girondins, parce qu'il leur dcouvrait des torts, et se faisait de son
inertie une vritable sagesse. Cependant les jacobins acceptaient la
neutralit d'un esprit aussi distingu comme un prcieux avantage, et la
payaient de quelques loges. Monge enfin, esprit mathmatique, patriote
prononc, peu dispos pour les thories un peu vagues des girondins,
suivait l'exemple de Pache, laissait envahir son ministre par les
jacobins, et sans dsavouer les girondins auxquels il devait son
lvation, recevait les loges de leurs adversaires, et partageait la
popularit du ministre de la guerre.

Ainsi, trouvant deux complaisans dans Pache et Monge, un idologue
indiffrent dans Garat, mais un adversaire inexorable dans Roland, qui
ralliait  lui Lebrun et Clavire, et souvent ramenait les autres, le
parti jacobin n'avait pas encore le gouvernement de l'tat, et rptait
partout qu'il n'y avait qu'un roi de moins dans le nouvel ordre de choses,
mais qu' part cela, c'tait le mme despotisme, les mmes intrigues et
les mmes trahisons. Il disait que la rvolution ne serait complte et
sans retour que lorsqu'on aurait dtruit l'auteur secret de toutes les
machinations et de toutes les rsistances, enferm au Temple.

On voit quelles taient les forces respectives des partis, et l'tat de la
rvolution  l'instant o fut commenc le procs de Louis XVI. Ce prince
avec sa famille habitait la grande tour du Temple. La commune ayant la
disposition de la force arme et le soin de la police dans la capitale,
avait aussi la garde du Temple, et c'est  son autorit ombrageuse,
inquite et peu gnreuse, que la famille royale tait soumise. Cette
famille infortune tant garde par une classe d'hommes bien infrieure
 celle dont se composait la convention, ne devait s'attendre ni  la
modration ni aux gards que l'ducation et des moeurs polies inspirent
toujours pour le malheur. Elle avait d'abord t place dans la petite
tour; mais elle fut ensuite transporte dans la grande, parce qu'on jugea
que la surveillance en serait plus facile et plus sre. Le roi occupait un
tage, et les princesses avec les enfans en occupaient un autre. On les
runissait pendant le jour, et on leur permettait de passer ensemble les
tristes instans de leur captivit. Un seul domestique avait obtenu la
permission de les suivre dans leur prison: c'tait le fidle Clry, qui,
chapp aux massacres du 10 aot, tait rentr au milieu de Paris, pour
servir dans leur infortune ceux qu'il avait servis jadis dans l'clat de
leur toute-puissance. Il tait lev ds le commencement du jour, et se
multipliait pour remplacer auprs de ses matres les nombreux serviteurs
qui les entouraient autrefois. On djeunait  neuf heures dans la chambre
du roi. A dix heures, toute la famille se runissait chez la reine. Louis
XVI s'occupait alors de l'ducation de son fils, lui faisait apprendre
quelques vers de _Racine_ et de _Corneille_, et ensuite il lui donnait
les premires notions de la gographie, science qu'il avait cultiv
lui-mme avec beaucoup d'ardeur etde succs. La reine, de son cot,
travaillait  l'ducation de sa fille, et puis s'occupait avec sa soeur
 des ouvrages de tapisserie. A une heure, quand le temps tait beau, la
famille tout entire tait conduite dans les jardins pour y respirer
l'air, et y faire une courte promenade. Plusieurs municipaux et officiers
de garde l'accompagnaient, et suivant les occasions, elle trouvait
quelquefois des visages humains et attendris, quelquefois durs et
mprisans. Les hommes peu cultivs sont peu gnreux, et chez eux la
grandeur n'est pas pardonne aussitt qu'elle est abattue. Qu'on se figure
des artisans grossiers, sans lumires, matres de cette famille dont ils
se reprochaient d'avoir si long-temps souffert le pouvoir et aliment le
luxe, et on concevra quelles basses vengeances ils devaient quelquefois
exercer sur elle! Souvent le roi et la reine entendaient de cruels propos,
et retrouvaient, sur les murs des cours et des corridors, l'expression
d'une haine que l'ancien gouvernement avait frquemment mrite, mais que
Louis XVI ni son pouse n'avaient rien fait pour inspirer. Cependant ils
trouvaient parfois un soulagement dans de furtives expressions d'intrt,
et ils continuaient ces promenades douloureuses  cause de leurs enfans,
auxquels l'exercice tait ncessaire. Tandis qu'ils parcouraient
tristement cette cour du Temple, ils apercevaient aux fentres des maisons
voisines une foule d'anciens sujets encore attachs  leurs matres, et
qui venaient contempler l'espace troit o tait enferm le monarque
dchu. A deux heures, la promenade finissait, et on servait le dner.
Aprs le dner, le roi prenait quelque repos; pendant son sommeil, son
pouse, sa soeur et sa fille travaillaient en silence, et Clry, dans une
autre salle, exerait le jeune prince  des jeux de son ge. On faisait
ensuite une lecture en commun, on soupait, et chacun rentrait dans son
appartement, aprs un adieu pnible, car ils ne se quittaient jamais sans
douleur. Le roi lisait encore pendant plusieurs heures. Montesquieu,
Buffon, l'historien Hume, l'Imitation de Jsus-Christ, quelques classiques
latins et italiens formaient ses lectures habituelles. Il avait achev
environ deux cent cinquante volumes  sa sortie du Temple.

Telle tait la vie de ce monarque pendant sa triste captivit. Rendu  la
vie prive, il tait rendu  toutes ses vertus, et devenait digne de
l'estime de tous les coeurs honntes. Ses ennemis eux-mmes, en le voyant
si simple, si calme, si pur, n'auraient pu se dfendre d'une motion
involontaire, et auraient, en faveur des vertus de l'homme, pardonn aux
torts du prince.

La commune, extrmement mfiante, employait les plus gnantes prcautions.
Des officiers municipaux ne perdaient jamais de vue aucune des personnes
de la famille royale, et, au moment seul du coucher, ils consentaient  en
tre spars par une porte ferme. Alors ils plaaient un lit  l'entre
de chaque appartement, de manire  en fermer la sortie, et y passaient la
nuit. Santerre, avec son tat-major, faisait chaque jour une visite
gnrale dans toute la tour, et en rendait un compte rgulier. Les
officiers municipaux de garde formaient une espce de conseil permanent,
qui, plac dans une salle de la tour, tait charg de donner des ordres,
et de rpondre  toutes les demandes des prisonniers. D'abord on avait
laiss dans la prison, encre, papier et plumes; mais bientt on enleva
tous ces objets, ainsi que tous les instrumens tranchans, comme couteaux,
rasoirs, ciseaux, canifs, et on fit les recherches les plus minutieuses et
les plus offensantes pour dcouvrir ceux de ces instrumens qui auraient pu
tre cachs. Ce fut une grande peine pour les princesses, qui ds lors
furent prives de leurs ouvrages de couture, et ne purent plus rparer
leurs vtemens, dj dans un assez mauvais tat, n'ayant pas t
renouvels depuis la translation au Temple. Dans le sac du chteau,
presque tout ce qui tenait  l'usage personnel de la famille royale avait
t dtruit. L'pouse de l'ambassadeur d'Angleterre envoya du linge  la
reine, et la commune, sur la demande du roi, en fit faire pour toute la
famille. Quant aux habits et vtemens, ni le roi ni la reine ne songrent
 en demander; ils en auraient sans doute obtenu s'ils en avaient exprim
le dsir. Quant  l'argent, on leur remit en septembre une somme de 2,000
francs pour leurs menues dpenses; mais on ne voulut plus leur en donner
depuis, parce qu'on craignait l'usage qu'ils en pourraient faire. Une
somme tait dpose dans les mains de l'administrateur du Temple, et sur
la demande des prisonniers on achetait les divers objets dont ils avaient
besoin.

Il ne faut pas exagrer les torts de la nature humaine, et supposer que,
joignant une excrable bassesse aux fureurs du fanatisme, les gardiens de
la famille prisonnire lui imposassent  plaisir d'indignes privations, et
voulussent ainsi lui rendre plus pnible le souvenir de sa grandeur
passe. La mfiance tait seule cause de certains refus. Ainsi, tandis que
la crainte des complots et des communications empchait qu'on leur
accordt plus d'un serviteur dans l'intrieur de la prison, un nombreux
domestique tait employ  prparer leurs alimens. Treize officiers de
bouche remplissaient la cuisine place  quelque distance de la tour. Les
rapports de la dpense du Temple, o la plus grande dcence est observe,
o les prisonniers sont qualifis avec gard, o leur sobrit est vante,
o Louis XVI est justifi du bas reproche de trop se livrer au got du
vin, ces rapports non suspects portent la dpense de la table  28,745
livres en deux mois. Tandis que treize domestiques occupaient la cuisine,
un seul pouvait pntrer dans la prison, et aidait Clry  servir les
prisonniers  table. Eh bien, tant est ingnieuse la captivit! C'tait
par ce domestique, dont Clry avait intress la sensibilit, que les
nouvelles extrieures pntraient quelquefois au Temple. On avait toujours
laiss ignorer aux malheureux prisonniers les vnemens du dehors. Les
reprsentans de la commune s'taient contents de leur communiquer les
journaux qui mentionnaient les victoires de la rpublique, et qui leur
taient ainsi tout espoir.

Clry avait imagin, pour les tenir au courant, un moyen adroit, et qui
lui russissait assez bien. Par le moyen des communications qu'il s'tait
mnages au dehors, il avait fait choisir et payer un crieur public, qui
venait se placer sous les fentres du Temple, et sous prtexte de vendre
des journaux, en rapportait les principaux dtails de toute la force de sa
voix. Clry, qui tait convenu de l'heure, se plaait auprs de la mme
fentre, recueillait ce qu'il entendait, et le soir, se penchant sur le
lit du roi,  l'instant o il lui en fermait les rideaux, il lui
rapportait ce qu'il avait appris. Telle tait la situation de la famille
infortune tombe du trne dans les fers, et la manire dont le zle
industrieux d'un serviteur fidle luttait avec la dfiance ombrageuse de
ses gardiens.

Les comits avaient enfin prsent leur travail sur le procs de Louis
XVI. Dufriche-Valaz avait fait un premier rapport sur les faits reprochs
au monarque, et sur les pices qui pouvaient les constater. Ce rapport,
trop long pour tre entendu jusqu'au bout, fut imprim par ordre de la
convention, et distribu  chacun de ses membres. Le 7 novembre, le dput
Mailhe, parlant au nom du comit de lgislation, prsenta le rapport sur
les grandes questions auxquelles le procs donnait naissance:

Louis XVI peut-il tre jug?

Quel tribunal prononcera le jugement?

Telles taient les deux questions essentielles qui allaient occuper les
esprits, et qui devaient les agiter profondment. L'impression du rapport
fut ordonne sur-le-champ. Traduit dans toutes les langues, distribu  un
nombre considrable d'exemplaires, il remplit bientt la France et
l'Europe. La discussion fut ajourne au 13, malgr Billaud-Varennes, qui
voulait qu'on dcidt par acclamation la question de la mise en jugement.

Ici allait se livrer la dernire lutte entre les ides de l'assemble
constituante et les ides de la convention; et cette lutte devait tre
d'autant plus violente, que la vie ou la mort d'un roi allait en tre le
rsultat. L'assemble constituante tait dmocratique par ses ides, et
monarchique par ses sentimens. Ainsi, tandis qu'elle constituait l'tat
tout entier en rpublique, par un reste d'affection et de mnagement pour
Louis XVI, elle conservait la royaut avec les attributs qu'on est convenu
de lui accorder, dans le systme de la monarchie fodale rgularise.
Hrdit, pouvoir excutif, participation au pouvoir lgislatif, et
surtout inviolabilit, telles sont les prrogatives que l'on reconnat au
trne dans les monarchies modernes, et que la premire assemble avait
laisses  la maison rgnante. La participation au pouvoir lgislatif et
le pouvoir excutif sont des fonctions qui peuvent varier dans leur
tendue, et qui ne constituent pas aussi essentiellement la royaut
moderne que l'hrdit et l'inviolabilit. De ces deux dernires, l'une
assure la transmission perptuelle et naturelle de la royaut, la seconde
la met hors de toute atteinte dans la personne de chaque hritier; toutes
deux enfin en font quelque chose de perptuel qui ne s'interrompt pas, et
quelque chose d'inaccessible, qu'aucune pnalit ne peut atteindre.
Condamne  n'agir que par des ministres qui rpondent de ses actions, la
royaut n'est accessible que dans ses agens, et on a ainsi un point pour
la frapper sans l'branler. Telle est la monarchie fodale, successivement
modifie par le temps, et concilie avec le degr de libert auquel sont
parvenus les peuples modernes.

Cependant l'assemble constituante avait t porte  mettre une
restriction  cette inviolabilit royale. La fuite  Varennes, les
entreprises des migrs, l'amenrent enfin  penser que la responsabilit
ministrielle ne garantirait pas une nation de toutes les fautes de la
royaut. Elle avait en consquence prvu le cas o un monarque se mettrait
 la tte d'une arme ennemie, pour attaquer la constitution de l'tat, ou
bien ne s'opposerait pas, par un _acte formel_,  une entreprise de cette
nature faite en son nom. Dans ce cas, elle avait dclar le monarque non
point justiciable des lois ordinaires contre la flonie, mais dchu; il
tait _cens avoir abdiqu la royaut_. Tel est le langage textuel de la
loi qu'elle avait rendue. La proposition d'accepter la constitution, faite
par elle au roi, et l'acceptation de la part du roi, avaient rendu le
contrat irrvocable, et l'assemble avait pris le solennel engagement de
tenir comme sacre la personne des monarques.

C'est en prsence d'un engagement pareil que se trouvait la convention, en
dcidant du sort de Louis XVI. Mais ces nouveaux constituans, runis sous
le nom de conventionnels, ne se prtendaient pas plus engags par les
institutions de leurs prdcesseurs, que ceux-ci ne s'taient crus engags
par les vieilles institutions de la fodalit. Les esprits avaient subi un
entranement si rapide, que les lois de 1791 paraissaient aussi absurdes 
la gnration de 1792, que celles du XIIIe sicle l'avaient paru  la
gnration de 1789. Les conventionnels ne se croyaient donc pas lis par
une loi qu'ils jugeaient absurde, et se dclaraient en insurrection contre
elle, comme les tats-gnraux contre celle des trois ordres.

On vit donc, ds l'ouverture de la discussion, le 13 novembre, se
prononcer deux systmes opposs: les uns soutenaient l'inviolabilit, les
autres la rejetaient absolument. Les ides avaient tellement chang,
qu'aucun membre de la convention n'osait dfendre l'inviolabilit comme
bonne en elle-mme, et ceux mme qui taient pour elle ne la dfendaient
que comme disposition antrieure, dont le bnfice tait acquis au
monarque, et qu'on ne pouvait lui contester sans manquer  un engagement
national. Encore n'y avait-il que trs peu de dputs qui la soutinssent 
ce titre d'engagement pris, et les girondins la condamnaient mme sous ce
rapport. Cependant ils demeuraient hors du dbat, et observaient
froidement la discussion leve entre les rares partisans de
l'inviolabilit et ses nombreux adversaires.

D'abord, disaient les adversaires de l'inviolabilit, pour qu'un
engagement soit valable, il faut que celui qui s'engage ait le droit de
s'engager. Or, la souverainet nationale est inalinable, et ne peut pas
se lier pour l'avenir. La nation peut bien, en stipulant l'inviolabilit,
avoir rendu le pouvoir excutif inaccessible aux coups du pouvoir
lgislatif: c'est une prcaution politique dont on conoit le motif, dans
le systme de l'assemble constituante; mais, si elle a rendu le roi
inviolable pour tous les corps constitus, elle n'a pu le rendre
inviolable pour elle-mme, car elle ne peut jamais renoncer  la facult
de tout faire et de tout vouloir en tout temps; cette facult constitue sa
toute-puissance, qui est inalinable; la nation n'a donc pu s'engager
envers Louis XVI, et on ne peut lui opposer un engagement qu'elle n'a pas
pu prendre.

Secondement, il aurait fallu, mme en supposant l'engagement possible,
qu'il ft rciproque. Or, il ne l'a jamais t du ct de Louis XVI. Cette
constitution, sur laquelle il veut maintenant s'appuyer, il ne l'a jamais
voulu, il a toujours protest contre elle, et n'a jamais cess de
travailler  la dtruire, non seulement par des conspirations intrieures,
mais par le fer des ennemis. Quel droit a-t-il donc de s'en prvaloir?

Qu'on admette mme l'engagement comme possible et comme rciproque, il
faut encore qu'il ne soit pas absurde, pour avoir quelque valeur. Ainsi on
conoit l'inviolabilit qui s'applique  tous les actes ostensibles dont
un ministre rpond  la place du roi. Pour tous les actes de ce genre, il
existe une garantie dans la responsabilit ministrielle, et
l'inviolabilit, n'tant pas l'impunit, cesse d'tre absurde. Mais pour
tous les actes secrets, comme les trames caches, les intelligences avec
l'ennemi, les trahisons enfin, un ministre est-il l pour contre-signer et
rpondre? Et ces derniers actes cependant resteraient impunis, quoique les
plus graves et les plus coupables de tous! Voil ce qui est inadmissible,
et il faut reconnatre que le roi, inviolable pour les actes de son
administration, cesse de l'tre pour les actes secrets et criminels qui
attaquent la sret publique. Ainsi un dput, inviolable pour ses
fonctions lgislatives, un ambassadeur pour ses fonctions diplomatiques,
ne le sont plus pour tous les autres faits de leur vie prive.
L'inviolabilit a donc des bornes, et il est des points sur lesquels la
personne du roi cesse d'tre inattaquable. Dira-t-on que la dchance est
la peine prononce contre les perfidies dont un ministre ne rpond pas?
C'est--dire, que la simple privation du pouvoir serait la seule peine
qu'on infligerait au monarque, pour en avoir si horriblement abus! Le
peuple qu'il aurait trahi, livr au fer tranger, et  tous les flaux 
la fois, se bornerait  lui dire: Retirez-vous. Ce serait l une justice
illusoire, et une nation ne peut pas se manquer ainsi  elle-mme, en
laissant impuni, le crime commis contre son existence et sa libert.

Il faut, ajoutaient les mmes orateurs, il faut  la vrit une peine
connue, renferme dans une loi antrieure, pour pouvoir l'appliquer  un
dlit. Mais n'y a-t-il pas les peines ordinaires contre la trahison? Ces
peines ne sont elles pas les mmes dans tous les codes? Le monarque
n'tait-il pas averti, par la morale de nous les temps et de tous les
lieux, que la trahison est un crime; et par la lgislature de tous les
peuples, que ce crime est puni du plus terrible des chtimens? Il faut,
outre une loi pnale, un tribunal. Mais voici la nation souveraine qui
runit en elle tous les pouvoirs, celui de juger comme celui de faire les
lois, de faire la paix ou la guerre; elle est ici avec sa toute-puissance,
avec son universalit, et il n'est aucune fonction qu'elle ne soit capable
de remplir; cette nation, c'est la convention qui la reprsente, avec
mandat de tout faire pour elle, de la venger, de la constituer, de la
sauver. La convention est donc comptente pour juger Louis XVI; elle a des
pouvoirs suffisans; elle est le tribunal le plus indpendant, le plus
lev, qu'un accus puisse choisir; et,  moins qu'il ne lui faille des
partisans, ou des stipendis de l'ennemi, pour obtenir justice, le
monarque ne peut pas dsirer d'autres juges. A la vrit, il aura les
mmes hommes pour accusateurs et juges. Mais si, dans les tribunaux
ordinaires, exposs dans une sphre infrieure  des causes individuelles
et particulires d'erreur, on spare les fonctions, et on empche que
l'accusation ait pour arbitres ceux qui l'ont soutenue, dans le
conseil-gnral de la nation, qui est plac au-dessus de tous les
intrts, de tous les motifs individuels, les mmes prcautions ne sont
plus ncessaires. _La nation ne saurait errer_, et les dputs qui la
reprsentent partagent son infaillibilit et ses pouvoirs.

Ainsi, continuaient les adversaires de l'inviolabilit, l'engagement
contract en 1791 ne pouvant lier la souverainet nationale; cet
engagement tant sans aucune rciprocit, et renfermant d'ailleurs une
clause absurde, celle de laisser la trahison impunie, est tout  fait nul,
et Louis XVI peut tre mis en cause. Quant  la peine, elle a t connue
de tout temps, elle s'est trouve dans toutes les lois. Quant au tribunal,
il est dans la convention revtue de tous les pouvoirs lgislatifs,
excutifs et judiciaires. Ces orateurs demandaient donc, avec le comit:
que Louis XVI ft jug; qu'il le ft par la convention nationale; qu'un
acte nonciatif des faits  lui imputs ft dress par des commissaires
choisis; qu'il compart en personne pour y rpondre; que des conseils lui
fussent accords pour se dfendre; et qu'immdiatement aprs l'avoir
entendu, la convention pronont son jugement, par appel nominal.

Les dfenseurs de l'inviolabilit n'avaient laiss aucune de ces raisons
sans rponse, et avaient rfut tout le systme de leurs adversaires.

On prtend, disaient-ils, que la nation n'a pas pu aliner sa
souverainet et s'interdire le droit de punir un attentat commis contre
elle-mme; que l'inviolabilit prononce en 1791 ne liait que le corps
lgislatif, mais point la nation elle-mme. D'abord, s'il est vrai que la
souverainet nationale ne puisse pas s'aliner, et s'interdire de
renouveler ses lois, il est vrai aussi qu'elle ne peut rien sur le pass;
ainsi elle ne saurait faire que ce qui a t ne soit pas; elle ne peut
point empcher que les lois qu'elle avait portes aient eu leur effet, et
que ce qu'elles absolvaient soit absous; elle peut bien pour l'avenir
dclarer que les monarques ne seront plus inviolables, mais, pour le
pass, elle ne peut pas empcher qu'ils le soient, puisqu'elle les a
dclars tels; elle ne peut surtout rompre les engagemens pris avec des
tiers, pour lesquels elle devenait simple partie en traitant avec eux.
Ainsi donc la souverainet nationale a pu se lier pour un temps; elle l'a
voulu d'une manire absolue, non seulement pour le corps lgislatif,
auquel elle interdisait toute action judiciaire contre le roi, mais pour
elle-mme, car le but politique de l'inviolabilit et t manqu, si la
royaut n'et pas t mise hors de toute atteinte quelconque de la part
des autorits constitues, comme de la part de la nation elle-mme.

Quant au dfaut de rciprocit dans l'excution de l'engagement, tout a
t prvu. Le manque de fidlit  l'engagement a t prvu par
l'engagement mme. Toutes les manires d'y manquer sont comprises dans une
seule, la plus grave de toutes, la guerre  la nation, et sont punies de
la dchance, c'est--dire de la rsolution du contrat existant entre la
nation et le roi. Le dfaut de rciprocit n'est donc pas une raison qui
puisse dlier la nation de la promesse de l'inviolabilit.

L'engagement tait donc rel et absolu, commun  la nation comme au corps
lgislatif; le dfaut de rciprocit tait prvu, et ne peut tre une
cause de nullit; on va voir enfin que, dans le systme de la monarchie,
cet engagement n'tait point draisonnable; et qu'il ne peut prir pour
cause d'absurdit. En effet, cette inviolabilit ne laissait, quoi qu'on
en ait dit, aucun crime impuni. La responsabilit ministrielle atteignait
tous les actes, parce qu'un roi ne peut pas plus conspirer que gouverner
sans agens, et ainsi la justice publique avait toujours prise. Enfin ces
crimes secrets, diffrens des dlits ostensibles de l'administration,
taient prvus, et punis de la dchance, car toute faute de la part du
roi se rduisait, dans cette lgislation,  la cessation de ses fonctions.
On a oppos  cela que la dchance n'tait pas une peine, qu'elle n'tait
que la privation de l'instrument dont le monarque avait abus. Mais dans
un systme o la personne royale devait tre inattaquable, la svrit de
la peine n'tait pas ce qui importait le plus; l'essentiel tait son
rsultat politique, et ce rsultat se trouvait atteint par la privation du
pouvoir. D'ailleurs, n'est-ce donc pas une peine que la perte du premier
trne de l'univers? Est-ce donc sans une affreuse douleur que l'on perd
une couronne qu'en naissant on trouva sur sa tte, et avec laquelle on a
vcu, sous laquelle on a t ador vingt annes? Sur des coeurs nourris
dans le rang suprme, ce supplice n'est-il pas gal  celui de la mort?
D'ailleurs, la peine ft-elle trop douce, elle est telle, d'aprs une
stipulation expresse, et une insuffisance de peine ne peut tre dans une
loi une cause de nullit. Il est convenu en lgislation criminelle que
toutes les fautes de la lgislation doivent profiter  l'accus, parce
qu'il ne faut pas faire porter au faible dsarm les erreurs du fort.
Ainsi donc l'engagement, dmontr valable et absolu, ne renfermait rien
d'absurde; aucune impunit n'y tait stipule, et la trahison y trouvait
son chtiment. Il n'est donc besoin de recourir ni au droit naturel, ni 
la nation, puisque la dchance est dj prononce par une loi antrieure.
Cette peine, le roi l'a subie, sans un tribunal qui la pronont, et
d'aprs la seule forme possible, celle d'une insurrection nationale.
Dtrn en ce moment, hors de toute possibilit d'agir, la France ne peut
plus rien contre lui, que de prendre des mesures de police pour sa sret.
Qu'elle le bannisse hors de son territoire pour sa propre scurit,
qu'elle le dtienne mme, si elle veut, jusqu' la paix, ou qu'elle le
laisse dans son sein redevenir homme, par l'exercice de la vie prive:
voil tout ce qu'elle doit, et tout ce quelle peut. Il n'est donc pas
ncessaire de constituer un tribunal, d'examiner la comptence de la
convention: le 10 aot, tout fut fini pour Louis XVI; le 10 aot, il cessa
d'tre roi; le 10 aot, il fut mis en cause, jug, dpos, et tout fut
consomm entre lui et la nation.

Telle tait la rponse que les partisans de l'inviolabilit opposaient 
leurs adversaires. La souverainet nationale entendue comme on l'entendait
alors, leurs rponses taient victorieuses, et tous les raisonnemens du
comit de lgislation n'taient que de laborieux sophismes, sans franchise
et sans vrit.

On vient de lire ce qui se disait de part et d'autre dans la discussion
rgulire. Mais, de l'exaltation des esprits et des passions, naissaient
un autre systme et une autre opinion. Aux Jacobins, dans les rangs de la
Montagne, on se demandait dj s'il tait ncessaire d'une discussion,
d'un jugement, de formes enfin, pour se dlivrer de ce qu'on appelait un
tyran, pris les armes  la main, et versant le sang de la nation. Cette
opinion eut un organe terrible dans le jeune Saint-Just, fanatique austre
et froid, qui  vingt ans mditait une socit tout idale, o rgneraient
l'galit absolue, la simplicit, l'austrit et une force indestructible.
Long-temps avant le 10 aot, il rvait, dans les profondeurs de sa sombre
intelligence, cette socit surnaturelle, et il tait arriv, par
fanatisme,  cette extrmit des opinions humaines,  laquelle Robespierre
n'tait parvenu qu' force de haine. Neuf au milieu de la rvolution,
dans laquelle il entrait  peine, tranger encore  toutes les luttes, 
tous les torts,  tous les crimes, rang dans le parti des montagnards par
ses opinions violentes, charmant les jacobins par l'audace de son esprit,
captivant la convention par ses talens, il n'avait cependant pas encore
acquis une renomme populaire. Ses ides toujours bien accueillies, mais
pas toujours comprises, n'avaient tout leur effet que lorsqu'elles taient
devenues, par des plagiats de Robespierre, plus communes, plus claires et
plus dclamatoires.

Il parla aprs Morisson, le plus zl des dfenseurs de l'inviolabilit,
et, sans employer les personnalits contre ses adversaires, parce qu'il
n'avait pas encore eu le temps de contracter des haines personnelles, il
ne parut s'indigner d'abord que des petitesses de l'assemble, et des
arguties de la discussion[1]. Quoi! dit-il, vous, le comit,
ses adversaires, vous cherchez pniblement des formes pour juger le
ci-devant roi! vous vous efforcez d'en faire un citoyen, de l'lever 
cette qualit, pour trouver des lois qui lui soient applicables! Et moi,
au contraire, je dis que le roi n'est pas un citoyen; qu'il doit tre jug
en ennemi, que nous avons moins  le juger qu' le combattre, et que
n'tant pour rien dans le contrat qui unit les Franais, les formes de la
procdure ne sont point dans la loi civile, mais dans la loi _du droit des
gens_...

[Note 1. Sance du 13 novembre.]

Ainsi donc Saint-Just ne voit pas dans le procs une question de justice,
mais une question de guerre. Juger un roi comme un citoyen? Ce mot
dit-il, tonnera la postrit froide. Juger, c'est appliquer la loi; une
loi est un rapport de justice: quel rapport de justice y a-t-il donc entre
l'humanit et les rois?

Rgner seulement est un attentat, une usurpation que rien ne peut
absoudre, qu'un peuple est coupable de souffrir, et contre laquelle chaque
homme a un droit tout personnel. On ne peut rgner innocemment, la folie
en est trop grande. Il faut traiter cette usurpation comme les rois
eux-mmes traitent celle de leur prtendue autorit. Ne fit-on pas le
procs  la mmoire de Cromwell, pour avoir usurp l'autorit de Charles
Ier? Et certes, l'un n'tait pas plus usurpateur que l'autre; car
lorsqu'un peuple est assez lche pour se laisser dominer par des tyrans,
la domination est le droit du premier venu, et n'est pas plus sacre, pas
plus lgitime sur la tte de l'un que sur celle de l'autre!

Passant  la question des formes, Saint-Just n'y voit que de nouvelles et
inconsquentes erreurs. Les formes dans le procs ne sont que de
l'hypocrisie; ce n'est point la manire de procder qui a justifi toutes
les vengeances connues des peuples contre les rois, c'est le droit de la
force contre la force.

Un jour, s'crie-t-il, on s'tonnera qu'au dix-huitime sicle on ait t
moins avanc que du temps de Csar: l le tyran fut immol en plein snat,
sans autre formalit que vingt-trois coups de poignard, et sans autre loi
que la libert de Rome. Et aujourd'hui, on fait avec respect le procs
d'un homme assassin d'un peuple, pris en flagrant dlit!...

Envisageant la question sous un autre rapport, tout tranger  Louis XVI,
Saint-Just s'lve contre la subtilit et la finesse des esprits, qui
nuisent, dit-il, aux grandes choses. La vie de Louis XVI n'est rien, c'est
l'esprit dont ses juges vont faire preuve qui l'inquite; c'est la mesure
qu'ils vont donner d'eux-mmes qui le frappe. Les hommes qui vont juger
Louis ont une rpublique  fonder, et ceux qui attachent quelque
importance au juste chtiment d'un roi ne fonderont jamais une
rpublique... Depuis le rapport, une certaine incertitude s'est
manifeste. Chacun rapproche le procs du roi de ses vues particulires:
les uns semblent craindre de porter plus tard la peine de leur courage;
les autres n'ont point renonc  la monarchie; ceux-ci craignent un
exemple de vertu qui serait un lien d'unit...

Nous nous jugeons tous avec svrit, je dirai mme avec fureur; nous ne
songeons qu' modifier l'nergie du peuple et de la libert, tandis qu'on
accuse  peine l'ennemi commun, et que tout le monde, ou rempli de
faiblesse, ou engag dans le crime, se regarde avant de frapper le premier
coup.

Citoyens, si le peuple romain, aprs six cents ans de vertu et de haine
contre les rois, si la Grande-Bretagne, aprs Cromwell mort, vit renatre
les rois malgr son nergie, que ne doivent pas craindre parmi nous les
bons citoyens, amis de la libert, en voyant la hache trembler dans nos
mains, et un peuple, ds le premier jour de sa libert, respecter le
souvenir de ses fers? Quelle rpublique voulez-vous tablir au milieu de
nos combats particuliers et de nos faiblesses communes?... Je ne perdrai
jamais de vue que l'esprit avec lequel on jugera le roi sera le mme que
celui avec lequel on tablira la rpublique... La mesure de votre
philosophie dans ce jugement sera aussi la mesure de votre libert dans la
constitution!

Il tait pourtant des esprits qui, moins fanatiss que Saint-Just,
s'efforaient de se placer dans des rapports plus vrais, et tchaient
d'amener l'assemble,  considrer les choses sous un point de vue plus
juste. Voyez, avait dit Rouzet (sance du 15 novembre), la vritable
situation du roi dans la constitution de 1791. Il tait plac en prsence
de la reprsentation nationale pour rivaliser avec elle. N'tait-il pas
naturel qu'il chercht  recouvrer le plus possible du pouvoir qu'il avait
perdu? N'tait-ce pas vous qui lui aviez ouvert cette lice, et qui l'aviez
appel  y lutter avec la puissance lgislative? Eh bien! dans cette lice,
il a t vaincu; il est seul, dsarm, abattu aux pieds de vingt-cinq
millions d'hommes, et ces vingt-cinq millions d'hommes auraient l'inutile
lchet d'immoler le vaincu! D'ailleurs, ajoutait Rouzet, cet ternel
penchant  dominer, penchant qui remplit le coeur de tous les hommes,
Louis XVI ne l'avait-il pas rprim dans le sien, plus qu'aucun souverain
du monde? N'a-t-il pas fait, en 1789, un sacrifice volontaire d'une partie
de son autorit? N'a-t-il pas renonc  une partie des droits que ses
prdcesseurs s'taient permis d'exercer? N'a-t-il pas aboli la servitude
dans ses domaines? N'a-t-il pas appel dans ses conseils les ministres
philosophes, et jusqu' ces empiriques que la voix publique lui dsignait?
N'a-t-il pas convoqu les tats-gnraux, et rendu au tiers-tat une
partie de ses droits?

Faure, dput de la Seine-Infrieure, avait montr plus de hardiesse
encore. Se rappelant la conduite de Louis XVI, il avait os en rveiller
le souvenir. La volont du peuple, avait-il dit, aurait pu svir contre
Titus, aussi bien que contre Nron, et elle aurait pu lui trouver des
crimes, ne ft-ce que ceux commis devant Jrusalem. Mais o sont ceux que
vous imputez  Louis XVI? J'ai mis toute mon attention aux pices lues
contre lui; je n'y ai trouv que la faiblesse d'un homme qui se laisse
aller  toutes les esprances qu'on lui donne de recouvrer son ancienne
autorit; et je soutiens que tous les monarques morts dans leur lit
taient plus coupables que lui. Le bon Louis XII mme, en sacrifiant en
Italie cinquante mille Franais pour sa querelle particulire, tait mille
fois plus criminel! Liste civile, veto, choix de ses ministres, femmes,
parens, courtisans, voil les sducteurs de Capet! et quels sducteurs!
J'invoque Aristide, pictte; qu'ils me disent si leur fermet et tenu 
de telles preuves! C'est sur le coeur des dbiles mortels que je fonde
mes principes ou mes erreurs. levez-vous donc  toute la grandeur de la
souverainet nationale; concevez tout ce qu'une telle puissance doit
comporter de magnanimit. Appelez Louis XVI, non comme un coupable, mais
comme un Franais, et dites-lui: Ceux qui t'avaient jadis lev sur le
pavois, et nomm leur roi, te dposent aujourd'hui; tu avais promis d'tre
leur pre, et tu ne le fus pas... Rpare par tes vertus comme citoyen la
conduite que tu as tenue comme roi.

Dans l'extraordinaire exaltation des esprits, chacun tait conduit 
envisager la question sous des rapports diffrens. Fauchet, ce prtre
constitutionnel qui s'tait rendu clbre en 1789, pour avoir port dans
la chaire le langage de la rvolution, avait demand si la socit avait
le droit de porter la peine de mort[1]. La socit, avait-il dit,
a-t-elle le droit d'arracher  un homme la vie qu'elle ne lui a pas
donne? Sans doute elle doit se conserver; mais est-il vrai qu'elle ne le
puisse que par la mort du coupable? Et si elle le peut par d'autres
moyens, n'a-t-elle pas le droit de les employer? Dans cette cause,
ajoutait-il, plus que dans aucune autre, cette vrit est surtout
applicable. Quoi! c'est pour l'intrt public, c'est pour l'affermissement
de la rpublique naissante que vous allez immoler Louis XVI! Mais sa
famille entire mourra-t-elle du mme coup qui le frappera lui-mme?
D'aprs le systme de l'hrdit, un roi ne succde-t-il pas immdiatement
 un autre? tes-vous dbarrasss, par la mort de Louis XVI, des droits
qu'une famille entire croit avoir reus d'une possession de plusieurs
sicles? La destruction d'un seul est donc inutile. Au contraire, laissez
subsister le chef actuel qui ferme tout accs aux autres; laissez-le
exister avec la haine qu'il inspire  tous les aristocrates pour ses
incertitudes, ses concessions; laissez-le exister avec sa rputation de
faiblesse, avec l'avilissement de sa dfaite, et vous aurez moins  le
craindre que tout autre. Laissez ce roi dtrn errer dans le vaste sein
de votre rpublique, sans ce cortge de grandeur qui l'entourait; montrez
combien un roi est peu de chose rduit  lui-mme; tmoignez un profond
ddain pour le souvenir de ce qu'il fut, et ce souvenir ne sera plus 
craindre; vous aurez donn une grande leon aux hommes; vous aurez fait
pour la rpublique, sa sret et son instruction, plus qu'en versant un
sang qui ne vous appartient pas. Quant au fils de Louis XVI, ajoute
Fauchet, s'il peut devenir un homme, nous en ferons un citoyen, comme le
jeune galit. Il combattra pour la rpublique, et nous n'aurons pas peur
qu'un seul soldat de la libert le seconde jamais, s'il avait la dmence
de vouloir devenir un tratre  la patrie. Montrons ainsi aux peuples que
nous ne craignons rien; engageons-les  nous imiter; que tous ensemble
ils forment un congrs europen, qu'ils dposent leurs souverains, qu'ils
envoient ces tres chtifs traner leur vie obscure le long des publiques,
et qu'ils leur donnent mme de petites pensions, car ces tres-l sont si
dnus de facults, que le besoin mme ne leur apprendrait pas  gagner du
pain! Donnez donc ce grand exemple de l'abolition d'une peine barbare.
Supprimez ce moyen inique de l'effusion du sang, et surtout gurissez le
peuple du besoin qu'il a de le rpandre. Tchez d'apaiser en lui cette
soif que des hommes pervers voudraient exciter pour s'en servir 
bouleverser la rpublique. Songez que des hommes barbares vous demandent
encore cent cinquante mille ttes, et qu'aprs leur avoir accord celle du
ci-devant roi, vous ne pourrez leur en refuser aucune. Empchez des crimes
qui agiteraient pour long-temps le sein de la rpublique, dshonoreraient
la libert, ralentiraient ses progrs, et nuiraient  l'acclration du
bonheur du monde.

[Note 1: Sance du 13 novembre.]

Cette discussion avait dur depuis le 13 jusqu'au 30 novembre, et avait
excit une agitation gnrale. Ceux dont le nouvel ordre de choses n'avait
pas entirement saisi l'imagination, et qui conservaient quelque souvenir
de 1789, de la bont du monarque, de l'amour qu'on lui porta, ne pouvaient
comprendre que ce roi, tout  coup transform en tyran, ft dvou 
l'chafaud. En admettant mme ses intelligences avec l'tranger, ils
imputaient cette faute  sa faiblesse,  ses entours,  cet invincible
amour du pouvoir hrditaire, et l'ide d'un supplice infme les
rvoltait. Cependant ils n'osaient pas prendre ouvertement la dfense de
Louis XVI. Le pril rcent auquel nous venions d'tre exposs par
l'invasion des Prussiens, l'opinion gnralement rpandue que la cour
tait la cause secrte de cet envahissement de nos frontires, avaient
excit une irritation qui retombait sur l'infortun monarque, et contre
laquelle on n'osait pas s'lever. On se contentait de rsister d'une
manire gnrale contre ceux qui demandaient des vengeances; on les
peignait comme des instigateurs de troubles, comme des septembriseurs,
qui voulaient couvrir la France de sang et de ruines. Sans dfendre
nommment Louis XVI, on demandait la modration envers les ennemis
vaincus. On se recommandait d'tre en garde contre une nergie hypocrite,
qui, en paraissant dfendre la rpublique par des supplices, ne cherchait
qu' l'asservir par la terreur, ou  la compromettre envers l'Europe. Les
girondins n'avaient pas encore pris la parole. On supposait, plutt qu'on
ne connaissait, leur opinion, et la Montagne, pour avoir occasion de les
accuser, prtendait qu'ils voulaient sauver Louis XVI. Cependant ils
taient incertains dans cette cause. D'une part, rejetant l'inviolabilit,
et regardant Louis XVI comme complice de l'invasion trangre, de l'autre,
mus en prsence d'une grande infortune, et ports en toute occasion 
s'opposer  la violence de leurs adversaires, ils ne savaient quel parti
prendre, et ils gardaient un silence quivoque et menaant.

Une autre question agitait en ce moment les esprits, et ne produisait pas
moins de troubles que la prcdente: c'tait celle des subsistances, qui
avaient t une grande cause de discorde  toutes les poques de la
rvolution.

On a dj vu combien d'inquitudes et de peines elles avaient causes 
Bailly et  Necker, pendant les premiers temps de 1789. Les mmes
difficults se prsentaient plus grandes encore  la fin de 1792,
accompagnes des mouvemens les plus dangereux. La suspension du commerce
pour tous les objets qui ne sont pas de premire ncessit, peut bien
faire souffrir l'industrie, et  la longue agir sur les classes ouvrires;
mais quand le bl, premier aliment, vient  manquer, le trouble et le
dsordre s'ensuivent immdiatement. Aussi l'ancienne police avait-elle
rang le soin des subsistances au rang de ses attributions, comme un des
objets qui intressaient le plus la tranquillit publique.

Les bls ne manquaient pas en 1792; mais la rcolte avait t retarde par
la saison, et en outre le battage des grains avait t diffr par le
dfaut de bras. Cependant la plus grande cause de disette tait ailleurs.
En 1792 comme en 1789, le dfaut de sret, la crainte du pillage sur les
routes, et des vexations dans les marchs, empchaient les fermiers
d'apporter leurs denres. On avait cri aussitt  l'accaparement. On
s'tait lev surtout contre ces riches fermiers qu'on appelait des
aristocrates, et dont les fermages trop tendus devaient, disait-on, tre
diviss. Plus on s'irritait contre eux, moins ils taient disposs  se
montrer dans les marchs, et plus la disette augmentait. Les assignats
avaient aussi contribu  la produire. Beaucoup de fermiers, qui ne
vendaient que pour amasser, ne voulaient pas accumuler un papier variable,
et prfraient garder leurs grains. En outre, comme le bl devenait chaque
jour plus rare et les assignats plus abondans, la disproportion entre le
signe et la chose s'tait constamment accrue, et le renchrissement
augmentait d'une manire de plus en plus sensible. Par un accident
ordinaire dans toutes les disettes, la prvoyance tant veille par la
crainte, chacun voulait faire des approvisionnemens; les familles, les
municipalits, le gouvernement, faisaient des achats considrables,
et rendaient ainsi la denre encore plus rare et plus chre. A Paris
surtout, la municipalit commettait un abus trs grave et trs ancien:
elle achetait des bls dans les dpartemens voisins, et les vendait
au-dessous du prix, dans la double intention de soulager le peuple et de
se populariser encore davantage. Il rsultait de cela que les marchands,
crass par la rivalit, se retiraient du march, et que la population des
campagnes, attire par le bas prix, venait absorber une partie des
subsistances rassembles  grands frais par la police. Ces mauvaises
mesures, inspires par de fausses ides conomiques et par une ambition de
popularit excessive, tuaient le commerce, ncessaire surtout  Paris, o
il faut accumuler sur un petit espace une quantit de grains plus grande
que nulle autre part. Les causes de la disette taient donc trs
multiplies: d'abord la terreur des fermiers qui s'loignaient des
marchs, le renchrissement provenant des assignats, la fureur de
s'approvisionner, et enfin l'intervention de la municipalit parisienne,
qui troublait le commerce par sa puissante concurrence.

Dans des difficults pareilles, il est facile de deviner quel parti
devaient prendre les deux classes d'hommes qui se partageaient la
souverainet de la France. Les esprits violens qui avaient jusqu'ici voulu
carter toute opposition en dtruisant les opposans; qui, pour empcher
les conspirations, avaient immol tous ceux qu'ils suspectaient de leur
tre contraires, de tels esprits ne concevaient, pour terminer la disette,
qu'un moyen, c'tait toujours la force. Ils voulaient qu'on arracht les
fermiers  leur inertie, qu'on les obliget  se rendre dans les marchs;
que l ils fussent contraints de vendre leurs denres  un prix fix par
les communes; que les grains ne quittassent pas les lieux, et n'allassent
pas s'accumuler dans les greniers de ce qu'on appelait les accapareurs.
Ils demandaient donc la prsence force des commerans dans les marchs,
la taxe des prix ou _maximum_, la prohibition de toute circulation, enfin
l'obissance du commerce  leurs dsirs, non par l'attrait ordinaire du
gain, mais par la crainte des peines et de la mort.

Les esprits modrs dsiraient au contraire qu'on laisst le commerce
reprendre son cours, en dissipant les craintes des fermiers, en les
laissant libres de fixer leurs prix, en leur prsentant l'attrait d'un
change libre, sr et avantageux, en permettant la circulation d'un
dpartement  l'autre, pour pouvoir secourir ceux qui ne produisaient pas
de bl. Ils proscrivaient ainsi la taxe, les prohibitions de toute espce,
et rclamaient avec les conomistes l'entire libert du commerce des
grains dans l'tendue de la France. D'aprs l'avis de Barbaroux, assez
vers dans ces matires, ils demandaient que l'exportation  l'tranger
ft soumise  un droit qui augmenterait quand les prix viendraient 
s'lever, et qui rendrait ainsi la sortie plus difficile quand la prsence
de la denre serait plus ncessaire. Ils n'admettaient l'intervention
administrative que pour l'tablissement de certains marchs, destins aux
cas extraordinaires. Ils ne voulaient employer la svrit que contre les
perturbateurs qui violenteraient les fermiers sur les routes ou dans les
marchs; ils rejetaient enfin l'emploi des chtimens  l'gard du
commerce, car la crainte peut tre un moyen de rpression, mais elle n'est
jamais un moyen d'action; elle paralyse, mais elle n'anime pas les hommes.

Quand un parti devient matre dans un tat, il se fait gouvernement, et
bientt forme les voeux et contracte les prjugs ordinaires de tout
gouvernement; il veut  tout prix faire avancer toutes choses, et employer
la force comme moyen universel. C'est ainsi que les ardens amis de la
libert avaient pour les systmes prohibitifs la prdilection de tous les
gouvernemens, et qu'ils trouvaient pour adversaires ceux qui, plus
modrs, voulaient non seulement la libert dans le but, mais dans les
moyens, et rclamaient sret pour leurs ennemis, lenteur dans les formes
de la justice, et libert absolue du commerce.

Les girondins faisaient donc valoir tous les systmes imagins par les
esprits spculatifs contre la tyrannie administrative; mais ces nouveaux
conomistes, au lieu de rencontrer, comme autrefois, un gouvernement
honteux de lui-mme, et toujours condamn par l'opinion, trouvaient des
esprits enivrs de l'ide du salut public, et qui croyaient que la force
employe pour ce but n'tait que l'nergie du bien.

Cette discussion amenait un autre sujet de graves reproches: Roland
accusait tous les jours la commune de malverser dans les subsistances, et
de les faire renchrir  Paris, en rduisant les prix par une vaine
ambition de popularit. Les montagnards rpondaient  Roland, en
l'accusant lui-mme d'abuser de sommes considrables affectes  son
ministre pour l'achat des grains, d'tre le chef des accapareurs, et de
se faire le vritable dictateur de la France, en s'emparant des
subsistances.

Tandis que pour ce sujet on disputait dans l'assemble, on se rvoltait
dans certains dpartemens, et particulirement dans celui d'Eure-et-Loir.
Le peuple des campagnes, excit par le dfaut de pain, par les
instigations des curs, reprochait  la convention d'tre la cause de tous
ses maux; et tandis qu'il se plaignait de ce qu'elle ne voulait pas taxer
les grains, il l'accusait en mme temps de vouloir dtruire la religion.
C'est Cambon qui tait cause de ce dernier reproche. Passionn pour les
conomies qui ne portaient pas sur la guerre, il avait annonc qu'on
supprimerait les frais du culte, et que ceux qui _voudraient la messe la
paieraient_. Aussi les insurgs ne manquaient pas de dire que la religion
tait perdue, et, par une contradiction singulire, ils reprochaient  la
convention, d'une part la modration en matire de subsistances, et de
l'autre la violence  l'gard du culte. Deux membres, envoys par
l'assemble, trouvrent aux environs de Courville un rassemblement de
plusieurs mille paysans, arms de fourches et de fusils de chasse, et ils
furent obligs, sous peine d'tre assassins, de signer la taxe des
grains. Ils y consentirent, et la convention les dsapprouva. Elle dclara
qu'ils auraient d mourir, et abolit la taxe qu'ils avaient signe. On
envoya la force arme pour dissiper les rassemblemens. Ainsi commenaient
les troubles de l'Ouest, par la misre et l'attachement au culte.

Sur la proposition de Danton, l'assemble, pour apaiser le peuple de
l'Ouest, dclara que son intention n'tait pas d'abolir la religion, mais
elle persista  repousser le _maximum_. Ainsi, ferme encore au milieu des
orages, et conservant une suffisante libert d'esprit, la majorit
conventionnelle se dclarait pour la libert du commerce contre les
systmes prohibitifs. Si on considre donc ce qui se passait dans les
armes, dans les administrations, dans le procs de Louis XVI, on verra un
spectacle terrible et singulier. Les hommes ardens s'exaltent, et veulent
recomposer en entier les armes et les administrations pour en carter les
tides et les suspects; ils veulent employer la force contre le commerce
pour l'empcher de s'arrter, et dployer des vengeances terribles pour
effrayer tout ennemi. Les hommes modrs, au contraire, craignaient de
dsorganiser les armes en les renouvelant, de tuer le commerce en usant
de contrainte, de soulever les esprits en employant la terreur; mais leurs
adversaires s'irritent mme de ces craintes, et s'exaltent d'autant plus
dans le projet de tout renouveler, de tout forcer, de tout punir. Tel
tait le spectacle donn en ce moment par le ct gauche contre le ct
droit de la convention.

La sance du 30 avait t fort agite par les plaintes de Roland contre
les fautes de la municipalit, en matire de subsistances, et par le
rapport des commissaires envoys dans le dpartement d'Eure-et-Loir. Tout
se rappelle  la fois quand on commence le compte de ses maux. D'une part,
on avait rappel les massacres, les crits incendiaires, de l'autre, les
incertitudes, les restes de royalisme, les lenteurs opposes  la
vengeance nationale. Marat avait parl et excit une rumeur gnrale.
Robespierre prend la parole au milieu du bruit, et vient proposer, dit-il,
un moyen plus puissant que tous les autres pour rtablir la tranquillit
publique, un moyen qui ramnera au sein de l'assemble l'impartialit et
la concorde, qui confondra les ennemis de la convention nationale, qui
imposera silence  tous les libellistes,  tous les auteurs de placards,
et djouera leurs calomnies. Quel est, s'crie-t-on, quel est ce moyen?
Robespierre reprend: C'est de condamner demain le tyran des Franais  la
peine de ses crimes, et de dtruire ainsi le point de ralliement de tous
les conspirateurs. Aprs-demain vous statuerez sur les subsistances, et le
jour suivant vous poserez les bases d'une constitution libre.

Cette manire tout  la fois emphatique et astucieuse d'annoncer les
moyens de salut, et de les faire consister dans une mesure combattue par
le ct droit, excite les girondins, et les oblige  s'expliquer sur la
grande question du procs. Vous parlez du roi, dit Buzot; la faute des
troubles est  ceux qui voudraient le remplacer. Lorsqu'il sera temps de
s'expliquer sur son sort, je saurai le faire avec la svrit qu'il a
mrite; mais il ne s'agit pas de cela ici: il s'agit des troubles, et ils
viennent de l'anarchie; l'anarchie vient de l'inexcution des lois. Cette
inexcution subsistera tant que la convention n'aura rien fait pour
assurer l'ordre. Legendre succde aussitt  Buzot, conjure ses collgues
d'carter toute personnalit, de ne s'occuper que de la chose publique et
des sditions qui, n'ayant d'autre objet que de sauver le roi, cesseront
quand il ne sera plus. Il propose donc  l'assemble d'ordonner que les
opinions prpares sur le procs soient dposes sur le bureau, imprimes,
distribues  tous les membres, et qu'on dcide ensuite si Louis XVI doit
tre jug, sans perdre le temps  entendre de trop longs discours.
Jean-Bon-Saint-Andr s'crie qu'il n'est pas mme besoin de ces questions
prliminaires, et qu'il ne s'agit que de prononcer sur-le-champ la
condamnation et la forme du supplice. La convention dcrte enfin la
proposition de Legendre, et l'impression de tous les discours. La
discussion est ajourne au 3 dcembre.

Le 3, on rclame de toutes parts la mise en cause, la rdaction de l'acte
d'accusation, et la dtermination des formes d'aprs lesquelles le procs
doit s'instruire. Robespierre demande la parole, et quoiqu'il et t
dcid que toutes les opinions seraient imprimes et non lues, il obtient
d'tre entendu, parce qu'il voulait parler, non sur le procs, mais contre
le procs lui-mme, et pour une condamnation sans jugement.

Il soutient qu'instruire un procs, c'est ouvrir une dlibration; que
permettre de dlibrer, c'est permettre le doute, et une solution mme
favorable  l'accus. Or, mettre le crime de Louis XVI en problme, c'est
accuser les Parisiens, les fdrs, tous les patriotes enfin qui ont fait
la rvolution du 10 aot; c'est absoudre Louis XVI, les aristocrates, les
puissances trangres et leurs manifestes, c'est en un mot dclarer la
royaut innocente et la rpublique coupable.

Voyez aussi, continue Robespierre, quelle audace ont acquise les ennemis
de la libert depuis que vous avez propos ce doute! Dans le mois d'aot
dernier, les partisans du roi se cachaient. Quiconque et os entreprendre
son apologie et t puni comme un tratre... Aujourd'hui, ils relvent
impunment un front audacieux; aujourd'hui, des crits insolens inondent
Paris et les dpartemens; des hommes arms et appels dans ces murs 
votre insu, contre les lois, ont fait retentir cette cit de cris
sditieux, et demandent l'impunit de Louis XVI! Il ne vous reste plus
qu' ouvrir cette enceinte  ceux qui briguent dj l'honneur de le
dfendre! Que dis-je! aujourd'hui Louis partage les mandataires du peuple!
On parle pour ou contre lui! Il y a deux mois, qui et pu souponner
qu'ici ce serait une question s'il tait inviolable? Mais, ajoute
Robespierre, depuis que le citoyen Ption a prsent comme une question
srieuse, et qui devait tre traite  part, celle de savoir si le roi
pouvait tre jug, les doctrines de l'assemble constituante ont reparu
ici. O crime!  honte! la tribune du peuple franais a retenti du
pangyrique de Louis XVI! Nous avons entendu vanter les vertus et les
bienfaits du tyran. Tandis que nous avons eu la plus grande peine pour
arracher les meilleurs citoyens  l'injustice d'une dcision prcipite,
la seule cause du tyran est tellement sacre, qu'elle ne peut tre ni
assez longuement ni assez librement discute! Si nous en croyons ses
apologistes, le procs durera plusieurs mois: il atteindra l'poque du
printemps prochain, o les despotes doivent nous livrer une attaque
gnrale. Et quelle carrire ouverte aux conspirateurs! quel aliment donn
 l'intrigue et  l'aristocratie!

Juste ciel! les hordes froces du despotisme s'apprtent  dchirer de
nouveau le sein de notre patrie au nom de Louis XVI! Louis combat encore
contre nous du fond de sa prison, et l'on doute s'il est coupable, s'il
est permis de le traiter en ennemi! On demande quelles sont les lois qui
le condamnent! On invoque en sa faveur la constitution!... La constitution
vous dfendait ce que vous avez fait; s'il ne pouvait tre puni que de la
dchance, vous ne pouviez la prononcer sans avoir instruit son procs;
vous n'aviez point le droit de le retenir en prison; il a celui de
demander des dommages et intrts et son largissement: la constitution
vous condamne; allez aux pieds de Louis invoquer sa clmence!

Ces dclamations pleines de fiel, qui ne renfermaient rien que Saint-Just
n'et dj dit, produisirent cependant une profonde sensation sur
l'assemble, qui voulut statuer sance tenante. Robespierre avait demand
que Louis XVI ft jug sur-le-champ; cependant plusieurs membres et Ption
s'obstinrent  proposer qu'avant de fixer la forme du jugement, on
pronont au moins la mise en jugement; car c'tait l, disaient-ils, un
prliminaire indispensable, quelque clrit qu'on voult mettre dans
cette procdure. Robespierre veut parler encore, et semble exiger la
parole; mais on s'irrite de son insolence, et on lui interdit la tribune.
L'assemble rend enfin le dcret suivant:

La convention nationale dclare que Louis XVI sera jug par elle.
(3 dcembre.)

Le 4, on met en discussion les formes du procs. Buzot, qui avait entendu
beaucoup parler de royalisme, rclame la parole pour une motion d'ordre;
et pour carter, dit-il, tout soupon, il demande la peine de mort contre
quiconque proposerait en France le rtablissement de la royaut. Ce sont
l des moyens que prennent souvent les partis pour prouver qu'ils sont
incapables de ce dont on les accuse. Des applaudissemens nombreux
accueillent cette inutile proposition; mais les montagnards, qui, dans
leur systme, n'auraient pas d l'empcher, s'y opposent par humeur, et
Bazire demande  la combattre. On crie _aux voix! aux voix_! Philippeaux,
s'unissant  Bazire, pro pose de ne s'occuper que de Louis XVI, et de
tenir une sance permanente jusqu' ce qu'il ait t jug. On demande
alors quel intrt porte les opposans  repousser la proposition de Buzot,
car il n'est personne qui puisse regretter la royaut. Lejeune rplique
que c'est remettre en question ce qui a t dcid en abolissant la
royaut. Mais, dit Rewbell, il s'agit d'ajouter une disposition pnale au
dcret d'abolition; ce n'est donc pas remettre en question une chose dj
dcrte. Merlin, plus maladroit que ses prdcesseurs, veut un
amendement, et propose de mettre une exception  l'application de la peine
de mort, dans le cas o la proposition de rtablir la royaut serait faite
dans les assembles primaires. A ces mots, des cris s'lvent de toutes
parts. Voil, dit-on, le mystre dcouvert! On veut un roi, mais sorti des
assembles primaires, de ces assembles d'o se sont levs Marat,
Robespierre et Danton. Merlin cherche  se justifier en disant qu'il a
voulu rendre hommage  la souverainet du peuple. On lui impose silence en
le traitant de royaliste, et on propose de le rappeler  l'ordre. Guadet
alors, avec une mauvaise foi que les hommes les plus honntes apportent
quelquefois dans une discussion envenime, soutient qu'il faut respecter
la libert des opinions,  laquelle on doit d'avoir dcouvert un secret
important, et qui donne la clef d'une grande machination. L'assemble,
dit-il, ne doit pas regretter d'avoir entendu cet amendement, qui lui
dmontre qu'un nouveau despotisme doit succder au despotisme dtruit, et
on doit remercier Merlin, loin de le rappeler  l'ordre. Une explosion de
murmures couvrent la voix de Guadet. Bazire, Merlin, Robespierre, crient 
la calomnie, et il est vrai que le reproche de vouloir substituer un roi
plbien au roi dtrn tait aussi absurde que celui de fdralisme
adress aux girondins. L'assemble dcrte enfin la peine de mort contre
quiconque voudrait rtablir en France la royaut, sous quelque
dnomination que ce puisse tre.

On revient aux formes du procs et  la proposition d'une sance
permanente. Robespierre demande de nouveau que le jugement soit prononc
sur-le-champ. Ption, victorieux encore par l'appui de la majorit, fait
dcider que la sance ne sera pas permanente, ni le jugement instantan,
mais que l'assemble s'en occupera tous les jours, et toute affaire
cessante, de onze  six heures du soir.

Les jours suivans furent employs  la lecture des pices trouves chez
Laporte, et d'autres trouves plus rcemment au chteau dans une armoire
secrte, que le roi avait fait construire dans l'paisseur d'une muraille.
La porte en tait en fer, d'o elle fut connue depuis sous le nom
d'_armoire de fer_. L'ouvrier employ  la construire la dnona  Roland,
qui, empress de vrifier le fait, eut l'imprudence de s'y rendre
prcipitamment, sans se faire accompagner de tmoins pris dans
l'assemble, ce qui donna lieu  ses ennemis de dire qu'il avait soustrait
une partie des papiers. Roland y trouva toutes les pices relatives aux
communications de la cour avec les migrs et avec divers membres des
assembles. Les transactions de Mirabeau y furent connues, et la mmoire
du grand orateur allait tre proscrite, lorsqu' la demande de Manuel, son
admirateur passionn, on chargea le comit d'instruction publique de faire
de ces documens un plus ample examen[1].

[Note 1: Cette rvlation eut lieu dans la sance du 5 dcembre. On
voulait briser immdiatement le buste de Mirabeau, et ordonner que ses
cendres fussent enleves du Panthon; mais on se contenta ce jour-l de
voiler son buste.]

On nomma ensuite une commission pour faire, d'aprs ces pices, un acte
nonciatif des faits imputs  Louis XVI. Cet acte nonciatif, une fois
rdig, devait tre approuv par l'assemble. Louis XVI devait ensuite
comparatre en personne  la barre de la convention, et tre interrog par
le prsident sur chaque article de l'acte nonciatif. Aprs sa
comparution, deux jours lui taient accords pour se dfendre, et le
lendemain de sa dfense, le jugement devait tre prononc par appel
nominal. Le pouvoir excutif tait charg de prendre toutes les mesures
ncessaires pour assurer la tranquillit publique pendant la translation
du roi  l'assemble. Ces dispositions avaient t dcrtes le 9.

Le 10, l'acte nonciatif fut reprsent  l'assemble, et la comparution
de Louis XVI fut arrte pour le lendemain 11 dcembre.

Ce monarque infortun allait donc comparatre en prsence de la convention
nationale, et y subir un interrogatoire sur tous les actes de son rgne.
La nouvelle du procs et de l'ordre de comparution avait pntr jusqu'
Clry, par les secrets moyens de correspondance qu'il s'tait mnags au
dehors, et il ne l'avait transmise qu'en tremblant a cette famille
dsole. N'osant la donner au roi lui-mme, il la communiqua  Mme
lisabeth, et lui apprit en outre que pendant le procs la commune avait
rsolu de sparer Louis XVI de sa famille. Il convint avec la princesse
d'un moyen de correspondre pendant cette sparation; ce moyen consistait
dans l'envoi d'un mouchoir que Clry, destin  rester auprs du roi,
devait faire parvenir aux princesses si Louis XVI tait malade. Voil tout
ce que les malheureux prisonniers avaient la prtention de se communiquer
les uns aux autres. Le roi fut averti par sa soeur de sa prochaine
comparution, et de la sparation qu'on devait lui faire subir pendant le
procs. Il reut cette nouvelle avec une parfaite rsignation, et se
prpara  subir avec fermet cette scne douloureuse.

La commune avait ordonn que, ds le 11 au matin, tous les corps
administratifs seraient en sance, que toutes les sections seraient
armes, que la garde de tous les lieux publics, caisses, dpts, etc.,
serait augmente de deux cents hommes par poste, que des rserves
nombreuses seraient places sur divers points, avec une forte artillerie,
et qu'une escorte d'lite accompagnerait la voiture.

Ds le 11 au matin, la gnrale annona dans Paris cette scne si triste
et si nouvelle. Des troupes nombreuses entouraient le Temple, et le bruit
des armes et des chevaux arrivait jusqu'aux prisonniers, qui feignaient
d'ignorer la cause de cette agitation. A neuf heures du matin, la famille,
suivant l'usage, se rendit chez le roi, pour y djeuner. Les officiers
municipaux, plus vigilans que jamais, empchaient par leur prsence le
moindre panchement. Enfin on les spara. Le roi demanda en vain qu'on lui
laisst son fils encore quelques instans. Malgr sa prire, le jeune
enfant lui fut enlev, et il demeura seul environ deux heures. Alors le
maire de Paris, le procureur de la commune, arrivrent, et lui
communiqurent l'arrt de la convention qui le mandait  sa barre sous le
nom de Louis Capet. Capet, reprit le prince, est le nom de l'un de mes
anctres, et n'est pas le mien. Il se leva ensuite, et se rendit dans la
voiture du maire, qui l'attendait. Six cents hommes d'lite entouraient la
voiture. Elle tait prcde de trois pices de canon et suivie de trois
autres. Une nombreuse cavalerie formait l'avant-garde et l'arrire-garde.
Une foule immense contemplait en silence ce triste cortge, et souffrait
cette rigueur comme elle avait souffert si longtemps celles de l'ancien
gouvernement. Il y eut quelques cris, mais fort rares. Le prince n'en fut
point mu, et s'entretint paisiblement des objets qui taient sur la
route. Ds qu'on fut rendu aux Feuillans, on le dposa dans une salle, en
attendant les ordres de l'assemble.

Pendant ce temps on faisait diverses motions relativement  la manire de
recevoir Louis XVI. On proposait qu'aucune ptition ne pt tre entendue,
qu'aucun dput ne pt prendre la parole, qu'aucun signe d'improbation ou
d'approbation ne pt tre donn au roi. Il faut, dit Legendre, l'effrayer
par le silence des tombeaux.

Un murmure condamna ces paroles cruelles. Defermont demanda qu'on dispost
un sige pour l'accus. La proposition fut trouve trop juste pour tre
mise aux voix, et on plaa un sige  la barre. Par une vanit ridicule,
Manuel proposa de discuter la question  l'ordre du jour, pour n'avoir pas
l'air de ne s'occuper que du roi, dt-on, ajouta-t-il, le faire attendre 
la porte. On se mit donc  discuter une loi sur les migrs.

Santerre annonce enfin l'arrive de Louis XVI. Barrre est prsident.
Citoyens, dit-il, l'Europe vous regarde. La postrit vous jugera avec
une svrit inflexible; conservez donc la dignit et l'impassibilit qui
conviennent  des juges. Souvenez-vous du silence terrible qui accompagna
Louis, ramen de Varennes.

Louis parat  la barre vers deux heures et demie. Le maire et les
gnraux Santerre et Wittengoff sont  ses cts. Un silence profond rgne
dans l'assemble. La dignit de Louis, sa contenance tranquille, dans une
aussi grande infortune, touchent tout le monde. Les dputs du milieu sont
mus. Les girondins prouvent un profond attendrissement. Saint-Just,
Robespierre, Marat, sentent dfaillir eux-mmes leur fanatisme, et
s'tonnent de trouver un homme dans le roi dont ils demandent le supplice.

Asseyez-vous, dit Barrre  Louis, et rpondez aux questions qui vont
vous tre adresses. Louis s'assied, et entend la lecture de l'acte
nonciatif, article par article. L, toutes les fautes de la cour taient
rappeles et rendues personnelles  Louis XVI. On lui reprochait
l'interruption des sances le 20 juin 1789, le lit de justice tenu le
23 du mme mois, la conspiration aristocratique djoue par l'insurrection
du 14 juillet, le repas des gardes-du-corps, les outrages faits  la
cocarde nationale, le refus de sanctionner la dclaration des droits,
ainsi que les divers articles constitutionnels; tous les faits enfin qui
manifestaient une nouvelle conspiration en octobre, et qui furent suivis
des scnes des 5 et 6; les discours de rconciliation qui avaient suivi
toutes ces scnes, et qui promettaient un retour qui n'tait pas sincre;
le faux serment prt  la fdration du 14 juillet; les menes de Talon
et de Mirabeau pour oprer une contre-rvolution; l'argent donn pour
corrompre une foule de dputs; la runion des chevaliers du poignard le
28 fvrier 1791; la fuite  Varennes; la fusillade du Champ-de-Mars; le
silence gard sur la convention de Pilnitz; le retard apport  la
promulgation du dcret qui runissait Avignon  la France; les mouvemens
de Nmes, Montauban, Mende, Jalls; la continuation de paie accorde aux
gardes-du-corps migrs et  la garde constitutionnelle licencie; la
correspondance secrte avec les princes migrs; l'insuffisance des armes
runies sur la frontire; le refus de sanctionner le dcret pour le camp
de vingt mille hommes; le dsarmement de toutes les places fortes;
l'annonce tardive de la marche des Prussiens; l'organisation de compagnies
secrtes dans l'intrieur de Paris; la revue des Suisses et des troupes
qui formaient la garnison du chteau le matin du 10 aot; le doublement de
cette garde; la convocation du maire aux Tuileries; enfin, l'effusion du
sang qui avait t la suite de ces dispositions militaires.

Si l'on n'admettait pas comme naturel le regret de son ancienne puissance,
tout dans la conduite du roi pouvait tre tourn  crime; car sa conduite
n'tait qu'un long regret, ml de quelques efforts timides pour recouvrer
ce qu'il avait perdu. A chaque article le prsident s'arrtait en disant:
_Qu'avez-vous  rpondre_? Le roi, rpondant toujours d'une voix assure,
avait ni une partie des faits, rejet l'autre partie sur ses ministres,
et s'tait appuy constamment sur la constitution, de laquelle il assurait
ne s'tre jamais cart. Ses rponses avaient toujours t mesures. Mais
 cette interpellation: _Vous avez fait couler le sang du Peuple au 10
aot_, il s'cria d'une voix forte: Non, Monsieur, non, ce n'est pas
moi!

On lui montra ensuite toutes les pices, et, usant d'un respectable
privilge, il refusa d'en avouer une partie, et il contesta l'existence de
l'armoire de fer. Cette dngation produisit un effet dfavorable, et elle
tait impolitique, car le fait tait dmontr. Il demanda ensuite une
copie de l'acte d'accusation ainsi que des pices, et un conseil pour
l'aider dans sa dfense.

Le prsident lui signifia qu'il pouvait se retirer. On lui ft prendre
quelques rafrachissemens dans la salle voisine, et, le faisant remonter
en voiture, on le ramena au Temple. Il arriva  six heures et demie, et
son premier soin fut de demander  revoir sa famille; on le lui refusa, en
disant que la commune avait ordonn la sparation pendant la dure de la
procdure. A huit heures et demie, lorsqu'on lui annona le moment du
souper, il demanda de nouveau  embrasser ses enfans. Les ombrages de la
commune rendaient tous les gardiens barbares, et on lui refusa encore
cette consolation.

Pendant ce temps l'assemble tait livre au tumulte, par suite de la
demande d'un conseil que Louis XVI avait faite. Treilhard, Ption,
insistaient avec force pour que cette demande ft accorde: Tallien,
Billaud-Varennes, Chabot, Merlin, s'y opposaient, en disant qu'on allait
encore diffrer le jugement par des chicanes. Enfin l'assemble accorda
un conseil. Une dputation fut charge d'aller l'apprendre  Louis XVI, et
de lui demander sur qui tomberait son choix. Le roi dsigna Target, ou 
son dfaut Tronchet, et tous deux s'il tait possible. Il demanda en outre
qu'on lui donnt de l'encre, des plumes et du papier, pour travailler  sa
dfense, et qu'on lui permt de voir sa famille. La convention dcida
sur-le-champ qu'on lui donnerait tout ce qui tait ncessaire pour crire,
qu'on avertirait les deux dfenseurs dont il avait fait choix, qu'il lui
serait permis de communiquer librement avec eux, et qu'il pourrait voir sa
famille.

Target refusa la commission dont le chargeait Louis XVI, en donnant pour
raison que depuis 1785 il ne pouvait plus se livrer  la plaidoirie.
Tronchet crivit sur-le-champ qu'il tait prt  accepter la dfense qui
lui tait confie; et, tandis qu'on s'occupait  dsigner un nouveau
conseil, on reut une lettre crite par un citoyen de soixante-dix ans,
par le vnrable Malesherbes, ami et compagnon de Turgot, et le magistrat
le plus respect de la France. Le noble vieillard crivait au prsident:
J'ai t appel deux fois au conseil de celui qui fut mon matre, dans le
temps que cette fonction tait ambitionne par tout le monde: je lui dois
le mme service lorsque c'est une fonction que bien des gens trouvent
dangereuse.

Il priait le prsident d'avertir Louis XVI qu'il tait prt  se dvouer 
sa dfense.

Beaucoup d'autres citoyens firent la mme offre, et on en instruisit le
roi. Il les remercia tous, et n'accepta que Tronchet et Malesherbes. La
commune dcida que les deux dfenseurs seraient fouills jusque dans les
endroits les plus secrets, avant de pntrer auprs de leur client.
La convention, qui avait ordonn _la libre communication_, renouvela son
ordre, et ils, purent entrer librement dans le Temple. En voyant
Malesherbes, le roi courut au-devant de lui: le vnrable vieillard tomba
 ses pieds en fondant en larmes. Le roi le releva, et ils demeurrent
longtemps embrasss. Ils commencrent aussitt  s'occuper de la dfense.
Des commissaires de l'assemble apportaient tous les jours au Temple les
pices, et avaient ordre de les communiquer, sans jamais s'en dessaisir.
Le roi les compulsait avec beaucoup d'attention, et avec un calme qui
chaque fois tonnait davantage les commissaires.

La seule consolation qu'il et demande, celle de voir sa famille, ne lui
tait point accorde, malgr le dcret de la convention. La commune, y
mettant toujours obstacle, avait demand le rapport de ce dcret. Vous
aurez beau l'ordonner, dit Tallien  la convention, si la commune ne le
veut pas, cela ne sera pas. Ces insolentes paroles excitrent un grand
tumulte. Cependant l'assemble, modifiant son dcret, ordonna que le roi
pourrait avoir ses deux enfans auprs de lui, mais  condition que les
enfans ne retourneraient plus auprs de leur mre pendant tout le procs.
Le roi, sentant qu'ils taient plus ncessaires  leur mre, ne voulut pas
les lui enlever, et se soumit  cette nouvelle douleur avec une
rsignation qu'aucun vnement ne pouvait altrer.

A mesure que le procs s'avanait, on sentait davantage l'importance de la
question. Les uns comprenaient que procder par le rgicide envers
l'ancienne royaut, c'tait s'engager dans un systme inexorable de
vengeances et de cruauts, et dclarer une guerre  mort  l'ancien ordre
de choses, qu'ils voulaient bien abolir, mais non pas dtruire d'une
manire aussi violente. Les autres au contraire dsiraient cette guerre 
mort, qui n'admettait plus ni faiblesse ni retour, et creusait un abme
entre la monarchie et la rvolution. La personne du roi disparaissait
presque dans cette immense question, et on n'examinait plus qu'une chose,
savoir s'il fallait ou ne fallait pas rompre entirement avec le pass par
un acte clatant et terrible. On ne voyait que le rsultat, et on perdait
de vue la victime sur laquelle allait tomber le coup.

Les girondins, constans  poursuivre les jacobins, leur rappelaient sans
cesse les crimes de septembre, et les prsentaient comme des anarchistes
qui voulaient dominer la convention par la terreur, et immoler le roi pour
le remplacer par des triumvirs. Guadet russit presque  les expulser de
la convention, en faisant dcrter que les assembles lectorales de toute
la France seraient convoques pour confirmer ou rvoquer leurs dputs.
Cette proposition, dcrte et rapporte en quelques minutes, avait
singulirement effray les jacobins. D'autres circonstances les
inquitaient bien plus encore. Les fdrs continuaient d'arriver de
toutes parts. Les municipalits envoyaient une multitude d'adresses dans
lesquelles, en approuvant la rpublique et en flicitant l'assemble de
l'avoir institue, elles condamnaient les crimes et les excs de
l'anarchie. Les socits affilies reprochaient toujours  la socit-mre
d'avoir dans son sein des hommes de sang qui pervertissaient la morale
publique, et voulaient attenter  la sret de la convention.
Quelques-unes reniaient leur mre, dclaraient ne plus vouloir de
l'affiliation, et annonaient qu'au premier signal elles voleraient 
Paris pour soutenir l'assemble. Toutes demandaient surtout la radiation
de Marat, et quelques-unes celle de Robespierre lui-mme.

Les jacobins dsols avouaient que l'opinion se corrompait en France; ils
se recommandaient de se tenir unis, de ne pas perdre de temps pour crire
dans les provinces, et clairer leurs frres gars; ils accusaient le
tratre Roland d'arrter leur correspondance, et d'y substituer des crits
hypocrites qui pervertissaient les esprits. Ils proposaient un don
volontaire pour rpandre les bons crits, et particulirement les
_admirables_ discours de Robespierre, et ils cherchaient les moyens de les
faire parvenir malgr Roland, qui violait, disaient-ils, la libert des
postes. Cependant ils convenaient d'une chose, c'est que Marat les
compromettait par la violence de ses crits; et il fallait, suivant eux,
que la socit-mre apprt  la France, quelle diffrence elle mettait
entre Marat, que son temprament enflamm emportait au-del des bornes, et
le sage, le vertueux Robespierre, qui, toujours dans la vritable limite,
voulait sans faiblesse, mais sans exagration, ce qui tait juste et
possible. Une forte dispute s'tait engage sur ces deux hommes. On avait
reconnu que Marat tait une tte forte et hardie, mais trop emporte. Il
avait t utile, disait-on,  la cause du peuple, mais il ne savait pas
s'arrter. Les partisans de Marat avaient rpondu qu'il ne croyait pas
ncessaire d'excuter tout ce qu'il avait dit, et qu'il sentait mieux que
personne le terme o il fallait s'arrter. Ils citaient diverses paroles
de lui. Marat avait dit: _Il ne faut qu'un Marat dans la rpublique.--Je
demande le plus pour obtenir le moins.--Ma main scherait plutt que
d'crire_, _si je croyais que le peuple excutt  la lettre tout ce que
je lui conseille.--Je surfais au peuple, parce que je sais qu'il me
marchande_. Les tribunes avaient appuy cette justification de Marat par
leurs applaudissemens. Pourtant la socit avait rsolu de faire une
adresse, dans laquelle, dcrivant le caractre de Marat et de Robespierre,
elle montrerait quelle diffrence elle faisait entre la sagesse de l'un et
la vhmence de l'autre[1]. Aprs cette mesure, on en proposa plusieurs
autres, et surtout on se promit de demander continuellement le dpart des
fdrs pour la frontire. Si on apprenait en effet que l'arme de
Dumouriez s'affaiblissait par la dsertion, les jacobins s'criaient que
le renfort des fdrs lui tait indispensable. Marat crivait que depuis
plus d'un an on retenait les volontaires qui taient partis les premiers,
et qu'il tait temps de les remplacer par ceux qui sjournaient  Paris:
on venait d'apprendre que Custine avait t oblig d'abandonner Francfort,
que Beurnonville avait inutilement attaqu l'lectorat de Trves, et les
jacobins soutenaient que si ces deux gnraux avaient eu avec eux les
fdrs qui remplissaient inutilement la capitale, ils n'eussent pas
essuy cet chec.

[Note 1: Voyez la note 4  la fin du volume.]

Les diverses nouvelles de l'inutile tentative de Beurnonville et de
l'chec de Custine avaient singulirement agit l'opinion. Elles taient
faciles  prvoir, car Beurnonville, attaquant par une mauvaise saison, et
sans moyens suffisans, des positions inabordables, ne pouvait russir; et
Custine, s'obstinant  ne pas reculer spontanment sur le Rhin, pour ne
pas avouer sa tmrit, devait infailliblement tre rduit  une retraite
 Mayence. Les malheurs publics sont pour les partis une occasion de
reproches. Les jacobins, qui n'aimaient pas les gnraux suspects
d'aristocratie, dclamrent contre eux, et les accusrent d'tre feuillans
et girondins. Marat ne manqua pas de s'lever de nouveau contre la fureur
des conqutes, qu'il avait, disait-il, toujours blme, et qui n'tait
qu'une ambition dguise des gnraux pour arriver  un degr de puissance
redoutable. Robespierre, dirigeant le reproche selon les inspirations de
sa haine, soutint que ce n'tait pas les gnraux qu'il fallait accuser,
mais la faction infme qui dominait l'assemble et le pouvoir excutif. Le
perfide Roland, l'intrigant Brissot, les sclrats Louvet, Guadet,
Vergniaud, taient les auteurs de tous les maux de la France. Il demandait
 tre le premier assassin par eux; mais il voulait avant tout avoir le
plaisir de les dnoncer. Dumouriez et Custine, ajoutait-il, les
connaissaient et se gardaient bien de se ranger avec eux: mais tout le
monde les craignait parce qu'ils disposaient de l'or, des places et de
tous les moyens de la rpublique. Leur intention tait de l'asservir, et
pour cela ils enchanaient tous les vrais patriotes, ils empchaient le
dveloppement de leur nergie; et exposaient ainsi la France  tre
vaincue; par ses ennemis. Leur intention tait principalement de dtruire
la socit des jacobins, et de poignarder quiconque aurait le courage de
rsister. Et pour moi, s'criait Robespierre, je demande  tre assassin
par Roland! (_Sance des Jacobins du 12 dcembre_.)

Cette haine furibonde, se communiquant  toute la socit, la soulevait
comme une mer orageuse. On se promettait un combat  mort contre la
faction; on repoussait d'avance toute ide de rconciliation, et comme il
avait t question d'un nouveau projet de transaction, on s'engageait 
refuser  jamais le _baiser Lamourette_.

Les mmes scnes se reproduisaient dans l'assemble pendant le dlai qui
avait t accord  Louis XVI pour prparer sa dfense. On ne manquait pas
d'y rpter que partout les royalistes menaaient les patriotes, et
rpandaient des pamphlets en faveur du roi. Thuriot proposa un moyen,
c'tait de punir de mort quiconque mditerait de rompre l'unit de la
rpublique ou d'en dtacher quelque partie. C'tait l un dcret contre la
fable du fdralisme, c'est--dire contre les girondins. Buzot se hte de
rpondre par un autre projet de dcret, et demande l'exil de la famille
d'Orlans. Les partis changent les faussets, et se vengent des calomnies
par d'autres calomnies. Tandis que les jacobins accusaient les girondins
de fdralisme, ceux-ci reprochaient aux premiers de destiner le duc
d'Orlans au trne, et de ne vouloir immoler Louis XVI que pour rendre la
place vacante.

Le duc d'Orlans existait  Paris, s'efforant en vain de se faire oublier
dans le sein de la convention. Cette place sans doute ne lui convenait pas
au milieu de furieux dmagogues; mais o fuir? En Europe, l'migration
l'attendait, et les outrages, peut-tre mme les supplices, menaaient
ce parent de la royaut qui avait rpudi sa naissance et son rang. En
France, il s'efforait de cacher son rang sous les titres des plus
humbles, et il se nommait _galit_. Mais il restait l'ineffaable
souvenir de son ancienne existence, et le tmoignage toujours prsent de
ses immenses richesses. A moins de prendre les haillons, de se rendre
mprisable  force de cynisme, comment chapper aux soupons? Dans les
rangs girondins, il et t perdu ds le premier jour, et tous les
reproches de royalisme qu'on leur faisait eussent t justifis. Dans ceux
des jacobins, il avait la violence de Paris pour appui; mais il ne pouvait
pas chapper aux accusations des girondins, et c'est ce qui lui arriva en
effet. Ceux-ci, ne lui pardonnant pas de se ranger avec leurs ennemis,
supposaient que, pour se rendre supportable, il prodiguait ses trsors aux
anarchistes, et leur fournissait le secours de sa puissante fortune.

L'ombrageux Louvet croyait mieux, et s'imaginait sincrement qu'il
nourrissait toujours l'espoir de la royaut. Sans partager cette opinion,
mais pour combattre la sortie de Thuriot par une autre, Buzot monte  la
tribune. Si le dcret propos par Thuriot doit ramener la confiance,
je vais, dit-il, vous en proposer un qui ne la ramnera pas moins. La
monarchie est renverse, mais elle vit encore dans les habitudes, dans les
souvenirs de ses anciennes cratures. Imitons les Romains, ils ont chass
Tarquin et sa famille: comme eux, chassons la famille des Bourbons. Une
partie de cette famille est dans les fers, mais il en est une autre bien
plus dangereuse, parce qu'elle fut plus populaire, c'est celle d'Orlans.
Le buste d'Orlans fut promen dans Paris; ses fils, bouillans de courage,
se distinguent dans nos armes, et les mrites mmes de cette famille la
rendent dangereuse pour la libert. Qu'elle fasse un dernier sacrifice 
la patrie en s'exilant de son sein; qu'elle aille porter ailleurs le mal
heur d'avoir approch du trne, et le malheur plus grand encore de porter
un nom qui nous est odieux, et dont l'oreille d'un homme libre ne peut
manquer d'tre blesse. Louvet succdant  Buzot, et s'adressant 
d'Orlans lui-mme, lui cite l'exil volontaire de Collatin, et l'engage 
l'imiter. Lanjuinais rappelle les lections de Paris dont galit fait
partie, et qui se firent sous le poignard de la faction anarchique; il
rappelle les efforts qu'on a tents pour nommer ministre de la guerre un
chancelier de la maison d'Orlans, l'influence que les fils de cette
famille ont acquise dans les armes, et, par toutes ces raisons, il
demande le bannissement des Bourbons. Bazire, Saint-Just, Chabot, s'y
refusent, plutt par opposition aux girondins que par intrt pour
d'Orlans. Ils soutiennent que ce n'est pas le moment de svir contre le
seul des Bourbons qui se soit loyalement conduit envers la nation, qu'il
faut d'abord punir le Bourbon prisonnier, faire ensuite la constitution,
et qu'aprs on s'occupera des citoyens devenus dangereux; qu'au reste,
envoyer d'Orlans hors de France, c'est l'envoyer  la mort, et qu'il faut
au moins ajourner cette cruelle mesure. Nanmoins le bannissement est
dcrt par acclamation. Il ne s'agit plus que de dcider l'poque du
bannissement en rdigeant le dcret. Puisque vous employez l'ostracisme
contre galit, dit Merlin, employez-le contre tous les hommes dangereux,
et tout d'abord je le demande contre le pouvoir excutif.--Contre Roland!
s'crie Albitte.--Contre Roland et Pache! Ajoute Barrre, qui sont devenus
une cause de division parmi nous. Qu'ils soient bannis l'un et l'autre du
ministre, pour nous rendre le calme et l'union. Cependant Kersaint
craint que l'Angleterre ne profite de cette dsorganisation du ministre
pour nous faire une guerre dsastreuse; comme elle fit en 1757, lorsque
d'Argenson et Machau furent disgracis.

Rewbell demande si on peut bannir un reprsentant du peuple, et si
Philippe galit n'appartient pas  ce titre  la nation qui l'a nomm.
Ces diverses observations arrtent le mouvement des esprits. On
s'interrompt, on revient, et sans rvoquer le dcret de bannissement
contre les Bourbons, on ajourne la discussion  trois jours, pour se
calmer, et pour rflchir plus mrement  la question de savoir si on
pouvait bannir galit, et destituer sans danger les deux ministres de
l'intrieur et de la guerre.

Aprs cette discussion, on devine quel dsordre dut rgner dans les
sections,  la commune et aux jacobins. On cria de toutes parts 
l'ostracisme, et les ptitions se prparrent pour la reprise de la
discussion. Les trois jours couls, la discussion recommena; le maire
vint  la tte des sections demander le rapport des dcrets. L'assemble
passa  l'ordre du jour aprs la lecture de l'adresse; mais Ption, voyant
quel tumulte excitait cette question, en demanda l'ajournement aprs le
jugement de Louis XVI. Cette espce de transaction fut adopte, et on se
jeta de nouveau sur la victime contre laquelle s'acharnaient toutes les
passions. Le clbre procs fut donc aussitt repris.




CHAPITRE V.


CONTINUATION DU PROCS DE LOUIS XVI.--SA DFENSE.--DBATS TUMULTUEUX A LA
CONVENTION.--LES GIRONDINS PROPOSENT L'APPEL AU PEUPLE; OPINION DU DPUT
SALLE; DISCOURS DE ROBESPIERRE; DISCOURS DE VERGNIAUD.--POSITION DES
QUESTIONS.--LOUIS XVI EST DCLAR COUPABLE ET CONDAMN A MORT, SANS APPEL
AU PEUPLE ET SANS SURSIS A L'EXCUTION.--DTAILS SUR LES DBATS ET LES
VOTES MIS.--ASSASSINAT DU DPUT LEPELLETIER-SAINT-FARGEAU.--AGITATION
DANS PARIS.--LOUIS XVI FAIT SES ADIEUX A SA FAMILLE; SES DERNIERS MOMENS
DANS LA PRISON ET SUR L'CHAFAUD.


Le temps accord  Louis XVI pour prparer sa dfense tait  peine
suffisant pour compulser les immenses matriaux sur lesquels elle devait
tre tablie. Ses deux dfenseurs demandrent  s'en adjoindre un
troisime, plus jeune et plus actif, qui rdigerait et prononcerait la
dfense, tandis qu'ils en chercheraient et prpareraient les moyens. Ce
jeune adjoint tait l'avocat Desze, qui avait dfendu Bezenval aprs le
14 juillet. La convention, ayant accord la dfense, ne refusa pas un
nouveau conseil, et M. Desze eut, comme Malesherbes et Tronchet, la
facult de pntrer au Temple. Une commission y portait tous les jours les
pices, les montrait  Louis XVI, qui les recevait avec beaucoup de
sang-froid, et comme si ce procs _et regard un autre_, disait un
rapport de la commune. Il montrait aux commissaires la plus grande
politesse, et leur faisait servir  manger quand les sances avaient t
trop longues. Pendant qu'il s'occupait ainsi de son procs, il avait
trouv un moyen de correspondre avec sa famille. Il crivait au moyen du
papier et des plumes qu'on lui avait donns pour travailler  sa dfense,
et les princesses traaient leur rponse sur du papier avec des piqres
d'pingle. Quelquefois on pliait les billets dans des pelotons de fil,
qu'un garon de l'office, en servant les repas, jetait sous la table;
quelquefois on les faisait descendre par une ficelle d'un tage  un
autre. Les malheureux prisonniers se donnaient ainsi des nouvelles de leur
sant, et trouvaient une grande consolation  apprendre qu'ils n'taient
point malades.

Enfin M. Desze avait termin sa dfense en y travaillant nuit et jour. Le
roi lui fit retrancher tout ce qui tait trop oratoire, et voulut s'en
tenir  la simple discussion des moyens qu'il avait  faire valoir. Le 26,
 neuf heures et demie du matin, toute la force arme tait en mouvement
pour le conduire du Temple aux Feuillans, avec les mmes prcautions, et
dans le mme ordre que lors de sa premire comparution. Mont dans la
voiture du maire, il s'entretint avec lui pendant le trajet avec la mme
tranquillit que de coutume; on parla de Snque, de Tite-Live, des
hpitaux; il adressa mme une plaisanterie assez fine  un des municipaux,
qui avait dans la voiture le chapeau sur la tte. Arrivs aux Feuillans,
il montra beaucoup de sollicitude pour ses dfenseurs; il s'assit  leurs
cts dans l'assemble, regarda avec beaucoup de calme les bancs o
sigeaient ses accusateurs et ses juges, sembla rechercher sur leur visage
l'impression que produisait la plaidoirie de M. Desze, et plus d'une fois
il s'entretint en souriant avec Tronchet et Malesherbes. L'assemble
accueillit sa dfense avec un morne silence, et ne tmoigna aucune
improbation.

Le dfenseur s'occupa d'abord des principes du droit, et en second lieu
des faits imputs  Louis XVI. Bien que l'assemble, en dcidant que le
roi serait jug par elle, et implicitement dcrt que l'inviolabilit ne
pouvait tre invoque, M. Desze dmontra fort bien que rien ne pouvait
limiter la dfense, et qu'elle demeurait entire, mme aprs le dcret;
que par consquent, si Louis jugeait l'inviolabilit soutenable, il avait
le droit de la faire valoir. Il fut d'abord oblig de reconnatre la
souverainet du peuple; et, avec tous les dfenseurs de la constitution de
1791, il soutint que la souverainet, bien que matresse absolue, pouvait
s'engager, qu'elle l'avait voulu  l'gard de Louis XVI, en stipulant
l'inviolabilit; qu'elle n'avait pas voulu une chose absurde dans le
systme de la monarchie; que par consquent l'engagement devait tre
excut; et que tous les crimes possibles, le roi en et-il commis, ne
pouvaient tre punis que de la dchance. Il dit que sans cela la
constitution de 1791 serait un pige barbare tendu  Louis XVI, puisqu'on
lui aurait promis avec l'intention secrte de ne pas tenir; que, si on
refusait  Louis ses droits de roi, il fallait lui laisser au moins ceux
de citoyen; et il demanda o taient les formes conservatrices que tout
citoyen avait droit de rclamer, telles que la distinction entre le jury
d'accusation et celui de jugement, la facult de rcusation, la majorit
des deux tiers, le vote secret, et le silence des juges pendant que leur
opinion se formait. Il ajouta, avec une hardiesse qui ne rencontra qu'un
silence absolu, qu'il cherchait partout des juges et ne trouvait que des
accusateurs. Il passa ensuite  la discussion des faits, qu'il rangea sous
deux divisions, ceux qui avaient prcd et ceux qui avaient suivi
l'acceptation de l'acte constitutionnel. Les premiers taient couverts par
l'acceptation de cet acte, les autres par l'inviolabilit. Cependant il ne
refusait pas de les discuter, et il le fit avec avantage, parce qu'on
avait amass une foule de faits insignifians,  dfaut de la preuve
prcise des intelligences avec l'tranger; crime dont on tait persuad,
mais dont la preuve positive manquait encore. Il repoussa victorieusement
l'accusation d'avoir vers le sang franais au 10 aot. Dans ce jour, en
effet, l'agresseur n'tait pas Louis XVI, mais le peuple. Il tait
lgitime que Louis XVI, attaqu, chercht  se dfendre, et qu'il prt les
prcautions ncessaires. Les magistrats eux-mmes l'avaient approuv, et
avaient donn aux troupes l'ordre formel de repousser la force par la
force. Malgr cela, disait M. Desze, le roi n'avait pas voulu faire usage
de cette autorisation, qu'il tenait et de la nature et de la loi, et il
s'tait retir dans le sein du corps lgislatif pour viter toute effusion
de sang. Le combat qui avait suivi ne le regardait plus, devait mme lui
valoir des actions de grces plutt que des vengeances, puisque c'tait
sur un ordre de sa main que les Suisses avaient abandonn la dfense du
chteau et de leur vie. Il y avait donc une criante injustice  reprocher
 Louis XVI d'avoir vers le sang franais, et sur ce point il avait t
irrprochable; il s'tait montr au contraire plein de dlicatesse et de
vertu.

Le dfenseur termina par ces mots si courts, si justes, et les seuls o il
ft question des vertus de Louis XVI:

Louis tait mont sur le trne  vingt ans, et  vingt ans il donna sur
le trne l'exemple des moeurs; il n'y porta aucune faiblesse coupable ni
aucune passion corruptrice; il y fut conome, juste, svre, et il s'y
montra toujours l'ami constant du peuple. Le peuple dsirait la
destruction d'un impt dsastreux qui pesait sur lui, il le dtruisit; le
peuple demandait l'abolition de la servitude, il commena par l'abolir
lui-mme dans ses domaines; le peuple sollicitait des rformes dans la
lgislation criminelle pour l'adoucissement du sort des accuss, il fit
ces rformes; le peuple voulait que des milliers de Franais, que la
rigueur de nos usages avait privs jusqu'alors des droits qui
appartiennent aux citoyens, acquissent ces droits ou les recouvrassent,
il les en fit jouir par ses lois; le peuple voulut la libert, et il la
lui donna! Il vint mme au-devant de lui par ses sacrifices, et cependant
c'est au nom de ce mme peuple qu'on demande aujourd'hui.... Citoyens, je
n'achve pas ... je m'arrte devant l'histoire: songez qu'elle jugera
votre jugement, et que le sien sera celui des sicles!

Louis XVI, prenant la parole immdiatement aprs son dfenseur, pronona
quelques mots qu'il avait crits. On vient, dit-il, de vous exposer mes
moyens de dfense; je ne les renouvellerai point; en vous parlant
peut-tre pour la dernire fois, je vous dclare que ma conscience ne me
reproche rien, et que mes dfenseurs vous ont dit la vrit.

Je n'ai jamais craint que ma conduite ft examine publiquement; mais mon
coeur est dchir de trouver dans l'acte d'accusation l'imputation d'avoir
voulu faire rpandre le sang du peuple, et surtout que les malheurs du 10
aot me soient attribus!

J'avoue que les preuves multiplies que j'avais donnes, dans tous les
temps, de mon amour pour le peuple, et la manire dont je m'tais toujours
conduit, me paraissaient devoir prouver que je ne craignais pas de
m'exposer pour pargner son sang, et loigner  jamais de moi une pareille
imputation.

Le prsident demande ensuite  Louis XVI s'il ne lui restait plus rien 
dire pour sa dfense. Louis XVI ayant dclar qu'il a tout dit, le
prsident lui annonce qu'il peut se retirer. Conduit dans une salle
voisine avec ses dfenseurs, il s'occupe avec sollicitude du jeune Desze,
qui parat fatigu d'une longue plaidoirie. Ramen ensuite en voiture, il
parle avec la mme srnit  ceux qui l'escortent, et arrive au Temple 
cinq heures. A peine avait-il quitt la convention, qu'un orage violent
s'y tait lev. Les uns voulaient qu'on ouvrt la discussion; les autres,
se plaignant des dlais ternels qu'on apportait  la dcision de ce
procs, demandaient sur-le-champ l'appel nominal, en disant que dans tout
tribunal, aprs avoir ou l'accus, on passait aux voix. Lanjuinais
nourrissait depuis le commencement du procs une indignation que son
caractre imptueux ne lui permettait plus de contenir. Il s'lance  la
tribune, et au milieu des cris qu'excite sa prsence, il demande non pas
un dlai pour la discussion, mais l'annulation mme de la procdure;
il s'crie que le temps des hommes froces est pass, qu'il ne faut pas
dshonorer l'assemble en lui faisant juger Louis XVI; que personne n'en a
le droit en France, et que l'assemble particulirement n'a aucun titre
pour le faire; que si elle veut agir comme corps politique, elle ne peut
prendre que des mesures de sret contre le ci-devant roi; mais que si
elle agit comme tribunal, elle est hors de tous les principes, car c'est
faire juger le vaincu par le vainqueur lui-mme, puisque la plupart des
membres prsens se sont dclars les conspirateurs du 10 aot. Au mot de
_conspirateurs_, un tumulte pouvantable s'lve de toutes parts. On crie
_ l'ordre!  l'Abbaye!  bas de la tribune_! Lanjumais veut en vain
justifier le mot de _conspirateurs_, en disant qu'il doit tre pris ici
dans un sens favorable, et que le 10 aot fut une conspiration glorieuse:
il continue au milieu du bruit, et finit en dclarant qu'il aimerait mieux
prir mille fois que de condamner, contre toutes les lois, le tyran mme
le plus abominable!

Une foule d'orateurs lui succdent, et le tumulte ne fait que s'accrotre.
On ne veut plus rien entendre, on quitte sa place, on se mle, on se forme
par groupes, on s'injurie, on se menace, et le prsident est oblig de se
couvrir. Aprs une heure d'agitation, le calme se rtablit enfin, et
l'assemble, adoptant l'avis de ceux qui demandaient la discussion sur le
procs de Louis XVI, dclare que la discussion est ouverte, et qu'elle
sera continue, toutes affaires cessantes, jusqu' ce que l'arrt soit
rendu.

La discussion est donc reprise le 27: la foule des orateurs dj entendus
reparat  la tribune. Saint-Just s'y montre de nouveau. La prsence de
Louis XVI, humili, vaincu, et serein encore dans l'infortune, a fait
natre quelques objections dans son esprit; mais il rpond  ces
objections en appelant Louis un tyran modeste et souple, qui a opprim
avec modestie, qui se dfend avec modestie, et contre la douceur
insinueuse duquel il faut se prmunir avec le plus grand soin. Il a appel
les tats-gnraux, mais c'tait pour humilier la noblesse et rgner en
divisant; aussi, quand il a vu la puissance des tats s'lever si
rapidement, il a voulu la dtruire. Au 14 juillet, aux 5 et 6 octobre, on
l'a vu amasser secrtement des moyens pour accabler le peuple; mais chaque
fois que ses conspirations taient djoues par l'nergie nationale, il
feignait de revenir lui-mme, il montrait de sa dfaite et de la victoire
du peuple une joie hypocrite et qui n'tait pas naturelle. Depuis, ne
pouvant plus faire usage de la force, il corrompait les dfenseurs de la
libert, il complotait avec l'tranger, il dsesprait les ministres, dont
l'un tait oblig de lui crire: _Vos relations secrtes m'empchent
d'excuter les lois, et je me retire_. Enfin il avait employ tous les
moyens de la plus profonde perfidie jusqu'au 10 aot, et maintenant
encore, il affectait une feinte douceur pour branler ses juges et leur
chapper.

C'est ainsi que les incertitudes si naturelles de Louis XVI se peignaient
dans un esprit violent, qui voyait une perfidie forte et calcule l o il
n'y avait que faiblesse et regret du pass. D'autres orateurs succdent 
Saint-Just, et on attend avec impatience que les Girondins prennent la
parole. Ils ne s'taient pas prononcs encore, et il tait temps qu'ils
s'expliquassent. On a dj vu quelles taient et leurs incertitudes, et
leurs dispositions  s'mouvoir, et leur penchant  excuser dans Louis XVI
une rsistance qu'ils taient plus capables de comprendre que leurs
adversaires. Vergniaud convint devant quelques amis de l'attendrissement
qu'il prouvait. Sans tre aussi touchs peut-tre, les autres taient
tous disposs  s'intresser  la victime, et dans cette situation, ils
imaginrent un moyen qui dcle leur motion et l'embarras de leur
position: ce moyen tait l'appel au peuple. Se dcharger d'une
responsabilit dangereuse, et rejeter sur la nation le reproche de
barbarie si le roi tait condamn, ou celui de royalisme s'il tait
absous, tel tait le but des girondins, et c'tait un acte de faiblesse.
Puisqu'ils taient touchs  la vue de la profonde infortune de Louis XVI,
ils devaient avoir le courage de le dfendre eux-mmes, et ne devaient pas
provoquer la guerre civile en renvoyant aux quarante-quatre mille sections
qui partageaient la France une question qui allait infailliblement mettre
tous les partis en prsence, et soulever les passions les plus furieuses.
Il fallait se saisir fortement de l'autorit, avoir le courage d'en user
soi-mme, sans se dcharger sur la multitude d'un soin dont elle tait
incapable, et qui et expos le pays  une confusion pouvantable. Ici,
les girondins donnrent  leurs adversaires un avantage immense, en les
autorisant  rpandre qu'ils fomentaient la guerre civile, et en faisant
suspecter leur courage et leur franchise. Aussi ne manqua-t-on pas de dire
chez les jacobins que ceux qui voulaient absoudre Louis XVI taient plus
francs et plus estimables que ceux qui voulaient en appeler au peuple.
Mais telle est l'ordinaire conduite des partis modrs; se conduisant ici
comme aux 2 et 3 septembre, les girondins hsitaient  se compromettre pour
un roi qu'ils regardaient comme un ennemi, et qui, dans leur persuasion,
avait voulu les dtruire par le fer tranger; cependant, mus  la vue de
cet ennemi vaincu, ils essayaient de le dfendre, ils s'indignaient de la
violence commise  son gard, et ils faisaient assez pour se perdre
eux-mmes, sans faire assez pour le sauver.

Salles, celui de tous qui se prtait le mieux aux imaginations de Louvet,
et qui mme le surpassait dans la supposition de complots imaginaires,
Salles proposa et soutint le premier le systme de l'appel au peuple, dans
la sance du 27. Livrant  tout le blme des rpublicains la conduite de
Louis XVI, et avouant qu'elle mritait toute la svrit qu'on pourrait
dployer, il fit observer cependant que ce n'tait point une vengeance,
mais un grand acte de politique que l'assemble devait exercer; il soutint
donc que c'tait sous le point de vue de l'intrt public que la question
devait tre juge. Or, dans les deux cas, de l'absolution et de la
condamnation, il voyait des inconvniens normes.

L'absolution serait une cause ternelle de discorde, et le roi deviendrait
un point de ralliement de tous les partis. Le souvenir de ses attentats
serait constamment rappel  l'assemble pour lui reprocher son
indulgence: cette impunit serait un scandale public qui provoquerait
peut-tre des rvoltes populaires, et qui servirait de prtexte  tous les
agitateurs. Les hommes atroces qui avaient dj boulevers l'tat par
leurs crimes, ne manqueraient pas de s'autoriser de cet acte de clmence
pour commettre de nouveaux attentats, comme ils s'taient autoriss de la
lenteur des tribunaux pour excuter les massacres de septembre. De toutes
parts, enfin, on accuserait la convention de n'avoir pas eu le courage de
terminer tant d'agitations, et de fonder la rpublique par un exemple
nergique et terrible.

Condamn, le roi lguerait  sa famille toutes les prtentions de sa race,
et les lguerait  des frres plus dangereux, parce qu'ils taient moins
dconsidrs par leur faiblesse. Le peuple, ne voyant plus les crimes,
mais le supplice, viendrait peut-tre  s'apitoyer sur le sort du roi, et
les factieux trouveraient encore dans cette disposition un moyen de
l'irriter contre la convention nationale. Les souverains de l'Europe
gardaient un morne silence, dans l'attente d'un vnement qu'ils
espraient devoir soulever une indignation gnrale, mais ds que la tte
du roi serait tombe, tous, profitant de ce prtexte, fondraient  la fois
sur la France pour la dchirer. Peut-tre alors la France, aveugle par
ses souffrances, reprocherait  la convention un acte qui lui aurait valu
une guerre cruelle et dsastreuse.

Telle est, disait Salles, la funeste alternative offerte  la convention
nationale. Dans une situation pareille, c'est  la nation elle-mme  se
dcider, et  fixer son sort en fixant celui de Louis XVI. Le danger de la
guerre civile est chimrique, car la guerre civile n'a pas clat en
convoquant les assembles primaires pour nommer une convention qui devait
dcider du sort de la France, et on ne parat pas la redouter davantage
dans une occasion tout aussi grave, puisqu'on dfre  ces mmes
assembles primaires la sanction de la constitution. On objecte vainement
les longueurs et les difficults d'une nouvelle dlibration dans
quarante-quatre mille assembles; car il ne s'agit pas de dlibrer, mais
de choisir sans discussions entre les deux propositions prsentes par la
convention. On posera ainsi la question aux assembles primaires: Louis
XVI sera-t-il puni de mort, ou dtenu jusqu' la paix? Et elles rpondront
par ces mots: _Dtenu_, ou _Mis  mort_. Avec des courriers
extraordinaires, la rponse peut tre arrive en quinze jours des
extrmits les plus loignes de la France.

Cette opinion avait t coute avec des dispositions trs diverses.
Serres, dput des Hautes-Alpes, se rtracte de sa premire opinion, qui
tait pour le jugement, et demande l'appel au peuple. Barbaroux combat la
justification de Louis XVI, sans prendre de conclusions, car il n'osait
absoudre contre le voeu de ses commettans, ni condamner contre celui de
ses amis. Buzot se prononce pour l'appel au peuple; toutefois il modifie
l'opinion de Salles, et demande que la convention prenne elle-mme
l'initiative en votant pour la mort, et en n'exigeant des assembles
primaires que la simple sanction de ce jugement. Rabaut Saint-tienne, ce
ministre protestant dj distingu par ses talens dans la constituante,
s'indigne de cette cumulation de pouvoirs qu'exerce la convention. Quant
 moi, dit-il, je suis las de ma portion de despotisme; je suis fatigu,
harcel, bourrel de la tyrannie que j'exerce pour ma part, et je soupire
aprs le moment o vous aurez cr un tribunal qui me fasse perdre les
formes et la contenance d'un tyran.... Vous cherchez des raisons
politiques; ces raisons sont dans l'histoire.... Ce peuple de Londres, qui
avait tant press le supplice du roi, fut le premier  maudire ses juges
et  se prosterner devant son successeur. Lorsque Charles II monta sur le
trne, la ville lui donna un superbe repas, le peuple se livra  la joie
la plus extravagante, et il courut assister au supplice de ces mmes juges
que Charles immola depuis aux mnes de son pre. Peuple de Paris,
parlement de France, m'avez-vous entendu?...

Faure demande le rapport de tous les dcrets portant la mise en jugement.
Le sombre Robespierre reparat enfin tout plein de colre et d'amertume.
Lui aussi, dit-il, avait t touch et avait senti chanceler dans son
coeur la vertu rpublicaine, en prsence du coupable humili devant la
puissance souveraine. Mais la dernire preuve de dvouement qu'on devait 
la patrie, c'tait d'touffer tout mouvement de sensibilit. Il rpte
alors tout ce qui a t dit sur la comptence de la convention, sur les
dlais ternels apports  la vengeance nationale, sur les mnagemens
gards envers le tyran, tandis qu'on attaque sans aucune espce de rserve
les plus chauds amis de la libert; il prtend que cet appel au peuple
n'est qu'une ressource semblable  celle qu'avait imagine Guadet, en
demandant le scrutin puratoire; que cette ressource perfide avait pour
but de remettre tout en question, et la dputation actuelle, et le 10
aot, et la rpublique elle-mme. Ramenant toujours la question  lui-mme
et  ses ennemis, il compare la situation actuelle  celle de juillet
1791, lorsqu'il s'agissait de juger Louis XVI pour sa fuite  Varennes.
Robespierre y avait jou un rle important. Il rappelle et ses dangers, et
les efforts heureux de ses adversaires pour replacer Louis XVI sur le
trne, et la fusillade du Champ-de-Mars qui s'en tait suivie, et les
prils que Louis XVI, replac sur le trne, avait fait courir  la chose
publique. Il signale perfidement ses adversaires d'aujourd'hui comme tant
les mmes que ses adversaires d'autrefois; il se prsente comme expos, et
la France avec lui, au mme danger qu'alors, et toujours par les intrigues
de ces fripons qui s'appellent exclusivement les honntes gens.
Aujourd'hui, ajoute Robespierre, ils se taisent sur les plus grands
intrts de la patrie; ils s'abstiennent de prononcer leur opinion sur le
dernier roi; mais leur sourde et pernicieuse activit produit tous les
troubles qui agitent la patrie, et pour garer la majorit saine, mais
souvent trompe, ils poursuivent les plus chauds patriotes sous le titre
de minorit factieuse. La minorit, s'crie-t-il, se changea souvent en
majorit, en clairant les assembles trompes. La vertu fut toujours en
minorit sur la terre! Sans cela la terre serait-elle peuple de tyrans et
d'esclaves?

Ils expirrent sur un chafaud. Les Critias, les Anitus, les Csar, les
Clodius, taient de la majorit, mais Socrate tait de la minorit, car il
avala la cigu; Caton tait de la minorit, car il dchira ses
entrailles. Robespierre recommande ensuite le calme au peuple pour ter
tout prtexte  ses adversaires, qui prsentent de simples applaudissemens
donns  ses dputs fidles comme une rbellion. Peuple, s'crie-t-il,
garde tes applaudissemens, fuis le spectacle de nos dbats! Loin de tes
yeux nous n'en combattrons pas moins. Il termine enfin en demandant que
Louis XVI soit sur-le-champ dclar coupable et condamn  mort.

Les orateurs se succdent le 28, le 29, et jusqu'au 31. Vergniaud prend
enfin la parole pour la premire fois, et on coute avec un empressement
extraordinaire les girondins s'exprimant par la bouche de leur plus grand
orateur, et rompant un silence dont Robespierre n'tait pas le seul 
les accuser.

Vergniaud dveloppe d'abord le principe de la souverainet du peuple, et
distingue les cas o les reprsentans doivent s'adresser  elle. Il serait
trop long, trop difficile de recourir  un grand peuple pour tous les
actes lgislatifs; mais pour certains actes d'une haute importance, il en
est tout autrement. La constitution, par exemple, a t d'avance destine
 la sanction nationale. Mais cet objet n'est pas le seul qui mrite une
sanction extraordinaire. Le jugement de Louis a de si graves caractres,
soit par la cumulation de pouvoirs qu'exerce l'assemble, soit par
l'inviolabilit qui avait t constitutionnellement accorde au monarque,
soit enfin par les effets politiques qui doivent rsulter d'une
condamnation, qu'on ne saurait contester sa haute importance, et la
ncessit de le soumettre au peuple lui-mme. Aprs avoir dvelopp ce
systme, Vergniaud, qui rfute particulirement Robespierre, arrive enfin
aux inconvniens politiques de l'appel au peuple, et touche  toutes les
grandes questions qui divisent les deux partis.

Il s'occupe d'abord des discordes qu'on redoute de voir clater si on
renvoie au peuple la sanction du jugement du roi. Il reproduit les raisons
donnes par d'autres girondins, et soutient que si l'on ne craignait pas
la guerre civile en runissant les assembles primaires pour sanctionner
la constitution, il ne voyait pas pourquoi on la redouterait en les
runissant pour sanctionner le jugement du roi. Cette raison, souvent
rpte, tait de peu de valeur, car la constitution n'tait pas la
vritable question de la rvolution, elle ne pouvait tre que le rglement
dtaill d'une institution dj dcrte et consentie, la rpublique. Mais
la mort du roi tant une question formidable, il s'agissait de savoir si,
en procdant par la voie de mort contre la royaut, la rvolution romprait
sans retour avec le pass, et marcherait par les vengeances et une nergie
inexorable au but qu'elle se proposait. Or, si une question aussi terrible
divisait dj si fortement la convention et Paris, il y avait le plus
grand danger  la proposer encore aux quarante-quatre mille sections du
territoire franais. Dans tous les thtres, dans toutes les socits
populaires, on disputait tumultueusement, et il fallait que la convention
et la force de dcider elle-mme la question, pour ne pas la livrer  la
France, qui l'et peut-tre rsolue par les armes.

Vergniaud, partageant  cet gard l'opinion de ses amis, soutient que la
guerre civile n'est pas  craindre. Il dit que dans les dpartemens les
agitateurs n'ont pas acquis la prpondrance qu'une lche faiblesse leur a
laiss usurper  Paris, qu'ils ont bien parcouru la surface de la
rpublique, mais qu'ils n'y ont trouv partout que le mpris, et qu'on a
donn le plus grand exemple d'obissance  la loi, en respectant le sang
impur qui coulait dans leurs veines. Il rfute ensuite les craintes qu'on
a exprimes sur la vritable majorit qu'on a dit tre compose
d'intrigans, de royalistes, d'aristocrates; il s'lve contre cette
orgueilleuse assertion que la vertu tait en minorit sur la terre.
Citoyens, s'crie-t-il, Catilina fut en minorit dans le snat romain, et
si cette minorit et prvalu, c'en tait fait de Rome, du snat et de la
libert. Dans l'assemble constituante, Maury, Cazals, furent en
minorit, et s'ils avaient prvalu, c'en tait fait de vous! Les rois
aussi sont en minorit sur la terre; et pour enchaner les peuples, ils
disent aussi que la vertu est en minorit! ils disent aussi que la
majorit des peuples est compose d'intrigans auxquels il faut imposer
silence par la terreur, si l'on veut prserver les empires d'un
bouleversement gnral.

Vergniaud demande si, pour faire une majorit conforme aux voeux de
certains hommes, il faut employer le bannissement et la mort, changer
la France en dsert, et la livrer ainsi aux conceptions de quelques
sclrats.

Aprs avoir veng la majorit et la France, il se venge lui-mme et ses
amis, qu'il montre rsistant toujours, et avec un gal courage,  tous
les despotismes, celui de la cour et celui des brigands de septembre. Il
les montre pendant la journe du 10 aot, sigeant au bruit du canon du
chteau, prononant la dchance avant la victoire du peuple, tandis, que
ces Brutus, si presss aujourd'hui d'gorger les tyrans abattus, cachaient
leurs frayeurs dans les entrailles de la terre, et attendaient ainsi
l'issue du combat incertain que la libert livrait au despotisme.

Il rejette ensuite sur ses adversaires le reproche de provoquer  la
guerre civile. Oui, dit-il, ils veulent la guerre civile ceux qui, en
prchant l'assassinat contre les partisans de la tyrannie, appliquent ce
nom  toutes les victimes que leur haine veut immoler; ceux qui appellent
les poignards sur les reprsentais du peuple, et demandent la dissolution
du gouvernement et de la convention; ceux qui veulent que la minorit
devienne arbitre de la majorit, qu'elle puisse lgitimer ses jugemens par
des insurrections, et que les Catilina soient appels  rgner dans le
snat. Ils veulent la guerre civile, ceux qui prchent ces maximes dans
tous les lieux publics, et pervertissent le peuple en accusant la raison
de _feuillantisme_, la justice de pusillanimit, et la sainte humanit de
conspiration.

La guerre civile, s'crie l'orateur, pour avoir invoqu la souverainet
du peuple!... Cependant en juillet 1791 vous tiez plus modestes, vous
ne vouliez pas la paralyser et rgner  sa place. Vous faisiez courir une
ptition pour consulter le peuple sur le jugement  rendre contre Louis
revenu de Varennes! Alors vous vouliez de la souverainet du peuple, et
vous ne pensiez pas que l'invoquer pt exciter la guerre civile! Serait-ce
qu'alors elle favorisait vos vues secrtes, et qu'aujourd'hui elle les
contrarie?

L'orateur passe ensuite  d'autres considrations. On a dit que
l'assemble devait montrer assez de grandeur et de courage pour faire
excuter elle-mme son jugement sans s'appuyer de l'avis du peuple. Du
courage, dit-il, il en fallait pour attaquer Louis XVI dans sa
toute-puissance; en faut-il tant pour envoyer au supplice Louis vaincu et
dsarm? Un soldat cimbre entre dans la prison de Marius pour l'gorger;
effray  l'aspect de la victime, il s'enfuit sans oser la frapper. Si ce
soldat avait t membre d'un snat, doutez-vous qu'il et hsit  voter
la mort d'un tyran? Quel courage trouvez-vous  faire un acte dont un
lche serait capable?

Il parle encore d'un autre genre de courage, de celui qu'il faut dployer
contre les puissances trangres. Puisqu'on parle continuellement,
dit-il, d'un grand acte politique, il n'est pas inutile d'examiner la
question sous ce rapport. Il n'est pas douteux que les puissances
n'attendent ce dernier prtexte pour fondre toutes ensemble sur la France.
On les vaincra sans doute; l'hrosme des soldats franais en est un sr
garant: mais ce sera un surcrot de dpenses, d'efforts de tout genre. Si
la guerre force  de nouvelles missions d'assignats, qui feront crotre
dans une proportion effrayante le prix des denres de premire ncessit;
si elle porte de nouvelles et mortelles atteintes au commerce; si elle
fait verser des torrens de sang sur le continent et sur les mers, quels si
grands services aurez-vous rendus  l'humanit? Quelle reconnaissance vous
devra la patrie pour avoir fait en son nom, et au mpris de sa
souverainet mconnue, un acte de vengeance devenu la cause ou seulement
le prtexte d'vnemens si calamiteux? J'carte, s'crie l'orateur, toute
ide de revers, mais oserez-vous lui vanter vos services? Il n'y aura pas
une famille qui n'ait  pleurer ou son pre ou son fils; l'agriculture
manquera bientt de bras; les ateliers seront abandonns; vos trsors
couls appelleront de nouveaux impts; le corps social, fatigu des
assauts que lui livreront au dehors les ennemis arms, au dedans les
factions souleves, tombera dans une langueur mortelle. Craignez qu'au
milieu de ces triomphes, la France ne ressemble  ces monumens fameux qui,
dans l'Egypte, ont vaincu le temps: l'tranger qui passe s'tonne de leur
grandeur; s'il veut y pntrer, qu'y trouve-t-il? Des cendres inanimes,
et le silence des tombeaux.

Aprs ces craintes, il en est d'autres qui se prsentent encore  l'esprit
de Vergniaud; elles lui sont suggres par l'histoire anglaise, et par la
conduite de Cromwell, auteur principal, mais cach, de la mort de Charles
Ier. Celui-ci, poussant toujours les peuples, d'abord contre le roi, puis
contre le parlement lui-mme, brisa ensuite son faible instrument, et
s'assit au suprme pouvoir. N'avez-vous pas, ajoute Vergniaud,
n'avez-vous pas entendu, dans cette enceinte et ailleurs, des hommes
crier: _Si le pain est cher, la cause en est au Temple; si le numraire
est rare, si nos armes sont mal approvisionnes, la cause en est au
Temple; si nous avons  souffrir chaque jour du spectacle de l'indigence,
la cause en est au Temple_!

Ceux qui tiennent ce langage n'ignorent pas cependant que la chert du
pain, le dfaut de circulation des subsistances, la mauvaise
administration dans les armes, et l'indigence dont le spectacle nous
afflige, tiennent  d'autres causes que celles du Temple. Quels sont donc
leurs projets? Qui me garantira que ces mmes hommes qui s'efforcent
continuellement d'avilir la convention, et qui peut-tre y auraient russi
si la majest du peuple, qui rside en elle, pouvait dpendre de leurs
perfidies; que ces mmes hommes qui proclament partout qu'une nouvelle
rvolution est ncessaire; qui font dclarer telle ou telle section en
tat d'insurrection permanente; qui disent  la commune que, lorsque la
convention a succd  Louis, on n'a fait que changer de tyrans, et qu'il
faut une autre journe du 10 aot; que ces mmes hommes qui ne parlent que
de complots, de mort, de tratres, de proscriptions; qui publient dans les
assembles de sections et dans leurs crits qu'il faut nommer un
_dfenseur_  la rpublique, qu'il n'y a qu'un chef qui puisse la sauver;
qui me garantira, dis-je, que ces mmes hommes ne crieront pas, aprs la
mort de Louis, avec la plus grande violence: _Si le pain est cher, la
cause en est dans la convention; si le numraire est rare, si nos armes
sont mal approvisionnes, la cause en est dans la convention; si la
machine du gouvernement se trane avec peine, la cause en est dans la
convention charge de la diriger; si les calamits de la guerre se sont
accrues par les dclarations de l'Angleterre et de l'Espagne, la cause en
est dans la convention, qui a provoqu ces dclarations par la
condamnation prcipite de Louis_?

Qui me garantira qu' ces cris sditieux de la turbulence anarchique ne
viendront pas se rallier l'aristocratie avide de vengeance, la misre
avide de changement, et jusqu' la piti, que des prjugs invtrs
auront excite sur le sort de Louis? Qui me garantira que de cette tempte
o l'on verra ressortir de leurs repaires les tueurs du 2 septembre, on ne
vous prsentera pas tout couvert de sang, et comme un librateur, ce
_dfenseur_, ce chef qu'on dit tre si ncessaire? un chef! ah! si telle
tait leur audace, il ne paratrait que pour tre  l'instant perc de
mille coups! Mais  quelles horreurs ne serait pas livr Paris! Paris,
dont la postrit admirera le courage hroque contre les rois, et ne
concevra jamais l'ignominieux asservissement  une poigne de brigands,
rebut de l'espce humaine, qui s'agitent dans son sein et le dchirent en
tous sens par les mouvemens convulsifs de leur ambition et de leur fureur!
Qui pourrait habiter une cit o rgneraient la terreur et la mort? Et
vous, citoyens industrieux, dont le travail fait toute la richesse, et
pour qui les moyens de travail seraient dtruits; vous qui avez fait de si
grands sacrifices  la rvolution, et  qui on enlverait les derniers
moyens d'existence; vous dont les vertus, le patriotisme ardent et la
bonne foi ont rendu la sduction si facile, que deviendriez-vous? quelles
seraient vos ressources? quelles mains essuieraient vos larmes et
porteraient des secours  vos familles dsespres?

Irez-vous trouver ces faux amis, ces perfides flatteurs qui vous auraient
prcipits dans l'abme? Ah! fuyez-les plutt! redoutez leur rponse! je
vais vous l'apprendre. Vous leur demanderiez du pain; ils vous diraient:
_Allez dans les carrires disputer  la terre quelques lambeaux, sanglans
des victimes que vous avez gorges_! Ou: _Voulez-vous du sang? Prenez, en
voici! du sang et des cadavres, nous n'avons pas d'autre nourriture  vous
offrir_!... Vous frmissez, citoyens! O ma patrie, je demande acte  mon
tour des efforts que je fais pour te sauver de cette crise dplorable!

L'improvisation de Vergniaud avait produit sur ses auditeurs de tous les
cts une impression profonde et une admiration gnrale. Robespierre
avait t atterr sous cette franche et entranante loquence. Cependant
Vergniaud avait branl, mais n'avait pas entran l'assemble, qui
hsitait entre les deux partis. Plusieurs orateurs furent successivement
entendus pour ou contre l'appel au peuple. Brissot, Gensonn, Ption, le
soutinrent  leur tour. Enfin un orateur eut sur la question une influence
dcisive; ce fut Barrre. Par sa souplesse, son loquence vasive et
froide, il tait le modle et l'oracle du milieu. Il parla longuement sur
le procs, l'envisagea sous tous les rapports, des faits, des lois et de
la politique, et fournit des motifs de condamnation  tous les faibles qui
ne demandaient que des raisons spcieuses pour cder. Sa mdiocre
argumentation servit de prtexte  tous ceux qui tremblaient, et ds cet
instant le malheureux roi fut condamn. La discussion s'tait prolonge
jusqu'au 7 janvier 1793, et dj personne ne voulait plus entendre cette
ternelle rptition des mmes faits et des mmes raisonnements. La
clture fut prononce sans opposition; mais la proposition d'un nouvel
ajournement excita un soulvement des plus violens, et fut enfin dcide
par un dcret qui fixa la position des questions, et l'appel nominal au 14
janvier.

Ce jour fatal arriv, un concours extraordinaire de spectateurs entourait
l'assemble et remplissait les tribunes. Une foule d'orateurs se pressent
pour proposer diffrentes manires de poser les questions. Enfin, aprs de
longs dbats, la convention renferme toutes les questions dans les trois
suivantes:

_Louis Capet est-il coupable de conspiration contre la libert de la
nation, et d'attentats contre la sret gnrale de l'tat?

Le jugement, quel qu'il soit, sera-t-il envoy  la sanction du peuple?

Quelle peine lui sera-t-il inflig_?

Toute la journe du 14 avait t occupe  poser les questions. Celle du
15 fut rserve  l'appel nominal. L'assemble dcida d'abord que chaque
membre prononcerait son vote  la tribune; que ce vote pourrait tre
motiv, et serait crit et sign; que les absens sans cause seraient
censurs, mais que ceux qui rentreraient pourraient mettre leur voeu,
mme aprs l'appel nominal. Enfin ce fatal appel commence sur la premire
question. Huit membres sont absens pour cause de maladie, vingt par
commission de l'assemble. Trente-sept, en motivant leurs votes de
diverses manires, reconnaissent Louis XVI coupable, mais se dclarent
incomptens pour prononcer un jugement, et ne demandent contre lui que des
mesures de sret gnrale. Enfin six cent quatre-vingt-trois membres
dclarent sans explication Louis XVI coupable. L'assemble se composait de
sept cent quarante-neuf membres.

Le prsident, au nom de la convention nationale, dclare _Louis Capet
coupable de conspiration contre la libert de la nation, et d'attentats
contre la sret gnrale de l'tat_.

L'appel nominal recommence sur la seconde question, celle de l'appel au
peuple. Vingt-neuf membres sont absens. Quatre, lesquels sont Lafon,
Waudelaincourt, Morisson et Lacroix, refusent de voter. Le nomm Nol se
rcuse. Onze donnent leur opinion avec diffrentes conditions. Deux cent
quatre-vingt-un votent pour l'appel au peuple; quatre cent vingt-trois le
rejettent. Le prsident dclare, au nom de la convention nationale, que
_le jugement de Louis Capet ne sera pas envoy  la ratification du
peuple_.

La journe du 15 avait t absorbe tout entire par ces deux appels
nominaux, la troisime fut renvoye  la sance du lendemain.

L'agitation augmentait dans Paris  mesure que l'instant dcisif
s'approchait. Aux thtres, des voix favorables  Louis XVI s'taient fait
entendre,  l'occasion de la pice de _l'Ami des lois_. La commune avait
ordonn la suspension de tous les spectacles, mais le conseil excutif
avait rvoqu cette mesure comme attentatoire  la libert de la presse,
dans laquelle on comprenait la libert du thtre. Dans les prisons, il
rgnait une consternation profonde. On avait rpandu que les pouvantables
journes de septembre devaient s'y renouveler, et les prisonniers, leurs
parens, assigeaient les dputs de supplications, pour qu'on les arracht
 la mort. Les jacobins, de leur ct, disaient que de toutes parts on
conspirait pour soustraire Louis XVI au supplice, et pour rtablir la
royaut. Leur colre, excite par les dlais et les obstacles, en devenait
plus menaante, et les deux partis s'effrayaient ainsi l'un l'autre, en
se supposant des projets sinistres. La sance du 16 avait excit un
concours encore plus considrable que les prcdentes. C'tait la sance
dcisive, car la dclaration de la culpabilit n'tait rien si Louis XVI
tait condamn au simple bannissement, et le but de ceux qui voulaient son
salut tait rempli, puisque tout ce qu'ils pouvaient attendre dans le
moment, c'tait de l'arracher  l'chafaud. Les tribunes avaient t
envahies de bonne heure par les jacobins, et leurs regards taient fixs
sur le bureau o chaque membre allait paratre pour dposer son vote. Une
grande partie du jour est consacre  des mesures d'ordre public, 
appeler les ministres,  les entendre,  provoquer des explications de la
part du maire, sur la clture des barrires, qu'on disait avoir t
fermes pendant la journe. La convention dcrte qu'elles resteront
ouvertes, et que les fdrs prsens  Paris partageront avec les
Parisiens le service de la ville et de tous les tablissemens publics.
Comme la journe tait avance, on dcide que la sance sera permanente
jusqu' la fin de l'appel nominal. A l'instant o l'appel nominal allait
commencer, on demande  fixer  quel nombre de voix l'arrt doit tre
rendu. Lehardy propose les deux tiers des voix, comme dans les tribunaux
criminels. Danton, qui venait d'arriver de Belgique, s'y oppose fortement,
et requiert la simple majorit, c'est--dire la moiti des voix plus une.
Lanjuinais s'expose  de nouveaux orages, en demandant qu'aprs tant de
violations des formes de la justice, on observe au moins celle qui exige
les deux tiers des suffrages. Nous votons, s'crie-t-il, sous le poignard
et le canon des factieux! A ces mots, de nombreux cris s'lvent, et la
convention termine le dbat en dclarant que la forme de ses dcrets est
unique, et que, d'aprs cette forme, ils sont tous rendus  la simple
majorit.

Il est sept heures et demie du soir, et l'appel nominal commence pour
durer toute la nuit. Les uns prononcent simplement la mort; les autres se
dclarent pour la dtention et le bannissement  la paix; un certain
nombre vote la mort avec une restriction, c'est d'examiner s'il ne serait
pas convenable de surseoir  l'excution. Mailhe tait l'auteur de cette
restriction, qui pouvait sauver Louis XVI, car le temps tait tout ici, et
un dlai quivalait  une absolution. Un assez grand nombre de dputs
s'taient rangs  cet avis. L'appel continue au milieu du tumulte. Dans
ce moment, l'intrt qu'avait inspir Louis XVI tait parvenu  son
comble, et beaucoup de membres taient arrivs avec l'intention de voter
en sa faveur; mais d'autre part aussi, l'acharnement de ses ennemis
s'tait accru, et le peuple avait fini par identifier la cause de la
rpublique avec la mort du dernier roi, et regardait la rpublique comme
condamne, et la royaut comme rtablie, si Louis XVI tait sauv.
Effrays de la fureur que soulevait cette conviction populaire, beaucoup
de membres redoutaient la guerre civile, et, quoique fort mus du sort de
Louis XVI, taient pouvants des suites d'un acquittement. Cette crainte
devenait plus grande  la vue de l'assemble et de la scne qui s'y
passait. A mesure que chaque dput montait l'escalier du bureau, on se
taisait pour l'entendre, mais aprs son vote les mouvemens d'approbation
et d'improbation s'levaient aussitt, et accompagnaient son retour. Les
tribunes accueillaient par des murmures tout vote qui n'tait point pour
la mort; souvent elles adressaient  l'assemble elle-mme des gestes
menaans. Les dputs y rpondaient de l'intrieur de la salle, et il en
rsultait un change tumultueux de menaces et de paroles injurieuses.
Cette scne sombre et terrible avait branl toutes les mes et chang
bien des rsolutions. Lecointre de Versailles, dont le courage n'tait
point douteux, et qui n'avait cess de gesticuler contre les tribunes,
arrive au bureau, hsite, et laisse tomber de sa bouche le mot inattendu
et terrible: _La mort_. Vergniaud, qui avait paru profondment touch du
sort de Louis XVI, et qui avait dclar  des amis que jamais il ne
pourrait condamner ce malheureux prince, Vergniaud,  l'aspect de cette
scne dsordonne, croit voir la guerre civile en France, et prononce un
arrt de mort, en y ajoutant nanmoins l'amendement de Mailhe. On
l'interroge sur son changement d'opinion, et il rpond qu'il a cru voir la
guerre civile prte  clater, et qu'il n'a pas os mettre en balance la
vie d'un individu avec le salut de la France.

Presque tous les girondins adoptrent l'amendement de Mailhe. Un dput
dont le vote excita surtout une vive sensation, fut le duc d'Orlans.
Oblig de se rendre supportable aux jacobins ou de prir, il pronona la
mort de son parent, et retourna  sa place au milieu de l'agitation cause
par son vote. Cette triste sance dura toute la nuit du 16, et toute la
journe du 17, jusqu' sept heures du soir. On attendait le recensement
des voix avec une impatience extraordinaire. Les avenues taient remplies
d'une foule immense, au milieu de laquelle on se demandait de proche en
proche le rsultat du scrutin. Dans l'assemble on tait incertain encore,
et on croyait avoir entendu les mots de _rclusion_ ou de _bannissement_
profrs aussi souvent que celui _la mort_. Suivant les uns, il manquait
un suffrage pour la condamnation; suivant les autres, la majorit
existait, mais elle n'tait que d'une seule voix. De toutes parts enfin,
on disait qu'un seul avis pouvait dcider la question, et on regardait
avec anxit si un votant nouveau n'arrivait pas. En ce moment parait  la
tribune un homme qui s'avance, avec peine, et dont la tte enveloppe
annonce un malade. C'est Duchastel, dput des Deux-Svres, qui s'est
arrach de son lit pour venir donner son vote. A cette vue, des cris
tumultueux s'lvent. On prtend que des machinateurs sont alls le
chercher pour sauver Louis XVI. On veut l'interroger, mais l'assemble s'y
refuse, et lui donne la facult de voter en vertu de la dcision qui
admettait le suffrage aprs l'appel nominal. Duchastel monte avec fermet
 la tribune, et au milieu de l'attente universelle prononce le
bannissement.

De nouveaux incidens se succdent. Le ministre des affaires trangres
demande la parole pour communiquer une note du chevalier d'Ocariz,
ambassadeur d'Espagne. Il offrait la neutralit de l'Espagne, et sa
mdiation auprs de toutes les puissances, si on laissait la vie 
Louis XVI. Les montagnards impatiens prtendent que c'est un incident
combin pour faire natre de nouveaux obstacles, et demandent l'ordre du
jour. Danton veut que sur-le-champ on dclare la guerre  l'Espagne.
L'assemble adopte l'ordre du jour. On annonce ensuite une nouvelle
demande: ce sont les dfenseurs de Louis XVI qui veulent paratre devant
l'assemble pour lui faire une communication. Nouveaux cris du ct de la
Montagne. Robespierre prtend que toute dfense est termine, que les
conseils n'ont plus rien  faire entendre  la convention, que l'arrt est
rendu, et qu'il faut prononcer. On dcide que les dfenseurs ne seront
introduits qu'aprs la prononciation de l'arrt.

Vergniaud prsidait. Citoyens, dit-il, je vais proclamer le rsultat du
scrutin. Vous garderez, je l'espre, un profond silence. Quand la justice
a parl, l'humanit doit avoir son tour.

L'assemble tait compose de sept cent quarante-neuf membres: quinze
taient absens par commission, huit par maladie, cinq n'avaient pas voulu
voter, ce qui rduisait le nombre des dputs prsens  sept cent
vingt-un, et la majorit absolue  trois cent soixante-une voix. Deux cent
quatre-vingt-six avaient vot pour la dtention ou le bannissement avec
diffrentes conditions. Deux avaient vot pour les fers; quarante-six pour
la mort avec sursis, soit jusqu' la paix, soit jusqu' la ratification de
la constitution. Vingt-six s'taient prononcs pour la mort, mais, comme
Mailhe, ils avaient demand qu'il ft examin s'il ne serait pas utile de
surseoir  l'excution. Leur vote tait nanmoins indpendant de cette
dernire clause. Trois cent soixante-un avaient vot pour la mort sans
condition.

Le prsident, avec l'accent de la douleur, dclare au nom de la convention
_que la peine prononce contre Louis Capet est la mort_.

Dans ce moment, on introduit  la barre les dfenseurs de Louis XVI. M.
Desze prend la parole, et dit qu'il est envoy par son client pour
interjeter appel auprs du peuple du jugement rendu par la convention. Il
s'appuie sur le petit nombre de voix qui ont dcid la condamnation, et
soutient que, puisque de tels doutes se sont levs dans les esprits, il
convient d'en rfrer  la nation elle-mme. Tronchet ajoute que le code
pnal ayant t suivi quant  la svrit de la peine, on aurait d le
suivre au moins quant  l'humanit des formes; et que celle qui exige les
deux tiers des voix n'aurait pas d tre nglige. Le vnrable
Malesherbes parle  son tour, et, d'une voix entrecoupe par des sanglots:
Citoyens, dit-il, je n'ai pas l'habitude de la parole... Je vois avec
douleur qu'on me refuse le temps de rallier mes ides sur la manire de
compter les voix... J'ai beaucoup rflchi autrefois sur ce sujet; j'ai
beaucoup d'observations  vous communiquer... mais... Citoyens...
pardonnez mon trouble... accordez-moi jusqu' demain pour vous prsenter
mes ides.

L'assemble est mue  la vue des larmes et des cheveux blanchis de ce
vnrable vieillard, Citoyens, dit Vergniaud aux trois dfenseurs, la
convention a entendu vos rclamations; elles taient pour vous un devoir
sacr. Veut-on, ajoute-t-il en s'adressant  l'assemble, dcerner les
honneurs de la sance aux dfenseurs de Louis?--Oui, oui, s'crie-t-on 
l'unanimit.

Robespierre prend aussitt la parole, et rappelant le dcret rendu contre
l'appel au peuple, repousse la demande des dfenseurs. Guadet veut que,
sans admettre l'appel au peuple, on accorde vingt-quatre heures 
Malesherbes. Merlin de Douai soutient qu'il n'y a rien  dire sur la
manire de compter les voix, car, si le code pnal qu'on invoque exige les
deux tiers des voix pour la dclaration du fait, il n'exige que la simple
majorit pour l'application de la peine. Or, dans le cas actuel, la
culpabilit a t dclare  la presque unanimit des voix; et ds lors
peu importe que pour la peine on n'ait obtenu que la simple majorit.

D'aprs ces diverses observations, la convention passe  l'ordre du jour
sur les rclamations des dfenseurs, dclare nul l'appel de Louis, et
renvoie au lendemain la question du sursis. Le lendemain 18, on prtend
que l'numration des votes ne s'est pas faite exactement, et on demande
qu'elle soit recommence. Toute la journe se passe en contestations;
enfin le calcul est reconnu exact, et on est oblig de remettre au jour
suivant la question du sursis.

Le 19 enfin, on agite cette dernire question. C'tait remettre en
problme tout le procs, car un dlai tait pour Louis XVI la vie mme.
Aussi, aprs avoir puis toutes les raisons, en discutant la peine et
l'appel, les girondins et ceux qui voulaient sauver Louis XVI ne savaient
plus quels moyens employer; ils allgurent encore des raisons politiques;
mais on leur rpondit que si Louis XVI tait mort, on s'armerait pour le
venger; que s'il tait vivant et dtenu, on s'armerait encore pour le
dlivrer, et que par consquent les rsultats seraient les mmes. Barrre
prtendit qu'il tait indigne de promener ainsi une tte dans les cours
trangres, et de stipuler la vie ou la mort d'un condamn comme un
article de trait. Il ajouta que ce serait une cruaut pour Louis XVI
lui-mme, qui mourrait  chaque mouvement des armes. L'assemble, fermant
aussitt la discussion, dcida que chaque membre voterait par _oui_ ou par
_non_ sans dsemparer. Le 20 janvier  trois heures du matin, l'appel
nominal est termin, et le prsident dclare  la majorit de trois cent
quatre-vingts voix sur trois cent dix, qu'il ne sera pas sursis 
l'excution de Louis Capet.

Dans cet instant il arrive une lettre de Kersaint. Ce dput donne sa
dmission. Il ne peut plus, dit-il  l'assemble, supporter la honte de
s'asseoir dans son enceinte avec des hommes de sang, alors que leur avis,
prcd de la terreur, l'emporte sur celui des gens de bien, alors que
Marat l'emporte sur Ption. Cette lettre cause une rumeur extraordinaire.
Gensonn prend la parole et choisit cette occasion de se venger sur les
septembriseurs du dcret de mort qu'on venait de rendre. Ce n'tait rien,
disait-il, que d'avoir puni les attentats de la tyrannie, si on ne
punissait d'autres attentats plus redoutables. On n'avait rempli que la
moiti de sa tche, si on ne punissait pas les forfaits de septembre, et
si on n'ordonnait pas une instruction contre leurs auteurs. A cette
proposition, la plus grande partie de l'assemble se lve avec
acclamation. Marat et Tallien s'opposent  ce mouvement. Si vous
punissez, s'crient-ils, les auteurs de septembre punissez aussi les
conspirateurs qui taient retranchs au chteau dans la journe du 10
aot. Aussitt l'assemble, accueillant toutes ces demandes, ordonne au
ministre de la justice de poursuivre tout  la fois les auteurs des
brigandages commis dans les premiers jours de septembre, les individus
trouvs les armes  la main dans le chteau pendant la nuit du 9 au 10, et
les fonctionnaires qui avaient quitt leur poste pour venir  Paris
conspirer avec la cour.

Louis XVI tait dfinitivement condamn, aucun sursis ne pouvait diffrer
le moment de la sentence, et tous les moyens imagins pour reculer
l'instant fatal taient puiss. Tous les membres du ct droit, les
royalistes secrets comme les rpublicains, taient galement consterns et
de cette sentence cruelle, et de l'ascendant que venait d'acqurir la
Montagne. Dans Paris rgnait une stupeur profonde; l'audace du nouveau
gouvernement avait produit l'effet ordinaire de la force sur les masses;
elle avait paralys, rduit au silence le plus grand nombre, et excit
seulement l'indignation de quelques mes plus fortes. Il y avait encore
quelques anciens serviteurs de Louis XVI, quelques jeunes seigneurs,
quelques gardes-du-corps, qui se proposaient, dit-on, de voler au secours
du monarque et de l'arracher au supplice. Mais se voir, s'entendre, se
concerter au milieu de la terreur profonde des uns, et de la surveillance
active des autres, tait impraticable, et tout ce qui tait possible,
c'tait de tenter quelques actes isols de dsespoir. Les jacobins,
charms de leur triomphe, en taient cependant tonns, et ils se
recommandaient de se tenir serrs pendant les dernires vingt-quatre
heures, d'envoyer des commissaires  toutes les autorits,  la commune, 
l'tat-major de la garde nationale, au dpartement, au conseil excutif,
pour rveiller leur zle, et assurer l'excution de l'arrt. Ils se
disaient que cette excution aurait lieu, qu'elle tait infaillible; mais
au soin qu'ils mettaient  le rpter, on voyait qu'ils n'y croyaient pas
entirement. Ce supplice d'un roi, au sein d'un pays, qui trois annes
auparavant tait, par les moeurs, les usages et les lois, une monarchie
absolue, paraissait encore douteux, et ne devenait croyable qu'aprs
l'vnement.

Le conseil excutif tait charg de la douloureuse mission de faire
excuter la sentence. Tous les ministres taient runis dans la salle de
leurs sances, frapps de consternation. Garat, comme ministre de la
justice, tait charg du plus pnible de tous les rles, celui d'aller
signifier  Louis XVI les dcrets de la convention. Il se rend au Temple,
accompagn de Santerre, d'une dputation de la commune et du tribunal
criminel, et du secrtaire du conseil excutif. Louis XVI attendait depuis
quatre jours ses dfenseurs, et demandait en vain  les voir. Le 20
janvier,  deux heures aprs midi, il les attendait encore, lorsque tout 
coup il entend le bruit d'un cortge nombreux; il s'avance, il aperoit
les envoys du conseil excutif. Il s'arrte avec dignit sur la porte de
sa chambre, et ne parat point mu. Garat lui dit alors avec tristesse
qu'il est charg de lui communiquer les dcrets de la convention.
Grouvelle, secrtaire du conseil excutif, en fait la lecture. Le premier
dclare Louis XVI coupable d'attentat contre la sret gnrale de l'tat;
le second le condamne  mort; le troisime rejette tout appel au peuple;
le quatrime enfin ordonne l'excution sous vingt-quatre heures. Louis,
promenant sur tous ceux qui l'entouraient un regard tranquille, prend
l'arrt des mains de Grouvelle, l'enferme dans sa poche, et lit  Garat
une lettre dans laquelle il demandait  la convention trois jours pour se
prparer  mourir, un confesseur pour l'assister dans ses derniers momens,
la facult de voir sa famille, et la permission pour elle de sortir de
France. Garat prit la lettre en promettant d'aller la remettre de suite 
la convention. Le roi lui donna en mme temps l'adresse de
l'ecclsiastique dont il dsirait recevoir les derniers secours.

Louis XVI rentra avec beaucoup de calme, demanda  dner, et mangea comme
 l'ordinaire. On avait retir les couteaux, et on refusait de les lui
donner. Me croit-on assez lche, dit-il avec dignit, pour attenter  ma
vie? je suis innocent, et je saurai mourir sans crainte. Il fut oblig de
se passer de couteau. Il acheva son repas, rentra dans son appartement, et
attendit avec sang-froid la rponse  sa lettre.

La convention refusa le sursis, mais accorda toutes les autres demandes.
Garat envoya chercher M. Edgeworth de Firmont, l'ecclsiastique dont
Louis XVI avait fait choix; il le fit monter dans sa voiture, et le
conduisit lui-mme au Temple. Il arriva  six heures, et se prsenta dans
la grande tour accompagn de Santerre. Il apprit au roi que la convention
lui permettait d'appeler un ministre du culte, et de voir sa famille sans
tmoins, mais qu'elle rejetait la demande d'un sursis.

Garat ajouta que M. Edgeworth tait arriv, qu'il tait dans la salle du
conseil, et qu'on allait l'introduire. Garat se retira, toujours plus
surpris et plus touch de la tranquille magnanimit du prince.

A peine introduit auprs du roi, M. Edgeworth voulut se jeter  ses pieds,
mais le roi le releva aussitt, et versa avec lui des larmes
d'attendrissement. Il lui demanda ensuite avec une vive curiosit des
nouvelles du clerg de France, de plusieurs vques, et surtout de
l'archevque de Paris, et le pria d'assurer ce dernier qu'il mourait
fidlement attach  sa communion. Huit heures tant sonnes, il se leva,
pria M. Edgeworth d'attendre, et sortit avec motion, en disant qu'il
allait voir sa famille. Les municipaux, ne voulant pas perdre de vue la
personne du roi, mme pendant qu'il serait avec sa famille, avaient dcid
qu'il la verrait dans la salle  manger, qui tait ferme par une porte
vitre,  travers la quelle on pouvait apercevoir tous ses mouvemens sans
entendre ses paroles. Le roi s'y rendit, se fit placer de l'eau sur une
table pour secourir les princesses, si elles en avaient besoin. Il se
promenait avec anxit, attendant le moment douloureux o paratraient
les tres qui lui taient si chers. A huit heures et demie la porte
s'ouvrit; la reine, tenant le dauphin par la main; madame lisabeth,
madame Royale; se prcipitrent dans les bras de Louis XVI, en poussant
des sanglots. La porte fut ferme, et les municipaux, Clry, M. Edgeworth,
se placrent devant le vitrage pour tre tmoins de cette entrevue
dchirante. Ce ne fut pendant le premier moment qu'une scne de confusion
et de dsespoir. Les cris, les lamentations empchaient de rien
distinguer. Enfin les larmes tarirent, la conversation devint plus
tranquille, et les princesses, tenant toujours le roi embrass, lui
parlrent quelque temps  voix basse. Aprs un entretien assez long, ml
de silences et d'abattement, il se leva pour se soustraire  cette
situation douloureuse, et promit de les revoir le lendemain matin  huit
heures. Nous le promettez-vous? lui demandrent avec instance les
princesses.--Oui, oui, rpondit le roi avec douleur. Dans ce moment la
reine l'avait saisi par le bras, madame lisabeth par l'autre; madame
Royale tenait son pre embrass par le milieu du corps, et le jeune prince
tait devant lui, donnant la main  sa mre et  sa tante. Au moment de
sortir, madame Royale tomba vanouie; on l'emporta aussitt, et le roi
retourna auprs de M. Edgeworth, accabl de cette scne cruelle. Aprs
quelques instans, il parvint  se remettre, et recouvra tout son calme.

M. Edgeworth lui offrit alors de lui dire la messe, qu'il n'avait pas
entendue depuis longtemps. Aprs quelques difficults, la commune
consentit  cette crmonie, et on fit demander  l'glise voisine les
ornemens ncessaires pour le lendemain matin. Le roi se coucha vers
minuit, en recommandant  Clry de l'veiller avant cinq heures. M.
Edgeworth se jeta sur un lit; Clry resta debout prs du chevet de son
matre, contemplant le sommeil paisible dont il jouissait  la veille de
l'chafaud.

Pendant que ceci se passait au Temple, une scne pouvantable avait eu
lieu dans Paris. Quelques ames indignes fermentaient  et l, tandis que
la masse, ou indiffrente ou terrifie, demeurait immobile. Un
garde-du-corps, nomm Pris, avait rsolu de venger la mort de Louis XVI
sur l'un de ses juges. Lepelletier-Saint-Fargeau avait, comme beaucoup
d'hommes de son rang, vot la mort, pour faire oublier sa naissance et sa
fortune. Il avait excit plus d'indignation chez les royalistes,  cause
mme de la classe  laquelle il appartenait. Le 20 au soir, chez un
restaurateur du Palais-Royal, on le montra au garde-du-corps Pris, tandis
qu'il se mettait  table. Le jeune homme, revtu d'une grande houppelande,
se prsente et lui dit: C'est toi, sclrat de Lepelletier, qui as vot
la mort du roi?--Oui, rpond celui-ci; mais je ne suis pas un sclrat,
j'ai vot selon ma conscience.--Tiens, reprend Pris, voil pour ta
rcompense. Et il lui enfonce son sabre dans le flanc: Lepelletier tombe,
et Pris disparat sans qu'on ait le temps de s'emparer de sa personne.

La nouvelle de cet vnement se rpand aussitt de toutes parts. On le
dnonce  la convention, aux jacobins,  la commune; et cette nouvelle
donne plus de consistance aux bruits d'une conspiration des royalistes,
tendant  massacrer le ct gauche et  dlivrer le roi au pied de
l'chafaud. Les jacobins se dclarent en permanence, et envoient de
nouveaux commissaires  toutes les autorits,  toutes les sections, pour
rveiller le zle et mettre la population entire sous les armes.

Le lendemain 21 janvier, cinq heures avaient sonn au Temple. Le roi
s'veille, appelle Clry, lui demande l'heure, et s'habille avec beaucoup
de calme. Il s'applaudit d'avoir retrouv ses forces dans le sommeil.
Clry allume du feu, transporte une commode dont il fait un autel. M.
Edgeworth se revt des ornemens sacerdotaux, et commence  clbrer la
messe; Clry la sert, et le roi l'entend  genoux avec le plus grand
recueillement. Il reoit ensuite la communion des mains de M. Edgeworth,
et aprs la messe, se relve plein de force, et attendant avec calme le
moment d'aller  l'chafaud. Il demande des ciseaux pour couper ses
cheveux lui-mme, et se soustraire  cette humiliante opration faite par
la main des bourreaux; mais la commune les lui refuse par dfiance.

Dans ce moment, le tambour battait dans la capitale. Tous ceux qui
faisaient partie des sections armes se rendaient  leur compagnie avec
une complte soumission; ceux qu'aucune obligation n'appelait  figurer
dans cette terrible journe, se cachaient chez eux. Les portes, les
fentres taient fermes, et chacun attendait chez soi la fin de ce triste
vnement. On disait que quatre ou cinq cents hommes dvous devaient
fondre sur la voiture, et enlever le roi. La convention, la commune, le
conseil excutif, les jacobins taient en sance.

A huit heures du matin, Santerre, avec une dputation de la commune, du
dpartement et du tribunal criminel, se rend au Temple. Louis XVI, en
entendant le bruit, se lve et se dispose  partir. Il n'avait pas voulu
revoir sa famille, pour ne pas renouveler la triste scne de la veille. Il
charge Clry de faire pour lui ses adieux  sa femme,  sa soeur et  ses
enfans; il lui donne un cachet, des cheveux et divers bijoux, avec
commission de les leur remettre. Il lui serre ensuite la main en le
remerciant de ses services. Aprs cela, il s'adresse  l'un des municipaux
en le priant de transmettre son testament  la commune. Ce municipal tait
un ancien prtre, nomm Jaques Roux, qui lui rpond brutalement qu'il est
charg de le conduire au supplice, et non de faire ses commissions. Un
autre s'en charge, et Louis, se retournant vers le cortge, donne avec
assurance le signal du dpart.

Des officiers de gendarmerie taient placs sur le devant de la voiture;
le roi et M. Edgeworth taient assis dans le fond. Pendant la route, qui
fut assez longue, le roi lisait, dans le brviaire de M. Edgeworth, les
prires des agonisans, et les deux gendarmes taient confondus de sa pit
et de sa rsignation tranquille. Ils avaient, dit-on, la commission de le
frapper si la voiture tait attaque. Cependant aucune dmonstration
hostile n'eut lieu depuis le Temple jusqu' la place de la Rvolution. Une
multitude arme bordait la haie: la voiture s'avanait lentement et au
milieu d'un silence universel. Sur la place de la Rvolution un grand
espace avait t laiss vide autour de l'chafaud. Des canons
environnaient cet espace; les fdrs les plus exalts taient placs
autour de l'chafaud, et la vile populace, toujours prte  outrager le
gnie, la vertu, le malheur, quand on lui en donne le signal, se pressait
derrire les rangs des fdrs, et donnait seule quelques signes
extrieurs de satisfaction, tandis que partout on ensevelissait au fond de
son coeur les sentimens qu'on prouvait. A dix heures dix minutes, la
voiture s'arrte. Louis XVI, se levant avec force, descend sur la place.
Trois bourreaux se prsentent; il les repousse et se dshabille lui-mme.
Mais voyant qu'ils voulaient lui lier les mains, il prouve un mouvement
d'indignation et semble prt  se dfendre. M. Edgeworth, dont toutes les
paroles furent alors sublimes, lui adresse un dernier regard, et lui dit:
Souffrez cet outrage comme une dernire ressemblance avec le Dieu qui va
tre votre rcompense. A ces mots, la victime rsigne et soumise se
laisse lier et conduire  l'chafaud. Tout  coup Louis fait un pas, se
spare des bourreaux, et s'avance pour parler au peuple. Franais, dit-il
d'une voix forte, je meurs innocent des crimes qu'on m'impute; je pardonne
aux auteurs de ma mort, et je demande que mon sang ne retombe pas sur la
France. Il allait continuer, mais aussitt l'ordre de battre est donn
aux tambours; leur roulement couvre la voix du prince, les bourreaux s'en
emparent, et M. Edgeworth lui dit ces paroles: _Fils de saint Louis,
montez au ciel!_ A peine le sang avait-il coul, que des furieux y
trempent leurs piques et leurs mouchoirs, se rpandent dans Paris en
criant _vive la rpublique! vive la nation!_ et vont jusqu'aux
portes du Temple, montrer la brutale et fausse joie que la multitude
manifeste,  la naissance,  l'avnement et  la chute de tous les
princes.




CHAPITRE VI.


POSITION DES PARTIS APRS LA MORT DE LOUIS XVI.--CHANGEMENS DANS LE
POUVOIR EXCUTIF. RETRAITE DE ROLAND; BEURNONVILLE EST NOMM MINISTRE DE
LA GUERRE, EN REMPLACEMENT DE PACHE.--SITUATION DE LA FRANCE A L'GARD DES
PUISSANCES TRANGRES; RLE DE L'ANGLETERRE; POLITIQUE DE PITT.--TAT DE
NOS ARMES DANS LE NORD; ANARCHIE DANS LA BELGIQUE PAR SUITE DU
GOUVERNEMENT RVOLUTIONNAIRE.--DUMOURIEZ VIENT ENCORE A PARIS; SON
OPPOSITION AUX JACOBINS.--DEUXIME COALITION CONTRE LA FRANCE; PLAN DE
DFENSE GNRALE PROPOS PAR DUMOURIEZ.--LEVE DE TROIS CENT MILLE
HOMMES.--INVASION DE LA HOLLANDE PAR DUMOURIEZ; DTAILS DES PLANS ET DES
OPRATIONS MILITAIRES.--PACHE EST NOMM MAIRE DE PARIS.--AGITATION DES
PARTIS DANS LA CAPITALE; LEUR PHYSIONOMIE, LEUR LANGAGE ET LEURS IDES
DANS LA COMMUNE, DANS LES JACOBINS ET DANS LES SECTIONS.--TROUBLES A PARIS
A L'OCCASION DES SUBSISTANCES; PILLAGE DES BOUTIQUES DES PICIERS.
--CONTINUATION DE LA LUTTE DES GIRONDINS ET DES MONTAGNARDS; LEURS FORCES,
LEURS MOYENS.--REVERS DE NOS ARMES DANS LE NORD.--DCRETS
RVOLUTIONNAIRES POUR LA DFENSE DU PAYS.--TABLISSEMENT DU _tribunal
criminel extraordinaire;_ ORAGEUSES DISCUSSIONS DANS L'ASSEMBLE A CE
SUJET; VNEMENT DE LA SOIRE DU 10 MARS; LE PROJET D'ATTAQUE. CONTRE LA
CONVENTION CHOUE.


La mort de l'infortun Louis XVI avait caus en France une terreur
profonde, et en Europe un mlange d'tonnement et d'indignation. Comme
l'avaient prvu les rvolutionnaires les plus clairvoyans, la lutte se
trouvait engage sans retour, et toute retraite tait irrvocablement
ferme. Il fallait donc combattre la coalition des trnes, et la vaincre
ou prir sous ses coups. Aussi, dans l'assemble, aux Jacobins, partout,
on disait qu'on devait s'occuper uniquement de la dfense extrieure, et
ds cet instant les questions de guerre et de finances furent constamment
 l'ordre du jour.

On a vu quelle crainte s'inspiraient l'un  l'autre les deux partis
intrieurs. Les jacobins croyaient voir un dangereux reste de royalisme
dans cette rsistance oppose  la condamnation de Louis XVI, et dans
cette horreur qu'inspiraient  beaucoup de dpartemens les excs commis
depuis le 10 aot. Aussi doutrent-ils de leur victoire jusqu'au dernier
moment; mais la facile excution du 21 janvier les avait enfin rassurs.
Depuis lors ils commenaient  croire que la cause de la rvolution
pouvait tre sauve, et ils prparaient des adresses pour clairer les
dpartemens, et achever leur conversion. Les girondins, au contraire, dj
touchs du sort de la victime, et alarms en outre de la victoire de leurs
adversaires, commenaient  dcouvrir dans l'vnement du 21 janvier le
prlude de longues et sanglantes fureurs, et le premier fait du systme
inexorable qu'ils combattaient. On leur avait bien accord la poursuite
des auteurs de septembre, mais c'tait l une concession sans rsultat. En
abandonnant Louis XVI, ils avaient voulu prouver qu'ils n'taient pas
royalistes; en leur abandonnant les septembriseurs, on voulait leur
prouver qu'on ne protgeait pas le crime; mais cette double preuve n'avait
satisfait ni rassur personne. On voyait toujours en eux de faibles
rpublicains et presque des royalistes, et ils voyaient toujours dans
leurs adversaires des ennemis altrs de sang et de carnage. Roland,
compltement dcourag, non par le danger, mais par l'impossibilit
manifeste d'tre utile, donna sa dmission le 23 janvier. Les jacobins
s'en applaudirent, mais s'crirent aussitt qu'il restait encore au
ministre les tratres Clavire et Lebrun, dont l'intrigant Brissot
s'tait rendu matre; que le mal n'tait pas entirement dtruit; qu'il ne
fallait pas se ralentir, mais au contraire redoubler de zle jusqu' ce
qu'on et cart du gouvernement les _intrigans_, les _girondins_, les
_rolandins_, les _brissotins_, etc.... Sur-le-champ les girondins
demandrent la rorganisation du ministre de la guerre, que Pache, par sa
faiblesse envers les jacobins, avait mis dans l'tat le plus dplorable.
Aprs de violentes discussions, Pache fut renvoy comme incapable. Ainsi
les deux chefs qui partageaient le ministre, et dont les noms taient de
venus les deux points opposs de ralliement, furent exclus du
gouvernement. La majorit de la convention crut avoir fait par l quelque
chose pour la paix, comme si en supprimant les noms dont se servaient les
passions ennemies, ces passions elles-mmes n'eussent pas d survivre pour
trouver des noms nouveaux et continuer de se combattre. Beurnonville,
l'ami de Dumouriez, et surnomm l'_Ajax franais_, fut appel 
l'administration de la guerre. Il n'tait connu encore des partis que par
sa bravoure; mais son attachement  la discipline allait bientt le mettre
en opposition avec le gnie dsordonn des jacobins. Aprs ces mesures, on
mit  l'ordre du jour les questions de finances, qui taient les plus
importantes dans ce moment suprme o la rvolution avait  lutter avec
toute l'Europe. En mme temps on dcida que dans quinze jours au plus tard
le comit de constitution ferait son rapport, et qu'immdiatement aprs on
s'occuperait de l'instruction publique. Un grand nombre d'hommes, qui ne
comprenaient pas la cause des troubles rvolutionnaires, se figuraient que
c'tait le dfaut de lois qui amenait tous les malheurs de l'tat, et que
la constitution remdierait  tous les dsordres. Aussi une partie des
girondins et tous les membres de la Plaine ne cessaient de demander la
constitution, et de se plaindre des retards qu'on y apportait, en disant
que leur mission tait de constituer. Ils le croyaient en effet; ils
s'imaginaient tous qu'ils n'avaient t appels que pour ce but, et que
cette tche pouvait tre termine en quelques mois. Ils n'avaient pas
encore compris qu'ils taient appels, non  constituer, mais  combattre;
que leur terrible mission tait de dfendre la rvolution contre l'Europe
et la Vende; que bientt, de corps dlibrant qu'ils taient, ils
allaient se changer en une dictature sanglante, qui tout  la fois
proscrirait les ennemis intrieurs, livrerait des batailles  l'Europe et
aux provinces rvoltes, et se dfendrait en tous sens par la violence;
que leurs lois, passagres comme une crise, ne seraient considres que
comme des mouvemens de colre; et que de leur oeuvre, la seule chose qui
devait subsister, c'tait la gloire de la dfense, unique et terrible
mission qu'ils avaient reue de la destine, et qu'ils ne jugeaient pas
eux-mmes encore devoir tre la seule.

Cependant, soit l'accablement caus par une longue lutte, soit l'unanimit
des avis sur les questions de guerre, tout le monde tant d'accord pour se
dfendre, et mme pour provoquer l'ennemi, un peu de calme succda aux
terribles agitations produites par le procs de Louis XVI, et on applaudit
encore Brissot dans ses rapports diplomatiques contre les puissances.

Telle tait la situation intrieure de la France et l'tat des partis qui
la divisaient. Sa situation  l'gard de l'Europe tait effrayante.
C'tait une rupture gnrale avec toutes les puissances. Jusqu'ici la
France n'avait eu encore que trois ennemis dclars, le Pimont,
l'Autriche et la Prusse. La rvolution, partout approuve des peuples
selon le degr de leurs lumires, partout odieuse aux gouvernemens selon
le degr de leurs craintes, venait cependant de produire des sensations
toutes nouvelles sur l'opinion du monde, par les terribles vnemens du 10
aot, des 2 et 3 septembre, et du 21 janvier. Moins ddaigne depuis
qu'elle s'tait si nergiquement dfendue, mais moins estime depuis
qu'elle s'tait souille par des crimes, elle avait cess d'intresser
aussi vivement les peuples, et d'tre considre avec autant de mpris par
les gouvernemens.

La guerre allait donc devenir gnrale. On a vu l'Autriche se laissant,
par des liaisons de famille, engager dans une guerre peu utile  ses
intrts; on a vu la Prusse dont l'intrt naturel tait de s'allier avec
la France contre le chef de l'empire, se portant, par les raisons les plus
frivoles, au-del du Rhin, et compromettant ses armes dans l'Argonne; on
a vu Catherine, autrefois philosophe, dsertant comme tous les gens de
cour la cause qu'elle avait d'abord embrasse par vanit, pour suivre la
rvolution  la fois par mode et par politique, exciter enfin Gustave;
l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse, pour les distraire de la
Pologne et les rejeter sur l'Occident; on a vu le Pimont attaquant la
France contre ses intrts, mais par des raisons de parent et de haine
contre la rvolution; les petites cours d'Italie, dtestant notre nouvelle
rpublique, mais n'osant l'attaquer, la reconnaissant mme  la vue de
notre pavillon; la Suisse gardant une parfaite neutralit, la Hollande et
la dite germanique ne s'expliquant pas encore, mais laissant apercevoir
une malveillance profonde; l'Espagne observant une neutralit prudente
sous l'influence du sage comte d'Aranda; et enfin l'Angleterre laissant la
France se dchirer elle-mme, le continent s'puiser, les colonies se
dvaster, et abandonnant ainsi le soin de sa vengeance aux dsordres
invitables des rvolutions.

La nouvelle imptuosit rvolutionnaire allait dconcerter toutes ces
neutralits calcules. Jusqu'ici Pitt avait raisonn sa conduite d'une
manire assez juste. Dans sa patrie, une demi-rvolution qui n'avait
rgnr qu' moiti l'tat social, avait laiss subsister une foule
d'institutions fodales, qui devaient tre un objet d'attachement pour
l'aristocratie et pour la cour, et un objet de rclamations pour
l'opposition. Pitt avait un double but: premirement, de modrer la haine
aristocratique, de contenir l'esprit de rforme, et de conserver ainsi son
ministre en dominant les deux partis; secondement, d'accabler la France
sous ses propres dsastres et sous la haine de tous les gouvernemens
europens; il voulait en un mot rendre sa patrie matresse du monde, et
tre matre de sa patrie; c'tait l le double objet qu'il poursuivait,
avec l'gosme et la force d'esprit d'un grand homme d'tat. La neutralit
servait  merveille ses projets. En empchant la guerre, il contenait la
haine aveugle de sa cour pour la libert; en laissant se dvelopper sans
obstacle tous les excs de la rvolution franaise, il faisait tous les
jours de sanglantes rponses aux apologistes de cette rvolution, rponses
qui ne prouvaient rien, mais qui produisaient un effet certain. Au clbre
Fox, l'homme le plus loquent de l'opposition et de l'Angleterre, il
rpondait en citant les crimes de la France rforme. Burke, dclamateur
vhment, tait charg d'numrer ces crimes, et s'acquittait de ce soin
avec une violence absurde; un jour mme il alla jusqu' jeter de la
tribune un poignard qui, disait-il, tait fabriqu par les propagandistes
jacobins. Tandis qu' Paris on accusait Pitt de payer des troubles, 
Londres il accusait les rvolutionnaires franais de rpandre l'argent
pour exciter des rvolutions, et nos migrs accrditaient encore ces
bruits en les rptant. Tandis que, par cette logique machiavlique, il
dsenchantait les Anglais de la libert franaise, il soulevait l'Europe
contre nous, et ses envoys disposaient toutes les puissances  la guerre.
En Suisse, il n'avait pas russi; mais  La Haye, le docile stathouder,
prouv par une premire rvolution, se dfiant toujours de son peuple, et
n'ayant d'autre appui que les flottes anglaises, lui avait donn toute
espce de satisfaction, et tmoignait, par une foule de dmonstrations
hostiles, sa malveillance pour la France. C'est surtout en Espagne que
Pitt employait le plus d'intrigues, pour dcider cette puissance  la plus
grande faute qu'elle ait jamais commise, celle de se runir  l'Angleterre
contre la France, sa seule allie maritime. Les Espagnols avaient t peu
mus par notre rvolution, et c'taient moins des raisons de sret et de
politique que des raisons de parent et des rpugnances communes  tous
les gouvernemens, qui indisposaient le cabinet de Madrid contre la
rpublique franaise. Le sage comte d'Aranda, rsistant aux intrigues des
migrs,  l'humeur de l'aristocratie espagnole, et aux suggestions de
Pitt, avait eu soin de mnager la susceptibilit de notre nouveau
gouvernement. Renvers nanmoins en dernier lieu, et remplac par don
Manuel Godo, depuis prince de la Paix, il laissait sa malheureuse patrie
en proie aux plus mauvais conseils. Jusque l le cabinet de Madrid avait
refus de s'expliquer  l'gard de la France; au moment du jugement
dfinitif de Louis XVI, il offrit la reconnaissance politique de la
rpublique, et sa mdiation auprs de toutes les puissances, si on
laissait au monarque dtrn la vie sauve. Pour toute rponse, Danton
avait propos la guerre, et l'assemble adopta l'ordre du jour. Depuis ce
temps, la disposition  la guerre ne fut plus douteuse. La Catalogne se
remplissait de troupes. Dans tous les ports on armait avec activit, et
une prochaine attaque tait rsolue. Pitt triomphait donc, et sans se
dclarer encore, sans se compromettre trop prcipitamment, il se donnait
le temps d'lever sa marine  un tat redoutable, il satisfaisait son
aristocratie par ses prparatifs, il dpopularisait notre rvolution par
les dclamations qu'il payait; et tandis qu'il se renforait ainsi en
silence, il nous prparait une ligue accablante qui, en occupant toutes
nos forces, ne nous permettrait ni de secourir nos colonies, ni d'arrter
les succs de la puissance anglaise dans l'Inde.

Jamais  aucune poque on ne vit l'Europe tre saisie d'un pareil
aveuglement, et commettre autant de fautes contre elle-mme. Dans
l'occident, en effet, on voyait l'Espagne, la Hollande, toutes les
puissances maritimes, gares par les passions aristocratiques, s'armer
avec leur ennemie l'Angleterre, contre la France, leur seule allie. On
voyait encore la Prusse, par une inconcevable vanit, s'unir au chef de
l'empire contre cette France dont le grand Frdric avait toujours
recommand l'alliance. Le petit roi de Sardaigne tombait dans la mme
faute par des motifs  la vrit plus naturels, ceux de la parent. Dans
l'orient et le nord, on laissait Catherine commettre un crime contre la
Pologne, un attentat contre la sret de l'Allemagne, pour le frivole
avantage d'acqurir quelques provinces, et pour pouvoir encore dchirer la
France sans distraction. On mconnaissait donc  la fois toutes les
anciennes et utiles amitis, et on cdait aux perfides suggestions des
deux dominations les plus redoutables, pour s'armer contre notre
malheureuse patrie, ancienne protectrice ou allie de ceux qui
l'attaquaient aujourd'hui. Tout le monde y contribuait, tout le monde se
prtait aux vues de Pitt et de Catherine; d'imprudens Franais
parcouraient l'Europe pour hter ce funeste renversement de la politique
et de la prudence, et pour attirer sur leur pays le plus affreux des
orages. Et quels taient les motifs d'une aussi trange conduite! On
livrait la Pologne  Catherine, parce qu'elle avait voulu rgulariser son
antique libert; on livrait la France  Pitt, parce qu'elle avait voulu se
donner la libert qu'elle n'avait pas encore! Sans doute la France avait
commis des excs: mais ces excs devaient s'accrotre encore avec la
violence de la lutte, et on allait, sans parvenir  immoler cette libert
dteste, prparer trente ans de la guerre la plus meurtrire, provoquer
de vastes invasions, faire natre un conqurant, amener des dsordres
immenses, et finir par l'tablissement des deux colosses qui dominent
aujourd'hui l'Europe sur les deux lmens, l'Angleterre et la Russie.

Au milieu de cette conjuration gnrale, le Danemark seul, conduit par un
ministre habile, et la Sude, dlivre des rves prsomptueux de Gustave,
gardaient une sage rserve, que la Hollande et l'Espagne auraient d
imiter en se runissant au systme de la neutralit arme. Le gouvernement
franais avait parfaitement jug ces dispositions gnrales, et
l'impatience qui le caractrisait dans ce moment ne lui permettait pas
d'attendre les dclarations de guerre, mais le portait au contraire  les
provoquer. Depuis le 10 aot il n'avait cess de demander  tre reconnu,
mais il avait gard encore quelque mesure  l'gard de l'Angleterre, dont
la neutralit tait prcieuse  cause des ennemis qu'on avait dj 
combattre. Mais aprs le 21 janvier il avait mis toutes les considrations
de ct, et il tait dcid  une guerre universelle. Voyant que les
hostilits caches n'taient pas moins dangereuses que les hostilits
ouvertes, il se hta de faire dclarer ses ennemis; aussi, ds le 22
janvier, la convention nationale passa en revue tous les cabinets, ordonna
des rapports sur la conduite de chacun d'eux  l'gard de la France, et se
prpara  leur dclarer la guerre s'ils tardaient  s'expliquer d'une
manire catgorique.

Depuis le 10 aot, l'Angleterre avait retir son ambassadeur de Paris, et
n'avait souffert l'ambassadeur franais  Londres, M. de Chauvelin, que
comme envoy de la royaut renverse. Toutes ces subtilits diplomatiques
n'avaient d'autre but que de satisfaire aux convenances  l'gard du roi
enferm au Temple, et en mme temps de diffrer les hostilits, qu'il ne
convenait pas de commencer encore. Cependant Pitt feignit de demander un
envoy secret pour expliquer ses griefs contre le gouvernement franais.
On envoya le citoyen Maret dans le mois de dcembre. Il eut avec Pitt un
entretien particulier. Aprs de mutuelles protestations, pour dclarer que
l'entrevue n'avait rien d'officiel, qu'elle tait tout amicale, et qu'elle
n'avait d'autre motif que le dsir bienveillant de contribuer  clairer
les deux nations sur leurs griefs rciproques, Pitt se plaignit de ce que
la France menaait les allis de l'Angleterre, attaquait mme leurs
intrts, et en preuve il cita la Hollande. Le grief principalement
allgu fut l'ouverture de l'Escaut, mesure peut-tre imprudente, mais
gnreuse, que les Franais avaient prise en entrant dans les Pays-Bas. Il
tait absurde en effet que, pour procurer aux Hollandais le monopole de la
navigation, les Pays-Bas, que traverse l'Escaut, ne pussent pas faire
usage de ce fleuve. L'Autriche n'avait pas os abolir cette servitude,
mais Dumouriez le fit par ordre de son gouvernement, et les habitans
d'Anvers virent avec joie des navires remonter l'Escaut jusque dans leur
ville. La rponse tait facile: car la France, en respectant les droits
des voisins neutres, n'avait pas promis de consacrer des iniquits
politiques, parce que des neutres y seraient intresss. D'ailleurs le
gouvernement hollandais s'tait montr assez malveillant pour qu'on ne lui
dt pas de si grands mnagemens. Le second grief allgu tait le dcret
du 15 novembre, par lequel la convention nationale promettait secours 
tous les peuples qui secoueraient le joug de la tyrannie. Ce dcret
imprudent peut-tre, rendu dans un moment d'enthousiasme, ne signifiait
pas, comme le prtendait Pitt, qu'on invitait tous les peuples  la
rvolte, mais que dans tous les pays en guerre avec la rvolution, on
prterait secours aux peuples contre leurs gouvernemens. Pitt se plaignait
enfin des menaces et des dclamations continuelles qui partaient des
Jacobins contre tous les gouvernemens; et sous ce rapport les gouvernemens
n'taient pas en reste avec les jacobins, et on ne se devait rien en fait
d'injures.

Cet entretien n'amena rien, et laissa voir seulement que l'Angleterre
cherchait des longueurs pour diffrer la guerre, qu'elle voulait sans
doute, mais qu'il ne lui convenait pas encore de dclarer. Cependant le
clbre procs du mois de janvier prcipita les vnemens: le parlement
anglais fut soudainement runi et avant le terme ordinaire. Une loi
inquisitoriale fut rendue contre les Franais qui voyageaient en
Angleterre; la Tour de Londres fut arme; on ordonna la leve des milices;
des prparatifs et des proclamations annoncrent une guerre imminente. On
excita la populace de Londres; on rveilla cette aveugle passion qui, en
Angleterre, fait regarder une guerre contre la France comme un grand
service national; on arrta enfin des vaisseaux chargs de grains qui
venaient dans nos ports; et  la nouvelle du 21 janvier, l'ambassadeur
franais, que jusque-l on avait refus en quelque sorte de reconnatre,
reut l'ordre de sortir sous huit jours du royaume. La convention
nationale ordonna aussitt un rapport sur la conduite du gouvernement
anglais envers la France, sur ses intelligences avec le stathouder des
Provinces-Unies, et le 1er fvrier, aprs avoir entendu Brissot, qui, pour
un moment runit les applaudissemens des deux partis, elle dclara
solennellement la guerre  la Hollande et  la Angleterre. La guerre avec
le gouvernement espagnol tait imminente, et sans tre encore dclare, on
la regardait comme telle. La France avait ainsi l'Europe tout entire pour
ennemie; et la condamnation du 21 janvier fut l'acte par lequel elle
avait rompu avec tous les trnes, et s'tait engage irrvocablement dans
la carrire de la rvolution.

Il fallait soutenir l'assaut terrible de tant de puissances conjures, et
quelque riche que ft la France en population et en matriel, il tait
difficile qu'elle pt rsister  l'effort universel dirig contre elle.
Cependant, ses chefs n'en taient pas moins remplis de confiance et
d'audace. Les succs inesprs de la rpublique dans l'Argonne et dans la
Belgique leur avaient persuad que tout homme, surtout le Franais,
pouvait devenir un soldat en six mois. Le mouvement qui agitait la France
leur faisait croire en outre que la population entire pouvait tre
transporte sur les champs de bataille, et qu'ainsi il tait possible de
runir jusqu' trois ou quatre millions d'hommes, qui seraient bientt
des soldats, et surpasser de la sorte tout ce que pourraient faire tous
les souverains de l'Europe ensemble. Voyez, disaient-il, tous les
royaumes; c'est une petite quantit d'hommes recruts avec effort qui
remplissent les cadres des armes; la population entire y est trangre,
et on voit une petite poigne d'individus enrgiments dcider du sort des
empires les plus vastes. Mais supposez, au contraire, une nation tout
entire arrache  la vie prive, et s'armant pour sa dfense, ne
doit-elle pas dtruire tous les calculs ordinaires? Qu'y a-t-il
d'impossible  _vingt-cinq millions d'hommes qui excutent_? Quant aux
dpenses, elles ne les inquitaient pas davantage. Le capital des biens
nationaux s'augmentait chaque jour par l'migration, et il excdait de
beaucoup la dette. Dans le moment, ce capital n'avait pas de valeur par le
dfaut d'acheteurs; mais les assignats en tenaient la place, et leur
valeur fictive supplait  la valeur future des biens qu'ils
reprsentaient. Au cours, ils taient rduits  un tiers de leur valeur
nominale; mais ce n'tait qu'un tiers  ajouter  la circulation, et ce
capital tait si norme qu'il suffisait au-del de l'excdant qu'il
fallait mettre. Aprs tout, ces hommes qu'on allait transporter sur le
champ de bataille, vivaient bien dans leurs foyers, beaucoup mme vivaient
avec luxe, pourquoi ne vivraient-ils pas en campagne? La terre et le vivre
peuvent-ils manquer  des hommes, quelque part qu'ils se trouvent?
D'ailleurs l'ordre social tel qu'il existait avait des richesse plus qu'il
n'en fallait pour suffire au besoin de tous; il n'y avait qu' en faire
une meilleure distribution; et pour cela on se proposait d'imposer les
riches, et de leur faire supporter les frais de la guerre. Enfin, les
tats dans lesquels on allait pntrer, ayant aussi un ancien ordre social
 renverser, des abus  dtruire, pourraient raliser des profits immenses
sur le clerg, la noblesse, la royaut, et ils devaient payer  la France
le secours qu'on leur fournissait.

C'est ainsi que raisonnait l'ardente imagination de Cambon, et ces ides
envahissaient toutes les ttes. L'ancienne politique des cabinets
calculait autrefois sur cent et deux cent mille soldats, pays avec
quelques taxes ou quelques revenus de domaine; maintenant c'est tout une
masse d'hommes qui se levait elle-mme, et se disait: _Je composerai les
armes_; qui regardait  la somme gnrale des richesses, et se disait
encore: _Cette somme est suffisante, et, partage entre, tous, elle
suffira au besoin de tous_. Sans doute ce n'tait pas la nation entire
qui tenait ce langage; mais c'tait la portion la plus exalte qui formait
ces rsolutions, et qui allait par tous les moyens les imposer  la masse
de la nation.

Avant de montrer la distribution des ressources imagines par les
rvolutionnaires franais, il faut se reporter sur nos frontires, et y
voir comment s'tait acheve la dernire campagne. Son dbut avait t
brillant, mais un premier succs, mal soutenu, n'avait servi qu' tendre
notre ligne d'oprations, et  provoquer de la part de l'ennemi un effort
plus grand et plus dcisif. Ainsi notre dfense tait devenue plus
difficile, parce qu'elle tait plus tendue; l'ennemi battu devait ragir
avec nergie, et son effort redoubl allait concourir avec une
dsorganisation presque gnrale de nos armes. Ajoutez que le nombre des
coaliss tait doubl, car les Anglais sur nos ctes, les Espagnols sur
les Pyrnes, les Hollandais vers le nord des Pays-Bas, nous menaaient de
nouvelles attaques.

Dumouriez s'tait arrt sur les bords de la Meuse, et n'avait pu pousser
jusqu'au Rhin, par des raisons qui n'ont pas t assez apprcies, parce
qu'on n'a pu s'expliquer les lenteurs qui avaient suivi la rapidit de ses
premires oprations. Arriv  Lige, la dsorganisation de son arme
tait complte. Les soldats taient presque nus; faute de chaussure, ils
s'enveloppaient les pieds avec du foin; ils n'avaient, avec quelque
abondance, que la viande et le pain, grce  un march que Dumouriez avait
maintenu d'autorit. Mais l'argent manquait pour leur fournir le prt, et
ils pillaient les paysans, ou se battaient avec eux pour leur faire
recevoir des assignats. Les chevaux mouraient de faim faute de fourrages,
et ceux de l'artillerie avaient pri presque tous. Les privations, le
ralentissement de la guerre, ayant dgot les soldats, tous les
volontaires partaient en bandes, s'appuyant sur un dcret qui dclarait
que la patrie avait cess d'tre en danger. Il fallut un autre dcret de
la convention pour empcher la dsertion, et quelque svre qu'il ft, la
gendarmerie place sur les routes suffisait  peine  arrter les fuyards.
L'arme tait rduite d'un tiers. Ces causes runies empchrent de
poursuivre les Autrichiens avec toute la vivacit ncessaire. Clerfayt
avait eu le temps de se retrancher sur les bords de l'Erft, Beaulieu du
ct de Luxembourg; et il tait impossible  Dumouriez, avec une arme
rduite  trente ou quarante mille hommes, de chasser devant lui un ennemi
retranch dans des montagnes et des bois; et appuy sur Luxembourg, l'une
des plus fortes places du monde. Si, comme on le rptait sans cesse,
Custine, au lieu de faire des courses en Allemagne, se ft rabattu sur
Coblentz, s'il s'tait joint  Beurnonville pour prendre Trves, et que
tous deux eussent ensuite descendu sur le Rhin, Dumouriez s'y serait port
de son ct par Cologne; tous trois se donnant ainsi la main, Luxembourg
se serait trouv investi, et serait tomb par dfaut de communications.
Mais rien de tout cela n'avait eu lieu. Custine, voulant attirer la guerre
de son ct, ne fit que provoquer inutilement une dclaration de la dite
impriale, qu'irriter la vanit du roi de Prusse, et l'engager davantage
dans la coalition; Beurnonville, rduit  ses propres forces, n'avait pu
faire tomber Trves et l'ennemi s'tait maintenu  la fois dans
l'lectorat de Trves et dans le duch de Luxembourg. En cet tat de
choses, Dumouriez, en s'avanant vers le Rhin, aurait dcouvert son flanc
droit et ses derrires, et n'aurait pu d'ailleurs, dans la situation o se
trouvait son arme, envahir le pays immense qui s'tend de la Meuse
jusqu'au Rhin et jusqu'aux frontires de la Hollande, pays difficile, sans
moyens de transports, coup de bois, de montagnes, et occup par un ennemi
encore respectable. Certes Dumouriez, s'il en avait eu les moyens, aurait
bien mieux aim faire des conqutes sur le Rhin que venir solliciter 
Paris pour Louis XVI. Le zle pour la royaut, qu'il s'est attribu 
Londres pour se faire valoir, et que les jacobins lui ont imput  Paris
pour le perdre, n'tait pas assez grand pour le faire renoncer  des
victoires, et venir se compromettre au milieu des factions de la capitale.
Il ne quitta le champ de bataille que parce qu'il n'y pouvait plus rien
faire, et parce qu'il voulait, par sa prsence auprs du gouvernement,
terminer les difficults qu'on lui avait suscites en Belgique.

On a dj vu au milieu de quels embarras allait le placer sa conqute. Le
pays conquis dsirait une rvolution, mais ne la voulait pas entire et
radicale comme la rvolution de France. Dumouriez, par got, par
politique, par raison de prudence militaire, devait se prononcer
naturellement pour les penchans modrs des pays qu'il occupait. Dj on
l'a vu en lutte pour pargner aux Belges les inconvniens de la guerre,
pour les faire participer au profit des approvisionnemens, enfin pour leur
insinuer plutt que leur imposer les assignats. Il n'tait pay de tant de
soins que par les invectives des jacobins. Cambon avait prpar une autre
contrarit  Dumouriez en faisant rendre le dcret du 15 dcembre. Il
faut, avait dit Cambon, au milieu des plus vifs applaudissemens, nous
dclarer _pouvoir rvolutionnaire_ dans les pays o nous entrons. Il est
inutile de nous cacher; les despotes savent ce que nous voulons; il faut
donc le proclamer hautement puisqu'on le devine, et que d'ailleurs la
justice en peut tre avoue. Il faut que, partout o nos gnraux
entreront, ils proclament la souverainet du peuple, l'abolition de la
fodalit, de la dme, de tous les abus; que toutes les anciennes
autorits soient dissoutes, que de nouvelles administrations locales
soient provisoirement formes sous la direction de nos gnraux; que ces
administrations gouvernent le pays et avisent aux moyens de former des
conventions nationales qui dcideront de son sort; que sur-le-champ les
biens de nos ennemis, c'est--dire les biens des nobles, de prtres, des
communauts, laques ou religieuses, des glises, etc., soient squestrs
et mis sous la sauve-garde de la nation franaise, pour qu'il en soit tenu
compte aux administrations locales, et pour qu'ils servent de gage aux
frais de la guerre, dont les pays dlivrs devront supporter une partie,
puisque cette guerre a pour but de les affranchir. Il faut qu'aprs la
campagne on entre en compte. Si la rpublique a reu en fournitures plus
qu'il ne faut pour la portion de frais qu'on lui devra, elle paiera le
surplus, sinon on le lui paiera  elle. Il faut que nos assignats, fonds
sur la nouvelle distribution de la proprit, soient reus dans les pays
conquis, et que leur champ s'tende avec les principes qui les ont
produits; qu'enfin le pouvoir excutif envoie des commissaires pour
s'entendre avec ces administrations provisoires, pour fraterniser avec
elles, tenir les comptes de la rpublique, et excuter le squestre
dcrt. Point de demi-rvolution, ajoutait Cambon. Tout peuple qui ne
voudra pas ce que nous proposons ici sera notre ennemi, et mritera d'tre
trait comme tel. Paix et fraternit  tous les amis de la libert, guerre
aux lches partisans du despotisme; _guerre aux chteaux, paix aux
chaumires!_

Ces dispositions avaient t sur-le-champ consacres par un dcret, et
mises  excution dans toutes les provinces conquises. Aussitt une nue
d'agens, choisis par le pouvoir excutif dans les jacobins, s'taient
rpandus dans la Belgique. Les administrations provisoires avaient t
formes sous leur influence, et ils les poussaient  la plus excessive
dmagogie. Le bas peuple, excit par eux contre les classes moyennes,
commettait les plus grands dsordres. C'tait l'anarchie de 93, qui,
amene progressivement chez nous par quatre annes de trouble, se
produisait l tout  coup, et sans aucune transition de l'ancien au nouvel
ordre de choses. Ces proconsuls, revtus de pouvoirs presque absolus,
faisaient emprisonner, squestrer hommes et biens; en faisant enlever
toute l'argenterie des glises, ils avaient fort indispos les malheureux
Belges, trs attachs  leur culte, et surtout donn lieu  beaucoup de
malversations. Ils avaient form des espces de conventions pour dcider
du sort de chaque contre, et, sous leur despotique influence, la runion
 la France fut vote  Lige,  Bruxelles,  Mons, etc... C'taient l
des malheurs invitables, et d'autant plus grands, que la violence
rvolutionnaire se joignait, pour les produire,  la brutalit militaire.
Des divisions d'un autre genre clataient encore dans ce malheureux pays.
Des agens du pouvoir excutif prtendaient asservir  leurs ordres les
gnraux qui se trouvaient dans l'tendue de leur commissariat; et, si ces
gnraux n'taient pas jacobins, comme il arrivait souvent, c'tait une
nouvelle occasion de querelles et de luttes, qui contribuaient  augmenter
le dsordre gnral. Dumouriez, indign de voir ses conqutes compromises,
et par la dsorganisation de son arme, et par la haine qu'on inspirait
aux Belges, avait dj trait durement quelques-uns de ces proconsuls, et
tait venu  Paris exprimer son indignation, avec la vivacit de son
caractre, et la hauteur d'un gnral victorieux, qui se croyait
ncessaire  la rpublique.

Telle tait notre situation sur ce principal thtre de la guerre.
Custine, rejet dans Mayence, y dclamait contre la manire dont
Beurnonville avait excut sa tentative sur Trves. Kellermann se
maintenait aux Alpes,  Chambry et  Nice. Servan s'efforait en vain de
composer une arme aux Pyrnes; et Monge, aussi faible pour les jacobins
que l'tait Pache, avait laiss dcomposer l'administration de la marine.
Il fallait donc porter toute l'attention publique sur la dfense des
frontires. Dumouriez avait pass la fin de dcembre et le mois de janvier
 Paris, o il s'tait compromis par quelques mots en faveur de Louis XVI,
par son absence des Jacobins, o on l'annonait sans cesse et o il ne
paraissait jamais, enfin par ses liaisons avec son ancien ami Gensonn. Il
avait rdig quatre mmoires, l'un sur le dcret du 15 dcembre, l'autre
sur l'organisation de l'arme, le troisime sur les fournitures, et le
dernier sur le plan de campagne pour l'anne qui s'ouvrait. Au bas de
chacun de ces mmoires se trouvait sa dmission, si on refusait d'admettre
ce qu'il proposait.

L'assemble avait, outre son comit diplomatique et son comit militaire,
tabli un troisime comit, extraordinaire, dit de _dfense gnrale_,
charg de s'occuper universellement de tout ce qui intressait la dfense
de la France. Il tait fort nombreux, et tous les membres de l'assemble
pouvaient mme, s'il leur plaisait, assister  ses sances. L'objet qu'on
avait eu en le formant tait de concilier les membres des partis opposs,
et de les rassurer sur leurs intentions en les faisant travailler ensemble
au salut commun. Robespierre, irrit d'y voir les girondins, y paraissait
peu; ceux-ci taient au contraire fort assidus. Dumouriez y comparut avec
ses plans, ne fut pas toujours compris, dplut souvent par sa hauteur, et
abandonna ses mmoires  leur sort. Il se retira donc  quelque distance
de Paris, peu dispos  se dmettre de son gnralat, quoiqu'il en et
menac la convention, et attendant le moment d'ouvrir la campagne.

Il tait entirement dpopularis aux Jacobins, et calomni tous les jours
dans les feuilles de Marat, pour avoir soutenu la demi-rvolution en
Belgique, et y avoir affich une grande svrit contre les dmagogues. On
l'accusait d'avoir volontairement laiss chapper les Autrichiens de la
Belgique; et, remontant mme plus haut, on assurait publiquement qu'il
avait ouvert les portes de l'Argonne  Frdric-Guillaume, qu'il aurait pu
dtruire. Cependant les membres du conseil et des comits, qui cdaient
moins aveuglment aux passions dmagogiques, sentaient son utilit, et le
mnageaient encore. Robespierre mme le dfendait, en rejetant tous les
torts sur ses prtendus amis les girondins. On se mit ainsi d'accord pour
lui donner toutes les satisfactions possibles, sans droger cependant aux
dcrets rendus et aux principes rigoureux de la rvolution. On lui rendit
ses deux commissaires ordonnateurs Malus et Petit-Jean, on lui accorda de
nombreux renforts, on lui promit des approvisionnemens suffisans, on
adopta ses ides pour le plan gnral de campagne, mais on ne fit aucune
concession, quant au dcret du 15 dcembre et  la nouvelle administration
de l'arme. La nomination de Beurnonville, son ami, au ministre de la
guerre, fut un nouvel avantage pour lui, et il put esprer de la part de
l'administration le plus grand zle  le pourvoir de tout ce dont il
aurait besoin.

Il crt un moment que l'Angleterre le prendrait pour mdiateur entre elle
et la France, et il tait parti pour Anvers avec cette esprance
flatteuse. Mais la convention, fatigue des perfidies de Pitt, avait,
comme on l'a vu, dclar la guerre  la Hollande et  l'Angleterre. Cette
dclaration le trouva donc  Anvers, et voici ce qui fut rsolu, en partie
d'aprs ses plans, pour la dfense du territoire. On convint de porter les
armes  cinq cent deux mille hommes, et on trouvera que c'tait peu, si
on songe  l'ide qu'on s'tait faite de la puissance de la France, et
comparativement  la force  laquelle on les leva plus tard. On devait
garder la dfensive  l'Est et au Midi; demeurer en observation le long
des Pyrnes et des ctes, et dployer toute l'audace de l'offensive dans
le Nord, o, comme l'avait dit Dumouriez, on ne pouvait se dfendre qu'en
gagnant des batailles. Pour excuter ce plan, cent cinquante mille hommes
devaient occuper la Belgique et couvrir la frontire de Dunkerque  la
Meuse; cinquante mille devaient garder l'espace compris entre la Meuse et
la Sarre; cent cinquante mille s'tendre le long du Rhin et des Vosges, de
Mayence  Besanon et  Gex. Enfin une rserve tait prpare  Chlons,
avec le matriel ncessaire pour se rendre partout o le besoin
l'exigerait. On faisait garder la Savoie et Nice par deux armes de
soixante-dix mille hommes chacune; les Pyrnes par une de quarante mille;
on plaait sur les ctes de l'Ocan et de la Bretagne quarante-six mille
hommes, dont partie servirait  l'embarquement, s'il tait ncessaire. Sur
ces cinq cent deux mille hommes, il y en avait cinquante mille de
cavalerie et vingt mille d'artillerie. Telle tait la force projete; mais
la force effective tait bien moindre, et se rduisait  deux cent
soixante-dix mille hommes, dont cent mille dans les diverses parties de la
Belgique, vingt-cinq mille sur la Moselle, quarante-cinq mille  Mayence,
sous les ordres de Custine, trente mille sur le Haut-Rhin, quarante mille
en Savoie et  Nice, et trente mille au plus dans l'intrieur. Mais pour
arriver au complet, l'assemble dcrta que le recrutement se ferait dans
les gardes nationales; que tout membre de cette garde, non mari, ou mari
sans enfans, ou veuf sans enfans, tait  la disposition du pouvoir
excutif, depuis dix-huit ans jusqu' quarante-cinq. Elle ajouta que trois
cent mille hommes taient encore ncessaires pour rsister  la coalition,
et que le recrutement ne s'arrterait que lorsque ce nombre serait
atteint[1].

[Note 1: Dcret du 24 fvrier.]

En mme temps on ordonna l'mission de huit cents millions d'assignats, et
la coupe des bois de la Corse pour les constructions de la marine.

En attendant l'accomplissement de ces projets, on entra en campagne avec
deux cent soixante-dix mille hommes. Dumouriez en avait trente mille sur
l'Escaut, et environ soixante-dix mille sur la Meuse. Envahir rapidement
la Hollande tait un projet audacieux qui fermentait dans toutes les
ttes, et auquel Dumouriez tait forcment entran par l'opinion
gnrale. Plusieurs plans furent proposs. L'un, imagin par les rfugis
bataves sortis de leur patrie aprs la rvolution de 1787, consistait 
envahir la Zlande avec quelques mille hommes, et  s'emparer du
gouvernement, qui voulait s'y retirer. Dumouriez avait feint de se prter
 ce plan, mais il le trouvait strile, parce que c'tait se rduire 
l'occupation d'une partie peu considrable et d'ailleurs peu importante de
la Hollande. Le second lui appartenait; il consistait  descendre la Meuse
par Venloo jusqu' Grave,  se rabattre de Grave sur Nimgue, et  fondre
ensuite sur Amsterdam. Ce projet et t le plus sr, si on avait pu
prvoir l'avenir. Mais, plac  Anvers, Dumouriez en conut un troisime,
plus hardi, plus prompt, plus convenable  l'imagination rvolutionnaire,
et plus fcond en rsultats dcisifs, s'il et russi. Tandis que ses
lieutenans, Miranda, Valence, Dampierre et autres, descendraient la Meuse,
en occupant Mastricht, dont on n'avait pas voulu s'emparer l'anne
prcdente, et Venloo, qui ne devait pas rsister long-temps, Dumouriez
avait le projet de prendre avec lui vingt-cinq mille hommes, et de
se porter furtivement entre Berg-op-Zoom et Breda, d'arriver ainsi au
Moerdik, de traverser la petite mer du Bielbos, et de courir par les
embouchures des fleuves jusqu' Leyde et Amsterdam. Ce plan audacieux
n'tait pas moins fond que beaucoup d'autres qui ont russi; et, s'il
tait hasardeux, il offrait cependant de bien plus grands avantages que
celui d'attaquer directement par Venloo et Nimgue. En prenant ce dernier
parti, Dumouriez attaquait de front les Hollandais, qui avaient dj fait
tous leurs prparatifs entre Grave et Gorkum, et il leur donnait mme le
temps de se renforcer d'Anglais et de Prussiens. Au contraire, en passant
par l'embouchure des fleuves, il pntrait par l'intrieur de la Hollande,
qui n'tait pas dfendu, et s'il surmontait l'obstacle des eaux, la
Hollande tait  lui. En revenant d'Amsterdam, il prenait les dfenses 
revers, et faisait tout tomber entre lui et ses lieutenans, qui devaient
le joindre par Nimgue et Utrecht.

Il tait naturel qu'il prt le commandement de l'arme d'expdition, parce
que c'tait l qu'il fallait le plus de promptitude, d'audace et
d'habilet.

Ce projet avait le danger de tous les plans d'offensive, c'tait de
s'exposer soi-mme  l'invasion en se dcouvrant. Ainsi la Meuse restait
ouverte aux Autrichiens; mais, dans le cas d'une offensive rciproque,
l'avantage reste  celui qui rsiste le mieux au danger, et cde le moins
vite  la terreur de l'invasion.

Dumouriez envoya sur la Meuse Thouvenot dans lequel il avait toute
confiance; il fit connatre  ses lieutenans Valence et Miranda les
projets qu'il leur avait cachs jusque-l; il leur enjoignit de hter les
siges de Mastricht et de Venloo, et, en cas de retard, de se succder
devant ces places, de manire  faire toujours des progrs vers Nimgue.
Il leur recommanda encore de fixer des points de ralliement autour de
Lige et d'Aix-la-Chapelle, afin de runir les quartiers disperss, et de
pouvoir rsister  l'ennemi, s'il venait en force troubler les siges
qu'on devait excuter sur la Meuse.

Dumouriez partit aussitt d'Anvers avec dix-huit mille hommes runis  la
hte. Il divisa sa petite arme en plusieurs corps, qui avaient ordre de
faire des sommations aux diverses places fortes, sans cependant s'arrter
 commencer des siges. Son avant-garde devait se hter d'enlever les
bateaux et les moyens de transport, tandis que lui, avec un gros de
troupes, se tiendrait  porte de donner secours  ceux de ses lieutenans
qui en auraient besoin. Le 17 fvrier 1793, il pntra sur le territoire
hollandais en publiant une proclamation o il promettait amiti aux
Bataves, et guerre seulement au stathouder et  l'influence anglaise. On
s'avana en laissant le gnral Leclerc devant Berg-op-Zoom, en portant le
gnral Berneron devant Klundert et Willemstadt, et en donnant 
l'excellent ingnieur d'Aron la mission de feindre une attaque sur
l'importante place de Breda. Dumouriez tait avec l'arrire-garde 
Sevenberghe. Le 25, le gnral Berneron s'empara du fort de Klundert, et
se porta devant Willemstadt. Le gnral d'Aron lana quelques bombes
sur Breda. Cette place tait rpute trs forte; la garnison tait
suffisante, mais mal commande, et, aprs quelques heures, elle se rendit
 une arme d'assigeans qui n'tait gure plus forte qu'elle-mme. Les
Franais entrrent dans Breda le 27 et s'emparrent d'un matriel
considrable, consistant en deux cent cinquante bouches  feu, trois cents
milliers de poudre et cinq mille fusils. Aprs avoir laiss garnison dans
Breda, le gnral d'Aron se rendit le 1er mars devant Gertruydenberg,
place trs forte aussi, et s'empara le mme jour de tous les travaux
avancs. Dumouriez s'tait rendu au Moerdik, et rparait les retards de
son avant-garde. Cette suite de surprises si heureuses sur des places
capables d'une longue rsistance, jetait beaucoup d'clat sur le dbut de
cette tentative; mais des retards imprvus contrariaient le passage du
bras de mer, opration la plus difficile de ce projet. Dumouriez avait
d'abord espr que son avant-garde, agissant plus promptement,
traverserait le Bielbos au moyen de quelques bateaux, occuperait l'le de
Dort, garde tout au plus par quelques cents hommes, et s'emparant d'une
nombreuse flottille, la ramnerait sur l'autre bord, pour transporter
l'arme. Des dlais invitables empchrent l'excution de cette partie du
plan. Dumouriez tcha d'y suppler en s'emparant de tous les bateaux qu'il
put trouver, et en runissant des charpentiers pour se composer une
flottille. Cependant il avait besoin de se hter, car l'arme hollandaise
se runissait  Gorkum, au Stry et  l'le de Dort; quelques chaloupes
ennemies et une frgate anglaise menaaient son embarquement, et
canonnaient son camp, appel par nos soldats le camp des Castors. Ils
avaient en effet construit des huttes de paille, et, encourags par la
prsence de leur gnral, ils bravaient le froid, les privations, les
dangers, l'avenir d'une entreprise aussi audacieuse, et ils attendaient
avec impatience le moment de passer sur la rive oppose. Le 3 mars, le
gnral Deflers arriva avec une nouvelle division; le 4, Gertruydenberg
ouvrit ses portes, et tout fut prpar pour oprer le passage du Bielbos.

Pendant ce temps, la lutte continuait entre les deux partis de
l'intrieur. La mort de Lepelletier avait dj donn occasion aux
montagnards de se dire menacs dans leurs personnes, et on n'avait pu leur
refuser de renouveler dans l'assemble le comit de surveillance. Ce
comit avait t compos de montagnards qui, pour premier acte, firent
arrter Gorsas, dput et journaliste attach aux intrts de la Gironde.
Les jacobins avaient encore obtenu un autre avantage, c'tait la
suspension des poursuites dcrtes le 20 janvier contre les auteurs de
septembre. A peine ces poursuites avaient-elles t commences, qu'on
dcouvrit des preuves accablantes contre les principaux rvolutionnaires,
et contre Danton lui-mme. Alors les jacobins s'taient soulevs, avaient
soutenu que tout le monde tait coupable dans ces journes, parce que tout
le monde les avait crues ncessaires, et les avait souffertes; ils osrent
mme dire que le seul tort de ces journes tait d'tre restes
incompltes; et ils demandrent la suspension des procdures dont on se
servait pour attaquer les plus purs rvolutionnaires. Conformment  leurs
demandes, les procdures furent suspendues, c'est--dire abolies, et une
dputation de jacobins s'tait aussitt rendue auprs du ministre de la
justice, pour qu'il dpcht des courriers extraordinaires,  l'effet
d'arrter les poursuites dj commences contre les _frres de Meaux_.

On a dj vu que Pache avait t oblig de quitter le ministre, et que
Roland avait donn volontairement sa dmission. Cette concession
rciproque ne calma point les haines. Les jacobins peu satisfaits
demandaient qu'on instruist le procs de Roland. Ils disaient qu'il avait
ravi  l'tat des sommes normes, et plac  Londres plus de douze
millions; que ses richesses taient employes  pervertir l'opinion par
des crits, et  exciter des sditions, en accaparant des grains; ils
voulaient qu'on instruist aussi contre Clavire, Lebrun et Beurnonville,
tous tratres, suivant eux, et complices des intrigues des girondins. En
mme temps, ils prparaient un ddommagement bien autrement prcieux 
leur, complaisant destitu. Chambon, le successeur de Ption dans la
mairie de Paris, avait abdiqu des fonctions trop au-dessus de sa
faiblesse. Les jacobins songrent aussitt  Pache, auquel ils trouvrent
le caractre sage et impassible d'un magistrat. Ils s'applaudirent de
cette ide, la communiqurent  la commune, aux sections,  tous les
clubs, et les Parisiens entrans par eux vengrent Pache de sa disgrce
en le nommant leur maire. Pourvu que Pache ft aussi docile  la mairie
qu'au ministre de la guerre, la domination des jacobins tait assure
dans Paris, et dans ce choix ils avaient consult autant leur utilit que
leurs passions.

La difficult des subsistances et les embarras du commerce taient
toujours des sujets continuels de dsordre et de plaintes, et de dcembre
en fvrier, le mal s'tait considrablement accru. La crainte des troubles
et du pillage, la rpugnance des cultivateurs  recevoir du papier, la
chert des prix provenant de la grande abondance du numraire fictif,
taient, comme nous l'avons dit, les causes qui empchaient le facile
commerce des grains, et produisaient la disette. Cependant les efforts
administratifs des communes supplaient, jusqu' un certain point, 
l'activit du commerce, et les denres ne manquaient pas dans les marchs,
mais elles y taient d'un prix exorbitant. La valeur des assignats
diminuant chaque jour en raison de leur masse, il en fallait toujours
davantage pour acqurir la mme somme d'objets, et c'est ainsi que les
prix devenaient excessifs. Le peuple, ne recevant que la mme valeur
nominale pour son travail, ne pouvait plus atteindre aux objets de ses
besoins, et se rpandait en plaintes et en menaces. Le pain n'tait pas
la seule chose dont le prix ft excessivement augment: le sucre, le caf,
la chandelle, le savon, avaient doubl de valeur. Les blanchisseuses
taient venues se plaindre  la convention de payer trente sous le savon,
qu'elles ne payaient autrefois que quatorze. En vain on disait au peuple
d'augmenter le prix de son travail, pour rtablir la proportion entre ses
salaires et sa consommation; il ne pouvait se concerter pour y parvenir,
et il criait contre les riches, contre les accapareurs, contre
l'aristocratie marchande; il demandait enfin le moyen le plus simple, la
taxe force et le _maximum_. Les jacobins, les membres de la commune, qui
taient peuple par rapport  l'assemble, mais qui, par rapport au peuple
lui-mme, taient des assembles presque claires, sentaient les
inconvniens de la taxe. Quoique plus ports que la convention 
l'admettre, ils rsistaient cependant, et on entendait aux Jacobins,
Dubois de Cranc, les deux Robespierre, Thuriot et autres montagnards,
s'lever tous les jours contre le projet du _maximum_. Chaumette et
Hbert faisaient de mme  la commune, mais les tribunes murmuraient, et
leur rpondaient quelquefois par des hues. Souvent des dputations des
sections venaient reprocher  la commune sa modration, et sa connivence
avec les accapareurs. C'tait dans ces assembles de sections que se
runissaient les dernires classes des agitateurs, et on y voyait rgner
un fanatisme rvolutionnaire encore plus ignorant et plus emport qu'
la commune et aux jacobins. Coalises avec les Cordeliers, o se rendaient
tous les hommes d'excution, les sections produisaient tous les troubles
de la capitale. Leur infriorit et leur obscurit, en les exposant  plus
d'agitations, les exposaient aussi  des menes en sens contraires; et
c'tait l que les restes de l'aristocratie osaient se montrer, et faire
quelques essais de rsistance. Les anciennes cratures de la noblesse, les
anciens domestiques des migrs, tous les oisifs turbulens qui, entre les
deux causes opposes, avaient prfr la cause aristocratique, se
rendaient dans quelques sections o une bourgeoisie honnte persvrait en
faveur des girondins, et se cachaient derrire cette opposition
raisonnable et sage pour combattre les montagnards, et travailler en
faveur de l'tranger et de l'ancien rgime. Dans ces luttes, la
bourgeoisie honnte se retirait le plus souvent; les deux classes extrmes
d'agitateurs restaient alors en prsence, et se combattaient dans cette
rgion infrieure avec une violence effrayante. Tous les jours,
d'horribles scnes avaient lieu pour des ptitions  faire  la commune,
aux jacobins ou  l'assemble. Suivant le rsultat de la lutte, il sortait
de ces orages des adresses contre septembre et le _maximum_, ou des
adresses contre les appelans, les aristocrates et les accapareurs.

La commune repoussait les ptitions incendiaires des sections, et les
engageait  se dfier des agitateurs secrets qui voulaient y introduire le
dsordre. Elle remplissait, par rapport aux sections, le rle que la
convention emplissait  son gard. Les jacobins n'ayant pas comme la
commune des fonctions dtermines  exercer, s'occupant en revanche 
raisonner sur tous les sujets, avaient de grandes prtentions
philosophiques, et aspiraient  mieux comprendre l'conomie sociale que
les sections et le club des Cordeliers. Ils affectaient donc en beaucoup
de choses de ne pas partager les passions vulgaires de ces assembles
subalternes, et ils condamnaient la taxe comme dangereuse pour la libert
du commerce. Mais, pour substituer un autre moyen  celui qu'ils
repoussaient, ils proposaient de faire prendre les assignats au pair, et
de punir de mort quiconque refuserait de les recevoir selon la valeur
porte sur leur titre, comme si ce n'et pas t l une autre manire
d'attaquer la libert du commerce. Ils voulaient encore qu'on s'engaget
rciproquement  ne plus prendre ni sucre, ni caf, pour en faire baisser
forcment la valeur; enfin, ils avaient imagin d'arrter la cration des
assignats, et d'y suppler par des emprunts sur les riches, emprunts
forcs, et rpartis d'aprs le nombre des domestiques, des chevaux, etc...
Toutes ces propositions n'empchaient pas le mal de s'accrotre et de
rendre une crise invitable. En attendant qu'elle clatt, on se
reprochait rciproquement les malheurs publics. On accusait les girondins
de s'entendre avec les riches et les accapareurs, pour affamer le peuple,
pour le porter  des meutes, et pour en prendre occasion de porter de
nouvelles lois martiales, on les accusait mme de vouloir amener
l'tranger par des dsordres, reproche absurde, mais qui devint mortel.
Les girondins rpondaient par les mmes accusations. Ils reprochaient 
leurs adversaires de causer la disette et les troubles par les craintes
qu'ils inspiraient au commerce, et de vouloir arriver par les troubles 
l'anarchie, par l'anarchie au pouvoir, et peut-tre  la domination
trangre.

Dj la fin de fvrier approchait, et la difficult de se procurer les
denres avait pouss l'irritation du peuple au dernier terme. Les femmes,
apparemment plus touches de ce genre de souffrances, taient dans une
extrme agitation. Elles se prsentrent aux Jacobins le 22, pour demander
qu'on leur prtt la salle, o elles voulaient dlibrer sur la chert des
subsistances, et prparer une ptition  la convention nationale. On
savait que le but de cette ptition serait de proposer le _maximum_, et la
demande fut refuse. Les tribunes traitrent alors les jacobins comme
elles traitaient quelquefois l'assemble; _ bas les accapareurs!  bas
les riches_! fut le cri gnral. Le prsident fut oblig de se couvrir
pour apaiser le tumulte, et on y expliqua ce manque de respect en disant
qu'il y avait des aristocrates dguiss dans la salle des sances.
Robespierre, Dubois de Cranc, s'levrent de nouveau contre le projet de
la taxe, recommandrent au peuple de se tenir tranquille, pour ne pas
donner prtexte  ses adversaires de le calomnier, et ne pas leur fournir
l'occasion de rendre des lois meurtrires.

Marat, qui avait la prtention d'imaginer toujours les moyens les plus
simples et les plus prompts, crivit dans sa feuille, le 25 au matin, que
jamais l'accaparement ne cesserait, si on n'employait des moyens plus srs
que tous ceux qu'on avait proposs jusque-l. S'levant contre _les
monopoleurs, les marchands de luxe, les suppts de la chicane, les robins,
les ex-nobles_, que les infidles mandataires du peuple encourageaient au
crime par l'impunit, il ajoutait: Dans tout pays o les droits du peuple
ne seraient pas de vains titres, consigns fastueusement dans une simple
dclaration, le pillage de quelques magasins,  la porte desquels on
pendrait les accapareurs, mettrait bientt fin  ces malversations, qui
rduisent cinq millions d'hommes au dsespoir, et qui en font prir des
milliers de misre. Les dputs du peuple ne sauront-ils donc jamais que
bavarder sur ses maux sans en proposer le remde[1]?

[Note 1: _Journal de la Rpublique_, numro du 25 fvrier 1793.]

C'tait le 25 au matin que ce fou orgueilleux crivait ces paroles. Soit
qu'elles eussent rellement agi sur le peuple, soit que l'irritation
porte  son comble ne pt dj plus se contenir, une multitude de femmes
s'assemblrent en tumulte devant les boutiques des piciers. D'abord on se
plaignit du prix des denres, et on en demanda tumultueusement la
rduction. La commune n'avait pas t prvenue; le commandant Santerre
tait all  Versailles pour organiser un corps de cavalerie, et aucun
ordre n'tait donn pour mettre la force publique en mouvement. Aussi les
perturbateurs ne trouvrent aucun obstacle, et purent passer des menaces
aux violences et au pillage. Le rassemblement commena dans les rues de la
Vieille-Monnaie, des Cinq-Diamans et des Lombards. On exigea d'abord que
tous les objets fussent rduits  moiti prix; le savon  seize sous, le
sucre  vingt-cinq, la cassonade  quinze, la chandelle  treize. Une
grande quantit de denres furent forcment arraches  ce taux, et le
prix en fut compt par les acheteurs aux piciers. Mais bientt on ne
voulut plus payer, et on enleva les marchandises sans donner en change
aucune partie de leur valeur. La force arme accourue sur un point fut
repousse, et on cria de tous cts: _A bas les baonnettes_! L'assemble,
la commune, les Jacobins, taient en sance. L'assemble coutait un
rapport sur ce sujet; le ministre de l'intrieur lui dmontrait que les
denres abondaient dans Paris, mais que le mal provenait de la
disproportion entre la valeur du numraire et celle des denres
elles-mmes. Aussitt l'assemble, voulant parer aux difficults du
moment, alloua de nouveaux fonds  la commune, pour faire dlivrer des
subsistances  meilleur prix. Dans le mme instant, la commune, partageant
ses sentimens et son zle, se faisait rapporter les vnemens, et
ordonnait des mesures de police. A chaque nouveau fait qu'on venait lui
dnoncer, les tribunes criaient _tant mieux_! A chaque moyen propos,
elles criaient _ bas_! Chaumette et Hbert taient hus pour avoir
propos de battre la gnrale et de requrir la force arme. Cependant il
fut arrt que deux fortes patrouilles, prcdes de deux officiers
municipaux, seraient envoyes pour rtablir l'ordre, et que vingt-sept
autres officiers municipaux iraient faire des proclamations dans les
sections.

Le dsordre s'tait propag, on pillait dans diffrentes rues, et on
proposait mme de passer des piciers chez les marchands. Pendant ce
temps, des gens de tous les partis saisissaient l'occasion de se reprocher
ce dsordre, et les maux qui en taient la cause. Quand vous aviez un
roi, disaient dans les rues les partisans du rgime aboli, vous n'tiez
pas rduits  payer les choses aussi cher, ni exposs  des pillages.
--Voil, disaient les partisans des girondins, o nous conduiront le
systme de la violence et l'impunit des excs rvolutionnaires.

Les montagnards en taient dsols, et soutenaient que c'taient des
aristocrates dguiss, des fayettistes, des rolandins, des brissotins qui,
dans les groupes, excitaient le peuple  ces pillages. Ils assuraient
avoir trouv dans la foule des femmes de haut rang, des gens  poudre, des
domestiques de grands seigneurs, qui distribuaient des assignats
pour entraner le peuple dans les boutiques. Enfin, aprs plusieurs
heures, la force arme se trouva runie; Santerre revint de Versailles;
les ordres ncessaires furent donns; le bataillon des Brestois, prsent 
Paris, dploya beaucoup de zle et d'assurance, et on parvint  dissiper
les pillards.

Le soir il y eut une vive discussion aux Jacobins. On dplora ces
dsordres, malgr les cris des tribunes et malgr leurs dmentis.
Collot-d'Herbois, Thuriot, Robespierre furent unanimes pour conseiller la
tranquillit, et rejeter les excs sur les aristocrates et les girondins.
Robespierre fit sur ce sujet un long discours o il soutint que le peuple
tait _impeccable,_ qu'il ne pouvait jamais avoir tort, et que, si on ne
l'garait pas, il ne commettrait jamais aucune faute. Il soutint que dans
ces groupes de pillards on plaignait le roi mort, qu'on y disait du bien
du ct droit de l'assemble, qu'il l'avait entendu lui-mme, et que par
consquent il ne pouvait pas y avoir de doute sur les vritables
instigateurs qui avaient gar le peuple. Marat lui-mme vint conseiller
le bon ordre, condamner les pillages qu'il avait prchs le matin dans sa
feuille, et les imputer aux girondins et aux royalistes.

Le lendemain, les plaintes accoutumes et toujours inutiles retentirent
dans l'assemble. Barrre s'leva avec force contre les crimes de la
veille. Il fit remarquer les retards apports par les autorits dans la
rpression du dsordre. Les pillages en effet avaient commenc  dix
heures du matin, et  cinq heures du soir la force arme n'tait pas
encore runie. Barrre demanda que le maire et le commandant gnral
fussent mands pour expliquer les motifs de ce retard. Une dputation de
la section de Bon-Conseil appuyait cette demande.

Salles prend alors la parole; il propose un acte d'accusation contre
l'instigateur des pillages, contre Marat, et lit l'article insr la
veille dans sa feuille. Souvent on avait demand une accusation contre les
provocateurs au dsordre, et particulirement contre Marat; l'occasion ne
pouvait tre plus favorable pour les poursuivre, car jamais le dsordre
n'avait suivi de plus prs la provocation. Marat, sans se dconcerter,
soutient  la tribune qu'il est tout naturel que le peuple se fasse
justice des accapareurs, puisque les lois sont insuffisantes, et qu'il
faut _envoyer aux Petites-Maisons ceux qui proposent de l'accuser_. Buzot
demande l'ordre du jour sur la proposition d'accuser _monsieur_ Marat, La
loi est prcise, dit-il, mais _monsieur_ Marat incidentera sur ses
expressions, le jury sera embarrass, et il ne faut pas prparer un
triomphe  _monsieur_ Marat, en prsence de la justice elle-mme. Un
membre demande que la convention dclare  la rpublique qu'hier matin
Marat a conseill le pillage, et qu'hier soir on a pill. Une foule de
propositions se succdent; enfin on s'arrte  celle de renvoyer sans
distinction tous les auteurs des troubles aux tribunaux ordinaires. Eh
bien! s'crie alors Marat, rendez un acte d'accusation contre moi-mme,
afin que la convention prouve qu'elle a'perdu toute pudeur! A ces mots,
un grand tumulte s'lve; sur-le-champ la convention renvoie devant les
tribunaux Marat et tous les auteurs des dlits commis dans la journe du
25. La proposition de Barrre est adopte. Santerre et Pache sont mands
 la barre. De nouvelles dispositions sont prises contre les agens
supposs de l'tranger et de l'migration. Dans le moment, cette opinion
d'une influence trangre s'accrditait de toutes parts. La veille, on
avait ordonn de nouvelles visites domiciliaires dans toute la France,
pour arrter les migrs et les voyageurs suspects; ce mme jour, on
renouvela l'obligation des passe-ports, on enjoignit  tous les
aubergistes ou logeurs de dclarer les trangers logs chez eux; on
ordonna enfin un nouveau recensement de tous les citoyens des sections.

Marat devait tre enfin accus, et le lendemain il crivit dans sa feuille
les lignes suivantes:

Indign de voir les ennemis de la chose publique machiner ternellement
contre le peuple; rvolt de voir les accapareurs en tout genre se
coaliser pour le rduire au dsespoir par la dtresse et la faim; dsol
de voir que les mesures prises par la convention pour arrter ces
conjurations n'atteignaient pas le but; excd des gmissemens des
infortuns qui viennent chaque matin me demander du pain, en accusant la
convention de les laisser prir de misre, je prends la plume pour
ventiler les meilleurs moyens de mettre enfin un terme aux conspirations
des ennemis publics et aux souffrances du peuple. Les ides les plus
simples sont celles qui se prsentent les premires  un esprit bien fait,
qui ne veut que le bonheur gnral sans aucun retour sur lui-mme: je me
demande donc pourquoi nous ne ferions pas tourner contre des brigands
publics les moyens qu'ils emploient pour ruiner le peuple et dtruire la
libert. En consquence, j'observe que dans un pays o les droits du
peuple ne seraient pas de vains titres, consigns fastueusement dans une
simple dclaration, le pillage de quelques magasins  la porte desquels on
pendrait les accapareurs, mettrait bientt fin  leurs malversations! Que
font les meneurs de la faction des hommes d'tat? ils saisissent avidement
cette phrase, puis ils se htent d'envoyer des missaires parmi les femmes
attroupes devant les boutiques des boulangers, pour les pousser 
enlever,  prix cotant, du savon, des chandelles et du sucre, de la
boutique des piciers dtaillistes, tandis que ces missaires pillent
eux-mmes les boutiques des pauvres piciers patriotes: puis ces sclrats
gardent le silence tout le jour, ils se concertent la nuit dans un
conciliabule nocturne, tenu rue de Rohan, chez la catin du
contre-rvolutionnaire Valaz, et ils viennent le lendemain me dnoncer 
la tribune comme provocateur des excs dont ils sont les premiers
auteurs.

La querelle devenait chaque jour plus acharne. On se menaait dj
ouvertement; beaucoup de dputs ne marchaient qu'avec des armes, et on
commenait  dire, avec autant de libert que dans les mois de juillet et
d'aot de l'anne prcdente, qu'il fallait se sauver par l'insurrection,
et supprimer la partie _gangrene_ de la reprsentation nationale. Les
girondins se runissaient le soir en grand nombre chez l'un d'eux, Valaz,
et l ils taient fort incertains sur ce qu'ils avaient  faire. Les uns
croyaient, les autres ne croyaient pas  des prils prochains. Certains
d'entre eux, comme Salles et Louvet, supposaient des conspirations
imaginaires, et appelant l'attention sur des chimres, la dtournaient du
danger vritable. Errant de projets en projets, et placs au milieu de
Paris, sans aucune force  leur disposition, et ne comptant que sur
l'opinion des dpartemens, immense il est vrai, mais inerte, ils pouvaient
tous les jours succomber sous un coup de main. Ils n'avaient pas russi 
composer une force dpartementale; les troupes des fdrs, spontanment
arrives  Paris depuis la runion de la convention, taient en partie
gagnes, en partie rendues aux armes, et ils ne pouvaient gure compter
que sur quatre cents Brestois, dont la ferme contenance avait arrt les
pillages. A dfaut de garde dpartementale, ils avaient essay en vain de
transporter la direction de la force publique de la commune au ministre
de l'intrieur. La Montagne, furieuse, avait intimid la majorit, et
l'avait empche de voter une pareille mesure. Dj mme on ne comptait
plus que sur quatre-vingts dputs inaccessibles  la crainte et fermes
dans les dlibrations. Dans cet tat de choses, il ne restait aux
girondins qu'un moyen, aussi impraticable que tous les autres, celui de
dissoudre la convention. Ici encore les fureurs de la Montagne les
empchaient d'obtenir une majorit. Dans ces incertitudes, qui provenaient
non pas de faiblesse, mais d'impuissance, ils se reposaient sur la
constitution. Par le besoin d'esprer quelque chose, ils se flattaient que
le joug des lois enchanerait les passions, et mettrait fin  tous les
orages. Les esprits spculatifs aimaient surtout  se reposer sur cette
ide.

Condorcet avait lu son rapport au nom du comit de constitution, et il
avait excit un soulvement gnral. Condorcet, Ption, Sieys, furent
chargs d'imprcations aux Jacobins. On ne vit dans leur rpublique qu'une
aristocratie toute faite pour quelques talens orgueilleux et despotiques.
Aussi les montagnards ne voulaient plus qu'on s'en occupt, et beaucoup de
membres de la convention, sentant dj que leur occupation ne serait pas
de constituer, mais de dfendre la rvolution, disaient hardiment qu'il
fallait renvoyer la constitution  l'anne suivante, et pour le moment ne
songer qu' gouverner et se battre. Ainsi le long rgne de cette orageuse
assemble commenait  s'annoncer; elle cessait dj de croire  la
brivet de sa mission lgislative; et les girondins voyaient s'vanouir
leur dernire esprance, celle d'enchaner promptement les factions avec
des lois.

Leurs adversaires n'taient au reste pas moins embarrasss. Ils avaient
bien pour eux les passions violentes; ils avaient les jacobins, la
commune, la majorit des sections; mais ils ne possdaient pas les
ministres, ils redoutaient les dpartemens, o les deux opinions
s'agitaient avec une extrme fureur, et o la leur avait un dsavantage
vident; ils craignaient enfin l'tranger, et quoique les lois ordinaires
des rvolutions assurassent la victoire aux passions violentes, ces lois,
 eux inconnues, ne pouvaient les rassurer. Leurs projets taient aussi
vagues que ceux de leurs adversaires. Attaquer la reprsentation nationale
tait un acte d'audace difficile, et ils ne s'taient pas encore habitus
 cette ide. Il y avait bien une trentaine d'agitateurs qui osaient et
proposaient tout dans les sections, mais ces projets taient dsapprouvs
par les jacobins, par la commune, par les Montagnards, qui, tous les jours
accuss de conspirer, s'en justifiant tous les jours, sentaient que des
propositions de cette espce les compromettaient aux yeux de leurs
adversaires et des dpartemens. Danton, qui avait pris peu de part aux
querelles des partis, ne songeait qu' deux choses:  se garantir de toute
poursuite pour ses actes rvolutionnaires, et  empcher la rvolution de
rtrograder et de succomber sous les coups de l'ennemi. Marat lui-mme, si
lger et si atroce quand il s'agissait des moyens, Marat hsitait; et
Robespierre, malgr sa haine contre les girondins, contre Brissot, Roland,
Guadet, Vergniaud, n'osait songer  une attaque contre la reprsentation
nationale; il ne savait  quel moyen s'arrter, il tait dcourag, il
doutait du salut de la rvolution, et disait  Garat qu'il en tait
fatigu, malade, et qu'il croyait qu'on tramait la porte de tous les
dfenseurs de la rpublique[1].

[Note 1: Voyez la note 5  la fin du volume.]

Tandis qu' Marseille,  Lyon,  Bordeaux, les deux partis s'agitaient
avec violence, la proposition de se dfaire des _appelans_, et de les
exclure de la convention, partit des jacobins de Marseille, luttant avec
les partisans des girondins. Cette pro position porte aux Jacobins de
Paris, y fut discute. Desfieux soutint que cette demande tait appuye
par assez de socits affilies pour tre convertie en ptition, et la
prsenter  la convention nationale. Robespierre, qui craignait qu'une
demande pareille n'entrant tout le renouvellement de l'assemble, et que
dans la lutte des lections la Montagne ne ft battue, s'y opposa
fortement, et russit  l'carter par les raisons ordinairement donnes
contre tous les projets de dissolution.

Nos revers militaires vinrent prcipiter les vnemens. Nous avons laiss
Dumouriez campant sur les bords du Bielbos, et prparant un dbarquement
hasardeux, mais possible, en Hollande. Tandis qu'il faisait les
prparatifs de son expdition, deux cent soixante mille combattans
marchaient contre la France, depuis le Haut-Rhin jusqu'en Hollande.
Cinquante-six mille Prussiens, vingt-quatre mille Autrichiens, vingt-cinq
mille Hessois, Saxons, Bavarois, menaaient le Rhin depuis Ble jusqu'
Mayence et Coblentz. De ce point jusqu' la Meuse, trente mille hommes
occupaient le Luxembourg. Soixante mille Autrichiens, et dix mille
Prussiens marchaient vers nos quartiers de la Meuse, pour interrompre les
siges de Mastricht et de Venloo. Enfin quarante mille Anglais,
Hanovriens et Hollandais, demeurs encore en arrire, s'avanaient du fond
de la Hollande sur notre ligne d'opration. Le projet de l'ennemi tait de
nous ramener de la Hollande sur l'Escaut, de nous faire repasser la Meuse,
et ensuite de s'arrter sur cette rivire en attendant que la place de
Mayence et t reprise. Son plan tait de marcher ainsi peu  peu, de
s'avancer galement sur tous les points  la fois, et de ne pntrer
vivement sur aucun, afin de ne pas exposer ses flancs. Ce plan timide et
mthodique aurait pu nous permettre de pousser beaucoup plus loin et plus
activement l'entreprise offensive de la Hollande, si des fautes ou des
accidens malheureux, ou trop de prcipitation  s'alarmer, ne nous eussent
obligs d'y renoncer. Le prince de Cobourg, qui s'tait distingu dans la
dernire campagne contre les Turcs, commandait les Autrichiens, qui se
dirigeaient sur la Meuse. Le dsordre rgnait dans nos quartiers,
disperss entre Mastricht, Aix-la-Chapelle, Lige et Tongres. Dans les
premiers jours de mars, le prince de Cobourg passa la Ror, et s'avana
par Duren et Aldenhoven sur Aix-la-Chapelle. Nos troupes, attaques
subitement, se retirrent en dsordre vers Aix-la-Chapelle, et en
abandonnrent mme les portes  l'ennemi. Miacsinsky rsista quelque
temps; mais aprs un combat assez meurtrier dans les rues de la ville, il
fut oblig de cder, et de faire retraite vers Lige. Dans ce moment
Stengel et Neuilly, spars par ce mouvement, taient rejets dans le
Limbourg. Miranda qui assigeait Mastricht, et qui pouvait tre encore
isol du principal corps d'arme retir  Lige, abandonna mme la rive de
gauche, et se retira sur Tongres. Les Impriaux entrrent aussitt dans
Mastricht, et l'archiduc Charles, poussant hardiment les poursuites
au-del de la Meuse, se porta jusqu' Tongres et y obtint un avantage.
Alors Valence, Dampierre et Miacsinsky, runis  Lige, pensrent qu'il
fallait se hter de rejoindre Miranda, et marchrent sur Saint-Tron, o
Miranda se rendait de son ct. La retraite fut si prcipite, qu'on
perdit une partie du matriel. Cependant, aprs de grands dangers, on
parvint  se rejoindre  Saint-Tron. Lamarlire et Champmorin, placs 
Ruremonde, eurent le temps de se rendre par Dietz au mme point. Stengel
et Neuilly, tout  fait spars de l'arme et rejets vers le Limbourg,
furent recueillis  Namur par la division du gnral d'Harville. Enfin,
rallies  Tirlemont, nos troupes reprirent un peu de calme et
d'assurance, et attendirent l'arrive de Dumouriez, qu'on redemandait
 grands cris.

A peine avait-il appris cette premire droute, qu'il avait ordonne a
Miranda de rallier tout son monde a Mastricht et d'en continuer
tranquillement le sige avec soixante-dix mille hommes. Il tait persuad
que les Autrichiens n'oseraient pas livrer bataille, et que l'invasion de
la Hollande ramnerait bientt les coaliss en arrire. Cette opinion
tait juste, et fonde sur cette ide vraie, que, dans le cas d'une
offensive rciproque, la victoire reste  celui qui sait attendre
davantage. Le plan si timide des Impriaux, qui ne voulaient percer sur
aucun point, justifiait pleinement cette manire de voir; mais
l'insouciance des gnraux, qui ne s'taient pas concentrs assez tt,
leur trouble aprs l'attaque, l'impossibilit o ils taient de se rallier
en prsence de l'ennemi, et surtout l'absence d'un homme suprieur en
autorit et en influence, rendaient impossible l'excution de l'ordre
donn par Dumouriez. On lui crivit donc lettres sur lettres pour le faire
revenir de Hollande. La terreur tait devenue gnrale; plus de dix mille
dserteurs avaient dj abandonn l'arme, et s'taient rpandus vers
l'intrieur. Les commissaires de la convention coururent  Paris, et
firent intimer  Dumouriez l'ordre de laisser  un autre l'expdition
tente sur la Hollande, et de revenir au plus tt se mettre  la tte de
la grande arme de la Meuse. Il reut cet ordre le 8 mars, et partit le 9,
avec la douleur de voir tous ses projets renverss. Il revint, plus
dispos que jamais  tout critiquer dans le systme rvolutionnaire
introduit en Belgique, et  s'en prendre aux jacobins du mauvais succs de
ses plans de campagne. Il trouva en effet matire  se plaindre et 
blmer. Les agens du pouvoir excutif en Belgique exeraient une autorit
despotique et vexatoire. Ils avaient partout soulev la populace, et
souvent employ la violence dans les assembles o se dcidait la runion
 la France. Ils s'taient empars de l'argenterie des glises, ils
avaient squestr les revenus du clerg, confisqu les biens nobles, et
avaient excit la plus vive indignation chez toutes les classes de la
nation belge. Dj une insurrection contre les Franais commenait 
clater du ct de Grammont.

Il n'tait pas besoin de faits aussi graves pour disposer Dumouriez 
traiter svrement les commissaires du gouvernement. Il commena par en
faire arrter deux, et par les faire traduire sous escorte  Paris. Il
parla aux autres avec la plus grande hauteur, les fit rentrer dans leurs
fonctions, leur dfendit de s'immiscer dans les dispositions militaires
des gnraux, et de donner des ordres aux troupes qui taient dans
l'tendue de leur commissariat. Il destitua le gnral Moreton, qui avait
fait cause commune avec eux. Il ferma les clubs, il fit rendre aux Belges
une partie du mobilier pris dans les glises, et joignit  ces mesures
une proclamation pour dsavouer, au nom de la France, les vexations qu'on
venait de commettre. Il qualifia du nom de _brigands_ ceux qui en taient
les auteurs, et dploya une dictature qui, tout en lui rattachant la
Belgique, et rendant le sjour du pays plus sr pour l'arme franaise,
excita au plus haut point la colre des jacobins. Il eut en effet avec
Camus une discussion fort vive, s'exprima avec mpris sur le gouvernement
du jour; et, oubliant le sort de Lafayette, comptant trop lgrement sur
la puissance militaire, il se conduisit en gnral certain de pouvoir,
s'il le voulait, ramener la rvolution en arrire, et dispos  le
vouloir, si on le poussait  bout. Le mme esprit s'tait communiqu  son
tat-major: on y parla avec ddain de cette populace qui gouvernait Paris,
des imbciles conventionnels qui se laissaient opprimer par elle; on
maltraitait, on loignait tous ceux qui taient souponns de jacobinisme;
et les soldats, joyeux de revoir leur gnral au milieu d'eux,
affectaient, en prsence des commissaires de la convention, d'arrter son
cheval, et de baiser ses bottes, en l'appelant leur pre.

Ces nouvelles excitrent  Paris le plus grand tumulte, provoqurent de
nouveaux cris contre les tratres et les contre-rvolutionnaires.
Sur-le-champ le dput Choudieu en profita pour rclamer, comme on l'avait
fait souvent, le renvoi des fdrs sjournant  Paris. A chaque nouvelle
fcheuse des armes, on redemandait la mme chose. Barbaroux voulut
prendre la parole sur ce sujet, mais sa prsence excita un soulvement
encore inconnu. Buzot voulut en vain faire valoir la fermet des Brestois
pendant les pillages; Boyer-Fonfrde obtint seul, par une espce
d'accommodement, que les fdrs des dpartemens maritimes iraient
complter l'arme encore trop faible des ctes de l'Ocan. Les autres
conservrent la facult de rester  Paris.

Le lendemain, 8 mars, la convention ordonna  tous les officiers de
rejoindre leurs corps sur-le-champ. Danton proposa de fournir encore aux
Parisiens l'occasion de sauver la France. Demandez-leur trente mille
hommes, dit-il, envoyez-les  Dumouriez, et la Belgique nous est assure,
la Hollande est conquise. Trente mille hommes en effet n'taient pas
difficiles  trouver  Paris, ils taient d'un grand secours  l'arme du
Nord, et donnaient une nouvelle importance  la capitale. Danton proposa
en outre d'envoyer des commissaires de la convention dans les dpartemens
et les sections, pour acclrer le recrutement par tous les moyens
possibles. Toutes ces propositions furent adoptes. Les sections eurent
ordre de se runir dans la soire; des commissaires furent nomms pour s'y
rendre; on ferma les spectacles pour empcher toute distractions, et le
drapeau noir fut arbor  l'Htel-de-Ville en signe de dtresse.

Le soir en effet la runion eut lieu; les commissaires furent parfaitement
reus dans les sections. Les imaginations taient branles, et la
proposition de se rendre sur-le-champ aux armes fut partout bien
accueillie. Mais il arriva ici ce qui tait dj arriv aux 2 et 3
septembre, on demanda avant de partir que les tratres fussent punis. On
avait adopt, depuis cette poque, une phrase toute faite: On ne voulait
pas, disait-on, laisser derrire soi des conspirateurs prts  gorger les
familles des absens. Il fallait donc, si l'on voulait viter de nouvelles
excutions populaires, organiser des excutions lgales et terribles, qui
atteignissent sans lenteur, sans appel, les contre-rvolutionnaires, les
conspirateurs cachs, qui menaaient au dedans la rvolution dj menace
au dehors. Il fallait suspendre le glaive sur la tte des gnraux, des
ministres, des dputs infidles, qui compromettaient le salut public. Il
n'tait pas juste en outre que les riches gostes qui n'aimaient pas le
rgime de l'galit,  qui peu importait d'appartenir  la convention ou 
Brunswick, et qui par consquent ne se prsentaient pas pour remplir les
cadres de l'arme, il n'tait pas juste qu'ils restassent trangers  la
chose publique, et ne fissent rien pour elle. En consquence, tous ceux
qui avaient au-dessus de quinze cents livres de rente, devaient payer une
taxe proportionne  leurs moyens, et suffisante pour ddommager ceux qui
se dvoueraient de tous les frais de la campagne. Ce double voeu d'un
nouveau tribunal rig contre le parti ennemi, et d'une contribution des
riches en faveur des pauvres qui allaient se battre, fut presque gnral
dans les sections. Plusieurs d'entre elles vinrent l'exprimer  la
commune; les jacobins l'mirent de leur ct, et le lendemain la
convention se trouva en prsence d'une opinion universelle et
irrsistible.

Le jour suivant en effet (le 9 mars), tous les dputs montagnards taient
prsens  la sance. Les jacobins remplissaient les tribunes. Ils en
avaient chass toutes les femmes, _parce qu'il fallait_, disaient-ils,
_faire une expdition_. Plusieurs d'entre eux portaient des pistolets. Le
dput Gamon voulut s'en plaindre, mais ne fut pas cout. La Montagne et
les tribunes, fortement rsolues, intimidaient la majorit, et
paraissaient dcides  ne souffrir aucune rsistance. Le maire se
prsente avec le conseil de la commune, confirme le rapport des
commissaires de la convention sur le dvouement des sections, mais rpte
leur voeu d'un tribunal extraordinaire et d'une taxe sur les riches. Une
foule de sections succdent  la commune, et demandent encore le tribunal
et la taxe. Quelques-unes y ajoutent la demande d'une loi contre les
accapareurs, d'un _maximum_ dans le prix des denres, et de l'abrogation
du dcret qui qualifiait marchandise la monnaie mtallique, et permettait
qu'elle circult  un prix diffrent du papier. Aprs toutes ces
ptitions, on insiste pour la mise aux voix des mesures proposes. On veut
d'abord voter sur-le-champ le principe de l'tablissement d'un tribunal
extraordinaire. Quelques dputs s'y opposent. Lanjuinais prend la parole,
et demande au moins que, si l'on veut absolument consacrer l'iniquit d'un
tribunal sans appel, on borne cette calamit au seul dpartement de Paris.
Guadet, Valaz, font de vains efforts pour appuyer Lanjuinais: ils sont
brutalement interrompus par la Montagne. Quelques dputs demandent mme
que ce tribunal porte le nom de _rvolutionnaire_. Mais la convention,
sans souffrir une plus longue discussion, dcrte l'tablissement d'un
tribunal _criminel extraordinaire_, pour juger sans appel, et sans recours
au tribunal de cassation, les conspirateurs et les
contre-rvolutionnaires, et charge son comit de lgislation de lui
prsenter demain un projet d'organisation.

Immdiatement aprs ce dcret, on en rend un second, qui frappe les riches
d'une taxe extraordinaire de guerre; un troisime qui organise
quarante-une commissions, de deux dputs chacune, charges de se rendre
dans les dpartemens, pour y acclrer le recrutement par tous les moyens
possibles, pour y dsarmer ceux qui ne partent pas, pour faire arrter les
suspects, pour s'emparer des chevaux de luxe, pour y exercer enfin la
dictature la plus absolue. A ces mesures on en ajouta d'autres encore: les
bourses des collges n'appartiendront  l'avenir qu'aux fils de ceux qui
seront partis pour les armes; tous les clibataires travaillant dans les
bureaux seront remplacs par des pres de famille, la contrainte par corps
sera abolie. Le droit de tester l'avait t quelques jours auparavant.
Toutes ces mesures furent prises sur la proposition de Danton, qui
connaissait parfaitement l'art de rattacher les intrts  la cause de
la rvolution.

Les jacobins, satisfaits de cette journe, coururent s'applaudir chez eux
du zle qu'ils avaient montr, de la manire dont ils avaient compos les
tribunes, et de l'imposante runion que prsentaient les rangs serrs de
la Montagne. Ils se recommandrent de continuer, et d'tre tous prsens 
la sance du lendemain, o devait s'organiser le tribunal extraordinaire.
Robespierre, se disaient-ils, nous l'a bien recommand. Cependant ils
n'taient pas satisfaits encore de ce qu'ils avaient obtenu; l'un d'eux
proposa de rdiger une ptition o ils demanderaient le renouvellement des
comits et du ministre, l'arrestation de tous les fonctionnaires 
l'instant mme de leur destitution, et celle de tous les administrateurs
des postes, et des journalistes contre-rvolutionnaires. Sur-le-champ on
veut faire la ptition; cependant le prsident objecte que la socit ne
peut pas faire un acte collectif, et on convient d'aller chercher un autre
local pour s'y runir en qualit de simples ptitionnaires. On se rpand
alors dans Paris. Le tumulte y rgnait. Une centaine d'individus,
promoteurs ordinaires de tous les dsordres, conduits par Lasouski,
s'taient rendus chez le journaliste Gorsas, arms de pistolets et de
sabres, et avaient bris ses presses. Gorsas s'tait enfui, et n'tait
parvenu  se sauver qu'en se dfendant avec beaucoup de courage et de
prsence d'esprit. Ils avaient fait de mme chez l'diteur de la
_Chronique_, dont ils avaient aussi ravag l'imprimerie.

La journe du lendemain 10 menaait d'tre encore plus orageuse. C'tait
un dimanche. Un repas tait prpar  la section de la Halle-aux-Bls,
pour y fter les enrls qui devaient partir pour l'arme; l'oisivet du
peuple jointe  l'agitation d'un festin, pouvait conduire aux plus mauvais
projets. La salle de la convention fut aussi remplie que la veille. Dans
les tribunes,  la Montagne, les rangs taient aussi serrs et aussi
menaans. La discussion s'ouvre sur plusieurs objets de dtail. On
s'occupe d'une lettre de Dumouriez. Robespierre appuie les propositions du
gnral, et demande la mise en accusation de Lanoue et de Stengel, tous
deux commandant  l'avant-garde, lors de la dernire droute. L'accusation
est aussitt porte. Il s'agit ensuite de faire partir les dputs
commissaires pour le recrutement. Cependant leur vote tant ncessaire
pour assurer l'tablissement du tribunal extraordinaire, on dcide de
l'organiser dans la journe, et de dpcher les commissaires le lendemain.
Cambacrs demande aussitt et l'organisation du tribunal extraordinaire,
et celle du ministre. Buzot s'lance alors  la tribune; et il est
interrompu par des murmures violens. Ces murmures, s'crie-t-il,
m'apprennent ce que je savais dj, qu'il y a du courage  s'opposer au
despotisme qu'on nous prpare. Nouvelle rumeur. Il continue: Je vous
abandonne ma vie, mais je veux sauver ma mmoire du dshonneur, en
m'opposant au despotisme de la convention nationale. On veut que vous
confondiez dans vos mains tous les pouvoirs.--Il faut agir et non
bavarder, s'crie une voix.--Vous avez raison, reprend Buzot; les
publicistes de la monarchie ont dit aussi qu'il fallait agir, et que par
consquent le gouvernement despotique d'un seul tait le meilleur... Un
nouveau bruit s'lve, la confusion rgne dans l'assemble; enfin on
convient d'ajourner l'organisation du ministre et de ne s'occuper
actuellement que du tribunal extraordinaire. On demande le rapport du
comit. Ce rapport n'est pas fait, mais  dfaut on demande le projet dont
on est convenu. Robert Lindet en fait la lecture en dplorant sa svrit.
Voici ce qu'il propose du ton de la douleur la plus vive: le tribunal sera
compos de neuf juges, nomms par la convention, indpendans de toute
forme, acqurant la conviction par tous les moyens, diviss en deux
sections toujours permanentes, poursuivant  la requte de la convention
ou directement ceux qui, par leur conduite, ou la manifestation de leurs
opinions, auraient tent d'garer le peuple, ceux qui, par les places
qu'ils occupaient sous l'ancien rgime, rappellent des prrogatives
usurpes par les despotes.

A la lecture de ce projet pouvantable, des applaudissemens clatent 
gauche, une violente agitation se manifeste  droite. Plutt mourir,
s'crie Vergniaud, que de consentir  l'tablissement de cette inquisition
vnitienne?--Il faut au peuple, rpond Amar, ou cette mesure de salut, ou
l'insurrection!--Mon got pour le pouvoir rvolutionnaire, dit Cambon, est
assez connu; mais si le peuple s'est tromp dans les lections, nous
pourrions nous tromper dans le choix de ces neuf juges, et ce seraient
alors d'insupportables tyrans que nous nous serions imposs  nous-mmes!
--Ce tribunal, s'crie Duhem, est encore trop bon pour des sclrats et
des contre-rvolutionnaires! Le tumulte se prolonge, et le temps se
consume en menaces, en outrages, en cris de toute espce. Nous le voulons!
S'crient les uns.--Nous ne le voulons pas! rpondent les autres. Barrre
demande des jurs, et en soutient la ncessit avec force. Turreau demande
qu'ils soient pris  Paris; Boyer-Fonfrde, dans toute la rpublique,
parce que le nouveau tribunal aura  juger des crimes commis dans les
dpartements, les armes, et partout. La journe s'coule, et dj la nuit
s'approche. Le prsident Gensonn rsume les diverses propositions, et se
dispose  les mettre aux voix. L'assemble, accable de fatigue, semble
prte  cder  tant de violence. Les membres de la Plaine commencent  se
retirer, et la Montagne, pour achever de les intimider, demande qu'on vote
 haute voix. Oui, s'crie Fraud indign, oui, votons  haute voix, pour
faire connatre au monde les hommes qui veulent assassiner l'innocence, 
l'ombre de la loi! Cette vhmente apostrophe ranime le ct droit et le
centre, et, contre toute apparence, la majorit dclare, 1. qu'il y aura
des jurs; 2. que ces jurs seront pris en nombre gal dans les
dpartemens; 3. qu'ils seront nomms par la convention.

Aprs l'admission de ces trois propositions, Gensonn croit devoir
accorder une heure de rpit  l'assemble, qui tait accable de fatigue.
Les dputs se lvent pour se retirer. Je somme, s'crie Danton, les bons
citoyens de rester  leurs places! Chacun se rassied aux clats de cette
voix terrible. Quoi! reprend Danton, c'est  l'instant o Miranda peut
tre battu, et Dumouriez, pris par derrire, oblig de mettre bas les
armes, que vous songeriez  dlaisser votre poste[1]! Il faut terminer
l'tablissement de ces lois extraordinaires destines  pouvanter vos
ennemis intrieurs. Il les faut arbitraires, parce qu'il est impossible de
les rendre prcises; parce que, si terribles qu'elles soient, elles seront
prfrables encore aux excutions populaires, qui, aujourd'hui comme en
septembre, seraient la suite des lenteurs de la justice. Aprs ce
tribunal, il faut organiser un pouvoir excutif nergique, qui soit en
contact immdiat avec vous, et qui puisse mettre en mouvement
tous vos moyens en hommes et en argent. Aujourd'hui donc le tribunal
extraordinaire, demain le pouvoir excutif, et aprs-demain le dpart de
vos commissaires pour les dpartemens. Qu'on me calomnie, si l'on veut;
mais que ma mmoire prisse, et que la rpublique soit sauve!

[Note 1: Dans ce moment on ne savait pas encore que Dumouriez avait quitt
la Hollande pour revenir sur la Meuse.]

Malgr cette violente exhortation, la suspension d'une heure est accorde,
et les dputs vont prendre un repos indispensable. Il tait environ sept
heures du soir. L'oisivet du dimanche, les repas donns dans la journe,
la question qui s'agitait dans l'assemble, tout contribuait  augmenter
l'agitation populaire. Sans qu'il y et de complot form d'avance, comme
le crurent les girondins, on tait amen par la seule disposition des
esprits  une scne clatante. On tait assembl aux Jacobins; Bentabole
tait accouru pour y faire le rapport sur la sance de la convention, et
se plaindre des patriotes, qui n'avaient pas t aussi nergiques ce
jour-l que la veille. Le conseil gnral de la commune sigeait
pareillement. Les sections, abandonnes par les citoyens paisibles,
taient livres  quelques furieux, qui prenaient des arrts
incendiaires. Dans celle des Quatre-Nations, dix-huit forcens avaient
dcid que le dpartement de la Seine devait en ce moment exercer la
souverainet, et que le corps lectoral de Paris devait s'assembler
sur-le-champ pour retrancher de la convention nationale les dputs
infidles, qui conspiraient avec les ennemis de la rvolution. Ce mme
arrt fut pris par le club des cordeliers, et une dputation de la
section et du club se rendait en ce moment  la commune pour lui en donner
communication. Des perturbateurs, suivant l'usage ordinaire dans tous les
mouvemens, couraient pour faire fermer les barrires.

Dans ce mme instant, les cris d'une populace furieuse retentissaient dans
les rues; les enrls qui avaient dn  la Halle-aux-Bls, remplis de
fureur et de vin, munis de pistolets et de sabres, s'avanaient vers la
salle des Jacobins, en faisant entendre des chants pouvantables. Ils y
arrivaient  l'instant mme o Bentabole achevait son rapport sur la
sance de la journe. Parvenus  la porte, ils demandent  dfiler dans la
salle. Ils la traversent au milieu des applaudissemens. L'un d'eux prend
la parole et dit: Citoyens, au moment du danger de la patrie, les
vainqueurs du 10 aot se lvent pour exterminer les ennemis de l'extrieur
et de l'intrieur.--Oui, leur rpond le prsident Collot-d'Herbois, malgr
les intrigans, nous sauverons avec vous la libert. Desfieux prend alors
la parole, dit que Miranda est la crature de Ption, et qu'il trahit; que
Brissot a fait dclarer la guerre  l'Angleterre pour perdre la France. Il
n'y a qu'un moyen, ajoute-t-il, de se sauver, c'est de se dbarrasser de
tous ces tratres, de mettre tous les _appelans_ en tat d'arrestation
chez eux, et de faire nommer d'autres dputs par le peuple. Un homme
vtu d'un habit militaire, et sorti de la foule qui venait de dfiler,
soutient que ce n'est pas assez que l'arrestation, et qu'il faut des
vengeances. Qu'est-ce que l'inviolabilit? dit-il. Je la mets sous les
pieds... A ces mots, Dubois de Cranc arrive, et veut s'opposer  ces
propositions. Sa rsistance cause un tumulte affreux. On propose de se
diviser en deux colonnes, dont l'une ira chercher les frres cordeliers,
et l'autre se rendra  la convention pour dfiler dans la salle, et lui
faire entendre tout ce qu'on exige d'elle. On hsite  dcider le dpart,
mais les tribunes envahissent la salle, on teint les lumires, les
agitateurs l'emportent, et on se divise en deux corps pour se rendre  la
convention et aux Cordeliers.

Dans ce moment, l'pouse de Louvet, loge avec lui dans la rue
Saint-Honor, prs des Jacobins, avait entendu les vocifrations partant
de cette salle, et s'y tait rendue pour s'instruire de ce qui s'y
passait. Elle assiste  cette scne; elle accourt en avertir Louvet, qui
avec beaucoup d'autres membres du ct droit, avait quitt la sance de la
convention, o l'on disait qu'ils devaient tre assassins. Louvet, arm
comme on l'tait ordinairement, profite de l'obscurit de la nuit, court
de porte en porte avertir ses amis, et leur assigne un rendez-vous dans un
lieu cach o ils pourront se soustraire aux coups des assassins. Il les
trouve chez Ption, dlibrant paisiblement sur des dcrets  rendre. Il
s'efforce de leur communiquer ses alarmes, et ne russit pas  troubler
l'impassible Ption, qui, regardant le ciel et voyant tomber la pluie, dit
froidement: _Il n'y aura rien cette nuit_. Cependant un rendez-vous est
fix, et l'un d'eux, nomm Kervlgan, se rend en toute hte  la caserne
du bataillon de Brest, pour le faire mettre sous les armes. Pendant ce
temps, les ministres runis chez Lebrun, n'ayant aucune force  leur
disposition, ne savaient quel moyen prendre pour dfendre la convention et
eux-mmes, car ils taient aussi menacs. L'assemble, plonge dans
l'effroi, attendait un dnouement terrible; et,  chaque bruit,  chaque
cri, se croyait au moment d'tre envahie par des assassins. Quarante
membres seulement taient rests au ct droit, et s'attendaient  voir
leur vie attaque; ils avaient des armes, et tenaient leurs pistolets
prpars. Ils taient convenus entre eux de se prcipiter sur la Montagne
au premier mouvement, et d'en gorger le plus de membres qu'ils
pourraient. Les tribunes et la Montagne taient dans la mme attitude, et
des deux cts on s'attendait  une scne sanglante et terrible.

Mais il n'y avait pas encore assez d'audace pour qu'un 10 aot contre la
convention ft excut: ce n'tait ici qu'une scne prliminaire, ce
n'tait qu'un 20 juin. La commune n'osa pas favoriser un mouvement auquel
les esprits n'taient pas assez prpars, elle s'en indigna mme trs
sincrement. Le maire,  l'instant o les deux dputations des Cordeliers
et des Quatre-Nations se prsentrent, les repoussa sans vouloir les
entendre. Complaisant des jacobins, il n'aimait pas les girondins sans
doute, peut-tre mme il dsirait leur chute, mais il pouvait croire un
mouvement dangereux; il tait d'ailleurs, comme Ption au 20 juin et au 10
aot, arrt par l'illgalit, et voulait qu'on lui ft violence pour
cder. Il repoussa donc les deux dputations. Hbert et Chaumette,
procureurs de la commune, le soutinrent. On envoya des ordres pour tenir
les barrires ouvertes, on rdigea une adresse aux sections, une autre aux
jacobins, pour les ramener  l'ordre. Santerre fit le discours le plus
nergique  la commune, et s'leva contre ceux qui demandaient une
nouvelle insurrection. Il dit que, le tyran tant renvers, cette seconde
insurrection ne pouvait se diriger que contre le peuple, qui actuellement
rgnait seul; que, s'il y avait de mauvais dput, il fallait les
souffrir, comme on avait souffert Maury et Cazals; que Paris n'tait pas
toute la France, et devait accepter les dputs des dpartemens; que,
quant au ministre de la guerre, s'il avait fait des destitutions, il en
avait le droit, puisqu'il tait responsable pour ses agens... Qu' Paris,
quelques hommes ineptes et gars croyaient pouvoir gouverner, et
dsorganiseraient tout; qu'enfin il allait mettre la force sur pied, et
ramener les malveillans  l'ordre...

De son ct Beurnonville, dont l'htel tait cern, franchit les murailles
de son jardin, runit le plus de monde qu'il put, se mit  la tte du
bataillon de Brest, et imposa aux agitateurs. La section des
Quatre-Nations, les cordeliers, les jacobins, rentrrent chez eux. Ainsi
la rsistance de la commune, la conduite de Santerre, le courage de
Beurnonville et des Brestois, peut-tre aussi la pluie qui tombait avec
abondance, empchrent les progrs de l'insurrection. D'ailleurs la
passion n'tait pas encore assez forte contre ce qu'il y avait de plus
noble, de plus gnreux dans la rpublique naissante. Ption, Condorcet,
Vergniaud, allaient montrer quelque temps encore dans la convention leur
courage, leurs talens et leur entranante loquence. Tout se calma. Le
maire, appel  la barre de la convention, la rassura, et dans cette nuit
mme on acheva paisiblement le dcret qui organisait le tribunal
rvolutionnaire. Ce tribunal tait compos d'un jury, de cinq juges, d'un
accusateur public et de deux adjoints, tous nomms par la convention. Les
jurs devaient tre choisis avant le mois de mai, et provisoirement ils
pouvaient tre pris dans le dpartement de Paris et les qautre dpartemens
voisins. Les jurs devaient opiner  haute voix.

La consquence de l'vnement du 10 mars fut de rveiller l'indignation
des membres du ct droit, et de causer de l'embarras  ceux du ct
gauche, compromis par ces dmonstrations prmatures. De toutes parts on
dsavouait ce mouvement comme illgal, comme attentatoire  la
reprsentation nationale. Ceux mme qui ne dsapprouvaient pas l'ide
d'une nouvelle insurrection, condamnaient celle-ci comme mal conduite, et
recommandaient de se garder des dsorganisateurs pays par l'migration et
l'Angleterre pour provoquer des dsordres. Les deux cts de l'assemble
semblaient conspirer pour tablir cette opinion; tous deux supposaient une
influence secrte, et s'accusaient rciproquement d'en tre complices. Une
scne trange confirma encore cette opinion gnrale. La section
Poissonnire, en prsentant des volontaires, demanda un acte d'accusation
contre Dumouriez, le gnral sur qui reposait dans le moment toute
l'esprance de l'arme franaise. A cette ptition, lue par le prsident
de la section, un cri gnral d'indignation s'lve. C'est un
aristocrate, s'crie-t-on, pay par les Anglais! Au mme instant on
regarde le drapeau que portait la section, et on s'aperoit avec
tonnement que la cravate en est blanche, et qu'il est surmont par des
fleurs de lis. Des cris de fureur clatent  cette vue; on dchire les
fleurs de lis et la cravate, et on les remplace par un ruban tricolore
qu'une femme jette des tribunes. Isnard prend aussitt la parole pour
demander un acte d'accusation contre le prsident de cette section; plus
de cent voix appuient cette motion, et dans le nombre, celle qui fixe le
plus l'attention, est celle de Marat. Cette ptition, dit-il, est un
complot, il faut la lire tout entire: on verra qu'on y demande la tte de
Vergniaud, Guadet, Gensonn... et autres; vous sentez, ajoute-t-il, quel
triomphe ce serait pour nos ennemis qu'un tel massacre! ce serait la
dsolation de la convention... Ici des applaudissemens universels
interrompent Marat; il reprend, dnonce lui-mme l'un des principaux
agitateurs, nomm Fournier, et demande son arrestation. Sur-le-champ elle
est ordonne; toute l'affaire est renvoye au comit de sret gnrale;
et l'assemble ordonne qu'il soit envoy  Dumouriez copie du
procs-verbal, pour lui prouver qu'elle ne partage pas  son gard les
torts des calomniateurs.

Le jeune Varlet, ami et compagnon de Fournier, accourt aux Jacobins pour
demander justice de son arrestation, et proposer d'aller le dlivrer.
Fournier, dit-il, n'est pas le seul menac; Lasouski, Desfieux, moi-mme
enfin, le sommes encore. Le tribunal rvolutionnaire qu'on vient d'tablir
va tourner contre les patriotes comme celui du 10 aot, et les frres qui
m'entendent ne sont plus jacobins s'ils ne me suivent. Il veut ensuite
accuser Dumouriez, et ici un trouble extraordinaire clate dans la
socit; le prsident se couvre, et dit qu'on veut perdre les jacobins.
Billaud-Varennes lui-mme monte  la tribune, se plaint de ces
propositions incendiaires, justifie Dumouriez, qu'il n'aime pas, dit-il,
mais qui fait maintenant son devoir, et qui a prouv qu'il voulait se
battre vigoureusement. Il se plaint d'un projet tendant  dsorganiser la
convention nationale par des attentats; il dclare comme trs suspects
Varlet, Fournier, Desfieux, et appuie le projet d'un scrutin puratoire
pour dlivrer la socit de tous les ennemis secrets qui veulent la
compromettre. La voix de Billaud-Varennes est coute; des nouvelles
satisfaisantes, telles que le ralliement de l'arme par Dumouriez, et la
reconnaissance de la rpublique par la Porte, achvent de ramener le
calme. Ainsi Marat, Billaud-Varennes et Robespierre, qui parla aussi dans
le mme sens, se prononaient tous contre les agitateurs, et semblaient
s'accorder  croire qu'ils taient pays par l'ennemi. C'est l une
incontestable preuve qu'il n'existait pas, comme le crurent les girondins,
un complot secrtement form. Si ce complot et exist, assurment
Billaud-Varennes, Marat et Robespierre en auraient plus ou moins fait
partie; ils auraient t obligs de se taire, comme le ct gauche de
l'assemble lgislative aprs le 20 juin, et certainement ils n'auraient
pas pu demander l'arrestation de l'un de leurs complices. Mais ici le
mouvement n'tait que l'effet d'une effervescence populaire, et on pouvait
le dsavouer s'il tait trop prcoce ou trop mal combin. D'ailleurs
Marat, Robespierre, Billaud-Varennes, quoique dsirant la chute des
girondins, craignaient sincrement les intrigues de l'tranger,
redoutaient une dsorganisation en prsence de l'ennemi victorieux,
apprhendaient l'opinion des dpartemens, taient embarrasss des
accusations auxquelles ces mouvemens les exposaient, et probablement ne
songeaient encore qu' s'emparer de tous les ministres, de tous les
comits, et  chasser les girondins du gouvernement, sans les exclure
violemment de la lgislature. Un seul homme, Danton, aurait pu tre
souponn, quoiqu'il ft le moins acharn des ennemis des girondins. Il
avait toute influence sur les cordeliers, auteurs du mouvement; il n'en
voulait pas aux membres du ct droit, mais  leur systme de modration
qui,  son gr, ralentissait l'action du gouvernement; il exigeait  tout
prix un tribunal extraordinaire, et un comit suprme investi d'une
dictature irrsistible, parce qu'il voulait pardessus tout le succs de la
rvolution; et il est possible qu'il et conduit secrtement les
agitateurs du 10 mars, pour intimider les girondins et vaincre leur
rsistance. Il est certain du moins qu'il ne s'empressa pas de dsavouer
les auteurs du trouble, et qu'on le vit au contraire renouveler ses
instances pour qu'on organist le gouvernement d'une manire prompte et
terrible.

Quoi qu'il en soit, il fut convenu que les aristocrates taient les
provocateurs secrets de ces mouvemens; tout le monde le crut ou feignit de
le croire. Vergniaud, dans un discours d'une entranante loquence, o il
dnona toute la conspiration, le supposa ainsi: il ft blm  la vrit
par Louvet, qui aurait voulu qu'on attaqut plus directement les jacobins;
mais il obtint que le premier soin du tribunal extraordinaire serait de
poursuivre les auteurs du 10 mars. Le ministre de la justice, charg de
faire un rapport sur les vnemens, dclara qu'il n'avait trouv nulle
part le comit rvolutionnaire auquel on les attribuait, qu'il n'avait
aperu que des emportemens de clubs, et des propositions faites dans un
mouvement d'enthousiasme. Tout ce qu'il avait dcouvert de plus prcis
tait une runion, au caf Corrazza, de quelques membres des cordeliers.
Ces membres des cordeliers taient Lasouski, Fournier, Gusman, Desfieux,
Varlet, agitateurs ordinaires des sections. Ils se runissaient aprs les
sances pour s'entretenir de sujets politiques. Personne n'attacha
d'importance  cette rvlation; et, comme on supposait des trames bien
plus profondes, la runion au caf Corrazza, de quelques individus aussi
subalternes, ne parut que ridicule.


FIN DU TOME TROISIME.



NOTES ET PICES JUSTIFICATIVES[1] DU TOME TROISIME.

[Note 1: J'ai cru devoir ajouter des notes qui me semblent utiles, soit
comme claircissemens de faits peu connus et mal apprcis, soit comme
monument d'un style et d'un langage aujourd'hui tout  fait oublis, et
cependant trs caractristiques. Ces morceaux sont emprunts pour la
plupart  des sources entirement ngliges, et surtout aux discussions
des Jacobins, monument politique trs rare et trs curieux.]




NOTE PAGE 47.


(Extrait des _Mmoires de Garat_.)

Voici le tableau que le ministre Garat, l'homme qui a le mieux observ les
personnages de la rvolution, a trac des deux cts de la convention.

C'est dans le ct droit de la convention qu'taient presque tous les
hommes dont je viens de parler; je ne pouvais y voir un autre gnie que
celui que je leur avais connu. L, je voyais donc et ce rpublicanisme de
sentiment qui ne consent  obir  un homme que lorsque cet homme parle
_au nom_ de la nation et _comme_ la loi, et ce rpublicanisme, bien plus
rare, de la pense qui a dcompos et recompos tous les ressorts de
l'organisation d'une socit d'hommes semblables en droits comme en
nature, qui a dml par quel heureux et profondartifice on peut associer
dans une grande rpublique ce qui parat inassociable, l'galit
et la soumission aux magistrats, l'agitation fconde des esprits et des
mes, et un ordre constant, immuable, un gouvernement dont la puissance
soit toujours absolue sur les individus et sur la multitude, et toujours
soumise  la nation, un pouvoir excutif dont l'appareil et les formes,
d'une splendeur utile, rveillent toujours les ides de la splendeur de
la rpublique, et jamais les ides de la grandeur d'une personne.

Dans ce mme ct, je voyais s'asseoir les hommes qui possdaient le
mieux ces doctrines de l'conomie politique qui enseignent  ouvrir et 
largir tous les canaux des richesses particulires et de la richesse
nationale,  composer le trsor public avec scrupule des portions que lui
doit la fortune de chaque citoyen;  crer de nouvelles sources et de
nouveaux fleuves aux fortunes particulires par un bon usage de ce
qu'elles ont vers dans les caisses de la rpublique;  protger, 
laisser sans limites tous les genres d'industrie, sans en favoriser
aucune;  regarder les grandes proprits non comme ces lacs striles qui
absorbent et gardent toutes les eaux que les montagnes versent dans leur
sein, mais comme des rservoirs ncessaires pour multiplier et pour
accrotre les germes de la fcondit universelle, pour les pancher de
proche en proche sur tous les lieux qui seraient rests dans le
desschement et dans la strilit: doctrines admirables qui ont port la
libert dans les arts et dans le commerce avant qu'elle ft dans les
gouvernemens, mais particulirement propres par leur essence  l'essence
des rpubliques; seules capables de donner un fondement solide 
_l'galit_, non dans une _frugalit_ gnrale toujours viole, et qui
enchane bien moins les dsirs que l'industrie, mais dans une aisance
universelle, mais dans ces travaux dont la varit ingnieuse et la
renaissance continuelle peuvent seules absorber, heureusement pour la
libert, cette activit turbulente des dmocraties qui, aprs les avoir
long-temps tourmentes, a fait disparatre les rpubliques anciennes
au milieu des orages et des temptes dont leur atmosphre tait toujours
enveloppe.

Dans le ct droit taient cinq  six hommes dont le gnie pouvait
concevoir ces grandes thories de l'ordre social et de l'ordre conomique,
et un grand nombre d'hommes dont l'intelligence pouvait les comprendre et
les rpandre: c'est l encore qu'taient alls se ranger un certain nombre
d'esprits nagure trs imptueux, trs violens, mais qui, aprs avoir
parcouru et puis le cercle entier de leurs emportemens dmagogiques,
n'aspiraient qu' dsavouer et  combattre les folies qu'ils avaient
propages; c'est l enfin que s'asseyaient, comme les hommes pieux
s'agenouillent au pied des autels, ces hommes que des passions douces, une
fortune honnte et une ducation qui n'avait pas t nglige, disposaient
 honorer de toutes les vertus prives, la rpublique qui les laisserait
jouir de leur repos, de leur bienveillance facile et de leur bonheur.

En dtournant mes regards de ce ct droit sur le ct gauche, en les
portant sur la Montagne, quel contraste me frappait! L, je vois s'agiter
avec le plus de tumulte un homme  qui la face couverte d'un jaune cuivr
donnait l'air de sortir des cavernes sanglantes des anthropophages, ou du
seuil embras des enfers; qu' sa marche convulsive, brusque, coupe, on
reconnaissait pour un de ces assassins chapps aux bourreaux, mais non
aux furies, et qui semblent vouloir anantir le genre humain pour se
drober  l'effroi que la vue de chaque homme leur inspire. Sous le
despotisme, qu'il n'avait pas couvert de sang comme la libert, cet homme
avait eu l'ambition de faire une rvolution dans les sciences; et on
l'avait vu attaquer, par des systmes audacieux et plats, les plus grandes
dcouvertes des temps modernes et de l'esprit humain. Ses yeux, errant sur
l'histoire des sicles, s'taient arrts sur la vie de quatre ou cinq
grands exterminateurs qui ont chang les cits en dserts, pour repeupler
ensuite les dserts d'une race forme  leur image ou  celle des tigres;
c'tait l tout ce qu'il avait retenu des annales des peuples, tout ce
qu'il en savait et qu'il voulait imiter. Par un instinct semblable  celui
des btes froces, plutt que par une vue profonde de la perversit, il
avait aperu  combien de folies et de forfaits il est possible
d'entraner un peuple immense dont on vient de briser les chanes
religieuses et les chanes politiques: c'est l'ide qui a dict toutes ses
feuilles, toutes ses paroles, toutes ses actions. Et il n'est tomb que
sous le poignard d'une femme! et plus de cinquante mille de ses images ont
t riges sur le sein de la rpublique!

A ses cts se plaaient des hommes qui n'auraient pas conu eux-mmes de
pareilles atrocits, mais qui, jets avec lui, par un acte d'une extrme
audace, dans des vnemens dont la hauteur les tourdissait, et dont les
dangers les faisaient frmir, en dsavouant les maximes du monstre, les
avaient peut-tre dj suivies, et n'taient pas fchs qu'on craignt
qu'ils pussent les suivre encore. Ils avaient horreur de Marat, mais ils
n'avaient pas horreur de s'en servir. Ils le plaaient au milieu d'eux,
ils le mettaient en avant, ils le portaient en quelque sorte sur leur
poitrine comme une tte de Mduse. Comme l'effroi que rpandait un pareil
homme tait partout, on croyait le voir partout lui-mme, on croyait en
quelque sorte qu'il tait toute la Montagne, ou que toute la Montagne
tait comme lui. Parmi les chefs, en effet, il y en avait plusieurs qui ne
reprochaient aux forfaits de Marat que d'tre un peu trop sans voile.

Mais parmi les chefs mmes ( et c'est ici que la vrit me spare de
l'opinion de beaucoup d'honntes gens), parmi les chefs mmes taient un
grand nombre d'hommes qui, lis aux autres par les vnemens beaucoup plus
que par leurs sentimens, tournaient des regards et des regrets vers la
sagesse et l'humanit; qui auraient eu beaucoup de vertus et auraient
rendu beaucoup de services,  l'instant o on aurait commenc  les en
croire capables. Sur la Montagne se rendaient, comme  des postes
militaires, ceux qui avaient beaucoup la passion de la libert et peu la
thorie, ceux qui croyaient l'galit menace ou mme rompue par la
grandeur des ides et par l'lgance du langage; ceux qui, lus dans les
hameaux et dans les ateliers, ne pouvaient reconnatre un rpublicain que
sous le costume qu'ils portaient eux-mmes; ceux qui, entrant pour la
premire fois dans la carrire de la rvolution, avaient  signaler cette
imptuosit et cette violence par laquelle avait commenc la gloire de
presque tous les grands rvolutionnaires; ceux qui, jeunes encore et plus
faits pour servir la rpublique dans les armes que dans le sanctuaire des
lois, ayant vu natre la rpublique au bruit de la foudre, croyaient que
c'tait toujours au bruit de la foudre qu'il fallait la conserver et
promulguer ses dcrets. A ce ct gauche allaient encore chercher un asile
plutt qu'une place plusieurs de ces dputs qui, ayant t levs dans
les castes proscrites de la noblesse et du sacerdoce, quoique toujours
purs, taient toujours exposs aux soupons, et fuyaient au haut de la
Montagne l'accusation de ne pas atteindre  la hauteur des principes: l,
allaient se nourrir de leurs soupons, et vivre au milieu des fantmes,
ces caractres graves et mlancoliques qui, ayant aperu trop souvent la
fausset unie  la politesse, ne croient  la vertu que lorsqu'elle est
sombre, et  la libert que lorsqu'elle est farouche; l sigeaient
quelques esprits qui avaient pris dans les sciences exactes de la raideur
en mme temps que de la rectitude; qui, fiers de possder des lumires
immdiatement applicables aux arts mcaniques, taient bien aises de se
sparer par leur place, comme par leur ddain, de ces hommes de lettres,
de ces philosophes dont les lumires ne sont pas si promptement utiles aux
tisserands et aux forgerons, et n'arrivent aux individus qu'aprs avoir
clair la socit tout entire: l enfin devaient aimer  voter, quels
que fussent d'ailleurs leur esprit et leurs talens, tous ceux qui, par les
ressorts trop tendus de leur caractre, taient disposs  aller au-del
plutt qu' rester en-de de la borne qu'il fallait marquer  l'nergie
et  l'lan rvolutionnaire.

Telle tait l'ide que je me formais des _lmens_ des deux cts de la
convention nationale.

A juger chaque ct par la majorit de ses lmens, tous les deux, dans
des genres et dans des degrs diffrens, devaient me paratre capables de
rendre de grands services  la rpublique: le ct droit pour organiser
l'intrieur avec sagesse et avec grandeur; le ct gauche pour faire
passer, de leurs mes dans l'me de tous les Franais, ces passions
rpublicaines et populaires si ncessaires  une nation assaillie de
toutes parts par la meute des rois et par la soldatesque de l'Europe.




NOTE 1, PAGE 75.


_Discours de Collot-d'Herbois  Dumouriez, aprs la campagne de l'Argonne,
extrait du_ Journal des Jacobins. (_Sance du dimanche 14 octobre, l'an
1er de la rpublique_.)

Je voulais parler de nos armes, et je me flicitais d'en parler en
prsence du soldat que vous venez d'entendre. Je voulais blmer la rponse
du prsident: dj j'ai dit plusieurs fois que le prsident ne doit jamais
rpondre aux membres de la socit; mais il a rpondu  tous les soldats
de l'arme. Cette rponse dorme  tous un tmoignage clatant de votre
satisfaction; Dumouriez la partage avec tous ses frres d'armes, car il
sait que sans eux sa gloire ne serait rien. Il faut nous accoutumer  ce
langage. Dumouriez a fait son devoir; c'est l sa plus belle rcompense...
Ce n'est pas parce qu'il est gnral que je le loue, mais parce qu'il est
soldat franais.

N'est-il pas vrai, gnral, qu'il est beau de commander une arme
rpublicaine? que tu as trouv une grande diffrence entre cette arme et
celle du despotisme? Ils n'ont pas seulement de la bravoure, les Franais;
ils ne se contentent pas de mpriser la mort; car, qui est-ce qui craint
la mort? Mais ces habitans de Lille et de Thionville, qui attendent de
sang-froid les boulets rouges, qui restent immobiles au milieu de clats
des bombes et de la destruction de leurs maisons, n'est-ce pas l le
dveloppement de toutes les vertus? Ah! Oui, ces vertus sont au-dessus de
tous les triomphes... Une nouvelle manire de faire la guerre aujourd'hui
est invente, et nos ennemis ne la trouveront pas: les tyrans ne pourront
rien tant qu'il y aura des hommes libres qui voudront se dfendre.

Un grand nombre de confrres sont morts pour la dfense de la libert;
ils sont morts, mais leur mmoire nous est chre, mais ils ont laiss des
exemples qui vivent dans nos coeurs; mais vivent-ils ceux qui nous ont
attaqus? Non, ils ont succomb, et leurs cohortes ne sont plus que des
monceaux de cadavres qui pourrissent o ils ont combattu: elles ne sont
plus qu'un fumier infect que le soleil de la libert ne purifiera qu'avec
peine... Cette nue de squelettes ambulans ressemble bien au squelette de
la tyrannie; et, comme lui, ils ne tarderont pas  succomber... Que sont
devenus ces anciens gnraux  grande renomme? Leur ombre s'vanouit
devant le gnie tout-puissant de la libert; ils fuient, et n'ont plus que
des cachots pour retraite; car les cachots ne seront plus bientt que les
palais des despotes: ils fuient, parce que les peuples se lvent.

Ce n'est pas un roi qui t'a nomm, Dumouriez, ce sont tes concitoyens:
souviens-toi qu'un gnral de la rpublique ne doit jamais transiger avec
les tyrans; souviens-toi que les gnraux comme toi ne doivent jamais
servir que la libert. Tu as entendu parler de Thmistocle, il venait de
sauver les Grecs par la bataille de Salamine; il fut calomni (tu as des
ennemis, Dumouriez, tu seras calomni, c'est pourquoi je te parle);
Thmistocle fut calomni; il fut puni injustement par ses concitoyens; il
trouva un asile chez les tyrans, mais il fut toujours Thmistocle. On lui
proposa de porter les armes contre sa patrie: _Mon pe ne_ _servira
jamais les tyrans_, dit-il, et il se l'enfona dans le coeur. Je te
rappellerai aussi Scipion. Antiochus tenta de sduire ce grand homme en
offrant de lui rendre un otage prcieux, son propre fils. Scipion
rpondit: Tu n'as pas assez de richesses pour acheter ma conscience, et
la nature n'a rien au-dessus de l'amour de la patrie.

Des peuples gmissent esclaves; bientt tu les dlivreras. Quelle
glorieuse mission! Le succs n'est pas douteux: les citoyens qui
t'attendent t'esprent; et ceux qui sont ici te poussent... Il faut
cependant te reprocher quelque excs de gnrosit envers tes ennemis; tu
as reconduit le roi de Prusse un peu trop  la manire franaise, 
l'ancienne manire franaise s'entend (_applaudi_). Mais, nous l'esprons,
l'Autriche paiera double; elle est en fonds; ne la mnage pas; tu ne peux
trop lui faire payer les outrages que sa race a faits au genre humain.

Tu vas  Bruxelles, Dumouriez (_applaudi_); tu vas passer  Courtray. L
le nom franais a t profan: un gnral a abus l'espoir des peuples; le
tratre Jarry a incendi les maisons. Je n'ai jusqu'ici parl qu' ton
courage, je parle  ton coeur. Souviens-toi de ces malheureux habitans de
Courtray; ne trompe pas leur espoir cette fois-ci; promets-leur la justice
de la nation, la nation ne te dmentira pas.

Quand tu seras  Bruxelles... je n'ai rien  te dire sur la conduite que
tu as  tenir... si tu y trouves une femme excrable qui, sous les murs de
Lille, est venue repatre sa frocit du spectacle des boulets rouges...
Mais cette femme ne t'attend pas... Si tu la trouvais, elle serait la
prisonnire: nous en avons d'autres aussi qui sont de sa famille... tu
l'enverrais ici... fais-la raser au moins de manire qu'elle ne puisse
jamais porter perruque.

A Bruxelles la libert va renatre sous tes auspices. Un peuple entier va
se livrer  l'allgresse; tu rendras les enfans  leurs pres, les pouses
 leurs poux; le spectacle de leur bonheur te dlassera de tes travaux.
Enfans, citoyens, filles, femmes, tous se presseront autour de toi; tous
t'embrasseront comme leur pre... De quelle flicit tu vas jouir,
Dumouriez...! Ma femme... elle est de Bruxelles; elle t'embrassera aussi.

Ce discours a t souvent interrompu par de vifs applaudissemens.




NOTE 2, PAGE 80.


_Rcit de la visite que Marat fit  Dumouriez chez mademoiselle Candeille,
extrait du_ Journal de la Rpublique franaise, _et crit par Marat
lui-mme dans son numro du mercredi 17 octobre 1792_.

_Dclaration de_ l'Ami du Peuple.

Moins tonn qu'indign de voir d'anciens valets de la cour, placs par
suite des vnemens  la tte de nos armes, et depuis le 10 aot
maintenus en place par l'influence, l'intrigue et la sottise, pousser
l'audace jusqu' dgrader et traiter en criminels deux bataillons
patriotes, sous le prtexte ridicule, et trs probablement faux, que
quelques individus avaient massacr quatre dserteurs prussiens, je me
prsentai  la tribune des Jacobins pour dvoiler cette trame odieuse, et
demander deux commissaires distingus par leur civisme pour m'accompagner
chez Dumouriez, et tre tmoins de ses rponses  mes interpellations. Je
me rendis chez lui avec les citoyens Bentabole et Monteau, deux de mes
collgues  la convention. On nous rpondit qu'il tait au spectacle et
qu'il soupait en ville.

Nous le savions de retour des Varits; nous allmes le chercher au club
du D. Cypher, o l'on nous dit qu'il devait se rendre: peine perdue. Enfin
nous apprmes qu'il devait souper rue Chantereine, dans la petite maison
de Talma. Une file de voitures et de brillantes illuminations nous
indiqurent le temple o le fils de Thalie ftait un enfant de Mars. Nous
sommes surpris de trouver garde nationale parisienne en dedans et en
dehors. Aprs avoir travers une antichambre pleine de domestiques mls 
des heiduques, nous arrivmes dans un salon rempli d'une nombreuse socit.

A la porte tait Santerre, gnral de l'arme parisienne, faisant les
fonctions de laquais ou d'introducteur. Il m'annonce tout haut ds
l'instant qu'il m'aperoit, indiscrtion qui me dplut trs fort, en ce
qu'elle pouvait faire clipser quelques masques intressans  connatre.
Cependant j'en vis assez pour tenir le fil des intrigues. Je ne parlerai
pas d'une dizaine de fes destines  parer la fte. Probablement la
politique n'tait pas l'objet de leur runion. Je ne dirai rien non plus
des officiers nationaux qui faisaient leur cour au grand gnral, ni des
anciens valets de la cour qui formaient son cortge, sous l'habit
d'aides-de-camp. Enfin je ne dirai rien du matre du logis qui tait au
milieu d'eux en costume d'histrion. Mais je ne puis me dispenser de
dclarer, pour l'intelligence des oprations de la convention et la
connaissance des escamoteurs de dcrets, que dans l'auguste compagnie
taient Kersaint, le grand faiseur de Lebrun, et Roland, Lasource...
Chnier, tous suppts de la faction de la rpublique fdrative; Dulaure
et Gorsas, leurs galopins libellistes. Comme il y avait cohue, je n'ai
distingu que ces conjurs; peut-tre taient-ils en plus grand nombre: et
comme il tait de bonne heure encore, il est probable qu'ils n'taient pas
tous rendus, car les Vergniaud, les Buzot, les Camus, les Rabaut, les
Lacroix, les Guadet, les Barbaroux et autres meneurs, taient sans doute
de la fte, puisqu'ils sont du conciliabule.

Avant de rendre compte de notre entretien avec Dumouriez, je m'arrte ici
un instant pour faire, avec le lecteur judicieux, quelques observations
qui ne seront pas dplaces. Conoit-on que ce gnralissime de la
rpublique, qui a laiss chapper le roi de Prusse  Verdun, et qui a
capitul avec l'ennemi, qu'il pouvait forcer dans ses camps et rduire 
mettre bas les armes, au lieu de favoriser sa retraite, ait choisi un
moment aussi critique pour abandonner les armes sous ses ordres, courir
les spectacles, s'y faire applaudir, et se livrer  des orgies chez un
acteur avec des nymphes de l'Opra?

Dumouriez a couvert les motifs secrets qui l'appellent  Paris du
prtexte de concerter avec les ministres le plan des oprations de la
campagne. Quoi! avec un Roland, frre coupe-choux et petit intrigant qui
ne connat que les basses menes du mensonge et de l'astuce! avec un
Lepage, digne acolyte de Roland son protecteur! avec un Clavire, qui ne
connat que les rubriques de l'agiotage! avec un Garat, qui ne connat que
les phrases prcieuses et le mange d'un flagorneur acadmique! Je ne
dirai rien de Monge; on le croit patriote; mais il est aussi ignorant des
oprations militaires que ses collgues, qui n'y entendent rien. Dumouriez
est venu se concerter avec les meneurs de la clique qui cabale pour
tablir la rpublique fdrative; voil l'objet de son quipe.

En entrant dans le salon o le festin tait prpar, je m'aperus trs
bien que ma prsence troublait la gaiet; ce qu'on n'a pas de peine 
concevoir quand on considre que je suis l'pouvantail des ennemis de la
patrie. Dumouriez surtout paraissait dconcert; je le priai de passer
avec nous dans une autre pice, pour l'entretenir quelques momens en
particulier. Je portai la parole, et voici notre entretien mot pour mot:
Nous sommes membres de la convention nationale, et nous venons, monsieur,
vous prier de nous donner des claircissemens sur le fond de l'affaire des
deux bataillons, le Mauconseil et le Rpublicain, accuss par vous d'avoir
assassin de sang-froid quatre dserteurs prussiens. Nous avons parcouru
les bureaux du comit militaire et ceux du dpartement de la guerre; nous
n'y avons pas trouv la moindre preuve du dlit, et personne ne peut mieux
nous instruire de toutes ces circonstances que vous.--Messieurs, j'ai
envoy toutes les pices au ministre.--Nous vous assurons, monsieur, que
nous avons entre les mains un mmoire fait dans ses bureaux et en son nom,
portant qu'il manque absolument de faits pour prononcer sur ce prtendu
dlit, et qu'il faut s'adresser  vous pour en avoir.--Mais, messieurs,
j'ai inform la convention, et je me rfr  elle.--Permettez-nous,
monsieur, de vous observer que les informations donnes ne suffisent pas,
puisque les comits de la convention, auxquels cette affaire a t
renvoye, ont dclar dans leur rapport qu'ils taient dans
l'impossibilit de prononcer, faute de renseignemens et de preuves du
dlit dnonc. Nous vous prions de nous dire si vous tes instruit du fond
de l'affaire.--Certainement, par moi-mme.--Et ce n'est pas par une
dnonciation de confiance faite par vous sur la foi de M. Duchaseau?
--Mais, messieurs, quand je dis quelque chose, je crois devoir tre cru.
--Monsieur, si nous pensions l-dessus comme vous, nous ne ferions pas la
dmarche qui nous amne. Nous avons de grandes raisons pour douter;
plusieurs membres du comit militaire nous annoncent que ces prtendus
Prussiens sont quatre Franais migrs.--Eh bien, messieurs, quand cela
serait...--Monsieur, cela changerait absolument l'tat de la chose, et
sans approuver d'avance la conduite des bataillons, peut-tre sont-ils
absolument innocens; ce sont les circonstances qui ont provoqu le
massacre qu'il importe de connatre; or, des lettres venues de l'arme
annoncent que ces migrs ont t reconnus pour espions envoys par
l'ennemi, et qu'ils se sont mme rvolts contre les gardes nationaux.
--Comment, monsieur, vous approuvez donc l'insubordination des soldats?
--Non, monsieur, je n'approuve point l'insubordination des soldats, mais
je dteste la tyrannie des chefs: j'ai trop lieu de croire que c'est ici
une machination de Duchaseau contre les bataillons patriotes, et la
manire dont vous les avez traits est rvoltante.--Monsieur Marat, vous
tes trop vif; et je ne puis m'expliquer avec vous. Ici Dumouriez, se
sentant trop vivement press, s'est tir d'embarras en nous quittant: mes
deux collgues l'ont suivi, et dans l'entretien qu'ils ont eu avec lui, il
s'est born  dire qu'il avait envoy les pices au ministre. Pendant leur
entretien je me suis vu entour par tous les aides-de-camp de Dumouriez et
par les officiers de la garde parisienne. Santerre cherchait  m'apaiser;
il me parlait de la ncessit de la subordination dans les troupes. Je
sais cela comme vous, lui rpondis-je; mais je suis rvolt de la manire
dont on traite les soldats de la patrie; j'ai encore sur le coeur les
massacres de Nancy et du Champ-de-Mars. Ici quelques aides-de-camp de
Dumouriez se mirent  dclamer contre les agitateurs. Cessez ces
ridicules dclamations, m'criai-je; il n'y a d'agitateurs dans nos armes
que les infmes officiers, leurs mouchards et leurs perfides courtisans,
que nous avons eu la sottise de laisser  la tte de nos troupes. Je
parlais  Morcton Chabrillant et  Bourdoin, dont l'un est un ancien valet
de la cour, et l'autre un mouchard de Lafayette.

J'tais indign de tout ce que j'avais entendu, de tout ce que je
pressentais d'atroce dans l'odieuse conduite de nos gnraux. Ne pouvant
plus y tenir, je quittai la partie, et je vis avec tonnement dans la
pice voisine, dont les portes taient bantes, plusieurs heiduques de
Dumouriez le sabre nu  l'paule. J'ignore quel pouvait tre le but de
cette farce ridicule: si elle avait t imagine pour m'intimider, il faut
convenir que les valets de Dumouriez ont de grandes ides de la libert.
Prenez patience, messieurs, nous vous apprendrons  la connatre. En
attendant, croyez que votre matre redoute bien plus le bout de ma plume
que je n'ai peur des sabres de ses chenapans.



NOTE 3, PAGE 92.


Parmi les esprits les plus froids et les plus impartiaux de la rvolution,
il faut citer Ption. Personne n'a jug d'une manire plus sense les deux
partis qui divisaient la convention. Son quit tait si connue, que des
deux cts on consentait  s'en remettre  son jugement. Les accusations
qui eurent lieu ds l'ouverture de l'assemble, provoqurent de grandes
disputes aux Jacobins. Fabre d'glantine proposa de s'en rfrer  Ption
du jugement  rendre. Voici la manire dont il s'exprima:

_Sance du 29 octobre 1792_.

Il est un autre moyen que je crois utile et qui produira un plus grand
effet: presque toujours, lorsqu'une vaste intrigue a voulu se nouer, elle
a eu besoin de puissance; elle a d faire de grands efforts pour
s'attacher un grand crdit personnel. S'il existait un homme qui et tout
vu, tout apprci dans l'un et l'autre parti, vous ne pourriez douter que
cet homme, ami de la vrit, ne ft trs propre  la faire connatre: eh
bien! je propose que vous invitiez cet homme, membre de votre socit, 
prononcer sur les crimes qu'on impute aux patriotes; forcez sa vertu 
dire tout ce qu'il a vu: cet homme, c'est Ption. Quelque condescendance
que l'homme puisse avoir pour ses amis, j'ose dire que les intrigans n'ont
point corrompu Ption; il est toujours pur, il est sincre je le dis ici;
je vais lui parler souvent,  la convention, dans les momens d'explosion,
et s'il ne me dit pas toujours qu'il gmit, je vois qu'il gmit
intrieurement: ce matin, il voulait monter  la tribune. Il ne peut pas
vous refuser d'crire ce qu'il pense, et nous verrons si, malgr que
j'vente ce moyen-l, les intrigans peuvent le dtourner. Observez,
citoyens, que cette dmarche seule prouvera que vous ne voulez que la
vrit; c'est un hommage que vous rendez  la vertu d'un bon patriote,
avec d'autant plus de motifs, que les meneurs se sont envelopps de sa
vertu pour tre quelque chose. Je demande que la motion soit mise aux
voix. (_Applaudi_.)

_Legendre_. Le coup tait mont, il tait clair: la distribution du
discours de Brissot, le rapport du ministre de l'intrieur, le discours de
Louvet dans la poche, tout cela prouve que la partie tait faite. Le
discours de Brissot sur la radiation contient tout ce qu'a dit Louvet: le
rapport de Roland tait pour fournir  Louvet une occasion de parler.
J'approuve la motion de Fabre: la convention va prononcer. Robespierre a
la parole pour lundi: je demande que la socit suspende sa dcision: il
est impossible que dans un pays libre la vertu succombe sous le crime.

Aprs cette citation, je crois devoir placer le morceau que Ption crivit
relativement  la dispute engage entre Louvet et Robespierre; c'est, avec
les morceaux extraits de Garat, celui qui renferme les renseignemens les
plus prcieux sur la conduite et le caractre des hommes de ce temps, et
ce sont ceux que l'histoire doit conserver comme les plus capables de
rpandre des ides justes sur cette poque.

Citoyens, je m'tais promis de garder le silence le plus absolu sur les
vnemens qui se sont passs depuis le 10 aot: des motifs de dlicatesse
et de bien public me dterminaient  user de cette rserve.

Mais il est impossible de me taire plus longtemps: de l'une et de l'autre
part, on invoque mon tmoignage: chacun me presse de dire mon opinion; je
vais dire avec franchise ce que je sais sur quelques hommes, ce que je
pense sur les choses.

J'ai vu de prs les scnes de la rvolution; j'ai vu les cabales, les
intrigues, les luttes orageuses entre la tyrannie et la libert, entre le
vice et la vertu.

Quand le jeu des passions humaines parat  dcouvert, quand on aperoit
les ressorts secrets qui ont dirig les oprations les plus importantes,
quand on rapproche les vnemens de leurs causes, quand on connat tous
les prils que la libert a courus, quand on pntre dans l'abme de
corruption qui menaait  chaque instant de nous engloutir, on se demande
avec tonnement par quelle suite de prodiges nous sommes arrivs au point
o nous nous trouvons aujourd'hui!

Les rvolutions veulent tre vues de loin; ce prestige leur est bien
ncessaire; les sicles effacent les taches qui les obscurcissent; la
postrit n'aperoit que les rsultats. Nos neveux nous croiront grands:
rendons-les meilleurs que nous.

Je laisse en arrire les faits antrieurs  cette journe  jamais
mmorable, qui a lev la libert sur les ruines de la tyrannie, et qui a
chang la monarchie en rpublique.

Les hommes qui se sont attribu la gloire de cette journe sont les
hommes  qui elle appartient le moins: elle est due  ceux qui l'ont
prpare; elle est due  la nature imprieuse des choses; elle est due aux
braves fdrs et  leur directoire secret, qui concertait depuis
longtemps le plan de l'insurrection; elle est due au peuple, elle est due
enfin au gnie tutlaire qui prside constamment aux destins de la France
depuis la premire assemble de ses reprsentans!

Il faut le dire, un moment le succs fut incertain; et ceux qui sont
vraiment instruits des dtails de cette journe, savent quels furent les
intrpides dfenseurs de la patrie qui empchrent les Suisses et tous les
satellites du despotisme de demeurer matres du champ de bataille, quels
furent ceux qui rallirent nos phalanges citoyennes, un instant branles.

Cette journe avait galement lieu sans le concours des commissaires de
plusieurs sections, runis  la maison commune: les membres de l'ancienne
municipalit, qui n'avaient pas dsempar pendant la nuit, taient encore
en sance  neuf heures et demie du matin.

Ces commissaires conurent nanmoins une grande ide, et prirent une
mesure hardie en s'emparant de tous les pouvoirs municipaux, et en se
mettant  la place d'un conseil gnral dont ils redoutaient la faiblesse
et la corruption; ils exposrent courageusement leur vie dans le cas o le
succs ne justifierait pas l'entreprise.

Si ces commissaires eussent eu la sagesse de savoir dposer  temps leur
autorit, de rentrer au rang de simples citoyens aprs la belle action
qu'ils avaient faite, ils se seraient couverts de gloire; mais ils ne
surent pas rsister  l'attrait du pouvoir, et l'envie de dominer
s'empara d'eux.

Dans les premiers momens d'ivresse de la conqute de la libert, et aprs
une commotion aussi violente, il tait impossible que tout rentrt 
l'instant dans le calme et dans l'ordre accoutum; il et t injuste de
l'exiger: on fit alors au nouveau conseil de la commune des reproches qui
n'taient pas fonds; ce n'tait connatre ni sa position ni les
irconstances; mais ces commissaires commencrent  les mriter lorsqu'ils
prolongrent eux-mmes le mouvement rvolutionnaire au-del du terme.

L'assemble nationale s'tait prononce; elle avait pris un grand
caractre, elle avait rendu des dcrets qui sauvaient l'empire, elle avait
suspendu le roi, elle avait effac la ligne de dmarcation qui sparait
les citoyens en deux classes, elle avait appel la convention! Le parti
royaliste tait abattu: il fallait ds lors se rallier  elle, la
fortifier de l'opinion, l'environner de la confiance: le devoir et la
saine politique le voulaient ainsi.

La commune trouva plus grand de rivaliser avec l'assemble; elle tablit
une lutte qui n'tait propre qu' jeter de la dfaveur sur tout ce qui
s'tait pass, qu' faire croire que l'assemble tait sous le joug
irrsistible des circonstances; elle obissait ou rsistait aux dcrets
suivant qu'ils favorisaient ou contrariaient ses vues; elle prenait, dans
ses reprsentations au corps lgislatif, des formes imprieuses et
irritantes, elle affectait la puissance, et ne savait ni jouir de ses
triomphes, ni se les faire pardonner.

On tait parvenu  persuader aux uns que tant que l'tat rvolutionnaire
durait, le pouvoir tait remont  sa source, que l'assemble nationale
tait sans caractre, que son existence tait prcaire, et que les
assembles des communes taient les seules autorits lgales et
puissantes.

On avait insinu aux autres que les chefs d'opinion dans l'assemble
nationale avaient des projets perfides, voulaient renverser la libert et
livrer la rpublique aux trangers.

De sorte qu'un grand nombre de membres du conseil croyaient user d'un
droit lgitime lorsqu'ils usurpaient l'autorit, croyaient rsister 
l'oppression lorsqu'ils s'opposaient  la loi, croyaient faire un acte de
civisme lorsqu'ils manquaient  leurs devoirs de citoyens: nanmoins, au
milieu de cette anarchie, la commune prenait de temps en temps des arrts
salutaires.

J'avais t conserv dans ma place; mais elle n'tait plus qu'un vain
titre; j'en cherchais inutilement les fonctions, elles taient parses
entre toutes les mains, et chacun les exerait.

Je me rendis les premiers jours au conseil; je fus effray du dsordre
qui rgnait dans cette assemble, et surtout de l'esprit qui la dominait:
ce n'tait plus un corps administratif dlibrant sur les affaires
communales; c'tait une assemble politique se croyant investie de pleins
pouvoirs; discutant les grands intrts de l'tat, examinant les lois
faites et en promulguant de nouvelles; on n'y parlait que de complots
contre la libert publique; on y dnonait des citoyens; on les appelait
 la barre; on les entendait publiquement; on les jugeait, on les
renvoyait absous ou on les retenait; les rgles ordinaires avaient
disparu; l'effervescence des esprits tait telle, qu'il tait impossible
de retenir ce torrent: toutes les dlibrations s'emportaient avec
l'imptuosit de l'enthousiasme; elles se succdaient avec une rapidit
effrayante; le jour, la nuit, sans aucune interruption, le conseil tait
toujours en sance.

Je ne voulus pas que mon nom ft attach  une multitude d'actes aussi
irrguliers, aussi contraires aux principes.

Je sentis galement combien il tait sage et utile de ne pas approuver,
de ne pas fortifier par ma prsence tout ce qui se passait. Ceux qui dans
le conseil craignaient de m'y voir, ceux que mon aspect gnait, dsiraient
fortement que le peuple, dont je conservais la confiance, crt que je
prsidais  ses oprations, et que rien ne se faisait que de concert avec
moi: ma rserve  cet gard accrut leur inimiti; mais ils n'osrent pas
la manifester trop ouvertement, crainte de dplaire  ce peuple dont ils
briguaient la faveur.

Je parus rarement; et la conduite que je tins dans cette position trs
dlicate entre l'ancienne municipalit, qui rclamait contre sa
destitution, et la nouvelle, qui se prtendait lgalement institue, ne
fut pas inutile  la tranquillit publique; car, si alors je me fusse
prononc fortement pour ou contre, j'occasionnais un dchirement qui
aurait pu avoir des suites funestes: en tout il est un point de maturit
qu'il faut savoir saisir.

L'administration fut nglige, le maire ne fut plus un centre d'unit;
tous les fils furent coups entre mes mains; le pouvoir fut dispers;
l'action de surveillance fut sans force; l'action rprimante le fut
galement.

Robespierre prit donc l'ascendant dans le conseil, et il tait difficile
que cela ne ft pas ainsi dans les circonstances o nous nous trouvions,
et avec la trempe de son esprit. Je lui entendis prononcer un discours qui
me contrista l'me: il s'agissait du dcret qui ouvrait les barrires, et
 ce sujet il se livra  des dclamations extrmement animes, aux carts
d'une imagination sombre; il aperut des prcipices sous ses pas, des
complots liberticides; il signala les prtendus conspirateurs; il
s'adressa au peuple, chauffa les esprits, et occasionna, parmi ceux qui
l'entendaient, la plus vive fermentation.

Je rpondis  ce discours pour rtablir le calme, pour dissiper ces
noires illusions, et ramener la discussion au seul point qui dt occuper
l'assemble.

Robespierre et ses partisans entranaient ainsi la commune dans des
dmarches inconsidres, dans les partis extrmes.

Je ne suspectais pas pour cela les intentions de Robespierre; j'accusais
sa tte plus que son coeur; mais les suites de ces noires visions ne m'en
causaient pas moins d'alarmes.

Chaque jour les tribunes du conseil retentissaient de diatribes
violentes; les membres ne pouvaient pas se persuader qu'ils taient des
magistrats chargs de veiller  l'excution des lois et au maintien de
l'ordre; ils s'envisageaient toujours comme formant une association
rvolutionnaire.

Les sections assembles recevaient cette influence, la communiquaient 
leur tour; de sorte qu'en mme temps tout Paris fut en fermentation.

Le comit de surveillance de la commune remplissait les prisons; on ne
peut pas se dissimuler que si plusieurs de ces arrestations furent justes
et ncessaires, d'autres furent lgalement hasardes. Il faut moins en
accuser les chefs que leurs agens: la police tait mal entoure; un homme
entre autres, dont le nom seul est devenu une injure, dont le nom seul
jette l'pouvante dans l'me de tous les citoyens paisibles, semblait
s'tre empar de sa direction et de ses mouvemens; assidu  toutes les
confrences, il s'immisait dans toutes les affaires; il parlait, il
ordonnait en matre; je m'en plaignis hautement  la commune, et je
terminai mon opinion par ces mots: _Marat est ou le plus insens ou le
plus sclrat des hommes_. Depuis je n'ai jamais parl de lui.

La justice tait lente  prononcer sur le sort des dtenus, et ils
s'entassaient de plus en plus dans les prisons. Une section vint en
dputation au conseil de la commune le 23 aot et dclara formellement que
les citoyens, fatigus, indigns des retards que l'on apportait dans les
jugemens, forceraient les portes de ces asiles, et immoleraient  leur
vengeance les coupables qui y taient renferms... Cette ptition, conue
dans les termes les plus dlirans, n'prouva aucune censure; elle reut
mme des applaudissemens!

Le 25, mille  douze cents citoyens arms sortirent de Paris pour enlever
les prisonniers d'tat dtenus  Orlans, et les transfrer ailleurs.

Des nouvelles fcheuses vinrent encore augmenter l'agitation des esprits:
on annona la trahison de Longwy, et, quelques jours aprs, le sige de
Verdun.

Le 27, l'assemble nationale invita le dpartement de Paris et ceux
environnans  fournir trente mille hommes arms pour voler aux frontires:
ce dcret imprima un nouveau mouvement qui se combina avec ceux qui
existaient dj.

Le 31, l'absolution de Montmorin souleva le peuple; le bruit se rpandit
qu'il avait t sauv par la perfidie d'un commissaire du roi, qui avait
induit les jurs en erreur.

Dans le mme moment, on publia la rvlation d'un complot, faite par un
condamn, complot tendant  faire vader tous les prisonniers, qui
devaient ensuite se rpandre dans la ville, s'y livrer  tous les excs et
enlever le roi.

L'effervescence tait  son comble. La commune, pour exciter
l'enthousiasme des citoyens, pour les porter en foule aux enrlemens
civiques, avait arrt de les runir avec appareil au Champ-de-Mars au
bruit du canon.

Le 2 septembre arrive: le canon d'alarme tire; le tocsin sonne... O jour
de deuil! A ce son lugubre et alarmant, on se rassemble, on se prcipite
dans les prisons, on gorge, on assassine! Manuel, plusieurs dputs de
l'assemble nationale, se rendent dans ces lieux de carnage: leurs efforts
sont inutiles; on immole les victimes jusque dans leurs bras! Eh bien!
j'tais dans une fausse scurit; j'ignorais ces cruauts, depuis quelque
temps on ne me parlait de rien. Je les apprends enfin, et comment? d'une
manire vague, indirecte, dfigure: on m'ajoute en mme temps que tout
est fini. Les dtails les plus dchirans me parviennent ensuite; mais
j'tais dans la conviction la plus intime que le jour qui avait clair
ces scnes affreuses ne reparatrait plus. Cependant elles continuent;
j'cris au commandant gnral, je le requiers de porter des forces aux
prisons; il ne me rpond pas d'abord. J'cris de nouveau: il me dit qu'il
a donn des ordres; rien n'annonce que ces ordres s'excutent. Cependant
elles continuent encore: je vais au conseil de la commune; je me rends de
l  l'htel de la Force avec plusieurs de mes collgues. Des citoyens
assez paisibles obstruaient la rue qui conduit  cette prison; une trs
faible garde tait  la porte: j'entre... Non, jamais ce spectacle ne
s'effacera de mon coeur! Je vois deux officiers municipaux revtus de leur
charpe, je vois trois hommes tranquillement assis devant une table, les
registres d'crous ouverts et sous les yeux, faisant l'appel des
prisonniers; d'autres hommes les interrogeant; d'autres hommes faisant
fonctions de jurs et de juges, une douzaine de bourreaux, les bras nus
couverts de sang, les uns avec des massues, les autres avec des sabres et
des coutelas qui en dgouttaient, excutant  l'instant les jugemens; des
citoyens attendant au dehors ces jugemens avec impatience, gardant le plus
morne silence aux arrts de mort, jetant des cris de joie aux arrts
d'absolution.

Et les hommes qui jugeaient, et les hommes qui excutaient avaient la mme
scurit que si la loi les et appels  remplir ces fonctions! Ils me
vantaient leur justice, leur attention  distinguer les innocens des
coupables, les services qu'ils avaient rendus; ils demandaient,
pourrait-on le croire! ils demandaient  tre pays du temps qu'ils
avaient pass!... J'tais rellement confondu de les entendre!

Je leur parlai le langage austre de la loi; je leur parlai avec le
sentiment de l'indignation profonde dont j'tais pntr: je les fis
sortir tous devant moi. J'tais  peine sorti moi-mme qu'ils y
rentrrent: je fus de nouveau sur les lieux pour les en chasser; la nuit
ils achevrent leur horrible boucherie.

Ces assassinats furent-ils commands, furent-ils dirigs par quelques
hommes? J'ai eu des listes sous les yeux, j'ai reu des rapports, j'ai
recueilli quelques faits; si j'avais  prononcer comme juge, je ne
pourrais pas dire: Voil le coupable.

Je pense que ces crimes n'eussent pas eu un aussi libre cours, qu'ils
eussent t arrts si tous ceux qui avaient en main le pouvoir et la
force les eussent vus avec horreur; mais je dois le dire, parce que cela
est vrai, plusieurs de ces hommes publics, de ces dfenseurs de la patrie,
croyaient que ces journes dsastreuses et dshonorantes taient
ncessaires, qu'elles purgeaient l'empire d'hommes dangereux, qu'elles
portaient l'pouvante dans l'me des conspirateurs, et que ces crimes,
odieux en morale, taient utiles en politique.

Oui, voil ce qui a ralenti le zle de ceux  qui la loi avait confi le
maintien de l'ordre, de ceux  qui elle avait remis la dfense des
personnes et des proprits.

On voit comment on peut lier les journes des 2, 3, 4 et 5 septembre 
l'immortelle journe du 10 aot; comment on peut en faire une suite du
mouvement rvolutionnaire imprim dans ce jour, le premier des annales de
la rpublique; mais je ne puis me rsoudre  confondre la gloire avec
l'infamie, et  souiller le 10 aot des excs du 2 septembre.

Le comit de surveillance lana en effet un mandat d'arrt contre le
ministre Roland; c'tait le 4, et les massacres duraient encore. Danton en
fut instruit; il vint  la mairie: il tait avec Robespierre. Il s'emporta
avec chaleur contre cet acte arbitraire et de dmence: il aurait perdu non
pas Roland, mais ceux qui l'avaient dcern. Danton en provoqua la
rvocation: il fut enseveli dans l'oubli.

J'eus une explication avec Robespierre; elle fut trs vive: je lui ai
toujours fait en face des reproches que l'amiti a temprs en son
absence; je lui dis:--Robespierre, vous faites bien du mal! Vos
dnonciations, vos alarmes, vos haines, vos soupons, agitent le peuple.
Mais enfin, expliquez-vous; avez-vous des faits? avez-vous des preuves? Je
combats avec vous, je n'aime que la vrit, je ne veux que la libert.

--Vous vous laissez entourer, vous vous laissez prvenir, me rpondit-il,
on vous indispose contre moi; vous voyez tous les jours mes ennemis; vous
voyez Brissot et son parti.

--Vous vous trompez, Robespierre; personne plus que moi n'est en garde
contre les prventions, et ne juge avec plus de sang-froid les hommes et
les choses.

Vous avez raison, je vois Brissot; nanmoins rarement; mais vous ne le
connaissez pas, et moi je le connais ds son enfance. Je l'ai vu dans ces
momens o l'me se montre tout entire, o l'on s'abandonne sans rserve 
l'amiti,  la confiance: je connais son dsintressement; je connais ses
principes, je vous proteste qu'ils sont purs. Ceux qui en font un chef de
parti n'ont pas la plus lgre ide de son caractre; il a des lumires et
des connaissances, mais il n'a ni la rserve, ni la dissimulation, ni ces
formes entranantes, ni cet esprit de suite, qui constituent un chef de
parti, et ce qui vous surprendra, c'est que, loin de mener les autres, il
est trs-facile  abuser.

Robespierre insista, mais en se renfermant dans des gnralits.--De
grce, lui dis-je, expliquons-nous: dites-moi franchement ce que vous avez
sur le coeur, ce que vous savez?

--Eh bien! me rpondit-il, je crois que Brissot est  Brunswick!

--Quelle erreur est la vtre! m'criai-je; c'est vritablement une folie;
voil comme votre imagination vous gare: Brunswick ne serait-il pas le
premier  lui couper la tte? Brissot n'est pas assez fou pour en douter.
Qui de nous srieusement peut capituler? qui de nous ne risque sa vie?
Bannissons d'injustes dfiances.

Je reviens aux vnemens dont je vous ai trac une faible esquisse. Ces
vnemens, et quelques-uns de ceux qui ont prcd la clbre journe du
10 aot, le rapprochement des faits et d'une foule de circonstances, ont
port  croire que des intrigans avaient voulu s'emparer du peuple, pour,
avec le peuple, s'emparer de l'autorit; on a dsign hautement
Robespierre: on a examin ses liaisons, on a analys sa conduite, on a
recueilli les paroles qui, dit-on, ont chapp  un de ses amis, et on a
conclu que Robespierre avait eu l'ambition insense de devenir le
dictateur de son pays.

Le caractre de Robespierre explique ce qu'il a fait. Robespierre est
extrmement ombrageux et dfiant; il aperoit partout des complots, des
trahisons, des prcipices; son temprament bilieux, son imagination
atrabilaire, lui prsentent tous les objets sous de sombres couleurs.
Imprieux dans son avis, n'coutant que lui, ne supportant pas la
contrarit, ne pardonnant jamais  celui qui a pu blesser son
amour-propre, et ne reconnaissant jamais ses torts; dnonant avec
lgret, s'irritant du plus lger soupon; croyant toujours qu'on
s'occupe de lui, et pour le perscuter; vantant ses services, et parlant
de lui avec peu de rserve; ne connaissant point les convenances, et
nuisant par cela mme aux causes qu'il dfend, voulant par-dessus tout
les faveurs du peuple, lui faisant sans cesse la cour, et cherchant avec
affectation ses applaudissemens: c'est l, c'est surtout cette dernire
faiblesse qui, perant dans les actes de sa vie publique, a pu faire
croire que Robespierre aspirait  de hautes destines, et qu'il voulait
usurper le pouvoir dictatorial.

Quant  moi, je ne puis me persuader que cette chimre ait srieusement
occup ses penses, qu'elle ait t l'objet de ses dsirs et le but de son
ambition.

Il est un homme cependant qui s'est enivr de cette ide fantastique, qui
n'a cess d'appeler la dictature sur la France comme un bienfait, comme la
seule domination qui put nous sauver de l'anarchie qu'il prchait, qui pt
nous conduire  la libert et au bonheur! Il sollicitait ce pouvoir
tyrannique, pour qui? Vous ne voudrez jamais le croire; vous ne connaissez
pas assez tout le dlire de sa vanit; il le sollicitait pour lui! Oui,
pour lui Marat! Si sa folie n'tait pas froce, il n'y aurait rien d'aussi
ridicule que cet tre, que la nature semble avoir marqu tout exprs du
sceau de sa rprobation.



NOTE 4, PAGE 211.


Parmi les opinions les plus curieuses exprimes sur Marat et Robespierre,
il ne faut pas omettre celle qui fut mise par la socit des jacobins
dans la sance du dimanche 23 dcembre 1792. Je ne connais rien qui
peigne mieux l'esprit et les dispositions du moment que la discussion qui
s'leva sur le caractre de ces deux personnages. En voici un extrait:

Desfieux donne lecture de la correspondance. Une lettre d'une socit,
dont le nom nous a chapp, donne lieu  une grande discussion propre 
faire natre des rflexions bien importantes. Cette socit annonce  la
socit-mre qu'elle est invariablement attache aux principes des
jacobins; elle observe qu'elle ne s'est point laiss aveugler par les
calomnies rpandues avec profusion contre Marat et Robespierre, et qu'elle
conserve toute son estime et toute sa vnration pour ces deux
incorruptibles amis du peuple.

Cette lettre a t vivement applaudie, mais elle a t suivie d'une
discussion que Brissot et Gorsas, qui sont aussi srement des prophtes,
avaient annonce la veille.

_Robert_. Il est bien tonnant que l'on confonde toujours les noms de
Marat et de Robespierre. Combien l'esprit public est-il corrompu dans les
dpartemens, puisque l'on n'y met aucune diffrence entre ces deux
dfenseurs du peuple! Ils ont tous deux des vertus, il est vrai; Marat est
patriote, il a des qualits estimables, j'en conviens; mais qu'il est
diffrent de Robespierre! Celui-ci est sage, modr dans ses moyens, au
lieu que Marat est exagr, n'a pas cette sagesse qui caractrise
Robespierre. Il ne suffit pas d'tre patriote; il faut, pour servir le
peuple utilement, tre rserv dans les moyens d'excution, et Robespierre
l'emporte  coup sr sur Marat dans les moyens d'excution.

Il est temps, citoyens, de dchirer le voile qui cache la vrit aux yeux
des dpartemens; il est temps qu'ils sachent que nous savons distinguer
Robespierre de Marat. Ecrivons aux socits affilies ce que nous pensons
de ces deux citoyens; car, je vous l'avoue, je suis un grand partisan de
Robespierre. (_Murmures dans les tribunes et dans une partie de la
salle_.)

_Bourdon_. Il y a longtemps que nous aurions d manifester aux socits
affilies ce que nous pensons de Marat. Comment ont-elles jamais pu
confondre Marat et Robespierre? Robespierre est un homme vraiment
vertueux, auquel, depuis la rvolution, nous n'avons aucun reproche 
faire; Robespierre est modr dans ses moyens, au lieu que Marat est un
crivain fougueux qui nuit beaucoup aux jacobins (_murmures_); et
d'ailleurs il est bon d'observer que Marat nous fait beaucoup de tort  la
convention nationale.

Les dputs s'imaginent que nous sommes partisans de Marat; on nous
appelle des maratistes; si on s'aperoit que nous savons apprcier Marat,
alors vous verrez les dputs se rapprocher de la Montagne o nous
sigeons, vous les verrez venir dans le sein de cette socit, vous verrez
les socits affilies revenir de leur garement et se rallier de nouveau
au berceau de la libert. Si Marat est patriote, il doit accder  la
motion que je vais faire. Marat doit se sacrifier  la cause de la
libert. Je demande qu'il soit ray du tableau des membres de la socit.

Cette motion excite quelques applaudissemens, de violens murmures dans
une partie de la salle, et une violente agitation dans les tribunes.

On se rappelle que, huit jours avant cette scne d'un nouveau genre,
Marat avait t couvert d'applaudissemens dans la socit; le peuple des
tribunes, qui a de la mmoire, se le rappelait fort bien; il ne pouvait
pas croire qu'il se ft opr un si prompt changement dans les esprits;
et, comme l'instinct moral du peuple est toujours juste, il a vivement t
indign de la proposition de Bourdon; le peuple a dfendu son _vertueux
ami_; il n'a pas cru que dans huit jours il ait pu dmriter de la
socit, car, quoiqu'on ait dit que l'ingratitude tait une vertu des
rpubliques, on aura beaucoup de peine  familiariser le peuple franais
avec ces sortes de vertus.

La jonction des noms de Marat et de Robespierre n'a pas rvolt le
peuple; les oreilles taient accoutumes depuis long-temps  les voir
runis dans la correspondance; et aprs avoir vu plusieurs fois la socit
indigne, lorsque les clubs des autres dpartemens demandaient la
radiation de Marat, il n'a pas cru devoir aujourd'hui appuyer la motion de
Bourdon.

Un citoyen d'une socit affilie a fait observer  la socit combien il
tait dangereux en effet de joindre ensemble les noms de Marat et de
Robespierre. Dans les dpartemens, dit-il, on fait une grande diffrence
de Marat et de Robespierre, et l'on est surpris de voir la socit se
taire sur les diffrences qui existent entre ces deux patriotes. Je
propose  la socit, aprs avoir prononc sur le sort de Marat, de ne
plus parler d'affiliation (ce mot ne doit pas tre prononc dans une
rpublique), mais de se servir du terme de _fraternisation_.

_Dufourny_. Je m'oppose  la motion de rayer Marat de la socit.
(_Applaudissemens trs vifs_.) Je ne disconviendrai pas de la diffrence
qui existe entre Marat et Robespierre. Ces deux crivains, qui peuvent se
ressembler par le patriotisme, ont des diffrences bien remarquables; ils
ont tous deux servi la cause du peuple, mais par des moyens bien
diffrens. Robespierre a dfendu les vrais principes avec mthode, avec
fermet, et avec toute la sagesse qui convient; Marat, au contraire, a
souvent outre-pass les bornes de la saine raison et de la prudence.
Cependant, en convenant de la diffrence qui existe entre Marat et
Robespierre, je ne suis pas d'avis de la radiation: on peut tre juste
sans tre ingrat envers Marat. Marat nous a t utile, il a servi la
rvolution avec courage. (_Applaudissemens trs vifs de la socit et des
tribunes_.) Il y aurait de l'ingratitude  le rayer. (_Oui! Oui!
s'crie-t-on de toutes parts_.) Marat a t un homme ncessaire: il faut
dans les rvolutions de ces ttes fortes, capables de runir les tats, et
Marat est du nombre de ces hommes rares qui sont ncessaires pour
renverser le despotisme. (_Applaudi_.)

Je conclus  ce que la motion de Bourdon soit rejete, et que l'on se
contente d'crire aux socits affilies pour leur apprendre la diffrence
que nous mettons entre Marat et Robespierre. (_Applaudi_.)

La socit arrte qu'elle ne se servira plus du terme d'affiliation, le
regardant comme injurieux  l'galit rpublicaine; elle y substitue le
mot fraternisation. La socit arrte ensuite que Marat ne sera point ray
du tableau de ses membres, mais qu'il sera fait une circulaire  toutes
les socits qui ont le droit de fraternisation, une circulaire dans
laquelle on dtaillera les rapports, ressemblances, dissemblances,
conformits et difformits qui peuvent se trouver entre Marat et
Robespierre, afin que tous ceux qui fraternisent avec les jacobins
puissent prononcer avec connaissance de cause sur ces deux dfenseurs du
peuple, et qu'ils apprennent enfin  sparer deux noms qu' tort ils
croient devoir tre ternellement unis.



NOTE 5, PAGE 40.


Voici un extrait des Mmoires de Garat, non moins curieux que le
prcdent, et qui est la peinture la plus juste qu'on ait faite de
Robespierre, et des soupons qui le tourmentaient. C'est un entretien:

A peine Robespierre eut compris que j'allais lui parler des querelles de
la convention:--Tous ces dputs de la Gironde, me dit-il, ce Brissot, ce
Louvet, ce Barbaroux, ce sont des contre-rvolutionnaires,
des conspirateurs.--Je ne pus m'empcher de rire, et le rire qui m'chappa
lui donna tout de suite de l'aigreur.

--Vous avez toujours t _comme cela_. Dans l'assemble constituante, vous
tiez dispos  croire que les aristocrates aimaient la rvolution.--Je
n'ai pas t tout  fait _comme cela_. J'ai pu croire tout au plus que
quelques nobles n'taient pas aristocrates. Je l'ai pens de plusieurs, et
vous-mme vous le pensez encore de quelques-uns. J'ai pu croire encore que
nous aurions fait quelques conversions parmi les aristocrates mmes, si
des deux moyens qui taient  notre disposition, la raison et la force,
nous avions employ plus souvent la raison, qui tait pour nous seuls, et
moins souvent la force, qui peut tre pour les tyrans. Croyez-moi,
oublions ces dangers que nous avons vaincus, et qui n'ont rien de commun
avec ceux qui nous menacent aujourd'hui. La guerre se faisait alors entre
les amis et les ennemis de la libert; elle se fait aujourd'hui entre les
amis et les ennemis de la rpublique. Si l'occasion s'en prsentait, je
dirais  Louvet qu'il est par trop fort qu'il vous croie un royaliste;
mais  vous, je crois devoir vous dire que Louvet n'est pas plus royaliste
que vous. Vous ressemblez dans vos querelles aux molinistes et aux
jansnistes, dont toute la dispute roulait sur la manire dont la grce
divine opre dans nos ames, et qui s'accusaient rciproquement de ne pas
croire en Dieu.--S'ils ne sont pas royalistes, pourquoi donc ont-ils tant
travaill  sauver la vie d'un roi? Je parie que vous tiez aussi, vous,
pour la grce, pour la clmence...

Eh! qu'importe quel principe rendait la mort du tyran juste et ncessaire?
vos girondins, votre Brissot et vos appelans au peuple ne la voulaient
pas. Ils voulaient donc laisser  la tyrannie tous les moyens de se
relever?--J'ignore si l'intention des _appelans au peuple_ tait
d'pargner la peine de mort  Capet: _l'appel au peuple_ m'a toujours paru
imprudent et dangereux; mais je conois comment ceux qui l'ont vot ont pu
croire que la vie de Capet prisonnier pourrait tre, au milieu des
vnemens, plus utile que sa mort; je conois comment ils ont pu penser
que l'appel au peuple tait un grand moyen d'honorer une nation
rpublicaine aux yeux du monde entier, en lui donnant l'occasion d'exercer
elle-mme un grand acte de gnrosit par un acte de souverainet.--C'est
assurment prter de belles intentions  des mesures que vous n'approuvez
pas, et  des hommes qui conspirent de toutes parts.--Et o donc
conspirent-ils?--Partout: dans Paris, dans toute la France, dans toute
l'Europe. A Paris, Gensonn conspire dans le faubourg Saint-Antoine, en
allant, de boutique en boutique, persuader aux marchands que nous autres
patriotes, nous voulons piller leurs magasins; la Gironde a form depuis
long-temps le projet de se sparer de la France pour se runir 
l'Angleterre; et les chefs de sa dputation sont eux-mmes les auteurs de
ce plan, qu'ils veulent excuter  tout prix: Gensonn ne le cache pas; il
dit  qui veut l'entendre qu'ils ne sont pas ici des reprsentans de la
nation, mais les plnipotentiaires de la Gironde. Brissot conspire dans
son journal, qui est un tocsin de guerre civile; on sait qu'il est all en
Angleterre, et on sait aussi pourquoi il y est all; nous n'ignorons pas
ses liaisons intimes avec le ministre des affaires trangres, avec ce
Lebrun, qui est un Ligeois et une crature de la maison d'Autriche. Le
meilleur ami de Brissot c'est Clavire, et Clavire a conspir partout o
il a respir. Rabaut, tratre comme un protestant et comme un philosophe
qu'il est, n'a pas t assez habile pour nous cacher sa correspondance
avec le courtisan et le tratre Montesquiou; il y a six mois qu'ils
travaillent ensemble  ouvrir la Savoie et la France aux Pimontais.
Servan n'a t nomm gnral de l'arme des Pyrnes que pour livrer les
clefs de la France aux Espagnols. Enfin, voil Dumouriez qui ne menace
plus la Hollande, mais Paris; et quand ce charlatan d'hrosme est venu
ici, _o je voulais le faire arrter_, ce n'est pas avec la Montagne qu'il
a dn tous les jours, mais bien avec les ministres et avec les
girondins.--Trois ou quatre fois chez moi, par exemple.--Je suis _bien
las de la rvolution_, je suis malade: jamais la patrie ne fut dans de
plus grands dangers, et je doute qu'elle s'en tire. Eh bien! avez-vous
encore envie de rire et de croire que ce sont l d'honntes gens, de bons
rpublicains?--Non, je ne suis plus tent de rire, mais j'ai peine 
retenir les larmes qu'il faut verser sur la patrie, lorsqu'on voit ses
lgislateurs en proie  des soupons si affreux sur des fondemens si
misrables. Je suis sr que rien de ce que vous souponnez n'est rel;
mais je suis plus sr encore que vos soupons sont un danger trs-rel et
trs-grand. Tous ces hommes  peu prs sont vos ennemis, mais aucun,
except Dumouriez, n'est l'ennemi de la rpublique; et si de toutes parts
vous pouviez touffer vos haines, la rpublique ne courrait plus aucun
danger.--N'allez-vous pas me proposer de refaire la motion de l'vque
Lamourette?--Non; j'ai assez profit des leons au moins que vous m'avez
donnes; et les trois assembles nationales ont pris la peine de
m'apprendre que les meilleurs patriotes hassent encore plus leurs ennemis
qu'ils n'aiment leur patrie. Mais j'ai une question  vous faire, et je
vous prie de vous recueillir avant de me rpondre: N'avez-vous aucun doute
sur tout ce que vous venez de me dire?--Aucun.--Je le quittai et me
retirai dans un long tonnement et dans une grande pouvante de ce que je
venais d'entendre.

Quelques jours aprs, je sortais du conseil excutif; je rencontre
Salles, qui sortait de la convention nationale. Les circonstances
devenaient de plus en plus menaantes. Tous ceux qui avaient quelque
estime les uns pour les autres ne pouvaient se voir sans se sentir presss
du besoin de s'entretenir de la chose publique.

Eh bien! dis-je  Salles en l'abordant, n'y a-t-il aucun moyen de
terminer ces horribles querelles?--Oh! oui, je l'espre; j'espre que
bientt je lverai tous les voiles qui couvrent encore ces affreux
sclrats et leurs affreuses conspirations. Mais vous, je sais que vous
avez toujours une confiance aveugle; je sais que votre manie est de ne
rien croire.--Vous vous trompez: je crois comme un autre, mais sur des
prsomptions, et non sur des soupons; sur des faits attests, non pas sur
des faits imagins. Pourquoi me supposez-vous donc si incrdule? Est-ce
parce qu'en 1799 je ne voulus pas vous croire, lorsque vous m'assuriez que
Necker pillait le trsor, et qu'on avait vu les mules charges d'or et
d'argent sur lesquelles il faisait passer des millions  Genve? Cette
incrdulit, je l'avoue, a t en moi bien incorrigible; car aujourd'hui
encore je suis persuad que Necker a laiss ici plus de millions  lui,
qu'il n'a emport de millions de nous  Genve.--Necker tait un coquin,
mais ce n'tait rien auprs des sclrats dont nous sommes entours; et
c'est de ceux-ci que je veux vous parler si vous voulez m'entendre. Je
veux tout vous dire, car je sais tout; j'ai devin toutes leurs trames.
Tous les complots, tous les crimes de la Montagne ont commenc avec la
rvolution: c'est d'Orlans qui est le chef de cette bande de brigands;
et c'est l'auteur du roman infernal des _Liaisons dangereuses_ qui a
dress le plan de tous les forfaits qu'ils commettent depuis cinq ans. Le
tratre Lafayette tait leur complice, et c'est lui qui, en faisant
semblant de djouer le complot ds son origine, envoya d'Orlans en
Angleterre pour tout arranger avec Pitt, le prince de Galles et le cabinet
de Saint-James. Mirabeau tait aussi l-dedans: il recevait de l'argent du
roi pour cacher ses liaisons avec d'Orlans, mais il en recevait plus
encore de d'Orlans pour le servir. La grande affaire pour le parti de
d'Orlans, c'tait de faire entrer les jacobins dans ses desseins. Ils
n'ont pas os l'entreprendre directement; c'est d'abord aux cordeliers
qu'ils se sont adresss. Dans les cordeliers, a l'instant tout leur a t
vendu et dvou. Observez bien que les cordeliers ont toujours t moins
nombreux que les jacobins, ont toujours fait moins de bruit: c'est qu'ils
veulent bien que tout le monde soit leur instrument, mais qu'ils ne
veulent pas que tout le monde soit dans leur secret. Les cordeliers ont
toujours t la ppinire des conspirateurs: c'est l que le plus
dangereux de tous, Danton, les forme et les lve  l'audace et au
mensonge, tandis que Marat les faonne au meurtre et aux massacres: c'est
l qu'ils s'exercent au rle qu'ils doivent jouer ensuite dans les
jacobins; et les jacobins, qui ont l'air de mener la France, sont mens
eux-mmes, sans s'en douter, par les cordeliers. Les cordeliers, qui ont
l'air d'tre cachs dans un trou de Paris, ngocient avec l'Europe, et ont
des envoys dans toutes les cours, qui ont jur la ruine de notre libert:
le fait est certain; j'en ai la preuve. Enfin ce sont les cordeliers qui
ont englouti un trne dans des flots de sang pour en faire sortir un
nouveau trne. Ils savent bien que le ct droit, o sont toutes les
vertus, est aussi le ct o sont tous les vrais rpublicains; et s'ils
nous accusent de royalisme, c'est parce qu'il leur faut ce prtexte pour
dchaner sur nous les fureurs de la multitude: c'est parce que des
poignards sont plus faciles  trouver contre nous que des raisons. Dans
une seule conjuration il y en a trois ou quatre. Quand le ct droit tout
entier sera gorg, le duc d'York arrivera pour s'asseoir sur le trne, et
d'Orlans, qui le lui a promis, l'assassinera; d'Orlans sera assassin
lui-mme par Marat, Danton et Robespierre, qui lui ont fait la mme
promesse, et les triumvirs se partageront la France, couverte de cendres
et de sang, jusqu' ce que le plus habile de tous, et ce sera Danton,
assassine les deux autres et rgne seul, d'abord sous le titre de
dictateur, ensuite, sans dguisement, sous celui de roi. Voil leur plan,
n'en doutez pas;  force d'y rver, je l'ai trouv; tout le prouve et le
rend vident: voyez comme toutes les circonstances se lient et se
tiennent: il n'y a pas un fait dans la rvolution qui ne soit une partie
et une preuve de ces horribles complots. Vous tes tonn, je le vois:
serez-vous encore incrdule?--Je suis tonn, en effet: mais dites-moi, y
en a-t-il beaucoup parmi vous, c'est--dire de votre ct, qui pensent
comme vous sur tout cela?--Tous, ou presque tous. Condorcet m'a fait une
fois quelques objections; Sieys communique peu avec nous; Rabaut, lui, a
un autre plan, qui quelquefois se rapproche, et quelquefois s'loigne du
mien: mais tous les autres n'ont pas plus de doute que moi sur ce que je
viens de vous dire; tous sentent la ncessit d'agir promptement, _de
mettre promptement les fers au feu_, pour prvenir tant de crimes et de
malheurs, pour ne pas perdre tout le fruit d'une rvolution qui nous a
tant cot. Dans le ct droit, il y a des membres qui n'ont pas assez de
confiance en vous; mais moi, qui ai t votre collgue, qui vous connais
pour un honnte homme, pour un ami de la libert, je leur assure que vous
serez pour nous, que vous nous aiderez de tous les moyens que votre place
met  votre disposition. Est-ce qu'il peut vous rester la plus lgre
incertitude sur tout ce que je vous ai dit de ces sclrats?--Je serais
trop indigne de l'estime que vous me tmoignez, si je vous laissais penser
que je crois  la vrit de tout ce plan, que vous croyez tre celui de
vos ennemis. Plus vous y mettez de faits, de choses et d'hommes, plus il
vous parat vraisemblable  vous; et moins il me le parat  moi. La
plupart des faits dont vous composez le tissu de ce plan ont eu un but
qu'on n'a pas besoin de leur prter, qui se prsente de lui-mme, et vous
leur donnez un but qui ne se prsente pas de lui-mme, et qu'il faut leur
prter. Or, il faut des preuves d'abord pour carter une explication
naturelle, et il faut d'autres preuves ensuite pour faire adopter une
explication qui ne se prsente pas naturellement. Par exemple, tout le
monde croit que Lafayette et d'Orlans taient ennemis, et que c'tait
pour dlivrer Paris, la France et l'assemble nationale, de beaucoup
d'inquitudes, que d'Orlans fut engag ou oblig par Lafayette 
s'loigner quelque temps de la France; il faut tablir, non par assertion,
mais par preuve, 1. qu'ils n'taient pas ennemis; 2. qu'ils taient
complices; 3. que le voyage de d'Orlans en Angleterre eut pour objet
l'excution de leurs complots. Je sais qu'avec une manire de raisonner
si rigoureuse, on s'expose  laisser courir les crimes et les malheurs
devant soi sans les atteindre et sans les arrter par la prvoyance; mais
je sais aussi qu'en se livrant  son imagination, on fait des systmes sur
les vnemens passs et sur les vnemens futurs; on perd tous les moyens
de bien discerner et apprcier les vnemens actuels, et rvant des
milliers de forfaits que personne ne trame, on s'te la facult de voir
avec certitude ceux qui nous menacent: on force des ennemis qui ont peu
de scrupules  la tentation d'en commettre, auxquels ils n'auraient jamais
pens. Je ne doute pas qu'il n'y ait autour de nous beaucoup de sclrats:
le dchanement de toutes les passions les fait natre, et l'or de
l'tranger les soudoie. Mais, croyez-moi, si leurs projets sont affreux,
ils ne sont ni si vastes, ni si grands, ni si compliqus, ni conus et
mens si loin. Il y a dans tout cela beaucoup plus de voleurs et
d'assassins que de profonds conspirateurs. Les vritables conspirateurs
contre la rpublique, ce sont les rois de l'Europe et les passions des
rpublicains. Pour repousser les rois de l'Europe et leurs rgimens, nos
armes suffisent, et de reste: pour empcher nos passions de nous dvorer,
il y a un moyen, mais il est unique: htez-vous d'organiser un
gouvernement qui ait de la force et qui mrite de la confiance. Dans
l'tat o vos querelles laissent le gouvernement, une dmocratie mme de
vingt-cinq millions d'anges serait bientt en proie  toutes les fureurs
et  toutes les dissensions de l'orgueil; comme l'a dit Jean-Jacques, il
faudrait vingt-cinq millions de dieux, et personne ne s'est avis d'en
imaginer tant. Mon cher Salles, les hommes et les grandes assembles ne
sont pas faits de manire que d'un ct il n'y ait que des dieux, et de
l'autre que des diables. Partout o il y a des hommes en conflit
d'intrts et d'opinions, les bons mmes ont des passions mchantes, et
les mauvais mme, si on cherche  pntrer dans leurs ames avec douceur
et patience, sont susceptibles d'impressions droites et bonnes. Je trouve
au fond de mon me la preuve vidente et invincible de la moiti au moins
de cette vrit: je suis bon, moi, et aussi bon,  coup sr, qu'aucun
d'entre vous; mais quand, au lieu de rfuter mes opinions avec de la
logique et de la bienveillance, on les repousse avec soupon et injure, je
suis prt  laisser l le raisonnement et  regarder si mes pistolets sont
bien chargs. Vous m'avez fait deux fois ministre, et deux fois vous
m'avez rendu un trs-mauvais service; ce sont les dangers qui vous
environnent, et qui m'environnent, qui peuvent seuls me faire rester au
poste o je suis: un brave homme ne demande pas son cong la veille des
batailles. La bataille, je le vois, n'est pas loin; en prvoyant que des
deux cts vous tirerez sur moi, je suis rsolu  rester. Je vous dirai 
chaque instant ce que je croirai vrai dans ma raison et dans ma
conscience; mais soyez bien averti que je prendrai pour guides ma
conscience et ma raison, et non celles d'aucun homme sur la terre. Je
n'aurai pas travaill trente ans de ma vie  me faire une lanterne, pour
laisser ensuite clairer mon chemin par la lanterne des autres.

Salles et moi nous nous sparmes en nous serrant la main, en nous
embrassant, comme si nous avions t encore collgues de l'assemble
constituante.




FIN DES NOTES DU TOME TROISIME.




TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME TROISIME.




CHAPITRE PREMIER.

Nouveaux massacres des prisonniers  Versailles.--Abus de pouvoir et
dilapidations de la commune.--Election des dputs  la convention.
--Composition de la dputation de Paris.--Position et projets des
Girondins; caractre des chefs de ce parti; du fdralisme.--Etat du parti
parisien et de la commune.--Ouverture de la convention nationale le 20
septembre 1792; abolition de la royaut; tablissement de la
rpublique.--Premire lutte des girondins et des montagnards; dnonciation
de Robespierre et de Marat.--Dclaration de l'unit et de l'indivisibilit
de la rpublique.--Distribution et forces des partis dans la convention.
--Changemens dans le pouvoir excutif.--Danton quitte son ministre.
--Cration de divers comits administratifs et du comit de constitution.




CHAPITRE II.

Situation militaire  la fin d'octobre 1792.--Bombardement de Lille par
les Autrichiens; prise de Worms et de Mayence par Custine.--Faute de nos
gnraux.--Mauvaise opration de Custine.--Arme des Alpes.--Conqute de
la Savoie et de Nice.--Dumouriez se rend  Paris; sa position  l'gard
des partis.--Influence et organisation du club des jacobins.--Etat de la
socit franaise; salons de Paris.--Entrevue de Marat et de Dumouriez.
--Anecdotes.--Seconde lutte des girondins avec les montagnards; Louvet
dnonce Robespierre; rponse de Robespierre; l'assemble ne donne pas
suite  son accusation.--Premire proposition sur le procs de Louis XVI.




CHAPITRE III.

Suite des oprations militaires de Dumouriez.--Modification dans le
ministre.--Pache ministre de la guerre.--Victoire de Jemmapes.--Situation
morale et politique de la Belgique; conduite politique de Dumouriez.
--Prise de Gand, de Mons, de Bruxelles, de Namur, d'Anvers; conqute de la
Belgique jusqu' la Meuse.--Changemens dans l'administration militaire;
msintelligence de Dumouriez avec la convention et les ministres.--Notre
position aux Alpes et aux Pyrnes.





CHAPITRE IV.

tat des partis au moment du procs de Louis XVI.--Caractres et opinion
des membres du ministre  cette poque, Roland, Pache, Lebrun, Garat,
Monge et Clavire.--Dtails sur la vie intrieure de la famille royale
dans la tour du Temple.--Commencement de la discussion sur la mise en
jugement de Louis XVI; rsum des dbats; opinion de Saint-Just.--tat
fcheux des subsistances; dtails et questions d'conomie politique.
--Discours de Robespierre sur le jugement du roi.--La convention dcrte
que le roi sera jug par elle.--Papiers trouvs dans _l'armoire de fer_.
--Premier interrogatoire de Louis XVI  la convention.--Choc des opinions,
et des intrts pendant le procs; inquitude des jacobins.--Position du
duc d'Orlans; on propose son bannissement.





CHAPITRE V.

Continuation du procs de Louis XVI. Sa dfense.--Dbats tumultueux  la
convention.--Les girondins proposent l'appel au peuple; opinion du dput
Salles; discours de Robespierre; discours de Vergniaud.--Position des
questions. Louis XVI est dclar coupable et condamn  mort, sans appel
au peuple et sans sursis  l'excution. Dtails sur les dbats et les
votes mis.--Assassinat du dput Lepelletier Saint-Fargeau. Agitation
dans Paris.--Louis XVI fait ses adieux  sa famille; ses derniers momens
dans la prison et sur l'chafaud.




CHAPITRE VI.

Position des partis aprs la mort de Louis XVI.--Changement dans le
pouvoir excutif. Retraite de Roland; Beurnonville est nomm ministre de
la guerre, en remplacement de Pache.--Situation de la France  l'gard des
puissances trangres; rle de l'Angleterre; politique de Pitt.--tat de
nos armes dans le nord; anarchie dans la Belgique par suite du
gouvernement rvolutionnaire.--Dumouriez vient encore  Paris; son
opposition aux jacobins.--Deuxime coalition contre la France, plans de
dfense gnrale proposs par Dumouriez.--Leve de trois cent mille
hommes.--Invasion de la Hollande par Dumouriez; dtails des plans et des
oprations militaires.--Pache est nomm maire de Paris.--Agitation des
partis dans la capitale; leur physionomie, leur langage et leurs ides
dans la commune, dans les Jacobins et dans les sections.--Trouble  Paris
 l'occasion des subsistances; pillage des boutiques des piciers.
--Continuation de la lutte des girondins et des montagnards; leurs forces,
leurs moyens.--Revers de nos armes dans le nord.--Dcrets
rvolutionnaires pour la dfense du pays.--tablissement du _tribunal
criminel extraordinaire_; orageuses discussions dans l'assemble  ce
sujet; vnement de la soire du 10 mars; le projet d'attaque contre la
convention choue.




FIN DE LA TABLE





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise,
III, by Adolphe Thiers

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REVOLUTION ***

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remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
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and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
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status with the IRS.

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considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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